CHAPITRE V
La princesse Ksernilui.
M. de Lancry ne me dit pas un mot pendant le temps que nous mîmes à arriver chez madomoisi'lle de Maran; il semblait rêveur, abattu. Lorsque la voilure s'arrêta devant la porte, le cœur me mampia. Je suppliai Goniran de roniettie au moins celle '. i:.ile, il me répoiidil par un geste d'impalienoo. Je vis quelques voitures dans la cour de Ihôtel, je fus presque conleiile ; il me semhl;iit qu'une première entrevue avec ma laiito me serait ainsi moins pénible. Quelle fut ma surprise, en entrant dans le salon, de retrouver .M. Liigarlo ! J'y vis aussi la princesse Ksernika, qui assistait à la représonlalioii du Siège ileCorintlie lorsque j'étais allée à I Opéra avec mademoiselle de .Maran, dans la loge des gentilshommes de la chambre. — Bonjour enfin, ma chère eufaiit, me dit ma tante, de l'air du monde le plus alfoctiieux, eu se levant pour m'cmbrasser. Je Irissonnai ; je fus sur le point de la repousser. A un regard de Gontran, je me résignai. — Mais c'est qu'elle est encore embellie, dit niademoisollo de Maran en m'exaininant avec sollicitude. C'est tout simple... le bonheur sied si bien! Et Gontran sait mieux (pie personne prodiguer celle parure-là. Puis, s'adressant à madame Ksernika : — .Ma chère princesse, permetlez-moi de vous présenter madaiiie de Lancry, ma nièce, ma fille adoptive. La princesse se leva, et me dil avec be;iucoiip de grâce : — Nous commencions, madame, à trouver .M. de Lancry bien égoïste; maison ne le blâmait sans doute autant que parce qu'on l'enviait davantage. .
— Je siduai madame Ksernika, je m'assis près d'elle. C'était une très-jolie femme, blonde, grande, mince, d'une taille et d'iino tournure ch;irmantes; ses traits, d'une exirème régularité, avaient pre>(pie toujours une expression hautaine, boudeuse ou ennuyée; oïdinairemont elle fermait à demi ses grands yeux bleus un peu faligués. Celle habitude, jointo à un port de tète assez iiiipéiioux. lui donnail un air plus ilédaigneux que véiilaliloment digne... Polonaise, elle parlait notre langue sans le moindre accent, mais avec une sorte d'indolence et de Icnleur presque asiatique. Quoiqu'elle fût d'une superbe élégance, elle se recherchait encore plus dans sa parure que dans sa personne. A peine fus-je assise auprès de la princesse, que M. Lugarto vint se nicllre derrière moi sur une chaise, et me dit familièrement : — Eli bien? est-ce que vous êtes encore fàclioe?... Vous voulez donc la guerre? El. s'adressant à madame Ksernika en me monlraiit du regard, il ajoula : — : Princesse, dites-lui donc que je gagne à être connu, et qu'il vaut niieu.l m'avoir pour ami que pour ennemi.
Je rougis de dépit ; je n■|l^ais, de peur de déplaire à Goniran, répondre avec dureté; je ganlai le silence. La princesse reprit de sa voix langoureuse et en regardant avec hiuiour M. Lugarto par-tlessus sou épaule : — Vous?... il me serait fort égal de vous avoir pour ami ou pour cunonii, car je ne croirais pas plus à votre amitié que je ne craindrais votre inimilié. — Allons donc, princesse, vous êtes injiisle. — Non, vous savez que je ne vou; gale pas... moi... je suis peut être la seule personne qui vous dise vos vérités... Vous devez m'en savoir gré.., car je ne mo donne pas la peine de les dire à tout le monde. E^l-ce que vous ne trouvez pas madame, dit la princesse eu s'adrossant à moi, qu'il laul fiiro une espèce ilo cas des gens pour leur dire ce que le reste du iiiolido n'ose p;is leur dire? — Eu cela, madame, répoudisje, il me soiuble que régime et le mépris se iradiiiscnt de la même sorte. — E\pliipiez-nous donc cola? inédit M. Lugarto.— Eh bien ! je crois, monsieur, qu'on iieul dire les plus dures vérités, sans faire le moindre élat de la per>onne à laquelle on les adresse. — Est-ce que c'est pour mor que vous dites ça? reprit M. Lugarto avec son impeiliirbable assurance. — Vous mériteriez bien qu'on vous répondit : Oui, dit la princesse; savez-vous que je ne comprends pas pourquoi homuies et fcinmes tolè-
rent vos airs aiidaciciix ei familiers? — C'est mon secret, et vous iio le saurez pas. — Vous allez nie faire croire à quelque pouvoir surnaturel, n'est-ce pas? — Peut-otie. — Vous êtes fou!... — Je suis fou? Eli bien! voulez-vous que je vous fasse d'abord rougir jusqu'au blanc des yeux, et puis ensuite pâlir plus que vous ne le voudrez? — C'est bien usé cela... répondit la princesse avec indolence. Vous allez me proposer de me magnétiser? Et vous ne savez peut-être pas seulement ce que c'est que le magnétisme ; car vous n'êtes pas savant, vu que la science ne s'aciièie pas avec de l'argent.
M. Lngarto souriait depuis quelques moments d'un sourire méchant et convulsif qui lui était particulier... Je lisais dans ses yeux ternes l'expression d'une joie maligne ; il dit lentement en attachant un long regard sur la princesse : — Je suis ignorant connue un sauvage, c'est vrai ; mais il y a des choses que personne au monde que moi ne peut savoir, parce qu'il faut beaucoup d'argent pour acheti r celte sciencelà. — Vraiment? dit dédaigneusement la princesse. — Vraiment... Et, ce qu'il y a de plus piquant, c'est que ma science n'a l'air de rien... mais, comme tous les gens habiles, avec peu je fais beaucoup. Ainsi, par exemple, vous n'avez pas d'idée des résultats que j'obtiens, je suppose, avec une date, un nom de i ue et im numéro. Je regardai par hasard la princesse: elle devint pourpre. — Ainsi le 1'2 décembre... rue de l'Ouest... n. il... par exemple... cela a l'air de ne rien signifier du tout, reprit M. Lugarto, et pourtant il n'en faut pas davantage pour vous faire pâlir... maintenant que vous avez rougi, connue je vous l'avais prédit... Puis il reprit de nianière à n'être entendu qii;' d'elle et de moi : — Faites donc attention, princesse, on vous remarque ; ne me regardez pas ainsi d'un air fixe et ébahi, cela vous va mal. Vos yeux sont bien plus jolis lorsqu'ils sont à demi fermés, ajouta-t-il avec une cruelle ironie.
Madame Rsernika était en effet d'une pâleur extrême ; elle semblait fascinée par la révélation que venait de lui faire M. Lngarlo. A ce moment, mademoiselle de Maran causait à voix basse avec M. de Lancry. Remarquant l'agitation de madame de Kseruika, elle lui dit ; — list-ce que vous êtes soutfrante, chère princesse? — Oui, madame, j'ai eu toiile la journée une migraine affreuse, dit la pauvre femme en balbutiant cl en se remellant avec peine. — Vous le voyez... il vaut mieux m'avoir pour ami que pour ennemi, me dit tout bas M. Lngarlo. Il se leva. Deux femmes entraient alors; la princesse put sortir et déguiser plus facilement son trouble... Je restai presque terrifiée du pouvoir mystérieux de M. Lugarlo. Gontran me fit un signe, en me montrant nn fauteuil vide auprès de mademoiselle de Maran ; j'allai m'y asseoir. Ma tante me dit tout bas : — Est-ce que vous croyez que j'ai donné dans la migraine de cette belle princesse Micoudron?... Je paiieque ce nègre blnnc, et elle me montra M. Lugarto, lui a dil quelque inlainie, qu'elle mérite bien, d'ailleurs, car, quoicpie son mari la balle comme lilàlre, et qu'il lui ait déjà cassé un bras, elle est loin d'èlre quille envers lui ; elle lui redoil au moins son aulre bras et ses deux jambes, s il est disposé à lui briser un membre par chaque amoureux. Mais, c'est égal, l'inqiudcnce de ce M. Lugarlo m'a révoltée. Je n'ai conseiili à recevoir celte espèce archimillioniiaire que pour me donner le régal de le llageller d'importance. Malgré l'aversion que mademoiselle de Maran m'inspirail, je ne pus m'cmpêcher de lui savoir gré de cette résolution. Les deux fenuncs nonvellenient arrivées causèrent quelques instants avec mademoiselle de Maran, Gontran cl M. Lugarto. — Dites donc, monsieur Lngarto, s'écria tout à coup mademoiselle de Maran, tout en travaillant à son tricot, et en inlerronipaiit Inn de ces silences qui coupent souvent les conversations ; est-ce que c'est à vous celle voilure où je vous ai rencontré l'autre jour? — Pour quelle raison me demandezvous cela? dit négligenunenl M. Lugarlo.
Mademoiselle de Maran, au lien de répondre à cotte question, en fit une antre. Elle m'avait toujours dit que rien n'était plus impertinent et plus dédaigneux que ce procédé. — Pourquoi donc alors qu'il y avait des armoiries sur c'tc voilure, si elle est à vous? — Ce sont les miennes, madaujc, dit M. Lngarlo en rougissant de dépit; car son imperturbable auclaie était en défaut lorsqu'on attaquait ses ridicules préleulions nobiliaires. — Est-ce que vous les avez payées bien cher ces armoiries-là ? dit mademoiselle de Maran. Il y eut un moment de silence très-embarrassant. M. Lugarto serra les lèvres l'une conlre l'autre en fronçant le sotncil. Je regardai Gontran. Il ne pul s'empêcher d'abord de sourire auièrenient ; puis, à un regard à la fois colère et suppliant de M. Lngarto, il dit vivement à mademoiselle de Maran : — A propos d'armoiries, madame, est-ce que vous aurez la bonté de me prêter votre dllozicr; j'au-
) rais quelques recherches à laiie sur une de nos branches collatérales. Mais, j'y songe, ne pourriez-vons pas?... — Laissez-moi donc tranquille avec vos branches collatérales, reprit mademoiselle de Maran ; vous venez vous jeter à la traverse d'une conversalion intéressante ! Dites doue, monsieur Lugarto, on vous a joliment volé, si on vous a vendu ces armoiries-là cher... Je parie que c'est une imagination de votre carros-
■ sier... Alors, permeltcz-moi de vous le dire, ça n'a pas de sens coinnuui. Lst-ce qu'il faut jamais s'en rapporler à ces gens là pour composer nn blason? Puisque vous vouliez vous passer celle fanlaisie, il fallait vous adresser mieux. — Mais, madame, dil M. Lugarlo. eu devenant pâle de colère contenue... — Mais, mcuisieur, je vous répète que voire carrossier ou sou peintre sont dc^s imbéciles Est-ce qu'on a jamais vu mellre
i en blason mêlai sur mêlai? Figurez-vous donc, mon |)auvrc monsieur,
qu'ils se soni outrageusement moqués de vous avec leurs étoiles d'or en champ d'argent; ils ont inventé ça parce que c'était plus riche probablement, et que ça rappelait ingénieusement vos monceaux de piastres et de doublons... Sans compler les deux lions rampants dont ces iml)éciles ont affublé votre écusson. Dites-moi, savez-vous qu'ils feraieni un effet snpeibe, vos dieux lions rampants, s'ils n'avaient pas l'inconvénient d'appartenir à la maison royale d'Aragon? — Mais, madame, ce n'est pas moi qui ai inventé ces armoiries. Ce sont celles de ma lamille, dit M. Lugarto en se levant avec impatience, et en lançant un coup d'oeil furieux sur Gontran.
Celui-ci voulut en vain intervenir dans la conversation; mademoiselle de Maran n'abandonnait pas si facilement sa proie. — Ah ! mon Dieu !... mon Dieu I... Vraiment... ce sont les armoiries de votre famille ? s'écria ma tante en ôtant ses luneltes, et en joignant les mains avec une apparente bonhomie. Pourquoi doiu: que vous ne me l'avez pas dit tout de suite ? Après cela, il n'y a rien que de très-nainrel là-dedans. Il est probable, voyez-v(nis, qu'un Lugarto, pour quelque beau fait d'armes conlre les Morisques d'Lspagne, aura obtenu d'un loi d'Aragon la faveur insigne de porter des lions ram|iants dans ses armes, de même que nos rois ont octroyé les lleurs de lis à certaines maisons de France... C'est comme vos étoiles d'or en champ d'argent : c'est, bien sOr , (|iM-lque glorieux mystère héraldique enseveli dans vos archives de lamille. Kt moi qui m'en moquais ! mais c'est-à-dire que maintenant je les admire sur parole, vos étoiles d'or en champ d'argent ! C'est peut-être, dans son genre, un blason aussi unique, aussi particulier que la croix de Lorraine, que le créquier de Créqny, que les màcles de Rohan, ou que les alérions de Montmorency. Ça doit être furieusement curieux l'origine de vos étoiles d'or en champ d'argent ! Recherchez-nous donc cela, mon cher monsieur. — Madame, si c'est une railleiie, Iranchemeut je la trouve de mauvais goût, dit M. Lugarto en lâchant de reprendre son sang-froid — Mais, pas du tout, mon cher monsieur, rien n'esl plus sérieux ; car, j'y songe, vous êtes originaire du liiésil, le llrésil appartient au Portugal, le Portugal a appartenu à l'Lspagne: vous voyez bien qu'en remoulant nous approchons des rois d'Aragon. Ah bien ! oui ; mais voilà une tonte petite chose qui m'arrête dans mon ascension vers le passé. — Eh ! mon Dieu, madame ! ne vous en occupez pas ; je vous rends grâce de tonte votre sollicitude, s'écria M. Lugarto.
Mademoiselle de Maran ne fit pas semblanl de l'avoir entendu, et reprit : — Oui, il n'y a que celle petite dillicullé-là, c'est (pion dil (|iic M. votre grand-père était quelque chose comme nn cjclave nègre, ou approchanl. — Madame... vous ahu-cz... — C'est là ce qui fait, reprit madeuioiselle de Maran, sans abandonner son tricot, c'est là ce qui fait que je ne peux pas venir à biuil de me figurer M. votre grandpère avec une couronne de comte sur la têle. (ioilVé de la sorte, il ressemblerait comme deux gouttes d'eau à ces vilains sauvages de Bougainville qui portaient gravement une croix de Saint Louis, passée dans le bout de leur nez. Est-ce (|ue vous ne Mouvez |ias? Je frémis de l'expressiiui presque féroce que (uit un moment la physionomie de M. Lug.irlo ; celte expression me frappa d'anlaul plus, qu'au même instant il partit d'un éclat de rire nerveux et fore é. — N'est pas que c'est une drôle de comparaison que j'imagine là ' dil madcinoiselhî de Maran en s'adressantà Hl. Lugarlo. — Très-diole, madame, trè^-drole; mais avouez que j'ai le caractère bien fait. — Comment donc ! mais le meilleur du monde ; et je suis bien sûre (|ue vous ne garderez pas conlre moi la moindre rancune Et, après tout, vous avez raison ; il n'y a rien de plus inuocent que mes plaisanteries. — De la rancune, moi ! dit M. Lugarlo ; ah ! pouvez-vons le croire ? Tenez, je veux emmener tout de suite Gontran avec moi pour rire avec lui à notre aise de mes étoiles d'or en cham|) d'argent. — Pendanl cpie vous y serez, riez donc en même temps de vos lions rampants, .ajouta luadi nioiselle de Maran. C'est ce qu'il y a de plus pharamineux dans voire blason. Mais tout cela, reprit-elle, ce sont des folies; gardez vos armoiiies, mon cher monsieur, gardez-les; ça jelle de la |)oudre aux yeux des passants. CCst tout ce qu'il faut pour des yeux bourgeois ; car vos innocentes prétenlious nobiliaires ne dépassent pas nos antichambres. Quanta nous, pour nous éblouir, ou plutôt pour nous charmer, vous avez, ma foi, bien mieux que des étoiles d'or en champ d'argent ; vous réunissez toutes sortes de qualités de cœur et d'esprit, toutes sortes d'immenses savoirs et de modesties ingénues ; aussi, quand vous ne seriez pas riche à millions, vous n'en seriez pas moins un homme joliment intéressant et furieusement conipié, c'est moi qui vous le dis.
— Je sens tout le prix de vos louanges, madame, je tâcherai de ni'acqultter envers vous, et d'étendre, si je le juiis, ma reconnaissance aux personnes de votre famille et à celles qui vous iiiléressent, répomlit M. Lngarto avec amerluuie et en me jetant aussi un regard furieux. — Et, j'y compte bien, car je ne suis pas éginsle. répondit mademoiselle de Maran avec un étrange sourire. — Venez-vous, Lancry? dil M. Lugarlo à mon mari. — Je vous verrai ce soir au club, nous en sommes couvenus, répondit Goniraii avec embarras. — Oui, mais j'avais oublié une chose : uotn- homme de Lundi es nous attend à trois heures, dit 1*1. Lugarlo d'un air impéi ieux. A ces mots, M. de Lancry fronça les sourcils, se leva, et dit à mademoiselle de Maran : — .Madame, je vous laisse Maihilde; M. Lngarlo me rappelle un engagement que j'avais oublié. Je jetai un regard suppliant sur Gontran, il l'évita : — Lugarto me mène, ajoula-l-il, gardez la voiture, je vou.s reverrai à diiier Les deux femmes
qui aviiifiil été comme moi spectatrices muettes de cette scène entre mademoiselle de Maran et M. Lugailo s'en alleienl quelques iûstaiils après. Je restai seule avec mademoiselle de Maïaa.