CHAPITRE V
Le Temple.
Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette à la vue du rcmiile, Il fut néanmiiins frappé de l'aspect siugidier de cet énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.
Vers le milieu de la rue du Teuqdo, non loin d une fontaine qui se trouve à l'angle d'une gr.uide place, on aperçoit un iLinncnse par.diélogramme construit en charpente et surmonté (j'un comble recouvert d'ardoises.
C'est le Temple.
Borné à gauche par la rue du Pctit-Thouars, à droite par la rue Percée, il aboutit à un vaste bàliinenl circidaire, colossale rotonde, entourée d'une galerie à arcades.
Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et dans sa longueur, le part;ige en deux parties égales ; celles-ci sont à loin' tour divisées, subdivisées à l'infini par une nudtitude de petites ruelles l::téralcs et transversales qtii se croisent en tous sens, et sont alwitées de la pluie par le toit de l'édifice.
Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée ; mais la plus infime rognure d'étoffe quelconque, mais le plus mince (h;bi is de fer, de cuivre, de fonte ou d'acier y trouve son vcndeiu- et son aelieténr
Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de louies nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les pièces (pie l'on met aux habits troués ou déchirés.
Il est des magasins où l'on découvre des montagnes de savates éculées, percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans l'orme, sans couleur, parmi lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles, épaisses d'un pouce, constellées de clous conmie des portes de prison, diues conmie le sabot d'un cheval ; véritables sqiK'lcttes de cluiussures dont toutes les adhérences ont été dévorées par le temps ; tout cela est nmisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s'achète : il y a des négociants qui vi\ent de ce conunerce.
Il existe des détaillants de ganses, franges, crêtes, coidi)ns, effilés de soie, de coton ou de fil, provenant de la démolition de rideaux coiiiplélemcnl hors de service
D'autres industriels s'adonnent au comni. rce des chapeaux de femme : ces chapeaux n'arrivent jamais à leiu- boutique que dans les sacs des revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, les transformations les plus violentes, les déroloralions les plus incroyables. Afin que les marchandises ne tirnneut pas trop de place d.uis un magasin ordinairement grand connne une énorme boite, on plie bien proprement ces chapeaux en deux, après ([uoi on les aplatit et on les enii'ile excessivement serrés ; sauf la samunre, c'est absolument le même jnocédé que pour la conservation des harengs ; aussi ne peut-on se ligini.'r combien, grâce à ce mode d'arrimage, il tient de ces choses dans un espace de quatre pieds carrés.
L'acheteur se présente-t-il, on soustrait ces cbilfons à la liante pression qu'ils subissent: la marchande donne, d'un air dégagé, nu petit coup de poing dans le fond de la forme pour la relever, défiipe la passe sur son genou, et vous avez sous les yeux nu ob;et bizarre, faiitasti(iue, qui rappelle conlusénient à votre souvenir ces coifl'nres fabuleuses, particulièrement dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de figurantes ou aux duègnes des ihéàtn's de province.
Plus loin,"à renseigne du Goiît du Jour, sons les arcades de la rotonde élevée au bout de la large voie qui sépare- le Temple en deux parties, sont appendus comme des cx-voln des myriades de vêlenieiils de couleurs, (le formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore plus énormes que celles des vieux chapeaux de femme.
Ainsi on trouve des fracs gris de lin crânement rehaussés de trois rangées di! bout'insde cuivre à la hussarde, et chaudement ornés d'un petit collet fourré en poil de renard.
LES MYSTÈRES DE PARIS
-ts-;
Des rciiingolcs priinilivcmenl vert-boulcille, que le temps a rendues vtit-iMsIaehe, honlées d'un cordonnet noir et rajeunies par une doublure éfossaise bleue et jaune du phis riant effet.
Des habits dits autrefois à queue de morue, cnuleur d'amadou, à riche colleldc panne, ornés de boutons jadis argenlés, mais alors d'un rouge cuivreux.
On y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat, côtelées de brandebourgs et d'agréments de coton noir éraillés; non loin d'icelies, des robes de cliaud>rc artistement faites avec de vieux carriks dont on a ôté les triples collets, et qu'on a intérieurement earuics de morceaux de cotonnade imprimée; les mieux portées sont bleu ou vert sordide, ornées de pièces nuancées, brodées de lil passé, et doublées d'étoffe rouge à rosaces orange, parements et collet pareils; une cordelière, faite d'un vieux cordon de sonnette en laine tordue, sert de ceinture à ces élégants déshabillés, dans lesquels Robert Macaire se fût préiassé avec un orgueilleux bonbeur.
Nous ne parlerons que pour mémoire d'une foule de costumes de Frontin plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu desquels on retrouve pourtant çà et là quelques authentiques livrées royales ou priiicières que les révolutions de toutes sortes ont traînées du palais aux sombres arceaux de la rotonde du Temple.
Ces exhibitions de vieilles chanseures, de vieux chapeaux et de vieux habits ridicules, sont le côté grotesque de ce bazar ; c'est le quartier des guenilles prélentieusenient parées et déguisées; mais on doit avouer, ou liilôt ou doit proclamer que ce vaste établissement est d'une haute utiilé pour les classes pauvres ou peu aisées. I.à elles achètent, à un rabais excessif, d'excellentes choses presque neuves, dont la dépréciation est pour ainsi dire imaginaire.
Un des côtés du Temple, destiné aux objets de couchage, était remli de monceaux de couvertures, de draps, de matelas, d'oreillers. Plus oin, c'étaient des tapis, des rideaux, des ustensiles de ménage de toutes sortes; ailleurs, des vêtements, des chaussures, des coiffures pour loules les conditions, pour tous les âges. Ces objets, généralement d'une extrême propreté, n'offraient à la vue rien de répugnant.
On ne saurait croire, avant d'avoir visité ce bazar, comme il faut peu de temps et peu d'argent pour remplir une charrette de tout ce qui est nécessaire au complet établissement de deux ou trois familles qui manquent de tout.
Rodolphe fut frappé de la manière à la fois empressée, prévenante et joyeuse, avec laquelle les marchands, debout en dehors de leurs boutiques, sollicitaient la pratique des passants; ces façons, empreintes d'une sorte de liimiliarité respectueuse, sendilaieni appartenir à un autre âge.
Rodolphe donnait le bras à Rigolette. A peine parut-il dans le grand passage, où se tenaient les marchands d'objets de literie, qu'il fut poursuivi des (ifl'res les plus séduisantes.
— Monsieur, entrez donc voir mes matelas, c'est comme neuf; je vais vous en découdre un coin, vous verrez la fourniture; on dirait de la laine d'agneau, tant c'est doux et blanc !
— Ma jolie petite dame, j'ai des draps de belle toile, meilleurs que neiils, car leur prcfiiière rudesse est passée ; c'est souple comme un gant, fort comme nue trame d'acier.
— Mes gentils mariés, achetez-moi donc de ces couvertures ; voyez, c'est moelleux, chaud et léger; on dirait de l'étlredon, c'est remisa neuf, ça n'a pas servi vingt l'ois ; voyons, ma petite dame, décidez votre mari, donnez-moi votre pratique, je vous monterai votre ménage pas cher... vous serez contents, vous reviendrez voir la mère Bouvard, vous trouverez de tout chez moi... Hier, j'ai eu une occasion superbe... vous allez voir ça... allons, entrez donc !... la vue n'en coûte rien.
— Ma foi, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, celte bonne grosse femme aura la préférence... Elli' nous prend pour de jeunes mariés, ça me flatte... je me décide pour sa Iwuiique.
— Va pour la grosse femme ! dit Rigolette, sa figure me revient aussi ! La giisetle et son compagnon entreront chez la mère Bouvard.
Par une magnanimité peut-être sans exeniiile ailleurs qu'au Temple, les rivales de la mère Bouvard ne se révoltèrent pas de la prélérence qu'on lui accordait ; une de ses voisines poussa même la générosité jusqu'à dire :
— Autant que ça soit la mère Bouvard qu'une autre qui ail cette aubaine ; elle a de la famille, et c'est la doyenne et l'honneur du Temple.
Il était d'ailleurs impossible d'avoir une figure plus avenante, plus ouverte et plus réjouie que la doyenne du Temple.
— Tenez, ma jolie petite dame, dit-elle à Rigolette, qui examinait plusieurs objets d'un œil très-connaisseur, voilà l'occasion dont je vous
fwriais : deux garnitures de lit complètes, c'est connne tout neuf. Si par lasard vous voulez un vieux petit secrétaire pas cher, en voila mi (la mère Bouvard l'indiqua du geste), je l'ai eu du même lot. Quoique je n'achète pas ordinairement de meubles, je n'ai pu refuser de le prendre; les personnes de qui je tiens tout ça avaient l'air si malheureuses! Pauvre dame!... c'était surtout la vente de celte antiquaille qui semblait lui saigner le cœur... Il paraît que c'élail un meuble de famille...
A ces mots, et pendant que la marchande débattait avec Rigolette les prix de différentes fournitures, Rodolphe considéra plus attentivement le meuble que la mère Bouvard lui avait montré.
C'était un de ces anciens seerélaiies eu bois de rose, d'une forme presque triangulaire, fermé par un panneau antérieur qui, rabattu et
soutenu par deux longues charnières de cuivre, sert de table à écrire. Au milieu de ce panneau, orné de marqueterie de liois de couleurs vnriéi'S, Rodolphe remarqua un chiffre incrusté en ébène, composé d'nn M et d'un R entrelacés, et surmonté d'une couronne de comte. 11 supposa que le deinier possesseur de ce meuble appartenait à une classe élevée de la société. Sa curiosité redoubla; il regarda le secrétaire avec une nouvelle attention : il visitait maihinalement les tiroirs les uns après les autres, lorsque, éprouvant quehpie diflienlté à ouvrir le dernier, et cherchant la cause de cet obstacle, il découvrit et attira à lui avec précaution une feuille de papier à moitié engagée entre le casier et le fond du meuble.
Pendant que Rigolette terminait ses achats avec la mère Bouvard, Rodolphe examinait curieusement sa découverte.
Aux nombreuses ratures qui couvraient ce papier, on reconnaissait le brouillon d'une lettre inachevée.
Rodolphe lut ce qui suit avec assez de peine :
« Monsieur,
« Soyez persuadé que le malheur le plus effi oyable peul seul me contraindre à la démarche que je tente auprès de vous. Ce n'est pas une fierté mal placée qui cause mes scrupules, c'est le manque absolu de titres au service que j'ose vous demander. La vue de ma tille, réduite comme moi au plusafireuxdénûment, me fait surmonter mon embarras. Quelques mots seulement sur la cause des désastres qui m'accablent.
« Après la mort de mon mari, il me restait pour fortune trois cent mille francs placés par mon frère chez M. Jacques Ferrand, notaire, ,1e recevais à Angers, où j'étais retirée avec ma fille, les intérêts do cette somme i>ar l'eniremise de mon frère. Vous savez, monsiem-, l'épouvantable événement qui a mis fin à ses jours; ruiné, à ce qu'il parait, par de secrètes et malheureuses spéculations, il s'est tué il y a huit mois. Lors de ce funeste événement, je reçus de lui quehpies lignes désespérées. Lorsque je les lirais, me disait-il, il n'existerait plus. Il terminait cette lettie en me prévenant qu'il ne possédait aucun titre relativement à la somme placée en mon nom chez M. .lacques Ferrand: ce dernier ne donnant jamais de reçu, car il était l'honneur, la piété même, il me suffirait de me présenter chez lui pour que cette affaire fût convenablement réglée.
« Dès qu'il me fut possible de songer à autre chose qu'à la mort affreuse de mon frère, je vins à P.iris, on je ne connaissais personne que vous, monsieur, et encore indireciement parles relations que vous aviez eues avec mon mari. Je vous l'ai dit, la sonune déposée chez .M. Jacques Ferrand formait toute ma fortune ; et mon frère m'envoyait tous les six mois l'intérêt échu de cet argent : plus d'une année était révolue depuis le dernier payement, je me présentai donc chez M. Jacques Ferrand pour lui demander un revenu dont j'avais le plus grand besoin.
« A peine m'étais-je nommée que, sans respect pour ma douleur, il accusa mon frère de lui avoir emprunté deux mille francs que sa mort lui faisait perdre, ajoutant que, non-seulement son suicide était un crime devant Dieu et devant les hommes, mais encore que c'était un acte de spoliation dont lui, M. Jacques Ferrand, se trouvait victime.
« Cet odieux langage m'indigna ; l'éclatante probité de mon frère était bien connue ; il avait, il est vrai, à l'insu de moi et de ses amis, perdu sa loriune dans des spéculations hasardées ; mais il était mort avec une réputation intacte, regretté de tous, et ne laissant aucune dette, sauf celle du notaire.
« Je répondis à M. Ferrand que je l'autorisais à prendre à l'instant, sur les trois cent mille francs dont il était dépositaire, les deux mille francs que lui devait mon frère. A ces mois, il me regarda d'un air stupéfait, et me demanda de quels trois cent mille francs je voulais parler.
« — De ceux que mon frère a placés chez vous depuis dix-huit mois, monsieur, et dont jusqu'à présent vous m'avez fait parvenir les intérêts par son entremise, lui dis-je, ne comprenant pas sa question.
« Le notaire haussa les épaules, sourit de pitié comme si mes paroles n'eussent pas été sérieuses, et me répondit que, loin de placer de l'argent chez lui, mon frère lui avait emprunté deux mille francs.
« Il m'est impossible de vous exprimer mon épouvante à celte réponse.
« - Mais alors qu'est devenue celte somme? m'écriai-je. Ma fille et moi nous n'avons pas d'autre ressource ; si elle nous est eidevée, il ne nous reste que la misère la plus profonde. Que deviendrons-nous'/
« — Je n'en sais rien, répondit froidement le notaire. Il est probable que votre frère, au lieu de placer cette somme chez moi comme il vous l'a dit, l'aura mangée dans les spéculations malheureuses auxquelles il s'adonnait à l'insu de tout le monde.
« — C'est faux, c'est infâme, monsieur ! m'écriai-je. Mon frère était la loyauté même. Loin de me dépouiller, moi et ma fille, il se fût sacrifié pour nous. 11 n'avait jamais voulu se marier, pour laisser ce qu'il possédait à mon enfant.
« — Oseriez-voHS donc prétendre, madame, que je suis capable de nier un dépôt qui m'aurait êlé confié'.' me demanda le notaire avec une iiidignalion qui me parut si bouorabli^ et si sincère, ipieje lui répondis :
« — Non, sans donle, monsieur; votre réputation de probilé est connue ; mais je ne puis pouriant accuser mon frère d'un aussi cruel abus de confiance.
LES MYSTÈRES DE PARIS
K — Sur (|iicls liiios vous fomlez-vous pour me faire celle réclaïualioii ? nie (IlmikiiuIu M. Foi laiul.
« — Sur aiiciiii, iiions'n iir. Il y a dix-liuil mois, mou i'rèrci qui voulait bien se cliaige'r de mes affaires, m'a écril : n .l'ai un cxcelleiil |i!aic- « meiil i six pour ceul; euvoie-aoi la procuration pour vendie les « renies : je déposerai trois cent mille francs, (|uc je compléterai, chez «M. Jacques Ferrand. notaire. » J'ai envoyé ma proi uralion à mon frère ; peu de jours après, il m'a annoncé que le placement était fait chez vous, que vous ne donniez jamais de reçu ; et au bout de six mois il m'a envoyé les inlérèls échus.
<; — Ft au moins avez-vous quelques lettres de lui à ce sujet, madame ?
« — Non, monsieur. Elles traitaient seulement d'affaires, je ne les conservai pas.
« — Je ne puis malheureusement rien à cela, madame, me répondit le notaire. Si ma probité n'était pas au-dessus de tout soupçon, de toute atteinte, je vous dirais : Les tribunaux vous sont ouverts; attaquezmoi : les juges auront à choisir entre la parole d'un homme honorable, qui depuis trente ans jouit de l'estime des gens de bien, et la déclaralion posthume d'un homme qui, après s'être sourdement ruiné dans les entreprises les plus folles, n'a trouvé de refuge que dans le suicide... Je vous dirais enlin : Attaquez-moi, madame, si vous l'osez, et la mémoire de votre frère sera déshonorée. .Mais je crois que vous aurez le bon sens de vous résigner à un malheur fort grand, sans doute, mais auquel je suis étranger.
« — Mais enfin, monsieur, je suis mère ! si ma fortune m'est enlevée, moi et ma fille nous n'avons d'autre ressource qu'un modeste mobilier. Cela vendu, c'est la misère, monsieur, l'affreuse misère !
«—Vous avez été dupe, c'est un malheur; je n'y puis rien, me répondit le notaire. Encore une fois, madame, votre frère vous a trompée. Si vous hésitez entre sa parole et la mienne, allaquez-moi : les tribunaux prononceront.
« Je sortis de chez le notaire la mort dans le cœur. Que me restait-il à faire dans telle extrémilé? Sans litre pour prouver la validité de ma créance, convaincue de la sévère probité de mon frère, confondue par l'assurance de M. Ferrand, n'ayant personne à qui m'adresser pour demander des conseils (vous étiez alors en voyagy), sachant qu'il faut de l'argent pour avoir les avis des gens de loi, et voulant précisément conserver le peu qui nie restait, je n'osai entreprendre un tel procès. Ce fut alors...»
Ce brouillon de lettre s'arrêtait là; car d'indéchiffrables ratures couvraient quelques lignes qui suivaient encore; enfin au bas, et dans un coin de la page, Uodolplie lut cette espèce de mémento : « Ecrire à madame la duchesse de i.ucenay. »
Rodolphe resta pensif après la lecture de ce fragment de lettre.
Quoique la nouvelle infamie dont on semblait accuser Jacques Ferrand ne fût pas |>rouvée, cet homme s'élait montré si impitoyable envers le malheureux Slorcl, si infâme envers Louise, sa fille, qu'un déni de dépôt, protégé par une impunité cerlaine, pouvait à peine étonner de la part d'un pareil misérable.
Cette mère, qui ié( lamait cette fortime si étrangement disparue, était sans doute habituée à l'aisance. Ruinées par un coup subit, ne connaissant personne à Paris, disait le projet de lettre, quelle devait être l'existence de ces deux femmes dénuées de tout peut-être, seules au milieu de celte ville immense !
llodol|)he avait, on le sait, promis quelques intrigues ii madame d'IIarville, en lui assignant, même au hasard, et pour occuper son cspril, un rôle à jouer dans une bonne œuvre à venir, certain d'ailleurs do trouver, avant son prochain rendez-vous avec la marquise, quelque malheur à soulager.
Il pensa que peut-être le hasard le mettait sur la voie d'une noble inlortinie, (pii pourrait, selon son projet, intéresser le cœur et l'imagination de madame d llarville.
Le projet de lettre qu'il tenait entre ses mains et dont la copie n'avait sans doute pas été envoyée à la personne dont on implorait l'assistance, annonçait un caractère lier et résigné que l'offre d'une aumône révolterait sans doute. Alors que de précautions, que de détours, que de ruses délicates pour cacher la source d'un généreux secours ou pour le faire accepter !
Ft puis que d'adresse pour s'introduire chez cette femme afin de juger si elle méritait véritablement l'intérêt qu'elle semblait devoir inspirer ! Itodol|>lie entrevoyait là une foule d'émotions neuves, curieuses, louchanles , qui devaient singulièrement amuser madame d'Uarviile , ainsi qu'il le lui avait promis.
— Fh bien! mon mari, dit gaiement Rigolette à Rodol(ihe, qu'est ce que c'est donc que ce thillon de pajûcr (pie vous lisez là'?
— Ma petite femme, répondit llodulphe, vous êtes très-curieuse ! je vous dirai cela tantôt. Avez-vous terminé vos achats?
— Certainement, et vos protégés seront élablis comme des rois. Il ne s'agit plus que de payer; madame Bouvard est bien arrangeante, faut être juste.
— Ma petite femme, une idée! pendant que je vais payer, si vous alliez choisir des vèlCMieiils pour madame Morel et pour ses enfants ! Je vous avoue moti ignorance au sujet de ces emplettes. Vous diriez d'ao-
poiier cela ici : on no ferait qu'un voyage, et nos pauvres gens auraient tout à la fois.
— Vous avez toujours raison, mon mari. Attendez-moi, ça ne sera pas long. Je connais deux marchandes dont je suis la pratique habituelle; je trouverai chez elles tout te qu'il me faudra.
El Rigolette sortit.
Mais elle se relourna pour dire :
— Madame Bouvard, je vous confie mon wiari; n'allez pas lui faire les yeux doux au moins.
Et de lire, et de disparaître prestement.
Cn.\PlTRE VI.
D&ouverle.
— Faut avouer, monsieur, dit la mère Bouvard à Rodolphe, après le départ de Rigolette, faut avouer que vous avez là une fameuse petite ménagère. Peste !... elle s'entend joliment à acheter; et puis elle est gentille ! rose et blanche, avec de giands beaux yeux noirs et les cheveux pareils... c'est rare!...
— N'est-ce pas qu'elle est charmante, el que je suis un heureux raari, madame Bouvard ?
— Aussi heureux mari qu'elle est heureuse femme... j'en suis bien silre.
— Vous ne vous trompez guère : mais, dites-moi, combien vous doisje?
— Votre petite ménagère n'a pas voulu démordre de trois cent ircntc francs pour le tout. Comme il n'y a qu'un Dieu, je ne gagne que quinze francs, car je n'ai pas payé ces objets aussi bon marché quej'ainais pu... je n'ai pas eu le cœur de les marchander... les gens qui vendaient avaiciii l'air par trop malhenreux !
— Vraiment ! ne sont-ce pas les mêmes personnes à qui vous avez aussi acheté ce petit secrétaire !
— Oui, monsieur... tenez, ça fend le cœur, rien que d'y songer! Figurez-vous qu'avant-hier il arrive ici une dame jeune et belle encore, mais si pâle, si maigre, qu'elle faisait peine à voir... et puis nous connaissons ça, nous autres. Quoiqu'elle lût, comme on dil, tirée à quatre épingles, son vieux cliàle de laine noir râpé, sa robe d'aléiùne aussi noire cl tout éiaiilée, son chapeau de paille au mois de janvier (celle dame était en deuil) annonçaient ce que nous appelons une misère bourgeoise, car je suis sûre que c'est une dame très cjnune il faut ; enfin elle me demande en rougissant si je veux acheter la fourniture de deux lits complets et un vieux petit secrétaire, je lui réponds que puisque je vends, faut bien que j'achète; que si ça me convient, c'est une affaire faite, mais que je voudrais voir les objets. File me prie alors de venir chez elle, pas loin d'ici, de l'autre côté du boulevard, dans une maison sur le (|uai du canal Saint-Martin. Je laisse ma boutique à ma nièce, je suis la dame, nous arrivons dans une maison à petites gens, comme on dit, tout au fond de la cour; nous montons au quatrième, la dame frappe, une jeune fille de quatorze ans vient ouvrir : elle était aussi en deuil, et aussi bien paie et bien maigre; mais malgré ça, belle comme le jour... si belle que je restai en extase.
— El celte belle jeune fille ?
— Etait la fille de la dame en deuil... Malgré le froid, une pauvre robe de cotonnade noire à pois blancs el un petit chàle de deuil tout use, voilà ce qu'elle avait sur elle.
— Et leur logis était misérable?
— Figurez-vous, monsieur, deux pièces bii'U propres, mais nues, m.ais glaciales que ça en donnait la petite-mort; d'abord une cheminée où on ne voyait pas une miette de cendre ; i! n'y avait pas eu de feu là depuis bien longtemps. Pour tout mobilier, deux lits, deux chaises, une commode, une vieille malle et le petit secrétaire; sur la malle un paquet dans un foulard... Ce petit paquet, c'était tout ce qui restait à la mère cl à la fille, une fois leur mobilier vendu. Le propriétaire s'arrangeait des deux bois de lits, des chaises, de la malle, de la table pour ce qu'on lifi devait, nous dil le portier, qin était monté avec nous. .\Iors celle dainc me pria bien honnêtement d'eslimer les matelas, les draps, les rideaux, les couvertures. Foi d'honnête femme, monsieur, quoique mon étal soit d'aclicter bon marché et de vendre cher, quand j'ai vu celle' pauvre demoiselle les yeux tout pleins de larmes, et sa mère qui, malgré son sang-froid, avait l'air de pleurer en dedans, j'ai estimé à quinze francs près ce que ça valait, et ça bien au juste, je vous le jure. J'ai même consenti, pour les obliger, à prendre ce petit secrétaire, quoique te ne soit pas ma partie...
— Je vous l'achète, madame Bouvard...
— Ma foi! tant mieux, monsieur, il me serait resté longtemps sui les bras... Je ne m'en étais chargée que pour lui rendre service, à celK pauvre dame. Je lui dis donc le prix (|uc j'offrais de ces effets... Je m'attendais qu'elle allait niarehander, demander plus... Ah bien oui! Ces encore à ça que j'ai vu que ce n'était pas une dame du commun; mi
sère bourgeoise, allez, monsieur, bien sûr ! Jo lui dis donc : — C'cf
loô
laiii. — Elle me repond : — C'est bien. Reioiirnons clicz vous, vous me pavcroz, c;ii' je ne dois plus revenir dans celte maison. — Alors elle dit à sa fille, qui pleurait assise sur la malle : — C aire, prends le paquet... (je me suis bien souvenue du nom. elle l'a appelle Cl.iire). La jeune demoiselle se lève: mais, en passant à tôté du petit S(M:ré(aire, voilà qu'elle se jette à genoux devaul et (|u'clle se met à sangloter. — Mon enlant, du courage! on nous regarde, lui dit sa mère à de;i;i-voix, ce qui ne m'a pas enipécbèe de l'entendre. Vous concevez, monsieur, c'est des gens pauvres, mais tiers malgré ça. Quand la dame m'a donné la clef du petit seerélaire, j'ai vu aussi ime larme dans ses yeux rougis; le ca'ur avait l'air (le lui saigner en se séparant de ce vieux n:euble, mais elle tàcliait de gai'der son sang-froid et sa dignité devant des étrangers. Enfin elle a averti le portier (|ue je viendrais enlever tout ee que le piopriélaire ne gardait pas, et nous sommes revenues ici. La jeune demoiselle donnait le bras à sa mère et portait le petit paquet renl'('ru)ant tout ec qu'elles possédaient. Je leur ai compté leur argent, trois cent quinze francs, et je ne les ai plus revues.
— Mais leur nom?
— Je ne le sais pas ; la dame m'avait vendu ses elTets en présence du portier; je n'avais pas besoin de m'informer de son nom... ce qu'elle vendait était bien à elle.
— Mais leur nouvelle adresse?
— Je n'en sais rien non plus.
I — Sans doute on la connaît dans son ancien logement?
i — Non, monsieur. Quand j'y ai rctoniiié pour cliercher nies cffels, le portier m'a dit en me parlant de la mè:e et de la lille : — C'étaient des personnes bien tranquilles, bien respectables et bien malbeureuses ! pourvu qu'il ne leur arrive pas mallieur ! Elles ont l'air comme ça calmes; mais au (ond, je suis sûr qu'elles sont désespérées. — Et où vontelles aller loger à cette heure? que je lui denuiude. — Ma foi! je n'en sais rien, qu'il me répond; elles sont parties sans me le dire... bien sûr qu'elles ne reviendront plus.
Les espérances iiue Rodolphe avait un moment conçues s'évanouirent. Conmient découvrir ces deux malheureuses fenmies, ayant pour tout indice le nom de la jeune fille Claire, et ce fragment de brouillon de lettre dont nous avons parlé, au bas duquel se trouvaient ces mots : « Ecrire à madame de Lucenay. n
La seule et bien faible chance de retrouver les traces de ces infortunées reposait donc sur madame de Lucenay, qui se trouvait heureusement de la société de madame d'ilarville.
— Tenez, madame, payez-vous, dit Hodolphe à la marchande, en lui . présentant un billet de cinq cents francs.
i — Je vas vous rendre, monsieur...
7 — Où trouverons-nous une charrette pour transporter ces effets?
— Si ça n'est pas trop loin, une grande chanctle à bras suffira... il y a celle du père Jérôme, ici près : c'est mon commissionnaire habituel... Quelle est votre adresse, monsieur?
— nue du Temple, 11° 17.
— Hue du Temple, n° 17 ?... oh ! bien, bien, je ne connais que ça !
— Vous êtes allée dans cette maison?
— Plusieurs fois... d'abord, j'ai acheté des bardes à une prêteuse sur gages qui demeure là... c'est vrai qu'elle ne fait pas un beau métier... mais ça ne me regarde pas... elle vend, j'achète, noussommes quittes... Une autre fois, il n'y a pas six semaines, j'y suis retournée pour le mobilier d'un jeune homme (|ui demeurait au quatrième et qui déménageait.
— M. François Germain, peut-être? s'écria Bodolphe.
— Juste ! vous le connaissez ?
— Beaucoup ; malheureusement il n'a pas laissé nie du Temple sa nouvelle adresse, et je ne sais plus où le trouver.
— Si ce n'est que ça, je peux vous tirer d'embarras.
— Vous savez où il demeure?
— Pas précisément, mais je sais où vous pourrez bien sûr le rencontrer.
— Et où cela?
— Chez le notaire où il travaille.
— Un notaire?
~- Oui, qui demeure rue du Sentier,
— M. Jacques Ferrand ! s'écria Rodolphe.
— Lui-même, un bien saint homme ; il y a un crucifix cl du bois bénit dans son étude; ça sent la sacristie comme si on y était.
— Mais comment avez-vous su que M. Germain travaillait chez ce notaire?
— Voilà... Ce jeune homme est venu me proposer d'acheter en bloc . son petit mobilier. Cette fois-là encore, quoique ce ne .soit jias ma partie, j'ai fait affaire du tout, et j'ai ensuite détaillé ici ; puisque ça l'arr.mgeait, ce jeune homme, je ne voulais pas le désobliger. Je lui achète donc son mobilier de garçon... bon...; je le lui paye... bon... Il avait sans doute été content de moi, car au bout de quinze jouis il revient pour m'acheter une garniiure de lit. Une petite charrette et un commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voilà qu'au moment de payer il s'aperçoit qu'il a oublié sa bourse. Il avait
I l'air d'un si honnête jeune homme, que je lui dis : Emporlez tout de même les effets, je passerai cliez vous pour le payement, — Très-bien, me dit-il, mais je ne suis jamais chez moi : venez demain, rue du Sen-
tier, chez M. Jacques Fcri-and, notaire, où je suis cmployi;, je vous payerai. — J'y suis allée le lendemain, il m'a payée ; seuli'iiicnt ce (pre je trouve de drôle , c'est qu il ait vendu son mdiilier pour en achelcr un autre quinze jours après.
Rodolphe crut deviner et devina la r.iison de cette singularité : Germain voulait faire perdre ses traces aux misérables qui le poursuivaient. Craignant sans doute (pie son déniénagemcnt ne les mit sur la voie de sa nouvelle demeure, il avait préféré, pour éviter ce danger, vendre ses meubles et en racheler ensuite.
Rodolphe tressaillit de joie en songeant an bonheur de madame Georges , qui allait eulin revoir ce fils si longtemps, si vainement cherché.
Rigolelie rentra bientôt, l'œil joyeux, la bouche somiaule.
— Eh bien, quand je vous le disais ! s'éeria-t-elle, je ne me suis point trompée... nous aurons dépensé en tout six cent uuaranle francs, et les Moiel seront établis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les marchands qui arrivent... sont-ils chargés! Rien ne maïKpiera au ménage de la famille, il y a tout ce (pi'il faut, jusqu'à un gril, deux belles casseroles ctamées à neuf, et une cafetière... Je me suis dit : Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en grand I... et ;ivcc (ont ça, c'est au plus si j'aurai perdu trois heures .. mais pavez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voilà bientôt midi; il va falloir que mon aiguille aille un laineux train pour rattraper cette nratince-là.
Rjdolphe paya cl quitta le Temple avec Rigolelte.