CHAPITRE XVIIL
La lellrc.
Lp jour de la signature du contrat, je fus réveillée selon mon li.ibitude par Blondean, qui m'apporla la corbeille d'héliotrope et de jasmin que depuis six semaines Gontran m'envoyait chaque malin. J'ai toujours attaché une importance extrême à ce qu'on appelle vulgairement les petites choses. Iles allenlions délicales, quand elles sont persistantes, prouvent la constante occupation de la pensée ; les occasions où l'on peut montrer son dcvouen)enl par quelque acte éclalant sont si rares, qu'il vaut mieux donner, si cela se peut dire, la monnaie couranle de ce dévouement. Ceux qui le réservent absolument pour les circonstances extraordinaires semblent vous dire : Noyez-vous .. jelez-vous au milieu des flammes, et alors vous saurez ce que je vaux. Fataliste de cœur, comme je l'élais, celle corbeille de fleurs de chaque malin avait pour nini une grande siguilicalion. Le souvenir du premier aveu de Gontran s'y raltacliail, et je songeais avec im indicible boidietir que désormais chaque jour conunencerait pour moi par une pensée de lui, qui me viendrait au milieu de mes fleurs de prédi'.celion.
De très-bonne heure, j'allai à l'église avec madame Blondean. En voyant arriver le moment où j'allais appartenir à Gontran, plus que jamais j'éprouvais l'irrébisliblc besoin de prier, de bénir Dieu, cl de mettre cet avenir de bonheur sous la protection du ciel cl de ma mère. Je ressentais une joie sereine, conliante et grave ; bien souvent, dans la journée, mes yeux se mouillèrent de d(uiees larmes, cela sans raisori. Celaient des altendiissemenls vagues, involontaires, toujours terminés par des élans de leconnaissance ineffable et religieuse. Vers les quatre heures, mademoiselle de *laran me lit venir dans sa chambre, on je n'élais pas entrée depuis fort longtemps. .le ne puis vous dire, mon ami, ce que j éprouvai en me retniuvanl dans cet ap|iartement, qui me ra|ipelait les scènes cruelles de mon enfance, liien n'y était changé : c'était toujiuirs le crucilix, les vitraux coloriés, le secrétaire de laque rouge, les chimères vertes siu' la cheminée, et, sous les cages de verre, les aïeux de Félix, qui allait, sans doute, bientôt les rejoindre. .Mademoiselle de Maran était assise devant sou secrétaire: je vis sur la tablette un éerin, un porlefeuille, un paquet cacheté, el un médaillon (pie ma tante considérait avec lanl d'attention, qu'elle ne s'aperçut pas de mon entrée chez elle. Ses traits, toujours si dédaigneux, avaient une expression de trislesse sévère que je ne lui avais jamais vue. Ses lèvres minces n'étaient plus contractées par le souiire dim|ilacable ironie qui la rendait si red(uUable. Elle semblait souiieiise et accablée.
J'hésitais à lui parler. En rn'appuyant sur la cheminée, je remuai un flambeau. Mademoiselle de Maran retomiia vivement la tête. — Qui esl là'? s'écria-t-elle. Elle me vit, laissa retomber le médaillon qu'elle tenait à la main, et resta quelques moments rêveuse. — Nous allons nous séparer, Mathilde, me dit-elle avec un accent de douceur qui me icndit muette de surprise. Votre première jeunesse n'a pas été heiueuse, n'estce pas? Ce sera toujoiu's avec anu'rluuie que vous vous souviendrez du temps que vous avez passé près de moi. — Madame... — Oh! ça doit être... j(' le sais bien, reprit-elle d'une voix lente, et comme si elle se fût pai lé à elle-même. \ ous m'avez souvent trouvée dure, acariâtre, à votre égard. Je n'ai pas été pour vous ce que j'aurais i\û être... Non, je le Sais bien... C'fSl sans donlo pour cela ipie j'épioiive une sorte de chagrin de vous (pntter. Au moins voire jolie et jeune ligure animait un peu cette maison... Je suis bien vieille... et à cet âge il est trisle de rester toute seule, d'allendre son dernier jour avec un chien pour tout compagnon, et puis de mourir seule... sans être plainte, sans être regret tée.
Après quelques moments de sombre silence, elle reprit .tvec douceur : — Mathilde... soyez généreuse, ne vous en allez pas d'ici avec un mauvais ressentiment de nu)i, cela rendrait ma solitude plus pénible en- 'core ! Mademoiselle de Maran devait être sincère en me parlant ainsi.
Les caractères les plus méchants ne sont pas à l'abri de certains retours sui' eux-mêmes. D'ailleurs, l'expression de ses traits, de sa voix, trahissait sou émotion. Elle n'avait aucun intérêt à jouer cette comédie devant moi. Je fus profondément sensible à celle preuve d'intérêt, la seule que ma tante m'eût jamais donnée. J'avais été plus joyeuse que touchée de son consentemeul à mon mariage avec Gontran. Je savais qu'à la rigueur j'aurais pu me passer de son adhébion; cl, sans exagération de vanité, je sentais que ma tante devait être salistiite, tout en assurant mon bonheur, de pouvoir donner ma main au neveu d'un de ses amis intimes; mais, dans cette circonstance, les regrets affectueux que me témoignait mademoiselle de Maran méimirenl piofondémenl. Je pris sa main, je la portai à mes lèvres, et je la baisai celle fois avec une tendre vénération. Elle avait la tête baissée; je ne voyais que son front. Toul à coup elle se releva vivement en m'ouvraiil ses bras. A ma grande surprise, deux larmes, les seules que j'aii' jamais vu répandre à mademoiselle de Maran, mouillaient ses paupières. Je me mis à genoux devant elle. Elle appuya légèrement ses deux mains sur mes épaules, et me dit en me regardant avec intérêt : — Jamais tu ne l'es plainte; jamais tu n'as senti la douceur d'une caresse maternelle... jusqu'à présent ; ou je l'ai abominablement tourmentée... ou bien je l'ai louée avec une funeste exagération... j'ai eu tort, j'en suis désolée. Qu'est-ce que tu veux que je le dise de plus'.' Je le regretterai jusqu'à la tin de mes jours, qui, hélas! n'est pas bien loin. Heureusement ton bon naturel a pris le dessus ; ce sera im reproche que j'aurai de moins à me faire; il m'en leste bien assez comme ça... Tiens, ma chère petite, je suis si navrée, que, s'il en était encore temps, je voudrais... je voudrais... mais non... nou... el potu'lant...
Sans achever sa iihrase, ma tante baissa de nouveau la lète. comme si une lutte se fût engagée en elle enire son désir de parler et une autre influence. Malgré moi j'eus peur, comme si mon avenir allait dépendre du secret que ma tante hésitait à me livrer. Celle-ci, voulant peut-être s'affermir dans sa bonne résolution en me demandant de nouvelles paroles de tendresse, me dit : — Je te suis moins odieuse qu'autrefois, n'est-ce pas ? — Ma tante, depuis un moment je vous aime, tout est oïdilié ; et je serrai ses deux mains dans les miennes avec effusion. — Cela est pourtant bon, bien bon, de s'entendre dire cela... et, si je te rendais un grand service... qui assurât peut-être le bonheur de ti vie entière... me chériras-tu beaucoup? Me diras-tu souvent de la douce voix attendrie... Je vous aime bien?... Tu me regardes avec de grands yeux étonnés ?... Enlin, réponds-moi. J'ai toujours été crainte ou délestée, excepté par Ion père, mon excellent fière. Ah ! celui-là m'aimail ! Mais aussi pour celui-là seul j'avais él ■ bonne et dévouée... oui, je l'aimais tant... que je me croyais le droit de haïr tout le monde; el puis sans doute l'on a en soi-même une plus ou moins grande dose de iioulé ; moi, j'en ai très-peu, et je l'avais toute concentrée sur ton père... Je ne sais pourquoi, à celle heure, la voix... ton accent me touehculcl éveillent en moi, sinon de la bouté, au moins de la pitié Aussi répète-ruoi que tu m'aimerais bien, (|ue lu aimerais de touies les forces de ton cœur une amie qui t'arrêterait au bord d'un précipice où tu serais sur le point de tomber? Réponds... réponds... est-ce que tu lui dévouerais la vil', à cette amie?
Mademoiselle de Maran prononça ces derniers mots avec une sorte d'impatience nerveuse, qui prouvait la violence du combat qui se livrait en elle. Sans comprendre ce que me disait ma tante, je me jetai dans ses bras tout effrayée.— Ayez pitié de moi ! m'écriai-je ; je ne sais pas quel malheur me menace... mais, s'il en est un, oh ! parlez... parlez! Vous êtes la SQHu- de mon père ! Je suis seule... seule... Je n'ai que vous au monde! Qui m'i clairera, si ce n'est vous?... Oh ! parlez... parlez, par pitié!... Un malheur! dites-vous, mais lequel?... Gonlr.in m'aime, je l'aime aiUant que je puis l'aimer ; j'ai la plus tendre des amies dans Ursule, puis-je entrer dans le monde sons de plus heureux présages'' Vousmême, à cette heure, vous me paviez avec tendresse ; quelques mots de vous ont à tout jamais effacé les souvenirs pénibles de mon enfanee. Si quelque malheui' caché menace ma destinée, oh ! dites-le... par pitié... dites-le. — Malheureuse enfant ! je ne sais quelle voix me dit que ce serait un crime alfrcux de le laisser dans celle erreur... et que, tôt ou tard, la vengeance divine ou humaine me saurait atteindre! s'écria ma taule.
Le seniiiiienl auquel elle cédait était si généreux, elle était alors si noblement émiu', (pi'uu umment sa ligure eut presque un caractère de beaiilé lonchaLite. Je l'écoutais dans une angoisse indicible, lorsque Servien frappa à la porte, et entra apportant ime lettre sur mi plateau d'argent. J'eus un alTreux serrement de cœm-; un sinistre pressentiment me dit que le hasard fatal qui interrompait madenuuselle de Maran allait à tout januiis cacher à mes yeux le mysière (pi'elle était sur le point de me dévoiler. — Qu'est-ce que c'est? s'écria ma taule avec une impatience presque douloureuse. — Une lellrc, madame, dit Servien en avançant sou plateau. Mademoiselle de .Mar.;iu la prit brusquement el dit : — Sortez !... Je respirai, je crus que ma taule allait continuer notre cuirelieu, car sa physionomie n'avait pas changé d'expression ; elle semblait même si préoccupée qu'elle jeta la lettre sur son bureau sans la décacheter. La fatalité voulut que l'adresse fût tournée du côté de ma laute; l'écritni-e la fiappa : elle la pril.el l'ouvrit vivement. Tout espoir disparui; celle lettre parut l'aire sur elle un effet foudroyant, ses traits reprirent peu à peu leur expression d'ironie et de dureté habituelles ; ses
MATIIILDE.
sourcils froncés lui (Innncrciil une expression plus niéclianle fpic jamais... Un monienl elle rcsia coiiinie IVapiiéo de slnpiiir, et dil. d'inie M>ix sourde, en IViii>sanl la leiue avec rage : — V.l moi... (pii jnsleinenl allais... .\li (;à I mais iiircsl-cc que j'avais donc? jclais lolle, je crois... celle pelile (illo m'avail ensorcelée .. Je faisais des Umafsrrics sUipides, pendant que lui... Ali! que l'enler le confonde!... heureuseineul j'ai le Ictnps.
Ces paroles de ma lanlc, eiiti «coupées de longs silences réfl''cliis, tii'elïiayerenl. — Madame, lui dis-je en Ircinljlanl, loul à l'Iienre vous cliez sûr le point de nie faire un aveu bien imporlaLil...— Tout à l'iieure j'étais luic sotie, une bêle, enlcndoï-vous? reprit-elle d'un ton aiyrc cl eiuporlé... Je crois, Dieu me pardonne, que je m'étais atlendric .. Ali!... ah !... ah!... et celle petite qui a cru cela... ([ui ne \ oyait pas que je me niiiquais d'elle... avec mes sensilderics... Je suis si sensible, en ellét! — J'ai cru à voira émotion, madame; oui, vous étiez émue. \'ous le nierez en vain... J'ai vn vos larmes couler... Ali ! madame, au nom de ces larmes, (pie le souvenir de mon père a peut-être provoquées, ne me laissez pas dans une douloureuse inquiétude!!! Cédez au griiéreux seiiliiiieiit qui vous a fait mouvrir vos bras... Cela serait trop ( ruel, madame, de m'avcii- mis au crour celle déliance, ce doute, d'aulant plus ciuel qu'il peut s'attaquer à loul cl me faire vaguement soup(.'onncrceux que j'aime le pins an monde. — Vraiment! ça vous parait ainsi? Eh bien ! lanl mieux, ça \on3 0( cupera, de clierclicr le mol de celte énigme. C'est un jeu Ircs-divcrtissant (pie celui-là... je vous promets de vous dire si vous devinez jll^le. — Madame! ni'éciiai-je, indignée de la froide niéehaneclé de ma lante, vous l'avez dit vons-mème, la justice liumaine on la justice divine vous allcindrail, si .. — Ab !... ah !... ali !... s'écria ma laiile, en m'iMlernimpanl par un éclat de rire sardoniqiie Ali çà ! est-ce que vous voulez nie menacer des gens du roi ou des loudres du Valican, avec voire justice luimaine et divine?... Vous ne voyez donc pas que je plaisaiilais... C'est lonl simple, on est si gai le jour d'un mariage... Je sais bien que vous allez me parler de mes deux larmes... lili bi(!n ! ma cliére petite, je vais vous faire une «oulidence (]ul pomia vous servir un jour pour allendrir Conliaii dans une de ces discussions dont le meilleur ménage n'est pas à l'abri... Voyez-vous, nu petit grain de tabac dans chaque a'il, et vous pleurerez ciuiime une Madeleine. Or, de beaux yeux comme les vfjtres sont irrésistibles lorsqu'ils i)leuient. — Mais... madame . . — Ah ! j'oubliais, j'ai là quelques objets (pie, par son teslameni, voire mère a reconimandé de vous l'émettre le jour de voire mariage, c'esl-à-diie quand \olre mariage sera conclu. Je voulais vous les donner loul à l'heure .. je nu: ravise. ..je vous les donnerai ce soir, après la mairie, dit-elle en se levant et en fermanl son secrélaiica clef. — Ah! madame, accordez-moi au moins cela, liiidis-je; vous allez me laisser bien Irisie, bien clïravée de vos cruelles rclicences... Ces dernièies preuves de la tendresse de ma mère me consoleront, au moins. — C'e^t impi ssilile, dil mademoiselle de Marau ; la clause du testament est formelle. Une fois mariée, je vous remellrai lonl cela... Mais, comment!... ciiK] beures déjà... et je ne suis pas babiller! laissez-moi... chère petite.
lin disaiil ces mois, ma lante sonna une de ses femmes, qui entra, lui dit (pi'on veiiail d'apporter au salon un meuble pour moi (le la part de M. le vicomte de Lancry. — Allez \itc... c'est sans doute votre coiiicillc, me dil ma lante ; si j'en juge par le goût de Gontr.iii, ça doit êire charmant cl magiiilique à la fois. Je sortis navrée de chez mademoiselle de Maran.
Kn songeant à ce secret qu'elle avait voulu me confier une seconde fois, je me rappelai, malgré moi, ce que m'avail dit la dncliessc de llicliexillc... El pourtant, je n'avais pas la moindre défiance de Contran ; liii-mnee n'av:iil-il pas été au-devant de mes soupçons en m'avoiiaut les loris qu'on |)ouvait lui reprocher? et puis, d'ailleurs, je l'aimais passionnéuieul. J'avais en lui une foi profonde. Je ne me sentais si assurée, si charmée de mon avenir (pic parce qu'd en était cbargé. 11 en était de même de l'amilié d'Ursule; je la croyais aussi dévouée, aussi sincère (pie celle (pic j'éprouvais moi-même |)our elle. La cruelle inquiétude que mademoiselle de Mar.in m'avait jetée an cœur planait donc au-dessus des deux seules affeelions que j'eusse, et semblait les menacer tontes deux saiH en allaipier aneime. Je trouvai dans le salon la corbeille que m'envoyait M. debaucry. .\iusi que l'avait prévu ma tante, il était impossible de lien voir de plus élégant cl de plus riche : diamants, bijoux, dentelles, cliàles de cachemire, éloffes, etc., tout était en profusion et d'nn goût exquis. Mais j'étais liop trisie pour jouir de ces merveilles. Je les aurais a peine regardées si elles n'avaient pas été choisies par Gonlran. l'oiiilaul, à force de vouloir devinrr le mysière (pic mademiiiselle di; Maran me cachail, je finis par croire que son altendii-,senieul, ipii m'avail paru Irès-sincere, ne l'avait pas ('lé, (pie son seul but avait élé de me lourmeiiler < t de me laire de cruels adieux. La vue de Gonlran, (pii vint lin peu avant l'heure fixée pour la signature dn contrat, ses liMidns paroles, fiuireiit par me rassurer loul à fait. A neuf lienrcs, ma fimille cl celle de Gonlran élaieul rassemblées dans le grand salon de l'hôtel ('e Maian. J'élais à côtc' de ma lante et de M. le duc de Vcrsae. Le notaire arriva, l'resipie au mi"'uie instaiil, on eulendil le elaquemeut des fouets et le hiuil relcnlissaiit d'une voilure (pii enirait dans l.i cour an galop de plusieurs clievaux. Je regardai ma tanle, elle devint livide. Un iiioiiieiit après, M. do Morlagne parul à la porte du sdon.
CIIAPITIIE XIX.
Monsicio' de Mortagnc.
Sans les traits forleineiit aceenliiés qui caractérisaient la | bvsioiiomie. de M. do Morlagne, il eût été méromiaissable. Sa barbe, S's elicvciix, avaieiit eiiiierenicnl blanchi; son front ridé, ses yeux caves et liislié's, ses joues profondément crensées, lémoignaienl de longues et cruelles soulïranees ; ses vêtements élaienl au^si négligés (pie d habiliide. Celle appaiition |iresqne sinistre, au milieu de ce salon etiiicelanl dorel de liimicres, rempli d'hommes et de femiucs élépamiiient parées, formait un conirasie étrange. D'abord l'assemblée resta muelle d'etonnemenl. M. de i^iorlagnc vint droit à moi, je me levai ; il me prit les mains, me regarda qm bpies minutes ; l'expression faioiielie de ses Ir.dls s'adoucit, il m'embrassa tendiement sur le front, et me dil : — Enfin me voici, pourvu qu'il ne soit pas liO|) tard... El, me considérant attentivement, il ajouta :
— C'est sa mère... loul le portrait de sa pauvre mère! Ah ! je comprends bien la haine dn monsire. La première stupeur passée, m.idemoiselle de Maran relroiiva son audace babitiielle, et s'écria résolùmeul :
— Qu'est-ce que vous venez faire ici, monsieur ? Sans lui répondre, M. de Morlagne s'écria d'une voix tonnante : — Je viens ici aceu-er et convaiiicie trois personnes d'indignes manœuvres et de basse cupidité! Ces trois personnes sont vous, mademoiselle de Maran ! vous, monsieur d'Orbeval! vous, monsieur de Versac !
Ml lante s'agila sur son faulcuil, M. d'Orbeval pàlil d'effroi, et M. de Versac se leva; mais sim neveu s'écria vivement : — M. de Morlagne'... prenez garde, M. le due de Versac est mon oncle... et riiisiilti r, c'est m'insuller. — Votre tour viendra, M. de Lancry, mais plus lard : d abord lescauses, piiisleselfels, ditfroidemeiit M. de Moilagoe. Je saisis la main de Gonlran, en lui disant loul bas d'une voix sii)iplianle : — Que vous imporle? je vous aime; ne vous irritez pas coiilre M. de Morlagne; il a élé le seul protecteur démon enfance. ,11. de .Moitagiie continua : — Je m'atlends à des cris, à des ineiiaees, c'est tout simple ; quiconque m'empêchera de parler redoutera mes paroles. — Ou ne redoule que vos injures, monsieur! s'éeiia mon luleiir. — Quand j'aurai dit ce que j';ri à dire, je serai aux ordres de ceux qui se trouveront oflènsiis. — M.iis c'est une tyrannie insupportable! vous ne mms inqioserez pas avec vos airs fiiriei.x de matamore et de l'amasse-lon-bias ! s'écria niadenioiselle de Maran.J — Mais, en effel, c'est intolérable! dil M. de Versac. On n'a pas d idée d'une grossièreté pareille chez un homme bien né... — 11 y a la calomnie cl diffamalion, dit mon lulenr. — Vous craignez donc mes révélations... puisipie vous voulez élouffer ma voix? s'écria M de Mimtagne. Vous craignez donc bien «pic je délourue celle mallieuiense enfant du mariage qu'on veut lui l'air,; faire? — Monsieur! s'écria Gmi- Iran, c'est maiiileiiant iiioi, enleudez-vous?... moi ! qui vous somme de palier... cl de parler sans réiieenees... Si honoré, si benieux (pie je suis de ni'unir à m ulemoisclle Malliilde, je renoncerais à l'inslanl à des vœnx si chci'S, s'il lui rest.iil le moindre doute sur...
J'inlerrompis à mon tour M. de Lancry, et je dis à M. do Mottagnc :
— Je ne doute p.is que votre eonduile ne vous soit dictée par rinlérêt que vous me portez, monsieur... Je n'ai pas oublié vos boules piiir moi, mais, je vous en supplie, pas un mot de jlns... rien an monde ne pourra l'aiie chaiigi r ma résolution... — Mais moi, madiiuoi-elle, j'en changerai, s'écria Gonlran... Oui, telle cruelle (pie soit celte ré-.oliitiuii, je renoneerai à voire main, si à l'instant monsieur ne s'explitpie pas ..
— C'est ce que 'y demande... dit M. de Morlagne. — Mais c'esl ab.^urde, s'écria matlemoiselle di' Maran, pâle de colère; mais vous n'avez donc pas de sang dans les veines, tons tanl que vous êtes, de vous laisser imposer p;u' cet éeh;ip|ié de Bieêlre !... — Echappé des prisons de \ enise... on vous m'avez l'ail jeter depuis liiiil ans... par la plus exécrable macbin.ilion ! s'écria .M. de Morlagne d une voix tonnaiile en sai-issanl rudement mademoiselle de Mar.in par le bras et eu la sei oiiant avec fureur. — Mais il va m'assassiuer ! il est capable de tout ! s'éi ria ma lante.
— Et toi, iiifern;dc créature, de quoi n'es In pas capable? Ta trabismi ne m'a-l-clle pas fait soulbir mille morts?... Vois mes cheveux blaucbis, vois mon front sillonné par les souffrances. Huit ans de tortures... cnteiids-tu ? Huit ans de tortures ! Et je m'en vengerai, dii~sé-je le poursuivie jusipi'à la (in de les jours... et encore, je ne sais pas pourquoi je ne di'livie pas tout de suite la terre d'un monstre tel que toi !... a'oula M. de Moiliignc eu rejetant mademoiselle de Maran dan> son fauteuil.
Celte scène avait élé si briique, l'accnsation ipic .M. de .Morlagne [loi tail coutie ma l:Miie scmbl.iil si exlraordimiire, que tous les assi?tanls résinent un moment frappés de stupeur et d ellroi. M;idemoisellc de Maran, ipioique redoutée élail assez universellement délestée pour (lue ses amis ne fussent pas fà( liés d'êlre inv(dontairemenl témoins d une sTèue si ( trangemcnt scandaleuse. Le front de nnidemoiselb; de M;iran était couvert d'une sueur froide ; elle respir:iil à peine, et reg:irdait M . de Morl;ignc avec frayeur et d'nii air égaré. — Vous ne savez pas comment j'ai découvert votre abominidile trauie? conlinua-t-il en s'adicssanl a ma taille, et il lira de sa poebe qiieUpies papiers, lieconnaissez-voiis celte Icllre au gouverneur de \ enise? Ileconuaissez-voiis ces proclamatioui incendiaires?... Tout ceci vous étonne, messieurs, dit M. de Morlagne
MATHILDK.
en voyant les rpgnrds de onriosilé inquiète qu'on jetait sur ces mystérieux |)a|iii;rs. Vous ne me c(iiii|irrii(7. |i:is eiiriire ? Je le crois sans peine ; iain:\is eoiii|il()l n'a (■!(• plu:. iiiéiharnnieiit et pins lialjili-nienl conçu. Kroulez (lune... el ;ipproiicz à lunnailie celle fenniie. Il y a Iiuil ans, je l'aeeusai ilcnant vous ions, qui composiez le conseil de f:unille de ma nièce, délever en marâtre celte m.illienrcnse enl:int ; je vous di;ni.jndais de I.i lui iclirer; V(uis m';\vez refusé; j'él;iis seul, vous aviez le lioudire pour vous, je nu; résii;n:d. Ohliué de parlir, j'esp('r;iis bientôt revenir :i P:uis, et, Imn gré, mal gré, exercer une surveillance continue sur l'édiicalion de M:.lliil(le. Mou retour épouvanta sa tante; vous ;dlez voir couuiie elle rcmpèclia... Vous treudilez devant celle femme, j(! le vois : mais vous aurez penl-Olre le coin ajie de reconnaitrc la noii i cur de
celte ;'iMie, s'il y a une et vous me laissez in-
ànic dans ce corps.
Et vous soulfrez cela?
ainsi : secria m;i-
snltc
demoiselle de Rlaran furieuse, en se retournant vers lautlitoirc.
Personne ne lui répondit.
— Il y a huit ans, repril M. de Moriagne, je paitis pour l'ilalie...
Je devais attendre .i Naples M. de lioeheguue, (ils d'un de mes meilleurs amis, ('e jeune homme, au cœur ardeulelgi'iiéiciix, devait venir avec moi comlialIreipieNpie li'iiipscn (jrèce. .J'étais complètement étranger aux complots que les sociétés secrcles Iramaieiit alors en Italie. J'arrivp à Venise... I)':il>ord, je ne suis pas inquiélé ; ni.iis, nue nuit, la police fait une descente chez moi. on m'arréle, ou me garrolle, on saisit mes papiers, mes eriéls, et iHi me coudnit eu piisoii; je soi. mis an seciel ; je proteste (le uKin iimocenie, je délie qu'un trouve cmilie moi la niiéuilre preiivi! de culpaliilité :
(III me répond que le gouveriiemeul aiitriclii('ii ;i élé instruit de mes mauvais desseins, ipie je viens prendre u:ie part active aux menées des sociétés r,'\(iluli(iiinaires. Je nie h.iuteinent cette acciis.ilioii. Ou apporte mes malles, on lesoiivre devant moi, et ou trouve, dans un douille fend dont j'ignorais l'existeuee,plusieius paquets cachetés. — Mais il laut élie aussi fou (pie cet homme p(Uir écouler sérieu-einent de pareilles lialivernes! s'éeri;i niailemoisclle de iMaran. (Jiiantà moi, je ne les eiileiulrai pas plus
longlemps. El elle se leva. — Soit, allez-vous-en ; ce n'est pas à vous que je prétends dévoiler ces abominables mystères, vous n'en avez (pie trop le secrcl.
Mademoiselle de Maran se rassil en fiémissanl do rage. M. de Mortagne continua ; — Un ouvrit ces paquets, cl l'on y trouva les iirod.unalions les plus iiiceudi:'.ires, un ;ippel aux ventes (le-> earlioii.iri, un pl.in d'iiisuireelion coiilre la puissance autriehienue, el qiiel(pies kilres mystérieuses a mou adresse, limluées de P.uis, (pie j'élais censé avoir lues, et dans lesipielles on me prouietlait le eoiieours de Ions le> hommes libres de la Lombardie... Ces apparences élaient ;iceablanles ; je restai aneauli (le\aiil ce l'ail iuexpliealile. Un me demanda compte de mes opinions, je n'eus (las la laclielé de Ivb nier ; je repiiiulis que je in'elais
Je viens ici .ncciiscr et conv linire trois personnes d'indigm s manœuvres cl ilc b isse cupiililo.
voué à une seule cause : celle de la liberté sainte el pure de tonte souillure... Ces hommes ne comprirent pas que, puisque j'avais le cuuiace d'avouer des opinions qui pouvaient me perdie, y: dev;iis êlic cru lorsque je jurais sur riicimieur (pie j'iguor.ii> rexislcuee de ces papiers daiigen ux. Je bis jeti- dans nu eaebut ; j'y restai liiiil années... J'en sortis, vous le voyez, décrépit av.ml l'âge... Maintenant, s;ivcz-vous coiniiient j'éliis porteur de ces dangereux papiers? Peu de temps avaitt moir départ pour I Ilalie, celle U: me av;iit dépêché Scrvicn, sou (li;;nc serviteur, .iiqirei de celui de mes gens (pii devait m'accoinjagner. Sous le prétexte de faire entrer en Italie des inarchandiscs de coulrcbaiide et de réaliser de grands béiiélices, il lui persuada de faire incllre. à mon insu, des doubles fonds à mes malles, et d'y cacher les prétendus paquets de dentelles d'Angleterre. Lue fois à Venise, nn correspond. uit
devait venir récl.inier les denU.'lie^ et donner vingt-cinq louis à mon domestique. Ce malheureux, ignorant le danger de cette coniniis>ion, accepta... Je partis, el, presque en même temps que moi, partit au»] cette letlre, adressée au gouvei nciir de Venise : « .M. de .Mori.igne, ancien oiticier de l'empire, coiimi par l'exaltation de ses idées révolutionnaires et par ses liaisons avec les anarchistes de Ions les pays, arrivera à Venise d;ins le courant ihi mois de mai ; on trouvera dans plusieurs malles à double fond les preuves de ses dangereux desseins...» — EU bien ! cela est - Il assez infâme ? s'écria -M. de Moriagne en crois.int ses liras sur sa poitrine et eu jelaulun regard d inilignation suruiademoiscllede Maran. Cell(;-ci, un niomciit accablée, reprit liientôt lonle sou aud.ice, et s'écria : — Et qu'aije de coininnu. monsieur, avec vos pa(piets de dentelles renleriiKint des Cdiispiralions .' Estce que c'est ma faulc, à moi, si, en voyant vos projets lévoliitioiiiiaire-. déjoués, V(>u- avez imaginé une hisloire ab.surde à la(|iielle on n'a pas cm du tout, avec r.iiso;r?lJui c>l-ec (pii croira jamais que je me suis amusée ;ï fabriquer des proelamalions, des constilulions , des conspirai ions , et (|uc j'ai mis un de mes gens dans la coulidcuce de celte belle oeuvre? Allons doue , monsieur, vous êtes fou... Il n'y a pas un mot de vrai dans
tout cela je le nie !
— Voin le niez?... El votre misérable Servien niera-t-il aussi la déposition de mon domestique, (pii l'accuse formellement de lui avoir remis les paquets ? — \ dire domestiipic ! s'écria ma tante en riant aux éclats, voilà nue belle gar.iulie, en vérilé, et qui doit être bien admise ! Tel maîlre, tel valel, uioiisieur. l-,sl-ee qu'on ne coimail pas vos aniécédents? (ju'y a-t-il d elonu.inl dans l.i letlre (pie vous nous avez lue, et qui a été ailres-('e au gouvei'ueiir de \eni^e.' Ev|-i e ipie vous ne vous êtes pas toujours déclaié le eliainpiou des [ihes el amis de tous les pays? La po'ii e (I il i, qui vous surveille, aura, en bonne sœur, averti la police autriehienue de vos projets, c'est lonl simple... ça se fait Ions les jours. . Ainsi, laissez-moi trampiille avec vos paquets de dentelles rembourres de conspirations ; c'esl un conte de ma mère l'oie... Vous avex
MAIHILDR.
voulu f.iirc le BriiUis, le Wasliinglon. le I.nfayetlc, on vous a coffré, cl on a liicii f.iil... \ uns vous i.hiyiicz d'avoir les elicveii\ bhiiies : est-ce que j'y priix qiiclqiK! cliose, iiiiii .' On sali bien que les plombs de Venise ne soin pis Ibnlaine d<; Jnnveiiee, non pins ! Si, par snile, volie iniaginative esl d li'aquéc, comme il y paiail, prenez, des doiielies, nionsienr, et Iaisso7.-nons en repos, car vnii^ èlcs iiiviipporlalile.
Les cruels sarcasmes de mademoiselle de Maran troiivéreiil, contre son allejile, M. de Morlagne impassible. Il Ini répondit avec le pins grand saiij; -froid : — (bàeo an\ soins arrifs de l'aniilié de inadnme de liiclieville, de M. de lioc bciinne el de (pielqnes antres amis, nie voici libre, malgré votre impiidenle andaee: nous avons assez de prenves |ionr vons clouer an pilori de r<ipinioii publique, et j'y parviendrai. — C'est ce que nous verrons, monsieur ! — Et vons n'y serez pas seule ; j'y altaclicrai aussi vos coinplicos... ceuK (pii , par làcbelé , cgoisnic ou cupidité, ont scivi vos
mécbants desseins
En'endez-vous, monsiciu' de Lanery ? enlendcz-vons, monsieur d'Orbeval ? cntcndezvou'^, monsieur de \ ersac '.' Une explosion d indignation accueillit ces paroles do iV. de Mortagne : il coniiima sans se déconcerter ; — Je ne sais pas même, messieurs, si voti e conduite n'est pas plus exécrable encore que celle (li; mademoiselle de Maran... Au muins, celle-ci me liait, elle bail sa nièce, et, quoi- (pie la bainc Miit ime déleslable passion, elle prouve an moins une certaine éi(trgie. Mais, vous trois, vons avez lutté de làcbelé. il'égoismccl de eupidilé...
— Conlinuc/.mou'-ieur, conlimiez, ilil {ionlran, paie de rage. — Il y ;i eu nu jimr, ^.uis dnule, où vons, monsieur de Vcrsae, vons avez dit à mademoise le de Maran : .Mon neveu est perdu de délies c'est un joueur elfréné ; on biine les yeux sur le scandale de ses aventures, mais il ni'embarrassc ; s'il se met dans de mauvaises affaires, par respect buniain je serai obligé di; l'en tirer. Vdtre nièce est fort rirlie; arrangeons ce mariage-là : les dettes de mon neveu seront payées, el \(\ n'aurai plus à m'en occuper, — Monsieur, dit M. de Versac avec luie urbanilé parfaite, je vous ferai observer que ce que vons me failes
La retr.iile. — paci: 47.
rbonneur de nie dire manque compKlement
d'exactitude, el que. . — Monsicin- le due, reprit M. de Morlagne, si vous aviez une (ille qui vous fût clière... la donneriez-vous à viitre neveu '.'... Sur rb(nineur, répondez. — Il nie semble, monsieur, que n;ins ne sonnnes pas dans les termes assez parlicnliéremeut fimiliers pour (pie je puisse vous faire me^ conlidences à ce sujet, dit M. <le Veisac — Lr délonr... est accablant | oiir voire neveu, niiinslem', reprit M. de Morlagne.
'jonlraii all.iit s'emporter; je le contins à force de siipplicalion-. M. de Moilague conliiiua : — A la propiisilion de ce mariagi', mad inoiselle de Maran a rclléebi snis doute . oui, e^le s'est demande si le parti qu'on Ini proposait réimissail bien Ions les défauts el Ions les vices néecssaiics pour assurer le maUicur de sa nièce, qu'elle abborrail... M. de Lanery ui a paru doué des qualités convenables ; clic a donne parole ,à M. de
Versac, et l'on a commencé celle odieuse macbination... Il y a une juslice bumaiue, dilon, et cela se passe inqiiméMient ainsi ! s'écria .M. de Morlagne avec indignation. Voici une jeune lille orpbeline, isolée depuis sou enfance de tonte alfeclion, abandonnée à elle-niénie, sans appui, sans conseil... On introduit prcsirelle, à ebaqiic instant dn jour, un liomnie doué de sédnclinns dangereuses ; on écai le tout rival bonoiable ; on la bii livre, à cet boinnie, à lui lonl seul... à Ini rompu deslonglemps an\ inirigiies de la galanterie. La pauvre enfant, sans expérience, babiliiée aux durcti'S, an\ perlidies d'une marâtre écoule avec une conrianee ingénue cl ra^'ie les douceurs bypociites. les promesses menlenses de cet iMiiime. Ignoranle du danger qu'elle court, elle ne s'aperçoit qu'elle aime... que lor>cpie l'amour est à jamais enraciné dans son cœur... La nialbcureusc cnLnu n'a pas un ami, pas un parent pour l'éclairer sur les
dangers qu'elle court, sur la position, sur les anté(édeuls de l'bumnic qui la Irouqic... — Assez, monsieur, assez!
m'écriai-je , trauspoi tée d indignation, car je sonflr.iiscrncllcmc nt(le ce que devait ressentir (joniran. (l'est moi, moi seule qui dois répondre ici... An lieu de me taire le passé, que vons lui reproeliez avec
tant il'aniei tome
M. de Lanery, plein de francbisc el de lovaulé, a été an-devant des informai ions que je ne pouvais prendre; il m'a dil : Je ne veux p;is vous tromper; m:i jeunesse a été dissipée, j'ai joué, j'ai été prodigue. Mais lorsque .M. de Lanery a voulu me parler de s:i f(]rlnne, du peu qu'il possédait encore, c'est iimi qui n'ai pas voulu reiitendre...
Je |]';ii donc pas élé troiiqiéc en acioidanl ma ni;dn à .M. de l.;niei \ ; j'ai nue lui pinlondc, absolue; d.ius les ;issur,inees (pi il m':i doimées, d.ms les promesses (pi'il m'a failes, dans r;\vcuii ipie j'attends de lui ; el, liint en regrett;nil aniéieiiienl cette tii->lc disciiNsion, je suis lienicnsc, oui, birii beiircuse de pouvoir déclarer ici banlemeut, soleimellcmeiil, (pu; je suis lière dn eboix (pie j';ii f.iil...
.M. de Morlagne me regardidl ;i\ec nu él(Minemenl douloureux. — Matbilde... Malliildc...
r.nivre enfant nu
V(nis abuse... vous ne savez pas ce qui vous altend. — H!onsieur, je respcclcr;ii toujours le sentiment (]ui a dielé votre conduiie, cl j'espère qu'un jour vous reviendrez de vos injustes préventions conire M. de L;nicry. Puis, alhint vers la table où élail pnsé le C(uitial, je le signai vivemenl el je dis à M de Mortagne : — Voici ma réponse, monsieur, el je doiimii l;i pliniie :i Goniran. M. de Mortagne se piécipila vers lui. el lui dil d'une voix éuiu'e, presque snppli;Milc : — Ayez |iiiié d'elle 1 \()'i3 Ole-, jeuii", loin bon senliiuenl lu; peut pas é re éleinl d;uis \olre eirur... gr;icè pour M. il bible, giace p(Mir tant de e;uiileur, pour lanl deeonliance, liour laiit de géuérosile! .N'abusez pas de votre iidluence sur elle, vous s;ivcz bien que vous ne pouvez pas l.i rendre lieiircnse. Est ce sa forlune (pie vons convoitez '.' eb '. mimsieiu-, p.ulez.,. je soi- liibe. A celle dernière offre, qui élail un oiurage, (Jonlr.ni devint pfile de rage. — Signez, oli! signez, dis-jc à M. de Lanery dune voix défailliinte. —
MAIIIIIDR.
Oui, oui, je signcr;ii, dii-il avec une fnrfiir conieiiiie. Ne p.is siyinT semil iir;\vniior (■(iii|i;il;ie, sei;iit iiiéiiler les (iiilnigcs de CCI lioiiinie ; ne |. as biijner scr;iil ni'avoncr indigne de \oiis, niadenioiselle. Kt (;()iilr;in sigiiii." — IliU'sdonc (|ne ne pas signer serait renoncer à la Ibiliinir i|iie vons convoilcz, car vous èles indigne de coni|. rendre cl d'a|ipici ier les (pialilcs (le cel ange. Dansdenx mois vous la Irailerez aussi 1): nlaleinenl que vos niailrcsses... si l'on n'y ruel ordre. — Ooniraii, di.-ji' loin bas a M. de 1-anery, je suis voire le nniie, accordez moi la première chose que je vous deinandi'... pas un mol à M. de Jlorlagne, je vous en supplie, lenidiiez celle sct'iie qui me lue.
Gontraii réiMchii pendant (|uel(pies ni'iments el nie dit d'un air sombre : — Sidl, Hlallnldc ; vous me demandez lieaucoup, je vous l'accorde.
— Le sacrilicc est consonnné, dit i\l. de MorLigue; cela devait être ainsi. Allons, niaiulcnanl, courage, plus (pie jamais il me reste à veiller sur vous, Mallnldc. Si je le puis, je dois rendre les suites de voire faille imprudence moins funestes pour vous, el empêcher les mallieiirs (pie je pi-évois. Soyez tranquille, pnrloiit on vous serez, je serai... parloul où vous irez, j'irai. (!e niDiislrc, cl il moiilra mademoiselle de ^laraii, a lilij votre mauvais génie; je serai, moi, voire g(;nic lulélaire. Kt ici je dcîclare nne guerre acharncie, sans merci ni pillé, à Ions vos cniicmi>, qiiids qu'ils soient. Mes cheveux soni lilaiie», mon fioul (^-.l lidi', maii Dieu m'a laiss(; l'énergie du cteur el du dévouement. Ihilas ! pauvre enfant, j(! viens bien lard dans voire vie; m.iis, je l'cspèie, je ne viens pas (rop lard... Adieu, mon eiilani, adieu .le vais signer C(; cnniral, j'a sislcrai a votre maii.ige, c'est mon droit, c'est iiion devoir. En ce momcnl plus que jamais je lieiis à remplir ce devoir el ce dioil.
El, allant à la table, il signa le contrat d'une main ferme La voix, la (igiire de M. de Morlagne avaient un tel caraetiîre d'auloiilé, ipie personne ne dit moi; kMxpi'il eut signé, il dil : — Monsieur dOrbeval, nion.sicui' de Vcrs;ie, monsii ur de l.ancry, je ne rétracte rien de ce que j'ai dil, cela est vrai, je le niaiulieiis et je le maintiendrai pour vrai, ici cl p;irloiit. Il y a dix ans, j'aurais ajouté que je le soulienilr.iis l'é|iée à la inaiii, monsieur de l.ancry ! Aujoiird liui je ne le dirai plus, ma vie apparlieul à celle enfant, (pii, je le vois, n'a plus qm,' moi au monde: ne souriez pas avec dédain, jeune homme; vous sa\ez bien que M . de Morlague n'a pas peur 1 l'uis, étendant ?oii bras droit, il lil de son index un gesie menai^ant cl impérieux, cl dil à AI. de Lauciy:
— Si vous ne répaicz |ias volie vie passée; si, par la tendresse l;i | lus reconuaissanle, si, par nue adoralion de tons les iiistauls, vous ne vous rendez pas digne de cet ange, c'est vous qui aurez à trembler devant moi, monsieur ! Û!i ! les regards furieux ne m'imposent [las, j'en ai domplé de plus farouches (|ue vous. Et M. de Moilagiie se relira d'un pas lent. A peine ful-il soili, que l'efpi'ce de slupcur (pi'avail causée cel iiouimc singulier se dissipa. Chacun rall:i(|ua, le déprisa, l'accusa de bdie. On se rappida (prenviroii neuf ans auparavant, il av..it l'ail des sorliestoiit ;uissi incroyables cl loiit aussi saiiv.iges. l'iirtérèt ipi'il ;tvait un moineut excité en nirout;int l:i perfidie de mad- moiselle de Maraii se relriiidll bicnlôl ; prcsiiue Ions nus parenis se raliieri ni à ma lanlo cl lui déclarèrent (pi'ils ne croyaient pas un mot de l.i fable de M. de Vorlagiie au sujet des causes de sa captivité à Venise. Quehpies insianis après son dépari, nous nous rendîmes à la mairie.
Malgré la scène cruelle qui venait de se passer, ma confiance aveugle dans M. de Lancry ne faiblit pas. M. de Merlagiie el madame de Richeville raccusaicnl de fautes qu'il m'avait avouées cl doiil il avait trouvé l'excuse cl presque la juslilicalion dans son aineiir pour moi ; je l'avais cru, cl je n'éprouvids que de l'irrilalion conlie M. de Morlagne et un redouhicmciil de IcadiCsse pour Uonlran ; je m'accusais avec ainerlume d'avoir élé cause de celle scène si douloureuse pour lui, et je me piomcllais de la lui faire oublier ;'i force de dévouement. Si l'on s'cleinie dune lelli> persistance à conclure ce mariage malgré lanl d'avcrlisscmcnls vagues ou précis, c'est que l'on ne connail pas celle aveugle el iulr;dlable"o]iiuialrelé de l'amour, (pii augmente presque en raison de I opposilion (pi'clle renconlre. lie fut avec un religieux nvissemenl que je répondis <iui, lorsqu'on me demanda si j<' prenais Gonlran pour é|ioux. La cérénii nie terminée, nous rcviunics a 1 lu'ticl de M;iran. i.e lendemain malin nous nous rcndiines à la chapelle de la cbainbre des pairs, où le m:iri:ige> devait avoir lieu à neuf heures. Eu cnlranl, la lireiiiière |)crsoime que j'apcK.us lut M. de M(Ml:igi!e. N'ayant pas élé prévenu la veille, il n'aviiit pu ;issisler au mariage civil.
Monseigneur lévcipie d'.\iiiiciis nous unit. Sou alloenlion à Gontran fut grave, scricu'C, presqiu^ sévère; je pensai ipi'on jugeait mon mari nir sa coiiduile passée, je fus presque orgueilleuse de l'espèce de converiiin que son amour pour moi allait opérer d ans l'a\ciiir. En soilaut de la chapelle, nous lenlràmcs dans un salon ipie .M. le chancelier ;ivail bien voulu uiellie à noirci di position. J'élais près de la fenêtre avec Uoulran et mademoiselle de M'raii, atlciidaiit le retour de .M, de Versae I oiir partir :ivec lui. M. de i\lorlagne s'avan(,'a piès de nous. Jc\is les yeux de Goiiirau éiinceler de colère. Effrayée, je lui pris le bras en lui disant : — (joniran, rappelez-vous votre promesse. Mais il me repoussa presque durement eu me disani : — C'est bon... je sais ce (pie j'ai à faire : puis, s'av;in(;anl vers M. de Blorlagne, il lui dil d'une voix sourde : — .l'ai cnduriî vos onirages et vos menaces, monsieur, lanl que j'ai eu «les raisons pour les endurer; ces raisons n'cxi.leut plus, et il liuidia bien que vous me donniez salisfaelion, mainleu.'.nl ipie mademoiselle Malliildc est ma femme. Mailcmoiscllc de Maran prit Gontran parla
main, son regard brilla d'une niéchancelé infernale. Elle dit à M. de T.antry, en lui monlranl .M. de Miirlagiic : — Désormais monsieur doit élrc sacré, inviolable à vos yeux, cntendez-vou:,? IJuoi (pi'il dise, quoi (pi'il fasse, vous devez tout endurer de lui. — Je d.iis tout endurer ! dit lionlian, et pourquoi cela '/ — Pourquoi celai... El mademoiselle de Jl.uau, jelaut sur moi cl sur M. de .Morlagne un reg..rd de \ipère, dit avec son an'rcux sourire ; — Vous devez tout endurer de .M. de .Morlagne, mon pauvK' Gontran, par une raison toute simple... c'est qu'on ne peut pas se b:illre avec le père de sa femme. M. de Morlagne resta foudioyé. Gonlr;iii le regaidait avec slupcur. Moi, je bis quelques momenls sans comprendie l'épouvantable porlée des exécrables p;irolcsde mademoiselle de Maran. Puis, lorsqu'elles Iraversèicnl ma pensée, brùLintes comiiio un trait de l'eu, j(j ne pus que ni'écrier : —0 ma mère 1 cl je
m'évanouis Bien des années se sont écoulées depuis celte horrible
scène; mon ami, bien des fois j'ai amcieinenl | kuié en y songcanl : mainlenant encore je pleure en la rclraçant. 0 ma mère ! ma mère, la plus sainte des femmes! 6 vous dont l'angélique vertu rayonnait d'un éclat si pur, que le mon-lre qui (ausail voire leiile agonie n'avait pas même Osé tenler de vous caloinuier pendant votre vie ! ô ma mère, il ;i fallu que vos cendres fussent depuis longlemps refroidies pour (piu:ic haine sacrilège o';it profaner votre mémoire !... Telle fui mon enfance, telle lut ma |)remièrc jeunesse jusqu'à répn(pic de mun mariage'.