‹ MathildeChapitre 122 sur 207 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

CllAPlTRK PllEMIER.

Louise.

Morel, SCS cheveux gris hérissés par le désespoir et par l'effroi, reliait iimuobilc, tenant sa li'ile morte enire ses bras. Il la contemplait d'nn œil li\c, sec et ronge.

— Morel, Miirel... donnez-moi Adèle 1 s'écriait la nialhciireuse mère en étendant les bras vers son mari. Ce n'est pas vrai... non, elle n'est p.is moite... lu vas voir, je vais la réchauffer...

La curiosité de l'idioie fut excitée par rcnipicbsemeiit des deux rei ors à s'approclier du lapidaire, qui ne voulait pas se sépaicr du corps de son enfant. La vieille cessa de limier, se leva de sa couche, s'appiocha lentement, passa sa tète hideuse et slupide par-dessus l'éfiaule do .Morel... et pendant quelques moments l'aienlo contempla le cadavre de sa pelite-lille...

Ses traits gardèrent leur expression habituelle d'hébétetnent laiouchc ; au bout d'une rninnle, l'idiote lit entendre une sorte do bâillement caverneux, ranque, comme celui d'une hètealfamée : puis, l'etonrnaut .à son grabat, elle s'y jela en criant :

— A faim ! a faim !

— Vous voyez, messieurs, vous voyez, une pauvre petite lille de quatre ans, Adèle... Elle s'appelle Adèle. Je l'ai embrassée liier au soir encore; et ce matin... Voilà! vous me direz que c'est toujours celle-là de moins à nourrir, et que j'ai du bonheur, n'est-ce pas .' dit l'artisan d'un air hagai'd.

Sa raison coinmeiiçait à s'ébranler sons tant de coups réitérés.

— Mniel, je veux ma lille; je la veux 1 s'écria Madeleine.

— C'est vrai, chacun à son tour, répondit le lapidaire. Et il alla poser l'enfant dans les bras de sa femme.

i'nis il se cacha la ligure entre ses mains en poussalit tin long gémissement

-Madeleine, non moins égarée que son mari, enfouit dans la paille de son grabat le corps de sa lille, le Couvant des yeux avec une sorte de jalousie sauvage, pendant que les autres enfanis, agenouillés, éclalaieiil en sanglots.

Les recors, un moment émus par la mort de l'enfant, retombèrent bientôt dans leur habitude de dureté brutale.

— Ah çà, voyons, camarade, dit Malicoine an lapidaire, votre (ille est morte, c'est un malheur ; nous sommes tons mortels : nous n'y pouvons rien, ni vous non plus... Il faut nous suivre; nous avons encore un pailicnlier à pincer, car le gibier donne aujourd'hui.

Morel n'enlendait pas cet bonime

Complètement égaré dans de funèbres pensées, l'artisan se disait d'une voix sourde et saccadée :

— Il va pourtant falloir ensevelir ma petite lille... la veiller... IcL.. jusqu'à ce qu'on vienne l'emporter... L'ensevelir! mais avec quoi? nous n'avons rien... lit le ceiciieil... qui est-ce i|ul nous fera cré lit? (Ih ! un cercueil tout petit... pour nu enlaiil de ipiatre ans... ça ne doit pas êtrecbei... et poi-. pas de lorbil.lard... ou prend ça sous sou hias... Ah! ah! ah! ajunla-l-il avec un éclal de rire efhayanl, comme j'ai du bonheur !... elle aurait pu riiourii à dix-huit ans, à l'âge de Louise, et on ne m'aui'ait pas fait crédit don grand cercueil...

— Ah çà, mais, minute ! ce gaillard-là est capable d'en perdre la boule, dit Bourdin à Malicorne ; regarde donc ses yeux... il f.iil peur... Allons, bon !... et la vieille idiote qui hurle l.i failli !... (Jiielle famille !...

— Faut pourtant en finir... (Juoique rarreslaliou de ci; meiidi mt-la ne soit taritée qu'a 7(i bancs 75 centimes, nous enllerons, coiiiine de juste, les frais à •240 ou 251) francs. C'est le loup (I) qui paye...

— Dis donc qui avance; car c'est ce moineau-là qui payera les vidions... puisipie c'est lui qui va la danser.

— (Jiiand celui-là aura de quoi payer à son créancier ^i-WO francs pour capital, intérêts, frais et tout. . il fera chaud...

— Ça ne sera pas comme ici, car on gelé... dit le recors en soufllaiit dans ses doigis. Finissons-en, emballons-ic, il pleurnichera en chemin... Est-ce que c'est notre faute, à nous, si sa [letile est crevée?...

— Ouand on est au^si gni'iix que ça on ne fait pas d'enfants.

— Ça lui apprendra ! ajouta .Malicorne: puis, bappaiil sur l'épaule de Morel : Allons, allons, camarade, mous n'avons pas le temps d'attendre ; puisque vous ne pouvez pas payer, en prison !

— En prison, M. Morel! s'écria une voix jeune et pure. Et mie jeune

[i) Le créancier.

fille brune, fraîche, rose et coiffée en cheveux, entra vivement dans la mansarde.

— Ah 1 mademoiselle liigolctte, dit un des enfants en pleurant, vous êtes si bonne ! Sauvez papa, on veut l'emmener en prison, et notre petite sœur est morte...

— Adèle est nio: te ! s'écria la jeune lille, dont les grands yeux noirs et brillants se voilèrent de larmes. Votre père en prison ! ça ne se peut pas...

Kl, immobile, elle regardait tour à tour le lapidaire, sa fen)me et les recors.

Bourdin s'approcha de Rigolette.

— Voyons, ma belle enfant, vous qui avez votre sang-froid, faites CD'' tendre raison à ce brave homme ; sa petite lille est morte, à la bonne heure! mais il laiii qu'il nous suive à Clichy... à la piison pour dettes : nous sommes gardes du commerce. .

— C'est donc vrai? s'écria la jeune lille.

— Très vrai! la mère a la petite dans son lit, on ne peut pas la lui ôter; ça loi ciipe... Le pisre devrait profiter de ça pour likr.

— Mon Dieu ! mon Dieu, quel malheur ! s'écria Rigolette, quel malheur ! comment faire?

— l'aycr ou aller en prison, il n'y a pas de milieu; àvei-vous deux ou trois billets de mille a leur prêter? demanda Malicorne d'un air goguenard; si vous les a\ez, passez à votre caisse, et aboulez les noyaux, nous ne demandons pas mieux.

— Ah ! c'est aflrcux ! dit Rigolette avec indiguaiion. 0.ser plaisanter devant nn pareil malheur !

— Eh bien ! sans plaisanterie, reprit l'autre recors, puisque vous voulez Cire bonne à quelque cho-e, tâchez que la femme ne nous voie pas emmener le mari. \ ous leur éviterez à tous les deux un mauvais ipiart d'heure.

Ouoi(|ne brûlai, le conseil était bon; Rigolette le suivit, et s'approcha de Madeleine Celle-ci, égarée par le désespoir, n'eut pas l'air de voir la jeune lille, ipii s'agenouilla auprès du grabat avec les autres enlaiils.

Morel n'était revenu de son égaronicut passager que pour retomber Siius le coup des réilexions les plus accablantes; plus calme, il put contempler l'Iiorreiir de sa position. Défidé à cette extiéniilé, le notaire devait étie impitoyable, les recors i:)isaient leur métier.

L'artisan se résigna.

— Ah çà ! marchons-nous, à la (in? lui dit Ron-ilin.

— .le ne puis pas laisser ces diamants ici ; ma lemnie est à mniiié folle, dit Morel en montrant les diamants épars sur sou éialili. La coiiilicrc pour (pii je travaille doit venir les chercher ce matin ou dans la journée; il V eu a pour une somme considérable.

— Rom, dit foiiill.ird, qui était toujours resié auprès de la porte cntre-baillée, bon, bon, bon, la Chouette saura ça.

— Accordez-moi seiilcmenl jusipi'à demain reprit .Morel, afin que je puisse renieltre ces diamants à la courtière.

— Impossible ! iinissous loiit de suite !

— Mais je ne veux pas, en laissant ces diamants ici, les exposer à être perdus.

— Emportez-les avec vous, noire fiacre est en bas, vous le payi^ez avec les frais. Nous irons chez votre courtière si elle n'y est pas, vous dé|ioserez ces pierreries au grelle de Clichy ; ils seront aus-i en sûreté là""ipi à la Ranque... \ oyons, diipèclions-iioiis : nous filerons sans que voire femme et vos enfants vous aperçoivent.

— Accordez-inoi jus(|n'à deinaiii, ipie je puisse faiie enterrer mon enfant! demanda Morel d'une voix suppliante et altérée par les larmes qu'il contraignait.

— ISon !... voilà plus d'une hetlrc que nous perdons ici...

— Cet enterrement vous attristerait encore, ajouta Malicorne.

— Ah ! oui. . cela m'altrislerail, dit Morel avec amerluiiie. Vous craignez tant d'altrisler les gens !... Alors un dernier mol.

— Voyiuis, saciebleu! dépêchez-voiis!... dil .'■'alicoine avec une impalience brutale.

— Depuis quand avez-vous ordre de m'arrêtcr?

— Le jugement a i lé rendu il y a quatre mois, mais c'est hier que notre huissier a reçu l'ordre du nolaire de le mettre à exécution...

— Hier senlenient? .. pourquoi si t.ird?...

— Est-ce que je le sais, moi?... .\llons, voire paquet !

— Hier!. . et Louise n'a pas paru ici : où est-elle? qu'est-elle de.^ venue? dit le lapidaire en tirant de l'établi une lioile de carton remplie de coton, dans laipielle il rangea les pierres. Mais ne pensons pas à cela... En prison j'aurai le teni|)s d'y songer.

— Vo}oiis, faites vile votre paquet el habillez-vous.

— Je "n'ai pas de paquet à faiie, je n'ai que ces diamants à emporter pour les consigner au greffe.

— ILibille/.-vous alors !...

— Je n'ai pas d'autres vêtements que ceux-là.

— Vous allez sortir avec ces guenilles! dit Ronrdin.

— Je vous ferai boute, sans doiile ? dirie lapidaire avec amertume.

— ÎNiiii, puisipie nous allons dans voire fiacre, répondit Malicorne.

— l'apa, maiiiau fappelle, dit un des enfanis.

— Ecoulez, murmura rapidemenl Morel en s'adressant à im des recors, ne soyez pas iuhiiniaiii... accordez-moi une dernière grâce... Je ji'ai pas le courage de dire adieu à ma femme, ù mes eiilaiils... mou

LES MYSTÈRES DE PARIS

la'î

cœur se hriserait... .S'ils vous voient m'emineiier, ils accourronl auprès de moi... Je voudi-.iis évilcicela. Je vous eu supplie, diles-iuoi lout haut que vous reviiiidie)', dans liois ou qu^itio jouis, el fcigiiez de vous en aller... vous m ailcndroz à l'élago au-dessous... je soilirui cinq minutes après... ça nrép^ugueia lesadiiuN.jcii'y lë^islerais pas, je vous assure... Je deviendrais fou... j'ai rnaïKpié le devenir tout à l'iieuie.

— Connu !... vous voulez uie taire voir le tour!... dit Malicorne, vous voulez liler, vieux fareeur.

— Oh ! mou Dieu !... mou Dieu 1 s'écria Moral avec une douloureuse indignation.

— Je ne crois pas qu'il hlague, dit tout has Bourdin à son compagnon ; faisons ce qu'il demande, sans ça nous ne soi lirons jamais d ici; je vais d'ailleurs rester là eu dehors de la porte .. il n'y a pas d'autre sortie à la mansarde, il ne peut pas nous échapper.

— A la honne heure, mais que le tonueire l'emporte!... qiulle chenille! (pielle dicnille !... Puis, s'adressaut à voix liasse à Moicl : (l'est convenu, nous vous attendons au quatrième... laites votre frime, et dépêchons.

— Je vous remercie, dit Morel.

— Eh hien ! à la honne heme ! reprit Bourdin à voix haute, en regardant l'artisan d'un air d intelligence, puisque c'est couune ça et que vous nous promenez de payer, nous vous laissons : nous reviendrons daus cinq ou six jours... Àlais alors soyez exact!

— I lui, messieuis, j'espère alors pouvoir payer, répondit Morel. Les recors sortirent.

Tortillard, de peur d'être surpris, ftvait disparu dans lescalier au monienl où les yardesdu cornnierce sorlaieutde la mansaide.

— .'\ladaiue Morel, eutendez-vous ? dit Higolette en s'adressaut à la fenuuc du lapidaii e poiir larracher à sa liignhre conlemplatiou, on laisse voire mari trampiille; ces deux honuues sont sortis.

— Maman, entends-tu? ou u'emmene pas ukhi père, reprit l'aine des i,':irçons.

— Miirel ! écoule, écoule Prends un des gros diamants, on ne le

saura pas, et nous sommes sauvés, muimnia Madeleine lonl à fait en délire. Notie petite Adèle n'aura plus froid, elle ne seia plus uiiule...

l'rolilanl d'un instant où aucun des siens ne le rcgardail, le lapidaire htii lit avec pi'écauliou.

i.e gaide du commerce l'attendait en dehors, sur une espèce de pelil palier .(Ussi plafonné par le toit.

Sur (■(• palier s'ouvrait la porte d'un grenier qui prolongeait en partie la mansarde des Morel, et daus lequel M. Pipelet sériait ses provisions de cuii'. liu oulie (nous l'avons dit), le dii;ne portier appelait ce léduit « sa loge de mélodrame, » parce qu'au .moyeu d'un trou pratiqué à la eldisou, entre deux laites, il allait quelquefois assister aux tristes sceiiis r|ui se passaient chez les Morel.

I.e recors remarqua la porte du grenier ; un instant il pensa que peutilre sou prisonnier avait compté sur cette issue potu' fuir ou pour se cacher.

— Allons! en route, mauvaise troupe ! dit il eu meltanl le pied sur la pri'mière marche de l'escaliei'; el il lit sigLic an lapidaire de le suivre.

— l'iie minute encore, par gr.ice I dit .Moiel.

Il se mit a genoux sur le earieau ; à ti avers une des lentes de la porte, il Jela lui dei iiii'r regard sur sa famille, joignit les mains, et dit lout bas iliiiie voi\ déchiianle en pleurant à chaudes larmes :

— Adieu, mes pauvres enlanls... adieu ! lua [lauvre femme... adieu ! Ah ça ! (iiiirez-vous vos anlieniies .' dit brutalement Hourdin. Mali-

roiiie a bien raison, quel chenil ! quel clienil 1

I Morel se releva ; il allait suivie le recors, lorsque ces mots retentirent I dans l'escalier :

-■ Mon père ! mon père 1

— Louise ! s'écria le lapidaire en levant les mains au ciel. Je pourrai loue l'embrasser avant de partir !

— Mei(i, mon Dieu ! j'arrivt^ à leiiips !... dit la voix en se rapprochant le plus en plus.

l4 on enleiidil la jeune Tille mouler piécipilamiiienl l'escalier.

— Soyez Iranqiiille, ma pelile, dit nue troisième voix aigre, poussive, jsMinfllee, |iai laiil d'une région plus inréiicme, je lu'emliiisqnerai, s'il le l'aiil, dans l'allée, nous deux mou balai et mon vieux chéri, et ils ne

I iurliroiit pas d'ici que vous lie leur ayez parlé, les giieiisaids !

l'n a sans doute reconnu madame Pipelet, qui, moins ingambe que

Louibe, la suivait lentement.

I ijuelques minutes après, la lille du lapidaire élail dans les bras de son

aie.

— C'est toi, Louise! ma honnie Louise! disait Morel en pleurant. Mais JOiuine lu es pâle! Mon Dieu ! (|u'as-lu ?

— Hien, rien... répondit Louise en baihulianl. J'ai couru si vite 1... I^'èiciraigeiil... ■ -

— Coinmenll...

— Tu es libre!

— Tu savais donc?...

— Oui, oui... Prenez, monsieur, voici l'argent, dit la jeune fille en lonnanl un rouleau d'or à Malicorne.

— Mais cet argent, Louise, cet argent?...

— Tu sauras lout... sois tiaiiqiiiile... Viens rassurer ma mère 1

— l^on, tout à l'heure ! s'écria Morel en se plaçant devant la porle ;

il pensait à la mort de sa petite fille, que Louise ignorait encore. Attends' d faut que ji' te parle... Mais cet argent...

— Minute I dil Malicorne en (inissant décompter les pièces d'or, qu'il empocha. Soixanle-qualre, soixante-cinq ; ça liiit treize cents francs. Est-ce que vous n'avez (pie ça, la petite mère?

Mais tu ne dois que treize cents francs? — dit Louise stupéfaite, en s'adressaut à sou père.

— Oui, dit Morel.

Minute, reprit le recors ; le billet est de treize cents francs, bon ; voilà le billet payé : mais les bais?... sans l'arrcstalion, il y en a déjà pour onze cent (piarautc hancs.

— Oh ! mou Dieu ' mon Dieu ! s'écria Louise, je croyais que ce n'était que treize cenls francs. Mais, monsieur, plus lard ou vous payera le reste... voilà un assez fort à-compte... n'est-ce pas, mon peie?

— Plus tard... à la bonne beiire !... apporte?, l'argent au greffe, et on lâchera votre père. Allons, marchons !...

— Vous remmenez?

— Et roide... C est un à-coni|ite... qu'il paye le reste, il sera libre... Passe, Bourdin. et en roule !

— Grà<;e !... grâce !... s'écria Louise.

— Ah ! (pielle scie ! voilà h s geigneries qui recommencent; c'est à vous faire suer eu plein hiver, ma parole d honneur! dil brulalenicnt le lecors. Puis, sa vançant vers Morel ; Si vous ne marchez pas tout de suite, je vous empoigne au collet et je vous fais descendre bon train : c'est embêtant, à la lin.

— l*li ! mon pauvre père... moi qui le croyais sauvé au moins ! dit Louise avec acc;iblemei!l.

— Non... non... Dieu n'est pas juste! s'écria le lapidaire d'une voix désespérée, eu fnippaiit du pied avec rage.

— Si, Dieu est juste... il a toujours pitié des honnêtes gens qui souffrent, dit une voix douce et vibrante.

Au même instant, liodolplie parut à la porte du petit réduit, d'où il avait invisiblemenl assisté à plusieurs des scènes que nous venons de raconter.

11 était pâle et profondément ému.

A cette apparition subite, les recors reculèrent ; Morel et sa fille regardèrent cel inconnu avec sliipiur.

Tirant de la poche de son gilet un petit p;iquet de billets de banque plies, Rodidphe eu prit trois, et, les présentant à M;dicorne, lui dit :

— Voici deux mille cinq cents francs ; rendez a cette jeune lille l'or qu'elle vous a donné.

De plus en plus étonné, le recors prit les billets en bésitant, les examina en tous sens, les tourna, les retourna, lin;ilemeut les eiiipoi h.i. Puis, sa grossièreté reprenant le dessus à mesure que son étoniiemeiit mêlé de frayeur se dissipait, il toisa llodolplie et lui dil :

— Ils sont bons, vos billets ; mais comment ;ivez-vous entre les mains une soniiiie pareille? Est-elle bicri à vous, au moins? ;ijunl;i-t-il.

Rodolphe élail très-modestement vêtu et couvert de poussière, grà( e à son séjour dans le grenier de M. Pi(ielet.

— Je l'ai dit de rendre cel or à cette jeune fille, répondit Kodolphe d'une voix brève et dure.

— Je l'ai dit !!... et pourquoi donc que lu me tutoies?... s'écria le recors en s'av;iiiçant vers llodolphe d'un air menaçant.

— Cel or !... cel or !... dil le prince en saisissant et en serrant si violemment le poignet de Malicorne, que celui-ci jilia sous cette (■treiule de fer et s'écria ;

— Oh! ni;iis vous me faites mal... làchez-moi !...

— Rends donc cet or!... Tu es payé, va-t'en. . sans dire d'insolence, ou je te jelte eu bas de l'escalier.

— ■ Eh bien ! le voilà, cel or, dit .Malicorne en remettanl le rouleau à la jeune bile, mais ne me tutoyez pas et ne me maltraitez pas, parce que vous êtes plus fort que moi...

— C'est vrai... qui êtcs-vous pour vous donner ces airs-là ? dil Bourdin en s'abritant derrière son confrère, qui êles-vous ?

— Qui ça est, malappris?... c'est mon loc:itaire... le roi des locataires, mal-embouchés que vous êtes ! s'éciia madame Pipelet, qui apparut cnlin lout essoirfllée, et toujours coiiféo de sa perruque blonde à la Titus. La portière tenait à la main un poêlon de lerie rempli de soupe fumante qu'elle apportait chaiitablement aux Morel.

— Qu'est-ce qu'elle veut, celte vieille fouine? dil Bourdin.

— Si vous attaquez UKiii physique, je me jelte sur vous el je vous mords, s'écria madame Pipelet ; et par là-dessus, mou localaiie, mon roi des locataires vous fichera du haut en bas des escalieis, coniuie il le dil... el je vous balayerai comme un tas d'ordures que vous êtes.

— Celle vieille est capable d'ameuter la maison contre nous. Nous sommes payés, nous avons fait nos frais, filons ! dit Bourdin à .M;ilicorne,

— Voici vos pièces, dit celui-ci en jetant un dossier aux pieds de Morel.

— Ramasse !... on te paye pour être honnête, dit Rodolphe, et, arrêtant le recors d'une m;iin vigoureuse, de l'autre il lui miMilra les papiers.

Sentant, à cette nouvelle et redoutable étreinte qu'il ne pourrait lutter contre un pareil adversaire, le garde du commerce se baissa en mur-

LES MYSTÈRES DR PARIS

nniniiit, ramassa le dossier, et le remit à Morel, qui le prit macliinaleiiii'iit.

Il croyait river.

— Vous, qiini(|ue vous ayez une poigne de fort de la halle, ne tombez jamais sous noire coupe ! dit Malicornc.

Et, après avoir montré le poing à Rodolphe, d'un saut il enjamba dix niardies, suivi de son complice, qui regardait derrière lui avec un certain efiroi.

iMadame l'ipelet se mit en mesure de veniier Rodolphe des menaces du recors ; regardant son poilon d'un air inspiré, elle s'écria héroïquement :

— Les dettes de Morel sont payées... ils vont avoir de quoi manger; ils n'ont plus besoin de ma pàlée : gare là-dessous !!

Et, se penchant sur la rampe, la vieille vida le contenu de son poêlon sur le dos des deux recors, qui arrivaient à ce moment au premier étage.

— Et aimiez... donc! ajouta la portière, les voilà trempés comme une soupe... comme deux soupes... Eii ! eh ! eh ! c'est le cas de le dire...

— Mille millions de tonnerres I s'éci ia Malicorne, inondé de la préparation culinaire de madame Pipelet, voulez-vous faire attention là-haut... vieille gaupe I

— Alfred ! riposta madame Pipelet en criant à tue-tête, d'une voix aigre à percer le tympan d'un sourd, Alfred ! tape dessus, vieux chéri ! ils ont voulu faire les Bédouins avec la Stasie (Anastasie). Ces deux indécents... ils m'ont saccagée... tape dessus à grands cou|)s de balai... Dis à l'écaillère et au rogomiste de l'aider... A vous! à vous! à vous! au chat! au chat! au voleur!... Kiss! kiss! kiss!... Brrrrr... Hou... hou... Tape dessus !... vieux chéri !!! Boum ! boum !!!

Et, pour clore formidablement ces onomatopées, qu'elle avait accompagnées de trépignements furieux, madame Pipelet, emportée par l'ivresse de la victoire, lança du haut en bas de l'escalier son poêlon de faïence, qui, se brisant avec un bruit épouvantable au moment où les recors, étourdis de ces cris affreux, descendaient quatre à quatre les dernières marches, augmenta prodigieusement leur effroi.

— Et aimiez donc ! s'écria Anastasie en riant aux éclats et en se croisant les bras dans une attitude triomphante.

Pendant que madame Pipelet poursuivait les recors de ses injures et de ses huées, Morel s'était jeté aux pieds de Rodolphe.

— Ah 1 monsieur, vous nous sauvez la vie !... A qui devons-nous ce secours inespéié?...

— A Dieu ; vous le voyez, il a toujours pitié des honnêtes gens.

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