CHAPITRE XVII
Le rendez-vous.
Les louanges adressées à madame d'ilarville par l'ambassadrice n'étaient pas exagérées.
Rien ne samail donner une idée <le cette figure enchanteresse, où s'épanouissait alors toute l.i fleur d'une délicate beauté ; beauté daulant plus rare qu'elle résidait moins encore dans la régularité des traits que dans le cliarme Inexprimable do la physionomie de la marquise, donl le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modesteinenl sous une touchante expression de bonté.
Nous insistons sur ce dernier mol, parce que d'ordinaire ce n'est pas précisément la bonté qui prédomine dans la physionomie d'une jeune femme de vingt ans, belle, spirliutllc. recherchée, adulée, comme l'était madame d'ilarville. Aussi se sentait-on singulièrement intéressé par le contraste de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait madame d'ilarville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de fortune qu'elle réunissait.
Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensée.
LES MYS'IÈRES DK PAULS.
Tri)p (liiîiic, liop émiiicmineiit doiiôc pour aller coqiietlempiit ;ui-iicvaiit dos lidniniagi's, m. ni. une d'Ilarvilli: se muiitrail copeiidiint aussi aHeclucuseiiient recoiinaissaiile du ceux qu'on lui rendait que si elle les crtt à [leiiie méiilés ; elle n'en était pas liere mais heureuse; iuilillëieule aux louanp;es, mais très-sensible à la bienveillauee, elle distinguait pailailenient la (latterie de la sympathie.
Son esprit juste, lin, parfois malin sans méchanceté, poursuivait surtout d'une raillerie inollensivc ces gens ravis d'eux-mêmes, toujours oc( upés d'attirer laltention, de mettre constamment en évidence leur figure radieuse d'une foule de sols bonheurs et bonifie d'uiK' foule de sots orgueils... — Gens, disait plaisamment madame d'IIaiville , (pii toute leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir invisible, au(|uel ils sourient complaisamment.
Un caractère à la fois timide et presque fier dans sa réserve inspirait au contraire à madame d'ilarville un intérêt certain.
Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l'intelligence de la beauté de 1.1 iiianpiisc.
Son teint, d'une éblouissante pureté, se nuançait du jilus frais incarnat ; de longues boucles de cheveux châtain clair elllenraient ses épaules arrondies, formes et lustrées comme un beau marbre blanc. Ou peindrait difficilement l'angelique beauté de ses grands yeux gris, frangés de longs cils noirs. Sa bouche vermeille, dune mansuétude adorable, était à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante était à son regard mélancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle portait une robe de crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels et de feuilles du même arbuste, parmi lesquelles des diamants, à demi cachés çà et là, brillaient comme autant de gouttes d'étincelante rosée ; une guirlande semblable élait placée avec grâce sur son front pur et blanc.
Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir la marquise d'ilarville.
Agée de trente-cinq ans environ, Jîaïah paraissait à peine en avoir trente, liien ne semble plus sain au corps que le froid égoïsme ; on se conserve longtemps frais dans cette glace.
Certaines âmes sèches, dures, inaltérables aux émotions qui usent le cœur, flétrissent les traits, ne ressentent jamais que les déconvenues de l'orgueil ou les mécomptes de l'ambition déçue; ces chagrins n'ont qu'une faible réaction sur le physique.
La conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.
Sauf an léger embonpoint qui donnait à sa taille, plus grande mais moins svelte que celle de madame d'Harville, une grâce voluptueuse, Sarah brillait d'un éclat tout juvénile; peu de regards pouvaient soutenir le feu trompeur de ses yeux ardmls et noirs; ses lèvres humides et rouges (menteuses à demi) exprimaient la résolution et la sensualité. Le réseau bleuâtre des veims de ses icnipcs et de son cou apparaissait sons la blancheur lactée de sa peau trauvparente et fine.
La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique de crêpe de la même couleur; une simple couronne de feuilles naturelles de pyrrhus d'un vert d'émeraude ceignait sa tête et s'harmonisait :i merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et séparés sur son front qui surmontait un nez aquilin à narines ouvertes. Cette coiffure sévère donnait un cachet antique au profil impérieux et passionné de cette femme.
Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrésistible vocation dans le caractère de leur physionomie. L'un se trouve l'air excessivement guerrier, il guerroie ; l'autre rimeur, il rime ; conspiraleur, il conspire; politique, il politique ; prédicateur, il prêche. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal ; elle dut accepter les prédictions à demi réalisées de la Iliglandaise, et persister dans sa croyance à une destinée souveraine.
La marquise et Sarah avaient aperçu Rodolphe dans le jardin d'hiver, an moment où elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir, car il se trouvait au détour d'une allée lorsque les deux femmes arrivèrent.
— Le prince est si occupé de l'ambassadrice, dit madame d'ilarville à Sarah, qu'il n'a pas fait attention à nous...
— Ne croyez pas cela, ma thère Clémence, répondit la comtesse, qui était tout à fait dans l'intimité de madame d'ilarville; le prince nous a au contraire parfaitement vues ; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie dure toujours.
— Moins que jamais je comprends son opiniàtrclé à vous éviter : souvent je lui ai reproché l'étrangcté de sa conduite envers vous... une ancienne amie. « La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels, m'a-t-il répondu en plaisantant; j'ai fait vœu de ne jamais lui parler; et il faut, .a-t-il :ijoulé, que ce vo'u soit bien sacré pour que je me prive de l'entretien d'une personne si aimable. « Aussi, ma chère Sarah, toute singulière que m'ait paru celte réponse, j'ai bien été obligée de m'en contenter (I).
(H l.'amour de Rodolphe pour S.aiali, et les êvénomonts qui succiMùrcnt à cet nmour, remonlaiit à dix-sept ou dix-luiit ana, élaieiU compiélemcnt i;;iioi'és dans le monde, Sarah et Iludol|ilio ayant autant d'inlérèt l'un i|ue l'autre à les cacher.
— Je vous assure que la cause de celle bionilleiie mortelle, demiplaisaiile, demi-sérieuse, est pourtant des plus iimocenles; si un tiers n'y était pas intéressé , depuis longtemps je vous aurais confié ce grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chère enfant? vous paraissez préoccupée.
— Ce n'est rien... tout à l'heure il faisait si chaud dans la galerie, que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici... cela se passera... je l'espère.
— Vous avez raison; tenez, voilà justement un coin bien obscur vous serez là parfaitement à l'abri de ceux (pie votre ab^ellcc va dc'soler... ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.
Tontes deux s'assirent sur un divan.
— .l'ai dit ceux que votre absence va désoler, ma chère Clémence... Ne me savez-vous pas gré de ma discrétion?
La jeune femme rougit légèrement , baissa la têle et ne répondit rien.
— Combien vous êtes peu raisonnable I lui dit Sarah d'un ton de reproche amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute enfant : je suis d'un âge à vous appeler ma fille.
— Moi, manquer de confiance envers vous ! dit la marquise à Sarah avec tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais dû m'avouer à moi-même ?
— A merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui : vous avez donc juré de le désespérer jnsiju'à la mort?
— Ah ! s'écria madame d'ilarville avec effroi, que dites-vous?
— Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfant... C'est un homme d'une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. 11 a toujours été si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore plaisir à le torturer !
— Pensez-vous cela, mon Dieu !
— C'est sans le vouloir, peut-être ; mais cela est... Oh ! si vous saviez combien ceux qu'une longue infortune a accablés sont douloureusement susceptibles et impressionnables? tenez, tout à l'heure, j'ai vu deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
— Il serait vrai?
— Sans doute... Et cela an milieu d'un bal ; et cela au risque d'être perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas songer à cacher au monde que l'on souffre ainsi !...
— De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit madame d'ilarville d'un voix émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... llélas! c'est la pitié qu'il m'inspirait cpii m'a perdue... dit involontairement madame d'ilarville.
Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot, et reprit :
— Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme qui pousse même la discrétion et la réserve jusqu'à ne pas se f.iire présenter à votre mari, de peur de vous comprometire ! M. Charles Mobert n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de cœur? Si je le défends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...
— Je n'ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m'avez toujours dit tant de bien de lui !... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses malheurs qui l'ont rendu intéressant à mes yeux.
— Et combien il mérite et justifie cet intérêt! avouez-le. Et puis d'ailleurs comment nn si admirable visage ne serait-il pas l'image de l'àme? Avec sa hante et belle taille, il me rappelle les preux des temps chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme : il était impossible d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite et à la ligure, au lieu d'être simplement M. Charles Robert, il serait duc et pair. N'e représenterait-il pas merveilleusement bien un des plus grands noms de France?
— Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous qui me reprochez parfois d'être une républicaine, dit madauie d'ilarville en souriant.
— Certes, j'ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles Robert n'avait pas besoin de titres peur être aimable ; et puis quel talent ! quelle voix charmante ! De quelle ressource il nous a été dans nos concerts intimes du matin! vous souvenez-vous? La première lois que vous avez chanté ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous ! quelle émotion !...
— Tenez, je vous en prie, dit madame d'Harville après un long silence, changeons de conversation.
— Pourquoi?
— Cela maiiriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de son air désespéré.
— Je vous assure que dans l'excès du 'Chagrin, un caractère aussi passionné peut chercher dans la mort un terme à...
— Oh ! je vous en prie, taisez-vous ! taisez-vous ! dit madame d'ilarville en interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...
Puis, après un assez long silence, la marquise dit :
— Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel, ajouia-t-elle avec une gaieté affectée : parlons du prince, que je n'a-
LES MYSrEllKS DE PARIS.
vais pas vu depuis iongteiiips. Savcz-vous qu'il csl toujours cliarmani, quoiiiue presque roi .' Toula républicaine que je suis, je trouve qu'il y a peu d'hoiniiies aussi agréables que lui.
Sarali ieia à la dérobée un regard scrulalcur et soupçonneux sur madame d'ilarville, cl reprit gaiement :
— Avouez, chère Clémence, que vous êles très-capricieuse. Je vous ai connu des alicrnalives d'adniiralion el d'aversion singulière pour le prince ; il y a quelques mois, lurs de son arrivée ici, vous en étiez telleuienl fanalique, ([n'entre nous... j'ai craint un moment pour le repos de voire cœur.
— Grâce à vous du moins, dit madame d'ilarville eu souriant, mon admiration n'a pas élé de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie morlelle ; vous m'avez fait de telles révélations sur le priinc... que, je l'avoue, l'éloignement a remplacé le limalismo ipii vous Taisait craindre pour le repos de mon cœur : repos que votre ennemi ne songeait d'ailleurs guère à troubler; car, peu de tenais avanl vos révélalions, le prince, tout en coniinuanl de voir iniimeuient mon mari, avait presque cessé de ni'bonorer de ses visites.
— .\ propos! el voire mari est-il ici ce soir ? dit Sarali.
— Non, il n'a pas désiré sortir, répondit madame d'ilarville avec embarras.
— Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?
— Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.
La marquise était visiblement embarrassée ; Sarah s'en aperçut et continua :
— La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé plus pâle qu'à l'ordinaire.
— Oui... il a été un peu souffrant...
— Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?
— Je vous en prie ..
— (luand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans un état d'anxiété singulière.
— Moi... Quelle folie!
— Quelquefois, en parlant de lui, el cela bien malgré vous, voire physionomie exprime... mon Dieu! comment vous diiai-je cela?... et Sarah appuya sur les mois suivants en ayant l'air de vouloir lire jusqu'au fond du cœur de Clémence : Oui, voire physionomie exprime une sorte... de répugnance crainiive...
Les traits impassibles de madame d'ilarville défièrenl d'abord le regard iiujuisileur de Sarah : pourtant celle-ci s'apercul d'un léger Iremblemeui nerveux, mais presque insensible qui agita un instant la lèvre inférieure de la jeune fenune.
Ne voidanlpas pousser plus loin ses investigations et snrioui éveiller la (léliance de son amie, la comtesse se hàla d'ajouter, pour donner le change à la marquise :
— Oui, une répugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un jaloux bourru...
A celte interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre de madame d'ilarville cessa ; elle parut soulagée d'un poids énorme, et répoiidil :
— Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant sans doute le piéle\lc de rompre une conversation qui lui pesait, elle s'écria loutà coup : Ali ! mon Dieu, voici cet iusupporlabic duc de Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu (ju'il ne nous aperçoive pas! D'où sorl-il donc ? Je le croyais à mille lieues d'ici !
— En cflél, ou le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient; il y a cinq mois à peine qu'il a quitté Paris, ^oilà une brusque arrivée qui a dû singulièrement contrarier la duchesse de Lucenay, (pioiquc le duc ne soil guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne sera d'ailleuis pas seule à maudire ce fâcheux reloin... M. de Kainl-Picmy partagera son chagrin.
— ^e soyez donc pas médisante, ma chère Sarah ; dites que ce retour sera fâcheux... pour tout le monde... M. de l.uccnay est assez désagréable pour que vous généralisiez votre reproche.
— Médisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un écho. On ilil encore que M. de Saint-liemy. modèle des éli'gauls, (|ui a ébloui loul Paris de sou faste, est ;i peu près ruiné, (juoique son train diminue à [leine ; il est vrai que madame de Lucenay est puissamment riche...
— Ah ! quelle horreur '...
— Rncorc une fois, je ne suis qu'un écho... Ali! mon Dieu! le duc nous a vues. 11 vient, il faut se résigner. C'est désolant; jci ne sais rien au monde de plus insupportalde que cet homuKî : il csl sonveiil de si mauvaise compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant (pi'il en est étourdissant; si vous tenez à votre llacon ou ;i votre éventail, défi'iidcz-les courageusenicut contre lui, cai- il a encore l'inconvéuieiit de briser tout ce ([u'il touche, et cela de l'air le plus badin et le plus salisfait du m.inde.
Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore, d'une figure qui n'eùl pas été désagréable sans la longueur grotesque et démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait ;i une Inrbuhiice et à une agitation perpétuelle des éclats de voix et de rire si retentissants, des propos Sduvent d'un goût si détestable. d'S altitudes d'une désinvolture si cavalière et si inaltenilue, qu'il f;dlail à chaque instant se rappeler son nom pour ne p;iS s'étonner de le voir au milieu de l;i société la plus distinguée de Pari.-; et pour coiriprendre que l'on tolér.it
ses excentiiciiés de gestes et de langage, auxtiuellcs l'Iiabilude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription ou d'iinjiunité. On le fuyait comme la jicsle, (juoiqu'il no manquât \i:<- l'ailleurs d'un certain esprit qui pointait çà et h'i à travers la plus i:; . ; jble exubérance de parules. C'était un de ces êtres vengeurs, aux mains desquels ou souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules ou haïssables. .
Madame de Lucenay, une des renunes les plus agréables et encore des plus à la mode de Paris, malgré ses Irenle ans sonnés, avait fait souvent parler d'elle ; mais on excusait presque hi légèreté de sa conduite en songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.
Un dernier liiiit de ce caractère fâcheux, c'était une intempérance et un cynisme d'expressions inouï à propos d'indispositions saugrenues ou d'infirmités impossibles ou absurdes qu'il s'amusait à vous supposer, et dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitemeut brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséqueiices de ses mauvaises plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux coups d'épée sans se corriger davantage.
Ceci posé, nous ferons rcîentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il a|icrçut madame d'ilarville et Sarah, se mit à crier :
— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que je vois là ? Comment ! la jibis jolie femme du bal qui se tient à l'écart, estce que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous dérober à l'admiration générale, marquise, je crie comme un biiilé, je crie à la disparition du plus charmant ornement de cette lête!
Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à la renverse à côté de la marquise, sur le divan ; après quoi il croisa sa jambe gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.
— Coniîiicnt, monsieur, vous voilà déjà de retour de Coiislantinoplc! dit madame d'ilarville en se reculant avec impatience.
— Déjà ! vous dites là ce que ma femme a pensé, j'en suis sûr; car elle n'a pas voulu in'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde. Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça !
— C'est tout sim|ile; il vous était si facile de rester aimable... là-bas... dit madame d'ilarville avec un demi-sourire.
— C'est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas ? C'est une horreur, c'est une infamie, ce que vous dites là ! s'écria i*l. de Lucenay en décroisant ses jambes et en fraïqiant sur son chapeau comme sur un tambour de basque.
— Pour l'amour du ciel, monsieur de Lucenay, ne criez pas si haut et tenez-vous tranquille, on vous allez nous faire quitter la place, dit madame d'Harville avec hunieur.
— Quitter la place ! ça serait donc pour me donner votre bras et aller faire un tour d;nis la galerie?
— Avec vous? certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas à ce bouquet: de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser, selon votre haliitude...
— Si ce n'est (pie ça, j'en ai cassé plus d'un, allez ! surtout un magnifique chinois ipu^ inadaine de Vaudéinont avait donné à ma leimnc.
En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un réseau de plantes grimpantes qu'il tirait à lui par petites secousses. Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombèrent, et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronné.
Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si étourdissants, que madame d'Harville eût fui cet iiiconiniode et fâcheux personnage, si elle n'eût pas aperçu M. Charles llolieil (le coimnandant, comme disait madame Pipeici) ipii s'avançait à l'autre extrémité de l'allée. La jeune feiiunc craignit de [laraitre ainsi aller à sa rencontre, et resta auprès de M. de Lucenay.
— Dites donc, madame Mac-Cregor, je devais joliment avoir l'air d'un dieu Pan, d'une naïade, d'un Sylvain, dun sauvage sous ce feudlagc? dit M. de Lucenay en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla bnis- (piement s'c'laler. A iiropos de sauvage, i! laui que je vous raconte une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'à Olaîti...
— Monsieur le duc! lui dit Sarali d'un ton glacial.
— Eh bien ! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour madame de Fonbonne que voilà.
C'était une grosse (.élite leninie de cinquante ans, très-prétentieuse et Irès-ridieulc, dont le meiiloii touchait la gorge, et qui montrait toujours le blani; de se.^ gros yeux en p;irl;ml de smi àme, des I iii;;u' iirs i\v son àmc, lies besoins de son àiiie, des aspirations d-' son àme. Elle portait Ce soii-l.'i iîii alTreux turban d'éloffe de couleur de enivre, avec un semis de djisi;is verts.
— Je la garde pour madame de Fonbonne, s'écria le duc.
— De quoi s'agil-il doue, monsieur h' duc? dit madame de l'onbonne, en minaudant, en roucoulant et en coinmen(;ant à faire les yeux blancs, comme dit le peuple.
— H s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indécente et incongrue.
— Ah ! mou Dieu ! Et qui est-ce qui oserait? qui est-ce qui se permettrait ?
— Moi, madame; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais voire goût... Ecoutez-moi ça...
— Monsieur!...
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LES MYSTÈRES DE PARIS
— Eh hien, non, vous ne la saurez pas, mou liisloire, au fail! p^irce qu'après tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de goût, avec tant d'élégance, vous ave/, ce suir un turban qui, permettez-moi de vous le dire, ressemble, ma parole d'iionneur, à une vieille tourtière rongée de vert-de-gris.
Et le duc de rire aux éclats.
— Si vous êtes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes plaisanteries, qu'on vous passe pai ce que vous êtes à moitié fou, dit la grosse femme irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.
Et elle s'éloigna majestueusement.
— Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer, cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle est orpheline... Ah! ah! ah !... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles Robert ! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontré aux eaux des Pyrénées... c'est un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous allez voir, marquise, commeje vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le présente?
— Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.
Pendant que M. Charles Robert s'avançait lentement, ayant l'air d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manœuvré assez habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.
M. Charles Robert s'avançait toujours ; sa grande taille était parfaitement proportionnée, ses traits d'une irréprochable pureté, sa mise d'une siiprème élégance ; cependant son visage, sa tournure manquaient de charme, de grâce, de distinction ; sa démarche était roide et gênée, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperçut madame d'IIarville, la régulière nullité de ses traits s'effaça tout à coup sous une expression de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour n'être pas feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait l'air si affreusement malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il s'approcha de madame d'Harvillc, que celle-ci ne put s'em|iêclier de songer aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir aurait pu le porter.
— Eh ! bonjour donc, mon cher monsieur ! lui dit M. de Lucenay en l'arrêiant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme vous avez l'air souflrant !
Ici M . Charles liobert jeta un long et mélancolique regard sur madame d'Harville, et répondit au duc, d'une voix plaintivement accentuée :
— En effet, monsieur, je suis souffrant...
— Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre pituite, lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus sérieux intérêt.
Celte question était si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles Robert resta stupéfait, abasourdi ; puis, le rouge de la colère lui montant au front, il dit d'une voix ferme et brève à M. de Lucenay :
— Puisque vous prenez tant d'intérêt à ma santé, monsieur, j'espère que vous viendrez savoir demain de mes nouvelles '!
— Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai... dit le duc avec hauteur.
M. Charles Robert (it un demi-salut et s'éloigna.
— Ce qu'il y a de fameux, c'est qu'il n'a pas plus de pituite que le Grand-Turc, dit M. de Lucenay en se renversant de nouveau près de Sarah, à moins que je n'aie deviné sans le savoir. Diles donc, madame Mac-Gregor, est-ce qu'il vous fait l'elfet d'avoir la pituite, ce monsieur?
Sarah tourna brusquement le dos à M. de Lucenay sans lui répondre davantage.
Tout ceci s'était passé très-rapidement.
Sarah avait diflicilement contenu un éclat de rire.
Madame d'Harville avait allrenseinent souffert en songeant à l'atroce position d'un homme qui se voit interpellé si ridicnlenient devant une femiue qu il aime ; elle était épouvantée en songeant qu'tm duel pouvait avoir lieu ; alors, entraînée par un sentiment de pitié irrésistible, elle se leva brusquement, prit le bras de Sarah, rejoignit M. Charles Robert qui ne se possédait pas de ragi^. et lui dit tout bas en passant près de lui :
— Demain, à une heure... j irai...
Puis elle regagna la galerie avec la comtesse et quitta le bal.