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CHAPITRE VU

Apparition.

Au moment où la grisetie et son compagnon entraient dans l'allée do leur maison, ils furent presque renversés par madanu^ Pipelet, qui courait, troublée, éperdue, effarée...

— Ah ! mon Dieu ! dit Rigolelte, qu'est-ce que vous avez donc, madame Pipelet? ou courez-vous comme cela?

— C'est vous! inadcmoiselle Rigoletie... s'écria Anastasie; c'esl le bon Dieu qui vous envoie... aidez-moi à sauver la vie d'Alfred.,.

— Que (Jilcs-vous ?

— Ce pauvre vieux chéri est évanoui, ayez pitié de nous I... coiuczmoi chercher pour deux sous d'absinihe chez le rogomiste, de la plus forte... c'est son remède (juaiid il est indisposi'... du jiylore... ça le remettra peut-être ; soyez charitable, ne me refusez pas, je pourrai retourner auprès d'Alfred. Je suis tout ahurie.

Rigolette abandonna le bras de Rodolphe et courut chez le rogomiste.

— Mais qu'esl-il arrivé, madame Pipelet? demanda Rodolphij en suivant la portière, qui retournait à la loge.

— Est-ce que je sais, mon digue monsieur ! J'étais sortie pour aller à la mairie, à léglise et chez le traiteur, pour éviter ces irottes-là à Alfred... Je rentre... qu'est-ce que je vois... ce vieux chéri les quatre fers en l'air ! Tenez, monsieur Rodolphe, dit Anastasie en ouvrant la porte de sa lanière, voyez si ça ne lèiid pas le cœur !

Lamentable spectacle!... Toujours coiffé de son chapeau-tromblon, plus Coiffé même que d'habitude, car le cas/or douteux, enfoncé violemment sans doute (à en juger par une cassure transversale), cachait les yeux de .M. l'ipelet, assis par terre et adossé au pied de son lit.

L'évanouissenienl avait cessé ; Alfred commençait à faire quelques légers mouvements de mains, comme s'il eut voulu repousser (pielipi'un ou c|uelque chose; puis il essaya de se débarrasser de sa visière improvisée.

— Il gigote !... c'est bon signe !... il revient !... s'écria la portière. Et, se baissant! elle lui cria aux oreilles : — Qu'est-ce que tu as, mon Alfred?... C'est ta Stasic qui est là... Commeut vas-tu?... On va t'apporter de l'absinthe, (;;i te remettra. Puis, prenant une voix de lansset des i)his caressantes, elle ;ijouta : — On l'a donc écharpé, assassiné, ce pauvre vieux chéri à sa maman, hein ?

Alfred poussa un profond soupir et laissa échapper comme un gémissement ce mol fatidique •

— Cabrion !!!

Et ses mains frémissantes semblèrent vouloir de nouveau repousser une vision effrayante.

— Cabrion ! encore ee gueux de peintre! s'écria madame Pipelet. Al- ' fred en a lant rêvé toute la nuit, qu'il m'a abimée de coups de pied. Ce monstre-là est son cauchemar! Non-seulement il a empoisonné ses jours, mais il empoisonne ses nuits ; il le poursuit jusque dans son sommeil ; oui, monsieur, comme si Alfred serait un malfititeur, et que ce llabrinn, que Dieu confonde ! serait son remords acharné.

Rodolphe sourit discrètement, prévoyant quelque nouveau tour de l'ancien voisin de Rigolelte.

— Alfred... i-éponds-moi, ne fais pas le muet, tu me fois peur, dit madame Pipelet ; voyons, remets-loi... Aussi, pourquoi vas-tu penser à ce

LES MYSTERES DE PARIS

gredin-là !... lii sais bien (pie quand tu y songes, ^a le l'ait le même effet que les clioux... ça le porte au pylore et ça t'éloulïe.

— Gabrion ! répéta M. l'ipelet en relevant avec elforl son chapeau démesurément enl'oncé sur ses yeux, qu'il roula autour de lui d'un air égaré.

Itigolette entra, portant une petite bouteille d'absinthe.

— Merci, mam'zelle ; êtes-vous complaisante ! dit la vieille; puis elle ajouta : — Tiens, vieux chéri, siffle-mo\ ça, ça va te remettre.

Et Anastasie, approchant vivement la liole des lèvres de M. Pipelet, entreprit de lui Taire avaler l'absinthe.

All'red eut beau se débattre courageusement, sa Temme, profilant de la faiblesse de sa victime, lui maintint la lôic d'une main ferme, et de l'autre lui introduisit le goulot de la petite bouteille entre les dents, et le força de boire l'absinthe: après quoi elle s'écria triomplialcment :

— Et aimiez donc ! te vcilà sur les pattes, vieux chéri !

En effet, Alfred, après s'être essuyé la bouche du revers de la main, ouvrit ses yeux, se leva debout, et demanda d'un ton encore eflarouché:

— L'avez-vous vu ?

— Qui?

— Est-il parti ?

— Mais qui, Alfred ?

— Gabrion !

— Il a osé ! s'écria la portière.

M. Pipelet, aussi muet que la statue du commandeur, naissa, comme le spectre, deux fois la tête d'un air affn'matif.

— M. Gabrion est venu ici ? demanda Rigolette en retenant une violente envie de rire.

Ce monstre-là est-il déchaîné après Alfred! s'écria madame Pipolei. Oh! si j'avais été là avec mon balai... il l'aurait mangé jusqu'au manche. Mais parle donc, Alfred, raconte-nous donc ton malheur !

M. Pipelet fit signe de la main qu'il allait parler.

On écouta l'homme au chapeau-tromblou dans un religieux silence.

Il s'exprima en ces termes d'une voix profondément émue : — Mon épouse venait de me quitter pour m'éviter la peine d'aller, selon le commandement de monsieur (il s'inclina devant Rodolphe), à la mairie, à l'église et chez le traiteur...

— Ge vieux chéri avait eu le cauchemar toute la nuil ; j'ai préféré lui éviter ça, dit Anastasie.

— Ge cauchemar m'était envoyé comme un avertissement d'en haut, reprit religieusement le portier. J'avais rêvé Gabrion... je devais souffrir de Gabrion : la journée avait commencé par un atlenlat sur la taille de mon épouse...

— Alfred... Alfred... tais-toi donc ! ça me gêne devant le monde... dit madame Pipelet en minaudant, roucoulant et baissant les yeux d'un air pudique.

— Je croyais avoir payé ma dette de malheur à cette journée de malheur après le départ de ces luxurieux malfaiteurs, reprit M. Pipelet, lorsque... oh ! mon Dieu ! mon Dieu I

— Voyons, Alfred, du courage I

— J'en aurai, répondit héroïquement M. Pipelet; il m'en faut... J'en aurai... J'étais donc là, assis tranquillement devant ma table, rélléchissanl à un changement que je voulais opérer dans l'empeigne de celle botte, confiée à mon industrie... lorsque j'entends un bruit... un frôlement au carreau de ma loge... Fut-ce un pressentiment... un avis d'en haut?... mon cœur se serra ; je levai la tête... et, à travers la vitre, je vis... je vis...

— Gabrion !!! s'écria Anastasie en joignant les mains.

— Gabrion ! répondit sourdement M. Pipelet. Sa figure hideuse était là, collée à la fenêtre, me regardant avec ses yeux de chat... qu'est-ce que je dis?... de tigre !... juste comme dans mon rêve... Je voulus parler, ma langue était collée à mon palais ; je voulus me lever, j'étais collé à mon siège... ma botte me tomba des mains, et, comme dans tous les événements critiques et importants de ma vie... je restai coinpiéteuient immobile... Alors la clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, Gabrion entra !

— Il entra!... Quel Iront 1 reprit madame Pipelet, aussi atterrée que son mari de celle audace.

— Il entra lentement, reprit Alfred, s'arrêta un moment à la porte, comme pour me fasciner de son regard atroce... puis il s'avança vers moi, s'arrétanl à chaque pas, me transperçant de l'œil, sans dire un mot, droit, muet, menaçant comme un fantôme!...

— G'est-à-dire que j'en ai le dos qui m'en hérisse, dit Anastasie.

— Je restais de plus en plus immobile et assis sur ma chaise... Gabrion s'avançait toujours lentement... me tenant sous son regard comme le serpent l'oiseau... car il me faisait horreur, et malgré moi je le fixais. 11 arrive tout près de moi... Je ne puis davantage supporUr son aspect révoltant... c'était trop fort... je n'y tiens plus... je ferme les yeux... Alors, je le sens qui ose porter ses mains sur mon chapeau ; il le prend par le haut, l'ôte lentement de dessus ma tête... et me nul le chef à nu ! Je commençais à être saisi d'un vertige... ma respiration était suspendue... les oreilles me bourdonnaient... j'éiais de plus en plus collé à mon siège, je fermais les yeux de plus en plus fort. Alors, Gabiion se baisse, me prend ma tête cliauve, que j'ai le dioit de dire, ou pluiôl que j'avais le droit de dire vénérable avant sou attentat... il me prend donc la tête

entre ses mains froides comme des mains de mort. . et sur mon front glacé de sueur il dépose... un baiser effronté ! impudique !!!

Auaslasie leva les bras au ciel.

— Mon ennemi le plus acharné venir me baiser au front!... me forcer à subir ses dégoûtantes caresses, après m'avoir odieusement perséi uté pour posséder de mes cheveux!... une pareille monstruosité me donna beaucoup à penser et nie paralysa... Gabrion prolita de ma stupeur poui me remettre mon chapeau sur la tête, puis, d'un coup de poing, il m l'enfonça jusque sur les yeux, comme vous l'avez vu. Ce dernier outrage i me bouleversa, la mesure fut comblée, lout tourna autour de moi, et je 1 ni'évaucuis an moment où je le voyais, par-dessous les bords de mon ' chapeau, sortir de l.i loge aussi tranquillement, aussi lentement qu'il v était enlré.

Puis, comme si ce récit eût épuisé ses forées, M. Pipelet retomba sur sa chaise en levant ses mains au ciel en manière de muette imprécation.

lligolelle sortit brusquement, son courage était à bout, son envie de i rir(î l'élouffait; elle ne put se contraindre plus longtemps. Bodolpli.- i avait lui-même dilficilemenl gardé son sérieux.

Tout i coup, cette rumeur confuse qui annonce l'arrivée d'un rassem bleinent populaire retentit daus la rue ; on entendit un grand luniiilte < n dehors di: la porte de l'allée, et bieiilôt des crosses de fusil résonncieiii sur la dalle de la porte.

CUAPITRE VIII.

L'arrestation.

— Mon Dieu! monsieur Rodolphe, s'écria Rigolette eu accourant pâle et tremblante, il y a là un commissaire de police et la garde!

— La justice divine veille sur moi ! dit M. l'ipelet dans un élan de religieuse reconnaissance ; ou vient arrêter Gabrion... .Malheureusement il est trop tard !

Un commissaire de police, reconnaissable à l'écharpe que l'on apercevait sous son habit noir, entra dans la loge; sa physionomie él;iit grave, digne et sévère.

— lilonsieur le commissaire, il est trop tard, le malfaiteur s'est évadé ! dit tristement M. Pipelet ; mais je puis vous donner sou signalement... Sourire atroce, regaids effrontés... manières...

— De qui parlez-vous ? demanda le magistrat.

— De Gabrion ! monsieur le comniissaire... Mais, en se hâtant, il serait peut-être encore temps de l'alteiiidre, répondit .M. Pipelet.

— Je ne sais pas ce que c'est que Gabrion, dit impatiemment le magistrat; le nommé Jérôme Morel, ouvrier lapidaire, demeure dans cette maison ?

— Oui, moQ commissaire, dit madame Pipelet, se mettant au port d'arme.

— Conduisez-moi à son logement.

— Morel le lapidaire : reprit la portière au comble de la surprise : mais c'est la brebis du bon Dieu ! il est incapable de...

— Jérôme Morel demeure-t-il ici, oui ou non ?

— 11 y demeure, mon commissaire... avec sa famille, dans une mansarde.

— Gonduisez-moi donc à cette mansarde.

Puis, s'adressant à un homme qui l'accompagnait, le magistrat lui dit:

— Que les deux gardes municipaux attemieul en bas et ne quittent pas l'allée. Envoyez Justin chercher un fiacre.

L'homme s'éloigna pour exécuter ces ordres.

— Maintenant, reprit le magistrat en s'adressant à M. Pipelet, conduisez-moi chez Morel.

— Si ça vous est égal, mon commissaire, je remplacerai Alfred; il est indisposé des suites de Gabrion... qui, comme les choux, lui reste sur le pylore.

— Vous ou votre mari, peu importe, allons !

Et, précédé de madame Pipelet, il commeuça de monter l'escalier; mais bientôt il s'arrêta, se voyant suivi par Rodolphe et par Rigoleiie.

— (.lui êies-vous? que voulez-vous? leur demanda-t-il.

— (j'est les deux locataires du (piairieme, dit madame Pipelet.

— Pardon ! monsieur, j'ignorais que vous fussiez de la maison, dil-il à Rodolphe.

Celui-ci, augurant bien des manières polies du magistrat, lui die :

— Vous allez trouver une famille désespérée, monsieur : je ne sais quel nouveau coup menace ce malheureux artisan, mais il a élé cri;i'llcmeul éprouvé letle nuit... Une de ses filles, déjà épuisée par la maladie, est morte. .. sous ses yeux... morte de froid et de misère...

— Serait-il possible?

— C'est la vérité, mon comniissaire, dit madame Pipelet. Sans monsieur, qui \ous pailo, et qui est le roi dci localaires, puisqu'il a sauvé par ses bienfiits le pauvre Morel de la prison, toute la famille du lapidaire serait morte de faim.

Le commissaire regardait Rodolphe avec autant d'intérêt que de surprise.

— Rien de plus simple, monsicHir, reprit celui-ci; une personne tn

LES MYSlEiŒS DE PARIS.

Oi

cliiiiitalilc, sachant que Morel, (IdiU je vous gaianlis riioiiiieur el la prol)ilé, L'iail dans une posiliou aussi déploi aljlc que peu inciiléc, m'a chargé df payer une letlre de change pour laquelle ks reçois allaient tr;,iuer eu prison ce pauvre ouvrier, seul soulieu d'une lainille nombreuse ^

A son tour, frappé de hi noble physionomie de llodulplie et de la dignité de ses manières, le magislial lui répondit :

— Je ne doute pas de la probité de Morel ; je regrette seulement d'avoir à remplir une pénible mission devant vous, monsieur, qui vous intéressez si vivement à cette l'amllle.

— (Juc voulez-vous dire, monsieur?

— D'après les services que voirs avez rendus aux Morel, d'après votre langage, je vois, monsieur, que vous êtes un galant honnne. ^'ayaul d'ailleurs aucune raison de cacher l'objet du mandat (pie j'ai à exercer, je vous avouerai qu'il s'agit de l'arrestation de Louise Morel, la lille du lajjidaire.

Le souvenir du rouleau d'or offert aux gardes du commerce par la ieune lille revint à la pensée de Rodolphe.

— De quoi est-elle donc accusée, mon Dieu?

— Elle est sous le coup d'une ])réventiou d'infanticide.

— Elle! elle!... Oh! son pauvre père!

— D'après ce que vous m'apprenez, monsieur, je conçois que, dans les tristes eiiconslances où se trouve cet artisan, ce nouveau coup lui sera terrible... Malheiireusemenl je dois obéir aux ordres ipie j'ai reçus.

— Mais il s'agit seulement d'une simple prévention? s'écria llodulplie. Les preuves manquent, s^aiis doute?

— Je ne puis m'expliqiier davantage à ce sujet... La justice a été mise sur la voie de ce crime, ou plutôt de cette présomption, par la déclaiation d'un homme respectable à tous égards... le niaitre de Louise Morel.

— Jacques Ferrand le notaire? dit Itodolphe indigné.

— Oui, monsieur... Mais pourquoi celle vivacité?

— M. .Jacques Ferrand est un misérable, monsieur !

— Je vois avec peine que vous ne connaissez pas celui dont vous parlez, monsieur ; M. Jacques Ferrand est l'Iiommc le plus honorable du monde; il est d'une probité reconnue de tous.

— Je vous répète, monsieur, que ce notaire est un misérable. . 11 a voulu faire emprisonner Morel parce que sa fille a repoussé ses propositions infâmes. Si Louise n'est accusée que sur la dénonciation d'un pareil homme avouez, monsieur, que cette présomption mérite peu de

créance.

— Il ne m'appartient pas, monsieur, et il ne me convient pas de discuter la valeur des déclarations de M. Ferrand, dit froidement le magistral ; la justice est saisie de cette affaire, les tribunaux décideront : quant à moi, j'ai l'ordre de m'assurer de la personne de Louise Morel, et j'exécute mon mandat.

— Vous avez raison, monsieur, je regrette qu'un mouvement d'indignation peut-être légitime m'ait lait oublier ipie ce n'élait en effet ni le lieu ni le moment d'élever une discussion pareille. Un mot seulement : le COI ps de l'enfant que Morel a perdu est resté dans sa mansarde, j'ai oITert ma chambre à cette famille pour lui épargner le triste spectacle de ce cadavre ; c'est donc chez moi que vous trouverez le lapidaire et probablement sa lille. Je vous en conjure, monsieur, au nom de rhumaiiilé, n'arrèlez pas brusquement Louise au milieu de ces infortunés, à peine ariacliés à un sort épouvantable. Morel a éprouvé tant de s. eousses cette nuit, que sa raison n'y résisterait pas ; sa femme est aussi dangereusement malade, un tel coup la tuerait.

— J'ai toujours, monsieur, exécuté mes ordres avec tous les ménagements possibles, j'agiiai de même dans cette circonstance.

— Si vous me permettiez, monsieur, de vous demandei' une grâce? Voici ce ([ue je vous proposerais : la jeune lille qui nous suit avec la portière occupe une chambre voisine de l.i mienne; je ne doute pas ([u'elle ne la mette à votre disposition; vous pourriez d'abord y inaiider Louise, puis, s'il le faut, Morel, pour que sa lille lui fasse ses adieux... Au moins vous éviterez à une pauvre mère malade et infirme une scène déchirante.

— Si cela peut s'arranger ainsi, monsienr... volontiers.

La conversation que nous venons de rapporter avait eu lieu ;i demivoix, pendant que Rigolelte et madame l'ipelel se tenaient discrètement à plusieurs marches de distance du commissaire et de iîoili]||)he; celuici descendit auprès de la grisette, que la présence du commissaire rendait toute treml>lante, et lui dit :

— Ma pauvre voisine, j'attends de vous un nouveau service; il faudrait me laisser libre de disposer de votre chambre pendant une heure.

— Tant que vous voudrez, monsieur liodolphe... Vous avez ma clef. Mais, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Je vous l'apprendrai lantôt; ce n'est pas tout, il faudrait être assez bonne pour retourner au Temple dire qu'on n'apporte que dans une heure ce que nous avons acheté.

— Bien volontiers, monsieur Itodolphe ; mais est-ce qu'il arrive encore mallieiir aux Morel ?

— Uélas! oui, il leur arrive quelque chose de bien triste, vous ne le saurez que trop tôt.

— Allons, mon voisin, je cours au Temple... Mon Dieu ! moi(|ui, gr:'ice à vous, croyais ces braves gens hors de peine !... dit la grisetle ; et elle desceudit rapidement l'escalier.

Rodolphe avait voulu surtout épargner à Rigoletlc le lri4e tableau de l'arrestation de Louise.

— Mon commissaire, dit madame Pipelet, puisque mon roi d. s locataires vous conduit, je peux aller retrouver Alfred? Il m'inquiète; c'est à peine si tout ;i l'heure il était remis de son indisposition de (jabrion.

— Allez... allez, dit le magistrat; et il resta seul avec Rodolphe. Tous deux arrivèrent sur le palier du quatrième, en face de la chambre

où étaient alors provisoirement établis le lapidaire et sa famille. Tout à coup la porte s'ouvrit.

Louise, pâle, éplorée, sortit brusquement.

— Adieu, adieu ! mon père, s'écria-t-clle, je reviendrai. Il faut ipie je parte.

— Louise, mon enfant, écoule-moi donc, reprit Morel en suivant sa fille et en tachant de h retenir.

— A la vue de Rodolphe, du magistrat, Louise et le lapidaire restèrent immobiles.

— Ah ! monsieur, vous notre sauveur, dit l'artisan en reconnaissant Rodolphe, aidez-moi donc à empêcher Louise de partir. Je u{' sais ce qu'elle a, elle me fait peur ; elle veut s'en aller. N'est-ce pas, monsieur, qu'il ne faut pins qu'elle relonrne chez son niaitre? N est-ce pas que vous m'avez dit : « Louise ne vous quittera |)lus, ce sera votre récompense. » Oh ! à cette bienheureuse promesse, je l'avoue, un moment j'ai oublié la mort de ma pauvre petite Adèle ; mais aussi je veux n'être plus séparé de toi, Louise, jamais! jamais !

Le cceur de Rodolphe se brisa, il n'eut pas la force de répondre une parole.

Le commissaire dit sévèrement à Louise :

— Vous vous appelez Louise Morel ?

— Oui, monsieur, répondit la jeune lille interdite. Rodolphe avait ouvert la chambre de Iligolette.

— Vous êtes Jérôme Morel, son père? ;ijoiita le magistrat en s'adressant au lapidaire.

— Oui... monsieur... mais ..

— Entrez là avec votre fille.

Et le magistrat montra la chambre de Rigolelte, où se trouvait déjà Rodolphe.

Rassurés par la présence de ce dernier, le lapidaire et Louise, étonnés, troublés, obéirent au commissaire ; celui-ci ferma la porte, et dit à Morel avec émotion :

— Je sais combien vous êtes honnête et malheureux ; c'est donc à regret que je vous apprends qu'au nom de la loi... je viens arrêter votre fille.

— Tout est découvert... je suis perdue !... s'écria Louise épouvai;iée, en se jetant dans les bras de son père.

— Qu'est-ce que lu dis?... qu'est-ce que tu dis?... reprit Mtjrel slupéfait. Tu es folle... p'ourquoi perdue?... T'arrèter !... pourquoi l'arrêter?... qui viendrait l'arrêter?...

— Woi... au nom de la loi ! et le commissaire montra sou écharp(^

— Oh! malheureuse!... malheureuse!... s'écria Louise ai tombant agenouillée.

— Comment ! au nom de la loi ? dit l'artisan, dont la raison, fortement ébranlée parce nouveau coup, commençait à s'affaiblir; pounpioi arrêter ma lille au nom de la loi ?... je réponds de Louise, moi ; c'est ma fille, ma digne lille... pas vrai, Louise? Comment? l'arrêter, quand notre boa ange te rend à nous pour nous consoler de la mon de ma petite Adèle?

Allons donc ! ça ne se peut pas ! Et puis, monsieur le commi.^saire,

parlant par respect, on n'arrête que les misérables, entend, z-vous ?... Et Louise, ma lille, n'est pas une misérable. Bien sùi', vois-tu, mcm enfaiil, ce monsieur se trompe... Je m'appelle Morel ; il y a plus d'un Morel.. . lu l'appelles Louise; il y a plus d'une Louise... c'est ça; voyez-vous, monsieur le commissaire, il y a erreur, certainement il y a erreur !

— Il n'y a malhemeuseinent pas erreur !... Louise Morel, faites vos adieux à votre père.

— Vous m'enlevez ma fille, vous!... s'écria l'ouvrier furieux île douleur, en s'avançanl vers le magistrat d'un air menaçant.

Rodolphe saisit le lapidaire par le bras, et lui dit :

— Calmez-vous, espérez; votre lille vous sera rendue. .. sou inuoeeiiee sera prouvée : elle n'est sans doute pas coupable.

— Coupable de quoi?... Klle ne peut être coupable de rien... Je ine:trai ma main au feu que. . Puis, se souvenant de l'or que Louise :ivait apporté pour payer la lettre de change, Morel s'écria : Mais cet argent 1... cet argent de ce matin, Louise?

El il jeta sur sa fille un regard terrible. Louise comprit.

— Moi, voler! s'écria-t-elle, et, les joues colorées d'une généreuse indignation, son accent, son geste rassurèrent son père.

— Je le savais bien! s'éeria-t-il. Vous voyez, monsieur le commissaire.... Elle le nie.... et de sa vie elle n'a menti, je vous le jure.... Demandez à tous ceux qui la <onuaisscnt, ils vous l'aflirmeront comme moi. Elle, mentir! ah! bien oui... elle est trop lière pour ça; d':nlleurs, la lettre de change a été payée par notre bienfaiteur.. Cet or, elle ne veut pas le garder; elle allait le rendre ;i la personne qui le lui a prêté, en lui défendant de la nommer... n'est-ce pas, Louise?

— On n'accusC pas votre fille d'avoir volé, dit le magistrat.

— Mais, mou Dieu ! de quoi l'accusc-t-on, alors? Moi, son père, je

vous jure que, de quoi qu'on puisse l'accuser, elle est ianocente ; et de ma vie ikiu plus je n'ai tiienli.

— A (|i]()i 1)011 coiinaiire relie accusation? lui dit llodolplie, ému de SCS douleurs; l'innocence de Louise sera prouvée; la personne qui s'intéresse vivement à vous protégera votre fille Allons, d:: ; omage

celte fois encore la Troviclence ne vous faillira pas. Embrassez votre fille, vous la reverrez bientôt...

— Monsieur le conunissaire, s'écria Morel sans écouter Rodolphe, on n'enlève pas une lilleà sou père sans lui dire au moins de (|uoi on l'accuse! .le veux tout savoir... Louise, parleras-tu?

— Votre lille est accusée d'infanticide, dit le magistrat.

— Je... je... ne comprends pas... je vous...

Et Morcl, atterré, balbutia quelques mots sans suite.

— - Votre fille est accusée d'avoir tué son enfant, reprit le commissaire profondément ému de celle scène, mais il n'est pas encore prouvé qu'elle ait connnis ce crime.

— Ob ! non, cela n'est pas, monsieur, cela n'est pas ! s'écria Louise avec force en se relevant, .le vous jure qu'il était mort ! 11 ne respirait plus... il éiait glacé... j'ai perdu la tête... voilà mon crime... Mais tuer mon enfant, oh ! jamais !..

— Ton enfant, misérable ! s'écria Morcl en levant ses deux mains sur Louise, comme s'il eût voulu l'anéantir sous ce geste et sous cette imprécation terrible.

— Grâce, mon père ! grâce !... s'écria-t-elle.

Après un moment de silence effrayant, Morel reprit avec un calme plus effrayant encore :

— Monsieur le commissaire, emmenez cette créalure... ce n'est pas là ma lille...

Le lapidaire voulut sortir ; Louise se jeta à ses genoux, qu'elle embrassa de ses deux bras, et la tête renversée en arrière, éperdue et supli'iante, elle s'écria :

— Mon père I écoutez-moi seulement... écoutez-moi !

— Monsieur le conunissaire, emmenez-la donc, je vous l'abandonne, disait le lapidaire en faisant tous ses efforts pour se dégager des étreintes de Louise.

— Econtez-Ia, lui dit Rodolphe en l'arrêtant, ne soyez pas maintenant impitoyable.

— Elle!!! mon Dieu! mon Dieu!... Elle!!! répétait Morel en portant ses deux mains à son front, elle déshonorée!... oh! l'infànie!... rin>fâme !

— Et si elle s'est déshonorée pour vous sauver?... lui dit tout bas Rodolphe.

Ces mots firent sur Morel une impression foudroyante ; il regarda sa fille éplorce, toujours agenouillée à ses pieds; puis, l'interrogeant d'un coup d'œil impossible à peindre, il s'écria d'une voix sourde, les dents serrées par la rage :

— Le notaire ?

Une réponse vint sur les lèvres de Louise... Elle allait parler, mais la rétlcxio'.i l'arrêtant sans doute, elle baissa la tête en silence et resta muette.

— Mais non, il voulait me faire emprisonner ce matin ! reprit Morel en éclatant, ce n'est donc pas lui ?... Oh ! tant micLix !... tant mieux !... elle n'a pas même d'excuse à sa faute, je ne serai pour rien dans son déshonneur... je pourrai sans remords la maudire !...

— INon ! non !... ne me maudissez pas, mon père !... à vous, je dirai tout... à vous seul ; et vous verrez... vous verrez si je ne mérite pas votre pardon...

— Ecoutez-la, par pitié ! lui dit Rodolphe.

— Que m'apprendra-t-elle ? son infamie?... elle va être publique ; j'attendrai...

— Monsieur I... s'écria Louise en s'adressant au magistrat, par pitié! laissez-moi dire quelques mots à mon père... avant de le quitter pour jamais, peut-être... Et devant vous aussi, notre sauveur, je parlerai... mais seulement devant vous et devant mon père...

— .l'y consens, dit le magistrat.

— Serez-vons donc insensible ? Itefuserez-vous cette dernière consolation à votre enfant? demanda l'odolphe à Morel. Si vous croyez me devoir quelque reconnaissance pour les bontés que j'ai attirées sur vous, rendez-vous à la prière de votre lille.

Après un moment de farouche et morne silence, Morel répondit : Allons !...

— Mais... où irons-nous?... demanda Rodolphe, votre famille est à cftté...

— Où nous irons ? s'écria le lapidaire avec une ironie amère ; où nous iions ? Là-baut... là-hanl... dans la mansarde... à coté du corps de ma lille... le lieu es: bien choisi pour celle conlession... n'est-ce pas? Allons... nous verrons si Louise osera menlir en face du cadavre de sa sieur. Allons!

Et Morel sortit précipilamment, d'un air égaré, sans regarder Louise.

— ft!ousienr, dit tout bas le commissaire à Rodolphe, de grâce, dans l'intérêt de ce pauvre père, ne prolongez pas cet entrelien. Vous disiez vrai, sa raison n'y résisterait pas ; lout à l'heure sou regard était pres- (|uc cilui d'un (ou...

-— Hélas ! monsieur, je crains comme vous un terrible et nouveau liiiiihpur ; je vais iibréger autant que possible ces adieux déchirants.

Et Rodolphe rejoignit le lapidaire et sa fille.

Si étrange, si lugubre (pie lut la détermination de Morcl, elle était d'ailleurs, pour ainsi dire, coininandéc par les localités ; le magisliat consentait à attendre l'issue de cet enlretien dans la chambre de Rigoletle, la famille Morel occupait le logement de Rodolphe, il ne restait que la mansarde.

Ce fut dans ce funèbre réduit que se rendirent Louise, son père cl Rodolphe.

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