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CHAPITRE in

Les visites de noces.

M. de Lancry avait profité de notre absence pour faire disposer l'hôtel Rochegiine ; nous le trouvâmes prêt à notre arrivée. Quoique cette maison fût splendide, je ne pus vaincre un seiitinunt de tristesse en y entrant. Tout m'était pour ainsi dire nouveau dans cette demeure, et l'inconnu m'a toujours glacée. Ursule et son mari étaient partis. Elle devait venir passer l'automne à Maran; M. Sécherin l'y amènerait et viendrait la reprendre, ses occupations ne lui permettant pas une longue abseni e. Le leiuleiuain du jour de notre arrivée, je m'éveillai (h; bonne heure ; je sonnai RIondeau, elle entra. — Eh bien !... et mes lleurs? lui dis-je en ne lui voyant pas la corbeille de jasmin cl d héliotrope qu'elle m'avait toujours présentée chaque malin depuis mes fiançailles avec Contran. — On n'en a pas apporté, madame. — C'est impossible! — Je puis vous assurer, niadame, qu'on n'a rien apporté... Je viens de l'antichamlire. — C'est impossible, encore une fois; je t'en prie, letoiirnesy, ma bonne RIondeau. Elle revint sans fleurs. Ce fiit un enfinlillage, sans doule, mais les larmes me viurenl aux yeux. Bhmdeau s'en aperçut, et me dit •. — Mais, madame, nous sommes seulement ici depuis hier, ça ne peut être qu'un oubli.

Héla

nui, ce n'éiail qu'un oubli, et cet oubli me faisait mal. Dans

ma superstition de ((inir, j'altaihais une importance, une signilieation extrême à cette preuve quotidienne du souvenir de Contran. Celait très-simple en soi-mêine, il ne s'agissait que de donner un ordre et d'en surveiller l'exéculioii; c'est par cela même que je ressentais p!us vivement encore celte |)rivation qu'on aurait pu si facilement m'épargner. RIondeau, voyant mes larmes, voulut me consoler; elle m'avoua que les craintes (pi'elle avait eues de ne pas me voir heureuse étaient évanouies; que M. de Lancry paraissait i empli de soins, de boules pour moi, et que je n'étais pas raisonnable de ni'alîe( ter si profondémiiit pour si peu... Jamais je n'aurais accusé Contran. Je contins mon chagrin : ie dis à RIondeau qu'elle avait raison, que j'étais folle, ipi'il ne fallait plus songer à cela. Puis je pensai qu'après tout c'était peut-être une maladresse de nos gens... J'altendis le lendemain avec angoisses... Pas de corbeille encore... Pour en finir avec les lleurs, à dater de ce jour elles ne reparurent plus. Pour rien au monde je n'en aurais parli à M. de Lancry. Apres le chagrin que cause l'oubli de certaines prévenances, il n'y a rien de plus douloureux, de plus huniiliant pour le ctuur que de réclamer contre celoubli. Quoique j'aie cruellement et louglenips

soulTcrl d'une puérilitu si insipiiifiaiilo en apparence, j'e\cns:ii Coiiliaii aux dépens de nia susecplibililé, siins doule exagérée, déraisonnable. Je lui sus gré d'avoii' du moins mis une sorle de Iratisilion à ccl oubli si cruel pour moi. Combien d liommes, le lendemain de leur mariage, subsliluent lout à coup une sorte de laisser-aller insoucieux cl égoïste aux prévenances', aux rccberclies de la veille I

Les insensés ! pour écbapper à queUjues douces contraintes, pour vivre ce qu'ils appellent sans gène, ils ne savent pas de iiuelles ravissantes douceurs ils se privent à jamais ! ils ne conipremienl pas que le mariage devient une existence monotone, grossière, souvent intolérable, faute de celte continuité de soins exquis, de coquetteries gracieuses, de délicatesses charmantes et mystérieuses ! Ils ne coinprernient pas que de ces attentions si lutiles en apparence dépendent? souvent le boidieur, le repos de la vie. Ils ne seutenl pas enlin à quelle Imniiliation navrante ils réduisent une femme, du jour où ils la forcent à se demander si c'est son titre d'épouse qui lui mérite cette brusque cessation d'empressement! Ils ne sentent pas de quelle généreuse résignation il faut qu'une femme soit douée pour ne pas faire une comparaison fatale entre les égards altentils de gens qui ne lui sont rien... et la négligence de celui qui doit être tout pour elle!... Hélas! jcsaisqu'on reproche aux femmes qui ressentent si vivement ces nuances d'attacher une importance outrée, ridicule, à de petites choses, àdes misères; et pourtant ces misères suflisent presque toujours au bonheur des femmes ! Pour ces misères, elles se dévouent aveuglément, avec orgueil, avec joie ! Pour ces misères, elles oublient souvent les privations, les chagi ins, les grands malheurs qui les frappent; car ces misères leur prouvent qu'elles sont précieusement aimées, et il est inie chose qui les blesse toujours d une manière incurable, c'est l'indilTérence et le dédain. Et puis enlin, puisque les hommes, dans leur glorieuse siiflisance, traitent d'enfantillage ce qui est tant pour nous, est-il bien généreux de leur part, à eux si sages, à eux si foris, à eux si puissants, de nous refuser quelques soins (pii leur coûteraient si peu, et qui nous seraient au moins un prétexte de les aimer avec adoration'?

Celte longue digression était peut-être nécessaire pour (aire sentir combien je devais souffrir de l'oubli de liontran. Ce fut le premier chagrin qu'il me causa. Cette journée, d'ailleurs si malheureuse à son début, devait m'êlre pénible. Apres le déjeuner, M. de Lancry me montra la liste des visites de noces qu'il avait fait dresser, et me dit : — Il est inutile d'y mettre le nom de mademoiselle de Maran, car il est lout simple que nous commencions notre tournée par elle. Je regardai M. de Lancry avec stupeur. — Ma tante! Vous n'y pensez pas, mon ami. — Comment cela? — Aller chez elle, moi! moi! — iMais en vérité, Maihilde, je ne vous comprends pas. — Vous ne me comprenez pas .. Ahl Contran! — Bon .. j'y suis... vous songez encore à cette cahiuinie insetisée contre votre mère? mais nous sonmies convenus que c'était de la folie. Il faut prendre les gens pour ce qu'ils sont... Plutôt que de ne calomnier personne, votre lanlc médirait d'elle-même: c'est une inlirmilé morale dont il lanl avoir autant de pitié que d'une infirmité physique... Vous me regardez d'un air stupéfait... pourtant rien n'est |ilus siuq)le... Ajouleriez-voiis la moindre importance aux propos d'un lou?... Non, sans doute, n'est-ce pas? Eh bien ! faites comme moi... Oubliez de folles paroles dictées par l'égarement de la haine; la noble mémoire de voire mère est au-dessus de pareilles médisances.

l\lon cœur se brisait. D'abord je n'eus pas la force de dire un mot, pnis je m'écriai en fondant en larmes, car depuis le matin je les étouffais : — Jamais... jamais je ne remettrai les pieds chez mademoiselle de Maran !... Je vous eu supplie, n'insistez pas... cela me serait impossible. — Calmez-vous, Mathilde, calmez-vous... croyez bien que je ne vous demande rien que de juste, que de nécessaire... Je n'exige pas que vous voyiez souvent votre tante, mais je désire que vous la voyiez quelquefois. — Non, je vous dis que la vue de cette femme me tuera... Elle me fait horreur. — Ce sont là des exagérations, ma chère Mathilde. Rélléchissez à une chose : le monde ne pom ra s'expliquer voire brusque rupture avec une parente qui vous a élevée... et qui a presque lait mon mariai;e. Vous comprenez cela, Mathilde... On fera des counnentaires... des suppositions à perle de vue... On interrogera voire tante... Celle-ci, choquée de ce manque de procédés de voire pari, sera capable de l'expliquer .à sa fiçon... Vous, moi... et... M. de Mortagne, ajouta Contran en prononçant ce nom avec effort, nous avons seuls enlendu les folles et inéchaiites paroles de mademoiselle de Maran ; craignez de la pousser à bout, elle pourrait répéter à d'autres ce qui demeniera un secret pour nous... et, malgré son inaltérable pureté, la mémoire de votre mère... — Et c'est vous... vous, Contran, qui me proposez cela!... Eh! que m'imporle h^ monde?... et que m'importent les abominables noirceurs de mademoiselle de Maran?... Croy</-vous donc que si l'on m'interroge je laisserai ignorer la raison qui m'a lait à jamais rompre avec elle? Non, non... il n'y a pas de plus sanglante vengeance à tirer des calomniali'urs (pie de proclamer leurs calocnnies, et de les écraser ainsi sous leur propre honte! Ah! ne craignez rien, Giiniran, la noble mémoire de ma mère peut braver les basses attaques de mademoiselle de Maran. Tous les honnêtes gens m'approuveront quand je dirai pourquoi je ne veux pas remettre les pieds chez cette horrible lèuuiie. — Mathilde, vous parlez en (ille tendre et dévouée, c'est tout simple, mais vous ne connaissez |iasle monde... Croyez-moi, maintenant la mémoire de votre mère m'est aussi sacrée qu'à vous; c'est pour la conserve^

pure de touie souillure que, malgré votre répugnance, j'insiste absolument pour que vous fassiez quelques rares visites à mademoiselle de Maran. Encore une fois, cela est nécessaire, indispensable... vous m'entendez.

En prononçant ces derniers mots, la voix de M. de Lancry, jusque-là douce et affectueuse, prit une expression plus ferme : il contracta légèrement ses sourcils. Je craignis de l'avoir blessé par ma résistance, j'en fus désespérée ; mais ce qu'il me demandait, avec raison peut-être, me semblait au-dessus de mes forces. — Pardon, pardon, mon ami, lui disje ; ayez pitié de ma faiblesse... Je ne le peux pas... Encore une fois, pour rien au monde... je ne reverrai cette feuune... Au nom de notre amour, Contran... n'exigez pas cela de moi... Je ne le pourrais pas. — Je vous assure, Mathilde, que vous le pourrez... C'est un sacrifice, un grand sacrifice... soit... je vous le demande. — Contran, par piiié! — .le vous dis que cela est nécessaire, et que vous le ferez. — Mais, mou Dieu! mon Dieu ! vous ne savez donc pas ce que c'est que?... — SI. de Lancry m'interrompit avec une violence jusque-là contenue, et s'écria en frappant dn pied : — Je sais bien ce que c'est, moi! que d'avoir enduré les honteux reproches, les insolentes bravades de M. de Mortagne!... Je sais ce que c'est que d'avoir été presque insulté à la face de votre famille et de la mienne; je sais ce que c'est que d'avoir refoulé ma haine et mon désir de vengeance ; je sais enfin ce que c'est que d'avoir, par égard pour vous,|consenti à ne pas forcer cet homme à me donner satisfaction, quoiqu'il se retranche derrière la prolectiim qu'il vous porlel Eb bien ! c'est parce que je sais combien lout cela m'a coulé... qu'en retour je vous demande d^ï faire ce que je crois de voire rigoureux devoir... Une fois pour toutes, madame, autant vous me trouverez aveuglément dévoué à tous ceux de vos désirs qui ne v(]us seront pas fâcheux, autant vous me trouverez intraitable lorsqu'il s'agira de céder à un caprice. — Un caprice!... Contran... mon Dieu ! un caprice!!! — L'exagération d'un senliment très-louable vous empêche de juger nettement cette question. — Mais mon cœur se lévolte .. malgré moi ; que puis-je faire? — Eh bien! puisque les raisons, pui-que les prières ne peuvent rien sur vous, s'écria M. de Lancry en courroux, je vous déclare que si vous ne consentez pas à m'accompagner chez mademoiselle de Maran, je découvrirai la demeure de M. de Mortagne ; je connais sa bravoure, je sais que, malgré sa résolution de ne pas se battre, il est des oulrages qu'il ne soulfrira pas... et, si vous m'y forcez par voire refus, je... — Ah! c'est affreux... Contran... j'irai chez mademoiselle de Maran, dis-je en pleurant cl en prenant la main de mou mari entre les miennes presque avec effroi, et comme pour l'arracher à un grand danger.

Oji frappa à la porte du salon où nous étions ; je rentrai en essuyant mes larmes dans ma chambre à coucher. J'entendis un valet de chamlire annoncer à mon mari que M. le comte de Lugarlo l'attendait chez lui. Contran vint me trouver, changea de ton, me parla avec tendresse, et nie dit de le faiie avertir lorsqu'il pourrait m'amener M. Lugarlo, qu'il voulait me présenter. — Mais je suis en larmes, lui dis-je ; de grâce, remellez cette visite. — Vile, vile ! séchez ces beaux yeux, me dit Contran avec une apparente gaieté, ou je vous amène lout de suite mon tigre dompté. Pendant que vous allez vous renietire, je vais lui faire admirer notre maison, cl j'enverrai tout à l'heure vous demander si vous pouvez nous recevoir.

CDAPITRE IV.

Monsieur Lug.irto.

J'essuyai mes larmes, et j'allendis celle présentation importune. Je n'eus pas nn seul moment d'amerlume contre Goulran. Je crus qu'il voyait de son point de vue et moi du mien ; je devais avoir tort, il le disait, je devais me soumettre à son jugement. La seule pensée d'une rencontre entre M. de [Mortagne et .M. de Lancry me glaçait d'effroi. Enfin, alors connue depuis, en songeant au cruel sacrifice que j'allais faire aux volontés de Contran, en songeant à lout ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me consolais i>ar celte pensée, que ma résignation plairait à mon mari. Dès lors, je compris celle grande, celle terrihle vérité, si vraie qu'elle ressemble à un paradoxe: « Lors(prune femme aime passionnément... les ordres les plus injustes, les liaitements les plus barbares, loin de diminuer son amour., l'exaltenl davantage encore; elle liaise pieusement la main qui la frappe, ainsi que les martyrs, dans leiu' ravissement douloureux, remercient le Seigneur des torlures qu'il leur impose... » On vint me demander, de la part de M. de Lancry, si je pouvais le recevoir avec M. I ugarto. Je lui lis répondre de passer chez moi. (Quelques inslanls après, Conlran et son ami eutrèrenl. Le porlrail (pti' mon mari m'avait fait de ce dernier me puni frappant. M. Lugarlo éiail d une laille grêle, et mis avec plus de recherche que tie goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le tvpc priniililde sa race : un leiul pâle et jainie, un nez écrasé, des veux (l'un bleu vitreux et des cheveux bruns. Sa physionomie maladive avait une expression de sullisance, d'astuce et (le méchanceté qui me repoussa lout d'abord.

— Ma chère amie, pernietiez-moi de vous présenter M. Lugarlo, le

MATIIILDE.

meilleur de mes amis. Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.— Lancry m'avait bien dit que vous étiez charmante, mais je vois que ses éloges' sont encore au-dessous de la réalité, me dit M. Lngarto avec une sorte d'aisance protectrice et familière. Je ne répondis rien. Contran me fit un signe d'impatience, et se liàta de dire en souriant à son ami : — Moi qui n'ai pas la modestie de madame de Lancry, moi qui jouis de ses succès comme s'ils étaient les miens, je vous avoue, mon clier Lngarto, que je suis très-sensible à votre suffrage. — Et vous avez raison, mon cher; vous le savez, je ne m'enthousiasme pas facilement. Or, si je vous jure que je n'ai rien vu de plus séduisant (pic madame... c'est que cela est. Mais je vous dirai avec la même franchise qu'il est très-dangereux pour vos amis de voir un trésor pareil. — Ah ! mon cher Lngarto, prenez garde, voici que vous tombez dans l'exagération; vous aviez si bien commencé ! dit Contran, embarrassé de mon silence. J'étais au supplice; pourtant, faisant un effort sur moi-même, je dis à M. Lngarto d'un air glacial : — Vous arrivez de l.ondies. monsieur? — Oui, madame ; j'étais allé assister aux courses du printemps. — Vous voyez, ma chère amie, un des vainqueurs habituels d'Epsom et du Darby. Les chevaux de course de Lugarlo sont célèbres en Angleterre, se bàla de dire Contran pour engager la conversation. Lst-ce que vous n'en ferez pas venir quelques-uns pour les courses du bois de lioulogne et du Champ-de- Mars'? — Bah! vos chevaux français ne valent pas la peine qu'on se dérange pour les battic ; et puis, vous ne pouvez pas tenir de paris assez forts, dit dédaigneusement M. Lugaito. S'adressaiit à moi : — Il y a après-demain une matinée dansante à l'ambassade d'Angleterre ; allez-y donc, tout Paris sera là... Ce sera charmant... si vous y êtes surtout. — J'ignore, monsieur, si M. de Lancry a l'intention d'aller chez madame l'ambassadrice d'Angleterre. — Ah çà ! mon cher, vous êtes donc un tyran... que votre fenuiie attend vos ordres pour savoir oii elle doit aller'.' Et, se retournant vers moi, M. Lngarto ajouta : — Tenez, croyezmoi, en fait de plaisirs, agissez toujours à votre tète; mettez tout de suite ce cher Lancry dans la bonne voie. Il n'y a rien de plus désagréable que ces diables de maris, une fois qu'on leur laisse prendre de mauvaises habitudes.

Je regardai Contran, et je répondis à ces impertinentes vulgarité.s, dites avec l'assurance la plus ridicule, par ces seuls mots : — Le Musée est-il déjà ouvert, monsieur? afin de l'aire bien sentir à M. Lugarto, par ce brus(iue changement de conversation, que je trouvais ses plaisanteries de mauvais goût. M. Lugarto, sans doute habitué à un autre accueil, parut picpié; il dit à Contran: — Ah çà ! mon cher, nous jouons aux propos interrompus avec madame de Lancry ; je lui parle de la tyrannie des maris, elle me répond par une question sur le Musée. — C'est que, en effet, mon cher Lugarlo, vous êtes très-embarrassant ; votre conversation éblouit d'abord un peu ; vous êtes né un siècle trop tard ; il fallait venir sous la régence, et encore, ma chère amie, me dit Contran, il ne làut pas juger Lugarto sur mes folles paroles, il vaut beaucoup mieux qu'elles, mais il est conveim qu'on lui passe tout... on l'a tant gâté... Allons, je me charge de faire votre paix avec madame de Lancry. — Je serais fâché de vous avoir déplu par une mauvaise plaisanterie, reprit M. Lugarto avec un sourire contraint, sans me dire madame, sorte de familiarité qui lui semblait habituelle, et qui me paraissait de la dernière inconvenance. Je fus sur le point de lui repondre quelque chose de très-dur, mais je me contins, et je répondis : — Il m'a seulement paru, monsieur, que vous vous hâtiez un peu de me confondre dans l'intimité qui vous lie à M. de Lancry. — C'est que, voyez-vous, on a liàte de jouir des avantages qu'on désire vivement, et j'espère que vous m'excuserez en faveur de ce motif, me dit M. Lugarto en souriant d'une manière convulsive ; puis il me jeta un regard morne, froid, qui me fit presque peur.

Mon instinct me dit qu'en quelques minutes je venais de me faire un ennemi. Mon mari semblait vivement contrarié. Voulant relever une seconde fois la conversation, que je laissais tomber à dessein, afin de rompre le plus lut possible un entretien qui m'était insupportable, Contran dit à M. Lugarto, dont l'impertinente assurance n'était en rien troublée : — Avez-votis vu la serre chaude sur laquelle s'ouvre l'appartement de madame de Lancry ? Vous qui êtes grand amateur de lleurs, il faut que vous nous donniez des conseils. Voulez-vous venir, Mathilde? J'allais refuser ; j'obéis à^in geste impérieux de Contran ; je l'accompagnai dans le parloir qui comnmniquait à cette serre chaude. — C'est horriblement mal établi! s'écria M. Lugarto après l'avoir examinée. Votre architecte n'y entend rien. C'est bâti au-dessus d'une voûte ; le froid passant en-dessous, vous n'aurez jamais là une température convenable... Mais voilà bien les Français... ils veulent singer l'opulence, et ils sont réduits à un luxe économique.

Le rouge monta au front de M. de Lancry, mais il fit un effort sur lui-même, et répondit : — Vous êtes bien sévère pour M. de Rochegune, l'ancien propriétaire de cette maison, mon cher Lugarto ! car nous avons trouvé cette serre toute bâtie. — Rochegune? Rochegune?... dit M. Lugarlo, je le connais bien; je l'ai rencontré à Naples. J'étais alors l'aiiaut de la comtesse Bradini... Rochegune me l'a enlevée, mais n'a pas ioui longtemps de son triomphe... Au moyen de certaines lettres conirelaitcs... et vous savez que je contrefais les écritures à merveille, le mari... — Mon ami, je trouve qu'il fait bien chaud ici, dis-je à M. de Lancry en interrompant M. Lugarto, dont le cynisme me révoltait ; vouezvous entrer dans le salon ? — Pardon, me dit M. Lugarlo, je vou-

drais à peu près prendre la mesure de cette serre avec ma canne ; je veux vous envoyer quelques magnifiques passillores du Brésil et d'autres plantes très-rares (|ue j'ai envoyé chercher en Hollande; il faut (|ue je voie si elles tiendront ici. — Mnusieiir, je vous rends grâce... Les lleurs qui gainissenl cette serre me suffisent. — Mais elles sont affreuses, ces lleurs ! c'est toujours du goût de ce M. de Rochegune. (Jiiand on a les choses, il faut les avoir complètes... Tenez, Lancry, moi, par exenqile, j'ai voulu envoyer cet hiver chercher des plantes èquinoxiales en Hollande; couunent m'y suis-je pris? J'ai fait construire un énorme fourgon vilré et disposé en serre chaude avec un petit poêle à vapeur ; le tout a élé si parfaitement établi, que, bien que ce fourgon fût venu en poste de La Haye, pas une des vitres qui le couvraient n'a été brisée. Deux jardiniers accompagnaient cette serre nomade dans une voiture de suile ; tout cela est arrivé ici comme par encbanlement. — En effet, cette idée est très-ingénieuse, dit M. de Lancry. C'est qu'aussi vous avez beaucoup d'invention, Lug.uto. — Que voulez-vous ? il ne suffit pas d'avoir de l'argent, il faut encore avoir l'esprit de l'employer convenablement. .. H y a tant de gens qui ne savent pas même bien dépenser la fortune qu'ils n'ont pas ! — Dépenser quand on n'a pas... vous parlez en énigme, mon cher Lugarlo. — Ah! vous croyez, mon cher Lancry?

Contran et son ami me parurent échanger un étrange regard pendant un silence de quelques secondes. Mon m. ni le rouqiit le premier, et dit en souriant d'un air embarrassé : — Je vous comprends... dans ce sens, vous avez raison... Mais, si vous le voulez, nous allons rentrer dans le salon ; je crains réellement que la chaleur ne f;isse mal à madame de Lancry. M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit : — Mes passiflores tiendjont parfaitemout ici ; j'y joindrai (pielques orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins, vous aurez une serre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est si mal construite, votie serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs plus souvent. Nous rentrâmes dans le salon. Je croyais cette interminable visite finie ; il n'en fut rien ; M. de Lancry fit voir à M. Lugarlo une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit : — Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela? — Ce n'est pas mal. Avezvous payé cela bien cher ? — Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel. — C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car celte racaille d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches... Quand j'étais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance ; aussi, il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau, et quel tableau !... Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant; je les paye lorsipie je suis content, sinon, je leur fais retoucher, relàire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise... .\u nmius,;iinsi, je ne suis plus volé.

Cette biulalo indolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire : — Ah ! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas !... Et vous trouvez des altistes? — Comment, si j'en trouve? et des plus fameux encore!. . Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent. Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souviiis de ce que m'avait dit Contian sur la rage qu'éprouvait M. Lugarlo de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry : — Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste cl de grand seigneur, que M. le duc de Versac, votre oncle, m'a plusieuis fois racontée. Il s'agissait de Creuse et de M le duc de l'enthièvre ; ne vous en a-til j;unais parlé? — Non ; je ne me le rappelle pas, du moins, me dit M. de L;incry. — Contez-nous donc ça ; j'ai quelques tableaux de Creuse, ça m'intéressera, dit M. Lugarlo.

— Voici, mon ami, répondis-je en m'adressant à Contran, ce que m'a raconté M. votre oncle. M. le duc de Peiithièvie aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne saur;iient acquérir ni remplacer... Je regardai M. Lugarto; il rougit de dépit. Je continuai :

— M. le due de Penlhievre avait donc pour Creuse la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonlé de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquises Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Creuse fit pom- lui, et qu'il rémunéra avec une libéralilé toute royale, il dit au graïul peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties : — « Mon cher Creuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une grâce à vous demander. — Monseigneur, je suis à vos ordres. — Eli bien ! dit le prince avec une sorte d'hésitation timide, et comme s'il eût demandé une faveur; eh bien ! je vo:;diais que vous mis<iez de votre main, au bas de ces tableaux : « Donné par Creuse à son ami .M. le duc de Pen- « Ihièvre. » La postérité saurait que j ai élé l'ami d'un grand peintre ! »

— Avouez, dis-je à Contran, en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissiimijer sa coulrariélé; avouez

qu'il n'y a rien de plus délioat, de plus charmant que la conduite du prince. — Oui, en clfct... c'est cliarrnatit, dit M. de l^ancry avec emharras, CM me faisant un signe d'impatience et en nie moiilraiit du regard M. Liigarlo, qui, lesjciix liaisscs, moid..it la pomme de sa canne.

Malgré mon di'sir de plaire à Guntran, je conlinnai. — N'est-ce pas, mon ami, (pie cela rcliaiisse à la fois le grand artiste ca|ial)le d'inspirer im tel sentiment, et le véiilable grand seignenr capalde de ressentir et d'exprimer ainsi l'amitié?... (lontran avait tàelié de ni'interroinprc par qiiilqnes signes; j'aviiis été trop outrée contre M. Lngarto pour résister au plaisir de le mortilicr. J'y parvins; je le visa la pàlcnr de cet homme et à un autre regard de haine, regard morne cl lioid, qui m'alla au cneiir, pesant comme du plomb. M. laigarlo, ni'anmoins, ne se déconcerta pas; il reprit avec ime inqierturliahle assurance: — .le ne connaissais pas cette histoire du duc de rciitliièvre; elle est fort jolie, mais elle ne me convertit pas. Je pn'fcre ne pas passer pour un niais aux yeux des artistes, et ne pas me donner la |)eine de faii e do la diilicatesse avec eux. Mais j'y [pense, j'ai justement une vue de Napics, de lionninglon, qui ferait à ravir le pendant de votre vue de Venise, mon cher Lancry ; je vous l'enverrai avec ces (leurs que j'ai promises à votre femme.

— Mon cher l.ugarto, je vous en prie .. — Allons... vous faites des façons?... entre amis, pour un malheureux tableau... Qu'est-ce que cela ?

— Eli bien! je suis de votre avis : on ne doit i)as faire de fiçons entre amis pour un talileaii. Permetlez-moi donc de vous envoyer ma vue de Venise, qui fera tout aussi bien pendant à voire vue de Naples. — Ma foi, mon cher, je suis pris dans mes propres (ilels ; j'accepte avec d'autant plus de plaisir, que ce tableau vient de l'appartement de madame de Laucry. A ce soir, mon cher ; je vous verrai un moment au club, n'est-ce pas? — Je ne sais; j'ai plusieurs visites à faire avec madame de Lancry. Si... si... je vous verrai... j'en suis sûr. Vous savez pourquoi. — Ah! oui... j'oiililiais. vous avez raison. Ainsi donc, ce soir, mais un peu tard, répoinlit M. de Lancry avec un certain embarras. — Sans rancune, me dit M. Lngarto en nie tendant la main.

Quoique cette habitude anglaise fut alors à peine répandue dans le monde, elle me choqua moins encore que l'audace de M. Lngarto. Au lieu de prendre la main qu'il m'ofirait, je répondis par un salut trèsfroid. — Décidément, vous ne voulez pas faire la paix? Allons, mon cher, voire femme me déclare la guerre, dit M. Lngarto à M. de Lancry. Eh bien! elle a tort.car elle (inira par reconnaître que je vaux mieux que ma ré|)Utalion... C'est un défi, prenez garde à vous, mon cher ; je serai peut-être forcé de faire ma cour a votre femme, pour la faire revenir de ses préventions... Vous le voyez, je ne vous prends pas en traître, Lancry, je vou> préviens. — Vous serez toujours le jilus grand fou que je connaisse, lui dit Gontran, en l'emmenant et en le prenant par le bras.

Je restai plus stupéfaite encore de la patience de Gontran que de l'insolence de cet homme. Je cherchais à pénétrer quel pouvait être le secret de rmIUience qu'il exerçait sur Gontran, lorsque celui-ci rentra.

Pour la première fois je vis sur ses beaux traits une expression de colère qui les défigurait. — Mon Dieu ! madame, s'écria-t-il en fermant la porte avec violence, je ne vous avais pas encore vue exercer celle méchanceté d'esprit dont j'avais entendu parler dans le monde ! M.iis vous auriez pu, ce me semble, ne pas choisir poui- victime mon meilleur ami ! (ihaciine de vos paroles aurait été longuement, perfidement calculée, (piclle n'aurait pas pu le blesser plus cruellement. Hier, je vous dis en conlideuce que Lugarto rogrcltail amèrement de n'èlre pas grand seigneur, et de n'avoir d autre valeur que colle de ses millions, et vous vous étendez complaisanunenl sur les avantages de l'arislocratic de naissance et de talent !... Malgré son air riant, il est parti furieux... je le connais bien... il est furieux, vous dis-je. — OominenI, mon ami, vous le défendez!... Il'est vous... vous! qui me reprochez d'avoir fait sentir à cet homme tout ce que ses manières avaient d'incouvcnanl? — Eh ! mon Dieu ! madame, je vous ai prévenue qu'il avait des façons peutêtre trop lamiliores, et que vous m'obligeriez de les excuser eu faveur de l'amilié qui m'altacbe à lui. Je vois avec peine que, malgré mes recommandations, vous failes tout ce qu'il faut pour l'inilcr; car, je vous le répète, il est très-ii rite. — Mais que vous importe, je vous le demande, la colère de M.l.ugailo? — Il m'imporlc de ne pas m'aliéiier un ami... un ami intime que j'aime, auquel je suis siueèicmont attaché... Vous m'enlendez, madame? — Vous aimez cet homme, dites-vous, Gontran?... Je voudrais vous croire, et je ne puis... Il n'y a aucun rapport enire la noblesse de vos senlimeuis cl la grossièreté de M. Lngarto... El |!iiis, cnrui, je ne sais. . mais, (piand vous parlez de l'amilié ipie vous res'-eiilez pour lui, vos traits se cnnlraclent... votre parole est amèrc... cl l'on dir;iil (pi'il s'agil d'un senliinent luiit coniraire.

Cos mois, que je dis prosipie au hasard, somhlèrenl produire un effet terrible sur M. de Lancry. Il frappa du pii-d avec violoiie • ; il s'écria, les lèvres Iremblanlos de colère : — Qii'onlendoz-vous par là, madamo? qn'enlendez-vous par là? Effrayée, le co'ur me manqua ; je fondis eu larmes, et je dis à (loniran : — Paiilon, mon ami, pardon, je n'ai rien voulu vous dire de blessant; seulement je ne puis comiiri mire... — Il ne s'agit pas de comprendre; il s'agil de nr(diéir sans inlor|;réler mes paroh's, sansscriiler mes sonlinieuls secrcis. Si je vous dis que .M. l.ugarto est mon ami, si je vous demande de le traiter coinuii- tel, vous devez me croire, et ni'obéir sans raisonner ni réfléchir. — Ne vous fâchez pas, Gontran... je vous obéirai ; seulement laissez-moi vous dire

(juil m'en coilte beaucoup. Dans ce seul jour vous m'avez demandé deux bien cruels sacrifices : rev(;ir madiinoiselle de Maran, et admettre dans notre intimité un homme dont le caractère et les manières doivenl insiiirer une profonde aversion à tous ceux qui, comme vous, n'excusent p;is M. Lugarto par une indulgente ainilié... Encore une lois, mon ami, parce que le sacrifice que je fais est pénible, ne croyez pas que je manquerai à ma promesse... Plus les preuves de dévouement que vous me demandez soûl grandes, plus elles me seront douloureuses, plus, je l'cspere, elles vous attesleiont de la vivacité de mon amour... Pardonnez-moi doue, mon ami... l'hésitation que j'ai muolrée. .Maintenant, je ferai tout ce que vous voudrez à ce sujet.

La figure de .M. de Lancry avait peu à peu repris son expression de douceur habituelle; seulement il semblait accablé. Il me prit la main et me dit avec bonté : — C'est à mon lour, .Malhildc, à vous demander pardon de ma violence... Mais, nue fois pour toutes, croyez... oh! < royez bien que je ne demande rien qui ne soit indispensable à voire bonheur... je n'ose dire au mien. — Ah! mon ami! celle raison est la seuil' (pi'il faille invoquer ; elle siiflira toujours à me décider. On vint annoncer à Guntran ipie la voilure l'atleudait. Nous partîmes pour aller rendre visite à mademoiselle de .Maran.

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