CHAPITRE PHEMlEn
La relraiK!.
Après la célébration de mon mariage avec M. de Lancry, en sorlanl de la c!i:ipelle du Luxembourg, quel fut mon étomiemciit de voir une Voilure allclée de tlievaiix de posle ! madame Illondeaii èlai* assi?e sur le siège de derrière. Le valel de cliaiubie de M. de Lancry oiiviil la portière.— Où allons-iiiiis donc? deiiiaiidaije ;'i Gontran. — Voulez-vous vous eonlier ;'i moi '.' me ré] oiidil-il eu souriant. Je montai, heureuse de penser que sans doute je ne reverrais plus mademoiselle de Maran : sa c.ilomnie atroce el insensée contre ma mère avait mis le comble ;i inoii aversion pour elle. En vain Contran m'avail fail observer que ce n'élail plus de la niécliancelé, mais de la folie, que de si odieux soupçiuis toinbaieiil d'eux mêmes ; je sentais (pi'il me ser;iil désoi mais iinpo-sible de me renconlier avec mademnisclle de Maniii. La voiture ]iarlll lapidi'meiit. Pendant liois heures que dura le voyage, Gontran bit pour imii rempli dallciilions, de gracieuses prévenances, il me paila peu; ses paroles furent d'une bout ■ idiicbanle, pr(sque gr;ive el recueillie. Il sciiliiil eoiiimc moi, sans doiile, qu'on ne iicul s'initier aux grandes félicites que par une sorte de medilalion rêvcusC cl mil.mcoliipic. Il n'y a rii ii de plus sérieux, de plus pensif (pie le boulicur lorsqu'il arrive à I idé.d. ,1e fus émue jiisqir;iu\ larmes de l'expression de lendressc proteclii(o avec l.iquclle Gontran me regarda soiivenl. Jamais, je (rois, je ne me sentis l'àiiiC plus élevée, jamais je n'eus d'aspir.itions plus généreuses. Je songeais avec encbaiilcment à tons les grau Is. ;i li.ns les |)icux devoirs (pie j'all.ds remplir. Je eonlemplais l'avenir avec une séidoilé calme et liere; j'allcudais avec une religieuse iiopalicnce le momenl de prouver à M. de Liincry tout ce que valait mon co'ur. En pensant cn'iii que peut-être, à force d'amour, je deviendrais indispensable au bonbeor de la vio de (iontraii, nu momenl j'éprouvai l.i folle ardeur, le glorieux enivrement, le magniliqiie orgueil que l'ambition doit canseï aux boinmes.
Nous arriv;imes :"( Clian'illy. Nous élions à la lin d'avril. Le soleil, à demi voilé, répandait une lumière douce cl tiède. A mon grand éloiineuicnl, notre voilure cuira dans la forêt, côtoya lis étangs si pittoresques de 1.1 lîeiiic lllaiielie, cl alleiguil la lisière des bois qui bordeiil le (iésirt. M. de Lancry me lil descendre de voilure, il la rcnvova avec son valcl de chaiiibre; m.ulame I! ondeaii reslail seule près de nous.
Goulran, sotiriaiil de ma surprise, m'olhil sou bras. Nous suiviiues nu pelil senlier déj;'i loul pirfmné de vicdetles ei de primevcies. Apres ipiehpies minutes de marche, neus ariiw'imes dev.ml une haie d'aubépine llei.rie, ires-haiile, très-epaisse, au milieu de laquelle él.iil une porte de bois riisliqee. Ilfindean l'oiiviil, nous entrâmes. Je vis une m lisouuetle et un jardin ipii auraient lenii dans le grand salon de l'injlil de Maran. Jamais cli.ilel ne fui l'ius coquelleiueul orné que (Cllc maisonnette: son toit disposé en gradins élail couverl di^ pots (Je fleurs cachés dans la mousse ; les massifs du jar in élaienl tellement encombrés de rosiers, d héliolropcs, de j;isiiiiiis, de gérollieis, de petits lilas de Perse, (pie ce parterre icsseniblait à nue immense jaidiiiièic ou a un gigantesque Iniuquet. Notre maisonnette se compos:iit d'un icz-decliaussée; en entrant, un iielil salon où je vis, avec une douce sur-
prise, mon piano, ma harpe, mes livres, que j'avais laisses la veille à l'Iiùtel de Maran. Cela tenait du prodige. A droite, denv petites eliarnbres pour moi; à gauche, celle de Gontran ; au fond du jaidiii, une chaumière en bois rustique renfermant la chandjre do Blondean et la cuisine. Dire l'élégance incroyable, presque féerique, de ce petit Eden, serait aussi impossible que de peindre ma reconnaissance envers lion- Iran, ou ma folle joie d'enfant en songeant que nous allions vivre là pendant quel(|ue temps. M. de Lancry demanda en riant à RIondeau si elle serait capable de nous faire chaque jour à diner. Ma gonvcrnanle répondit Irès-iièrement qu'elle nous étonnerait par son savoir-faire; car elle seule devait nous servir pendant notre séjour dans ce chalet. Aije besoin de vous dire combien j'appréciai cette délitate attention de Contran? Il était trois heures à peine; je pris le bras de mon mari pour faire une longue promenade dans la forél.
Le soleil avait peu à peu dissipé les nuages qui le voilaient; l'air était embaumé, saturé des mille lloraisons du printemps ; les feuilles, encore d'un vert tendre, frémissaient au léger souille de la brise ; des oiseaux de toute espèce gazouillaient, voltigeaient, se cherchaient dans ces arbres magnifiques, et troublaient seuls de leurs petits cris joyeux le profond silence de la forêt. Mon cœur se dilatait avec force. J'aspirais avec une incfiable avidité tous les parfums, toutes les suaves émanations de la nature. Je m'appuyai davantage sur le bras de Gontran ; nous marchions lentement. A peine nous échangions de temps à autre quclipies rares et distraites paroles. Un moment je voulus me rappeler quelques impressions de ma première jeunesse : chose étrange I cela me fut presque impossible. Le passé m'apparaissait comme vague, voilé ; mes souvenirs m'échappaient. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette bizarre sensation. Etait-ce donc que le bonheur présent envahissait, absorl)ait assez mes facultés pour m'ôler même la mémoire des anciens jours?
Bientôt ces ressentiments devinrent si vils, que je fermai à demi les yeu>-, je ne pus fiiire un pas ; malgré moi, ma tète appesantie s'appuya sur l'épaule de Contran, et jet joignis nus deux mains sur son bras.
Gontran, sans doute aussi ému que moi, s'arrêta, et ne troubla pas cet accablement ineffable. — Pardon, lui dis-je après quelques minutes de silence, je suis bien faible et bien enfant, n'est-ce pas? mais que voulez-vous? tant de bonheur est au-dessus de mes forces. Oh ! (jue vous devez être heureux d'inspirer autant d'amour ! — Vous avez raison, Mathilde, car l'inspirer c'est le ressentir ! C'est à moi de vous demander pardon de mon silence... et pourtant non, car c'est aussi un langage que le silence. Il exprime tant de choses que la parole est impuissaiiie à rendre ! Dites, Matliilde, quels mois pourraient peindre ce que nous éprouvons? — Oh ! cela est vrai; il me semble aussi que la parole doit se taire lorsque la pensée s'entretient avec l'àme. Mais, mon Dieu ! 3joutai-je en souriant, vous allez trouver cela bien mélaphysiquo, bien ridicule. Voyez combien vous avez raison. Je veux expliquer ces adorables impressions, et je dis des folies. Continuons notre promenade, et laissons nos deux cœurs s'entretenir silencieusement.
Le soleil commençait à s'abaisser lorsque nous rentrâmes au chalet, déjà presque noyé dans les ombres du soir, tant les arbres qui l'environnaient étaient lonllus. Nous trouvâmes avec plaisir dans le salon un feu de pommes de pin bien pétillant, que madame Blondeau nous avait allumé, car les soirées du printenqis étaient encore froides. Un cliarmaut petit couvert était mis près de la cheminée. Gontran m'avoua n;iïvement qu'il était très-disposé à faire honneur au talent de ma gouvernante : elle s'était surpassée. Notre diner fut très-gai, nous nous servions nous-mêmes. Je voulais prévenir les désirs de Gontran, lui les miens ; de là de folles discussions dans lesquelles il finissait toujours par céder. Après diner, il ouvrit la porte du salon ; il y avança un grand fauteuil où je m'assis. — Voyez donc quelle belle soirée! me dit-il. Un clair de lune admirable jetait des Ilots de lumière argentée sur notre petit jardin et sur la cime des grands arbres qui l'entoui aient. Le silence le plus solennel régnait dans la forêt. Au-dessus de nous les étoiles brillaient dans les profondeurs du firmament ; autour de nous les Heurs épaudaicnt leins parlums. Contran s'assit à mes pieds. Son noble et beau visage était tourné vers moi ; un pâle rayon de la lune se jouait sur son front et sur ses cheveux. Il tenait une de mes mains dans les siennes et me contemplait avec une sorte d'extase. Eirange contraste de iiolre nature 1 A ce moment, je crois, j'atteignis l'apogée du bonheur : l'homme que j'aimais de tomes les forces de mon âme était à mes pieds. Le calme mysléiieiix d'une belle nuit ajoutait encore à mes ravissements. A ce moment pourtant une indéfinissable tristesse s'empara de mon cœur, je pleurai. Gontran vit mes hirmcs; bientôt ses yeux se mouillèrent aussi. Je penchai mon front accablé sur le sien," et nos pleurs se confondirent. Hélas! hélas! pourquoi ces larmes? Sonmiesnous donc si malluureuscnieut doués, que la grandeur de certaiiKs félicités nous écrase, ou bien la tristesse involontaire qu'elles nous inspirent est-elle un pressentiment de leur (leu de durée?
Que dirai-je de ces jours fortunés, si beaux, si rapides ; de cctle vie d'amour et de solitude que Dieu voulut environner de tontes ses splendeurs, car le temps fut toujours admirable? Uei crayon de noire journée fera comprendre l'amertume de mes regrets lorsqu'il fallut abandomier cette existence enchanteresse. Chaque malin, après avoir admiré ni.i corbeille de jasmin et d'héliotropes, (|ui ne m avait jamais ni;iuqué a mon réveil, et que Gonlran se plaisait à cueillir lui-iuême dans notre parterre, chaque matin nous allions de Ires-bonne heure
nous promener à jiied dans la forêt, fouler avec joie les grandes herbes trempées de rosée, savourer les parfums des plantes a'romatiques, et voir les cerfs et les biches se retirer dans l'épaisseur des taillis. Lorsque le soleil commençait à s'élever, nous revenions déjeuner, puis, après les stores de notre petit salon baissés, jouissant de la fiaîcheur et lie l'ombre, nous nous reposions de notre promenade du malin en faisant quelquefois une sieste pendant la chaleur du jour. Ensuite je me incitais souvent an piano ; je chantais avec Gontran certains duos, certains airs auxquels nous allachions de tendres souvenirs. D'autres fois nous lisions. Le timbre de la voix de Gontran était charmant ; c'élait pour moi un boidieur toujours nouveau que de lui entendre lire un de mes poètes favoris. Ces douces occupations étaient mêlées de longues causeries, de projets d'avenir, do doux regards déjà jetés sur le passés. Puis, à l'heure du diner, nous allions nous habiller avec autant de coquetterie et de recherche que si nous eussions habité un château rempli de monde.
J'attachais un prix infini aux louanges, aux flatteries de Gontran : je prenais plaisir à me coiffer moi-même, afin de ne devoir qu'à moi tous les succès que je voulais obtenir auprès de lui. Malgré l'essai des lalcius de madame Blondeau, M. de Lanciy, ([ui avouait franchement son goût pour la bonne chère, avait fait venir son cuisinier à Chanlilly ; an moyen d'une cantine de chasse parfaitement organisée, niJlie diner nous arrivait chaque jour avec de la glace, des fruits; Blondeau n'avait qu'à nous servir. Gontran avait aussi des chevaux à Chantilly. Après diner, notre calèche venait nous prendre, et nous parlions pour de longues promenades dans les magiiifiipies allées de la forêt. Nous revenions quelquefois à la nuit an clair de liuie, bercés par les plus adorables rêveries, puis nous rentrions. La voiture s'en allait, et Blondeau nous servait le thé. Oh ! que de longues soirées ainsi passées! la porte de notre salon ouverte, et nous, jouissant de toutes les beautés de ces nuits de printemps, dont le silence n'était interrompu que par le léger bruissement du feuillage ! Oh ! que d'heures ainsi passées pendant lesquelles j'écoutais Gontran me raconter sa vie, sa première jeunesse, les combats de son père, un des héros de la Vendée, bravement mort dans les landes sauvages de la Bretagne pour sa foi, pour son roi ! Avec quelle insatiable curiosité j'interrogeais Gontran sur la guerre qu'il avait failc, lui, sur les dangers qu'il avait courus ! Plus je pénétrais dans le passé, grâce à sa confiance, plus j(! reconnaissais la vanité, l'injuslice des accusations de madimie de Richeville, de M. de Morlagne. Ils m'avaient dépeint Gontran comme un homme d'un caractère inégal, égoïste, dur, profondément blasé, incapable de comprendre les délicatesses d'un amour élevé. Quels étaient ma joie, mon orgueil ! je trouvais au contraire Gontran rempli de douceur, de prévenances, de tendresse, et doué surtout du tact le plus parfait, le plus exquis!
Ce bonheur durait depuis trois semaines. Un soir, en prenant le thé, Gonlran me dit en souriant : — Matliilde, j'ai une grave proposition à vou-i foire. — Oh ! diics... dites, mon ami. — C'est de prolonger encore quelque temps noire séjour ici... si cette solitude ne vous déplaît pas. — Gontran... Gonlran. — Vous acceptez donc?... — Si j'accepte? mais avec joie, mais avec ivresse !... Mais vous me gâtez ainsi la vie, Gonlran; ime fois rentrée dans le monde... que de regrets!... quels sacrifices!... et pour qui? et pourquoi? mon Dieu ! — Vous avez raison, Malhilde, dit Gonlran en soupirant. Pourquoi? pour qui? Il y a tant de charmes dans celle existence! et il faut la quitter pour aller se rejeter dans ce goufre étincelant qu'on appelle le monde. — Mais qui nous y force, mon ami? A quoi bon la fortune, si ce n'est à vivTC librement a sa guise... Mais non, vous dites cela par bonté pour moi, Gontran... Vous êtes trop jeune encore, trop brillant jionr renoncer au monde... — Pauvre enfant, dit Gontran en souriant doucement, c'est vous au contr.iire qui êtes trop jeune |iour vous priver des plaisirs que vous connaissez â peine... Longtemps prolongée, cette vie que vous trouvez charmante, vous sembleiait monolone. — Ah! Gontran, vous diles <|ue je suis belle... vous vous lasserez donc de ma beauté? — Matliilde, quelle dilférencc!
Un bruit de pas et de voix inaccoulumé interrompit Gontran. On parlait de l'autre côté de la haie. On frappa bientôt â la porte du jardin. Il était onze heures du soir. Cela m'inquiéta. — Je vais ouvrir, me dit Gonlran. — Grand Dieu ! mou ami prenez garde. — Il n'y a rien à craindre : celte forêt est toute la nuit parcourue par les gardes de M. le duc de Bourbon. — Qui est là? dit Gonlran. — .'ïloi, (iermain, monsieur le vicomte. C'élait un palefrenier de M. de Lancry. Mon maii ouvrit la porte. — Que veux-tu? — C'est le chasseur de M. le comle de Lugarto qui apporte une lettre à M. le vicomte ; il est venu en courrier. 11 savait où nous étions logés avec les chevaux à Chanlilly, il est venu nous trouver, et nous a dit de le conduire à monsieur, avant une lellre liressée à lui remettre. — Où est cet homme? — Là, derrière la poite, monsieur le vicomte. — Fais-le entrer. A la clarté que jetait la lampe du salon, je vis un homme de grande taille vêtu en courrier. Je ne sais poui'ipioi sa physionomie me sembla sinislre... Il ôta sa casqueite, et remit une lettre a (ionlran. M. de Lancry, depuis l'arrivée de cet homme, semblait vivement contrarié... presque aballii. Il s'approcha delà lampe, prit la leltie, et la lut rapidement. Par deux fois Gontran fronça les sourcils; il me parut réprimer un niouvemeul d'iuipalience ou de colère.
Après avoir lu, il déchira la lettre, et dil au couirier : — C'est bon, vous direz à votre maître que je le verrai demain à Paris. Puis, s'adres-
MATinLDE.
Banlù son palefrenier, M. de Lancry ajouta : -Tu '"«""«f''^' «/^''f«,^f, " f d-auiener dcu.aiu ■nati» ici la voil.ue de voyage. Vousautres. o "M ■ ' rez ce soir pour l'ari. avec les clicvaux et a caleçl.e. tn arnva.it al liolel. vous direz que tout soit pièt, car j'arnvcra. daus a J"""!^ L«s f^»^ dou.esti,iues partis, je dis a Uoutran avcc.uqu.çtude . - Vous su b tz coutrarii, mon ami... Uu'avez-vous? - Rien, je vous assure... rien... un service assez important... que me demande un de mes anus (pu arrive d'Angleterre. Cela m'oblige de n.e rendre à Paris 1'"^,.'"^ ^l'-j J« ■"; <î Densais 1 Quel dommage de quitter cette retraite 1 dis-je a Oontran. Ll pouvoir retenir mes larmes. - Allons... allons... me d,t-l doucement Mall.ilde, vous êtes <me enfant. - Mais nous y reviendrons. Oh n'est-ce pas ? Cetle petite maison sera pour nous un souvenir vivaiil et sacré ' - Sans doute, sans doute, Matlnkle ; mai, je vous laisse. 11 faudra que nous partions demain de tres-bonue heure ; j a. hâte d amver \ àPaiis... Vous devez avoir quelques ordres a donner a madame BI.Jil- 1 deau. Je vais me promener. Jai un peu de nugraine.-.\ on ami, pei me - ^ tez-moi de vous accompagner. - Non, non, resle/.. -^ Je vous en pi e, / Goi îran, piiisrpie vous TouHrez. - Encore une fois, je Prc ère e Ir seul. . dit ,U. de Lancry avec une légère mipatience. Et il se dirigea vers la porte du jardin. Je versai des larmes... larmes aineies celte fois . lletiiée cbei moi, j'attendis le retour de Contran. 1 rcvin nue heure après, se promena longtemps encore dans le jardm d un an a;;ile, et rentra chez lui.