CHAPITRE xvr
mais on a fait un récit en juger, à moins que
entra avec elle dans les
Le janlin il'liiver.
ni(^n on effet de plus féerique, de plus digne des Mille et une Nuits que le jardin dont Uodolphc avait parlé à madame la comtesse de *".
Qu'un se lignre, aboutissant à une longue et spleudidc galerie, un emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur : une cage vitrée, d'une extrême légèreté et façonnée en vortte, recouvre à une hauteur do cinquante pieds environ ce parallélogramme : ses murailles, recouvertes d'une inlinilé de glaces sur lesquelles se croisent les petites losanges vertes d'un treillage de joncs à mailles très-serrées, ressemblent à un berceau à jour, grâce à la réflexion de la lumière sur les miroirs ; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des Tuileries, et de camélias de même force, les premiers chargés de fruits brillants comme autant de pommes d'or sur nu feuillage d'un vert lustré, les seconds émaillés de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse toute l'étendue de ces murs.
Ceci est la clôture de ce jardin.
Cinq on six énormes massifs d'arbres et d'arbusios de l'Inde ou des tropicpies, plantés dans de profonds ei>caissemenls de terie de bruyère, sont environnés d'allées marbrées d'une cbaruiante mosaïque de coquillage, et assez larges pour que deux ou trois iiersonnes puissent s'y [iromener de front.
Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante végétation exoticpie.
Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres de la voûte, et mêlent leurs larges palmes d'un vert lustré aux feuilles lancéolées des grands magnoliers, dont quL'lques-uns sont déjà couverts de grosses fleurs aussi odorantes que magniliques: de leur calice en forme de cloche, pourpre au dehors, argenté en dedans, s'élancent des élamines d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers' du Levant, des lataniers rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus, complètent ces iiumeuses massifs de verdure: verdure crue, lustn'C, brillante comme celle de tous les végétaux des tropiques, qui semblent emprunter l'éclat de l'emeraude, tant les feuilles de ces arbres, épaisses, charnues, vernissées, sont revéïues de teintes étincelanles et mélalliipies. I Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlacées
\ d'un arbre à l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, là contournées en spirales, plus loin mêlées en réseaux inextricables, courent, serpentent, grimpent jusqu'au faite de la voûte vitrée, une innombrable quantité de plantes sarmeuteuses ; les grenadilles ailées, les passllloios aux larges fleurs de pourpre striées d'azur et couronnées d'une aigrette d'un violet noir, retombent du faîte de la voûte comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en jetant leurs vrilles délicates aux flèches des gigantesques aloès.
Ailleurs un bignouia de l'Inde» aux longs calices d'un jaune soufre, au feuillage léger, est entouré d'un sté|ihanolis aux fleurs charnues et blanches (|ui répandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi onl.icées festonnent de leur frange verte à clochettes d'or et d'argent les feuilles immenses et veloutées d'un figuier de l'Inde.
Plus loin eulin jaillissent et rctombi nt en cascade végétale cl diaprée une innombrable quantité de tiges d'asclépiades dont les feuilles et les ombelles de quinze on vingt fleurs étoilées sont si épaisses, si polies, qu'on dirait des bouquets d'émail rose entourés de petites feuilles de porcelaine verte.
Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap, de tulipes du Thol, de narcisses de Constautinopic, d'hyacinthes de Perse, de cy-
clamens, d'iris, qui forment «ne sorte de tapis naturel où tontes les couleurs, tontes les nuances se confondent de la manière la plus splendide.
Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les autres d'un rose très-pàle, çà et là à demi cachées par le feuillage, éclairent ce jardin.
Il est impossible de rendre la lueur mystérieuse et douce qui résultait du mélange de ces deux nuances ; lueur charmante, fantastique, qui tenait de la limpidité bleuâtre d'une belle nuit d'été légèrement rosée par les reflets vermeils d'une aurore boréale.
On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de deux ou trois pieds, par une longue galerie éblouissante d'or, de glaces, de cristaux, de lumières. Cettiî llamboyanle clarté encadrait, pour ainsi dire, la pénombre où se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin d'hiver, que l'on apercevait à travers une large baie à demi fermée par deux hautes portières de velours cramoisi.
On eût dit une gigantesque lénèlre ouverte sur quelque beau paysage d'Asie pendant la sérénité d'mie nuit crépusculaire.
Vue du tond du jardin, où étalent disposés d'immenses divans sous un dôme de feuillage et do fleurs, la galerie offrait un contraste Inverse avec la douce obscurité de la serre.
C'était au loin une espèce de brume lumineuse, dorée, sur laquelle étincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs éclatantes et variées des robes de femmes, et les scintillations prismatiques des pierreries el des diamants.
Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance el par le sourd et joyeux bourdonneuieut de la galerie, venaient mélodieusement mourir dans le feuillage immobile des grands arbres exotiques.
Involonlaireinent on parlait à voix basse dans ce jardin, on y entendait à peine le bruit léger des pas et le frôlement des robes do satin ; cet air à la fois léger, ilede et embaumé des mille suaves senteurs des plantes aromatiques, celte musique vague, lointaine, jetaient tous les sens dans une douce cl molle quiétude.
Certes, deux anianls nouvelleinent épris el heureux, assis sur la soie dans qucl(|ue coin ombreux de cet Eden, enivrés d'amour, d'harinonlc el de parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion ardente et encore à son aurore ; car, hélas ! un ou deux mois de bonheur paisible et assuré changent si maussademenl deux amants en froids époux!
En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ue put retenir une exclamation de surprise, et dit à l'ambassadrice :
— En vériié, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible. Ce n'est plus seulement un grand luxe joint à un goût exquis, c'est de la poésie en action; au lieu décrire comme un poêle, de peindre comme un grand peintre, vous créez ce qu'ils oseraient à peine rêver.
— Votre Altesse est mille fois trop bonne.
— Fianchement, avouez que celui qui saurait rendre fidèlement ce tableau enchanteur avec son charme de couleurs el de coulrastes, làbas ce tumulte éblouissant, ici cette délicieuse retraite, avouez, madame, que celui-là, peintre ou poète, lerall une œuvre admirable, et cela seulement en reproduisant la vôtre.
— Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'empêcher d,'être charmé de leur esprit, et qu'on les écoute malgré soi avec un plaisir extrême. Mais regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse m'accordera du moins que la marquise d'ilarville doit être jolie partout. N'est-elle pas ravissante de grâce ? iNe gagne-t-elle pas encore au coutrasle de la sévère beauté qui l'accompagne.'
La comtesse Sarali Mac-Uregor et la marquise d'ilarville descendaient en ce moment les quelques niarclies qui de la galerie conduisaient au jardin d'hiver.