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CHAPITRE XII

Consolation!.

Ab 1 madame ! quelle honte pour moi ! quel chagrin pour vous ! dit Fleur-de-Marie à sa mère adoptive, lorsqu'elle se retrouva seule avec elle dans le petit salon de la ferme de Bouqueval. Vous êtes sans doute pour toujours fâchée avec madame Dubreuil, el cela à cause de moi. Oh ! mes presseniimenis!... Dieu m'a punie d'avoir ainsi trompé cette

dame et sa fille je suis un sujet de discorde entre vous el votre

amie...

— Mon amie... est une excellente femme, ma chère enfant, mais une pauvre tête faible... Du reste, comme elle a très-bon cœuj-, demain elle regrettera, j'en suis sûre, sou fol emportenienl d'aujourd'hui...

— Hélas' iiiadnmc, ne i-rove? p.i< (|iie ji> veuille la justifier en vous

IRS MYSTÈRES DE PARIS

accusant, mon Dieu I... Mais votre bonté pour moi vous a peut-être aveuglée... Mettez-vous à la place de madame Uubreuil... Apprendre que la compagne de sa lille chérie... était... ce que j'étais... dites'! peuti on blâmer sou indignation niatcriielle ?

Madame Georges ne trouva malheureusement rien à répondre à cette question de Fleur-de-Marie, qui reprit avec exaltation :

— Cette scène flétrissante que j'ai subie aux yeux de tous, demain tout le pays le saura ! Ce n'es.t pas pour moi que je crains ; mais qui sait maintenant si la réputation de Clara... ne sera pas à tout jamais entachée... parce qu'elle m'a appelée son amie, sa sœur ! J'aurais dû suivre mon premier mouvement... résister au penchant qui m'attirait vers mademoiselle Dubreud... et, au risque de lui inspirer do l'aversion, me soustraire à l'amitié qu'elle m'orirait... Mais j'ai oublié la distance qui me séparait d'elle... Aussi, vous le voyez, j'en suis punie, oli ! cruellement punie... car j'aurai peut-être causé un tort irréparable à cette jeune personne, si vei tueuse et si bonne...

— Mon enfant, dit madame Georges après quelques moments de réflexion, vous avez tort de vous taire de si douloureux reproches : votre passé est coupable... oui, très-coupable... Mais n'est-ce rien que d'avoir, par votre repentir, méi ité la protection de notre vénérable curé ? N'estce pas sous ses auspices, sous les miens, que vous avez été présentée à madame Dubrcuil? vos seules qualités ne lui ont-elles pas inspiré l'attachement qu'elle vous avait librement voué?... N'est-ce pas elle qui vous a demandé d'appeler Clara votre saur? Et puis enlin, ainsi que je lui ai dit tout à l'heure, car je ne voulais ni ne devais rien lui cacher, pouvais-je, certaine que j'étais de votre repentir, ébruiter le passé, et rendre ainsi votre réhabiliialiou plus pénible... impossible, peut-être, en vous désespérant, en vous livrant au mépris de gens qui, aussi malheureux, aussi abandonnés que vous l'avez été, n'auraient peut-être pas, comme vous, conservé le secret instinct de l'honneur et delà vertu? La révélation de cette femme est fâcheuse, funeste ; mais devais-je, en la prévenant, sacrifier votre repos futur à une éventualité presque improbable''

— Ah ! madame, ce qui prouve que ma position est à jamais fausse et misérable, c'est que, par affection pour moi, vous avez eu raison de cacher le passé, et que la mère de Clara a aussi raison de me mépriser au nom de ce passé; de me mépriser... comme tout le monde me méprisera désormais, car la scène de la ferme d'Arnouville va se répandre, tout va se savoir... Oh ! je mourrai de honte... je ne pourrai plus supporter les regards de personne !

— Pas même les miens? Pauvre enfant! dit madame Georges en fondant en larmes et en ouvrant ses bras à Fleur-de-Marie, tu ne trouveras pourtant jamais dans mon cœur que la tendresse, que le dévouement d'une mère... Courage donc, Marie ! ayez la conscience de votie repentir. Vous êtes ici enlourée d'amis, eh bien ! cette maison sera le monde pour vous... iNous irons au-devant de la révélation que vous craignez : notre bon abbé assemblera les gens do la ferme, qui vous aiment déjà tant; il leur dira la vérité sur le passé... Croyez-moi, mon enfant, sa liarole a une telle autorité, que cette révélation vous rendra plus intéressante encore.

— Je vous crois, madame, et je me résignerai; hier, dans notre entretien, M. le curé m'avait annoncé de douloureuses expiations : elles conunenceni, je ne dois pas m'étonner. H m'a dit encore que mes souffrances me seraient un jour comptées... Je l'espère... Soutenue dans ces épreuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.

— Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses conseils ne vous auront été plus salutaires... Voici déjà quatre heures et demie: disposez-vous à aller au presbytère, mon enlant... Je vais écrire à M. Modolphe pour lui apprendre ce qui est arrivé à la ferme d'Arnouville... Un exprès lui portera ma lettre... puis j'irai vous rejoindre chez noire bon abbé... car il est urgent que nous causions tuus trois.

Peu d'instants après, la Goual: use sortait de la ferme alin de se rendre au presbytère par le chemin creux où la veille le Maître d'école et Tortillard élaiehl convenus de se retrouver.

cuArirnE xiu.

Ri-'ncxion.

Ainsi qu'on a pu le voir par ses entretiens avec madame Georges et avec le curé de Bouqueval, Fleur-dc-Marie avait si noblement profité des conseils de ses bienfaiteurs, s'était tellement assimilé leurs principes, qu'elle se désespérait de plus en plus en songeant à son abjection : passée.

Malheureusement encore son esprit s'était développé à mesure que ses , excellents instincts grandissaient au milieu de l'atmosphère d'honneur et de pureté où elle vivait.

D'une intelligence moins élevée, d'une sensibilité moins exquise, d'une î imagination moins vive, Fleur-dc-Marie se serait facilement consolée, i

Elle s'était rcpeiilie, nu vénérable prêtre l'avait pardonnéc, clic aurait oublié les lioi reurs de la Cité au milieu dis douceurs de la vie rustique qu'elle partageait avec madame Georges; elle se fût enfin liviéc sans crainte à l'amitié que lui témoignait mademoiselle Dubreuil, et cela, non par insouciance des fautes qu'elle avait conmiises, mais par confiance aveugle dans la parole de ceux dont elle reconnaissait l'excellefice.

Ils lui disaient : — Maintenant votre bonne conduite vous rend l'égale des honnêtes gens ; elle n'aurait vu aucune différence entre elle et les honnêtes gens.

La scène douloureuse de la ferme d'Arnouville l'eût péniblement affectée, mais elle n'aurait pas, pour ainsi dire, prévu, devancé cette scène, en versant des larmes ameres, en éprouvant de vagues remords à la vue de Clara doimant, innocente et pure, dans la même chambre que l'ancienne pensionnaire de l'ogresse.

Pauvre fille !... ne s'était-elle pas bien souvent adressé elle-même, danci le silence de ses longues insonmies, des récriminations bien plus poignantes que celles dont les habitants de la ferme l'avaient accablée ?

Ce qui tuait lentement FIcur-de-Marie, c'était l'analyse, c'était l'examen incessant de ce qu'elle se reprochait ; c'était surtout la comparaison constante de l'avenir que l'inexorable passé lui imposait, et de l'avenir qu'elle eût rêvé sans cela.

L'esprit d'analyse, d'examen et de comparaison est presque toujours inhéient à la supériorité de l'intelligence. Chez les âmes altières et orgueilleuses, cet esprit amène le doute et la révolte contre les autres.

Chez les âmes timides et délicates, cet esprit amène le doute et la révolte contre soi.

On condamne les premiers, ils s'absolvent.

On absout les seconds, ils se condamnent.

Le curé de liouqucval, malgré sa sainteté, madame Georges, malgré ses vertus, ou plutôt tous deux à cause de leurs vertus et de leur saintclé, ne pouvaient iujaginer ce que souffrait la Goualeusc depuis que son âme, dégagée de ses souillures, pouvait contempler toute la profondeur de l'abime où on l'avait plongée.

Ils ne savaient pas que les affreux souvenirs de la Goualeuse avaient presque la puissance, la force de la réalité ; ils ne savaient pas que cette jeune (ille, d'une sensibilité exquise, d'une imagination rêveuse et poétique, d'une finesse d'impression douloureuse à force de suscepiibililé ; ils ne savaient pas que cette jeune fille ne passait pas un jour sans se rappeler, mais aussi sans ressentir, avec une souffrance mêlée de dégoût et d'épouvante, les honteuses misères de son existence d'autrefois.

Qu'on se figure une enliint de seize ans, candide et pure, ayant la conscience de sa candeur et de sa pureté, jetée par quelque pouvoir infernal dans l'iufàmc laverne de l'ogresse et invinciblement soumise au pouvoir de celte mégère !... Telle était pour Fleur-de-Marie la réaction du passé sur le présent.

Ferons-nous ainsi comprendre l'espèce de ressentiment rétrospectif, ou plutôt le contre-ciMip moral dont la Goualeuse soutirait si cruellement, qu'elle regrettait, plus souvent qu'elle n'avait osé l'avouer à l'abbé, de n'être pas morte étoullée dans la fange ?

Pour peu qu'on réfiéchisse et qu'on ait d'expérience de la vie, on ne prendra pas ce que nous allons dire pour un paradoxe :

Ce qui rendait Fleur-de-Marie digne d'intérêt et de pitié, c'est que non-seulement elle n'avait jamais aimé, mais que ses sens étaient toujours restés endormis et glacés. Si bien souvent, chez des femmes peutêtre moins délicatement douées que Fleur-de-Marie, de chastes répulsions succèdent longtemps au mariage, s'étonnera-t-on (pie celte infortunée, enivrée par l'ogresse, et jetée à seize ans au milieu de la horde de bètes sauvages ou féroces qui infestaient la Ciié, n'ait éprouvé qu'horreur et effroi, et soit sortie moralement pure de ce cloaque ?..

Les naïves confidences de Clara Dubreuil au sujet de son candide amour pour le jeune fermier qu'elle devait épouser avaient navré Fleurde->larie ; elle aussi sentait qu'elle aurait aimé vaillamment, qu'elle aurait éprouvé l'amour dans tout ce qu'il avait de dévoué, de noble, de pur et de grand ; et pourtant il ne lui était plus permis d'inspirer ou d'éprouver ce sentiment; car si elle aimait... elle choisirait en raison de l'élévation de son àine... et plus ce choix serait digne d'elle, plus elle devait s'eti croire indigne.

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