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CHAPITRE XII

La folie.

— Ce matin, reprit Louise, avant que personne frtt levé cirez M. Ferraïul, je suis venue ici avec l'argent que m'avait donné M. (Jcrmain ponr sauver mon père ; mais la sonnne ne suffisait pas, et sans votre générosité je n'aurais pu le délivier des mains des recors... Probablement, après mon départ de chez M. Ferrand, on sera monté dans ma chambre, et on aura trouvé des traces qui auront mis sur la voie de cotte funeste découverte... Un dernier service, monsieur, dit Louise en tirant le rouleau d'or de sa puchc : voudrez-vous faire remettre cet aigcnt à M. Germain?... ,Ie lui avais promis de ne dire à personne qu'il était eniploy(; chez M. Ferrand; mais puisque vous le saviez, je n'ai pas été indiscrète... Maintenant, monsieur, je vous le répète... devant Dieu qui ni'enieud, je n'ai pas dit un mot qui ne fût vrai... Je a'ai pas cherché à affaiblir mes torts, ei...

Mais, s'inteiTompant brusquement, Louise efl'rayée s'écria :

— Monsieur! regardez mon père... regardez... qu'cst-ce qu'il a donc? Morel avait écoulé la dernière partie de ce récit avec une sombre in-

dilférence que Rodolplie s'était expliquée, l'attribuant à l'accablement de ce malheureux. Après des secousses si violentes, si rapprochées, ses larmes avaient dû se tarir, sa sensibilité s'émousser; il ne devait même plus lui rester la force de s'indigner, pensait Rodolphe.

Rodolphe se trompait.

Ainsi que la llamme toni' à tour mourante et renaissante d'un flambeau qui s'éteint, la raison de Morel, déjà fortement ébranlée, vacilla (|uel{iue temps, jeta çà et là quelques dernières lueurs d'intelligence, puis tout à coup... s'obscurcit.

Absolument étranger à ce qui se disait, à ce qui se passait autour de lui, depuis quelques instants le lapidaire était devenu fou.

Quoique sa meule fût placée de l'autre cùtéde son établi, et qu'il n'eiîl entre les mains ni pierreiies ni outils, l'artisan, attentif, occupé, simulait les opérations de son travail habituel à l'aide d'instruments imaginaires.

Il accompagnait celle pantomime d'une sorte de frôlement de sa langue contre sou palais, afin d'imiter le bruit delà meule dans ses mouvements de lotaiion.

— Mais, monsieur, reprit Louise avec une frayeur croissante, regardez donc mon père !

— Puis, s'approcbant de l'artisan, elle lui dit :

— Mon père!... mon père!...

Morel regarda sa lille de ce regard troublé, vague, distrait, indécis, particulier aux aliénés...

Sans discontinuer sa manœuvre insensée, il répondit tout bas d'une voix douce et triste :

— Je dois treize cents francs au notaire... le prix du sang de Louise .. Il faut travailler, travailler, travailler 1 Oh! je payerai, je payerai, je payerai ..

— Mon Dieu, monsieur, mais ce n'est pas possible... cela ne peut pas durer !.. II n'est pas tout à fait fou, n'est-ce pas? s'écria Louise d'une voix décliiianle. Il va levcnir à lui... ce n'est qu'uu moment d'absence.

— Morel!... mon ami! lui dit Rodoliihe, nous sommes là... Votre fille est auprès de vous, elle est innocente...

— Treize cents francs !

Dit le lapidaire sans regarder Hodolphe ; et il continua son simulacre de travail.

— Mon père... dit Louise en se jetant à ses genoux et serrant malgié lui ses mains dans les sieimes, c'est moi, Louise !

— Treize cents francs!...

Répcla-til en se dégageant avec effort des étreintes de sa lille.

— Treize cents francs... ou sinon, ajoula-l-il-à voix basse et comme : en confidence, on sinon... Louise est guillotinée...

Et il se remit à feindre de tourner sa meule. Louise poussa un cri terrible.

— Il est fou ! s'écria-t-ellc, il est fou !.. et c'est moi.. . c est mo iqui en suis cause... Oh ! mon Dieu! mon Dieu ! ce n'est pas ma faute pourtant... je ne voulais pas mal faire... c'est ce monstru !...

— Allons, pauvre enfant, du courage ! dit Rodolphe, espérons... cette folie ne sera (juc monaïUanéi'. Votre i)ore... a tinp soufiert ; tant de chagrins précipités étaient au-dessus de la force d'en hoinnii'... Sa raison fiiiblit un moment... elle reprendra le dessus.

— Mais ma mère... ma graud'iiiere. . mes sœuis... mes frères... que vont-ils devenir? s'écria Louise, les voilà privés de mon père et de moi... Ils vont donc mourir de l.iim, de misère et de déscspdir !

— Ne suis-je pas là ?... Soyez tranquille, ils ne manqueront de rien... Courage! vous dis-je ; votre révél.ition piovo((uer.i la punition d'un grand criminel. Vous m'avez convaincu de votre innocence, elle sera reconnue, proclamée, je n'eu doute pas.

— Ah ! monsieur, vous le voyez... le déshonneur, la folie, la mort... Voilà les maux qu'il cause, cet homme! et on ne peut rien contre lui ! rien !.. Ah ! cette pensée complète tous mes maux !...

— Loin de la, que la pensée contraire vous aide à les supporter.

— Que voulez-vous dire, monsieur?

— Emportez avec vous la certitude que voire père, que vous et les vôtres vous serez vengés.

— Vengés !...

— Oui !... Et je vous jure, moi, répondit Rodolphe avec solennité, je vous jure (|ue, ses crimes prouvés, cet hounne expieia ciuellcmcnt le déshonneur, la folie, la mon (piil a causés. Si les lois sont impuissantes à l'atteindre, et si sa ruse et son adresse égalent ses forlaits, à sa ruse on opposera la ruse, à sou adresse l'adresse, à ses forfaits des forfaits ; mais qui seront aux siens ce que le supplice jusle et vengeur, iniligé au coujiable par une main inexorable, est au meurtre lâche et caché.

— Ah ! monsieur, que Dieu vous entende ! Ce u'est plus moi que je voudrais venger, c'est mou père insensé... c'est mon enliuit mort en naiss.mt...

Puis, tentant un deruier effort pour tirer Morel de sa folie, Louise s'écria encore :

— Mon père, adieu ! On in'ennnèue en prison... Je ne te verrai plus ! C'est ta Louise qui te ditadicu. Mon père ! mon père! mou père !...

A ces appels (li'chirants rien ne ré(iondit. Rien ne retentit dans cette pauvre àmc anéantie... rien. Les cordes paternelles, toujours les dernières biisées, ne vibrèrent pas...

La porte de la nransarde s'ouvrit.

Le coimnissaire entra.

— Mes momenis sont comptés, monsieur, dit-il à Rodolphe. .le vous déclare à regret «pi'il m'est impossible de laisser cet entretien se prolonger plus longtemps.

— Cet entretien est terminé, monsieur, répondit amèremeni Rodolphe eu montrant le lapidaire. Louise n'a plus rien à dire à son père... il n'a plus rien à entendre de sa fille... il est fou !

— Grand Dieu ! voilà ce que je redoutais... Ah ! c'est affreux ! s'écria le magistrat.

Et, s'ai)prochaut vivement de l'ouvrier, au bout d'une minute d'examen, il fui convaincu de cette douloureuse réaliti':.

— Ah ! monsieur, dil-il tristemenl à Rodolphe, je faisais déjà des vœux sincères pour que l'inuocence de celte jeune lille lilt recomuie ! Mais, après un tel iiiallicur, je ne me bornerai pas à des vieux... non, non ; je dirai celle famille si probe, si désolée ; je dirai l'affreux cl dernier coup (|ui l'accable, et, n'en douiez pas, les juges auront un niolif de plus de trouver une innocente dans J'accusée.

— L'ien, bien, monsieur, dil Rodolphe; en agissant ainsi, ce ne sont pas des fonctions que vous remplissez... c'est un sacerdoce que vous exercez.

— Croyez-moi, monsieur, notre mission est presque toujours si pénible, que c'est avec bonheur, avec reconnaissance, que nous nous intéressons à ce qui est honnête et bon.

— Un mot encore, monsieur. Les révélations de l.tmise .Moïc! lu'onl évidemmeul prou\é son iimoccine, Pouvez-vous m'apprendre coujuieul son prétendu crime a été découverl ou plutôt dénoncé?

— Ce malin, dil le magistrat, une femme de charge au service de M. Ferrand, notaire, est venue me déclarer ([u'apres le dçpail (irécipité de Louise Morel, ipi'elle savait grosse de sept mois, elle était miiutée dans la chambre de celle jcimc li!lc, et qu'elle y avait tiouvé des traces d'un accouchement clandestin. Apres queliiues invesligaliims, des pas marqués sur la neige avaient conduit à la découverte du corps d'un enfant uouveau-U(; enterré dans le jardin.

Après la déclaration de celle femme, je me suis transporté rue du Sentier: j'ai trouvé .M. Jac(pics Ferrand indigné de ce (pi'uu tel scandale se filt passé chez lui. M. le curé de l'église Bonne-Nouvelle, (ju il avait envoyé chercher, m'a aussi déclaré que la fille Morel avait avoué ;:'. f;uUe devant lui, un jour qu'elle implorait à ce propos l'indulgence et la pitié de son niailre ; que de plus il avait souvent entendu M. Ferrand donner ù Louise Morel les avertissements les plus sévères, lui prédisant q;u; tôt ou tard elle se perdrait; prédiction qui venait de se réaliser si malheureusement, ajouta l'abbé. L'indignai ion de M Feirand, reprit le luagi^l rat, me parut si légitime, que je la partageai. Il me dil (pu; san^ dniile Louise Morel était réfugiée chez son père. Je me rendis ici à rinslaut; le crime étant (lagrant, j'avais le droit de procéder à une arrestation iiiiiuédiate.

Rodolphe se contraignit en enteiidaiit parler de l'indignation de M. Ferrand. Il dil au magistrat :

— Je vous remercie mille fois, monsieur, de votre obligeance et de l'appui que vous voudrez bien prêter à Louise; je vais faire c.uiduire ce malheureux dans une maison di^ fuiis, ainsi que la mère de sa femme.

Puis s'adressant à Louise, qui, loiijoars agenouifée près de sou père, lâchait en vain de le rappeler à l.i raison :

LES MYSTÈRES Di: PARIS.

— Résignez-vous, mon enfant, à parlir sans embrasser voire mère... cpargric'/-lui des adieux déiliiiaiils... Soyez rassuiée sur sou sort, rien no niaïKiiioia désoniiais à volic laniillc ; nu li ouvera une l'emuie ((ui soignera viitie mère el s'occupera de \os fiéies el soîmi's sons la surveillance de voire himue voisine mademoiselle l!i^oletle. (jnaiit à voire père, lieu ne sera épargné pour (|ue sa guérisun soit aussi ra|iide (jiic complele... (Jouragc, eroyc/.-oioi, les honiièles gens sont souvent rudrnicnt éjirouvés par le malheur, mais ils sortent toujours de tes luttes plus purs, plus Torts, plus vénérés.

Deux heures après l'arrestation de Louise, le lapidaire el la vieille idiote lurent, d'après les ordres de llodulphe, conduits par David à Cliareiiton; ils devaient y être trailés en chambre el recevoir des soins (larliciiliers.

Moicl quitta la maison de la rue du Temple sans résistance; iiidillérenl, il alla où on le mena ; sa folio était douce, iuollensive et triste.

la grand'iuère avait faim : on lui montra de la viande et du pain, elle suivit le pain et la viande.

les pierreries du lapidaire, confiées à sa femme, furent, le même jour, remises à madame Mathieu, la courtière, qui vint les chercher.

Malheureusement, cette femme fut épiée et suivie par fortillard, qui connaissait la valeur des pierres prétendues fausses, |ar l'entretieu qu'il avait surpris lois de l'arrestation de Morel par les reçois... Le (ils de Bras-Rouge s'assura que la courtière demeurait boulevard Saint-Denis, 11° 1 1 .

Rigoletlc apprit à Madeleine Morel avec beaucoup de ménagement l'accès de folie du laiiidaire et l'emprisonuemeiit de Louise. D'abord Madeleine pleura beaucoup, se désola, poussa des cris désespérés; puis, cette première effervescence de douleur passée, la pauvre créature, faible et mobile, se consola peu à peu en se voyant, elle et ses enfants, entourés du bien-être qu'ils devaient à la générosité de leur bienfaiteur.

(Juant à Rodolphe, ses pensées étaient amères en songeant aux révélations de Louise.

« Rien de plus fréquent, se disait-il, que celte corruption plus ou moins violemment imposée par le maître a la servante : ici, par la lerreiir ou par la surprise; là par l'impériensc nature des relations que crée la servitude.

« Cette dépravation par ordre, descendant du riche au pauvre, et méprisani, pour s'assouvir, l'inviolabilité tulélaire du foyer domestique; celte dépravation, toujours déplorable quand elle est acceptée volonlairement, diwieut hideuse, horrible, lorsqu'elle est forcée.

« C'est un asservissement impur et brûlai, nu ignoble et barbare esclavage de la créature, qui, dans son effroi, répond aux désirs du maître par des larmes, cà ses baisers par le frisson du dégoût et de la peur.

« Et puis, pensait encore Rodolphe, pour la femme quelles conséquences ! presque toujours l'av'ilissement, la misère, la prostitution, le vol, quelquefois l'infanticide!

« lît c'est encore à ce sujet que les lois sont étranges!

« Tout complice d'un crime porte la peine de ce crime.

« Tout receleur est assimilé au voleur.

« Cela est juste.

« Mais qu'un homme, par désœuvrement, séduise une jeune fdle innocente et pure, la rende mère, l'abandonne, ne lui laisse que boiiic, infortune, désespoir, et la jiousse ainsi à l'infanticide, crime qu'elle doit payer de sa tête...

« Cet homme sera-t-il regardé comme son complice?

« Alliins donc !

« (Ju'est-ce que cela? Rien, moins que rien... une amourette, un caprice d'un jour pour un minois chiffonné... Le tour est fait... A une autre!

« Bien plus, pour peu que cet homme soit d'un caractère original et narquois (au demeurant le meilleuy fils du monde), il peut aller voir sa viciime à la barre des assises.

« S'il est d'aventure cité comme témoin, il peut s'anuiscr à dire à ces gens très-curieux de faire guillotiner la jeune lille le plus lot possible, pour la plus grande gloire de la morale publique :

« — ,)'ai ((uelqiie chose d'important à révéler à la justice.

« — Parlez.

« — Messieurs les jures,

« Cette malheureuse était vertueuse et pure, c'est vrai...

« Je l'ai séduite, c'est encore vrai...

« .le lui ai fait un enfant, c'est toujours vrai...

« Après quoi, comme elle était blonde, je l'ai complètement abandonnée pour une autre qui était biuuc, c'est de plus en plus vrai.

« Mais en cela j'ai usé d'un droit imprescriptible, d'un droit sacre que la socii'té me reconnaît et m'accorde...

(I — Le fait est que ce garçon est complètement dans son droit, se diront tout bas les jurés les uns aux autres. 11 n'y a pas de loi qui délende de foire un enfant à une jeune lille blonde et lic rahaiidonner ensuite pour une jeune lille brune. C'est tout bonucmeul un gaillard...

« — Maiiileuant, messieurs les jurés, cette malheurcnse prétend avoir tué son enfant... je dirai même notre enfant...

« Parce que je l'ai abandonnée...

« Parce que, se trouvant seule et dans la plus profonde misère, elle s'est épouvantée, elle a perdu la tête. Et pourquoi? Parce qu'ayant, di-

sail-elle, à soigner, à nourrir son cnfani, il lui devenait impossible d'aller de longleiiips travailler d;;ns sou atelier, et de gagner ainsi sa vie et celle du résultat de iiolre ainoiir.

« Mais je trouve ces raisons-là pitoyabks, permettez-moi de vous le dire, messieurs les jurés.

« Tstce (pie mademoiselle ne pouvait pas aller accoui liera la Bourbe... s'il y avait de la place?

« l'sice que mademoiselle ne pouvait pas, au moment critique, se rendre à tem|is chez le commissaire de sou quarlier, lui faire sa déclaration de... honte, alin d'être autorisée à déposer son enfant aux Lufanls- Trouvés?

« Est-ce qu'enfin mademoiselle, pendant que je faisais la poule à l'estamiiiil, en aticiidaiit mon anlre maiircsse, ne pouvait pas trouver moyen de se tirer d'alTaire par un procédé moins sauvage?

« Car, je l'avouerai, messieurs les jurés, je trouve Inq) commode et trop cavalière celle façon de se débarrasser du finit de plusieurs monicnls d'erreur et de plaisir, et d'échapper ainsi aux soucis de l'avenir.

«(.tue (li.d)lcl te n'est pas tout, pour une jeune lille, que de perdre riujiuieur, de braver le mépris, l'infamie, et de porter un enfant illégilinie neuf mois d.ms sou sein... il lui faut encore l'élever, cet enfant ! le soigner, le nourrir, lui donner un état, eu faire enfin nu honnête homme comme son père, ou une honnête fille qui ne se débauche pas comme sa mère... Car enlin la maternité a des devoii s sacrés, que diablel et les misérables qui les foulent aux pieds, ces devoirs sacré.s, sont des mères dénaturées qui méritent un cliàliuicnt exemplaire et terrible...

« V.n foi de quoi, messieurs les jurés, livrez-moi lestement cette scélérate au bourreau, et vous ferez acte de citoyens vertueux, indépendants, fermes et éclairés... Dixi!

« — Ce monsieur envisage la question sous un point de vue très-moral, dira d'un air paterne quelque bonnetier enrichi ou quelque vieil usurier déguisé en chef du jmy ; il a fait, pardieu ! ce que nous aurions Ions faii à sa place, car elle est fort gentille, cctic petite blondinette, quoiqu'un peu pâlotte... Ce gaillard-là, comme dit Joconde, « a courtisé la brune et la blonde; » il n'y a pas de loi qui le défende. Quant à celle malheureuse, après tout, c'est sa Taule ! Pourquoi ne s'est-clle pas défendue? lille n'aurait pas eu à commettre un crime... un... crime monstrueux qui Tait... qui Tait... rougir la société... jusque dans ses fondements.

« — Et ce bonnetier enrichi ou cet usurier aura raison, parfaitement raison .

« En vertu de quoi ce monsieur peut-il être incriminé? De quelle complicilé direcle ou indirecte, morale ou matérielle peut-on l'accuser?

« Cet heureux coquin a séduit une jolie fille, ensuite il l'a plantée là, il l'avoue; on est la loi qui défend ceci et cela?

« La société, en cas pareil, ne dit-elle pas comme ce père de je ne sais plus quel conte grivois :

« — Prenez garde à vos poules, mon coq est lâché... je m'en lave les « mains! »

« Mais qu'un pauvre misérable, autant par besoin que par stupidiié, contraiiiie, ou ignorance des lois qu'il ne sait pas lire, achète sciemment une guenille provenant d'un vol... il ira vingt ans aux galères comme receleur, si le voleur va vingt ans aux galères.

« Ceci est un raisonnement logique, puissant.

« Sans receleurs il n'y aurait pas de voleurs.

« Sans voleurs pas de receleurs.

« Non... pas plus de pitié... moins de pitié, même... pour celui qui excite au mal que pour celui qui fait le mal !

« Que la plus légère complicilé soit donc punie d'un châtiment terrible!...

« Bien... il y a là une pensée sévère et féconde, haute el morale.

« On va s'incliner devant la société qui a dicté celle loi... mais on se souvient que cette société, si inexorable envers les moindres complicités de crimes contre les choses, est aiusi faite, qu'un homme simple et naïf qui essayerait de prouver qu'il y a au moins solidarité morale, complicilé matérielle entre le séducteur inconstant et la fille séduite et abandonnée, p:isstTait pour un visionnaire.

« Et si cet homme simple se hasardait d'avancer que, sans père... il n'y aurait peut-être pas d'enfant, la société crierait à l'atrocité, à la folie.

« Et elle aurait raison, toujours raison. ..car, après tout, ce monsieur, qui pourrait dire de si belles choses au jury, pour peu qu'il Tut amateur d'émotions tragiques, pourrait aussi aller tranquillement voir couper le cou de sa maîtresse, exécutée pour crime d'inTanlitide, crime dont il est le complice, disons mieux... l'auteur, par son horrible abandon.

« Cette charmante protection, accordée à la partie masculine de la société pour ceriaines friponnes espiègleries relevant du petit dieu d'amour, ne n-iontre-i-cllc pas que le français sacrifie encore aux Grâces et qu'il est toujours le peuple le plus galant de l'univers? »

LES MYSTERES DE PARIS

CUAPITRE XIII.

Jacques Ferrnnd.

Ali temps 011 se passaient les événements qnc nous racontons, à Tune des extrémilés de la rue du Sentier, s'élenilait un long mur crevassé, cl)a|ieronné d'une couche de |ilàlre hérissée de morceaux de bouteilles ; ce mur, bornant de ce coté le jaidin de Jacques Fenand le notaire, aboutissait à un corps de logis, bâti sur la rue et élevé seulement d'un étage surmonté de greniers.

Deux larges écussons de cuivre doré, insignes du notariat, (lanquaieiit la porte coclicre vermoulue, dont on ne distinguait plus la couleur primitive sous la boue qui la couvrait.

Cette porte conduisait à un passage couvert; à droite se trouvait la loge d'un vieux portier à moitié sourd, qui était au corps des tailleurs ce que M. Pipelet était au corps des bottiers ; à gauche, une écurie servant de cellier, de buanderie, de bûcher et d'éiablissement à une naissante colonie de lapins, parqué; dans la mangeoire par le poi tier, qui se di^tl■ayait des chagrins d'un récent veuvage en élevant de ces animaux domestiques.

A côté de la loge s'ouvrait la baie d'un escalier tortueux, étroit, obscur, conduisant a l'étude, ainsi que l'aïuiouçait aux clients nue main peinte en noir, dont l'index se dirigeait vers ces mots aussi peints eu noir sur le nuu' : — L'Hude est au ytemier.

D'un côté d'une grande cour pavée, envaliie par l'herbe, on voyait des remises inoccupées; de l'autre côté, une grille de l'cr rouillé, qui fermait le jardin : au fond, le pavillon, seulement habité par le notaire.

Un perron de huit ou dix marches de pierres disjointes, branlantes, moussues, verdàtrcs. usées par le temps, conduisait à ce pavillon cari é, composé d'une cuisine et autres dépendances souterraines, d'un rez-dechaussée, d'un p: emier et d'un comble où avait habité Louise.

Ce pavillon paraissait aussi dans un grand é/at de délaliicniont; de profondes lézardes sillonnaient les murs ; les leuètics et les persiemies, aiitiefois peintes en gris, étaient, avec les années, devenues presque noires; les six croisées du premier étage, donnant sur la cour, n'avaient pas de rideaux ; une espèce de rouille grasse et opaque couvrait les vitres; au rez-de-chaussée on voyait, à travers les carreaux, plus transparents, des rideaux de cotonnade jaune passée à rosaces rouges.

Du côté du jardin, le pavillon n'avait que quatre fenêtres ; deux étaient minées.

(le jardin, encombré de broussailles parasites, semblait abandonné; on n'y voyait pas une plate-bande, pas un arbuste ; un boui|uet d'ormes, cinq ou six gros arbres verts, quelques acacias et sureaux, un gazon clair cl jaune, rongé par la mousse et par le soleil d'été ; des allées de terre crayeuse, embarrassée de ronces ; au fond, une serre à demi souterraine ; pour horizon, les grands murs nus et gris des maisons mitoyennes, percés çà et là de jours de souffrance, grillés comme des fenêtres de prison ; tel était le triste ensemble du jardin et de l'habilation du notaire.

A cette apparence, ou plutôt à cette réalité, M. Ferrand attacliailune grande iuiportance.

Aux yeux du vulgaire, l'insouciance du bien-être passe presque toujours pour du désintéressement ; la malpropreté, pour de l'austérité.

Comparant le gros luxe linaucier de quelques notaires, ou les toilettes fabuleuses de mesdames leurs notaiiesses, ;'i la sombic maison de M. l'errand, si dédaigneux de l'élégance, de la icchercbe et de la somptuosité, les clieuls éprouvaient nue sorte de respect ou plutôt de coiiliaiice aveugle pour cet boinnie, qui, d'après sa nombreuse clieuièle et la fortune qu'on lui supposait, aurait pu dire, comme maint conliere : — Mon équipage (cela se dit ainsi), mon raoul {sic), ma campagne (sic), mon jour à l'Opéia (sic), etc., et qui, loin de là, vivait avec une sévère économie ; aussi, dépôts, placements, lidéicommis, toutes ces affaires enlin qui reposent sur l'intégrité la plus reconnue, sur la bonne foi la plus retentissante, allluaient-elles chez M. Ferrand.

En vivant de peu, ainsi qu'il vivait, le notaire cédait à s(ui goût... Il détestait le monde, le faste, les plaisirs chèrement achetés ; eu eùi-il été autrement, il aurait sans hésitation sacrilié ses penchants les plus vifs à l'apparence qu'il lui importait de se donner.

(Juelques mots sur le caractère de cet homme.

C'était un de ces fils de la grande famille des avares.

On montre presque toujours l'avare sous un jour ridicule ou grotesque ; les plus mécliants ne vont pas au delà de l'égoïsme ou de la dureté.

La plupart augmentent leur fortune en thésaurisant ; quelques-uns, en bien petit nombre, s'aventurent à prêter au denier trente ; à peine les plus déterminés osent-ils souder du regard le gouffre de l'agiotage... mais il est presque inoui qu'un avare, pour acquérir dç nouveaux biens, aille jusqu'au crime, jusiin'au meurtre.

Cela se conçoit.

L'avarice est surtout une passion iiég-itive, passive.

L'avare, dans ses combinaisons incessantes, songe bien plus à s'enrichir en ne dépensant pas, en rétrécissant de plus eu plus autour de lui les limites du strict nécessaire, qu'il ne songe à s'enrichir aux dépens d'aulrui : il est, avant (ont, le martyr de la conservation.

Faible, timide, rusé, déliant, surtout prudent et circonspect, jamais offensif, indidérent aux maux du prochain, du moins l'avare ne causera pas ces maux ; il est, avant tout et surtout, l'homme de la certitude, du positif, ou plutôt il n'est l'avare que parce qu'il ne croit qu'au fail, qu'à 1 or qu'il tient en caisse.

Les spéculations, les prêts les plus sûrs le tentent peu ; car, si improbable qu'elle soit, ils offrent toujours une chance de perle, et il aime mieux encore sacrifier l'intérêt de son aigent que d'c\poï>er le capital.

Un homme aussi tiuioié, aussi couleiupteur des éventualités, aura dwuc rarement la sauvage énergie du scélérat qui risque le bague ou sa tête pour s'approprier une fortune.

Riscpicr est un mot rayé du vocabulaire de l'avare.

C'est donc eu ce sens que Jacques Ferrand était, disons-nous, une assez curieuse exception, une variété peut-être nouvelle de l'espèce avare.

Car Jacques Ferrand risquait, et beaucoup.

11 comptait sur sa (inesse, elle était extrême ; sur son hypocrisie, elle était prolônde; sur son esprit, il était souple et fécond ; sur son audace, elle était infernale pour assurer limpunité de ses crimes, et ils étaient déjà nombreux.

Jacques Ferrand était une double exception.

Ordinairement aussi, ces gens aventureux, énergiques, qui ne reculent devant aucun forf.iit pour se procurer de l'or, sont harcelés par des passions fougueuses : le jeu, le luxe, la table, la giaiide débauche.

Jacques Ferrand ne connaissait aucun de ces besoins violents, désoidoiinés ; fourbe et patient comme un faussaire, cruel et détermine comme un meiutriei , il était sobre et régulier comme Harpagon.

Une seule passion, ou plutôt un seul appétit, mais honteux, mais ignoble, mais presque féroce dans son animalité, l'exaltait souvent jusqu'à la f.éiiésie.

C'était la luxure.

La luxure de la bêle, la luxure du loup ou du tigre.

Lorsque ce ferment acre et impur fouettait le sang de cet homme robuste, des chaleurs dévorantes lui montaient à la face, l'eflervescencc chai iielle obstruait son iiilelligcnce ; alors, oubliant queliiuefois sa prudence rusée, il devenait, nous l'avons dit, tigre ou loup, téuioin ses premières violences envers Louise.

Le soporilique, l'audacieuse hypocrisie avec laquelle il avait nié son crime, étaient, si cela peut se dire, beaucoup plus dans sa manière que la force ouverte.

Dé~ir grossier, ardeur brutale, dédain farouche, voilà les différentes pbases de Yatnour chez cet boiuine.

C'est dii c, ainsi que l'a prouvé sa conduite avec Louise, que la prévenance, la bouté, la générosité, lui étaient absolument inconnues. Le prêt de treize cents francs (ait à Morel à gros intérêts était à la fois pour Ferrand un piège, nu moyen d'oppression et une bonne affaire. Sur de la probité du lapidaire, il savait être remboursé tôt ou lard ; cepemlanl, H fallut que la beaiilé de Louise eût produit sur lui nue impression bien prolondi." pour qu'il se dessaisit d'une soiniue si avanlageusement placée.

Sauf cette faiblesse, Jacques F'errand n'aimait que l'or.

H aimait l'or pour l'or.

Non pour les jouissances qu'il procurait, il était sloïque;

Non pour les jouissances qu'il pouvait procurer, il n'était pas assez poète pour jouir spéculalivement connue certains avares. (Juaut à ce qui lui apparten.iit, il aimait la possession pour la possession. (Jiiant à ce qui apiiarleuait aux autres, s'il s'agissait d'un riche di'pôl, par exemple, loyalemcnl remis à sa seule proliilé, il éprouvait à rendre ce dê|iôt le iiiêine déchirement, le même dé-espoir qu'éprouvait lorlévre C.u'dillac à se séparer d'une parure dont son goût exquis avait fail nu chefd'œuvre d'art.

C'est que, pour le notaire, c'était aussi un chef-d'œuvre dait ipie son éclatante réputation de probité... (Vest qu'un dépôt élait aussi pour lui un joyau dont il ne pouvait se dessaisir qu'avec (les regrets furieux.

(Jue de soins, que dasiuce, que de ruses, que d'habileté, que d'art en un mot, n'avait-il pas employés pour attirer celte sonuiie dans sou coffre, pour parlaiie celle élincelaule renommée d'intégrité où les plus précieuses marques de conlianee venaient pour ainsi ilire s'ench.'isser, ainsi que les perles et les diamants dans l'or des diadiques de (lardillac!

l'kis le célèbre orfèvre se perfectionnait, dit-on, plus il attachait do prix à ses parures, regardant toujours la dernière comme sou chef-d'œuvre, et se désolant de l'abandonner.

l'ius Jacques l'eriand se pericctiounail dans le crime, plus i! tenait aux iuar(|ues de couliance snnuanics cl liébiichuntcs qu'on lui ae(ovdait... regardant toujours aussi sa dernière fourberie coiunie son ihrf-d'u'uvro.

On verra, par la suite de celte histoire, à l'aide de quels moyens, vraiment prodigieux, de composition et de machinaliou, il parvint à s'approprier inipuiiéuieiit plusieurs sommes très-eou>idéiables.

Sa vie souierr.iine, mystérieuse, lui donnait les émotions incessantes, terribles, qi:e le jeu donne au joueur.

Contre la lorlune de tous, Jacques Ferrand meliait pour eojeu son hypocrisie, sa ruse, son audace, sa tête... et il jouait sur le velours,

LES MYSTERES DR PARIS

comme on dit ; car, honnis l'attoiiilp de l;i justice iimiiainc, qu'il t;u;ictéiisiiit viilgaiKMiiciil it iMicrgi(|iicimMil il'iiiic « clieniiiu'o qui pouvait lui tomber sur la Iric. » perdre, (xiiir lui, c'était ne pas gagner ; et encore (!lail-il si criminellement doué, que, dans son ironie amere, il voyait ini gain continu dans l'estime sans iMirnes, dans la conlianco illimitée qu'il Inspiiail, non-seuletneiit à la foule de ses riches clients, mais encore à la pclile bourgeoisie et aux ouvriers de son quartier.

Un grand nombie d'enlre eux plaçaient de l'argent (liez lui, disant : — Il 11 est pas cliarilahie, c'est vrai ; il est dévot, c'est un malheur ; mais il est plus sûr que le gonvci nemeiit et que les caisses d'épargne.

Malgré sa lare habileté, cet homme avait commis deux de ces erreurs auxquelles les plus rusés criminels n'échappent presque jamais.

Forcé par les circonstances, il est vrai, il s'était adjoint deux complices ; cette laiite immense, ainsi qu'il disait, avait été réparée en jiarlie : nul des deux complices ne pousait le perdre sans se perdre hiimènie, et tous deux n'auraient retiré de celte extiéiiiilé d'antre profit que celui de dénoncer à la vindicte publique eux-mêmes et le notaire.

Hélait donc, de ce côté, assez tranquille.

Du reste, n'étant pas au bout de ses crimes, les inconvénit-nts de la conplicité étaient balancés par l'aide crindnelle qu'il en tirait parfois encore.

Quelques mots maintenant du physique de M. Ferrand. et nous introduirons le lecteur dans l'élude du notaire, où nous retrouverons les principaux personnages de ce récit.

M. Ferrand avait cinquante ans, et il n'en paraissait pas quarante ; il était de slature moyenne, voûté, large d'épaules, vigoureux, carré, tra|iu, roux, velu comme un ours.

Ses cheveux s'aplatissaient sur ses tempes, son front était chauve, ses sourcils à peine indiqués ; son teint bilieux disparaissait pres(|uc sous une innombrable quantité de taches de rousseur; mais, lorsqu'une vive émoiion l'agitait, ce masque fauve et terreux s'injectait de sang el devenait d'un rouge livide.

Sa figuie était plate comme une tête de mort, ainsi que le dit le vulgaire ; son nez, camus et punais ; ses lèvres, si minces, si imperceptibles, que sa bouche semblait incisée dans sa face ; lorsqu'il souriait d'un air méchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents, presque toutes noires et gâtées. Toujours rasé jiisqu'.aux tempes, ce visage blafiird avait une expression à! la fois austère et béate, impassible et ligide, froide et lélléchie ; ses petits yeux noirs, vils, perçants, mobiles, disparaissaient sous de larges lunettes vertes.

Jacques Ferrand avait nue vue excellente; mais, abrité par ses lunettes, il pouvait, avantage immense ! observer sans être observé ; il savait combien un coup d'œil est souvent et involontairement significatif. Malgré son imperturbable audace, il avait rencontré deux ou Mois fois dans sa vie certains regards puissants, magnétiques, devant lesquels il avait été forcé de baisser la vue ; or, dans quelques circonstances souveraines, il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous interroge, vous accuse on vous juge.

Les larges lunettes de M. Ferrand étaient donc une sorte de retran- (henicnl couvert d'où il examinait attentivement les moindres manœuvres de l'ennemi... car tout le monde étail l'ennemi du notaire, parce que tout le monde était plus ou moins sa diqie, et que les accusateurs ne sont que des dupes éclairées ou révoltées.

Il affectait dans son habillement une négligence qui allait jusqu'à la malpropreté, ou plutôt il était naturellement sordide; son visage rasé tous les deux ou trois jours, son crâne sale et rugueux, ses ongles plais cerclés de noir, son odeur de bouc, ses vieilles redingotes r.apées, ses cliapeanx graisseux, ses cravates en corde, ses bas de laine noirs, ses gros souliers, recommandaient encore singulièrement sa vertu auprès de ses clients, en donnant à cet homme un air de détachement du monde, un parfum de philosophie pratique qui les charmait.

A (piels goûts, à quelle passion, à quelle faiblesse le notaire aurait-il, disait-on, sacrifié la confiance qu'on lui témoignait'?... 11 gagnait peutêtre soixante mille lianes par an, et sa maison se composaitd'iine servante et d'une ? ieille femme de charge ; son seul plaisir était d'aller chaque dimanche à la messe et à vêpres; il ne connaissait pas d'opéra comparable au chant grave de l'orgue, pas de société mondaine qui valût une soirée paisiblement p.assée au coin de son feu avec le curé de sa paroisse après un diner frugal ; il mettait enfin sa joie dans la piobité, son orgueil dans riioimenr, sa félicité dans la religion.

Tel était le jugement que les contemporains de M. Jacques Ferrand portaient sur ce rare et giand homme de bien.

CIIAPITIIE XIV.

L'étude.

L'étude de M. Ferrand ressemblait à toutes les éludes; ses clercs à tous les clercs. On y ;irrivait par une aiilic hainbre meulilée de quatre vieilles chaises Haiis l'étude propiemenl dite, eulouKJe de casiers garnis des c.irtons renlermanl les dossiers des clients de M. Ferrand, cimj

jeunes gens, courbés sur des pupitres de bois noir, riaient, causaient, ou grifiounaicnt incessamment.

Une salle d'attente, encore remplie de cartons, el dans laquelle se tenait d'habitude M. le premier clerc : puis une autre pièce vide, qui, pour plus de secret, séiiarait le cabinet du notaire de cette salle d'attente, tel étail renseiiible de ce laboratoire d'actes de toutes sortes.

Deux heures venaient de sonner à une anticpie pendule à coucou placée entre les deux fenêtres de l'étude ; une certaine agitation régnait parmi les clercs ; quelnues fragments de leur conversation feront connaître la cause de cet ciiioi,

— llerlaiuemeiii, si quelqu'un m'avait soutenu qtie François Germain était un voleur, dit l'un des jeunes gens, j'aurais répondu : Vous en avez menti !

— Moi aussi!...

— Moi aussi !...

— Moi, ça m'a fait un tel effet de le voir arrêter et emmener par la garde, que je n':ii pas pu di'jeuner... .l'en ai été récompensé, car ça m'a épargné démanger la ratatouille quotidienne de la mère Séraphin.

— Dix -sept mille francs, c'est une somme !

— Une fameuse somme!

— Dire que, depuis quinze mois que (icrmaîn est caissier, il n'avait pas manqué un centime à la caisse du patron !...

— Moi, je trouve que le patron a eu tort de fcire arrêter G riii in, puisque ce pauvre garçon jurait ses gr.inds dieux qu'il n'avait pris que; I ,"00 fiancs en or.

— D'autant plus qu'il les rapportait ce malin jiour les remettre dans la caisse, ces 1,300 francs, au moment où le patron venait d'envoyer clierclier la garde..

— Voilà le désagrément des gens d'une probité féroce comme le p:itrou, ils sont impitoyables.

— C'est égal, on doit y regarder à deux fois avant de perdre un p;iuvrc jeune homme qui s'est bien conduit jusque-là.

— M. Ferr;ind dit à cela que c'est pour l'exemple.

— L'exemple de quoi? Ça ne sert à rien à ceux qui sont honnêtes, et ceux qui ne le sont pas savent bien qu'ils sont exposés à être découverts s'ils volent.

— la maison est tout de même une bonne pratique pour le commissaire.

— Comment ?

— Dame! ce matin cette pauvre Louise... tantôt Cermain...

— Moi, l'affaire de Germain ne me, paraît pas claire...

— Puisqu'il a avoui' !

— 11 a avoué qu'il avait pris 1 ,5(10 francs, oui ; mais il soutient comme un enragé qu'il n'a pas pris les autres I. '5,001) francs en billets de banque et les autres 700 francs qui inaiiquenl à l:i caisse.

— Au lait, puisqu'il avoue une chose, pourquoi u'avouerait-il pas l'autre ?

— C'est vrai; on est aussi puni pour 1,.^00 francs que pour 15,000 francs.

-- Oui; mais on garde les l'!,000 francs, et, en sortant de prison, ça fail un petit établissement, dirait un coquin.

— l'as si bête ! •

— On aura beau dire et beau faire, il y a quelque chose là-dessous.

— Et Germain qui défendait toujours le patron quand nous l'appelions jésuite !

— C'est pourtant vrai. « Pourquoi le patron n'aurait-il pas le droit d'aller à la messe? nous disait-il; vous avez bien le droit de n'y pas :iller. »

— Tiens, voilà Chalamel qui rentre de course; c'est lui qui va être étonné !

— De quoi, de quoi, mes braves? est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau sur cette pauvre Louise?

— Tu le saurais, flâneur, si tu n'étais pas resté si longtemps en course.

— Tiens, vous croyez peut-être qu'il n'y a qu'uu pas de cleic d'ici à la rue de Chaillot.

— Oh ! in;\iivais !.. mauvais!...

— Eh bien! ce fameux vicomte de Saint-Remy?

— Il n'est pas encore venu?

— Non.

— Tiens, sa voiture était attelée, et il m'a fait dire par son valet de chambre qu'il allait venir tout de suite; mais il n'a pas l'air conleni, a dit le domestique... Ah ! inessieiirs, voilà un joli petit hôtel 1... un ciàue luxe. ..ou dirait d'une de ces petites maisiins des seigneurs d'aiitrefuis... dont on parle dans Faublas. Oh! Faublas... voilà mon héros, mou niodèle ! dit Chalamel en déposant sou parapluie el en désarticulant ses socques.

— ,1e crois bien alors qu'il a des dettes et des contraintes par corps, ce vicomte.

— Une recommandation de trente-quatre mille francs que l'huissier a envoyée ici, puisque c'est à l'élude qu on doit venir payer ; le créancier aime mieux ça, je ne sais paspinirquoi.

— Il faut bien qu'il puisse payer maintenant, ce beau vicomte, puisqu'il est revenu hier soir de la eampague, où il était caché depuis trois jours pour échapper aux gaules du coiumerce.

— Mais commenl n'a-t-on pas déjà saisi chez lui?

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Lui, pas bêle ' la maison n'est pas à lui, son mobilier est au nom de son valet de ehainlire, qui est censé lui louer ew garni, de même que ses chevaux et ses voitures sont ;ui nom de son cocher, qui dit, lui, qu'il donne à loyer au vicomte des équipages magnifiques à tant par mois. Oh ! c'est un malin, allez, M. de Sainl-Ilemy. Mais qu'est-ce que vous disiez? qu'il est arrivé encore du nouveau ici?

— Figure-toi qu'il y a deux heures le patron entre ici comme un furieux : — Germain n est pas là? nous crie-t-il. — Non , monsieur. — Eh bien ! le misérable m'a volé hier soir dix-srpi mille francs, reprit le patron.

— Germain... voler... allons donc!

— Tu vas voir.

— Comment donc, monsieur, vous êtes sur ? mais ce n'est pas possible, que nous nous écrions.

— Je vous dis, messieurs, que j'avais mis hier dans le tiroir du bureau où il travaille quinze billets de mille, plus deux mille francs en or dans une petite boîte : tout a disparu. A ce moment, voilà le père Mariiton, le portier, qui arrive en disant : — Monsieur, la garde va venir.

— Et (iermain?

— Attends doue... Le patron dit an portier : — Dès que M. Germain viendra, envoye/.-le ici, à l'étude, sans lui rien dire... Je veux le confondre devant vous, messieurs, reprend le patron. Au bout d'un quart d heure, le pauvre Germain arrive comme si de rien n'était; la mère Séraphin venait d'apporler notre ratatouille : il salue le patron, nous dit bonjour très-tranquillement. — Germain, vous ne déjeunez pas? dit M. Ferrand. — Non, monsieur; merci, je n'ai pas faim. — Vous venez bien lard? — Oui, monsieur... j'ai été obligé d'aller à lîcllevillece malin.

— Sans douie pour cacher l'argent que vous m'avez volé ? s'écria M. Ferrand d'une voix lerrible.

— Et Germain?...

— Voilà le pauvre garçon qui devient pâle comme un mort, et qui répond lout de suile en balbutiant : — Monsieur, je vous en supplie, ne me |)er(lez pas...

— Il avait volé?

— Mais attendez donc, Chalamel. — Ne me perdez pas! dit-il an patron. — Vous avouez donc, misérable? — Oui, monsieur... mais voie! l'argent qui manque. Je croyais pouvoir le remeltre ce matin avant que vous fussiez levé : malheureusement, une personne qui avait à moi une petite sonmie, et que je croyais trouver hier soir chez elle, était à Belleville depuis deux jours ; il m'a fallu y aller ce matin. C'est ce qui a causé mon retard... Grâce, monsieur, ne me perdez pas! En prenant cet argent, je savais bien que je pourrais le remettre ce matin. Voici les treize cents francs en or, — Comment, les treize cents francs ! s'écria M. Ferrand. Il s'agit bien de treize cents francs ! Vous m'avez volé, dans le bureau de la chambre du premier, quinze billets de mille francs dans un poitefeuilic vert et deux mille francs en or. — Moi !... jamais ! s'écria ce pauvre Germain d'un air renversé. — .le vous avais pris treize cents francs en or... mais pas un sou de plus. Je n'ai pas vu de portefeuille dans le tiroir; il n'y avait que deux mille francs en or dans une boite.

— Oh! l'inliime menteur!... s'écria le patron. Vous avez volé treize cents francs, vous pouvez bien en avoir volé davantage ; la justice prononcera... Oh ! je serai impitoyable pour nn si affreux abus de confiance. Ce sera un exemple... Enlin, mon pauvre Chalamel, la garde arrive sur ce coup de temps-là, avec le secrétaire du commissaire, pour dresser procès-verbal ; on empoigne Germain, et voilà !

— C'est-il bien possible? Germain, la crème des honnêtes gens!

— Ça nous a paru aussi bien singulier.

— Après ça, il faut avouer une chose : Germain était maniaque, il ne voiilail jamais dire où il demeurait.

— Ça, c'est vrai.

— il avait toujours l'air mystérieux.

— Ce n'est pas une raison pour qu'il ait volé dix-sept mille francs. ■ — Sans doute.

— C'est une remarque que je fais.

— Ah bien !... voilà une nouvelle!... c'est comme si on me donnait un coup de poing sur la tète... Germain... Germain... qui avait l'air si honnêle... à qui on aurait donné le bon Dieu sans coules^ion !

— On dirait qu'il avait comme un pressentiment de son malheur...

— Pourquoi?

— Depuis quelque temps il avait comme quelque chose qui le rongeait.

— C'était peut-être à propos de Louise. I — De Louise?

' — Après ça, je ne fais que répéter ce que disait ce matin la mère Séraphin.

! — Quoi donc? quoi donc?

— (ju'il était l'amant do Loinse... et le père de l'enfant...

— Voyez-vous, le sournois !

— Tiens, liens, tiens!

— Ab ! bah !

— Ça n'est pas vrai !

— Comment sais-tu ça, rji;ilamel ?

— Il n'y a pas quinze jours que Germain m'a dit, en coiilidence, qu'il élait amoureux ion, mais fou, fou, d'une petite ouvrière, bien honnêle,

qu'il avait connue dans une maison où il avait logé; il avait les larmes aux yeux en me [larlanl d'elle.

— Ohé, Chalamel ! ohé, Chalamel ! est-il rococo !

— Il dit que Faublas est son héros, et il est assez bon enfant, assez cruche, assez actionnaire pour ne pas comprendre qu'on peut être amoureux de l'une et être l'ainaot de l'autre.

— J<! vous dis, moi, que Germain parlait sérieusement... A ce momeni, le maître clerc entra dans l'élude.

— Eh bien! dit-il, (Ibalamel, avcz-vons fuit toutes les courses?

— Oui, monsieur Dubois, j'ai été chez M. de Saint-Rcmy, il va venir tout à l'heure pour payer.

— Et chez madame la comtesse Mac-Grégor?

— Aussi... voilà la réponse.

— Et chez la comtesse d'Orbigny?

— Elle remerciit bien le [lalron; elle est arrivée hier malin de Normandie, elle ne s'atlendait pas à avoir sitôt sa réponse : voilà la lettre. J'ai aussi passé chez l'inlendant de M. le marquis d'Harville, coumif il l'avait démandé, pour les frais du contrat que j'ai été faire signer l'anlre jour à l'holel.

— Vous lui aviez bien dit que ce n'était pas si pressé?

— Oui ; mais l'inlendant a voulu payer tout de même. Voilà l'argent. Ah ! j'oubliais celle carte qui élait ici en bas chez le portirr, avec un mot au crayon écrit dessus (pas sur le portier) ; ce monsieur a demandé le patron, il a laissé cela.

— Walter Munpn, lut le maître clerc, et plus bas, au crayon : « reviendra à trois heures pour affaires importantes. » Je ne connais pas ce nom.

— Ah ! j'oubliais encore, reprit Chalamel, M. Hadinot a dit que c'était bon, que M. Ferrand fasse comme il l'entendrait, que ça serait toujours bien.

— Il n'a pas donné de réponse par écrit?

— Non, monsieur, il a dit qu'il n'avait pas le temps.

— Très-bien.

— M. Charles Hobert viendra aussi dans la journée p.irler au patron; il paraît qu'il s'est battu hier en duel avec le duc de Lucenay.

— Est-il blessé?

— Je ne crois pas, on me l'aurait dit chez lui.

— Tiens! une voilure qui s'arrête...

— Oh ! les beaux chevaux ! sont-ils fougueux !

— Et ce gros cocher anglais, avec sa perruque blanche et sa livrée brune à galons d argent, et ses épaulettes connue mi colonel '

— C'est un ambassadeur, bien silr.

— Et le chasseur, en a-t-il aussi, de cet argent sur le corps '

— Et de grandes moust.iches !

— Tiens, dit Chalamel, c'est la voiture du vicomte de Sainliiemy

— Que ça de genre? merci !

Bientôt après, M. de Saint-Bcmy entrait d'ans l'élude.

CIlAVIlHh A..

M. (le ^alnt-n('Illy.

Nous avons dépeint la charmante ligure, I élégance exquise, Ta (ournure ravissaiile di' M. de Saint liemy, arrivé l.i veille di' la ferme d'Arnouville (pro|iriélé de madame la duchesse de Lucenay), où il avait trouvé un refuge contre les poursuites des gardes du comuieree Malicorne et Bonrdin.

M. de Saint-liemy enlr.i brusquement dans l'élude, son chapeau sur la lête, l'air haut et fier, fermant à demi les yeux, et demandanl d'mi air souverainemeni impertinent, sans regaider personne :

— Le notaire, où est-il?

— M. Ferrand travaille dans son cahinel, dit le maître clerc, si vous voulez atlendre un instant, monsieur, il pourra vous recevoir.

— Conimenl, allendre?

— Mais, monsieur...

— Il n'y a pas de mais, monsieur ; allez lui dire que M. de Sainl-Bemy est là... Je trouve encore singulier que ce notaire me fasse faire antichambre... Ça empeste le poêle ici !

— Veuillez passer dans la pièce à côté, monsieur, dit le premier clerc, j'irai tout de suite prévenir M. Ferrand.

M. de Saint-Remy haussa les épaules, et suivit le inaîire clerc.

Au bout d'un quart d'heure (|ui lui sembla fort long et qui changea son dépit en colère, M. de Saint-Kemy hit introdiiil d;ms le < abiuerdu noiaire.

Rien de plus curieux que le contraste de ces deux hommes, tous deux proroudément physionomistes et généralement babitués à juger presque du premier coup d'œil à qui ils avaient alTaire.

.M. de Saint-Rcmy voyait Jacques Ferrand pour la première fois. Il fut happé du caraclère de celte figure blafarde, rii-'ide, impassible, au regard caché par d'énormes luueltes vertes, au crâne disiiaraissaut à demi sous un vieux bonnet de soie noire.

LES MYS1 ÈîlES DE PARIS.

Le notaire était assis devant son bureau, sur un fauteuil de cuir, à coté d'une clieminéo dégradée, remplie de cendre, où fumaient deux tisons noircis. Des lideaux de percaline verte, presque en lambeaux, ajustés à de peliles lrini,'les de 1er sur les croisées, cachaient les villes inférieures et jetaient dans ce cabinet, déjà soLubre, un rctlet livide cl sinistre. Des casiers de bois noir remplis de carions étiquetés, f|ucl(|ucs chaises de merisier recouvertes de velours d'Uticilit jaune, une pendule d'acajou, un carrclai;e jaunàlre, humide et glaci^d, mi plafond sillonné de crevasses et orné de guiilandes de toiles d araignée, tel était le sancius sanctonnn de M. Jacques Ferrand.

liC vicoinle n'avait pas fiiil di ii\ pas dans ce cabinet, n'avait pas dit une parole, tpie le notaire, qui le connaissait de réputation, le haïssait déjà. U'abord il voyait en lui, pour ain^i dire, un rival en fourberies ; et puis, par cela même que IM. l'en and était d'une mine basse et ignoble, il détestait chez les autres l'élégance, la grâce et la jeunesse, surtout lorsqu'un air suprêmement insolent accompagnait ces avantages.

Le notaire affectait ordinairement une sorte de brusquerie rude, presque grossière, envers ses clients, qui n'en ressentaient que plus d'eslime pour lui en raison de ces manières de paysan du Danube. Il se promit de redoubler de brutalité envers M. de Saint-Remy.

Celui-ci, ne connaissani aussi Jacques Ferrand que de réputation, s'attendait à trouver en lui une sorte de tabellion, bonhomme ou ridicule, le vicomte se représenlant toujours sous des dehois presque niais les hommes de probilé proverbiale, dont Jacques Ferrand était, disait-on, le type achevé.

Loin de là, la physionomie, l'atlitudo du tabellion, imposaient au vicomte un rcssenliinent indéfinissable, moiiié ciaiiilc, moitié haine, quoiqu'il n'eilt aucune raison sérieuse de le craindre ou de le haïr. Aussi, en conséquence de son caractère résolu, M. de Saint- Ilemy cxagéra-l-il encore son insolence et sa fatuité habituelles. Le notaire gaidait son bonnet sur sa tète, le vicomle garda son chapeau, et s'écria, des la porte, d'une voix haute et mordante :

— Il est, pardieu ! fort étrange, monsieur, que vous me donniez la peine de venir ici, au lien d'envoyer clierclier chez moi l'argent des traites que j'ai souscrites à ce lladinot , et pour' lesquelles ce drole-là m'a poursuivi... Vous me dites, il est vrai, qu'en ou(i(! vous avez une communication irès-impoi tante à me faire... soit... mais alors vous ne devriez pas m'exposer à attendre un quart d'heure dans votre antichambre : cela n'est pas poli, monsieur.

M. Ferrand, inpassible, termina un calcul qu'il faisait, essuya méiliodiquement sa plume sur I éponge imbibée d'eau qui entourait son encrier de faïence ébréché, et leva vers le vicomte sa face glaciale, terreuse et camuse, chargée d'une paire de linieltcs.

Ou eût dit une tète de mort dont les oibitcs auraient été remplacées pai' de larges prunelles fixes, glauques et vertes.

Après l'avoir considéré un moment en silence, le notaire dit au vicomte, d'une voix brusque et brève :

— Où est l'argenl'.'

('e sang-froid exaspéra M. de Saint-P.cmy.

Lui... lui, l'idole des femmes, l'envie des hommes, le parangon de la meilleure compagnie de Paris, le duelliste reddulé, ne pas produire plus d'effet sur un mi^iérable nolaire ! cela était odieux; quoiqu'il fût en tèleà tête avec Jacques Ferrand, son orgueil intime se révoltait.

— Où sont les traites'?

Itepril il aussi brièvement.

Du bout d'un de ses doigts durs comme du fer et couverts di^ poils loiix, le notaire, sans répondre, frappa sur un large portefeuille de cuiip.o é lires de lui.

l'écidé à être aussi laconique, mais frémissant de colère, le vicomte pi il dans la poche de sa redingote un pelil iigenda de cuir de lîussie ièinié par des agrafes d'or, en lira ([iLirante billets de mille francs, et les montra au notaire.

— Combien? demanda celui-ci.

— Quaranle mille francs.

— llonnez...

— Tenez, et finissons vite, monsieur ; faites votre métier, payez-vous, reuieltcz-nioi les traites, dit le vicomte en jetant impatienimenl le paquet de billets de banque sur la iMc.

Le nolaire les jiiit, se leva, les examina près de la fenêtre, les touinanl et les retournant un à un, avec unt; atlenlion si scru|mleuhe, et pour ainsi dire si insultante pour M. de Saint-Remy, ipie ce dernier en id'iiiil de rage.

le nolaire, comme s'il eût deviné les pensées qui agitaient le vicomte, boeha la tête, se tourna à demi vers lui, et lui dit avec un accent indélinissable :

— (]a s'est vu...

Un 'moment interdit, M. de Saint-Remv reprit sèchement :

— Quoi'?

— Des billels de banque f.uix, lépoiiilit le notaire eu continuant de Bonmcttre ceux (|u'il tenait à nu examen atlentif.

— A propos (le ipioi me faiie.-.-voiis celle remarque, monsieur? Jac(pies Ferrand s'arrêta un moment, regarda lixemenl le vicomte à

travers ses hinelles; puis, haussant impr iii^plibleinenl les épaules, il se remit à inventorier les billels sans luononcer une parole.

— Mort-Dieu, monsieur le notaiie, sachez que lors(|iie j'interroge, on

me répond ! s'écria M. de Saint-Remy irrité par le calme de Jacques Ferrand.

— Ceux-là sont bons... dit le notaire en retournant vers son bureau, où il prit une petite liasse de papiers timbrés auxquels étaient annexées di'ux letlres de change: il mil en-uile un des billets de mille francs et tiois rouleaux de cent francs sur le dossier de la créance, puis il dit à M. de Saint-ltemy, en lui indiquant du bout du doigt l'argent et les titres :

— Voici ce qui vous revient des quarante mille francs ; mon client m'a chargé de percevoir la note des frais.

Le vicomte s'était contenu à grand' peine pendanl que Jacques Ferrand établissait ses comptes. Au lieu de lui répondre et de preisdrc l'argent, il s'écria d'une voix Iremblantc de colèie :

— Je vous demande, monsieur, pourquoi vous m'avez dit, à propos des billets de ban([ue que je viens do vous remettre, qu'on en avait vu de faux?

— Pourquoi?

— Oui.

— Parce que... je vous ai mandé ici pour une af(;>ire de faux... Et le notaire braqua ses lunettes vertes sur le vicomte.

— En quoi cette affaiie de fiux me concerne-t-elle ?

— Après un moment de silence, M. Ferrand dit au vicomle, d'un air triste et sévère :

— Vous rendez-vous compte, monsieur, des fonctions que rcm|)lit un notaire?

— Le compte et les fonctions sont parfaitement simples, monsieur ; j'avais tout à l'heure quarante mille francs, il m'en reste treize cents...

— Vous êtes très-plaisant, monsieur... Je vous dirai, moi, (lu'iin notaire est aux affaires temporelles ce qu'un confesseur est aux affaires spirituelles... Par état, il connaît souvent d'ignobles secrets.

— Après, monsieur?

— Il se trouve souvent forcé d'être en relation avec des fripons...

— Ensuite, monsieur?

— Il doit, autant qu'il le peut, empêcher un nom honorable d'être traîné dans la boue.

— Qu'ai-je de commun avec tout cela ?

— Votre père vous avait laissé un nom respecté que vous déshonorez, monsieur!...

— Iju'oscz-vons dire?

— Sans l'intérêt qu'inspire ce nom à tous les honnêtes gens, an lieu d'être cité ici, devant moi, vous le seriez à cette heure devant le juge d'inslrnclion.

— Je ne vous comprends pas.

— Il y a deux mois, vous avez escompté, par l'inlermédiaire d'uo agent d'affaires, une traite de cinipiauto-huil mille francs, souscrite lur la maison Meulaerl et compagnie, de Hambourg, au profit d un Williiim Smith, et payable dans trois mois chez i^I. Grimaldi, banquier à Paris.

— Celle traite est fausse.

— Cela n'est pas vrai...

— Cette traite est fausse I... La maison Meulaert n'a jamais conlracld d'engagement avec William Smith : elle ne le connaît pas.

— Serait-il vrai! s'écria M. de Saint-Remy avec autant de surprise que d'indignation : mais alors j'ai été horriblement trompé, monsieur, car j'ai reçu celle valeur comme argent comptant.

■ — De qui?

— De M. W illiam Smith lui-même; la maison Meulaert est si connue, je connaissais moi-même tellement la probité de M. William Siniili, i\ue j'ai accepté celle traite en payement d'une sonnnc qu'il me devait...

— William Smith n'a jamais existé... c'est un personnage imaginaire...

— Monsieur, vous m'insullez !

— Sa signature est fausse et supposée comme le reste.

— Je vous dis, monsieur, que M. William Smith existe ; mais j"aî sans doute été dupe d'un horrible abus de couliaucc.

— Pauvre jeune homme !...

— Ex|iliquez-vous.

— En (iiiaire mots, le dépositaire actuel de la traite est convaincu que vous avez commis le faux...

— Mons.ieur !...

— 11 prétend en avoir la preuve ; avant hier il est venu me prier d( vous mander chez moi cl de vous proposer de vous rendre celte làusst traite... moyennant Iransaclion... Jusque-là tout était loyal; voici qu ne l'est plus, cl je ne vous en parle qu'à litre de renseignements : il demande cent mille francs... éeiis... aujourd'hui même; ou sinon, demain, à midi, le faux est déiiosé au parquet du procureur du roi.

— C'est une indignité !

— El de jibis nue absurdité... Vous êlcs ruiné, vous éliez pouisuiv pour une soiiune que vous venez de me payer, grâce à je ne sais quelli ressource... vcilà ce que j'ai déclaiéà ce tiers porteur... Il m'a répondi à cela .. . que certaine grande dame très-riehe ne vous laisserait pas (laB| l'enibarras...

— Assez, miinsieiu'l... assez !...

— Auli e inilignilé, autre absurdité ! d'accord,

— Enfin, monsieur, que veut-on ? ||

LES MYSTKRRS DE PARIS

" — Indignpnienl pxploilei- une action indigne. J'ai consenli à vous fiiiro savoir reîle pi(]|ioMliiiii, Iciirl tn la lléliis^anl f omnie un lioinirlf liomnie doit la (lélrir. Jlaiiilciianlcela voMS regarde. Si vons èlcs coupalilo. choisisse/ entre la Kinr d'assises ou la rançon qu'on viius impose... Ma demarche est tout ollicicnse, et je ne me mêlerai pas davantage d'une affaire aussi sale. Le tiers-porteur s'appelle M. l'etit-.lean, négoci.aiil en huiles; il demeure sur le hord de la S^eine, quai de Billy, 10. Arrangezvous avec Ini. \ons êtes dignes de vous entendre... si vous êtes faussaire, comme il l'afiirme.

M. de Saint-llemy était entré chez Jacques Fcrrand le verbe iusolenl, la tète liante. Quoiqu'il ( ût commis dans sa vie quelques actions honteuses, il restait encore en Ini nue ccitaino licrlé de race, un courage naturel qui no s'étail jamais démenti. An couMnenccment de cet entrelien, regardant le notaire comme un adversaire indigne de lui, il s'était conlenlé de le persiller.

Lorsque Jacques Fcrrand eut parlé de faux... le vicomte se sentit écrasé. A son tour il se trouvait doniiné par le notaire.

vSans l'empire ahsolii qu'il avait sur hli-mèmo, il n'aurait pu cacher l'impressicin terrible cpie lui causa cette lévélatinn inattendue; car elle pouvait avoir pour lui des suites incalculables, que le notaire ne soupçonnai! même pas.

Après un moment de silence et de réflexion, il se icsigna, Ini si orgueilleux, si irrilable, si vain de sa bnwonre, à implorer cet homme grossier qui lui avait si rudement parlé l'austère langage de la (irobité.

— Mimi-^ienr, vous me donnez une preuve d'intérêt dont je vous remercie; je regrette la vivacité de mes premières paroles... dit M. de Saint-Reiny d'un Ion cordial.

— Je ne m'intéresse pas du tout à voiis, reprit br)ilalenienl le notaire. Votre père étant l'honneur même, je n'aurais pas voulu voir son nom it la cour d'assises : voiL'i toLit.

. — Je vous répète, monsienr, que je suis Incapable de l'infamie dont on m'.accuse.

— Vous direz cela à M. Petit-Jean.

— .Mais, je l'avoue, l'absence de M. Smith, qui a indignement abusé de ma bomie foi...

— Infâme Smilh !

— L'absence de M. Smith me met dans un crue) embarras ; je suis innocent ; qu'on m'accuse, je le prouverai ; mais une telle accusation flétrit toujours un galant homme.

— Après '?

— Soyez assez généreux jiour employer |g sompie que je viens de vous remettre à désintéresser en partie )a personne qui a celte traite entre les mains.

— Cet argent appartient à mon client, il est spcré!

— Mais dans deux on trois jours je le rembourserai.

— Vous ne le poiprez pas.

— J'ai des rcssoun'CS.

— Aucunes... d'avouables du moins. Votre mobilier, vos chevaux ne vous appartiennent plus, dites-vous .. ce qui m'a l'air d'une fraude indigne.

— Vous êtes bien dur, monsieur. Mais, en admettant cela, ne fcrai-je pas argent de loul dans une extrémité aussi désespérée? Seulement, ( (Jiume il m'est impossible de me procurer d'ici à demain midi cent mille francs, je vous eu conjure, employez l'argent que je viens de vous remettre à retirer cette niathemense Iraite ; ou bien... vous qui êtes si riche... faites-moi cette avance, no me laissez pas dans une ]iosition pareille...

— Moi, répondre de cent mille francs pour vous! Ah çà! vous êtes donc fou'.'

— Monsieur, je vous en supplie... au nom de mon père... doirt vous m'avez parlé... soyez assez bon pour...

— Je suis bon pour ceux qin le méritent, dit rudement le notaire ; honnête homme, je hais lis escrocs, et je ne serais pas lâché d<' voir un de ces be;\u\ lils sans loi ni loi, impies et débauchés, une bonne l'ois attaché au pilori pour servir d'exemple aux autres... Mais j'entends vus chevaux qui s inqiatienieiit, monsieur le vicomte, djl |e notaire en souriant du bout de ses dénis noires.

A ce nmmciil ou happa à la porte du cabinef.

— Ou'esl-ce'.' dit .lae(iMes Ferrand.

— Madame la comlesse d'Urbigny, dit le maître clerc.

— Priez-la d'atleiidre un momeni.

— C'est la belle-mère de la marquise d'ilarville! s'écria M. de Saint- Remy.

— Oui, monsieur; elle a rendez-vous avec moi ; ainsi, serviteur.

— Pas un mot de ceci, monsieur! s'écria M. de Saint-liemy d'un ton menaçant.

— Je vous ai dit, monsieur, qu'un notaire était aussi disciet qn'iiu confesseur.

Jac(|ues Fcrrand sonna; le clerc parut.

— Faites entier madame d'Orbigny. Puis, s'adressanl an vicomte : Prenez ces treize cents francs, monsieur, ce sera toujours un à-compte pour M. Pelit-.lean.

Madame d'flibigny (autrefois madame Polanil) tnira au moment où M. de Saint llemy sortait, les traits contractés par la rage de s'pfrç jnutiltmeul humilié devant le notaire.

— Eh ! bonjour, monsieur de Saint-Pemy, lui dit madame d'Orbigny ; combien il y a de temps que je ne vous ai vu...

— En cltct, madame, depuis le mariage de d'ilarville, dont j'étais témoin, je n':u pas eu l'honneur de vous rencontrer, dit M. de Saintliemy en s'iuclinant et en donnant lout à coup à ses traits une expression affable et souriante. Depuis lors, vous êtes toujours restée en IVurmaudie '.'

— .Mon Dieu ! oui ; M. d'Oi bigny ne peut vivre maintenant qu'à la campagne.... et ce qu'il aime, je l'aime... Aussi, vous voyez en moi une vraie provinciale : je ne suis pas venue ;i Paris depuis le mariage de ma chère belle-lille avec cet excellent M. d'ilarville... Le vovez-vous souvent ?

— D'ilarville est devenu très-sauvage et très-morose. On le rencontre assez peu dans le monde, dit M. de Saint-Remy avec une ni:ance d'impatience, car cet entretien lui était insupporiable, cl par son inopportunité, et parce que le notaire siMnblait s'en amuser beaucoup. Mais la belle-mère de madame d'ilarville, enchantée de cette rencontre avec un élégant, n'était pas femme à lâcher silôf sa proie.

— El ma chère belle-fille, reprit-elle, p'p6( pas, je l'espère, aussi sauvage que son mari '.'

— Madame d'ilarville est fort à la mode et toujours fort cnliinri'e, :iinsi qu'il convient à une jolie femme; mais je crains, madame, dalmser de vos moments... et...

— Mais pas du tout, je vous assure. C'est une bonne foi tune pour moi de rencontrer l'élégant des élégants, le roi de la mode : en dix minutes, je vais être au fiitde Paris comme si je ne l'avais jamais qnillé... Et votre cher M. de Lucepay, qui était avec vous le témoin du mariage de M. d'ilarville?

— Plus original que jamais : il part pour l'Orient, cl il eu revient juste à temps pour recevoii' hier matin un coup d'épée, fort innocent du reste.

— Ce pauvre duc ! El sa femme, toujours belle et ravissanle ?

— Vous savez, madame, que j'ai l'honneur d'être un de ses meilleurs amis, mon témoignage à ce sujet serait suspect... Veuillez, madaïuo, à votre retour aux Aubiers, me faire la grâce de pe pas m'oublier auprès de M. d'Orbigny.

— Il sera très-sensible, je vous assure, à votre aimable souvenir ; car il s'informe souvent de vous, de vos succès... Il dit toujours que vous lui rappelez le duc de Lanzun.

— Celte comparaison seule est lout un éloge; mais, malheurciisenieut pour moi, elle est beaucoup plus bienveillanleque vraie. Adieu, mad.mie; car je n'ose espérer que vous puissiez me faire l'honnegr de me recevoir avant votre départ.

— Je serais désolée que vous prissiez la peine de venir chez nioi... Je spis tout à fait campée pour quelques jours en hôlel garni ; mais si, cet été ou cet automne, vous passez sur notre route en allant ;i quelqu'un de ces (bateaux à la mode où les merveilleuses se dispiiient le plaisir do vous recevoir... accordez-nous qnel(|ues jours, seulement par curiosité de contraste, et pour vous reposer chez de pauvres campagnards de rétonrdissement de la vie de château si élégante et si lolle... car c'est toujours fête où vous allez !...

— Madame...

— Je nui pas besoin de vous dire combien M. d'Orbigny et moi nous serons heureux de vous recevoir. Mais adieu, monsieur; je crains que le bfiuriu bienfaisant (elle montra le notaire) ne s'impatiente de nos bavardages.

— Bien au contraire, madame, bien au contraire, dit Ferrand avec un accent <ini redoubla la rage contenue de M. de Saint-Remy.

— Avouez que .M. Ferrand est nu homme terrible, reprit madame d'Orbigny en faisant 1 évaporée Mais prenez garde ; puisqu'il est henreusenieiit pour vous chargé de vos affaires, il vous grondera furieusement, c'est nu homme impitoyable. Mais que dis -je?... au coniraire... un nierveillenx comme vous. . avoir .M. Ferrand pour notaire... mais c'est un brevet d'amendement ; car on sait bien qu'il ne laiss(; jamais faire de folies à ses clients, sinon il leur rend leurs comptes... Oh ! il ne veut pas être le nnlairo de tout le monde... Puis, s'adressanl à Jaiipies Fcrrand : Savez-vous, monsieur le puritain, que c'est une siipeibe conversion que vous avez faite là... rendre sage l'élégant par excellence, le roi de la mode?

— C'est justement une conversion, madame... M. le vicomte sort de mon cabinet tonl autre qu'il n'y était entré.

— Quand je vous dis que vous faites des miracles!... ce n'est pas étonnant, vous êtes un saint.

— Ah! madame... vous me llatlez, dit Jacques Ferrand avec componction.

M. de Saint-liemy salua profondément madame d'Orbigny : puis, au inomeni de quitter le notaire, vonlanl leuler nue dernière fois de r;ipiloyei , il lui dit d'un Ion dégagé, qui lai.-,sait pourtant deviner une :inxiélé profonde :

— Décidément, mou cher monsieur Ferrand, vous ne voulez pas m'accoriler ce cpie je \ous deirrande?

— Quekpie folie, sirrs iloiilir'... Soy('Z inexorable, mou cher puril.'^in, s'écria madame d Oi liigiry en riant.

* — Vous entendez, monsieur, je ne puis contraiier une aussi belle dame...

LES MYSTÈUlvS DK PARTS.

— Mon clicr iiKiiisieiir Ferijnd, parlons sérieusement... des eho^es sérieuses... el vous s:ivez (pic eelle-ià... l'est Iteamoup... Dériiiéiiieiit vous me refusez ? demanda le vieomte avec une anyoisse à peine tlissiniulée.

c'est impossible. .. Je ne sonffriiai pas (pie, par caprice, vous fassiez une élDUidc lie pareille... Mou.-iem le vir;,iii:e, je nie legaide tiiiunie le inleur (le mes clients ; je n'ai pas d aiiln; lamille, et je me regarderais comme ( omplice des jolies fpie ](• ieiii- laisserais l'aire.

— llli! le puiiUiin '. V()\ez-vous le puritain ! dit madame d'Orlii^uy.

llii resie, voyez M. l'elit-.Ieau : il pensera, j'en suis sûr, absolu-

nieut comme moi; et, cummr mcii, il vous dira... non '

M. de Saiut-Remy sortit désespéré.

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