CHAPITRE XIX
La dette.
Morel le lapidaire avait souvent assisté à des scènes aussi tristes que celles que nous venons de raconter; pourtant il s'éciia, dans un accès de désespoir, en jetant son fouet sur son établi :
— Oh ! quelle vie I quelle vie !!!
— Est-ce ma faute, à moi, si ma mère est idiote? dit Madeleine en pleurant.
— Est-ce la mienne? dit Morel. Qu'est-ce que je demande? de me tuer de travail pour vous tous. Jour et nuit je suis à l'ouvrage ; je ne me plains pas, tant que j'en aurai la force, j'irai; mais je ne peux pas non plus faire mon état et être en même temps gardien de fou, de malade et d'enfants! Non, le ciel n'eet pas juste à la fin ! non, il n'est pas juste! c'est trop de misère pour un seul homme ! dit le lapidaire avec un accent déchirant.
Et, accablé, il retomba sur sod escabeau, la tête cachée dans ses mains.
— Puisqu'on n'a pas voulu prendre ma mère à l'hospice , parce qu'elle n'était pas assez folle, qu est-ce que tu veux que j'y fasse, moi, là ? dit Madeleine de sa voix traînante, dolente et plaintive. Quand tu te tourmenteras de ce que tu ne peux pas empêcher, à quoi ça t'avancera-t-il ?
— A rien, dit l'artisan; et il essuya ses yeux qu'une larme avait mouillés; à rien... tu as raison. Mais quand tout vous accable, on n'est quelquefois pas m;iîlrc de soi.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! que j'ai soif! je frissonne, et la fièvre me brûle, dit Madeleine.
— Attends, je vais te donner à boire.
Morel alla prendre la cruche sous le toit. Après avoir difficilement biisé la glace qui recouvrait l'eau, il remplit luie tasse de ce liquide gelé, et s'approcha du grabat de sa femme, qui étendait vers lui ses mains impatientes.
Mais, après un moment de réflexion, il lui dit :
— Non, ça serait trop froid ; dans un accès de fièvre, ça le ferait du m.tl.
— Ça me fera du mal? tant mieux, donne vite alors, reprit Madeleine avec amertume; ça sera plus tôt fini, ça te débarrassera de moi, tu n'auras plus qu'à être gardien de fou et d'enfants. La malade sera de moins.
— Pourquoi me parler comme cela, Madeleine? je ne le mérite pas, dit tristement Morel. Tiens, ne me fais pas de chagrin, c'est tout juste s'il me reste assez do raison et de force pour travailler; je n'ai pas la tête bien solide, elle ii'y résisterait pas ; et alors qu'est-ce que vous deviendriez tous? fTcst pour vous -que je parle; s'il ne s'agissait que de moi, je ne m'embarrasserais guère de demain. Dieu merci ! la rivière coule pour tuul le monde.
— Pauvre Morel 1 dit Madeleine attendrie; c'est vrai, j'ai eu tort de te dire d'un air fâché que je voudrais te débarrasser de moi. Ne m'en veux pas, mou intention était bonne ; oui, car enfin je vous suis inutile à toi et à nos enfants. Depuis seize mois que je suis alitée... Oh ! mon Dieu! que j'ai soif! je t'en prie, donne-moi à boire.
— Tout à l'heure; je lâche de réchauflcr la tasse entre mes mains.
— Es-tu bon ! et moi qui te dis des choses dures, encore !
— Pauvre femme, lu souffres ! ça aigrit le caractère. Dis-moi tout ce que tu voudras, mais ne me dis pas que tu voudrais me déJsarrasser (le toi.
— Mais à quoi te suis-je bonne ?
— A quoi nous sont bons nos enfants?
— A te surcharger de travail,
— Sans doute ! aussi, grâce à vous autres, je trouve la force d'êlre à l'ouvrage quelquefois vingt heures par jour, à ce point que j'en suis devenu difforme et estropié. Est-ce que tu crois que sans cela je ferais pour l'amour de moi tout seul le métier que je fais ? Oh ! non, la vie n'est pas assez belle, j'en finirais avec elle.
— O'est comme moi, reprit Madeleine ; sans les enfants, il y a longtemps que je t'aurais dit : Morel, lu en as assez, moi aussi ; le temps d'allumer un réchaud de charbon, on se moque de la misère... Mais ces enfants... ces enfants!...
— Tu vois donc bien qu'ils sont bons à quelque chose, dit Morel avec
une admirable naïveté. Allons, tiens, bois, mais par petites gorgées, car c'est encore bien froid.
— Oh ! merci, Morel, dit Madeleine en buvant avec avidité.
— Assez, assez...
— Celait trop froid; mon frisson redouble, dit Madeleine en lui rendant la tasse.
— Mou Dieu, mou Dieu ! je te l'avais bien dit, tu souffres...
— .le n'ai plus la force de trembler. 11 me semble que je suis saisie de tous les cotés dans un gros glaçon, voilà loul...
Morel ôta sa veste, la mit sur les pieds de sa femme, et resta le torse nu. Le malheureux n'avait pas de chemise.
— Mais lu vas geler, Morel !
— Tout à l'heure, si j'ai trop froid, je reprendrai ma veste un moment.
— Pauvre homme!... ah! tu as bien raison, le ciel n'est pas juste, (ju'est-ce que nous avons fait pour êlrc si malheureux, tandis que d'autres...
— Chacun a ses peines, les grands comme les petits.
— Oui, mais les grands ont des peines qui ne leur creusent pas l'eslomac et qui ne les l'ont pas grelotter. Tiens, quand je pense qu'avec le prix d'un de ces diamants (pie tu polis nous aurions de quoi vivre dans l'aisance, nous et nos enfants, ça révolte. Et à quoi ça leur sert-il, ces diamants?
— S'il n'y avait qu'à dire : A quoi ça sert-il aux autres? on irait loin. C'est comme si lu disais •■ A quoi ça sert-il à ce monsieur, que madame Pipelet appelle le cominaudaul, d'avoir loué et meublé le premier étage de cette maison, oii il ne vient ja(nais? A quoi ça lui sert-il d'avoir là île bons matelas, de boimes couvertures, puisqu'il loge ailleurs?
— C'esl bien vrai. Il y aurait là de quoi nipper pour longtemps plus d'un pauvre ménage comuie le nôtre... sans compter que lous les jduis madame Pipelet fait du feu pour empêcher ses meubles d'être abiniés par l'Iiumidité. Tanl de bonne chaleur perdue, tandis (jue nous et nos enfants nous gelons ! Mais lu me diras à ça : Nous ne sommes pas des meubles. Oh ! ces ri( lies, c'esl si dur !
— Pas plus durs que d'autres, Madeleine. Mais ils ne savent pas, voistu, ce que c'est que la misère. Ça nait heureux, ça vil heureux, ça meurt heureux : à propos de (pmi veux-tu que ça pen--e à nous? El puis, je le dis... ils ne savent pas... Conunent se feraienl-ils une idée des privations des autres? Ont-ils giaud'laicn, grande est leur joie, ils n'en dinent que mieux. Fait-il grand froid, tant mieux, ils appellent ça une belle gelée : c'est toul simple ; s'ils sortent à pied, ils renlrcnl ensuite au coin d'un bon foyer, et la froidure leur fait trouver le feu meilleur; ils ne peuvent donc pas nous plaindre beaucoup, piiisqii'à eux la faim et le froid leur tournent à plaisir. Ils ne savent pas, vois-tu, ils ne savent pas !... A leur place nous ferions comme eux.
— Les pauvres gens sont doue meilleurs qu'eux tous, puisqu'ils s'i i:tr'aident ! Celte bonne petite mademoiselle Kigolette, qui nous a si souvent veillés, moi ou les enfanls, pendant nos maladies, a emmené hier Jérôme et Pierre pour partager sou souper. Et son souper, ça n'est guère; une tasse de lait et du pain. A son âge on a bon appétit: bien sûr elle se sera privée.
— Pauvre fille! Oui, elle est bien bonne. Et pourquoi? parce qu'elle connait la peine. Et, comme je dis toujours : Si les riches savaient! si les riches savaient !
— Et cette petite dame qui est venue avant-hier d'un air si eff.iré nous demander si nous avions besoin de (|uelque chose, maintenant elle sait, celle-là, ce que c'esl que des malheureux... eh bien ! elle n'est p:is revenue .
— Elle reviendra peut-être; car, malgré sa figure effrayée, elle av.iil l'air bien doux et bien comme il faut.
— Oh ! avec loi, dès qu'on est riche, on a toujours raison. On dirait que les riches sont faits d'une autre pâte que nous.
— Je ne dis pas cela, reprit doucement Morel; je dis au contraire qu'ils ont leurs défauts; nous avons, nous, les nôtres.
— Le malheur est qu'ils ne savent pas... Le malheur est qu'il y a, par exemple, beaucoup d'agents pour découvrir les gueux qui ont commis des crimes, cl qu'il n'y a pas d'agents pour découvrir les homiêles ouvriers accables de famille qui sont dans la dernière des misères, et qui, faute d'un peu de secours donné à point, se laissent (pielquefuis tenter. C'esl bon de punir le mal, ça serait peut-être meilleur de l'empêcher. Vous êtes resté probe jusqu'à cinquante ans; mais l'extrême misère, la faim, vous poussent au mal, et voilà un coquin de plus ; taudis que si on avait su... Mais à quoi bon penser à cela?... le momie est comme il est. Je suis pauvre et désespéré, je parle ainsi ; je serais riche, je parlerais de fêtes cl de plaisirs.
— Eh bien! pauvre femme, conimenl vas-tu?
— Toujours la même chose... Je ne sens plus mes jambes. Mais toi, tu trembles : reprends donc la veste, et souille cette chandelle qui brûle pour rien ; voilà Ir jour.
En effet, une lueur blaiarde, glissant péniblement à travers la neige dont était obstrué le carreau de la lucarne, commençail à jeter ime triste clarté dans l'intérieur de ce réduit, et rendait son aspecl plus affreux encore. L'ombre de la nuit voilait au moins une partie de ces misères.
— Je Tais allcndre qu'il fasse assez clair pour me remettre à tra-
us
ULS MYsri;i\i:s di-: paris.
vaillcr, dit le Inpidiiiie en s'assoyant sur le boni de lu piiillussu du su feninie el en a|i|)iiy:Mil son lioiit dans ses don\ niai[is. Apros (|ncl(|iies nioincnts df silence, iVIiideleine Ini dil :
— (Jiiand madame Malliieu doit-elle reveidr chercher les pierres auxquelles lu liavailK's?
— Ce matin, .le n'ai plus qu'une liicelte d'un diamant faux à polir.
— Un diamant faux !... loi qni ne tailles que des pierres lincs, malgré ce qu'on croit dans la maison !
— Connneiil ! tn ne bais p.as !... Mais c'est juste, ([uand l'autre jour madame Mathieu est venue. In dormais. Elle m'a donné dix di.unanls (aux, dix lailloiix dn llliin à (ailler, juste de la mèn)e grosseni et de la même manieie que. le même nombre de pierres fines qn'elle m'apportait, celles qui sont là avec des rubis. .le n'ai jamais vn des diamants d'mie plus belle eau ; ces dix pierres-là valent certainement plus de soixante mille francs.
— Kt poiiripioi te les fait-elle imiter en faux?
— Une glande dame à qui ils apparlieimeni, une duchesse, je crois, a chargé M. B.miloln le joaillier de vendre sa parure, et de lui faire faire à la pl;ice une [larnre en pieri es fausses .Madame Mathieu, la courtière en pierreries de M. Baudoin, m'a appris cela en m'apportant les pieiics vraies, afin que je donne aux fausses la même coupe et la même forme; madame Mathieu a chargé de la même besogne (pialie antres fqiidaires, car il y a quar.mte ou cinquante pierres à tailler, .le ne pouvais pas tout faire, cela devait être |Hèt ce matin : il faut à M. Baudoin le tenqis de remonter les pierres fausses. Madame .Mathieu dil que souvent des danies (ont ainsi en cachette remplacer leurs diamants par des cailloux dn Rhin.
— Tu V(ds bien, les fausses pierres font le même effet qne les vraies, et les grandes dames, qui mettent senlenient ga pour se paier, n'auraient jamais l'idée de sacrifier nu diamant au soulagement de m.illieurenx comme nous!
— Pauvre femme ! sois donc raisonnable, le chagrin te rend injuste. Qui esl-ce qui sait que nous, leS Morel, sonunes malheureux '?
— 01: 1 (piel honnne, quel homme ! tin le couperait en morceaux, toi, que tn dirais merci.
Morel haussa les épaules avec compassion.
— Combien le devra ce matin madame jMatbieu? repiit Madeleine.
— Bien, puisque je suis en avance avec elle de cent vingt francs.
— Rien ! Mais nous avons lini hier nos derniers \ingt sous.
— Oui, dit Morel d'un air abattu.
— El comment allons-nous faire?
— .le ne sais pas.
— El le boidanger ne veut plus nous fournir à crédit...
— Non, puisque hier j'ai empruulé le quart d'un pain à madame Pipelet.
— La mère Burette ne nousprèlerait rien?
— Nous prèler!... Mainlenant quelle a Ions nos effets en gage, sur quoi nous prèlerait-elle?... sur nos enfants? dit Mord avec un sourire amer.
— Mais ma mère, les enfants el toi, vous n'avez mangé hier qu'une livre et demie de pain à vous Ions ! Vous ne pouvez |i;is mourir de faim non plus. Aussi c'est ta faute; tu n'as pas voulu le faire insciire celte année au bureau de charité
— On n'inscrit (pie les pauvres qui ont des meubles, el nous n'en avons plus; on nous regarde comme eu g;irni. C'est coinnie pour être admis aux salles d'asile, il faut que les enfants aient au moins une blouse, el les nôtres n'ont que des haillons; et puis, pniir le bureau de charité, il aurait fallu, pour me faire inscrire, aller, relouiiier peut-êlre vingi fois an liiireau, puisque nous n'avons pas de proteclions Ça nie ferait |ieidre plus de temps ([ue ça ne vaudrait.
— Mais commenl faire alors ?
— Peut-être cette petite dame qui est venue hier ne nous oubliera pas.
— Oui, coniptes-y. Mais madame IMalhieu le prêtera bien cent sous; tu travailles pour elle depuis dix ans, elle ne peut pas l.^^^e1 dans une pareille peine un hounête ouvrier chargé de famille.
— Je ne crois pas qu'elle puisse nous prêter quelque i liose. Elle a fait tout ce qu'elle a pu en m'avangani pelil à pilit ceiil vingt bancs ; c'est une grosse somme pour elle. Parce qn'elle est courlieie de diamaiils et (lu'elle en a quelquefois pour cinquante mille banc s dans son cabas, elle n'en est pas plus riche. (Juand elle gagne cent traiies par mois, elle est bien coiilente, car elle a des charges, deux iiieces a élever. Cent sous pour elle, vois-tu, c'est comme c eut sous pour nous, et il y a des moments où on ne les a pas, lu le sais bii'ii. Etant déjà de beaucoup en avance avec moi, elle ne peut s'ùter le pain de la bourbe à elle cl aux siens.
— ■ \ oilà ce que c'est que de travailler pour des courtiers au lieu de travailler |H)iir les forts joailliers; ils sont moins regaidauls (pielqneloiSi Mais lu te laisses toujours manger la laine sur le dos, c'est la fauie.
— C'est ma faute! s'écria ce malheureux, exaspéré par eel ahsindo reproche; est-ce ta mère ou non ipii est cause de toutes nos misères? S'il n'avait pas fallu payer le diamant qu elle a perdu, la mère, nous serions en avance, nous aurions le pi ix de mes journées, nous aurions les uuze ceiils francs (|ue nous aVons retiré» de la oaissc d'épaigne pour les
joindre aux treize cents francs que nous a prêtés ce M. Jacques Ferrand, que Dieu maudisse !
— Tu l'obsiines encore à ne lui rien demander, à celui-là. Après ça, il est si avare, que ça ne servirait peut-être à rien ; mais enfin od essaye toujours.
— A lui ! à lui ! in'adresser à lui ! s'écria Morel ; j'aimerais mieux tne laisser brûler à petit feu. Tiens, ne me parle pas de cet homme-là, lu nie rendrais fou.
En disant ces mots, la physionomie du lapidaire, ordinairement douce et résignée, prit une expression de sombre éneigie, son pale visage se colora légèrement; il se leva hiusquement du grabat où il était assis, et marcha dans la mansarde avec agitation. .Malgré son apparence grêle, dillorme, l'attitude el les traits de (et homme re>piraient alors uue généreuse indignalion.
— Je ne suis pas méchant, s'écria-1-il de ma vie je n'ai fait de mal à pcrs(miie, mais, vois-tu, ce notaire (I) !... oh 1 je lui souhaite autant de mal ipiil m'en a fait. Puis, niellant ses deux iiiaiii, sur son boni, il murmura d'une voix douloureuse: Mon liieu! pourquoi donc faut-il qu'un mauvais sort que je n'ai pas mérité me livre, moi el les miens, pieds et poings liés, à cet hypocrite! Anra-l-il donc le droit d'il er de sa richesse jiour perdre, corrompre el désoler ceux qu'il vent perdre, corrompre et désoler ?
— C'est ça, c'est ça, dit Madeleine, déebatiie-loi contre lui; tu seras bien avancé quand il t'aura (ait inelirc en prison, comme il peut le faire d'un jour à l'autre iiniir celle letlre de change de treize cents francs, pour laquelle il a obtenu jugement contre loi. Il le tient comme un oiseau au bout d'un fil. Je le déteste autant que loi, ce notaire; mais, piiis(|ue nous sommes dans sa dépendance, il faut bien...
— l,aisser déshonorer notre lille, n'est-ce pas? s'écria le lapidaire d'une voix foudroyante.
— Mon Dien ! tais-loi donc, ces enfants sont éveillés... ils t'entendent.
— Bah! bah! lant mieux! reprit Morel avec une effrayante ironie, ça sera d'un bon exemple pour nos deux petites filles ; ça les préparera . il n'a i]ii'uii jour à en avoir aussi la fantaisie, le notaire ! Ne sommes nous pas dans sa dépendance? comme tu dis toujours. Voyons, répèle donc encore qu'il jieul me laire mettre eu prison ; voyons, parle francliemciit... il fini lui abandonner notre fille, n'est-ce pas?
Puis ce malheureuv termina son imprécation en éclatant eu sanglots ; car celte honnête et bonne nature ne pouvait longtemps soutenir ce Ion de douloureux sarcasme.
— 0 mes enfants ! s'éciia-t-il en fondant en larmes, mes p.iuvres enfants! mi Louise! ma bonne et belle Louise!... Iroji belle, trop belle !.. c'est aussi de là que viennent tous nos malheurs. Si elle u'avaii pas été si belle, cet homme ne m aurait pas projiosé de me prêter cet argent. Je suis laborieux el honiiêle, le joaillier m'aurait donné du temps, je ii aurais pas d'obligation à ce vieux monslre. et il n'abuserait pas du service ipi'il nous a rendu pour lâcher de dé-hunorer ma lille, je ne l'aur.iis pas laissée un jour chez lui. Mai^ il le faut, il le (.lul; il me tient dans sa dépendance. Oh ! la misère, la misère, ([ue d'outrages elle l'ait deviner !
— Mais, comuieiit (aire aussi? il a dit à Louise: Si lu t'en vas de chez moi, je lais meltre Ion père en prison.
— Oui, il la iiiloie coinine la deiiiiere des créatures,
— Si ce n'iitail ipie cela, on se l'erail nue raison; mais si elle quitte le noiaire il te fera prendre, cl alors, pendant que tu seras en piisoii, que veux-tu (pie je di^vieiine toute seule, moi, avec nos eiifaiils et ma mère? (Juand Louise gagnerait vingt bancs par mois dans une autre place, est-ce ipie nous pourrions vivre six persiiuius là-dessus ?
— Oui, c'est pour vivre qne nous- laissons peut-être dé.-honorcr Louise.
— Tu exagères toujours; le iio!aire la poursuit, ('est vrai... elle nous l'a dit, m:ds elle est honuèie, tu le sais bien.
— Oli ! oui, elle est honiiêle, et active, et bonne!.. Oni'O''- "oos voyant dans la gène à cause de ta maladie, elle a v(uilu entrer eu phue pour MO pis nous êlre à ch:irge, je ne l'ai pas dit, va, ce que ça m'a coi'ili'!... Elle servanle... malliailé, humiliée !... elle si fierc nalmellenienl, qu en rialit... te soiiviens-lu ? nous riions alors, nous l'appelions la Princesse, parce qu'elle disait lonjmirs qu'à forte de pro)uelé elle rendrait noire pauvre réduit comme un pelil palais. . Chère enfant, c'aurait été mon luxe de la girder près de nous, quand j'aurais dû passer les nuits au travail... C'est qu'aussi, (|uaiidje voyais sa bonne ligure rose et .--es jolis yeux bruns (levant moi, là, près do mou établi, et que je l'éconlais chanter, ma lâche ne me paraissait pas lourde! P:iu\re Louise, si laborieuse et avec ca si gaie... Jusqu'à la mère dont elle fais:iit ce qn'elle voulait!... Mais, dame! aussi quand elle vous parlait, quand elle vous regardait, il n'y avait pas moyen de ne pas dire comme elle... Et toi, crinimc elle le soignait! comme elle t'amusait ! el ses frères cl ses sœurs, s'en occupait-elle assez!... Elle trouvait le temps de tout faire. Aussi, avec Louise, tout notre bonheur... tout s'en est allé.
[i] l.n lectiiar se souvient pcut-èlre ipie FlMir-rlc-Mnric atnil été conlii'e toute jeune à ce netiirc. et que sa teninn^ île , harpe ab iiidunna l'enfant à b Chouette^ qui ih'Tnil s'en clmrircr moyennnnt lIJUO IV une fois payés.
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Tiens, Morel, ne me rappelle pas ça... lu me fends le cœur, dit Madeleine en [iliuranl à cliaudes larmes.
— El quand je pense que peul-élre ce vieux moublie... Tiens, voisin... à celle pensée la lèie me tourne... Il me prend des envies d'aller le tuer et de me tuer après...
— Et nous, qu'est-ce que nous devieiiilrions? Et puis, encore une l'ois, tu t'exagères. Le notaire aura peiit-èliedil cela à Louise comme... en plaisantant... D'ailleurs il va à la messe tous les dimanches ; il fréquente beaucoup de prêtres... Il y a beaucoup de ijens qui disent qu'il est plus sûr de placer de l'aigent chez, lui qu'à la caisse d épargne.
— Qu'est-ce que cela prouve'? qu'il est riche et bypocrile... .le connais bien Louise... elle est honnête... Oui, mais ell(! nous aime comme on n'aime pas; son cœur saigne de notre misèie. Elle sail que sans moi vous nmurriez tout à l'ail de faim ; et si le nolaiie l'a menac(;e de me faire mettre en prison... la malheureuse a été penl-èlre capable... Oh ! ma tète !... c'est à en devenir Ibu I
— Mon llieu ! si cela était arrivé, le notaire lui aurait donné de l'argent, des cadeaux, et, bien sur, elle n'aurait rien gaidé pour elle; elle nous en aurait fait prohler.
— Tais-toi... je ne comprends pas seulement que tu aies des idées pareilles... Louise aceepler... Louise...
— Mais pas pour elle... pou(' nous...
— Tais-toi... encore nue fuis, tais-loi!... tu me fais frémir... Sans moi... je ne sais pas ce (jue tu serais devenue... et mes enfants aussi avec des raisons pareilles.
— Quel mal est-ce que je dis? .„
— Aucun...
— Eb bien ! pourquoi crains-tu que...?
Le lapidaire interrom|iit impalienunenisa fcnitne :
— ,1e crains, parce ipie je i'emar(pie (pii^ depuis trois mois... cbacpie fois que Louise vient ici et (pi'elle m'embrasse... elle lougit.
— Du plaisir de le voir.
— Un de houle... elle est de plus en plus triste...
— Parce qu'elle nous voil de plus en plus malbcureu\. Et puis, quand je lui |>arle du notaire, elle dil (pie mainlcnanl il ne la menace ])his de la prison pour loi
— Oui, mais à quel prix ne la menace-t-il plus? elle ne li; dit pas, et elle rougit en m'embrassaul... Oh! mon Dieu ! ça serait déjà pourtant bie[i mal à un mailre de dire à une pauvre lllle homiète, dont le pain dépend de lui : « Cède, ou je te chasse; et si l'on vieni s'informer de toi, je répondrai (pie lu es un numvais sujet, pour l'empêcher de te placer ailleurs... « Mais lui dire ; « Oi'de, ou je fiis iiietire Ion père eu prison ! » lui dire cela lorsqu'on sait (pie toute nue famille vil du lr;ivail de ce père, oli ! c'est mille lois plus criminel encore !
— Et (piand on pense qu'avec un des diamants qui sont là sur ton él;ihli tu pourrais avoir de quoi rembourser le notaire, faire serlir notre lille di^ cliez lui, et la garder chez nous. . dil IcntemeiU Madeleine.
— Quand lu me répéleias cent fois la niêni' chose, à quoi bon?... Cerliiinement que, si j'étais liche, je ne serais pas pauvre, reprit .Morel avec une doiiloiueuse impatience.
La probité élail tellcmenl naliirelle et pour ainsi dire lelbnient organique chez cet homme, qu'il ne lui venait pas à l'esprit que sa femme, ah;itlue, aigrie par le malheur, prtt concevoir quehpie arrière-pensée niaiivaise et voulût tenter son irréprochable hoiinèlclé.
Il reprit amèrement :
— Il faut se résigner. Heureux ceux qui peuvent avoir leurs enfants auprès d'eux, et les défendre des pièges; mais une lille du peuple, (|ui lagaraniit? personne... Esi-elle en âge de gagner quelque chose, elle part le malin pour son atelier, renlre le soir ; pendant ce temps-là la mère travaille de son efité, le père du sien. Le lenqis, c'esl notre forlime, et le pain est si cher qu'il ne nous reste pas le loisir de veiller sur nos enfants; et puis on (rie à l'inconduite des filles pauvres... connue si leurs parents avaient le moyen de les garder chez eux, ou le leiups de les surveiller (piaïul elles sont dehors... Les privations ne nous sont rien auprès du chagrin de qiiilter notre femme, notre enfani, notre père... L'est surtout à nous, pauvres gens, que la vie de famille serait salutaire et consolanle... Et, des ipie nos enfants sont en âge de raison, nous sommes forcés de nous en séparer !
k ce moment ou frappa bruyamment à la porte de la mansarde.