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CHAPITRE XIV

Le chemin creux.

Le soleil se cbuchait à l'horizon ; la plaine était déserte, silencieuse.

Fleur-de-Marie approchait de l'entrée du chemin creux qu'il lui fallait Ir.iverser pour se rendre au presbytère, lorsqu'elle vit sortir de la ravine un petit garçon boiteux, vêtu d'une blouse gi ise et d'une casquette bleue; il semblait éploré, et, du plus loin qu'il aperçut la Goualeuse, il accourut près d'elle.

— Oh ! ma bonne dame, ayez pitié de moi, s'il vous plaît! s'écria-l-il en joignant les mains d'un air suppliant.

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Que voulez-vous ? Qu'avez-vous, mon enfant? lui demanda la Goualeuse avec intérêt.

— Uélas, ma bonne dame, ma pauvre grand'nière, qui est bien vieille, bien vieille, est tombée là-bas, en descendant le ravin ; elle s'est fait beaucoup de mal... j'ai peur qu'elle se soit cassé la jambe... .le suis trop faible pour l'aider à se relever... Mou Dieu, conmtent faire, si Vous ne venez pas à mon secours? Pauvre grand'mére ! elle va mourir pent-êlre !

La Goualeuse. loucliée de la douleur du petit boiteux, s'écria :

— Je ne suis pas très-forte non plus, mon enfant, mais je pourrai jieul-ètre vous aidtr à secourir votre grand'mére... Allons vile près d'elle... Je demeure à cette ferme là-bas... si la pauvre vieille ne peut s'y transporter avec nous, je l'enverrai cbercher.

— Oh ! ma bonne tianie, le bon Dieu vous bénira, bien sûr... C'est par ici... à deux pas, dans le chemin creux, comme je vous le disais; c'est en descendant la berge qu'elle a tombé.

— Vous n'êtes donc pas du pays? demanda la Goualeuse en suivant Tortillard, que l'on a sans doute déjà reconnu.

— Non, ma bonne dame, nous venons d Ecouen.

— Et où alliez-vous ?

— Chez un bon curé qui demeure sur la colline là-bas... dit le fils de Bras-Roiige, pour aiignieruer la confiance de Fleur-de-Marie.

— Chez M. l'abbé l.aporte, peut-être ?

— Oui. ma bonne dame, chez M. l'abbé Laporte, ma pauvre grand'mére le connaît beaucoup, beaucoup...

— J'allais juslement chez lui ; quelle rencontre ! dit Fleur-de-Marie en s'enfonçant de plus en plus dans le chemin creux.

— GranJ'maman 1 me voilà, me voilà !... Prends patience, je t'amène du secours ! cria Tortillard pour prévenir le Maitre d'école et la Cliouelle de se tenir prêts à saisir leur victime.

— Votre grand'mére n'est donc pas tombée loin d'ici ? demanda la Goualeuse.

— Non, ma bonne dame, derrière ce gros arbre là-bas, où le chemin tourne, à vingt pas d'ici.

Tout à coup Toriilhird s'arrêta.

Le biuit du galop d'un cheval retentit dans le silence de la plaine.

— Tout est encore pt'idu, se dit Tortillard.

Le chemin faisait un coude très-prononcé à quelques toises de l'endroit où le fils de Bras-Rouge se trouvait avec la Goualeuse.

Un cavalier parut à ce détour ; lorsqu'il lut auprès de la jeune fille, il s'arrêta.

On entendit alors le trot d'un autre cheval, et quelques moments après survint un dumestique vêtu d'une redingote brune à boulons d'argent, d'une culotte de peau blanche et de boites à revers. Une clroiie ceinture de cuir fauve sériait deniere sa taille le makiniosb de son maître.

Le maître, vêtu sin;plement d'une épaisse rednigote bronze et d'un pantalon gris clair, moulait avec une grâce parlaile un cheval bai, de pur sang, d'une beauté singulière ; malgré la longue course qu'il venait de faire, le lustre éclatant de sa robe à rcllels dorés ne se ternissait pas même d'une légère moiteur.

Le cheval du groom, qui resta immobile à quelques pas de son maître, était aussi plein de race et de distinction.

Dans ce cavalier, d'une figure brune et charmante, Tortillard recon- But M. le vicomte de Saint-Remy, que l'on supposait être l'amant de madame la duchesse de Lucenay.

— Ma jolie fille, dit le vicomte à la Goualeuse, dwnt la beauté le frappa, auriez-vous l'obligeance de m'indiquer la route du village d'Arnouville?

Marie, baissant les yeux devant le regard profond et hardi de ce jeune homme, répondit :

— En sortant du chemin creux, monsieur, vous prendrez le premier sentier à main droite : ce seniier vous conduira à une avenue de cerisiers qui mène diret temerrt à Arnouville.

— Mille grâces, ma belle enfant. . Vous me renseignez mieux qu'une vieille femme que j'ai trouvée à deux pas d'ici, étendue au pied d un arbre ; je n'ai pu tii er d'elle autre chose que des gémissements.

— Ma pauvre grand'mére !... murnnua Tortillard d'une voix dolente.

— Maintenant, encore un mot, reprit M. de Saint-Reinyen s'adrcssant à la Goualeuse, pouvez-vous me dire si je trouverai facilement, à Arnouville, la ferme de M. Dubrcuil ?

La Goualeuse ne put s'empêcher de tressaillir à ces mots qui lui rappelaient la pénible scène de la matinée ; elle répondit :

— Les bâtiments de la feinie bordent l'avenue que vous allez suivre pour vous rendre à Arnouville, monsieur.

— Encore une fois, merci, ma belle enfant ! dit M. de Saint-Remy. Et il partit au galop, suivi de son groom.

Les traits charmants du vicomte s'étaient quelque peu déridés pendant qu'il parlait à Fleur-de-Maric ; des qu'il fut seul, ils redevinrent sombres et contractés par ime inquiétude profonde.

Fleur-de-.Maric, se souvenant de la personne inconnue pour qui l'on préparait à la bâte un pavillon de la terme d'Arnouville par les ordres de madame de Lucenay, ne douta pas qu'il ne s'agit de ce jeune et beau cavalier.

Le galop des chevaux ébranla quelque temps encore la terre durcie par la gelée; il s'amoindiit, ce^sa...

Tout redevint silencieux.

Tortillard respira.

Voidaiit ras>urer et avertir ses complices, dont l'un, le Maître d'école, s'était dérobé à la vue des cavaliers, le fils dir Bras-Rouge s'écria :

— Grand mère!... me voilà... avec nue bonne dame qui vient à ton secours !...

— Vile, vite, mon enfant ! ce monsieur à cheval nous a fait perdre quelques miimies, dit la lioualeuse en hàlant le pas, afiu d'atteindre le tournant du chemin cnux.

A peine y arriva-t-elle, que la Chouette, qui s'y tenait embusquée, dit à voix basse :

— A moi, fouiline !

Puis, saulaui sur la lioualeuse, la borgnesse la saisit au cou d'une main, et de l'aulre lui compi ima les lèvres, pendant que Tortillard, se jetant aux pieils de la jeune fille, se cramponnait à ses jambes pour l'enipêcher de faire un pas.

Ceci s'était passé si rapidement, que la Chouette n'avait pas eu le temps d'examiner les traits de la Goualeuse ; mais dans le peu d'instants qu'il fallut au Maîtie d'école pour sortir du trou où il s'était lapi et pour venir à làtons avec sou manteau, la vieille reconnut sou ancienne victime.

— La Pégriotte !... s'écria-t-elle d'abord stupéfaite; puis elle ajouta avec une joie féroce : C'est encore toi ?... Ah ! c'est le boulanyer qui t'envoie... C'est ton sort de reiomlnT toujours sous ma griffe!... J'ai mon vitriol dans le fiacre... cette fois, ta jolie frimousse y passera... car tu m'enrhumes avec la ligure de vierge... A toi, mon homme !... prends garde qu'elle ne te morde, et licns-la bien pendant que nous allons l'embaluchonner...

De ses deux mains puissantes, le Maître d'école saisit la Goualeuse ; et, avant qu'elle eût pu pousser un cri, la Chouette lui jeta le manteau sur la lête et renvelo|)pa étroitement.

En un instant, Fleur-de-.Marie, liée, bâillonnée, fut mise dans l'impossibilité de faire un mouvement ou d'appeler à son secours.

— Maintenant, à toi le paquet, fourline... dit la Choueite. Eh ! eh ! eh !... c'est seulement pas si lourd que la négresse de la femme novée du canal Saint-Martin... n'est-ce pas, mon homme? Et comme le brigand tressaillait à ces mots qui lui rappelaient son épouvantable têve de la nuit, la borgnesse reprit : — Ah çà ! qu'est-ce que lu as donc, fourline ?... on dirait que tu -grelottes?... depuis ce matin, par instants, les dents te claquent comme si tu avais la ûèvre, et alors tu regardes en l'air comme si tu chercliais quelque chose.

— Gros feignant !... il regarde les mouches voler, dit Tortillard.

— Allons, vile, filons, monbonime! emballe-moi la Pégriotte... A la bonne heure ! ajouta la Chouette en voyant le brigand prendre Fleur-de- Marie entre ses bras conmie on prend un enfant endormi. Vile au fiacre, vite!...

— Mais qui est-ce qui va me conduire, moi?... demanda le Maître d'école d'une [voix sourde, en étreignant son souple et léger fardrau dans ses bras d'Hercule.

— Vieux têtard ! il pense à tout, dit la Chouette.

Et, écartant son châle, elle dénoua un foulard rouge qui couvrait son cou décharné, tordit à moitié ce mouchoir dans sa longueur, et dit au Maître d'école :

— Ouvre la gargoine, prends le bout de ce foulard dans tes quenottes, serre bien... Tortillard prendra l'autre bout à la main, lu n'auras qu'à le suivre... A bon aveugle bon chien. Ici, moutard!

le petit huileux lit nnr gaml)ade, murmura à voix basse un jappement imitalif et grotesque, prit dans sa main l'autre bout du mouchoir, et conduisit ainsi le iMaiire d'école, pendant que la Chouette bâtait le pas pour prévenir Barbillon.

Nous avons renoncé à peindre la terreur de FIcur-de-Marie lorsqu'elle s'él:iil vue au ponvoii- de la Cliouelle et du Mailre d'école. Elle se sentit défaillir et ne put opposer la moindre résistance.

(Juelqucs minutes après, la Goualeuse était transportée dans le fiacre conduit par Barbillon: quoiqu'il fît nuit, les stores de relie voiture élaient soigneusement fermés, et les trois complices se diri;eii'nt, avec leui- victime presque expirante, vers la plaine Saint-Denis, oà Tom les attendait.

CUAPITRE XV.

ClémcBce d'ilarvillc.

Le lecteur nous excusera d'abandonner une de nos héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous Sirons |ilu$ Uird le dénoùmcut.

Les exigences de ce récit muliiplc, malheureusement trop varié dans son unité, nou> forcent de passer iuc( ssamment d'un personnage à un autre, afin de faire, autant qu il est en nous, marcher et progresser l'iolérêt général de l'a'uvre (si loukiois il y a de l'intérêt dans celle œuvre, aussi difficile que conscicucieu^-e et impartiale).

Nous avons encore à suivre quelques-uns des acteurs de ce récit dans

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CCS mansardes où frissonne de froid et de fiiira une misère liniide, résignée, probe et laborieuse ;

Hans ces prisons d'Iioniuies et de femmes, prisons souvent coquettes et (k'iiiies, souvent noires ei funèbres, mais toujours vastes écoles de perdition, atmosphère nauséal)onde et viciée, où l'innocence s'étiole et se llétrit... sombres pantiéinoniums où un prévenu peut entrer pur, mais d'où il sort presque toujours corrompu;...

Dans ces hôpitaux où le pauvre, traité parfois avec une touchante humanité, regrette aussi parfois le grabat solitaire qu'il trempait de la sueur glacée de la fièvre;...

Dans ces mystérieux asiles où la fdle séduite et délaissée met au jour, en l'arrosant de larmes amèrcs, l'enfant qu'elle ne doit plus revoir ;...

Hans ces lieux terribles où la folie, louchante, grotesque, stupide, hideuse ou féroce, se montre sons des aspects toujours effrayants... depuis l'insensé paisible qui rit tristement de ce rire qui fait pleurer..., jusqu'au frénétique qui rugit comme une bête féroce en s'accrochant aux grilles de son cabanon.

Nous avons enfin à explorer...

Mais à quoi bon celte trop longue énumération? Ne devons-nous pas craindre d'effrayer le lecteur.' il a déjà bien voulu nous faire la grâce de nous suivre en des lieux assez étranges, il hésiterait peut-être à nous accompagner dans de nouvelles pérégrinations.

Cela dit, passons.

On se souvient que, la veille du jour où s'accomplissaient les événements que nous venons de raconter (l'enlèvement de la Goualense par la Chouette), Rodolphe avait sauvé madame d'ilarville d'un danger imminent, danger suscité par la jalousie de Sarah, qui avait préveim M. d'Harville du rendez-vous si imprudemment accordé par la marquise à M. Chai'les Uobert.

Rodolphe, profondément ému de cette scène, était rentré chez lui en sortant de la maison de la rue du Temple, remettant au lendemain la visite qu'il comptait faire à mademoiselle Rigolette et à la famille de malheureux artisans dont nous avons parlé ; car il les croyait à l'abri du besoin, grâce à l'argent qu'il avait remis pour eux à la marquise, afin de rendre sa prétendue visite de charité plus vraisemblable aux yeux de M. d'Harville. Malheureusenient Rodolphe ignorait que Tortillard s'était emparé de cette bourse, et l'on sait comment le petit boiteux avait commis ce vol audacieux.

\ers les quatre heures, le prince reçut la lettre suivante...

Une femme âgée l'avait apportée et s'en était allée sans attendre la réponse.

« Monseigneur,

« Je vous dois plus que la vie ; jo voudrais vous exprimer aujourd'hui même n)a profonde reconnaissance. Demain peut-être la honte me rendrait muette... Si vous pouviez me faire l'honneur do venir chez moi ce soir, vous finiriez cette journée comme vous l'avez commencée, monseigneur, par une généreuse action.

« D'Orbigny-d'Habville.

<i P. S. Ne prenez pas la peine de me répondre, monseigneur, je serai chez moi toute la soirée. »

Rodolphe, heureux d'avoir rendu à madame d'Harville un service éminent, regrettait pourtant l'espèce d'intiiuité forcée que cette circonstance établissait tout à coup entre lui et la marquise.

Incapable de trahir l'amilié de M. d'Harville, mais profondément touché de la grâce spirituelle et de l'attrayante beauté de Clémence, Rodolphe, s'apercevant de son goût trop vif pour elle, avait presque renoncé à la voir après un mois d'assiduilés.

Aussi se rappelait-il avec émiUion l'entretien qu'il avait surpris à l'ambassade de *** entre Tom et Sarali... Celle-ci, pour motiver sa haine et sa jalousie, avait affirmé, non sans raison, que madame d'Harville ressentait toujours, presque à son insu, une s:'ricuse affection pour Uodol|)he. Sar.di était trop sagace, ti op line, trop initiée à la connaissance du caïur humain pour n'avoir pas compris que Clémence, se croyant négligée, dédaignée peut-être par un hounnc (pu avait lait siu' elle une impression profonde ; que Clémence, dans son dépil, cédant aux obsessions d'une ajuie perfide, avait pu s'intéresser, presque par surprise, aux malheurs imaginaires de M. Charles Robert, sans pour cela oublier comprétement Rodolphe.

D'autres femmes, fidèles au souvenir de l'homme qu'elles avaient d'abord distingué, seraient restées indifl'érentcs aux regards du commandant. Clémence d'Harville fut donc doublement coupable, quoiqu'elle n'eût cédé qu'à la séduction du malheur, et qu'un vif sentiment du devoir, joint peut-être au souvenir du prince, souvenir salutaire qui veillait au fond de son cœur, l'eût préservée d'une taule irrépaiable.

Rodolphe, en songeant à son enlrevue avec madame d'Harville, était en proie à mille conlradiciinns. Bien résolu de résister au penchant qui l'entraînait vers elle, tantôt il s'estimait heureux de pouvoir la désaimer, en lui reprochant un choix aussi fâcheux que celui de M. Charles Robert; tantôt, au contraire, il regrettait amèrement de voir tomber le prestige dont il l'avait jusqu'alors entourée.

Clémence d'Harville attendait aussi cette entrevue avcp anxiété ; les

deux sentiments qui prédominaient en elle étaient une douloureuse confusion lorsqu'elle pensait à Rodolphe... une aversion proloude lorsqu'elle pensait à M. Charles Robert.

Beaucoup de raisons motivaient cette aversion, cette haine.

Une femme risquera son repos, son honneur pour un homme; mais elle ne lui pardonnera jamais de l'avoir mise dans une position humiliante ou lidicule.

Or, madame d'Harville, en butte aux sarcasmes et aux insultants regards de madame Pipelet, avait failli mourir de honte.

Ce n'était pas tout.

Recevant de Rodolphe l'avis du danger qu'elle courait, Clémence avait moulé précipitamment au cinquième; la direction de l'escalier était telle, qu'en le gravissant elle aperçut M. Charles Robert vêiu de son éblouissante robe de chambre, au moment où, reconnaissant le pas léger de la femme qu'il attendait, il entre-bâillait sa porte d'un air souriant, confiant et conquérant... L'insolenle fatuité du costume significatif du commandant apprit à la marquise combien elle s'était grossièrement trompée sur cet homme. Entraînée par la bonté de son cœur, par la générosité de son caractère à une démarche qui pouvait la perdic, elle lui avait accordé ce rendez-vous, non par amour, mais seulement par commisération, afin de le consoler du rôle ridicule (|ue le mauvais goût ^h: M. le duc do Lurenay lui avait fait jouer devant elle à l'ambassade de *".

Qu'on juge de la déconvenue, du dégoût de madame d'Ilarvide, à l'aspect de M. Charles Robert... vêtu en triomphateur !...

Neuf heures venaient de sonner à la pendule du petit salon où madame d'Harville se tenait habituellement.

Les modistes et les caharetiers ont tellement abusé du style Louis XV et du style renaissance, que la marquise, fenune de beaucoup de goût, avait prohibé de son appartement celle espère de luxe devenu si vulgaire, le reléguant dans la partie de l'hôtel d'Harville destinée aux grandes réceptions.

Iii.;n de plus élégant et de plus distingué que l'ameublement du salon où la marquise attendait Rodolphe.

La tenture et les riileaux, sans pentes ni draperies, étaient d'une étoffe de l'Inde couleur paille ; sur ce fond brillant se dessinaient, brodées en soie mate de même nuance, des arabesques du goût le plus charmant et le plus capricieux. De doubles rideaux de point d'Alençon cachaient entièrement les vitres.

Les portes, en bois de rose, étaient rehaussées de moulures d'argent doré très-délicatement ciselées qui encadraient dans cha(|ue panneau un mcd.îillon ovale en porcelaine de Sèvres de près d'un pied de diamètre, représentant des oiseaux et des fieurs d'un liiii, d'un éclat admirables. Les bordures des glaces et les baguettes de la tenture étaient aussi de bois de rose relevé des mêmes ornements d'argent doré.

La frise de la cheminée, de marbre blanc, cl ses deux cariatides d'une beauté antique et d'une grâre exquise, étaient ducs au ciseau in.igistral de Marochelli, cet artisle éminent ayant consenti à scidpter ce délicieux chcf-d'oHivre, se souvenant sans doute que Benvennlo ne dédaignait pas de modeler des aiguièies cl des armures.

Deux candélabres et deux fiambeaux de vermeil, précieusement travaillés par Gouttière, acconq)agn;nent la pendule, bloc carré de lapis-lazuli, élevé sur un socle de jaspe oriental et surmonté d'une large et magnifique coupe d'or émaillée, enrichie de perles et de rubis, et appartenant au plus beau temps de la renaissance (lorentine.

Plusieurs excellcnls tableaux de l'école vénitienne, de moyenne grandeur, complétaient un ensemble d'une haute magnificence.

Grâce à une innovation charmante, ce joli salon était doucement éclairé par une hunpe dont le globe de cristal dépoli di^paraissail à demi au milieu d'une toutfe de fleurs naturelles contenues d:nis une profonde et immense coupe de Japon bleue, pourpre cl or, suspendue au plafond, comme un lustre, par trois grosses chaînes de vermeil, auxquelles s'enroulaient les tiges vertes de plusieurs plantes grimpantes ; queli|U''s-uns de leurs rameaux flexibles et chargés de- Heurs, débordant la coupe, retombaient gracieusement, comme une frange de fraiche verdure, sur la porcelaine émaillée d'or, <le pourpre et d'azur.

Nous insistons sur ces détails, sans doute puérils, pour donner une idée du bon goût naturel de madame d'Harville (symi>lôme presque toujours sûr d'un bon esprit), et parce que cerlaines misères ignorées, certains mystérieux malheurs semblent encore plus poignants loisqu'ils contrastent avec les apparences de ce qui fait aux yeux de tous la vie heureuse et enviée.

Plongée dans un grand fauieuil totalement recouvert d'étoffe couleur paille, comme les autres meubles, Clémence d'Harville, coillëe en cheveux, portait une robe de velours noir montante, sur laquelle se découpait le merveilleux travail de son large col et de ses manchettes plates en point d'Angleterre, qui empêchaient le noir du velours de trancher trop crûment sur réhiouissante blancheur de ses mains et de son cou.

A mesure qu'approcbail le moment de son entrevue avec Rodolphe, l'éuiotion de la marquise redoublait. Pourtant sa confusion fit place à des pensées plus résolues : après <le longues réilexions, elle prit le parti de confier à Rodolphe un grand... nu cruel secret, espérant que sou extrême franchise lui concilierait peut-être une estime dont elle se montrait si jalouse.

Ravivé par la reconnaissance, son premier penchant pour Rodolphe se réveillait avec une nouvelle force. Un de ces pressentiments qui trom-

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peiil rarement les cœurs aimants lui disait que le hasard seul n'avait pas ' amené le prince si à point pour la sauver, (,t (pi'en cessant depuis quelques mois (le la voir il avait cédé à nn sentiment tout autre que celui de l'aversion. Un vnjjiue instinct élevait aussi dans l'esprit de (Clémence des doutes sur la sincérité de l'alléetioii de Sarali.

Au bout de quelipies mimites, un valet de chambre, après avoir discrclenicnt frappé, entra et dit à Clémence :

— Madame la marquise veut-elle recevoir madame Asthon et mademoiselle ?

— Mais sans doute, comme toujours... répondit madame d'ilarville. Et sa lille entra lentement dans le salon.

C'était une enfant de quatre ans, qui eût été d'une charmante figure sans sa pâleur maladive et sa maii;reur extrême. .Madame Asllion, sa gouvernaule, la tenait par la main ; lllaire (c'était le nom de l'enfant), malcré sa litiblesse, se hâta d'accourir vers sa mère en lui tendant les bras. Deux nœuds de rubans cerise rattachaient au-drssus de chaque tempe ses cheveux bruns, nattés et roulés de chaque ccilé de son front ; sa san'é était si frèlc, qu'elle perlait une petite douillette de soie hinne ouatée au lieu d'une de ces jolies robes de mousseline blanche, garnies de rubans pareils à la coiffure, et bien décolletées, afin (ju'on puisse voir ces bras roses, ces épaules fraîches et satinées, si charmants chez les enfants bien portants.

Les grands yeux noirs de cette enfant semblaient énormes, tant ses joues étaient creuses. Malgré cette apparence débile, un sourire plein de gentillesse et de grâce épanouit les traits de Claire lorsqu'elle fut placée sur les genoux de sa mère, qui l'embrassait avec une sorte de tendresse triste et passionnée.

— Comment a-t-clle été depuis tantôt, madame Asthon? demanda madame d'ilarville à la gouvernante.

— Assez bien, madame la marquise, quoiqu'un moment j'aie craint...

— lîncore ! s'écria Clémence en serrant sa lille contre son cœur avec un mouvement d'effroi involontaire.

— Heureusement, madame, je m'étais trompée, dit la gouvernante; l'accès n'a pas eu lieu, mademoiselle Claire s'est calmée ; elle n'a éprouvé qu'un moment de faiblesse.... Elle a peu dornù celte après-dinée ; mais elle n'a pas voulu se coucher sans venir embrasser madame la marquise.

— l'auvre petit ange aimé ! dit madame d'ilarville en couvrant sa fille de baisers.

Celle-ci lui rendait ses caresses avec une joie cnfanline, lorsque le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du sdon, et annonça :

— Son Altesse Séi^énissime monseigneur le grand-duc de Gérolslein ! Claire, montée sm' les genoux de sa mère, lui avait jeté ses deux bras

autour du cou et l'embrassait étroitement. A l'aspect de llodolphe, Clémence rougit, posa doucement sa fille sur le lapis, fit signe à madame Asthon d'emmener l'enfant, et se leva.

— Vous me permettrez, madame, dit Rodolphe eu souriant après avoir salué respectueusement la marquise, de renouveler connaissance avec nmii ancienne petite amie, qui, je le crains bien, m'aura oublié.

Et, se courbant un peu, il tendit la main â Claire.

Celle-ci attacha d'abord curicnsemcnt sur lui ses deux grands yeux noirs; puis, le reconnaissant, elle fit nn gentil signe de tète, et lui envoya un baiser du bout de ses doigts amaigris.

— Vous reconnaissez monseigneur, mon enfiint? demanda Clémence â Claire. Celle-ci baissa la tète afiirmativement, et envoya un nouveau baiser à Rodolphe.

— Sa santé parait s'être améliorée depuis que je ne l'ai vue, dit-il avec intérêt en s'adressant à Clémence.

— Monseigneur, elle va un peu mieux, quoique toujours souffrante.

La marquise et le prince, aussi embarrassés l'un que l'autre en songeant â leur prochain entretien, étaient prescpie satislaits de le voir reculé de quelques minutes p;n- la présence de CLiire; mais la gouvernante ayant discrètement emmené l'enfant, Rodolphe et Clémence se trouvèrent seuls.

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