CHAPITRE
Voisin et voisine.
Le biodopiin hué, la jolie jambe disparut sous les anqdes plis de la robe raisin de C(U inthe, et Rigoletle reprit :
— .\h ! vous étiez, là, miuisieur le sournois?...
— .l'étais là... admirant en silence.
— lit (|u'admii'iez.-vous... mon voisin?
— Cette gcntdie petite chambre... car vous êtes logée comme une reine, ma voisine...
— Dame ! voyez-vous, c'est mon luxe ; je ne sors jamais, c'est bien le moins que je me plaise chez. moi...
— Mais je n'en reviens pas, quels jolis rideaux !... et celle counnude, aussi belle ipie l'aeajou... Vous avez dii dépenser (urieuseumiit d'argent ici?
— IVe m'en parlez pas !... .l'avais à moi 425 francs en sortant de prison ;... pres{|nc tout y a passé...
— \ln sortant de prison ! vous?...
— Oui .. c'est toute une histoire! Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je n'étais pas en prison pour avoir fait mal !
— Sans doute... mais comment?
— .\pros le cjuiléra, je me suis trouvée toute seule au monde. J'avais alors, je crois, dix ans...
— Mais, jusque-là, qui avait pris soin de vous?
— Oh ! de bien braves gens !... mais ils sont morts du choléra... (ici, les grands yeux noirs ib; Rigolelte devinrent bmuidcs). On a vendu le peu qu'ils possédaient |iour payer quelques petites dettes, et je suis restée sans personne qui voidilt me recueillir : ne sachant couuncnt faire, je siris allée à irn corps de garde qui était en face de notre maison, et
■ j'ai dit au factidirnaii'i; : Slonsienr le soldat, mes par-cnts sont morts, je I ne sais où aller; qrr'est-ce qu'il faut que je fasse I bà-dessus l'olficier est venu ; il m'a lait corrdrrire chez le coinrriissaire, qrri m'a fait mettre en prison eouune vagabonde, et j'en suis sortie à seize ans.
— .Mais vos parerrls?
— Je ne sais pas qui était mou père, j';ivais six ans quand j'ai perdu ma mère, qui m avait retirée des Enfauts-Trouvés, oii elle avait été for-
cée do me mettre d'abord. Les braves gens dont je vous ai parlé deureuraient dairs nuire maison ; ils n'avaient pas d'enfants : me voyant orpbeliire, ils nr'oirl [rrisc avec eirx.
— El quel était leirr élal, leur position?
— Papa Crélu, je l'appelais coninreça, était peintre en bâtiment, et sa femme bordeuse...
— Rtait-cc au moins des ouvriers aisés?
— Comirre dans tous les mérrages ; quanil je dis ménages, ils n'étaient pas mariés, rirais ils s'appclaierrt mari et fenmre. 11 y avait des hairls et des bas; aujourd'hrri dairs l'aboudauce. si lo liavarl donnait; demain dans la gène, s'il ne donrrait pas: nrais ça u'empèrhuit pas l'horrrnre el la l'crrrme d'être corrients de torrt el loujorrrs gais (à ce souvenir la plrysiorromie île Rigolelte redevint sereine). 11 n'y avait pas dan- !(• quartier urr niérrage pareil; loujiuirs err Irairr, lorrjours chantant ; avec ça bons comme il n'est pas possible : ce ijui était à eux était aux autres. Maman Cietu était urre gr-osse réjorrie de tr-enle ans, propre comme urr sorr, vive corrrme une angirille, joyerrse comme un pinson Son mari étail urr autre Rogcr-Rontcnrps ; il avait un grarril nez, irne grande bouche, toujours un boirnel de papier srrr la tète, el une ligure si drôle, mais si drôle, (pion ne pouvait le regarder sarrs rire. Une fois revenu à la maison, après l'ouvrage, il ne brisait i]ue charrier, grimacer, gambader comme un enfarrl . il me faisait danser, sauter sur ses genoux; il jouait avec moi comme s'il avait été île uron âge; et sa tcurme me gâtait que c'était une bérréiliclioil I Tous dcrrx rre rrre derrrandaicnt (piirrie cho-e, d'être de borrrre huiiieiir' ; et ci! n'était pas va. Dieu nrerci ! rpri me mari piait. Aussi ils nr'ont baptisée Rigoletle, et le nonr rrr'err est resté. IJnairt à la i:aicté, ils me donnaient l'exenrplc: jamais je ne les ai vus tristes. S'ils s.; (àis;iient des ri;proclres. c'était la lerrrme qui disait à son mari : Tiens, Ci'étu, c'est bêle, mais tir riii' fais Irop rire ! Oir liicrr c'élail lui qui disait à sa femme : Tierrs, lais-loi, Ramonctle (je ire sai> pas pounproi il rappelait Ramonelle), lais-tni, Irr inc fais mal, tu es triq) drôle!... Et moi je riais de les voir rire., \oila conrrne j'ai été élevée, el comme ils m'ont formé le caractère .. J'espi re rpie j ai profité I
— A nrerveille, nia voisine! Ainsi enti'e eux jamais de disputes?
— Jamais, au grand jamais!... Le dimancbi', li' lurrdi, iprelipiefois le mardi, ils faisaient, comme ils disaient, l.i rrocc, et ils m'errrmenaii'irl loirjoirrs avec eux. Pajia laétu étail Ire— borr orrvrier : quand il voulait travailler, il gagrrait ce qrr'il lui plaisait; sa femrrre ;iussi. Des qir ils avaient de quoi l'aire le diruani Ire et le brrrdi, el vivre au courant tarrl bien ipie m.il, ris étaient corrients. Apres ça, fallait-il chômer', ils étaient contents tout de même... Je me rappelle qire, quand nous n'avions rpre du pain et de leair, papa Crélu prenait dans sa bibliothèque...
— Il avail rrne bibliolheiiue?
— Il appelait ainsi une petit casier où il rrrellait tous les recueils de chansons nouvelles.. Il les achetait et il les savait toutes. (Ju.rrrd il n'v avait diiire rpre du pain à la iirarson, il [irerrail ilans sa brbliotlH'rpie un vieux livre de cirisirre, et il nous disait : Voyorrs, qu'est-ce qrre norrs allons manger aujniirrl lini? Ceci? cela?... et il nous lisait le litre d'une foule de birnnes choses. Chacun choisi^sait son plat; papa (!rétu prerrait une casserole vide, et, avec di'S mines et des plaisanteries les p!rrs drôles du monde, il avait l'air de mettre darrs la casserole tout ce qu'il fallait pour conrposer un bon ragoût; el puis il faisait semblant de vcr-er Ça dans un plat vide aussi, (pr'rl posait srrr la table, loujorrrs avec des grirrraces à nous tenir les côtes; il reprenait eirsrrile son livre, el peudarrl qu'il nous lisait, par' exemple, le récit d'rrne borrne fricassée de poulet qire nous avions choisie, et qui nous faisait venir l'eau à la boriche... nous inangions notre pain... avec sa lecture, en riant commodes fous.
— Et ce joyeux ménage avait des dettes?
— Jamais ! tant qu'il y avait de l'argenl, on noeait ; qrrand il n'y en avail pas, on dinait « en détrempe, » conmie disait papa Crélu à cause de son état.
— Et à l'avenir, il n'\ songeait pas?
— Ah bien, oui ! l'avcirir, pour nous, c'était le dimanche et le lundi. L'été, nous les |)assiorrs aux barrières; l'hiver, dans le farrbouig.
— Puisqrreces boirnes gens secorrvenaient si bien, puisqu'ils faisaient si fréqrremurent la noce, poiirqrroi ne se mariaient-ils [ras?
— Un de leurs amis leirr a demandé ça une fois devant moi.
— Eh bien ?
— Ils orri répondir ; « Si nous avons un jour des enfants, à la bonne heure! mais, poirr nous deux, nous norrs trouvons bien comme ça... A quoi bon rroirs forcer à faire ce que rroirs faisons de bon cœur? (/i serait des frais, et nous n'avons pas d argent de trop. » Mais, voyez un peu, reprit Rigolelte, comme je bavarile. C'est qu'aussi, une Ibis'ipre je suis srrr' le corrrpte de ces braves gens, qrri ont été si bons pour nroi, je ne peux pas m'empêcher d Cir parler longuement. Tenez, nroii voisin, soyez assez giMitil pour' pn;ndre irroir cbàle sur le lit et pour me l'attacher" là, sous le col d(! ma chemisette, avec celle grosse épingle, et nous allons dcsceiiibe, car- il nous l'arrt le temps de choisir au Temple ce que voirs voulez ai:lreter pour' ces pauvres Morel.
Rodolphe s'empressa d'obéir aux ordres de Rigoletle : il prit sur le lit un gi'and cliàle tartan île couleur brune, à larges raies ponçeau, et le posa soigncusemeirl srrr les cbaimantes épaules de Rigolelte.
— Mainleuaut, mon voisin, relevez nu peu mon col, pincez bien la
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, Irop près sans
de Roddlplic qui iMic Ili-dlollL- se
robe cl le châle ensemble, enfoncez l'opingle, et surtout prenez garde (le nir pifiiicr.
l'dui (XLM iiitT ces nouveaux conimamlttnculs, il rdUit que IUiil(il|ihe Idiii li:il |iri>(|iic ce cou d'ivoire, où se dessinait, si noire et si nette, l'ai laclic (lis l)e:inx cheveux d'ébène de lliguletle.
Lr JMiir était bas, Rodolphe s'approcha... très-prcs. doMle, car la grisetle jela un petit cri cfraroiicbé.
Nous ne saurions dire la cause de ee petit cri.
Etait ce la poinli' di' lepuigle? étail-ce la IjoucIk avait clUcnrc ce cou blanc. Irais et poli'.' Toujours csl-il relouriia vivement el s'écria d'un air nioiliç liant, moitié tiisle, qui lit presque regretler à Itodulpbe l'innocente libellé ipi'il avait piisc :
— Mou voisin, je ne vous prierai plus jamais d'atlacher mou clialu.
— Pardon, ma voisine... je suis si maladroit!
— .\u contraire, monsieur, et c'est ce dont je me plains...
Voyons, votre bras; mais soyez sage, ou nous nousfàclieroiis!
— Vrai, ma voisine, ce n'est pas ma
faute Voire joli
cou était si blain , que j'ai eu connue un éblouissenient. .
Malgré moi ma tclc s'est baissée... et
— Bien, bien ! à l'avenir j'aurai soin de ne plus vous donner de ces éblouissements-là, dit Rigolellc en le menaçant du doigt; puis elle ferma sa porte.
— Tenez , mon voisin , prenez ma ciel; elle est si grosse, quelle crèverait nia iioche... c'est un vrai pislolet.
là de rire.
l'odolphe se chargea (c'est le mot) dune énorme clef (pii aurait pu glorieuscniciil ligurer sur un de ces plats allégoiiquos que les vaincus viennent humblement offrir aux vain- (jueurs d'une ville.
(juoique Rodolphe se crût assez changé par les années pour ne |ias être reconnu par l'olidori, avant de passer devant la porte du charlatan, il releva le collet de son paletot.
— Mou voisin , n'oubliez pas de prévenir M. Pipelet que l'on va apporter des effets qu'il faudra monter dans votre chambre, dit lligoletie.
— Vous avez raison, ma voisine; nous allons entrer un moment dans la loge du porlier.
M. Pipelet, sou éternel chapeau-troniblou sur la tète, était, comme louoiirs, vêtu de son habit vert et giavemenl assis devant une table couverte de moneaux de cuir el de débris de chaussures de toutes sortes; il s'occupail alors de ressemeler luie botte, avec le sérieux de la conscience qu'il niellait à toutes choses. Anaslasie était absente et la loge.
— Eh bien, monsieur Pipelel, lui dit Rigolelte, j'espère que voilà du nouveau ! Gr;icc à mon voisin, les pauvres Morel sont hors de peine... Quand on pense qu'on allait conduire le pauvre ouvrier en prison ! Oh 1 ces gardes du commerce sont de vrais sans-co-ur !
•' — Et des «ans-mceurs, mademoiselle, ajouta M. Pipelet d'un ton coiir-
Rodolphe et Rigolelte allant au Temple. — page 129.
roucé, en gesticulant avec une boite en réparation dans laquelle il avait inlroduit sa main et son bras g.iucbe. Non, je ne crains pas de le répéler à la face du liel et des hoiuines, ce sont de grands sans-mœurs. Us ont profité des léiièbres de l'escalier pour oser porter leurs gestes indécents jusipie sur la taille de mon épouse ! En enlendant les cris de sa pudeur oITeiisée, malgré moi j'ai cédé à la vivacilé de mon caractère. Je ne le cache pas. mou piemier inouvemenl a été de rester immobile el de devenii pourpre de houle, en songeant aux odieux allenlats dont Anaslasie vcnail d'èlre victime... comme mêle prouvait l'égarement de sa raison, pui-que, dans son délire, elle avait jeté son poêlon de raience du haut en bas de l'escalier. A cet instant, ces affreux débauchés ont passé devant ma loge...
— Vous les avez poursuivis, j'espère, monsieur Pipelel? dit Rigolelte,
qui avait assez de peine à conserver son sérieux.
— J'y songeais, répondit M. Pipelet avec un profond soupir, lorsque j'ai réfléchi qu'il me faudriit alfronler leurs regards , peut • être même leurs propos licencieux ; cela m'a révoIlé,m'a mis hors de moi. Je ne suis pas plus méchant qu'un autre , mais (piand ces éhoniés ont passé devant la loge, mon sang n'a fail qu'un tour, et je n'ai pu m'cmpcclicr de mettre brusqiiiment ma main devant mes yeux, (oiir me dérober la vue de ces luxurieux malr;iileurs.'!! Mais cela ne m'élonna pas, il devait m'arriver quelque chose de malheureux aujourdluii, j'avais rêvé de ce monstre de Cabriou 1
Rigolelte sourit, et le bruit des soupirs de M. l'ipelel se confondit avec les coups de marteau qu'il appliipiait sur la semelle de sa vieille boite.
D'après les réflexions d'Alfred, il résultait qu'Auastasie s'élait oulrageuscment vantée, imitant à sa manière le coquet manège de ces femmes qui, pour raviver le feu de leurs maris ou de leurs amants, se disent incessammenl et dangereusement courtisées.
— Mou voisin, dil tout bas Rigoleile :i Rodolphe , laisse/ croire à ce pauvn M. Pipelet qu'on :
agacé sa femme ; intérieurement ça le flatte. Ne voulant pas, en effei détruire l'illusion dont se berçait M. Pipelet, Bodoljihe lui dil :
— Vous avez sagement pris le parii des sages, mon cher monsicui Pipelet, celui du mépris. D'ailleurs, la vertu de madame Pipelet est audessus de toule atteinte.
— Sa vertu, monsieur... sa vertu! et Alfred recommença de geslicu 1er avec sa botte au bras, j'en porterais ma tête sur l'échafaud ! 1-a gloii' du grand >'apoléon... et la vertu d'.Vnaslasie... j'en peux répondr (omine de ukui propre honneur, monsieur!
— El vous avez raison, monsieur Pipelel. Mais oubliez ces misérable recors; veuillez, je vous prie, me rendre un service.
— L'homme est né pour s'enlr'aider, répliqua M. Pipelet d'un to
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sentcncieiix et iii(''luiifoli(|m> : à plus l'orlc raisui), lorsqu'il est (iiii'bliuii d'un :iiissi hdii liji;ilaii(; (iiie moiisiciii'.
— Il s'ayiiail (le liiii'e monter chez moi (lilléieiits objets qu'on :i|ipoi'tera (ont a l'Iienre. Ils sont destinés aux Morel.
— Siivez Iraiicinille, monsieur, je surveillerai cela.
— Fuis, reprit tristement Itodolplie, il landrait demander un prêtre pour veiller la petite lille (|u'ils ont perdue cette nuit, aller déclarer son décès, et, en même temps, commander un service cl un convoi décents. Voici de l'argent... ne ménagez rien : le bienfaiteur de Morel, dont je ne suis que I agent, veut que tout soit fait pour le mieux.
— Fiez-vous-en à moi, monsieur. Aiiastasie est allée acheter notre diner ; dès qu'elle rentrera, je lui l'erai garder la loge, et je m'occuperai de vos commissions.
A ce moment, un lionime si complètement cinbossé dans son manteau, comme disent les Espagnols, qu'on apercevait à peine ses yeux, s'inrorma, sans" trop s'approcher de la loge, et restant le plus possible dans i'ombie, si madame Cmelte, marchande d'objets d'occasion, était chez elle.
— Venez-vous de Saint-Denis'? lui demanda M. Pipelet d'un air d'intelligence.
— Oui , en une heure un quart.
— C'est bien cela, alors montez.
L'homme au manteau disparut rapidement dans l'escalier.
— Qu'est-ce que cela signi(ie'.'dit Itodolplie à M. Pipelet.
— Il se manigance quelque chose chez
la ineie Burette
c'est des allées, des venues continuelles.
Elle m'a dit ce malin : « Vous deman- Jerez à toutes les aersonnes qui vieii- Jroiit pour moi :
« Venez-vous de (Saint-Denis?»
Celles qui répon- Iroiit : «Oui, en une leure un quart, »
ous les laisserez nonler... mais pas l'autres.»
— C'est un vériahle mot d'ordre!
!it Itodolphe assez
ulrigué.
— Juslement,mon- Cuhnon.
ieur. Aussi me suisî dit à part moi : Il
e manigance quelque chose chez la mère Burette. Sans coniplei- (|ue Torllard, un mauvais garnement, un petit boiteux, qui e^t employé chez I. Ilésar Bradamanti, est rentré cette unit à deux heures, avec une ieillc leinme borgne qu'on appelle la Clioiiette. C.elle-i i est restée jus- ".'.' 'I','''.''''r 'ji^oi'cs du matin chez la mère Burette, pend.iiit qu'un li.iere
— Oui, inonsienr; et elle va sans doute revenir : car la mère Bureti m'a dit (pie la consigne ne regardait pas la borgiiesse.
Bùdolpbe pensa, non sans raison, que la Cbouelte niarliinait quelque nouveau mêlait : mais, bêlas I il était loin de songer a quel point cette nouvelle trame I intéressait.
— C'est donc bien convenu, mon cher monsieur Pipelet; n'oubliez {,.« tout ce que je vous ai recoinniandê pour les Morel, et priez aussi
votre fe le de leur faire a])iioi tei' un bon repas de chez le meilleur
traiteur du voisinage.
— Soyez trauipiille, dit M. Pipelet; aussitôt que mon épouse sera de
retour, j'irai à la mairie, à léglise et chez le traiteur... A l'église pour le mort...
chez le traiteur pour les vivants ajouta philosophiquement et poétiquement M. Pipelet. C'est comme fait , monsieur... c'est comme fait.
A la porte de l'allée, Rodolphe et Pigolette se trouvèrent face à face avec Auastasie, qui revenait du marché, rapporlaiit un lourd panier de provisions.
— A la bonne heure! s'écria la portière en regardant le voisin et la voisine d'un air narquois et signilicatif; vous voilà déjà bras dessus
bras dessous Ca
va ! i:iiaud !...'..
haud! Tiens
faut bien que jeunesse se passe!... à jolie (ille beau garçon... vive l'aiMijur !
et aimiez donc !
Et la vieille disparut dans les profondeurs de l'allée en criant :
— Alfred ! ne geins
pas, vieux chéri
voilà ta Slasie qui t'apporte du nanan, gros friand!
Bodolphe, offrant son bras à Iligolette, sortit avec elle de la maison de la rue du Temple.
CUAPITBE IV.
Le budget de Rigolette.
Iioigiie.' (|ue venait faii(
attendait à la porte. D'où venait cette lênii
eite leinme borgne à nue heure aussi indue ? Telles s(nit le., (|ueslions (|ue : me suis posées sans pouvoir y répondre, ajouta ^raveiuenl M. l'ipelet. — Et celte lêmnie que vous appelez la Chouette est repartie à quatre eures du matin en liacre'.' demanda Bodolphe.
t>7 Fâri» - Imprimerie StlineiJcr, ruf J'KifurUi, l.
A la neige de la nuit avait succédé un vent très-lroid; le pavé de la lue, ordinairement fangeux, était presque sec. Bigolette et Bo-
, • . dol|ihe se dirigèrent
\eis I iiiiinense et singulier bazar que l'on nomme le Temple. La jeune Jille s appuyait sans fa(.;oii au bras de son cavalier, aussi peu gênée avec lui (ine s ils eussent été liés par une longue intimité.
— Est-.^^lle diole, cette madame Pipelet, avec ses remarques I dit la grisette a Bodolphe.
— Ala foi, ma voisine, je trouve qu'elle a raison.
— Eu (pioi, mon voisin.'
— Elle a dit ; « Il faut que jeunesse se passe... vive l'amour, et allez donc ! »
— Eh bien?
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C'est justement ma manière de voir...
' — Coinmciil?
— Je voudrais p.isser ma jeunesse avec vous... pouvoir ciiei' vive l'amour. . et aller où vous voudriez me conduire.
— Je le ciois hieii... vous n'êtes pas dinieile!
— Uù serait le mal'.'... nous sommes voisins.
— Si nous n'étions pas voisins, je ne sortirais pas avec vous comme ça...
— Vous me dites donc d'espérer?
-^ iJ'cspérer quoi?
:— One vous m'aimerez.
T^ Je vous aime déjà.
-r- Vraiment'?
— C'est tout simple, vous êtes bon, vous êtes gai. Quoique pauvre vous-même, vous faites ce que vous pouvez pour ces pauvres Morel, en iiiléress;uit des gens riches à leur maii)eur; vous avez une (igiire qui me revient beaucoup, une jolie tournure, ce qui est toujours agréable et llattçur pour moi, qui vous donne le bras et qui vous le donnerai souvent. ^■oilà, je crois, assez de raisons pour que je vous aime.
Fuis, s'iiilii rompant pour rire aux éclats, Rigolette s'écria :
^- Regar . /. donc. .. regardez donc cette grosse femme avec ses vicun souliers lb.,i ,és; on dirait qu'elle est traînée par deux chats sans queue.
Et de rire encore.
-:— Je préfère vous regarder, ma voisine; je suis si heureux de penser que vous m'aimez déjà.
— Je vous le dis parce que ça est... Vous ne me plairiez pas, je vous le dirai.s tout de même... Je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais Irouqié personne, ni été coquette. Quand on me plaît, je le dis tout de suite...
Puis, s'interrompant encore pour s'arrêter devant une bouliqne, la grisette s'écria :
— Dli ! voyez donc la jolie pendule et les deux beauij vases! J'avais pourtant dijà trois livres dix sous d'économie dans ma tirelire pour en acheter de pareils! lin cinq ou six ans j'aurais pu y atteindre.
— Des économies, ma voisine ! et vous gagnez'/...
— Au moins trente sous par jour, quelquefois quarante; mais je ne compte jamais que sur trente, c'est plus prudent, et je règle mes dépenses là-dessus, dit lligolclte d'un air aussi important que s'il se fût agi de l'équilibre financier d'un budget formidable.
^— Mais avec trente sous par jour, comment pouve/.-vous vivre?
— Le compte n'est pas long... Voulez-vous que je vous le fasse, mon voisin? Vous m'avez l'air d'un dépensier, ça vous servira d'exemple.
— Voyons, ma voisine.
— Mes trente sous par jour me font quarante-cinq francs par mois, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Là-dessus j'ai douze francs de loyer et vingt-trois fi'ancs de nourriture.
— Vingt-trois francs de nourriture!...
— Mon Hieu, oui, tout autant ! Avouez que pour une mauviette comme moi... c'est énorme !... par exemple, je ne me refuse rien.
— Voyez-vous la petite gourmande...
— Ah ! mais aussi là-dedans je compte la nourriture de mes oiseaux...
— Il est certain que si vous vivez trois là-dessus, c'est moins exorbitant. Mais voyons le détail par jour... toujours pour mon instruction.
— Ecoutez bien : une livre do pain, c'est quatre sous ; deux sous de lait, ça fait six ; quatre sous de légumes l'hiver, ou de fruits et de salade dans l'été ; j'adore la salade, parce que c'est, comme les légumes, propre à anaiiger, ça ne salit pas les mains; voilà donc déjà dix sous; trois sous de iHMirre ou d'huile et de vinaigre pour assaisonnement, treize ! une voie de belle eau claire, oh ! ça c'est mon luxe, ça me fait mes quinze sous, s'il vous plaît... Ajoutez-y par semaine deiix ou trois sous de chènevis et de mouron pour régaler mes oiseaux, qui mangent ordinairement un peu de mie de pain et de lait, c'est vingt-deux à vingt-trois francs par mois, ni plus ni moins.
— Et vous ne mangez jamais de viande?
— Ah bien oui... de la viande!... elle coûte des dix et douze sous la livre ; est-ce qu'on y peut songer? Et puis ça seut la cuisine, le pot-aufeu ; au lieu que du lait, des légumes, des fruits, c'est tout de suite prêt. Tenez, un plat que j'adore, (|ui n'est pas embarrassant, et que je fais dans la perfection...
— Voyons le plat...
— Je mets de belles pommes de terre jaunes dans le four de mon poêle ; quand elles sont cuites, je les écrase avec un peu de beurre et de lait... une pincée de sel... c'est un manger des dieux... Si vous êtes gentil, je vous en ferai goûter...
— Arrangé par vos jolies mains, ça doit être excellent. Mais, voyons, comptons, ma voisine.... Nous avons déjà vingt-trois francs de nourriture, douia francs de loyer, c'est trente-cinq francs par mois...
— Pour aller à quarante-cinq on cinquante francs que je gagne, il me reste dix ou (piin/e francs pour mon bois ou mon huile pendant l'hiver, pour mon entn lii'n et mon blanchissage... c'est-à-dire pour mon savon; car, excepté mes draps, je me blanchis moi-même... c'est encore mou luxe... une blanchisseuse de fin me coulerait les yeux de la tête... tandis que je repasse très-bien, et je me tire d'affaire..... Pendant les cinq
mois d'hiver, je brûle une voie et demie de bois... et je dépense pour qualir ou cinii sons d'huile par jour pou. ma lampe... ça me fiit environ quatre-vingts francs par an pour mon ctiaulfige et mon éclair.ige.
— De sorte que c'est au plus s'il vous reste cent francs pour votre eutretien.
— Oui, et c'est là-dessus que j'avais économisé mes trois francs dix sous.
— Mais vos robes, vos chaussures, ce joli bonnet?
— Mes bonnets, je n'en nuts que quand je sors, et ça ne me ruine pas, car je les monte moi-même; chez moi je me contente de mes cheveux... Quant à mes robes, à mes bottines... est-ce que le Temple n'est pas là ?
— Ah ! oui... ce bienheureux Temple... Eh bien ! vous trouvez là...
— Des robes excellentes et très-jolies. Figurez-vous que les grandes dames ont l'habitude de donner leurs vieilles robes à leurs femmes de chambre,.. Quand je dis vieilles... c'est-à-dire qu'elles les ont portées un mois ou deux en voiture.... et les femmes do chaml)re vont les vendre au Temple... pour presmie rien... Ainsi, tenez, j'ai là une robe de ti-esbeau mérinos raisin de Lorinthe que j'ai eue pour quinze francs ; elle eu avait peut-être coûté soixante, elle avait été à peine portée: je lai arrangée à ma taille... et j'espère qu'elle me fait honneur.
— C'est vous qui lui faites honneur, ma voisine... Mais, avec la ressource du l'cmple, je commence à comprendre que vous puissiez sullire à votre entretien avec cent francs par an.
— N'est-ce pas? On a là des robes d'été charmantes pour cinq ou six francs, des brodequins comme ceux que je porte, presque neuls, |)Our deux ou trois francs. Tenez, ne dirait-on pas qu'ils ont été faits puiu' moi? dit Iligolette, qui s'arrêta et montra le bout de son joli jtieil, véiitablemeni très-bien cjiaussé.
— Le pied est charmant, c'est vrai ; mais vous devez difiicilement lui trouver des chaussures... Après ça vous médirez sans doute qu'on vend au Temple des sotdiers d'enfants...
— Vous êtes un flatteur, mon voisin ; mais avouez qu'une petite fille toute seule, et bien rangée, peut vivre avec trente sous par joor ! Il faut dire aussi que les quatre cent cinquante francs que j'ai eiofiortés «le la prison m'ont joliment aidée pour ni'élablir... Une fois qu'on m'a vue dans mes meubles, ça a inspiré de la confiance, et on m'a donné de l'on», rage chez moi ; mais il a fallu attendre longtemps avant d'en trouver; heureusement j'avais gardé de quoi vivre trois mois sans compter sur mon travail,
— Avec votre petit air étourdi, savez-vous que vous avez beaucoup d'ordre et de raison, ma voisine?
— Dame I quand on est toute seule au monde et qu'on ne vent avoir d'obligation à personne, faut bien s'arranger et faire son nid, comme on dit.
— Et votre nid est charmant.
— N'est-ce pas? car enfin je ne me refuse rien ; j'ai même un loyer au-dessus de nmn étal ; j'ai des oiseaux : l'été, toujours an moins deux pots de Heurs sur ma cheminée, sans compter les caisses de ma fenêtre et celle de ma cage ; et pourtant, comme je vous le disais, j'avais déjà trois francs dix sous dans ma tirelire, afin de pouvoir un jour parvenir à une garniture de cheminée.
— Et que sont devenues ces économies?
— Mon Dieu, dans les derniers temps, j'ai vu ces pauvres Morel si malheureux, si mailieurenx, que j'ai dit : Il n'y a pas de bon sens d'avoir trois bêtes de pièces de vingt sous à paiesser dans une tirelire, quand d'honnêtes gens meurent de fiim à côté de vous !... alors j'ai prêté mes trois francs aux Morel. Quand je dis prêté... c'était pour ne pas les humilier, car je les leur aurais donnés de bon cceur.
— Vous entendez bien, ma voisine, que, puisque les voilà à leur aise, ils vous les rembourseront.
— C'est vrai, ça ne sera pas de refus... ça sera toujours un commencement pour acheter une garniture de cheminée... C'est mon rêve !
— Et puis, enfin, il faut toujours songer un peu à l'avenir.
— A l'avenir?
— Si vous tombiez malade, par exemple...
— Moi... malade?
Et Rigolette de rire aux éclats.
De rire si fort, qu'un gros homme qui marchait devant elle, portant un chien sous son bras, se rctomna tout interloqué, croyant qu'il s'agissait de lui.
Uigolette, sans discontinuer de rire, lui (it une demi-révérence acconflpagnéc d'une petite mine si espiègle, que Rodolphe ne put s'empêcher de partager l'hilarité de sa compagne.
Le gros homme continua son chemin en grommelant.
— Etes-vous folle!... allez, ma voisine! dit Rodolphe en reprenant son sérieux.
— C'est votre faute aussi...
— Ma faute?
— Oui, vous me dites des bêtises...
^ Parce (jue je vous dis que vous pourriez tomber malide?
— Malade, moi?
Et de rire encore.
— Pourquoi pas?
Eat-ee que j'ai l'air d« ça?
LES MYSTÈRES DE PARIS
loi
— .liiniais je n'ai vu figiiie pins rose el plus fniidic.
— Eh liieu! :ilors... pourquoi voulez-vous que je loinbe malade?
— Coniincat?
— A ili\-luiitans. avec la vie que je mène... est-ce que c'est possible? Je me lève à cIik] heures, hiver comme été; je me couche à dix ou onze; je manj;c à ma faiiii, qui n'est pas grande, c'est vrai ; je ne souiïrc pas du froid, je travaille toute la journée, jo rhaiite comme uni' alouette, je dors commis une marmotte, j'ai le cipur libre, Joyeux, content; je suis sûre de ne jamais manquer d'ouvrage, à propos de quoi voulez-vous que je sois malade?... ce sérail par trop drôle aussi...
Et de rire encore.
Rodolphe, frappé de celte aveugle et bienheureuse confiance dans l'avenir, se reprocha d'avoir risqué de l'ébranler... Il songeait avec une sorte d'effroi qu'une maladie d'un mois pouvait ruiner cette riante et paisible existence.
Cette foi profonde de Rigolelte dans son courage et dans ses dix-huit ans... ses seuls biens... semblait à Rodolphe respectable et sainte...
De la part de la jeune fille... ce n'était plus de l'insouciance, de l'imprévoyance; c'était une créance instinctive à la commisération et à la justice divine, qui ne pouvaient abandonner une créature laborieuse et liorme, une pauvre tille dont le seul tort était de conqiter sur la jeunesse et sur la santé qu'elle tenait de Dieu...
Au printemps, quand d'une aile agile les oiseaux du ciel, joyeux et «hantants, efileurcnt les luzernes roses, ou fendent l'air tiède et azuré, s'inquiètent-ils du sombre hiver ?
— Ainsi, dit Rodolphe à la griselte, vous n'ambitionnez rien?
— Rien...
— Absolument rien ?...
— Non... C'est-cà-dire, entendons-nous, ma garniture de cheminée... et je l'aurai... je ne sais pas quand... mais j'ai mis dans ma tête de l'avoir, et ce sera; je jirendrai plutôt sur mes nuits...
— Et sauf cette garniture?...
— .le n'ambitionne rien... seulement depuis aujourd'liui.
— Pounpioi cela ?
— Parce qii'avant-bier encore j'andiitionnais un voisin qui me plùl... alin de faire avec lui, comme j'ai toujours fait, bon ménage... afin de lui rendre de petits services pour qu'il m'en rende .à son tour.
— (Test déjà convenu, ma voiiiine; vous soignerez mon linge, et je cirerai votre chambre... sans compter que vous m'cveilleicz de bonne heure, en frappant à ma cloison.
— Et vous croyez que ce sera tout ?
— (Ju'y a-t-il encore?
— Ah bien ! vous n'êtes pas au bout. Est-ce qu'il ne faudra pas que le dimanche vous me meniez promener aux barrières ou sur les boulevards ? Je n'ai que ce jour-là de récréation...
— C'est ça, léié nous irons à la campagne.
— Non, je déleste la campagne; je n'aime que Paris. Pourtant, dans le temps, par complaisance, j'ai fait quelques parties à Sainl-Cerniain avec une de mes camarades de prison, (pi'on appelait la Goualeuse, parce qu'elle chantait toujours ; un bien bonne petite lillc !
— Et qu'est-elle devenue ?
— Je ne sais pas ; elle dépensait son argent de prison sans avoir l'air de s'amuser beaucoup ; elle était toujours triste, mais douce et charitable... Quand nous sortions ensemble, je n'avais pas encore d'ouvrage ; quand j'en ai eu, je n'ai pas bougé de chez moi , je lui ai donné mon adresse, elle n'est pas venue me voir ; sans doute elle est occupée de son côlé... C'était pour vous dire, mon voisin, que j'aimais Paris plus que tout. Aussi, (piand vous le pourrez, le dimanche, vous me mènerez diner chez le traiteur, quelquefois au spectacle... sinon, si vous n'avez pas d'argent, vous me mènerez voir les boutiques dans les beaux passages, ça m'amuse presque aulanl. Mais soyez tranquille, dans nos petites parties fines, je vous ferai honneur... Vous verrez comme je serai gentille avec ma jolie robe de levantine gros-bleu, que je ne mets que le dimanche ! elle me va comme un amour ; j'ai avec ça un petit bonnet garni de dentelles, avec des nœuds oranges, qui ne font pas troj) mal sur mes cheveux noirs, des bottines de salin turc que j'ai fait faire piiur moi... un charmant châle de bourre de soie façon caclieniire. Allez, allez, mon voisin, on se retournera plus d'une fois pour nous voir passer. Les hommes diront : « Mais c'est (ju'elle est gentille, cette pclile, par(de d'honneur! » Et les lemmes diront de leur côlé : « Mais c'est qu'il a une très-jolie tournure, ce grand jeune homme mince... son air est très-di^tingué... et ses petites nioustathes brunes lui vont trèsbien... El je serai de l'avis de ces dames, car j'adcue les moust;i(hes... Malheureusement M. Germain n'en portail pas à cause de son bureau, M. Cabrion en avait, mais elles étaient rouges comme sa grande barbe, et je n'aime pas les grandes barbes ; et puis il faisait par trop le gamin dans les rues, et tourmentait trop ce pauvre M. Pipelet. Par exenqde, M. Giraudeau (mon voisin d'avant M. Cabrion) avait une très-bonne teime, mais il était louche. Dans les commencements, ça me gênait beaucoup, parce qu'il avait toujours l'air de regarder quelqu'un à côté de moi, et, sans y penser, je me retournais pour voir qui.
Et de rire.
Rodolphe écoutait ce babil avec cnriosilé ; il se demandait pour la troisième ou qnalriëinc fois ce qu'il devait penser de la vertu de Rigolette.
Tantôt la libcrié même des paroles de la grisctte et le souvenir du gros verrou lui faisaient presque croire qu'elle aimait ses voisins en fi ères, en camarades, et que madame Pipelet l'avait calomniée ; tantôt il souriait de ses vclléilés de crédulité, en songeant qi;'il était peu probable qu'une (ille aussi jeune, aussi abandonnée, eût échappé aux séductions de MM. Giraudeau, Cabrion et Germain. Pourtant, la franchise, l'originale familiarité de Rigolette, éveillaient en lui de nouveaux doutes.
— Vous me charmez, ma voisine, en disposant ainsi de mes dimanches, repiit gaiement Rodolphe; soyez tranquille, nous ferons de fameuses parties.
— Un instant, monsieur le dépensier, c'est moi qui tiendrai la bourse, je vous en préviens. L'élé, nous pourrons diner très-bien... mais trèsbien !... pour trois francs, à la Chartreuse ou à l'Ermitage Monlmartre, une demi-douzaine de contredanses ou de valses par là-dessus, et quelques courses sur les chevaux de bois... j'adore monter à cheval... ça vous fera vos cent sous, pas un liard de plus... Valsez-vous ?
. — Très-bien.
— A la bonne heure! M. Cabrion me marchait toujours sur les pieds, et puis, par farce, il jetait des pois fulminants par terre, ça fait qu'on n'a plus voulu de nous ù la Chartreuse.
Et de rire.
— Soyez tranquille, je vous réponds de ma réserve à l'égard des pois fulminants ; mais l'hiver, que ferons-nous ?
— L'hiver, comme on a moins faim, nous dînerons parfaitement pour quarante sous, et il nous restera trois francs pour le spectacle, car je ne veux pas que vous dépassiez vos cent sous : c'est déjà bien assez cher ; mais tout seul vous dépenseriez au moins çà à l'estaminet, au billard, avec de mauvais sujets qui sentent la pipe comme des horreurs. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux passer gaiement la journée avec une petite aune bien bonne enfant, bien rieuse, qui trouvera encore le temps de vous économiser quelques dépenses en vous ourlant vos cravates, eu soignant votre ménage ?
— Mais c'est un gain tout clair, ma voisine. Seulement, si mes amis me rencontrent avec ma gentille petite amie sous le bras?
— Eh bien ! ils diront : Il n'est pas malheureux, ce diable de Rodolphe !
— Vous savez mon nom ?
— Quand j'ai appris que la chambre voisine était déjà louée, j'ai dcmamlé à qui.
— Et mes amis diront : 11 est Irès-heurcux, ce Rodolphe!... Et ils m'envieront.
— Tant mieux I
— Ils me croiront heureux.
— Tant mieux !... tant mieux !...
— Et si je ne le suis pas autant que je le paraîtrai ?
— Qu'est-ce que ça vous fait, pourvu qu'on le croie?... Aux hommes, il ne leur en faut pas davantage.
— Mais votre réputation ? Rigolette partit d'un éclat de rire.
— La réputation d'une griselte ! est-ce qu'on croit à ces météores-là? reprit-elle. Si j'avais père ou mère, fière ou sœur, je tiendrais pour eux au qu'en dira-t-on... Je suis toute seule, ça me regarde...
— Mais, moi, je serai très-malheureux.
— De quoi ?
— De passer pour être heureux, tandis qu'au contraire je vous aimerai... à peu près comme vous dîniez chez le papa Crélu... en mangeant votre pain sec à la lecture d'un livre de cuisine.
— Rail ! bah ! vous vous y ferez : je serai pour vous si douce, si reconnaissante, si peu gênante, que vous vous direz : Après tout, autant faire mon dimanche avec elle qu'avec un camarade... Si vous êtes libre le soir dans la semaine, cl que ça ne vous ennuie pas, vous viendrez passer la soirée avec moi, vous profiterez de mon feu et de ma lampe; vous louerez des romans, vous me ferez la lecture. Autant ça que d aller perdre votre argent au billard ; sinon, si vous êtes occupé lard chez votre patron, ou que vous aimiez mieux aller an calé, vous me di;ez bonsoir en rentranl, si je veille encore. Si je suis couchée, le lendi'main malin jo vous dirai bonjour à travers votre cloison pour vous éveiller... Tenez, M. Germain, mon dernier voisin, passait toutes ses soirées comme ça avec moi; il ne s'en plaignait pas!... Il m'a lu tout Wallcr S: oit... C'est ca qui claît amusant! Queli|iiefois, le dimanche, quand il faisait mauvais, au lieu d'aller au spectacle et de soi tir, il allait acheter quelque chose ; nous faisions une vraie dinelle d.ms ma «liambie, et puis après nous lisions... Ca m'amusait presque aulanl «pie le tliéàlre. C'est pour vous diic que je ne suis pas dillicile à vivre, «•! «pie je l;iis tout ce «pi'un veut. Et puis, vous «pii parliez d être malaile, si jamais vous Peliez... c'est moi qui suis une vraie petite sœur grise !... demandez aus Morel... Tenez, vous ne savez pas voire bonheur, monsieur Rodolphe... C'est un vrai «[uine à la loterie de ni'avoir pour voisine.
— C'est vrai, j'ai toujours eu du bonheur ; mais, à propos de M. Germain, où est-il donc mainienaul?
— A. Paris, je pense.
— Vous ne le voyez plus ?
— Depuis qu'il a quille la maison, il n'est plus revenu chez moi.
— Mais où denieiire-l-il ? Que fait-il?
-- Pourquoi ces qucsii.e.is-là, iwm voL^iu?
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Parce que je suis jaloux de lui, dit T^odolphe en souriant, et que je voudrais...
— laloux !!! El Bigolette de rire. Il n'y a pas de quoi, allez... Pauvre garçon !...
— Sérieusenienl, ma voisine, j'aurais le plus grand intérêt à savoir où rencontrer M. Germain; vous connaissez sa demeure, et, sans me vanter, vous devez me croire incapable d'abuser du secret que je vous demande...le vous le jure dans son intérêt...
— Sérieusement, mon voisin, je crois que vous pouvez vouloir beaucoup de bien à M. Germain ; mais il m'a l'ait promettre de ne dire son adresse à personne... et puis(iue je ne vous la dis pas à vous, c'est (pic ça m'est impossible... Cela ne doit pas vous fâcher contre moi... Si vous m'aviez confié un secret, vous seriez content, n'est-ce pas, de me voir agir comme je le fais?
— Mais...
— Tenez, mon voisin, une fois pour toutes, ne me parlez plus de cela... J'ai fait une promesse, je la tiendrai, et, quoi que vous me puissiez dire, je vous répondrai lonjonrs la même chose...
Malgré son élourderie, sa légèreté, la jeune (ille accentua ces derniers mots si fermement, que Rodolphe comprit, à son grand regret, qu'il n'obtiendrait peut-être pas d'elle ce qu'il désirait savoir. Il lui répugnait d'employer la ruse pour surprendre la conliance de Rigolette ; il attendit et reprit gaiement :
— N'en parlons plus, ma voisine. Diable ! vous gardez si bien les secrets des antres, que je ne m'étonne plus que vous gardiez les vôtres.
— Des secrets, moi ! Je voudrais bien en avoir, ça doit être trèsamusant.
— Comment ! vous n'avez pas un petit secret de cœur ?
— Un secret de cœur?
— Enlin... vous n'avez jamais aimé? dit Rodolphe en regardant bien fixement Rigolette pour tâcher de deviner la vérité.
— Comment! jamais aimé?... Et M. Giraudeau ? et M. Cabrion?et M. Germain ? et vous donc?...
— Vous ne les avez pas aimés plus que moi?... autrement que moi?
— Ma foi ! non ; moins peut-être, car il a fallu m'habitner aux yeux louches de M. Giraudeau, à la barbe rousse et aux farces de M. Cabrion, et à la tristesse de M. Germain, car il était bien triste, ce pauvre jeune liomme. Vous, au contraire, vous m'avez plu tout de suite...
— Voyons, ma voisine, ne vous fâchez pas ; je vais vous parler... en vrai camarade...
— Allez... allez... j'ai le caractère bien fait... Et puis vous êtes si bon, que vous n'auriez pas le cœur, j'en suis sûre, de me dire quelque chose qui me fasse de la peine...
— Sans doute... Mais voyons, franchement, vous n'avez jamais eu d'amant?
— Des amants !... ah ! bien oui ! est-ce que j'ai le temps?
— Qu'est-ce que le temps fait à cela ?
—. Ce que ça fait! mais tout. . D'abord je serais jalouse comme un tigre, je me ferais sans cesse des peines de cœur; eli bien ! est-ce que je gagne assez d'argent pour pouvoir perdre deux ou trois heures par jour à pleurer, à me désoler? Et si on me trompait... que de larmes, que de chagrins!... Ah bien! par exemple... c'est pour le coup que ça m'arriérerait johment !
— Mais tous les amants ne sont pas infidèles, ne font pas pleurer leur maîtresse.
— Ça serait encore pis... s'il était par trop gentil. Est-ce que je pourrais vivre un moment sans lui?... et comme il faudrait probablement qu'il soit toute la journée à son bureau, à son atelier ou à sa boutique, je serais comme une pauvre âme en peine pendant son absence ; je me forgerais mille chimères... je me figurerais que d'autres l'aiment... qu'il est auprès d'elles... Et s'il m'abandonnait ! .. jugez donc !... est ce que je sais enfin... tout ce qui pourrait m'arriver? Tant il y a que cerlainenient mon travail s'en ressentirait... et alors, qn'est-ee que je deviendrais? C'est tout juste si, tranquille comme je suis, je puis me tenir au courant en travaillant douze à quinze heures par jour... Voyez doue si je perdais trois ou quatre journées par semaine à me tourmenter... comment rattraper ce temps-là?... impossible ! ... Il faudrait donc me mettre aux ordres de quelqu'un ?... Oh ! ça, non !... j'aime trop ma liberté...
— Votre liberté?
— Oui, je pourrais entrer comme première ouvrière chez la maîtresse couturière pour qui je travaille... j'aurais quatre cents francs, logée, nourrie...
— Et vous n'acceptez pas?
— Kon, sans doute... je serais à gages chez les autres; au lieu que, si pauvre que soit mon chez moi, au moins je suis chez moi ; je ne dois rien à persoime... J'ai du courage, du cœur, de la santé, delà gaieté... un bon voisin conuue vous : qu'est-ce qu'il me faut de plus ?
— l'^l vous n'avez jamais songé à vous marier?
— Me marier !... je ne peux me marier qu'à un pauvre comme moi. Voyez les malheureux Mord... voilà où ça mène... tandis que quand on n'a à répondre que pour soi... on s'en relire toujours...
— Ainsi vous ne faites jamais de châteaux en Espagne, de rêves?
— Si... je rêve ma garniture de cheminée... excepté ça... qu'est-ce que vous voulez que je désire ?
— Mais si un parent vous avait laissé une petite fortune. . douze
cents francs de rentes, je suppose... à vous qui vivez avec cinq cents francs ?
— Dame! ça serait peut-être un bien, peut-être un niai.
— Un mal?
— Je suis heureuse comme je suis : je connais la vie que je mène, je ne sais pas celle qui' je mènerais si j'étais riche. Tenez, mon voisin, quand, après une bonne journée de travail je me couche le soir, que ma lumière est éteinte, et qu'à la lueur du petit peu de braise qui reste dans mon poêle je vois ma chambre bien [iroprctle, mes rideaux, ma commode, mes chaises, mes oiseaux, ma montre, ma table cbaigée d'élolîes qu'on m'a confiées, et que je me dis : Enfin tout ça est à moi, je ne le dois qu'à moi. . vrai, mon voisin... ces idées-là me beicciH bien càliuement, allez!... et quelquefois je m'endors orgueilleuse et toujours contente. Kh bien!... je devrais mon chez moi à l'argent d'im \ii-ux parent... (pie ça ne me ferait pas autant de plaisir, j'en suis sûre.. Mais tenez, nous voici au Temple, avouez que c'est un superbe coup d'œil !