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CHAPITRE XIV

Un premier amour.

Ce qui devait arriver arriva.

A son retour, Rodolphe, voyant chaque jour Sarah, en devint follement épris. Rientôt elle lui avoua qu'elle part:igeait sim amour, ipioiqu'il dût, prévoyait-elle, leur causer de violeiils chagrins. Ils ne (lonvaient jamais êlie heureux; une trop grande distance les séparait. Aussi reconmiauda-l-elle à Rodolphe la plus prolonde discrétion, de peur d'éveiller les soupçons du grand-duc, (pii serait inexorable, et les priverait de leur seul bonheur, celui de se voir chaque jour.

Rodolphe promit de s'observer et de cacher sim amour. L'Ecossaise était trop ambitieuse, trop sûre d'elle-même, pour se coni|irometire et se liahir aux yeux de la cunr. Le jeune prince sentait aussi le besoin de la dissimulation ; il imita la [irudence de Sarah. L'amoureux secret fut parfaitement gardé pendant quelque tenq)s.

Lorsque le frère et la scenr virent la passion effrénée de Rodolphe arrivée à son paroxysme, et son exaltation croissante, plus dillleile à contenir de jour en jour, tur le point d éclater et de tout perdre, ils portèrent le grand coup.

Le caractère de l'abbé autorisant celte confidence, d'ailleurs toute de moralité, Tom lui fit les iiremières ouvertures sur la néccssiié d'un

mariage entre Rodolphe et Sarah ; sinon, ajoutait-il trcs-smccrement, lui et sa sœur quitteraient immédiatement Cerolstein. Sarah partageait l'amour du prince, mais elle préférait la mort au déshonneur, ei uc pouvait être que la femme de Son Altesse.

Ces prétentions stupéfièrent le prêtre : il n'avait jamais cru Sarah si audaeieusement ambitieuse. Un tel mariage, entouré de diPlicultés sans nombre, de dangers de toute sorte, parut impossible à l'abbé ; il dit lianchcment à Tom les raisons pour lesquelles le grand-duc ne consentirait jamais à une telle union.

Tom accepta ces raisons, en reconnut l'importance; mais il proposa, comme un mczzo termine qui pouvait tout concilier, un mariage secret bien en lègle et seulement déclaré après la mort du grand-duc régnant.

Sarah était de noble et ancienne maison; une telle uni n ne manquait pas de précédents. Tom donnait à l'abbé, et conséquemmcnt an prince, huit jours pour se décider : sa sœur ne supporterait pas plus longtemps les cruelles angoisses de l'incertitude; s'il lui fallait renomer à l'amour de Rodolphe, elle prendrait cette douloureuse résolution le plus promptement possible.

Afin de motiver le brusque départ qui s'ensuivrait alors, Tom avait, en tous cas, adressé, disait-il, à un de ses amis d'Angleterre une lettre qui devait être mise à la poste à Londres et renvoyée en Allemagne ; cette lettre contiendrait des motifs de retour assez puissants pour que Tom et Sarah se dissent absolument obligés de quitter pour quelque temps la cour du grand-duc.

Cette fois du moins l'abbé, servi par sa mauvaise opinion de l'humanité, devina la vérité.

Cherchant toujours une arrière-pensée aux sentiments les plus honliiles, lorsqu'il sut que Sarah voulait légitimer son amour par un mariage, il vit là une preuve non de vertu, mais d'ambition: à peine aurait-il cru au désintéressement de la jeune fille si elle eût sacrifié son honneur à Rodolphe ainsi qu'il l'en avait crue capable, lui supposant seulement l'intention d'être la maîtresse de son élève. Selon les principes de l'abbé, se marchander, faire la part du devoir, c'était ne pas aimer. — Faible et froid amour, disait-il, que celui qui s'inquiète du ciel et de la terre !

Certain de ne pas se tromper sur les vues de Sarah, l'abbé demcnra fort perplexe. Après tout, le vœu qu'exprimait Tom au nom d»» sa sœur était des plus honorables. Que demandail-il? ou une séparation, ou une union légitime.

Malgré son cynisme, le prêtre n'eût pas osé s'étonner aux yeux de Tom des honorables motifs qui semblaient dicter la conduite de ce dernier, et lui dire crûment que lui et sa sœu,r avaient habilement manœuvré pour amener le prince à un mariage disproportionné.

L'abbé avait trois partis à prendre :

Avertir le grand-duc de ce complot matrimonial,

Ouviir les yeux de Rodolphe sur les manœuvres de Tom et Sarah,

Piêter les mains à ce mariage.

Mais :

Prévenir le grand-duc, c'était s'aliéner à tout jamais l'héritier présomptif de la couronne.

Eclairer Rodolphe sur les vues intéressées de Sarah, c'était s'exposer à être reçu comme on l'est toujours par un amoureux lorsqu'on vient lui déprécier l'objet aimé ; et puis quel terrible coup pour la vanité ou pour le cœur du prince!... lui révéler que c'était surtout sa position souveraine qu'on voulait épouser ; et puisenfin.choseétrange I lui, prêtre, viendrait blâmer la conduite d'une jeune fille qui voulait rester pure, et n'accorder qu'à son époux les droits d'un amant?

En se prêtant au contraire à ce mariage, l'abbé s'atiachail le prince et sa femme par un lien de reconnaissance prolonde, ou du moins p.ir la solidarité d'un acte dangereux.

Sans doute tout pouvait se découvrir, et il s'exposait alors à la colère du grand-duc; mais le mariage serait conclu, l'union valable, l'orage passerait, et le futur souverain de Gerolstein se trouverait d'autant plus lié envers l'abbé, que celui-ci aurait couru plus de danger à son service.

Après de mûres réflexions, l'abbé se décida donc à servir Sarah ;• néanmoins avec une certaine restriction dont nous parlerons plus tard.

La passion de Rodolphe était arrivée à son dernier période ; violemment exaspéré par la contrainte et par les habilissiines séductions de Sarah, qui semblait souffrir encore plus que lui des obstacles iusurmuntablcs que l'honneur et le devoir mettaient à leur félicité, quelques jours de plus, le jeune prince se trahissait.

(Ju'on y songe, c'était un premier amour, un amour aussi" ardent que naif, aussi confiant que passionné ; pour l'exciter, Sarah avait déployé les ressources infernales de la coquetterie laplus raffinée. N'on, jamais les émotions vierges d'un jeune homme plein de cœur, d'imagination et de flamme, ne furent plus longuement, plus savamment excitées ; jamais femme ne fut plus dangereusement attrayante que Sarah. Tour à tour folâtre et triste, chaste et passionnée, pudique et provocante : ses grand- yeux noirs, langoureux et brùlants,~allumèrent dans l'àme eflèrvescënie de Rodolphe un feu inextinguible.

Lorsque labbé lui proposa de ne plus jamais voir cette fille enivrante, ou de la posséder par un mariage secret, Rodolphe sauta au cou du prêtre, l'appela son sauveur, son ami, son père. Le temple et le ministre eussent été laque le jeune prince eût épousé à l'inslanl.

LES MYSTÈRES DE PARIS

L'alilié voiihil, pour cause, se charger ilc tout.

II lioiiva mi iiiiiiislre, des léinoins; et l'union (tlont toutes les formalités l'urcul soigiicuseuient surveillées et véiiliées par Tom) fut secrètement célébrée pendant une courte absence du grand-duc, appelé à une coulérence de la Hiéle germanique.

Les prédiciions de la montagnarde écossaise étaient réalisées : Sarah épousait l'héritier d'une couronne.

Sans aujortir les feux de son amour, la possession rendit Hodolphe plus circonspect, et calma celte violence qui aurait pu conipromctirc le secret de sa passion pour Sarah. Le jeune couple, i)rolégé par Tuni et par l'abbé, s'entendit si bien, mit tant de réserve dans ses relations, qu'elles échappèrent à tous les yeux.

Pendant les trois premiers mois de son mariage, Rodolphe fut le plus heureux des honunes ; lorsque, la réflexion succédant à l'entrainement, il conlenq)la sa position de sang-froid, il ne regretta pas de s'être enchaîné à Sarah par un lien indissoluble; il renonça sans regrets pour l'avenir à cette vie galante, voluptueuse, efféminée, qu'il avait d'aiiord si ardeniment rêvée, et il fit avec Sarah les plus beaux projets du inonde sur leur règne futur.

IJans ces lointaines hypotlièses, le r6le de |)remier ministre, que l'abbé s'était destiné in petto, diminuait beaucoup d importance : Sarah se réservait ces fonctions gouvernementales; trop impérieuse pour ne pas ambitionner le pouvoir et la domination, elle espérait régner à la place de llodulphe.

Un événement impatiemment attendu par Sarah changea bientôt ce calme en tempête.

lille devint mère.

Mois se manifestèrent chez cette femme des exigences toutes nouvelles et elfiayantes pour Rodolphe; elle lui <léclara, en fondant en larmes hypocrites, qu'elle ne pouvait plus supporter la contrainte où elle vivait, contrainte que sa grossesse rendait pins pénible encore.

Dans cette extrémité, elle proposait résolument à Itodolphe de tout avouer au grand-duc : il s'était, ainsi que la grande-duchesse douairièie, de plus en plus affectionné à Sarah. Sans doule, ajoutait celle-ci, il s'indignerait d'abord, s'emporterait; mais il aimait si tendrement, si aveuglément son lils ; il avait jionr elle, Saïah, tant d'affection, que le courroux paternel s'apaiserait peu à peu, et elle prendrait enlin à la cour de Geiiilslein le rang qui lui apparteirail, si cela se peut dire, doublement, puisqu'elle allait donner un enfant à l'héritier présomptif du grand-duc.

Celle prétention épouvanla Rodolphe : il connaissait le profond attachemeirt de son père pour lui, mais il connaissait aussi l'inllexibilitédes pi incipes du grand-duc à l'endroit des devoirs de prince.

A ternies ses objections Sarah répondait impitoyablement :

— .le suis votre femme devant Dieu et devant les hommes. Dans quchiue terrrps je ne pourrai plus cacher ma grossesse; je ne veux plus rougir' d'une position drmt je suis au contraire si lière, et dont je prris me ylorilier toirt haut.

La paleririlé avait redoublé la tendresse de Rodolphe pour Sarah. Placé entre le désir d'accéder à ses vœux et la crainte dir conrrorrx de son père, il é|)rouvait d'aflieux déchirements. Tom prenait le parti de sa sn'ur.

Le mariage est indissoluble, disait-il à son sérénissime beau-frère. Le grand-duc peirt vous exiler de sa cour, vous et votre lèrnnie ; rien de phrs. Or il voirs aime trop pour se résoudre à une pareille mesure ; il préférera tolérer ce qu'il n'aura pu empêcher.

Ces raisoirrrements, fort justes d'ailleurs, ne calmaient pas les anxiétés de Rodolphe. Sur ces enliefailes, Torrr fut chargé par le grand-duc d'aller visiter plusieurs hai'as d'.\ulriche. Celle missiorr, qrr'il ne pouvait refuser, ne devait le retenir que quinze jours au plus; il partit, à son gr-arrd regrel, dairs un moment tr'ès-dc'cisif pour sa sœrrr'.

Celle-ci frrl à la fois chagrine et satisfaile de l'éloigncment de son frèri'; elle perdait l'appui de ses conseils, mais aus^i, dairs le cas oii tout se découvrir'.iil, il serait à l'abr i de la colère dir grand-duc.

Sarwh devait leirir Tom au cour-anl, jour par' jorrr, des différeirtes phases d'une affair'c si importante porrr' torrs deux. Aliri de correspondre pins silranenl (>t plus secrèlemenl, ils convirri'cnt d'irir clrilVi'e.

(elle précaution seirle prouve que Sarah avait à erilr'ctenir soir frère 'd'arrlre chose ([ue de son amour jiour Rodolphe. En effet, cette femme égoïslc, froide, amhiliense, n'avait pas senti se foirdre les glaces de son '**cœur à l'embrasemenl de l'amour passionné (lu'clle avait allumé.

• La maternilé ne fut pour elle qu'un moyen d'aclion de plus sur Rodolphe, et n'attendrit pas^niême celle àmè d'airain, la jeunesse, le fol aniorrr, l'inexpérience do ce prince presque enfant, si pcrlidement attiré dans une posilion inexliicable, lui inspir-aient à peine de l'intérêt ; dans ses intimes confidences à l'om, elle se plaignait avec dédain et amertume de; la faiblesse de cet adolescent qui trernbl.iit devant le plus paterne des princes allemands, qui vivait bien Uimjtem}nl

En un mol, cette correspondance entre le frère et la sœur dévoilait clairement leur égoisme intéressé, leurs arribilierrx calculs, leur impatience presque homicide, et niellait ;i nu les l'essorts de cette trame ténébreuse couronnée par le mariage de Rodolphe.

Peu de jours après le dépai t de Tom, Sarah se (ronvait au cercle de la grande-duchesse douairicie.

Plusieurs femmes la regardaient d'un air étonné et chuchotaient avec leurs voisines.

La grande-dnehesse Judith, malgré ses quatre-vingt-dix ans, avait l'oreille fine et la vue bonne : ce petit manège ne lui échappa pas. Elle fit signe à une des dames de sorr service de venir auprès d'elle, et appi'it ainsi que l'on tr'ouvait madcrrroi^clle Sarah Seyloii de Haisbuiy mniris svcllc, moins élancée qire d'habilrrde.

La vieille princesse adorait sa jeune protégée; elle eût répondu à Dieu delà ver tu de Sarah. Indignéedela méchanceté de ces observations, elle haussa les é|iaules et dit tout barri, du bout du salon où elle se tenait :

— Ma chère Sarah, écoutez. !

Sarah se leva.

Il lui fallut traverser le cercle pour arriver auprès de la princes-e, qui voulait, dans une intention toute bienveillante el par le serri fait de cette traversée, confondre les calomniateurs, et leur prouver vii lor ieiisement que la taille de sa protégée n'avait rien perdu de sa (inesse cl de sa grâce.

Ilélas ! l'ennemie la plus perfide n'eût pas mieux imaginé que n'imagina l'excellerite princesse, dans son désir de défendre sa protégée.

Celle-ci vint à elle. Il fallut le respect qu'on porlail à la grarnleihrchesse pour comprimer un murmure de surprise et d indigrration lorsque la jeune fille traversa le cercle.

Les gens les moins clairvoyarrls s'aperçur-ent de ce que Sarah ne voulait pas cacher plus longtemps, car sa grossesse aurait pu se dissimrricr encore ; mais 1 ambitieuse lénimc avait ménagé cet éclat, afin de forcer Rodolphe à déclarer son mariage.

La grande-duchesse, ne se rendant pourtant pas encore à l'évidence, dit tout bas à Sarah :

— iMa chère enfant, vous êtes aujourd'hui alfrensement hahi!lée. Vous qui avez rme taille à tenir dans les dix doigts, vous n'êtes pirrs reconnaissable

Nous racon:erons plus tard les suites do cette découverte, qui amena de grands et terribles cvéïiements. Mais nous dirons dès à présent ce que le lecteur' a sarrs doute déjà deviné, que la Goualeuse, que Kleurde-Maiie était I' fruit de ce malheureux mariage, élait enfin la tille de Sarah et de Rodolphe, et que tous deux la croyaient morte.

On n'a pas oublié cpie Rodolphe, après avoir visiié la maison de la rue du Temple, étaii rentré clnz lui, et qu'il devait le soir même se rendre à un bai domié par madarrre l'ambassadrice de *".

C'est à cette fête que norrs suivrons Son Altesse le grand-duc légnant de Gerolslein, Gustave-Rodolphe, voyageant en France sous le no"m de comie de Duren.

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