CHAPITRE II
Le presbylère.
Les dernières lueurs du soleil s'éteignaient lentement derrière la masse inq;osante du château d'Ecouen el des bois qui l'environnaient; de tous colés s'étendaient à perle de vue des plaines immenses aux sillons bruns, durcis par la gelée... vaste solitude dont le hameau de Bouqueval semblait l'oasis.
Le ciel, d'une sérénité parfaite, se marbrait au couchant de longues traînées de pourpre, signe certain de vent et de froid ; ces tons, d'abord d'un rouge vif, devenaient violets à mesure que le crépuscule envahissait l'atmosphère.
Le croissant de la lune, fin, délié comme la moitié d'un anneau d'argent, commençait à briller doucement dans un milieu d"'azur el d'ondjre.
Le silence était absolu, l'heure solennelle.
Le curé s'arrêta un moment sur la colline, pour jouir de l'aspect de cette belle soirée.
Après quelques moments de recueillement, étendant sa main tremblante vers les profondeurs de l'horizon à demi voilé par la brune du soir, il dit à Fleur-de-Marie, qui marchait pensive à côté de lui :
— Voyez donc, mon enfant, celle immensité dont on n'aperçoit plus les bornes... on n'entend pas le nmindre bruit... il me semble que le silence et l'infini nous donnent presque une idée de l'élernité... Je vous dis cela, Marie, parce que vous êtes sensible aux beautés de la création. Souvent j'ai été touché de l'admiration religieuse qu'elles vous inspiraient, à vous... qui en avez été si longtemps déshéritée. N'êtes-vous pas frappée comme moi du calme imposant qui règne à celle heure'?
La Goualeuse ne répondit rien.
Etonné, le curé la regarda ; elle pleurait.
— (Ju'avez-vous donc, mon enfant?
— Mon père, je suis bien malheureuse I
— Malheureuse? vous... maintenant malheureuse?
— Je sais que je n'ai pas le droit de me plaindre de mon sort, après tout ce qu'on a fait pour moi... el pourtant...
— El pourtant?
— Ah ! mon père, pardonnez-moi ces chagrins; ils offensent peulêlre mes bienfaiteurs...
— Ecoulez, Marie, nous vous avons souvent demandé le motif de la tristesse dont vous êtes quelquefois accablée, et qui cause à votre seconde mère de vives inquiétudes... Vous avez évité de nous répondre ; nous avons respecté votre secret en nous afOigeant de ne pouvoir soulager vos peines.
— Hélas! mon père, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi. Ainsi que vous, tout: à l'heure, je me suis sentie émue à l'aspect de cette soirée calme el triste... mon cœur s'est brisé... et j'ai pleuré...
— Mais qu'avez-vous, Marie? Vous savez combien l'on vous aime... Voyons, avouez-moi tout. D'ailleurs, je puis vous dire cela; le jour approche où madame Georges el M. Hodoliihe vous présenteront aux ibnts du baptême, en prenant devant Dieu l'engagement de vous proléger toujours.
— M. Rodolphe? lui... qui m'a sauvée! s'écria Fleur-de-Blarie en joignant les mains; il daignerait me donner celle nouvelle preuve d'af-
(1) Grand juge.
fecliou ! Oh ! tenez, je ne vous cacherai rien, mon père, je crains trop d'être ingrate.
— liigrale! el comment?
— Polir me faire comprendre, il lawl (pie je vous parle des premiers jours où je suis venue à la ferme.
— Je vous écoule; nous causerons en marchant.
— Vous serez indulgent, n'est-ce pas, mon père? Ce que je vais vous dire est peul-être bien mal .
— Le Seigneur vous a prouvé qu'il était miséricordieux. Prenez courage.
— L(jrsque j'ai su, en arrivant ici, que je ne quitterais pas la ferme et madame Georges, dit Fleur-de-Marie après un moment de recueillement, j'ai cru faire un beau rêve. D'abord j'éprouvais comme un élourdissement de bonheur; à chaque instant, je songeais à .M. Rodolphe. Ilien souvent, toute seule et malgré moi, je levais les yeux au ciel comme pour l'y chercher tt le remercier. IJnlin... je m'en accuse, mon père... je pensais plus à lui ipi'à Dieu; car il avait (ail pour moi ce (pie Dieu seul aurait pu faire. J'étais heureuse... heureuse comme (iuel(|u'un qui a échappé pour toujours à un grand danger. Vous el madame Georges, vous étiez si bons pour moi, que je me croyais plus à plaindre qu'à blâmer.
Le curé regarda la Goualeuse avec surprise ; elle continua :
— Peu à peu, je me suis habituée à cette vie si douce : je n'avais plus peur, en me réveillant, de me retrouver chez l'ogresse; je me sentais, pour ainsi dire, dormir avec sécurité ; toute ma joie était d'aider madame Georges dans ses travaux, de m'appliquer aux leçons que vous me donniez, mon père... el aussi de profiler de vos exhortations. Sauf quelques moments de honte, quand je songeais au passé, je me croyais l'égale de tout le monde, parce que loul le monde était bon pour moi, lorsqu'un jour...
Ici les sanglots interrompirent Fleur-de-Marie.
— Voyons, calmez-vous, pauvre enlani, courage! et continuez. La Goualeuse, essuyant ses yeux, reprit :
— Vous vous souvenez, mon père, que, lors des fêtes de la Toussaint, madame Dubreuil, fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, est venue ici passer quelque temps avec sa lille.
— Sans doute, et je vous ai vue avec plaisir faire connaissance avec Clara Dubreuil ; elle est douée des meilleures qualités.
— C'esl un ange, mon père... un ange... Quand je sus qu'elle devait venir pendant quelques jours à la ferme, mon bonheur fut bien grand, je ne songeais qu'au moment où je verrais cette compagne si désirée. Enfin elle"^arriva. J'étais dans ma chambre; je devais la partager avec elle, je la parais de mon mieux ; on m'envoya chercher. J'entrai dans le salon, mon cœur battait ; madame Georges, me montrant celte jolie jeune personne, qui avait l'air aussi doux que modeste et bon, me dit : « Marie, voilà une amie pour vous. El j'espère que vous el ma fille serez bientôt comme deux sœurs, » ajouta madame Dubreuil. A peine sa mère avait-elle dit ces mots, que mademoiselle Clara accourut m'emhrasser... Alors, mon père, dit Fleur-de-Marie en pleurant, je ne sais ce qui se passa tout à coup en moi... mais quand je sentis le visage pur et frais de Clara s'appuyer sur ma joue flétrie... ma joue est devenue brûlante de honte... de remords... je me suis souvenue de ce que j'élais... Moi !... moi, recevoir les caresses d'une jeune personne si honnête !... Oh ! cela me semblait une tromperie... une hypocrisie indigne...
— Mais, mon enfant...
— Ah ! mon père, s'écria Fleur-de-Marie en interrompant le curé avec une exallalion douloureuse, lorsque M. Rodolphe m'a emmenée de la Cité, j'avais déjà vaguement la conscience de ma dégradaliiui... Mais croyez-vous que l'éducation, que les conseils, que les exemples que j'ai reçus de madame Georges et de vous, en éclairant tout à coup mon esprit, ne m'aient pas, hélas ! fait comprendre que j'avais été encore plus coupable que malheureuse?... Avant l'arrivée de mademoiselle Clara, lorsque ces pensées me tourmentaient, je m'étourdissais en tâchant de contenter madame Georges el vous, mon père... Si je rougissais du passé, c'était à mes propres yeux... Mais la vue de cette jeune personne de mon âge, si charmante, si vertueuse, m'a fait songer à la distance qui existerait à jamais entre elle et moi... Pour la première fois, j'ai senti qu'il est des flétrissures que rien n'efface... Depuis ce jour, celle pensée ne me quitte plus .. Malgré moi, je m'y appesantis sans cesse; depuis ce jour, enfin, je n'ai jilus un moment de repos.
La Goualeuse essuya ses yeux remplis de larmes. Après l'avoir regardée pendant quelques instants avec une tendre commisération, le curé reprit :
— Réfléchissez donc, mon enfant, que si madame Georges voulait vous voir l'amie de mademoiselle Dubreuil, c'esl quelle vous savait digne de cette liaison par votre bonne conduite. Les reproches que vous vous faites s'adressent presque à voirc seconde mère.
— Je le sais, mon père, j'avais tort, sans doute ; mais je ne pouvais surmonter ma honte et ma crainte... Ce n'est pas tout... il me faut du courage pour achever...
— Continuez, Marie ; jusqu'ici vos scrupules, ou plutôt vos remords, prouvent en faveur de votre cœur.
— Une l'ois Clara éiahlie à la ferme, je fus aussi triste que j'avais d'abord cru être heureuse en pensant au plaisir d'avoir une compagne de mon âge ; elle, au contraire, était toute joyeuse. Ou lui avait (ail un lit
LES MYSTÈRES DE PARIS
dans mA chambre. Lcprfimiersoir, avant de se coucher, elle m'embrassa et me dit qu'elle m'aimait déj!, qu'elle se sentait beaucoup d'attrait pour moi; elle me d, manda de l'appeler Clara, comme elle m'a|ipel!eiail Marie. Ensuite elle piia Dieu, en me disant qu'elle joindiaii mon nom à ses prières, si je voulais joindre son nom aux miennes. Je n'o ai pas lui refuser cela. Après avoir encore causé queli|ue lemps, elle s'endormit ; moi, je ne m'étais pas couchée ; je m'approchai d'elle; je regardais eu pleurant sa figure d'ange ; et puis, en pensant qu'elle dormait d.tns la même chambre que moi... que moi, qu'on avait trouvée chez l'ogresse avec des voleurs et des assassins... je tremblais comme si j'avais commis nue mauvaise action, j'avais de vagues frayeurs... Il me semblait <pie Dieu me punirait mi jour.. Je me couchai, j'eus des rêves aflVeux, je re\is les ligures sinistres que j'avais presque oubliées, le Chourineur, le Maître d'école, la Chouette, cette fcnnne borgne qui m'a\ait torturée étant petite. Ob! quelle nuit!... mon Dieu I qui lie nuit ! quels rêves ! dit la Goualeuse eu frémissant encore à ce souvenir.
— Pauvre Marie ! reprit le curé avec émotion ; que ne m'avez-vous fait plus tôt ces tristes confidences ! je vous aurais rassurée... Mais continuez.
— Je m'étais endormie bien tard ; mademoiselle Clara vint m'éveiller en m'embrassant. Pour vaincre ce qu'elle appelait ma froideur et me prouver son amitié, clic voulut me coulier un bi'( ret ; elle devait s'unir, lorsqu'elle aunùt dix-huit ans accomplis, au lils d'un lérmier df. Goussainville, qu'elle aimait tendrement; le mariage était depuis longtemps arrêté entre les deux familles. Ensuite, elle me raconta en peu de mots sa vie passée... vie simple, calme, heureuse : elle n'avait janniis quitté sa mère, elle ne la quiilerait jamais ; car sou liaucé devait partager l'exploitation de la ferme avec M. Duhreuil. « .Maintenant, Marie, me dit-elle, vous me connaissez couinie si vous étiez ma sueur; racontez-moi donc votre vie... » A ces mots, je crus mourir de honte... je rougis, je b:dbuliai. J'ignorais ce que madame Georges avait dit de moi ; je craignais de la démentir. Je répondis vaguement qu'orpheline et élevée par des personnes sévères, je n'avais pas été ties-liemeuse pendant mon enfance, et que mon bonheur d:itiiit de mon séjour auprès de madame Georges. Alors, Clara, bien plus par intérêt que par curiosité, me demanda où j'avais été élevée : était-ce à la ville, ou à la campagne? comment se nommait mon père ? Elle me demanda surtout si je me rappelais d'avoir vu ma mère. Chacune de ces questions m'embarrassait autant qu'elle me peinait ; car il me fallait y répoudre par des mensonges, et vous m'avez appris, mon père, combien il est mal de mentir... Mais Clara n'imagina pas que je pouvais la tromper. Attribuant 1 hésitation de mes réponses au chagrin que me caus;deut les trisles souvenirs de mou enfance, Clara me crut, me plaignit avec une bonté qui me navra. 0 mon père I vous ne sauiez jamais ce que j'ai soullert dans ce premier entretien I combien il me coûtait de ne pas dire une parole qui ne lut hypocrite et fmsse !...
— lufortmiée ! que la colère de Dieu s';\ppesantisse sur ceux qui, en vous jetant dans une abominable voie de perdition, vous forceront peutêlrede subir tonte votre vie les inexorables conséquences d'une première faute !
— Oh ! oui, ceux-là ont été bii'n méoh.int-;. mon père, reprit amèrement Fleur-de-Maiie, car niii honte est ineffaçable. Ce n'e^t pas tout ; à mesure que Clara me parlait du bonheur qui l'attendait, de son mariage, de sa douce vie de hunille, je ne pouvais ni'cmpèclier de comparer mon
y sort au sien ; car, malgré les bontés dont ou me comble, nmn sort sera tiiujours misérable ; vous et madame Gcoigrs, en me faisant cnmprendrc l;i vertu, vous m'avez fait aussi compr< )iih-e la profondeur de mon abjcciiou passée; rien ne pourra m'empêcher d'avoir été le rebut de ce (pi'il y :i de plus vil au monde. Hélas I puisque la connaissance du bien et du mal devait ra'être si funeste, que ne me laissait-on à mon malheureux sort !
— Oh! Marie! Marie!...
— N'est-ce pas, mon père... ce que je dis est bien mal ? Hélas ! voilà I ce que je n'osais vous avouer... Oui, quelquefois je suis assez ingrate ! pour méconnaître les bontés dont on me comble, pour me dire ; Si l'on I ne m'eût pas arrachée à l'infamie, eh bien ! la misère, les coups
m'eussent tuée bien vite ; au moins je serais morte dans l'ignorance d'une pureté que je regretterai toujours.
— Hélas! Marie, cela est faial ! une nature, même généreusement douée par le Créateur, n'eût-clle été plongée qu'un jour dans la fingc dont on vous a tirée, en garde un stigmate inelVaçahle... Telle est l'immutabilité de l:i justice divine !
— Vous le voyez bien, mon père, s'écria douloureusement Fleur-de- Marie, je dois desespérer jusqu'à la mort !
— Vous devez désespérer d'effacer de votre vie cette page désolante, dit le prêtre d'une voix triste et grave, mais vous devez espérer en la miséricorde infinie du Tout-Puissant. Ici-bas, pour vous, pauvre eulant, larmes, remords, expiation, mais un jour, là-haul, a;oula-t-il en élevant sa main vers le firmament, qui commençait à s'éloiler, là-haut, pardon, félicité éternelle!
— Pitié... pitié, mon Dieu !... je suis si jeune... et ma vie sera peutêtre encore si longue !... dit la Goualeuse d'mie voix déeliiranle, en tombant à genoux aux pieds du curé par un mouvement involo;ilaire.
^ I^e prêtre était debout au sonmiet de la colline, iv.n loin de laquelle s'élevait le presbytère ; sa soutane noire, sa figure vénérable, encadrée
de longs cheveux blancs et doucement éclairée par les dernières clartés du r répuscule, se d(>ssiuaient sur l'Iiorizoa, d'uni' transparence, d'une liiipidité profondes : or pale aucouchaut, saphir au zénith.
Le prêtre levait au ciel une de ses mains tremblantes, et abandonnait l'autre à Fleur-de-Marie, qui la couvrait de larmes.
Le capuchon de sa mante grise, à ce nionu'nt rabattu sur ses ép;iuleB, laissait voir le profil enchanteur de la jeune fdle, son charmant regard suppliant et baigné de larmes... son cou d'une blancheur éblouissiinte, on se voyait l'attache soyeuse de ses jolis cheveux blonds.
Cette scène simple et grande offrait un contraste, une coïncidence bizarre, avec l'ignoble sccne qui, presque au même instant, se passait dans les profondeurs du chemin creux entre le Maître d'école et la (Chouette.
Caché dans les ténèbres d'un noir ravin, assailli de lâches terreurs, un effroyable meurtrier portant la peine de ses forfaits, s'était aussi ago-^ nouille... mais devant sa conqilice, hirie railleuse, vengeresse, qui le tourmentait sans merci et le pouss:iit à de nouveaux crimes... sa complice... cause première des malheurs de Fhtir-de-Marie.
De Fleur-dc Maiij que torturait un remords incessant.
L'exagération de ^a dmlour neiait-elle pas concevable? Entourée depuis son enfance d'êtres dégradés, méchants, infâmes ; quittant sa prison pour l'antre de l'ogresse, autre prison horrible; n'ét;uit jamais sortie des cours de sa geôle ou des rues caverneuses de la Cité, celle malheureuse jeune lille n'avait-elle pas vécu jusqu'alors dans l'ignorance proibnde du beau et du bien, ;iussi étrangère aux setnimenls nobles et religieux qu'aux splendeurs magnifiques de la nature?
Et voilà que tout à coup elle abandonne son cloaque infect pour une retraite charmante et rusti(iue; sa vie immonde, pour partager une existence heureuse et paisible avec les êtres les plus vertueux, les plus tendres, les plus compatissants à ses infortunes...
i'aifin tout ce qu'il y a d'admirable dans la créature et dans la créa-
parce que son intel igence s'est développée, parce que ses nobles inslincts se sont éveillés... qu'ayant la conscience de sa dégradation première, elle ressent pour sa vie passée une douloureuse et incurable horreur, cl conqirend, hélas! ainsi qu'elle le dit, qu'il est des souillures qui ne s'effacent jamais...
— 0 malheur à nioi! disait la Goualeuse désespérée, ma vie tout entière, fùl-elle aussi longue, aussi pure que la vôtre, mou père, sera désormais flétrie par la conscience et par le souvenir du passé... Malheur à moi !
— Bonheur pour vous, au contraire, Marie, bonheur pour vous, à qui le Seigneur envoie ces remords pleins d'amertume, mais salutaires! Ils prouvent la religieuse suscrplihililé de votre àme! Tant d'autres, nmiiis noblement bien douées que vous, eussent, à voire place, vite oublié le passé pour ne songer qu'à jouir de la félicité présente! Une àjue délicate comme hi vôtre rencontre des souffrances là où le vulgaire ne ressent aucime douleur ! Mais chacune de ces soulfrances vous sera comptée là-hant. Croyez-moi, Dieu ne vous a laissé un moment dans la voie mauvaise que jjour vous réserver la gloiie du repentir et la récompense éternelle due à l'expiation ! Ne l'a-l-il pas dit lui-même : « Ceux-là (|ui font le bien sans combat, et qui vieiment à moi le sourire aux lèvres, ceux-là sont mes élus ; mais ceux-là qui, blessés dans la lutte, viennent à moi saignants et meurtris, ceux-là sont les élus d'entre mes élus I... » Courage donc, mon enfant!... soutien, appui, conseils, rien ne vous manquera... Je suis bien vieux, mais madame Gemges, mais M. hudolphe ont encore de longues années à vivre... M. hodolphe surtout... (pu vous témoigne tant d inlérêl... qui suit vos progrès avec une sollicitude si éclairée .. dites, Marie, dites, [lonrriez-vous jamais regretter de l'avoir rencontré?
La Goualeuseallait répondre lorsqu'elle fut interrompue par la paysanne dont nous avons parlé, qui, suivant la môme route ijuc la jeune fille et l'abbé, venait de les rejoindre. C'était une des servantes de la ferme.
— l';irdon, excuse, monsieur le curé, dit-elle au prêtre, mais madame Georges m'a dit d'apporler ce panier de fiuiis au presbytère, et qu'en même temps je ranu-neniis mademoiselle Marie, car il se fait tard ; m;iis j'ai pris Turc avec moi, dit la lille de ferme en caressant un énorme chien des Pyrénées, qui eût défié un ours au combat. Quoiqu'il n'v ;iil jamais de mauvaise rencontre dans le ii:iys, c'est toujours plus prudent.
— Vous avez raison, Claudine ; nous voici d'ailleurs arrivés ;iu presbytère; vous remercierez madame Georges pour moi.
Puis, s'adressant tout b;is à la Goualeuse, le curé lui dii d'un ton grave :
— Il fuit que je me rende demain à la conférence du diocèse ; m.iis je ser;ii de lelour sur les cinii heures. Si vou> le voulez, mon cnlanl, je vous attendrai an presbytère. Je vois, à l'éial de votre esprit, ipie vous avez besoin de vous entietcnir louguement encore avec moi.
— Je vous remercie, mon père, répondit Fleiu-de-Marie ; demain je viendrai, puisque vous voulez bien me le permettre.
— Mais nous voici arrivés à .la porte du jardin, dit le prêtre ; laissez ce panier là, Claudine, ma gouvernante le picudra. Retournez vite à la
LES MYSTÈRES DE PARTS
ferme avec Marie ; ciir la nuit est presque venue et le froid augmente. A demain, Mario, à n\u\ heures!
— A deniaiTi, mon père.
L'abbé rentra dans son jardin.
La Goualeuse el Claudine, suivies de Turc, reprirent le chemin de la métairie.
CnAPITRE IIL
La rencontre.
La nuit était venue, claire et froide.
Suivant les avis du Maître d'école, la Chouette avait gagné avec ce brigand un endroit du chemin creux plus éloigné du sentier et plus rapproché du carrefour où Barbillon atlcudail avec le (iacre.
Toitillard, posté en vedette, guettait le retour de Fleur-de Marie, qu'il devait attirer dans ce guet-aprns en la suppliant de venir à son aide pour secoiuir une pauvre vieille l'eninie.
Le lils de Bras-llouge avait fait (pielques pas en dehors du ravin pour aller à la découverte, lorsque, prêtant l'oreille, il entendit au loin la Goualeuse parler à la pavsaïuie qui l'accompagnait.
La Goualeuse n'étant plus seule, tout était manqué. Tortillard se hâta de redescendre dans le ravin et de courir avertir la Chouette.
— Il y a quelqu'un avec la jeune fille, dit-il d'une voix basse et essoufflée.
— Que h héqidlleur lui fauche le colas (I), à celte petite gueuse! s'écria la Chouette en fureur.
— Avec qui est-elle? demanda le Maître d'école.
— Sans doute avec la paysanne qui tout à Iheure a passé dans le sentier, suivie d'un gros chien, .l'ai reconnu la voix d'une femme, dit Tortillard, tenez... entendez-vous... entendez-vous le bruit de leurs sabots?...
En effet, dans le silence de la nuit, les semelles de bois résonnaient au loin sur la terre durcie par la gelée.
— Elles sont deux... Je peux me charger de la petite à la mante grise; mais l'autre! comment faire? Foiirline n'y voit pas... et Tortillard est trop faible pour amollir cette camarade que le diable étrangle! Comment faire? répéta la Chouette.
— Je ne suis pas fort; mais, si vous voulez, je me jetterai aux jambes de la paysanne qui a un chien, je m'y accrocherai des mains et des dents : je ne lâcherai pas, allez !... Pendant ce temps-là vous entraînerez bien la petite... vous, la Chouette.
— Et si elles crient, si elles regimbent, on les entendra de la ferme, reprit la borgnesse, et on aura le temps de venir à leur secours avant que nous ayons lojoint le (iacre de Barbillon, . .C'est pas déjà si commode à emporter une femme qui se débat!
— Et elles ont un gros chien avec elles ! dit Tortillard.
— Bah ! bah ! si ce n'était que ça, d'un coup de soulier je lui casserai la gargoine, à leur chien, dit la Chouette.
— Elles approchent, reprit Tortillard en prêtant de nouveau l'oreille au bruit des pas lointains, elles vont descendre dans le ravin.
— Mais parle donc, fourline, dit la Chouelle au Maître d'école; qu'est-ce que tu conseilles, gros tèlard?... Est-ce que tu deviens muet?
— Il n'y a rien à faire aujourd'hui, répondit le brigand.
— Et les mille francs du monsieur en deuil, s'éciia la Chouette, ils seront donc flambés? Plus souvent!... Ton couteau ! ton couteau ! fourline... Je tuerai la camarade pour qu'elle ne nous gène pas; quant à la petite, nous deux Tortillard et moi, nous viendrons bien à bout de la liàilldiiner.
— Mais l'bomme en deuil ne s'attend pas à ce que l'on tue quelqu'un...
— Eh bien! nous mettrons ce sang-là en exlrà sur son mémoire; lliudra bien qu'il nous paye, puisqu'il sera notre complice.
— Les voilà !... Elles descendent, dit Torliliard à voix basse.
— Ton couleau, mon homme! s'écria la Chouette aussi à voix basse.
— Oh! la Chouette... s'écria Tortillard avec effroi en étendant ses mains vers la borgnesse, c'est trop tort... la tuer... tHi ! non, non !
— Ton couteau! je te dis. . réiiéta tout bas la Chouette, sans faire attenlion aux sup|ilicatiiins de Toi lillard et en se déchaussant à la hâte. Je vas ôler mes souliers, ajoula-t-elle, pour les surprendre en inarcliant à p;is de loup derrière elies; il l'ait déjà sombic; mais je reconnaîtrai bien la petite à sa mante, et je refroidit ai (2) l'autre.
— Non ! dit le brigand, aujourd'hui c'est inutile ; il sera toujours temps demain.
— Tu as peur, frileux! dit la Chouetle avec un mépris farouche...
— Je n'ai pas peur, répondit le Maître d'école ; mais lu peux manquer ton coup et tout perdre.
Le chien qui accompagnait la paysanne, éventant sans doute les gens
(1) Que le bourreau lui coupe le cou.
(2) Je tuerai.
embusques dans le chemin eicux, s'arrêta court, aboya avec hirie, et ne répondit pas aux appels réitérés de Fleur-de-Marie.
— Enleuds-lu leur tliicn? les voilà. . vite, ton couteau... ou sinon!... s'écria la Chouette <run air menaçant.
— Viens donc me le piendie... de force! dit le Maitre d'école.
— C'est liui ! il e-t trop tard ! s'écria la Chouette après avoir écouté un moment avec aitenlion, les voilà passées... Tu me payeras ça! va, potence! ;ijoiita-l-elle furieuse, en montrant le poing à son complice, mille haucs de perdus par la faute !
— .Mille, deux mille, peut-être trois mille de gagnés, au contraire, repi il le M.iilre d'école d'un ton d'autorité. Ecoute-moi, l;i Chouette, ajoulal-il, et tu verras si j'ai eu tort de te refuser mon couteau... Tu vas retourner auprès de liarbillon. . vous vous en irez tous les deux avec sa voilure au rendez-vous où vous attenil le monsieur en deuil... vous lui direz qu'il n'y a rien à faire aujourd'hui, mais que demain ce sera enlevé...
— Et toi? murmura la Chouette toujours courroucée.
— Ecoute encore : la petite va seule tous les soirs reconduire le prêtre; c'est un hasard si aujourd'hui elle a rencontré quelqu'un ; il e^t probable que demain nous aurons meilleure chance : demain donc tu reviendras à cette heure, au carrefour, avec Barbillon et sa voiture.
— Mais toi? mais toi?
— Tortillard va me conduire à la ferme où demeure celte fille: il dira que nous sommes égarés, que je suis son père, un pauvre ouvrier mécanicien aveuglé par accident ; que nous allions à Louvres, chez un de nos parents ipii pouvait nous donner quelques secours, et que nous nous sommes perdus dans les champs en voulant couper au court. Nous demanderons à passer la nuit à la ferme, dans un coin de retable. Jamais ça ne se refuse. Ces paysans nous croiront et nous donneront à coucher. Torliliard examinera bien les portes, les fenêtres, les issues de la maison : il y a toujours de l'argent chez ces gens-là à l'approche des fermages. Moi qui ai eu des terres, ajouta-t-il avec amertume, je sais ça. ÎN'ous sommes dans la première quinzaine de janvier... c'est le bon moment, c'est le temps où on paye les termes échus... La ferme est située, ditesvous, dans un endroit désert; une l'ois que nous en connaîtrons les entrées et les sorties, on pourra y revenir avec les amis : c'est une affaire à mitonner...
— Tiiujours têtard, et quelle sorbonne ! dit la Chouette en se radoucissant ; continue, fourline.
— flemain matin, au lieu de quitter la ferme, je me plaindrai d'une douleur qui m'empêchera de marcher. Si on ne me croit pas, je moulrerai la plaie que j'ai gardée depuis que j'ai brisé ma manille (1), et dont je souffre toujours. Je dirai que c'est nue biùlure que je me suis faite avec une barre de fer rouge dans mon état de mécanicien ; on me croira. Ainsi je resterai à la ferme une partie de la journée, pour que Torliliard ait encore le temps de tout bien examiner. (Juand le soir arrivera, au moment où la peliie sortira, comme d'habitude, avec le prêtre, je dirai que je suis mieux, et que je me trouve en éiai de partir. Moi et Toriill.ird nous suivrons la jeune fille de loin, nous reviendrons l'attendre ici en dehors du ravin. Nous connaissant déjà, elle n'aura pas de déliance en nous revoyant; nous l'aborderons... nous deux Tortillard... el une fois qu'elle sera à portée de mon bras, j'en réponds ; elle est ontlanquée, et les mille francs sont à nous. Ce n'est pas tout... dans deux ou trois jours nous pourrons donner Vaffnirc de la ferme au Barbillon ou à d'autres, et partager ensuite avec eux s'il y a quelque chose, puisque c'est nous qui aurons nourri le poupart (i).
— Tiens, ,« ni« miretles (ô), t'as pas ton pareil, dit la Chouette en embrassant le Maitre d'école. Mais si par hasard la petite ne reconduit pas le prêtre demain soir?
— Nous recommencerons après-demain, c'est un de ces morceaux ipil se mangent froids et lentement; d'ailleurs ça fera des frais qui augmenteront le mémoire du uioii>ieur en deui! ; et puis, une fois dans la ferme, je saurai bien juger, d'après ce quej'eutendraidire, si nous avons chance d'enlever la petite par le moyeu que nous tentons ; sinon nous en chercherons un autre.
— Ça va, mon homme! Il est fameux, ton plan ! Dis donc, fourline, quand lu seras tout à fiil infirme, faudra te faire. '/linr/ic consultai, tu gagneras autant d'argent qu'un rot de prison (■}). Allons, embrasse ta Chouette, et dépêche-toi... ces paysans, ça se couche comme Icspoides. Je me sauve retrouver Barbillon ; demain à quatre heures nous serons à la croix du carrefour avec lui et sa roulante, à moins que d'ici là on ne l'arrête pour avoir escarpé le mari de la laitière... de la rue de la Vicillellraperie. Mais, si ça n'est pas lui, ça sera un autre, puisque le faux liacrc appartient au monsieur en deuil, qui s'en est déjà servi. Un quart d'heure après notre arrivée au carrefour, je serai ici à l'attendre.
— C'est dit... .\ demain, la Chouette.
— lit moi, qui oubliais de donner de la cire à Tortillard, s'il y a quelque empreiulc à prendre à l.i ferme! Tiens, sauras-tu bien t'en servir, lili? dil la borgnesse en detinaiit un morceau de cire à Tortillard.
— Oui, oui, allez ; papa m'a mouiré. J^ai pris pour lui l'empreinte de
(1) Annenu qui lient à la chaîne île- forç.ils.
(2) Indiqué, prcpu'é le vol.
(51 Sans veux.
(4) Qu'un avocat.
LES MYSTÈRES DE PARIS
la serrure d'une petite cassette de fer que mon maître le charlatan garde daus son cabinet noir.
— A la bonne heure; et ponr qu'elle ne colle pas, n'oublie pas de mouiller ta cire après l'avoir bien échauffée daus ta main.
— Connu, connu! répondit Tortillard. Mais, vous voyez, je fais tout ce que vous me dites, et ça... parce que vous ni';iimez un petit peu? n'est-ce pas, la Chouette?
— Si je l'aime!... Je t'aime comme si je t'avais eu de feu le grand Napoléon!!! dit la Chouctle en embrassant Tortillard, (|ui fut immodérément flatté de cette comparaison impériale. A demain, fourline.
— A demain, reprit le Maître d'école.
La Chouette alla rejoindre le fiacre.
Le Maitre d'école et Tortillard sortirent du chemin creux, et se dirigèrent du côté de la ferme; la lumière qui brillait à travers les fenêtres leur servait de guide.
Etrange fatalité qui rapprochait ainsi Anselme Duresnel de sa femme, qu'il n'avait pas vue depuis sa condamnation aux travaux forcés.
CnAI'ITRE IV.
La veillée.
Est-il quelque chose de plus réjouissant à voir que la cuisine d'une 1 grande métairie à l'heure du repas du soir, daus l'hiver surtout? Est-il quelque chose qui rappelle davantage le calme et le bien-être de la vie rustique ? '
On aurait pu trouver une preuve de ce que nous avançons dans l'aspect de la cuisine de la ferme de Bouqueval.
Son immense cheminée, haute de six pieds, large de huit, ressemblait a une grande baie de pierre ouverte sur une fournaise; dans l'àirc noir flamboyait un véritable bûcher de hêtre et de chêne. Ce brasier énorme envoyait autant de clarté que de chaleur dans toutes les parties de la cuisine, et rendait inutile la lumière d'une lampe suspendue à la maîtresse poutre qui traversait le plafond.
De grandes marmites et des casseroles de cuivre rouge rangées sur des tablettes étincelaient de propreté; une antique fontaine du même métal brillait comme un miroir ardent non loin d'une huche de noyer, soigneusement cirée, d'où s'exhalait une appétissante odeur de pain tout chaud.^ Une table longue, massive, recouverte d'une nappe de grosse toile d'une extrême propreté, occupait le milieu de la salle ; la place de chaque convive était marquée par une de ces assiettes de faïence, brunes au dehors blanches au dedans, et par un couvert de fer luisant comme de l'argent.
Au milieu de la table, une grande soupière remplie de potage aux légumes fumait comme un cr.iièn; et couvrait de sa vapeur savoureuse un plat formidable de choucroute au jambon et un autre plat non moins formidable de ragoût de inouton aux pommes de terre ; enfin un quaitier de veau rôti, flanqué de deux salades d'hiver accostées de deux corbeilles de pommes et de deux fromages, complétait l'abondante symétrie de ce repas. Trois ou quatre cruches de cidre pétillant, autant de miches de pain bis, grandes comme des meides de moulin, étaient à la discrétion des laboureurs.
Un vieux chien de berger, griffon noir, presque édenté, doyen éméiite lie la gent canine de la métairie, devait à son grand âge et à ses anciens services la permission de rester an coin du feu. Usant modestement et Jiscretement de ce privilège, le museau allongé sur ses deux pattes de levant, il suivait d'un œil attentif les dilférentes évolutions culinaires qui irécedaient le souper. ^
Ce chien vénérable répondait au nom quelque peu bucolique de Ly-
Peut-être Vordinaire des gens de cette ferme, quoique fort simple ;emblera-t-il un peu somptueux; mais m.idame Georges (en cela fidèle lUX vues de Rodolphe) améliorait autant que possible le sort de ses ser- • iteurs, exclusivement choisis parmi les gens les plus honnêtes et les plus aborieiix du pays. On les payait largement, on rendait leur sort trèsleureux, tres-enviable : aussi, entrer comme métayer à la ferme de Boujueyal était le but de tous les bons laboureurs de la contrée : innocente iinbition qui entretenait parmi eux une émulation d'autant plus louable |u elle tournait au profit des maîtres qu'ils servaient; car on ne pouvait « présenter pour obtenir une des places vacantes à la métairie qu'avec ' appui des plus excellents antécédents.
Rodolphe- créait ainsi sur une très-petite échelle une sorte de fermH iioilele, non-seulement destinée à l'amélioration des bestiaux et des proedes aratoires, mais surtout à l'auiélimation des hommes, et il atteinaît ce but en intéressant les hommes à être probes, actifs, intelligents
Apres avoir terminé les apprêts du souper, et posé sur la table un broc e vin vieux destine à accompagner le dessert, la cuisinière de la terme ua sonner la cloche.
A ce joyeux appel, laboureurs, valets de ferme, laitières, filles de ■ibse-cour, au nombre de douze ou quinze, entrèrent gaie nt d;ins la
cuisine. Les hommes avaient l'air mâle et ouver» : les femmes étaient avenantes et robustes, les jeunes filles alertes et gaies ; toutes ces physionomies placides respiraient la bonne humeur, la quiétude et le contentement de soi ; ils s'apprêtaient avec une sensualité naïve à faire honneur a ce repas bien gagné par les rudes labeurs de la journée.
Le haut de la table lut occupé par un vieux laboureur ;i cheveux blancs, au visage loyal, au regard franc et hardi, à la bouche un peu moqueuse ; véritable type du paysan de bon sens, de ces esprits fermes et droits, nets et lucides, rustiques et malins, qui sentent leur vieux Gaulois d une licue.
Le père Châtelain (ainsi se nommait ce Nestor), n'ayant pas quitté la ernie depuis son enfance, était alors employé comme maître laboureur Lorsque Rodoljdie acheta la métairie, le vieux serviteur lui fut justement recommande; il le garda et l'investit, sous les ordres de madame Georges, d'une sorte de surintendance des travaux de culture. I e père Châtelain exerçait sur ce personnel de la ferme une haute influence due à son âge, à son savoir, à son expérience.
Tous les paysans se placèrent.
Après avoirdit le liencdicile à haute voix, le père Châtelain, suivant un vieil et saint usage, traça une croix sur un des pains avec la pointe de son couteau, et en coupa un morceau représentant la part de la Virrge ou la part du pauvre; il versa ensuite un verre de vin sous la même invocation, cl plaça le tout sur une assiette qui fut pieusement placée au milieu de la table.
A ce moment les chiens de garde aboyèrent avec (orce ; le vieux Lvs;indre leur répondit par un grognement sourd, reiroussa sa lèvre et laissa voir deux ou trois crocs encore respectables.
— Il y a quelqu'un le long des murs de la cour, dit le père Châtelain. A peine avait-il dit ces paroles, que la cloche de la grande porte tinta.
— Qui peut venir si tard? dit le vieux laboureur, tout le monde est rentré... Va toujours voir, Jean-René.
Jean-René, jeune garçon de ferme, remit avec regret dans son assiette une énorme cuillerée de soupe brûlante sur laquelle il souillait d'une force a desespérer Eole, et sortit de la cuisine.
— Voilà depuis bien longtemps la premieie lois que madame Gior"es el mademoiselle Marie ne viennent pas s'asseoir au coin du feu pour assister .i notre souper, dit le père Châtelain ; j'ai une rude faim, mais je mangerai de moins bon appétit.
— Madame Georges est montée dans la chambre de mademoiselle Mirio, car, en revenant de reconduire M. le curé, mademoiselle s'est troi'ivee un peu soulfrante et s'est couchée, répondit Claudine, la robuste tille qui avait ramené la Goualeuse du presbytère, et ainsi renversé sans le savoir les sinistres desseins de la Chouelle.
— Notre bonne mademoiselle .Varie est seulement indisposée... mais elle n'est pas malade, n'est-ce pas? demanda le vieux laboureur avec inquiétude.
— Non, non. Dieu merci ! père Châtelain ; madame Georges a dit que ça ne serait rien, reprit Claudine ; sans cela elle auiait envoyé cheÈcher a Pans M. David, ce médecin nègre... qui a déj;i soigné mademoi^^i-lle Marie lorsqu'elle a été malade. C'est égal, c'est tout de même bien étonnant, un médecin noir! Si c'était pour moi, je n'iiurais pas du tout de confiance. Un médecin blanc, à la bonne heure... c est chrétien.
— Est-ce que M. David n'a pas guéri mademoiselle Marie, qui élait languissante dans les premiers temps?
— Si, père Châtelain.
— Eh bien ?
— C'est égal, un médecin noir, ça a comme quehiue chose d'effrayant.
— Est-ce qu'il n'a pas remis sur pied la \ ieille Aiiique, qui, à la suite d'une plaie aux jambes, ne pouvait tant seulement bouger de son lit depuis trois ans?
— Si, si, père Châtelain.
— Eh bien! ma fille?
— Oui, père Châtelain; mais un médecin noir... pensez donc... tout noir, tout noir...
— Ecoule, ma fille : de quelle couleur est ta génisse .Musette?
— Blanche, père Châtelain, blanche comm-^ un cvgne, el fameuse laitière ; on peut dire cela sans l'exposer à rougir.
— Et ta génisse Ro.setle ?
— Noire comme un corbeau, père Châtelain ; fameuse laitière aussi, faut être juste pour tout le monde.
— Et le lait de cette génisse noire, de quelle couleur est-il?
— Mais... blanc, père Châtelain... c'est lout simple, blanc comme neige.
— Aussi blanc el aussi bon que celui de Musette?
— Mais oui, père Châtelain.
— Quoique Rosette soit noire?
— Quoique Rosette soit noire... Qu'est-ce que ça fait au lait que la vache soit noire, rousse ou blanche?
— Ça ne fait rien?
— Rien de rien, père Châtelain.
— Eh bien ! alors, ma (ille, pourquoi ne veux-tu pas qu'un médecin noir soit aussi bon qu'un médecin blanc?
,,,.~ D-'.'i'P--- pi're Châtelain, c'était par rapport à la pean, dit la jeune lille après un moiiieni île cogitation profonde. Mais au fait, puisque Ro-
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scue la noire a d'aussi bon lait que Muselle la blaiielie, la peau n'y fail
Ces réflexions physioniionioiiiques de Claudine sur la dilVéïencu des i aces lilaiiilies cl noires'furenl inlerroinpiies par le ri'lour de Jean-Ut.ne, qui sciutll.iil dans ses doigls avec autant de vigueur (pi il avait souille sur
sa soupe. . , ., , . . c
— Oh ' quel froid ! (piel froid il fait telle nuit !... il yele a pierre leudre, dil-il en entrant ; vaut mieux être dedans que deliois par un temps
pareil. 'Iiid froid ! , , i ■
Uelée commencée par un vent d est sera rude cl longue ; tu dois
savoir ça , garçon.
Mais qui a sonné? demanda le doyen des laljourcurs.
— Un pauvre aveugle et un enfant qui le <()nduit, père Chàlel.iiii.