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CHAPITRE V

L'hospitalité.

— El qu'est - ce (pi'il veut, cet aveugle .'demanda le père Cliàlelain à Jeanlleiié.

— Ce pauvre liommc et son lils se sont égarés en voulant aller à Couvres par la traverse; comme il fait un froid de loup cl que la nuit est noire, car le ciel se couvre, l'aveugle et son enfant demandent à passer la nuit à la ferme , dans un coin de l'étable.

—Madame Georges csl si bonne qu'elle nerefusejamaisl'lios- [lilalilé à un niallieiireiix; elle consentira, bien sûr, à ce qu'on donne à coucher à ces pauvres gens... mais il laiit la prévenir. Vas-y, Claudine.

Claudine disparut.

— Ct où alleud-il, (C brave boiiime?

demanda le père Châtelain.

— Dans la petite grange.

— Pourquoi l'aslu mis dans la grange?

— S'il était icsié dans la cour , les chiens l'amaiiiit mangé tout cru, lui et son petit. Oui, père Châtelain , j'avais beau dire : <i Tout beau, Médor... ici.

Turc... à bas. Sultan 1... » J'ai jamais

Sir Waller Murph.

jn i... » J ai iaiiiui>

> u des déchaînés pareils. Et pourtant, à la ferme, on ne les dresse pas a mordre sur le pauvre, comme dans bien des endroits...

— Ma foi, mes enlanis, la part du pauvre aura éie ce soir réservée pour tout de bon... Serrez-vous un peu... Hien! Mêlions deux couverts (le plus, lun pour l'aveugle, l'autre pour son lils; car silrement madame Ceorces leur laissera passer la nuit ici.

— C'est tout de même étonnant que les chiens soient furieux comme ça, se dit Jean-René, il y avail surtout Turc, que Claudine a emmené en allant ce soir au presbytère... il était comme un possède... Ln le liai an pour l'apaiser, j'ai senti les poils de son dos tout hérisses.. . on aurait du

d'un porcépic. (ju'esl-ce ipie vous diles de cela, bcin ! père Châtelain, vous qui savez, tout?

— .le (lis, mon gaiçon, moi qui b.ii> tout, (jue les bêles en savent encore plus long (pie moi... Lors de roiiiagaii de cet automne, qui avait changé la pelïle rivière tu toireiil, quand je m'en revenais a nuit noire, avec mes chevaux de labour, assis sur le vieux cheval rouan, que le diable inCmporte si j'aurais ^u où passer à gué, car on n'y voyait pas plus (pie dans un four!... Eh bien! j'ai laissé la bride sur le cou du vieux rouan, et il a trouvé loiit seul ce (pie nous n'aurions trouvé ni les uns ni les autres... (Jui est-ce qui lui a appris cela? — Oui, père Châtelain,

qui est-ce qui lui a appris cela, au vieux cheval rouan?

— Celui qui apprend aux hirondelles à faire leur nid sur les toits, et aux bergeronueltes à faire leur nid au milieu des roseaux , mon garçon... Eh bien !

Claudine, dil le vieil oracle â la laitière qui rentrait portant sous ses deux •bras deux paires de draps bien blancs qui jetaient une suave odeur de sauge et de verveine , eh bien !

madame Georges a ordonné de l'aire sou- ■ per et coucher ici ce pauvre aveugle et son lils, n'est-ce pas?

— Voilà des draps pour faire leurs lits dans la petite chambre au biiul du cor- , ridor, dit Claudine.

— .MIons, va les chercher , Jean-René... Toi, ma fille, approche deux chaises du Icu, ils >e réchaufii-roul un nioment avant de se mettre à table .. car • le friiid est dur celle nuii.

Onentcndiidenouveau les aboiements furieux des chiens et la voix de .lean-llené qui tâchait d(; les apaiser.

La p(irte de la cuisine s'ouvrit brusqnemenl : le .Maine d'école et Tortillard enlrèrent avec précipiialion , comme s'ils eussent été poursuivis.

— Prenez donc garde â vos chiens!

s'écria le Maître d'école avec frayeur; ils ont manqué nous mordre.

— Us m'ont arraché un morceau de ma blouse, dit Tortillard encore pâle d'elïroi.

- Excusez, mon brave homme, dit Jean-René en lermant la porte; mais je n'ai jamais vu nos chiens si méchants... C est, bien sur, le frorf qui les aga('e... Ces biHes n'ont pas de raison; elles veulent peut-être moadre pour se réchauffer! ,, i,,.u„,

— Allons, â rautre mainienani! dit leJaboureur en aire anl le vieux Lysandre au moment où, grondant d'un air menaçant, il allait s élancer sur 1rs nouveaux venus. U a entendu les autres chiens aboyei de lune, il veut faire comme eux. Veux-tu aller te coucher tout de suite, vieux sauvage !.. venx-Ui... » , , . ,„.„•

A ces mots du père Châtelain, accompagnes d un coup de pied sigiii-

LES MYSTÈRES DE PARIS

ficalif, Lysandre regagna, toujours grondant, sa place de prédilection au coin du loyer.

Le Maître d'école et Tortillard restaient à la porte de la cuisine, n'osant pas avancer.

Enveloppé d'un manteau bleu à collet de fourrure, son chapeau enfoncé sur le bonnet noir qui lui cachait presque eiiliérement le front, le brigand tenait la main de Tortillard, (|ui se pressait contre lui en ngardant les paysans avec défiance ; riioiiiiOteté de ces physionomies déroutait et effrayait presque le fils de Bras-Rouge.

Les natures mauvaises ont aussi leurs répulsions et leurs sympathies.

Les traits du Maître d'école étaient si hideux, que les habitants de la ferme restèrent un instant frappés, les uns de dégoût, les autres d'effroi. Cette impression n'échappa pas à Tortillard ; la frayeur des paysans le rassura, il fut fier de l'épouvante qu'inspirait son compagnon. Ce premier mouvement passé, le père Châtelain , ne songeant qu'à remplir les devoirs de l'hospitalité, dit au Maître d'école :

— Mon brave homme, avancez près du feu , vous vous réchaufferez d'abord.

Vous souperez ensuite avec nous, car vous arrive? au moment où nous allions nous mettre à table.

Tenez, asseyez-vous là. Mais à quoi ai-je la Icte ! .ijoula le père Cliàtelain ; ce n'est pas à vous, mais à votre (ils que je doism'adresser, puisque , mallieureuscment.vousêtesaveugle. Voyons, mon enfant, conduis ton père auprès de la cheminée.

— Oui, mon bon monsieur , répondit Toi'tillard d'un ton nasillard, patelin et hypocrite ; que le bon Dieu vous rende votre bonne charité!... Suis-moi, pauvre papa, suis-moi...

prends bien garde, lit l'en'^ant guida les pas du brigand.

Tous deux arrivèrent près de la cheminée.

D'abord Lysandre gronda sourdement; mais, ayant flairé un instant le M.iitre d'école, il poussa tout à coup cette sorte d'aboiement lugubre qui fait dire communément que les chiens hurlent à la mort.

— Enfer! se dit le Maître d'école. Estce donc le sang qu'ils

Haïrent, ces maudits animaux? J'avais ce pantalon-là pendant la nuit de l'assassinat du marchand de bœufs...

— Tiens, c'est étonnant, dit tout bas Jean René, le vieux Lysandre qui hurle à la mort en sentant le hoiihomme!

Alors il arriva une chose étrange.

Les cris de Lysandre étaient si perçants, si plaintifs, que les antres cirens l'entendirent (la cour de la ferme n'étant séparée de la cuisine que par une fenêtre vitrée), et, selon l'Iiahiiude de la race canine, iU répétèrent à l'envi ces gémissemcnls lanieutablcs.

Quoique peu superstitieux, les inétavers s'cntre-regardèrent presque avec e!lroi.

En effet, ce qui se passait était singulier.

Un bominc qu'ils n'avaient pu envisager sans horreur entrait dans la ferme. Alors des animaux jusqu'alors paisibles devenaient furieux et jetaient ces claiiieurs sinistres qui, selon les croyances populaires, prédisent les approches de la niorl.

Le brigand lui-même, malgré son endurcissement, malgré son audace infernale, tressaillit un niomeiil en entendant ces hurlements funèbres, nicrluaires... qui éclataient à son arrivée, à lui... assassin.

Tortillard, sceptique, enVonlé comme nu enfant de Paris, corrompu pour ainsi dire à la mamelle, resta seid iudilTérent à l'effet moral de cette scène. Délivré de la crainte d'être mordu, cet avorton railleur se moqua de ce (|ui atterrait les habitants de la ferme et de ce qui faisait frissonner le BLiitre d'école.

La première stupeur passée, Jean-René sortit, et l'on entendit bientôt

les claquements de son fouet, qui dissipèrent les lugubres pressentimenis de Turc, de Sultan et de Médor. Peu à peu les visages contrisiés des laboureurs se rassérénèrent. Au bout de quelques moments l'épouvantable laideur du Maître d'école leur inspira plus de pitié que d'Iiorrcur ; ils plaignirent le petit boiteux de son infirmité , lui trouvèrent une mine futée très - intéressante, et le louèrent beaucoup des soins empressés qu'il prodiguait à son père.

L'appétit des labiiiireurs, un moment oublié , se réveilla avec une nouvelle énergie, cl l'on n'enleiidil pendant qnel- (pies instants que le bruil des fourchettes.

Tout en s'escriiiiant de leur mieux sur leurs mets rustiques, mélayers et mélayèies remarquaient avec aitendi issemenl les prévenances de l'enfant pour l'aveugle, auprès duquel on l'avail placé. Tortillard lui préparait ses morceaux , lui coupait son pain, lui versait à boire avec une attention toute filiale.

Ceci était le beau côté de la médaille, voici le revers ;

Autantpareruaulé que par l'esprit d iiiiitation naturel à son âge, Torlillaid trouvait une jouissance cruelle à tourmenter le Maitre d'école , à l'exemple de la Chouette , qu'il était lier de copier ainsi, et (pi'il aimait avec une sorte de dévouement. Comment cet enfant perviM's sentait-il le besiiin d'êlre aimé? Ci)uimeut se trouvait-il lieuieux du semblant d'affeclion que lui léinoignait la borgnesse'? (Comment ponvail-il. enfin, s'émouvoir au lointain souvenir des caresses de Sa mère.' Cotait encore une de ces lié(pieules et nombreuses anomalies (pii, de temps à autre, protestent heureusement contre l'unité dans le vice.

^ous l'avons dit, éprouvant, ainsi que la Chouelle, un charme extrême à avoir, lui eliétif, pour bêle de soiiUrance iiu ligie muselé... Tortillard, assis à la table des labonrenrs, eut la méeliam cté de vouloir rafIJDer sou plaisir en forçant le Maître d'école à supjiorter ses mauva'is traita ments sans sourciller.

Le rêve. — i'age 95.

U6 ^«ri,, -■ linjirifnrricScbneiilrr,

' .IF-rhitU,,!.

LES MYSTÈRES DE PARIS

Il compensa donc chacune de ses allcnlions ostensibles pour son père supposé p:ir iiii cnup de pieil stiutiTrain parlitulièicnicut adressé à inie plaie tiés-ancienne que le Maître d'école, comme beaucoup de forçats, avait à la jambe di oite, à l'endroit où pesait l'anneau de sa cbaine pendant son séiour au bagne.

Il fallut à ce brigand un courage d'autant plus sloique pour cacher sa . souffrance à chaque att'inie de Tortillard, que ce petit monstre, afin de mettre sa victime dans une position plus difficile encore, choisissait pour ses attaques tantôt le moment où le Maitrc d'école buvait, tantôt le moment où il parlait.

Néanmoins riuq)assibililé de ce dernier ne se dcmcntil pas ; il contint merveilleusement sa colère et sa douleur, pensant (et le fils de Brasllouge y comptait bien) qu'il serait très-dangereux pour le succès de ses desseins de laisser deviner ce qui se passait sous la table.

— Tiens, pauvre papa, voilà une noix tout épluchée, dit Tortillard eu mettant dans l'assiette du Maître d'école im de ces fruits soigueusemcnt détaché de sa coque.

— Bien, mon enfant, dit le père Châtelain -, puis, s'adressant au brigand : Vous êtes sans doute bien à plaindre, brave homme ; mais VOUS avez un si bon lils... que cela doit vous consoler uu peu!

— Oui, oui, mon malheur est grand ; et sans la tendresse de mon cher enfant... je...

Le Maître d'école ne put retenir un cri aigu.

Le fils de Bras-llouge avait cette l'ois rencontré le vif de la plaie ; la douleur fut intolérable.

— Mon Dieu!... qu'as-tu donc, pauvre papa.' s'écria Tortillard d'une voi.x larmoyanie, et, se levant, il se jeta au cou du Maître d'école.

Dans son premier mouvement de colère et de rage, le brigand voulut éloulTer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule, el le pressa si violemment contre sa poitrine, que l'enfaiil, perdant sa respiration, laissa entendre un souid gémissement.

Mais, rélléchissant aussitôt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard, le Maître d'école se contraignit et le repoussa sur sa chaise.

Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un échange de tendresses paternelles et filiales : la pâleur et la suffocation de Tortillard leur parurent { ansées par l'énioiion de ce bon lils.

— Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le père Châtelain. Votre; cii de tout à l'heure a fait pâlir votre enfant... Pauvre petit. . Tenez, il peut à peine respirer !

— Ce n'est rien, répondit le Maître d'école en reprenant son sangfroid. Je suis de mon état serrurier-mécanicien ; il y a quelque temps, en travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai l.iissée tomber sur mes jambes, et je me suis fuit une brùluie si profonde qu'elle n'est pas encore cicatrisée... Tout à l'heure je me suis heurté an pied de la table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.

— Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son émotion et jetiint un rcg;Md diabolique sur le Maître d'école, pauvre papa ! c'est pourtant vrai, mes bons messieurs, on n'a jamais pu le guérir de sa jambe... Hé ■ las! non, jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait plus, ce pauvre papa...

Les (èmmes regardèrent Tortillard avec attendrissement.

— V.h bien! mon brave homme, reprit le père Châtelain, il est malheureux pour vous que vous ne soyez pas venu à la ferme il y a trois semaines, au lieu d'y venir ce soir.

— Pourquoi cela?

— Parce que nous avons eu ici, pendant quelques jours, un dncleur de Paris qui a un remède souverain pour les maux de jambe, l'ne bonne vieille femme du village no pouvait pas marcher depuis trois ans ; le ilocleur lui a mis de son onguent sur ses blessures... A piéseni, elle court comme un Basque, et elle se promet, an premier jour, d'aller â |iied remercier son sauveur, allée des Veuves, à Paris... Vous voyez que

d'i(i il y a un bon bout de chemin. Mais qu'est-ce (pie \ous ave/, donc? encore celle maudite blessure ?

Ces niols, allée des Veuves, rappelaient de si terribles souvenirs au M:iitre d'école, qu'il n'avait pu s'empêcher de tressaillir el de coutracler ses Ir.iils hideux.

— Oui, répondit-il en se remettant, encore un élancement...

— Don papa, sois tranquille, je te bassinerai bien soigneusement ta j.iiiilie ce soir, dit Tortillard

— Pauvre petit! dit Claudine, aime-l-il son père !

— (l'csl vraiment dommage, reprit le père Châtelain en s'adressant au îl'attre d'éiole. que ce digne médecin ne soil pas ici ; mais, j'y pense, il esl aussi cliarilable que savant ; en retournant à Paris, faites-vous conduire chez lui par votre petit garçon, il vous guérira, j'en suis sûr; son adresse n'est pas dillicile à retenir : allée des Veuves, n" 17. Si vous oubliez le numéro... peu impoite, ils ne sont pas beaucoup de médecins dans cet endroit-là, et surtout de médecins nègres... car figurez-vous <|u'il est nègre, cet excellent docteur David.

Les traits du Maître d'école étaient tellement couturés de cicatrices, que l'on ne put s'apercevoir de sa pâleur.

Il pâlit pourtant... pâlit affreusement en entendant d'abord citer le imméro de la maison de Rodolphe, et ensuite parler de David... le docteur noir...

de ce uoir qui, par ordre de llodolphe, lui avait iullii;é un supplice

épouvantable, dont à chaque instant il subissait les terribles conséquences.

La journée était funeste au Maître d'école.

Le malin, il avait enduré les tortures de la Chouette et du fils de Brasllouge; il arrive à la ferme, les chiens hurlent à la mort â sou aspect homicide el veulent le dévorer; enfin le hasard le conduit dans une maison où quelques jours auparavant se trouvait son bourreau.

Séparément, ces circonstances auraient suffi pour exciter tour à lour la rage ou la crainte de ce brigand ; mais, se préi ipitant dans l'espace de quelques heures, elles lui portèrent un coup violent. •

Pour la première fois de sa vie il éprouva une sorte de terreur superstitieuse... il se demanda si le hasard amenait seul des incidents si étranges.

Le père Châtelain, ne s'ctant pas aperçu de la pâleur du Maitrc d'école, reprit :

— Du reste, mon brave homme, lorsque vous partirez, on doimera l'adresse du docteur à votre fils, et ce sera obliger M. David que le maître à même de rendre service à quelqu'un : il est si bon, si bon!c'eoi dommage qu'il ail toujours l'air irisle... Mais, tenez, buvons un coup à la sanié de voire futur sauveur

— Merci, je n'nl plus soif, dit le Maître d'école d'un air sombre.

— Bois donc, cher bon papa, bois donc, ça te fera du bien... â ton pauvre estomac, ajouta Tortillard en mettant le verre dans les mains de l'aveugle.

— Non, non, je ne veux plus boire, dit celui-ci.

— Ce n'est plus du cidre que je vous ai versé, mais du vieux vin, dit le laboureur. Il y a bien des bourgeois qui n'en boivent pas de pareil. Dame ! ce n'est pas une ferme comme une autre qae celle-ci. Qu'est-ce que vous dites de notre ordinaire?

— Il est Irès-bou, répondit machinalement le Maître d'école de plus eu plus absorbé dans de sinistres pensées.

— Eh bien ! c'est tous les jours comme ça : bon travail et bon repas, bonne conscience et bon lit ; en quatre mots, voilà noire vie : nous sommes sept cultivateurs ici, et, sans nous vanter, nous faisons autant de besogne que quatorze, mais on nous paye comme qoaioizc. ,\ux simples laboureurs, cent cinquante écus par an ; aux laiiieres et : nx niles de ferme, soixante écus! el à partager entre nous un cinquième des produits de la ferme. Dame! vous ciniprenez que nous ne laissons pas la terre un brin se reposer, car la pauvre vieille nourricière, tant plus elle produit, tant plus nous avons.

— Votre maître ne doit guère s'enrichir en vous avantageant de Id sorte, dit le .Value d'école.

— Notre mailre !... Oh ! ça n'est pas un maître comme les autres. Il a une manière de s'enrichir nui n'est qu'à lui.

• — Que voulez-vous dire ? demanda l'aveugle, qui désirait engager la conversation pour échapper aux noires idées qui le poursuivaient ; votre maître esl donc bien extraordinaire ?

— Extraordinaire en tout, mon brave homme : mais, tenez, le hasard vous a amené ici, puisque ce village est éloigné de tout gr.iuil etiemiu. Vous n'y reviendrez sans doute jamais; vous ne le quitkiiz (as du moins sans savoir ce qu'est notre maître el ce qu'il l'ait de celte ferme : en deux mots, je vas vous dire ça, à condition que vous le it'p.leipz a tout le monde. Vous verrez, c'est aussi bon à dire qu'à cniendre.

— Je vous écoute, reprit le Mailre d éi oie.

CIIAPITKE VI.

Une fat'ine-niodcle.

— Et vous ne serez pas fâché de m'avoir entendu, dit lepèie Cliàtelain au Mailre d'école. Figurez-vous qu'un jour noire mailre s'est dit. « Je suis très-riche, c'est bon ; mais, comme ça ne me fait pas ( iuei" deux lois, si je faisais diner ceux qui ne diuent pas du loui, et dinor mieux de braves gens qui ne mangent pas à leur faim?... Ma foi, ça mit va ; vile à l'œuvre ! » Et notre mailre s'est mis à l'œuvre. Il a acheté celle feiine, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'eiuployail guère plus de deux charrues ; je sais cela, je suis né ici. Notre ui.iitie a augmenté les terres, vous saurez tout à I heure pourquoi. .\ la lèle de !a ferme il a mis une digne fenmie aussi respeclaMe (|uc mallieiireuse , c'est toujours comme ça qu'il choisit, et il lui a dit : « Celle maisnù sera, comme la maison du bon Dieu, ouverie aux bons, fermée aux nié* chants; on en chassera les mendiants paresseux, mais ou y donucri toujours l'aumône du travail à ceux qui ont bon courage : celte auj môuelà n'humilie pas qui la reçoit et profile à qui la donne : le riclil qui ne la fait pas esl un mauvais riche. » C'est noire mailre qui dil ça par ma foi ! il a raison, mais il fait inieu» que de dire, il agil. .\uirefois il y avait un chemin direct d'ici à Eeoiien qui raccourcissait d'une boime lieue, niids, dame! il était si effoiulré qu'on n'y pouvait plus passer, c'ét;iil la mort aux chevaux et aux voilures; quelques corvées el un peu il'argenl fournis par un cbiiciiu îles fermier do pays auraient remis la roule en l'ial; mais, tant plus un ch;u un avail envie de voir celte

roule en élat, tant pins un chacun renâclait à fournir argent et corvée. Notre niiiîirc voyant ça dit : « Le cliemin sera fait ; mais, comme ceux qui pouiTiiient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un chemin de luxe, il profitera un jour à ceux qui ont chevaux et voitures; mais il profitera d'abord à ceux qui n'ont que leurs deux bras, du cœur et pas de travail. Ainsi, par exemple, un gaillard robuste fiappe-t-il à la ferme en disant : « J'ai faim et je manque d'ouvrage. - Mon garçon, voilà une bonne soupe, une pioche, une pelle; on va vous conduire au chemin d'Ecouen, faites chaque jour deux toises de eailloutis, et chaque soir vous aurez quaraiiic sous, une toise vingt sous, une demi-toise dix sous, sinon rien. » Moi, à la brune, en rcveuant des champs, je vais inspecter le cbemin et m'assurer de ce que chacun a fait.

— Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-cœur assez gredins pour manger la soupe et voler la pioche et la pelle ! dit Jean René avec indignation, ça dégoûterait de faire le bien.

— Ça, c'est vrai, dirent quelques labiuu'curs.

— Allons donc, mes enfants! reprit le père (Ibàlelain. Voire... on ne ferait donc ni |ilantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles, des charançons et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou grugeuscs de grain? Non, non, on écrase les vermines; le bon Dieu, qui n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux épis, le domnr.ige est réparé, et l'on ne s'aperçoit tant seulement pas que les bêtes malfaisantes ont passé par là. N'est-ce pas, mon brave honnne? dii le vieiix laboureur au Maître d'école.

— Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques moments réfléchir profondément.

— Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et pour leurs forces, ajouta le père Châtelain.

— Et malgré ça, dit Claudine la laititTo, le chemin n'avance pas vite.

— Dame, ma lille, ça prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens ne uianquent pas d'ouvrage.

— Mais à un iulirme, à moi, par exemple, dit tout à coup le Maître d'école, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charité d'une place dans un coin de la ferme, im morceau de pain et un abri, pour le peu de temps qui mi! reste à vivre '? Oli ! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je passerais ma vie à remercier votre maître.

Le brigand |iailait alors sincèrement. Il ne se repentait pas pour cela de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs, excitait d'autant plus son envie, qu'il songeait à l'avenir effrayant que lui réservait la Chouette ; avenir qu'il avait été loin de prévoir, et qui lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rapiiclant sa complice auprès de lui, perdu pour jamais la possibilité de vivre auprès des honnêtes gens chez lesquels le Chourineur l'avait placé.

Le père Châtelain regarda le Maître d'école avec étonnement.

— Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout à fait sans ressources.

— llélas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon métier. Je vais à Louvres chercher des secours chez un parent éloigné ; mais, vous comprenez, quelquefois les gens sont si égoïstes, si durs dit le Maître d'école.

— Oh ! il n'y a pas d'égoïsme qui tienne, reprit le père Châtelain ; un bon et honnête ouvrier comme vous, malheureux comme vous, avec un enfant si gentil, si bon, ça attendrirait des pierres. Mais le maître qui vous employait avant votre accident , comment ne fait-il rien nour vous ? ^

— W est mort, dit le Maître d'école après un moment d'hésitation • et c était mon seul protecteur.

— Mais l'hospice des Aveugles ?

— Je n'ai pas l'âge d'y entrer.

— l'auvre homme ! vous êtes bien à plaindre !

— Eh bien ! vous croyez que si je ne trouve pas à Louvres les secours que j espère, voire maître, que je respecte déjà sans le connaître n aura pas iiitié de moi ?

— Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice. Ordinairement ICI on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un jour a la (erine, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les ait en aide !

— Ainsi je n'ai aucun espoir d'intéresser votre maître à mon triste sort .' dit le brigand avec un soupir de regret.

— Je vous dis la règle, mon brave homme ; mais notre maître est si compatissanl, si généreux, (pi'il est capable de tout.

— Vous croyez'.' s'écria le Maître d'école. Il serait possible qu'il consentit a me laisser vivre ici dans un coin '! Je serais heureux de si

— Je vous dis que notre maître est capable de tout. S'il con.senl à vous garder a la ferme, vous n'auriez pas à vous cacher dans un co'n • vous seriez traité comme nous donc !... comme aujourd'hui. On trouverait de quoi occuper votre cnlanl selon ses forces ; bons conseils et bons exemples ne lui manqueraient pniiil; notre vénérable curé l'instruirait avec les autres enfants du vill.me, et il grandirait dans le bi.ii comme on dit. Mais pour ça, tenez, il l:iudiait demain matin parler tout lianehcmeuta NoIre-Daïue-denon-Secoias.

— Couunenl? dit le M.iîlre d'école.

— Nvus appelons ainsi nuire maîtresse. Si elle s'intércsic à vous,

votre affaire est sûre. En fait de charité, notre maître ne sait rien refuser à notre dame.

— Oh ! alors je lui parlerai, je lui parlerai ! s'écria joveusement le Maître d'école, se voyant déjà délivré de la Ivrannie de la Chouette.

Celte espérance trouva peu d'écho chez Tortillard, qui ne se sentait nullement disposé à profiter des ofl^res du vieux laboureur, et à grandir dans le bien sous les auspices dun vénérable r uié. Le lils de* Bras. Itouge avait des penchants très-peu rustiques et l'esprit très-peu tourné a la bucolique: d'ailleurs, fidèle aux traditions de la Chouette, il aurait vu avec 'un vif déplaisir le Maître d'école se soustraire à leur commun despotisme ; il voulait donc rappeler à la réalité le brigand, qui s'égarait déjà parmi de champêtres et riantes illusions.

— Oh ! oui, répéta le Maître d'école, je lui parlerai, à Nolre-Damede-Bon-Seconrs... elle aura pitié de moi, et...

Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied au Maître d'école, et l'atleignit au bon endroit.

La souffrance interrompit et abrégea la phrase du brigand qui répéta après un tressaillement douloureux : > i i >

— Oui, j'espère que cette bonne dame aura pitié de moi.

— Pauvre bon papa, reprit Tortillard ; mais tu comptes pour rien ma bonne tante, madame la Chouetle, qui t'aime si fort. Pauvre tanie la Chouette!... Ob ! elle ne t'abandonnera pas comme ça, vois-tu! EUe serait philôt capable de venir te réclamer ici avec notre cousin M Barbillon.

— Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit tout bas Jean René d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un coup do coude à Claudine, sa voisine.

— Crand sans-cœur, allez ! de rire de ces malheureux, répondit tout bas la fille de ferme, en donnant à son tour à Jean Hené un cou» de coude à lui briser trois côtes.

— Madame la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au Maître d'école.

— Oui, c'est une de nos parentes, lépondit-il avec un morn» et sombre accablement.

Dans le cas où il trouverait à la ferme un refuge inespéré, il craignait que la borgncsscne vînt par méchanceté le dénoncer; il craign.ait aussi que les noms étrangers de ses prétendus parents, madame la Chouetle et M. Barbillon, cités par Tortillard, n'éveillassent les soupçons; mais a cet endroit ses craintes furent vaines; Jean liené seul y vu le texte d'une plaisanterie faite à voix basse et très-mal accueillie par Claudine.

— C'est cette parente que vous allez trouver à Louvres ? demand i le pcre Châtelain.

— Oui, dii le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comntanl trop sur elle. '

— Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle eu =i bonne, ma tante la Chouette!... Tu saib bien, c'est elle qui t'a envoyée 1 eau avec laquelle je bassine ta jambe... et la manière de s'en servir...- C est elle qui m'a dit : — Fais pour ton iwuvre papa ce que je lérais moi-même, et le bon Dieu te héuiia... Oli ! ma tante la Chouette elle t amie, mais elle t'aime si fort que...

— C'est bien, c'est bien, dit le Maître d'école en interrompant Tortillard, ça ne m'empêchera pas, en tout cas, de parler demain iiK.iin à la bonne dame d'ici... et d'implorer sou appui auprès du lespei lubie propriétaire de cette ferme; mais. ;ijoula-t-il jiour clian^'er la coiivi'isalion et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard, mais à propos du propriétaire de celle ferme, on m'avait promis de me dire ce qu il y a de particulier dans l'organisation de la métairie où nous sommes.

— C'est moi qui vous ai promis cela, dit le père Châtelain, ci je vais remplir ma promesse. Notre mr.ître, après avoir ainsi imaginé ce qu'il appelle I aumône du travail, s'est dit : Il y a des étalilissemenls et des prix pour encourager l'amélioration des chevaux, des bestiaux, l'cs charrues et de bien d'aulres choses encore... Ma foi !... m'est avis qu'il serait un briii temps de moyenuer aussi de quoi améliorer les hommes Bonnes bêles, c'est bien; bonnes gens, ça serait mieux, mai, pliisdiiL hcile. Lourde avoine et pré dru, eau vive et air pur, soins cmstanls et sûr abri, chevaux et hesliaux viendront comme à souhait et vous doDucroul contentement; mais, pour les hommes, voiiv! c'est

.autre chose : on ne met pas un boninie en grand'verlii loi e iiu Inciif

en graiid'chair. L'herbage profite au bceuf, parce que l'iiei b me s ,v,aircux au goût, lui plaît en l'eiigraissaul ; eh bien ! m'est avis qiir, inur que les bons conseils profitent bien à l'Iiomme, faudrait faire (lu'il trouve son compte à les suivre...

— Comme le bœuf trouve son compte à manger de bonne herbe, n est-ce pas, père Châtelain?

— Justement, mon garçon.

— Mais, père Cliàlclain, dit un autre laboureur, on a parlé dans les temps d une manière de ferme où des jeunes voleurs, (pii avaient eu, m.aigre ça, une très-bonne condintc tout de même, a|ipreiiaienl r;:griculture, et étaient soigni's, choyés comme de pellls princes?

— C'est vrai, mes enfants: il y a du bon là-ded.ms; c'est hnniain et charitable de ne jamais désespérer des méeh.uils; mais faudrait f;iire aussi espérer les bons. Un honnête jeune boiiime, robuste et laborieux, ayant envie de bien fiire et de bien appieiiiire, se prosetncraii à > eiiù

LES MYSTÈilES DE PARIS.

ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait : Mon gars, as-tu un ijriii volé et vagabondé? — Non. — Eli bien ! il n'y a pas de place ici pour toi.

— C'est pourlaiit vrai ce que vous dites là , père CluUelain, dit Jean René. On fait [lonr des coquins ce (pi'on ne fait pas pdur les lionncies gens; ou auiéliore les bêles et non pas les boniuies.

— C'est pour donner l'exemple et rcnicdier à (;a, luon gai(;on, (pie notre maître, counne je l'apprends à ce brave lionune, a établi cette ferme... « Je sais bien, a-til dit, que là-haut il y a des rccouipeuses pour les honnêtes gens; mais là-liaul... dame ! c'est bien liaut, c'est liien loin ; et d'aucuns ( il faut les plaindre, mes enfants ) n'ont point la vue et l'haleine assez longue pour atteindre là ; et puis où trouveraientils le temps de regarder là-haut? Pendant le jour, de l'aurore au coucher du soleil, courbés sur la terre, ils la bêchent et la rebêelienl pour

un maîlre; la nuit ils dorment harassés sur leur grabat Le diman-

<he, ils s'enivrent au cabaret pour oublier les fatigues d'hier et celles de demain. C'est qu'aussi ces fatigues sontsléiiles pour eux, pauvres gens! A|irês un travail Ibrcé, leur pain est-il moins noir, leur couche moins dure, leur enfant moins malingre, leur femme moins épuisée à le nourir?... le nourrir !. .. elle qui ne mange pas à sa faim ! Non ! non ! non ! Après ça, je sais bien, mes enfants, que noir est leur pain, mais c'est du pain; dur est leur grabat, mais c'est un lit; chétifs sont Icins enfants, mais ils vivent. Les malheureux supporteraient peut-être allègrement leur sort, s'ils croyaient qu'un chacun est comme eux. Mais ils vont à la ville ou au bourg le jour du marché, et là ils voient du pain blanc, d'épais et chauds matelas, des enfants fleuris comme des rosiers de mai, et si rassasiés, si rassasiés, qu'ils jettent du gâteau à des chiens. Dame!... alors, quand ils reviennent à leur hutte de terre, à leur pain noir, à leur grabat, ces pauvres gens se disent, en voyant leur petit enfant soufireteux, maigre, affamé, à qui ils auraient bien voulu apporter un de ces gâteaux que les petits riches jetaient aux chiens : « l'uis- ([u'il faut qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi ne sommesnous pas nés riches? c'est injuste... Pourquoi cliacun n'a-t-il pas son tour? » Sans doute, mes enlanls, ce qu'ils disent là est déraisonnable... cl ne sert pas à leur faire paraître leur joug plus léger ; et pourtant ce joug dur et pesant, qui quelquefois blesse, écrase, il leur faut le porter sans relâche, et cela sans espoir de se reposer jamais... et de connaiire nu jour, un seul jour, le bonheur que donne l'iiisance... Toute la vie connue ça, dame! ça parait long... Umg comme un jour de phiie sans un seul petit rayon de soleil. Alors on va à l'ouvrage avec tristesse et dégoût. Finalement la plupart des gagés se disent : « A quoi bon travailler mieux et davantage I que l'épi soit lourd ou léger, ça m'est tout un ! A quoi bon me crever de beau zèle ? Restons striclemonl honnêtes ; le mal e?t puni, ne faisons pas le mal; le bien est sans récompense, ne faisons pas le bien... Ayons les qualités des bonnes bêtas de somme : patience, force et docili(é...« Ces pcnsers-là sont malsains, mes culànts ; de cette insouciance à la finnéaniise il n'y a pas loin, et de la fainéantise au vice il y a moins loin encore... Malheureusement, ceux-là qui, ni bons ni méchants, ne font ni bien ni mal, sont le plus grand nombre; » c'est doue ceux-là, a dit notre maître, qu'il faut améliorer, ni plus ni nmins que s'ils avaient l'honneur d'être des chevaux, des bêles à cornes ou à laine.. . Faisons qu'ils aient intérêt à êti e actifs, sages, laborieux, instruits et dévoués à leurs devoirs... prouvons-leur qu'en devcnaiU meilleurs ils deviendront matériellement plus heureux... tout le monde y gagnera... Pour que les bons conseils leur profitiuit, donnons-leur ici-bas comme qui dirait un brin lavant-goût du bonheur qui attend les justes là-haut... »

Son plan bien arrêté, notre maître a fait savoir dans les environs qu'il lui fallait six laboureurs et autant de femmes ou biles de ferme; mais il voulait choisir ce nmnde-là parmi les meilleurs sujets du pays, d'après les renseignements qu'il ferait prendre chez les maires, chez les curés ou ailleurs. On devait être payé connue nous le sonuues, c'est-à-dire comme des princes, nourri mieux que des bourgeois, et partager entre tous les travailleiirs un cinquième des produits de la récolte ; on resterait deux ans à la ferme, pom' liiirc ensuite place à d'autres laboureurs choisis aux mêmes conditions: après cinq ans révolus, on pourrait se représenter s'il y avait des vacances .. Aussi, depuis la fondation de la ferme, laboureurs et journaliers se (lisent dans les environs : Soyons aciifs, honnêtes, laborieux, faisons-nous remarquer par notre bonne conduite, et nous pourrons un jour avoir une des places de la terme de Rouqucval; là nous vivrons comme (^n paradis duiant deux ans; nous nous perlèctionnerons dans notre état ; nous emporterons un bon pécule, et par là-dessus, en sortant d'ici, c'est à qui voudra nous engager, puisque pour entrer ici il faut un brevet d'excellent sujet.

— .le suis déjà retenu pour entrer à la ferme d'Arnouville, chez M. Dubreuil, dit.lean René.

— Et moi, je suis engagé pour Gouesse, reprit un autre laboureur.

— Vous le voyez, mon brave homme, à tout cela le nioiule gagne : les fermiers des environs profilent doublement : il n'y a que douze places d'hommes et do femmes à donner, mais il se forme peut-êlre cinquante bons sujels dans le canlou pom- y luétendi e ; or ceux qui n'auront pas eu les places n'en resUMont pas moins bous sujels, n'est-ce pas? et, comme on dit, les morceaux en seront et en resteroul toujoius bons, car si on n'a pas la chance une fois, on espère l'avoir une iiulre ;

en fin de compte, ça fait nombre de braves gens de plus. Tenez... parlant par respect, pour un cheval ou pour un bétail qui gagne le prix de vitesse, de force ou de beauté, on f.iit cent élèves capables de disputer ce prix, lib bien ! ceux de ces cent élèves qui ne l'ont pas remporté, ce prix, n'en restent pas moins bons et vaillants... Hein? mon brave homme, quand je vous disais que notre ferme n'était pas une ferme ordinaire, et (|ue notre maître u'élait pas un maître ordinaire?

— ^^Oh! non, sans doulc... s'écria le Mailre d'école, et plus sa bonté, sa g('-nérosité me semlilcut grandes, plus j'espère (|u'il prendra en pitié mon triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant d'intelligence, ne doit pas regarder à ini bieufiit de plus ou de moins.

— Au contraiie, il y regarile. mon brave, dit le père Châtelain ; mais pour avoir à se glorifier d'une bomie action nouvelle; ce m'est avis que nous nous reverrons, bien sûr, à la ferme, et ([ue ce n'est pas la dernière fois que vous vous asseyez à celte table!

— !N'est-ce pas? Tenez, malgré moi j'espère... Oh! si vous saviez comme je suis heureux et reconnaissant ! s'écria le Maître d'école.

— Je n'en doute pas, il est si bon, notre maitre !

— Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la Dame-de- Bon-Sccours, dit vivement le Maître d'école, que je puisse bénir d'avance ces nobles noms.

— Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah ! dame, vous vous attendez peut-êlre à des noms à grand fracas ? Ah bien oui ! ce sont des noms simples et doux connue des saints. N'otre-l)ame-de-bon Secours s'appelle madame Georges... notre maître s'appelle monsieur Rodolphe.

— Ma femme!... mon bourreau!... nmrniura le brigand, foudroyé par cette révélation.

i:»APITRi; VII.

La niiil.

Rodolphe!!! Madame Georges!!!

Le Maitre d'école ne [louvaii se ci-oire abusé par une fortuite ressemblance de noms ; avant de le condanmer à un terrible siq)plice, R idolphe lui avait dit porter à madame Giorgrs un vif intérêt, linliu, la présence récente du nègre David dans cette ferme prouvait au Maitre d'école qu'il ne se trompait pas.

11 reconnut quelque chose de providentiel, de latal, dans cette dernière renconlre qui renversait les espérances qu'il avait un moment fondées sur la générosité du maitre de cette ferme.

Son premier mouvement fut de fuir.

Rodolplie lui inspirait une invincible terreur; peut-être se trouvait-il à cette heure à la ferme... A peine remis de sa stupeur, le brigand se leva de table, prit la main de Tortillard, et s'écria d'un air égaré :

— .MIons-nous-cn... conduis-moi... sortons d'ici! Les laboureurs se regardèrent avec surprise.

— Vous en aller... maintenant ! Vous n'y pensez pas, mon pauvre lioiume, dit le père Châtelain. Ah çà ! quelle mouche vous pique ? Esl-ce (pie vous êles fou ?

Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long soupir, et, mettant son index sur son front, il donna ainsi à entendie aux falioureurs que la raison de son prétendu père n'(!lait pas fort saine.

Le vieux laboureur lui répondit par im signe d'intelligence et de compassion.

— Viens, viens, sortons ! répéta le Maitre d'école en cherchant à entraîner l'enfant.

Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir les champs j.ar cette froidure, dit (j'une voix dolente :

— Mon Dieu ! pauvre papa, c'est Ion accès qui te reprend ; calme-loi, ne sors pas par le froid de la nuit... ça te ferait mal... J'aimerais uiirux, vois-lu, avoir le chagrin de te désobéir que de te conduire hors d'ici à celte heure. Puis, s'adressant aux laboureurs : N'esl-ce pas, mes bous messieiu's, (pie vous m'aiderez à em|iêcher mou pauvre papa de sortir ?

. — Oui, oui, sois trai^uille, nutn enfant, dit le père Châtelain, nous n'ouvrirons pas à ton père... Il sera bien forcé de coucher à la ferme '■

— Vous ne me forcerez pas à rester ici ! s'écria le Maître d'école ; et puis d'ailleuis je gênerais votre maître... monsieur Rodolphe... Vous m'avez dit que la ferme n'était pas un hospice. Ainsi, encore une fois, laissez-moi sortir...

— Gêner notre maître! soyez trantjuille... Malheurçiisemeul, il n'Iia- i bite pas la ferme, il n'y vient pas aussi souvent que nous le voudrions... Mais ser.iit-il ici, que vous ne le gêneriez pas du tout... Celte maison n'est pas un iiospice, c'est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes aussi à plaindre (pie vous pouvaient y passer un jour et une nuit

— Voire mailre n'est pas ici ce soir? demanda le Maitre d'école d'un Ion moins clfravé.

— Non ; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi, VOU-. le voyez, vos craintes n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait. N'a-l-elle pas ordonné qu'on fasse votre lit ici? Du reste, si vous

LES MYSTERES DE PARIS

ne la voyez pas ce soir, vous lui parlerez dcuiain avant volic dopait... Vous lui ferez votre petite supplique, aliii qu'elle intéresse notre maître à votre sort et (pi'il vous garde à la ferme...

— Non, non ! dit le brigand avec terreur, j'ai changé d'idée... mon fils a raison : ma parente de Louvres aura pitié de moi... J'irai la trouver.

— Comme vous voudrez , dit complaisamnient le père Châtelain , croyant avoir affaire à un homme dont le cerveau était un peu fêlé. Vous partirez domain matin. Quant a continuer voire roule ce soir avec ce pauvre petit, n'y comptez pas ; nous y mettrons bon oidre.

Quoique llodolpho ne fût pas à Bouqucval, les terreurs du Maître d'école étaient loin de se calmer. Bien qu'alfreusement défiguré, il craignait encore d'être reconnu par sa femme, qui d'un momcnt'à l'autre pouvait descendre; ei, dans ce cas, il était persuadé (lu'cllo le dénoncerait et le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, eu lui iulligcant un châtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire à la haine et à la vengeance de madame Georges.

Mais le brigand ne pouvait ([uitter la ferme ; il se trouvait à la merci de Tortillard. 11 se résigna donc ; et, pour éviter d'être surpris par sa fenune, il dit au laboureur :

— Puisque vous m'assurez que cela ne gênera pas votre maître ni votre dame... j'accepte l'hospitalité que vous m'offrez ; mais, comme je suis très-fatigué, je vais, si vous le permettez, aller me coucher ; je voudrais repartir demain matin au point du jour.

— Ûh ! demain matin, à votre aise ! on est matinal ici; et, de peur que vous ne vous égariez de nouveau, ou vous mettra dans votre roule.

— Moi, si vous voulez, j'irai conduire ce pauvre honmie au bout du chemin, dit Jean Hené, puisque madame m'a dit de prendre la carriole pour aller chercher demain des sacs d argent chez le notaire, à Villiersle-Bel.

— Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa roule, mais tu iras sur tes jambes, dit le père Châtelain. Madame a changé d'avis tantôt; elle a rélléchi, avec raison, que ce n'était pas la peine d'avoir à la forme et à l'avance ime si grosse somme; il sera temps d'aller lundi prochain à Villiers-le-Bel : jn^que-là, l'argent est aussi bien chez le notaire qu'ici.

— Madame sait mieux que moi ce qu'elle a à faire, mais qu'est-ce qu'il y a à craindre ici pour l'argent, père Châtelain'?

— Bien, mon garçon. Dieu merci ! Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir ici cinq cents sacs de blé que dix sacs d'écus.

— Voyons, reprit le père Châtelain en s'adressantau brigand et à Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mon petit enfant, ajouta-t-il en prenant un flambeau. Puis, précédant les deux hôtos de la ferme, il les conduisit dans nue petite chambre du rez-de-chaussée, où ils arrivèrent après avoir traversé un long corridor sur lequel s'ouvraient plusieurs portes.

Le laboureur posa la lumière sur une table, et dit au Maître d'école :

— Voici votre giie ; que le bon Dieu vous donne une nuit franche, mon brave homme ! Quant à toi, mon enfant, tu dormiras bien, c'est de louage.

Le brigand alla s'asseoir, sombre et pensif, sur le bord du lit auprès duquel il fut conduit par Tortillard.

Le petit boiteux (il un signe d'intelligence au laboureur au moment où celui-ci sorlit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.

— Que veux-tu, mon enfant? lui demanda le père Châtelain.

— Mon Dieu ! mon bon monsieur, je suis bien à plaindre ! quelquefois mon pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c'est comme des convulsions ; je ne puis le secourir à moi tout seul : si j'élais obligé d'appeler du secours, est-ce qu'on m'entendrait d'ici ?

— Pauvre petit ! dit le laboureur avec intérêt, sois tranquille... Tu vois bien cette portc-là, à côté de l'escalier?

— t)ui, mon bon monsieur, je la vois.

— Eh bien ! un de nos valets de ferme couche toujours là ; tu n'aurais qu'à aller l'éveiller, la clef est à sa porte ; il viendrait t'aider à secourir ton père.

— Hélas ! monsieur, ce garçon de ferme et moi nous ne viendrions peut-être pas à bout de mon pauvre papa si ses convulsions le prenaieut... Est-ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez l'air si bon... si bon ?

— Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans un corps de logis tout au fond do la cour. Mais rassure-toi, Jeanlltené est vigoureux, il abattrait un laurcan par les cornes. D'ailleurs, s'il fallait quoiqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille cuisinière : elle couche au premier à côté de noire dame et de notre demoiselle..! et au besoin la bonne femme sert de garde-malado, tant elle est soigneuse!

— Oh ! merci, merci ! mon digne monsieur, je vas prier le bon Dioii pour vous, car vous êtes bien charitable d'avoir comme cela pilié de mon pauvre papa.

— Bien, mon enfanl... Allons, bonsoir ; il faut espérer que tu n'auras besoin du secours de personne pour contenir ton père. Rentre, il t'attend peut-être.

— J'y cours. Bonne nuit, monsieur.

— Dieu te garde, mon enfant !...

Et le vieux laboureur s'éloigna.

A peine eut-il le dos tourné, que le petit boiteux lui fit ce geste suprêmement moqueur et iusullant, familier aux gamins de Paris : geste

qui consiste à se frapper la nuque du plat do la main gaucho, et à plusieurs reprises, en lançant chaque fois eu avant la main droite tout ouverte.

Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une partie des rensoignomcnls qu'il voulait avoir pour servir les sinistres projets de la Chouette et du Maître d'école. Il savait déjà que le corps de logis où il alkit coucher n'était habité que par madame Georges, Fleur-dc-Marie, une vieille cuisinière et un garçon de forme. Tortillard, en rentrant dans la chambre (pi'il occupait avec le Maître d]école, se garda bien de s'approcher de lui. Ce dernier l'entendit et lui dit à voix basse :

— D'où viens-lu encore, grcdin ?

— Vous êtes bien curieux, sans yeux...

— Oh ! tu vas me payer tout ce que tu m'as fait souffrir et endurer ce soir, enfant de malheur I s écria le Maître d'école : cl il se leva furieux, cherchant Tortillard à tâtons, en s'ajipuyant aux murailles pour se nu'\der. Je t'élou fierai, va, méchante viporê !...

— Pauvre papa... nous sommes donc bien gai, que nous jouons à Collin-.llaillard avec noire petit enfant ohéii? dit Tortillard en ricaLiant et en échappant le plus facilement du monde aux poursuites du Maiire d'école.

Celui-ci, d'abord emporté par un mouvement de colère irréfléchi, fut bientôt obligé, connue toujours, de renoncer à atteindre le (ils de Bras- Rouge.

Forcé de subir sa persécution effrontée jusqu'au moment où il pourrait se vengor sans péril, le brigand, dévorant sou courroux impuissant, se jeta sur son lit en blasphémant.

— Pauvre papa... est-ce que tu as une rage de dents... que tu jures comme ça ? El M. le curé, qu'est-ce qu'il dirait s'il t'entendait?... il ic mettrait en poiiitence...

— Bien ! bien ! reprit le brigand d'une voix sourde et contraire après un long silence, raille-moi, abuse de mon malheur... lâche que tu es I... c'est beau, va ! c'est généreux !

— Oh ! c'ie balle ! généreux ! Que ça de toupet ! s'écria Torlill.ird en éclatant de riro, excusez !... avec ça que vous mettiez dos miiuinospour ficher des volées à toul le monde à tort et à travers, quand vous n'étiez pas borgne de chaque œil !

— Mais je ne t'ai jamais fait de mal... à toi... pourquoi me tourmentes-tu ainsi?

— Parce que vous avez dit des sottises à la Chouette d'abord... Et quand je pense que monsieur voulait se donner le genre de rester ici en faisant le câlin avec les paysans... Monsieur voulait peut-être se mettre au lait d'ânesse ?

— Gredin que tu es I si j'avais eu la possibilité de rester à cette ferme, que le tonnerre écrase maintenant ! tu m'en aurais presque enjpêché avec tes insolences.

— Vous ! rester ici ! en voilà nue farce ! Et qu'est-ce qui aurait été la bote de souffrance de madame la Chouelte? Moi peut-être? Merci, je sors d'en prendre !

— Méchant avorton I

— Avorton ! tiens, raison de plus ; je dis comme ma tanle la Chouette, il n'y a rien de plus amusant ([ue de vous faire rager à mort, vous qui me tueriez d'un coup de poing... c'est bien plus dénoat que si vous élioz faible... Vous étiez joliment drôle, allez, ce soir, à table... Dion do Dieu ! quelle comédie je me donnais à moi toul seul... un vnii pouiioiir de là Gaîlé ! A chaque coup de pied que je vous allongeais en sourdine, la colère vous portait le sang à la tête et vos yeux blancs deveiiaienl rouges au bord; il ne leur manquait qu'un peu do bleu au milieu ; avec ca ils auraient été tricolores... deux vrais cocardes de sergent de ville, quoi \

— Allons, vo\ons, tu aimes à rire, tu es gai... bah !... c'est do Ion âge; je ne me fâche pas, dit le Maître d'école d'un ton affoctuoux el'dégage, espérant apitoyer Torlillaid : mais, au lieu de lesior là à ino bl;iguer, lu ferais mieux de te souvenir de co que fa dit la Cliouelle, que tu aimes tant ; tu devrais tout examiner, prendre dos euipi ointes. As-lu entendu? ils ont parlé d'une grosse somme d'argent (pi'ils aiiroiil ici lundi... Nous y rcvieiidii(ms avec les amis et nous ferions un lion coup. Bah! j'étais bien bête de vouloir rester ici... j'en aurais eu assez au bout do huit jours, de ces bonasses de paysans... n'est-ce pas, mon earçon? du le brigand pour flatter Tortillard.

— Vous m'auriez fait de la peine, parole d'honneur ! dit le fils de Bras- Bouge en ricanant.

— Oui, oui, il y a un bon coup à faire ici... Et quand même il n'y aurait nen a voler, je reviendrai dans colle maison avec la Chouette pour me venger, dit le brigand d'une voix altérée p;ir la fureur et par la haine; car c'est, bien sûr, ma femme qui a excité contre moi col infernal Bodolphe ; et en m'aveu-l.iiit ne ma-l-il pas mis à la moroi de tout le inonde... de fa Chouelte, d'un gamin comme toi?... Eli Iiicnl puisque je ne poux pas me venger sur lui... je me vengerai sur ma foiiime !... Oui, elle payera pour tous... quand je devrais mettre le feu à colle maison et m ensevelir moi-même sous ses décombres... Oh! je voudrais!... je voudrais!...

— Vous voudriez bien la tenir, voire femme, liciu,vieux ? Et dire qu'elle est à dix pas de vous... c'est ç.i qu'est vexant ! Si je voulais, je vous conduirais à la porte de sa chambre... moi., car je sais où elle est,

LKS MYSTÈRES DE PARIS

sn cli;!ml)ic... je le sais, je le sais, je le sais, ajouta Toiilllaril en cliantoniiniit, si'Iiiii SUD habiliidc.

— Tii sais où est sa cliaiiibre ! s'écria le maître d'école avec une joie féioce, tu le sais .'...

— Je vous vois venir, dit Tortillard; je vas vous faire faire le beau sur vos pattes de derrière, comme un chien à qui on montre un os... Atlcnlion, vieux Azor !

— Tu sais où est la clianibre de ma foninic? ré|)éta le brigand en se Idiiniant du côté où il entendait la voi\ de Toi'lillar<l.

— Oui, je le sais ; cl ce qu'il y a de (ameux, c'est (|u'nii seul gardon de Ici nie fouclie dans le corps de logis où nous sommes ; je sais où est sa poile, la clif est après : crac I un tour, et il est enfermé... Allons, debout, vieux Azor !

— Oui t'a dit cela? s'écria le brigand en se levant involontairement.

— Bien, Azor... A côlé de la cliambre de votre leinine couche une vieille cuisinière... un aulre tour de clef, et nous soiiiuies maîtres do la maison, maîtres de votre femme et de la jeune lille à la mante grise que nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau pour ce maiire ! tout de suite.

— Tu mens, lu mens!... Comment saurais-tu cela?

— Moi boiteux, mais moi pas bêle... Tout à l'heure j'ai inventé de dire à ce vieux bibard de labouicur que la nuii vous aviez quelquefois des convulsions, et je lui ai demandé où je pomrais trouver du secours si vous aviez voire attaque... Alors il m'a répondu que, si ça vous |irenait, je pourrais éveiller le valet et la cuisinière, et il m'a enseigne où ils foiuliaienl... l'un en bas, l'autre en haut., au premier, à côlé de voire lèinmc, votre femme, votre femme !...

El Tortillard de répéter son clianl monotone. Après un long silence, le Maître d'école lui dit d'une voix calme, avec une sincère et elfrayanle résolution :

— licoiite... J'ai assez de la vie... Tout à l'heure... eb bien 1 oui... je l'avoue... j'ai eu une espérance qui me l'ait maintenant paraître mon sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont rien aupics de ce que j'endure depuis ce malin... cl cela, j'aurai à l'endurer toujours... Conduis-moi à la chambre de ma Icmme : j'ai là mon couteau... je la tuerai... On me tuera après, ça m'est égal... La haine m'éloul'fe... Je serai vengé... ça me soulagera... Ce que j'endure, c'est trop, c'est trop ! pour moi devant qui tout tieniblait. Tiens, vois-tu.. . si lu savais ce quejesoufiie... tu aurais pitié de moi... Depuis un instant il me semble que mon cràiie va éclater... mes veines battent à se rompre... mo!i cerveau s'embarrasse...

— Un rhume de cerveau, vieux?.,, connu... Etcrnuez... ça le purge... dît Tortillard en éclatant encore de rire. Voulez-vous une prise?

Et, frappant bruyannnenl sur le dos de sa main gauche fermée, connne i) eût frajipé sur le couvercle d'une tabatière, il clianlonna :

J'ai du bon tabac dans ma labaliùre; J'ai du bon tabac, tu n'on auras pas.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! ils veulent me rendre fou ! s'écria le brigand, devenu véritablement presque insensé par une sorle d'éréthisme de vengeance sanguinaiic, ardente, implacable, qui cherchait en vain à s'assouvir.

L'exubérance des forces de ce monstre ne pouvait être égalée que par leur impuissance.

(îu'on se ligure un loup affamé, furieux, hydrophobe, harcelé pendant tonl un jour par un cnlant à travers les barreaux de sa cage, et sentant à deux pas de lui une victime qui salisferait à la fois cl sa faim et sa rage.

Au dernier sarcasme de Tortillard, le brigand perdit presque la tète.

A défaut de victime, il voulut, dans sa frénésie, répandre son propre sang... le sang l'éUuill'ail.

Un niomont il fut décidé à se tuer, il aurait eu à la main un pistolet arm.i, qu'il n'eût pas hésité. Il loiiilla dans sa poche, en lira un long couteau-poignard, l'ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si rapides que fussent ses mouvements, la réllexion, la peur, l'instinct vital les devancèrent.

Le courage manqua au meurtrier, son bras armé retomba sur ses genoux.

Toi lillard avait suivi ses mouvements d'un œil attentif; lorsqu'il vil le dénoilnicni inolfensif de celle velléité tragique, il s'écria en ricanant :

— Garçon, un duel !... plumez les canards...

Le Maille d école, craignant de perdre la raison dans un dernier et inutile éclat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre cette nouvelle insulte de Toilillaid, qui raillait si insolemment la lâcheté de cet assassin recnlant devant le suicide. Désespérant d'échapper à ce qu'il appelait, par une sorte de fatalilé vengeresse, la cruauté de cet enlanl maudit, le brigand voulut lonter un dernier effort en s'adressanlà la cupidité (lu fils lie Bras-Kouge.

— Oh ! lui dit-il d'une voix presque suppliante, conduis-moi à la porte de ma f 'Mime ; lu prendras tout ce que tii voudras dans sa chaoïbie, et puis lu le siiuveias; lu me laissi>ias seul.... tu crieras au meurlre, si lu veux ' Ou m'arrêtera, on me tuera .sur la place... tant mieux !... jeiUDurrai vengé, pnisqti,- je n'ai ])as le courage d'en finir... Oh ! conduis-moi... tcniui Xii'.ôi : il y a, b'u'u silr, chez elle, de l'or, des bijoux; ie le dis

que tu prendras loul .. pour loi tout seul... enlends-tu?... pour loi tout seul... je ne te deiiiaiide que de me conduire a la porte, près d'elle.

— Oui... j'entends bien ; vous voulez que je vous mène à sa porte... et (mis à son lit. ..-et puis que je vouj dise où frapper, et puis que je vous guide le bras, n'est-ce pas? Vous voulez enfin me faire Servir de

manche à votre couteau 1 vieux iimiistre! reprit Tortillard avec une

expression de mépris, de colère et d'horreur qui, pour la première fois di; la journée, rendit sérieuse sa figure de fuuinc, juseju'alors railleuse et elfrontéc. Ou me tuerait plutôl.... entendez-vous.... que de rae forcer à vous conduire chez votre femme.

— Tu refuses ?

Le fils de Bras-Bouge ne répondit rien.

Il s'approcha pieds nus, et sans être entendu, du Maître d'école, qui, assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau à la main ; |)uis, avec une adresse et une prestesse merveilleuses. Tortillard lui enleva celle arme et fut d'un bond à l'autre bout de la chambre.

— Mon couteau ! mon couteau ! s'écria le brigand en étendant les bras.

— Non, car vous seriez capable de demander demain matin à parler à votre femme et de vous jeter sur elle pour la tuer... puisque vous avez assez de la vie, comme vous dites, et que vous êtes assez poltron pour ne pas oser vous tuer vous-même...

— Il défend ma femme contre moi maintenant! s'écria le bandit, dimt la pensée commençait à s'obscurcir. C'est donc le démon que ce pclit monstre? Où suis-je? pourquoi la détend-il ?

— Pour le faire bisquer... dit Tortillard; et sa physionomie reprit son masque d'impudente raillerie.

— Ah ! c'est comme ça ! murmura le Maître d'école dans un complet égarement, et bien! je vais mettre le feu à la maison I... nous brûlerons tous !... luus !... j'aime mieux celte fournaise-là que l'autre... La chandelle?... la chandelle?...

— Ah ! ah ! ah ! s'écria Tortillard en éclatant de rire de nouveau; si on ne t'avait pas souillé la chandelle... à loi... et pour toujours... tu verrais que la nôtre esl éteinte depuis une heure...

El Tortillard de dire en chantonnant :

Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu...

Le Maître d'école poussa un sourd gémissement, étendit les bras et tomba de toute sa hauteur sur le carreau, la lace contre terre, frappé d'un coup de sang, et il resta sans mouvement.

— Connu, vieux ! dit Tortillard ; c'est une frime pour me faire venir auprès de toi et pour me ficher une ratapiole... (Juand tu auras assez fait la planche sur le carreau, lu te relèveras.

El le fils de Bras-Bouge, décidé à ne pas s'endormir, de crainte d'être surpris à tâtons par le iVlaître d'école, resta assis sur sa chaise, les yeux attentivement fixés sur le brigand, persuadé que celui-ci lui tendait un piège, et ne le croyant nullement en danger,

l'our s'occuper agréablement, Tortillard lira mystérieusement de sa poche une petite bourse de soie rouge, et compta lentement et avec des regards de convoitise et de jubilation dix-sept pièces d'or qu'elle contenait.

Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard :

On se souvient que madame d'IIarville allait être surprise par son mari lors du ûual rendez-vous qu'elle avait accordé au commaiidanî. Ilodolphe, en donnant une bourse à la jeune fennne, lui avait dit de mouler au cinquième étage chez les Morcl, sous le prétexte de leur apporter des secours. Madame d'IIarville gravissait rapidement l'escalier, tenant la bourse à la niaiu, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan, guigna Li bourse de l'aîil, fit semblant de tomber en passant auprès de la marquise, la heurta, el, dans le ( hoc, lui enleva suluilemenl la bourse. Madame d'IIarville, éperdue, entendant les pas de son mari, s'était hàlée d'arriver au cinquième, sans pouvoir se plaindre du vol audacieux du petit boiteux.

Après avoir compté et recompté son or, Tortillard, n'entendant plus aucun bruit dans la ferme, alla pieds nus, l'oreille au guet, abiilaiit sa lumière dans sa main, prendre (les empreintes de quatre portes qui ouvraient sur le corridor, prêt à dire, si on le surprenait hors de sa chambre, qu'il allait chercher du secours pour son père.

En rcnlrant. Tortillard trouva le Maiire d'école toujours étendu par terre... Un moineut inquiet, il prêla l'oreille, il eulendit le brigand respirer librement : il crut qu'il prolongeait indélinimeul sa ruse.

— Toujours du même, donc, vieux ! lui dit-il. i Un hasard avait sauvé le Maître d'école d'une congestion cérébrale

sans doute morlelle. Sa chute avait occasionné un salutaire et abondant saignement de nez.

Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fiévreuse, moitié sommeil, moitié délire; et il fil alors ce rêve étrange, ce rêve épouvantable !...

LES MYSTÈRES DE PARTS

CilÂPlïl'iE Vill.

Le rêve.

Tel csl le rèvc du Maîlie d'école.

Il revoit Rodolphe dans la maison de l'allée des Veuves.

Rien n'est changé dans le salon où le brigand a subi son horrible supplice.

Rodolphe est assis derrière la table où se trouvent les papieis du Maître d'écolo et le petit saint-esprit de lapis qu'il a donné à la Chouette.

La figure de Uodolphe est grave, triste.

A sa droite, le nègre David, impassible, silencieux, se tient debout; à sa gauche est le Chourineur; il regarde cette scène d'un air épouvanté.

Le Maître d'école n'est plus aveugle, mais il voit à travers un sang limpide qui remplit la cavité de ses orbites.

Tous les objets lui paraissent colorés d'une teinte rouge.

Ainsi que les oise.inx de proie planent immobiles dans les airs au-dessus de la victime qu'ils fascinent avant de la dévorer, une chouette monstrueuse, ayant pour tète le hideux visage de la hoignesse, plane audessus du Maître d école... Elle attache incessamment sur lui un œil rond, flamboyant, verdàtre.

Ce regard contii u pèse sur sa poitrine d'un poids iniuKiise.

De même qu'en s'babituant à l'obscui ité on linit par y di.'itinguer des objets d'abord imperceptibles, le Maître d'école s'aperçoit (|u'un immense lac de sang le sépare de la table où siège Rodolphe.

Ce juge inflexible prend peu à peu, ainsi que le Chourineur et le nègre, des proportions colossales... Ces trois fantômes atteignent en grandissant les frises du plafond, qui s'élèvent à mestne.

Le lac de sang est calme, uni comme un miroir rouge.

Le Maître d'école voit s'y refléter sa hideuse image.

Mais bientôt cette image s'elface sous le bouilloinieni' nt des Ilots qui s'en lien t.

De leur surface agitée s'élève comme l'exhalaison fétide d'un marécage, d'un brouillard livide de cette couleur violàtre particulière aux lèvres des trépassés.

Mais à mesure que ce brouillard monte, monte... les figures de Rodolphe, du Chourineur et du nègre continuent do grandir, de grandir d'une manière incommensurable, et dominent toujours cette vapeur sinistre.

Au milieu de cette vapeur, le Maître d'école voit apparaître des spectres pâles, des scènes meuririères dont il est l'acteur...

Dans ce fantastique mirage, il voit d'abord im petit vieillard à crâne chauve ; il porte une redingote brune et un garde-vue de soie verte ; il est occupé, dans une chambre délabrée, h compter et à ranger des [liles de pièces d'or, à la lueur dune lampe.

Au travers de la fenêtre, éclairée par une lune blafarde, qui blanchit la cime de quelques grands arbres agités par le vent, le Maître d'école se voit lui-même en dehors... collant à la vitre son horrible visage.

Il suit les moindres mouvements du petit vieillard avec des yeux flamboyants... puis il brise mi carreau, ouvre la croisée, saute d'un bond sur sa victime, et lui enfonce un long couteau entre les deux épaules.

L'action est si rapide, le coup si prompt, si sûr, que le cadavre du vieillard reste assis sur la chaise...

Le meurtrier veut retirer son couteau de ce corps mort.

il ne le peut pas...

Il redouble d'efforts...

Ils sont vains.

Il veut alors abandonner sou couteau...

Impossible.

La main de l'assassin lient au manche du poignard, comme la lame du noignanl tient au cadavre de l'assassiné.

Le meurtrier entend alors résonner des éperons et retentir des sabres îur les dalles d'une pièce voisine.

Pour s'échapper à tout prix, il veut emporter avec lui le corps chélit du vieillard, dont il ne peut détacher ni son couteau ni sa main...

Il ne peut y parvenir.

Ce frêle petit cadavre pèse comme une masse de plontb.

Malgré ses épaules d Hercule, malgré ses efforts désespérés, le Maître d'école ne peut même soulever ce poids énorme.

Le bruit do pas retentissants et de sabres traînants se rapproche de plus en plus...

La clef tourne dans la serrure. La porte s'ouvre...

La vision disparaît...

Et alors la chouette bat des ailes, en criant :

— C'est le vieux richard de la rue du Roule... Ton début d'assassin... d'assassin... d'assassin !...

Un moment obscurcie, la vapeur qui couvre le lac de sang redevient transparente, et laisse apercevoir un autie spectre...

Le jour commence à poindre, le biouillard est épais et sombre... Un homme, vêtu comme le sont les marchands de bestiaux, est étendu

mort sur la berge d'un grand clieniin. La terre foulée, le gazon arraché, prouvent que la victime a l'ait une résistance désespérée...

Cet homme a cinq blessures saignantes à la poitrine... Il est mort, et pouitant il siffle ses chiens, il appelle à son secours, en criant : — A m< M ! A moi I...

Mais il siffle, mais il appelle par ses cinq larges plaies dont les bords béants s'agitent comme des lèvres qui parlent...

Ces cinq appels, ces cinq siîllements simultanés, sortant de ce cadavre par la bouche de ses blessures, sont effrayants à entendre...

A ce moment, la chouette agile ses ailés, et parodie les gémissements ftmèbrcs de la victime en poussant cinq éclats de rire, mais d'un rire strident, farouche comme le i iie des fous, et elle s'écrie :

— Le marchand de boeufs de l'oissy... Assassin !... Assassin !... Assas-in !...

Des échos souterrains prolongés répètent d'abord très-haut les rires sinistres de la chouette, puis ils semblent aller se perdre dans les entrailles de la terre.

A ce bruit, deux grands chiens noirs comme l'ébène, aux yeux éliiicelanls comme des tisons et bjujours attachés sur le .Maître d'école, commencent à aboyer et à tourner... à tourner... à tourner autour de lui avec une rapidité verligieuse.

Ils le touchent presque, et leurs abois sout si lointains qu'ils paraissent apportés par le vent du matin.

l'eu à peu les spectres pâlissent, s'effacent comme des ombres, et disparaissent dans la vapeur livide qui monte toujours.

Une nouvelle exhalaison couvre la surface du lac de sang et s'y superpose.

C'est une sorte de brume verdàtre, transpari ute ; on dirait la coupe verticale d'un canal rempli d'eau.

D'abord on voit le lit du canal recouvert d'une vase épaisse composée d'innombrables reptiles ordinairement im|iercciilibles à l'œil, mais qui, grossis connue si on les voyait au micro.^cope, prennent des aspects monstrueux, des proportions énormes relativement à leur grosseur réelle.

Ce n'est plus do la bourbe, c'est une masse com])acte vivante, grouillante, un enchevêlremcnt inextricable qui fourmille et |iullule, si iiressé, si serré, qu'une sourde et imperceptible nndul.ilion soulève à peine le niveau de cette vase ou plutôt de ce banc d'animaux inqiurs.

Au-dessus coule leiitcnii'nt, lentement, une eau fangeuse, épaisse, morte, qui charrie dans son cours pesant des immondices incessammcul vomis par les égouts d'une grande ville, des débris de toutes sortes, des cadavres d'animaux...

Tout à coup, le Maître d'école entend le bruit d'un corps qui tombe lourdement à l'eau.

Dans son brusque reflux, cette eau lui jaillit au visage...

A travers une foule de bulles d'air qui remontent à la surface du canal, il y voit s'y engouffrer rapidement une femme (|ui se débat... qui se débat...

Et il se voit, lui et la Chouette, se sauver précipitamment des bords du canal Saint-Martin, en emportant une caisse enveloppée de toile noire.

Néanmoins, il assiste à tontes les phases de l'agonie de la victime que lui et la Chouette viennent de jeter dans le canal.

Après cette première immersion, il voit la ffuime remonter à fleur d'eau et agiter précipitanmient ses bras comme quelqu'un qui, ne sachant pas nager, essaye en vain de se sauver.

Pins il entend un grand cri.

Ce cri exirême, dé-cspéré, se termine par le bruit sourd, saccadé d'une inguigitation involontaire... et la femme redescend ime seconde fois au-dessous de l'eau.

La chouette, qui plane toujours immobile, parodie le râle convulsif de la noyée, comme elle a parodié les gémissements du marchand de bestiaux.

Au milieu d'éclats de rire funèbres, la chouette répète :

— Glou... gloii... glou...

Les échos souterrains redisent ces cris.

Submergée une seconde fois, la femme suffoque et fait, malgré elle, un violent mouvement d'aspiration; mais, au lieu d'air, c'est encore de l'eau qu'elle aspire...

Alors sa tète se renverse en arrière, son visage s'injecte et bleuit, son cou devient livide et gonflé, ses bras se roidissent, et, dans ime dernière convulsion, la noyée agonisante agite ses pieds, qui reposaient sur la vase.

Elle est alors entourée d'un nuage de bourbe noirâtre qui remonte avec elle à la surface de l'eau.

A peine la noyée exhale-t-elle son dernier souflle, qu'elle est déjà couverte d'une myriade de reptiles microscopiques, voracc et horrible vermine de la bourbe...

Le cadavre reste un moment à flot, oscille encore quelque peu, puis s'abîme lentement, horizontalement, les pieds plus bas que la tète, et commence à suivre entre deux eaux le courant du canal.

(Juclquefois le cadavre tourne sur lui-même, et son visage se trouve en face du Maître d'école; alors le spectre le regarde fixement de ses deux gros veux glauques, vitreux, op.iques... ses lèvres violettes s'agitent...

LES MYSTERES DE PARIS

Le Maître d'écolt^ est loin (Je la noyée, et pourtant die lui nmnmiie à l'oreille... gloii... gloii... ylou... eu accoinpagnanl ces mots bizarres du bruit singulier que l'ait un llacon submergé en se remplissant d'eau.

La chouette répète glou... glou... glou.. en agitant ses ailes, et s'écrie :

— La femme du canal Sainl-Martin !... Assassin !... Assassin !... Assassin !...

Les échos souterrains lui répondent... mais, au lieu de se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, ils dcvienneut de plus eu plus retentissants et semblent se rapprocher.

Le Maître d'école croit eutendre ces éclats de rire retentir d'un pôle à l'autre.

La vision de la noyée disparaît.

Le lac de sang, an delà duquel le Maître d'érolc voit toujours Rodolphe, devient d'un noir bronzé ; puis il rougit et se change bientôt en une fournaise liquide telle que du métal en fusion ; puis ce lac de feu s'élève, monte... monte... vers le ciel ainsi qu'une trombe immense.

Bientôt c'est un horizon incandescent comme du fer chauffé à blanc.

Cet horizon immense, infiui, éblouit et brûle à la fois les regards du Maître d'école; cloué à sa place, il no peut en détourner la vue.

Alors, sur ce fond de lave ardente, dont la réverbération le dévore, il voit linlemenl passer et repasser un à uu les spectres noirs et gigantesques de ses victimes.

— La lanterne magi(|ue du remords... du remords!. ..[du remords!... s écrie la chouette, en battant des ailes et en riant aux éclats.

Malgré les douleurs intolérables que lui cause cette contemplation incessante, le Maiire d'école a toujours les yeux attachés sur les spectres qui se meuvent dans la nappe euflanunée.

Il éprouve alors quelque chose d'épouvantable.

Passant par tous les degrés d'une torture sans nom, à force de regarder ce foyer lorréliant, il sent ses prunelles, qui ont remplacé le sang dont ses orbites étaient remplies, devenir chaudes, brûlantes, se fondre à cette fournaise, fumer, bouillonner, et enfin se calciner dans leurs cavités connue dans deux creusets de fer rouge.

l'ar une effroyable faculté, après avoir vu autant que senti les transformations successives de ses prunelles en cendres, il retombe dans les ténèbres de sa première cécité.

Mais voilà que tout à coup ses douleurs intolérables s'apaisent par enchantement.

Un souille aromatique d'une fraîcheur délicieuse a passé sur ses orbites brûlantes encore.

Ce souille est un suave mélange des senteurs printanières qu'exhalent les fleurs champêtres baignées d'une humide rosée.

Le Maître d'école entend autour de lui un bruissement léger coinine celui de la brise qui se joue dans le feuillage, eonune celui d'une source d'eau vive qui ruisselle et murmure sur son lit de cailloux et de mousse.

[tes milliers d'oiseaux gazouillent de temps à autre les plus mélodieuses liuitaiï-ies ; s'ils se taisent, des voix enfantines d'une angéliquc pureté chantent des paroles étranges, inconnues, des paroles" pour ainsi dire ailées, que le Maître d'école entend monter aux cieux avec uu léger fiémissement.

Un sentiment de bien-être moral, d'une mollesse, d'une langueur indéfinissables, s'empare peu à peu de lui.

Epanouissement de cœur, ravissement d'esprit, rayonnement d'àme dont aucune impression physique, si cuivrante qu'elle soit, ne saurait donner nue idée !

Le Maître d'école se sent doucement planer dans une sphère lumineuse, éthérée ; il lui semble qu'il s'élève à une distance incommensurable de l'humanité.

Après avoir goûté quelques moments cette félicité sans nom, il se retrouve dans le ténébreux abîme de ses pensées habituelles.

Il rêve toujours, mais il n'est plus que le brigand muselé qui blasphème et se damne dans des accès de fureur impuissante.

Une voix retentit, sonore, solennelle.

C'est la voix de Rodolphe!

Le Maître d'école frémit d'épouvante ; il a vaguement la conscience de rêver, mais l'elfroî que lui inspire Rodolphe est si formidable, qu'il fait, mais en vain, tous ses efforts pour échapper à cette nouvelle vision.

La voix parle... il écoule.

L'accent de Rodolphe n'est pas courroucé ; il est rempli de tristesse, de compassion.

— Pauvre misérable, dit-il au Maître d'école, l'heure du repentir n'a pas encore sonné pour vous. Dieu seul sait quand elle sonnera. La punition de vos crimes est incomplète encore. Vous avez souffert, vous n'avez pas expié; la destinée pomsuit son œuvre de haute justice. Vos complices sont devenus vos touiuieuteurs; une femme, uu enfant vous domptent, vous torturent...

En vous infligeant un châtiment terrible comme vos crimes, je vous l'avais dit... je vous l'avais dit ! rappelez-vous mes paroles ;

« îu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force... « Les plus vigoureux, les plus féroces tremblaient devant loi... tu treni- « bleras devant les plus faibles! »

Vous avez (luitté l'obscure retraite où vous pouviez vivre pour le repentir et pour l'expiatiou...

Vous avez eu |)eur du silence et delà solitude...

Tout à I heure vous avez un mornenl envié la vie paisible des laboureurs de cette ferme ; mais il était trop tard... trop lard !

Presque sans défense, vous vous rejetez au milieu d'une tourbe de scélérats et d'assassins, el vous avez craint dedenieuier plus longtemps auprès d'honnêtes gens chez lesquels on vous avait placé...

Vous avez voulu vous étouidir par de nouveaux forfaits... Vous avez jeté uu farouche défi à celui qui avait voulu vous mettre hors d'état de nuire à vos semblables, et ce criminel déli a été vain. Malgré votre audace, malgré votre scélératesse, malgré votre force, vous êtes enchaîné. La soif du crime vous dévore... vous ne pouvez la satisfaire... Tout à l'heure, dans un épouvantable et sanguinaire éréihisme, vous avez voulu tuer votre femme; elle est là, sous le même toit que vous; elle dort sans défense; vous avez uu couteau, sa chambre est à deux pas ; aucun obstacle ne vous empêche d'arriver jusqu'à elle ; rieu ne peut la soustraire à votre rage... rieu que votre impuissance !

Le rêve de tout à l'heure, celui que maintenant vous rêvez, vous pourraient être d'un grand enseignement, ils pourraient vous sauver... Les images mystérieuses de ce songe ont un sens profond...

Le lac de sang om vous sont apparues vos victimes... c'est le sang que vous avez versé. La lave ardente qui l'a remplacé... c'est le remords dévorant qui aurait dû vous consumer, afin qu'un jour Dieu, prenant en pitié vos longues tortmes, vous appelât à lui... et vous fît goûter les douceurs ineffables du pardon. Mais il n'eu sera point ainsi. Non! non! ces avertissements seront inutiles; loin de vous repentir, vous regretterez chaque jour, avec d'horribles blasphèmes, le temps où vous commettiez vos crimes... Hélas ! de cette lutte continuelle entre vos ardeurs sanguinaires et l'impossibilité de les satisfaire, entre vos habitudes d'oppression féroce et la nécessité de vous soumettre à des êtres aussi faibles que cruels, il résultera pour vous uu sort si affreux, si horrible!... Oh! pauvre misérable!

Kt la voix de Rodolphe s'altéra.

Et il se tut un moment, comme si l'émotion et l'effroi l'eussent empêché de continuer.

Le Maître d'école sentit ses cheveux se hérisser sur son front.

Quel était donc ce sort qui apitoyait même sou bourreau '/

— Le sort qui vous attend est si épouvantable, reprit Rodolphe, que Dieu, dans sa vengeance inexorable et toute-puissante, voudrait vous foire expier à vous seul les crimes de tous les hommes qu'il n'imaginerait pas un supplice plus effroyable. Malheur, malheur à vous! la fatalité veut que vous sachiez l'effroyable châtiment qui vous attend, et elle veut que vous ne fassiez rieu pour vous y soustraire.

Oue l'avenir vous soit connu!

Il sembla au Maître d'école que la vue lui était rendue.

Il ouviit les yeux... il vit...

Mais ce qu'il vit le frappa d'une telle épouvante, ([u'il jeta uu cri perçant, et s'éveilla en sursaut de ce rêve horrible.

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