‹ MathildeChapitre 137 sur 207 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Conseils.

Rodolphe et Clémence causaient ensemble pendant que M. d'Uarville lisait par deux fois la lettre de Sarah.

Les traits dri niai qtris restèrent calmes; un trcmblemenl nerveux presque imperceptible agila seulement sa main, lorsqu'après un moment d'hésitation il m lie billet dans la poche de son gilet.

— Au iis(iueilc passer encore pour un sarrvage, ditil à Rodolphe en souriant, je vous denrarrderai la pi'rmission, monseigneur, d'aller répondre à cette lettre... pins rniport.iiUc; que je ne le pensais d'abord...

— Ne vous revcrrai-je pas ce soir ?

— Je no crois pas avoir cet hnnnenr, monseigneur. J'espèrt que Votre Altesse voudra bien m'excuser.

— Quel homme insaisissable! dit gaiement Rodolphe. N'essayerezvous pas, iiiad me, de le retenir?

— Je n'ose tcnier ce que Votre Altesse a essayé en vain.

— Sérieriscmerrt, iriuu cher Alhert, t;ichez de nous revenir dès que votre lettre sera éciitc... sini^n pronretlez-moi de m'accorder quelques moments un matin... J'ai mille choses à vous dire.

— Votre Altesse me comble, dit le marquis en saluant profondément.

Et il se retira, laissant Clémence avec le prince.

— Votre m;rri est préoccupé, dit Rodolphe à la marquise; sou sourire m'a paru contraint...

— LoiMpie Voire Aliessc est arrivée, .M. d'Uarville était profondément ému ; il a crr grarid'peine ;i vous le cacher.

— Je suis p ut-être ariivé mal à propos?

— Kon, monseigneur. Vous m'avez même épargné la fin d'un entre-' lien pénible.

~ Comment cela?

LES MYSTÈRES DR PARIS

— J'ai dit à M. d'Harville la nouvelle conduite que j'étais résolue de suivre à son égard... en lui promeilaut soutien et consolation.

— Qu'il a dû élre heureux !

— Dabord il l'a été autant que moi; car ses larmes, sa joie, m'ont causé une émotion que je ne connaissais pas encore... Autreliiis, je croyais me venger en lui adressant un reproche ou un sarcasme... Triste vengeance! mon chagrin n'en était ensuite que plus amer... "Tandis que tout à l'heure... quelle dilTércnce! J'avais demandé à mon mari s'il sortait; il m'avait rcpoiidu tiibtemenl qu'il passerait la soirée seul, comme cela lui arrivait souvent. Quand je lui ai otiert de i ester auprès de lui... ji vous aviez vu son étonncment, monseigneur! Comîiien ses traits, toujours sombres, sont tout à coup devenus radicu.x... Ah ! vous aviez bien raison... rien de plus chainiant à ménager que ces surprises de bonheur!...

— Mais comment ces preuves de bonté de votre part ont-elles amené cet entretien péuible dont vous me parliez ?

— Ilélas I monseigneur, dit Clémence en rougissant, à des espérances que j'avais lait naître, parce que je pouvais les réaliser... ont succédé chez M. d'Harville des espérances plus tendres... que je m'étais bien gardée de provoquer, parce qu'il me sera toujours impossible de les satisfaire...

— Je comprends... il vous aime si tendrement...

— Auiant j'avais d'abord été touchée de sa reconnaissance... autant je me suis sentie glacée, elfrayée, des que son hingage est devenu |)assionné... Enfin, lorsque dans sou exaltation il a posé ses lèvres sur ma main... un froid mortel m'a saisie, je n'ai pu dissimuler ma frayeur... Je lui portai un coup douloureux... en manifestant ainsi l'invincible ëloignement que me causait son amour... Je le regrette... Mais au moins M. d'Harville est niainienant à j:miais convaincu, malgré mon retour vers lui, qu'il ne doit attendre de moi que l'amitié la plus dévouée...

— Je le plains... sans pouvoir vous blâmer ; il est des susceptibilités pour ainsi dire sacrées... Pauvre Albert, si bon, si loyal pourtant!!! d'un cœur si vaillant, d'une àme si ardente ! Si vous saviez combien j'ai été longtemps préoccupé de la tristesse qui le dévorait, quoi(]uej'en ignorasse la cause... Attendons tout -du temps, de la rais(in. l'eu :i peu il recoimaitra le prix de l'affection que vous lui ollrez, et il se résignera connue il s'était résigné jusqu'ici sans avoir les touchantes consolations que vous lui offrez...

— Et qui ne lui manqueront jamais, je vous le jure, monseigneur.

— Maintenant, songeons à d'autres infortunes. Je vous ai promis une bonne oeuvre, ayant tout le charme d'un roman en action... Je viens remplir mon engagement.

— Déjà, monseigneur? quel bonheur!

— Ah ! que j'ai été bien inspiré en louant cette pauvre chambre de la rue du Temple, dont je vous ai parlé... Vous n'imaginez pas tout ce que j'ai trouvé là de curieux, d'intéressant!... D'abord vos protégés delà mansarde jouissent du bonheur que votie présence leur avait promis; ils ont cependant encore à subir de rudes épi euves; mais je ne veux pas vous attrister... Un jour vous saurez combien d'horribles maux peuvent accabler une seule famille...

— Quelle doit-être leur reconnaissance envers vous!

— C'est votre nom qu'ils bénissent...

— Vous les avez secourus en mon nom, monseigneur!

— Pour leur rendre l'aumône plus douce... D'ailleius, je n'ai fait que réaliser vos promesses.

— Oh! j'irai les détromper... leur dire ce- qu'ils vous doivent.

— ^e faites pas cela ! vous le savez, j'ai une chambre dans cette maison, redoutez de nouvelles lâchetés anonymes de vos ennemis... ou des miens... et puis les Moiel sont maintenant à l'abri du besoin... Songeons à noire intrigue. Il s'agit d'une pauvre mère et de sa (ille, qui, autrefois dans l'aisance, sont aujourd'hui, par suite d'une spoliation infâme... réduites au sort le plus affreux.

— Malheureuses femmes!... et où demeurent-elles, monseigneur?

— Je l'ignore.

— Mais comment avez-vous connu leur misère?

— Hier je vais au Temple... Vous ne savez pas ce que c'est que le Temple, madame la marquise?

— Non, monseigneur...

— (;'est un bazar très-amusant à voir; j'allais donc faire là quchpies emplettes avec ma voisine du quatrième...

— Votre voisine?...

— IN'ai-je pas ma chambre, rue du Temple'.'

— Je l'oubliais, monseigneur...

— Cette voisine est une ravissante petite grisette; elle s'appelle Rigolette ; elle rit toujours, et n'a jamais eu d'amant.

— Quelle vertu... pour une grisette!

— Ce n'est pas absolument par vertu qu'elle est sage, mais parce qu'elle n'a pas, dit-elle, le loisir d'être amoureuse ; cela lui prendrait trop de temps, c;u- il lui faut travailler douze à quinze heures par jour pour gagner vingt-cinq sous, avec lesquels elle vit!...

— Elle peut vivre de si peu ?

— Comment donc! elle a même comme objet de luxe deux oiseaux qui mangent plus «prelle ; sa chambrclte csl des plus proprettes, et sa mise des plus coquettes.

I — Vivre avec vingt-cinq sous par jour ! c'est uu prodige. ..

— Un vrai prodige d'ordre, de travail, d'économie et de philosophie pratique, je vous assure; aussi je vous la recomm.iide : elle est, ditelle, très-babile couturière... Eu tous ous, vous ne seriez pas obligée de porter les robes qu'elle vous ferait...

— Des deui.iin je lui enverrai de l'ouvrage... Pauvre tille!... vivre avec une sonnnc si minime et pour ainsi dire si inconnue à nous autres riches, que le prix du moindie de nos capiices a cent fois celte valeur !

— Vous vous intéressez donc à ma petite protégée, c'est convenu ; revenons à notre aventure. J'étais donc allé au Temple, avec madenujiselle Higolette, pour quelques achats destinés à vos pauvres gens de la maiiS.'ude, lorscpie, fouillant par hasard dans un vieux secrétaire à vendre, je trouvai un brouillon de lettre, écrite par une femme qui se plaignait à un tiers d'être réduite à la misère, elle et sa bile, par l'infidélité d'un déposilaiie. Je demandai au marchand d'où lui venait ce meuble. Il faisait partie d'un modeste mobilier qu'une femme, jeune l'iicore, lui avait vendu, étant sans doute à bout de ressources... Cette lemme et sa lille, me dit le marchand, semblaient être des bourgeoises et supporter lieremcnt leur détresse.

— Et vous ne savez pas leur demeure, monseigneur?

— Malheureusement, non... jusqu'à présent... Mais j'ai donné ordre à M. de Grann détacher de la découvrir, en s'adressant, s'il le faut, à la préfecture de police. 11 est probable que, démiées de tout, la meie et la iille auront été chercher un refuge diins quelque misérable hôtel garni. S'il en est ain-i, nous avons bon espoir; car les maitres de ces maisons y inscrivent chaque soir les étrangers qui y sont venus dans la journée.

— Quel singulier concours de circonstances ! dit madame d'Harville avec étounement. Combien cela est attachant!

— Ce n'est pas tout... Dans un coin du brouillon de la lettre restée dans le vieux meuble, se trouvaient ces mots : « Ecrire à madame de Lucenay. »

— Quel bonheur ! peut-être saurons-nous quelipie chose par la duchesse, s'écri;i vivement madame d'Harville. Puis elle reprit avec uu soupir : — Mais, ignorant le nom de cette femme, comment la désigner à madame de Lucenay?

— Il faudra lui demander si elle ne connaît pas une veuve, jeune encore, d'une plpysionomi(!disliuguée, et dont la lille, âgée de seize ou dixsept ans, se nomme Claire... ,1e me souviens du nom.

— Le nom de ma lille! Il me semble que c'est un motif de plus de s'intéresser à ces infortunées.

— J'oubliais de vous dire que le frère de cette veuve s'est suicidé ii y a quelques mois.

— Si madame de Lucenay connaît cette famille, reprit madame d'Harville en réllé( hissant, de tels renseignements suflironl pour la luellre sur la voie; dans ce cas encore le triste genre de mort de ce iiùillieureux aura dû frapper la duchesse. Mon Dieu ! que j'ai liàte d'aller la voir! Je lui écrir;ii un mot ce soir pour avoir la certitude de la rencontrer demain matin. Quelles peuvent être ces fenuues? D'après ce que vous savez d'elles, monseignem-, elles paraissent appartenir à une classe distinguée de la société... Et se voir réduites à une telle détresse!... M)'. pour elles la misère doit être doublement affreuse.

— Et cel:i par la volerie d'un notaire, abonnnable coquin dont je savais déjà d'autres méfaits... un certain Jacques Ferrand.

— Le notaire de mon mari ! s'écria Clémence, le notaire de ma bellemère! Mais vous vous trompez, monseigneur; on le regarde comme le plus honnête hounne du monde.

— J'ai les preuves du contraire... Mais veuillez ne dire à personne mes doutes on plutôt mes ccriiludes au sujet de ce misérable; il est aussi adroit que criminel, et, pour le démasipier, j'ai besoin (pi'il croie encore que!(|ues jours a l'impunité. Oui, c'est lui qui a dépouillé ces infortunées, en niant un dépôt qui, selon tnute apparence, lui avait été remis par le hère de cette veuve.

— Et cette somme?

— Etait toutes leurs ressources!

— Oh ! voilà de ces crimes...

— De ces crimes, s'écria Hoilolphe, de ces crimes que rien n'excuse, ni le besoin, in la passion... Souvent la faim pousse au vol, la vengeance an meurtre... Mais ce notaire déjà riche, mais cet homme revêtu par la société d'un caractère presque sacerdotal, d'un c;iraclere qui iuipose, qui force la confiance... cet homme est poussé au crime, lui, par une cupidité froide et implacable. L'assassin ne vous tue qu'une fois... et vite... avec son couteau ; lui vous tue lenlement, par toutes les tortures du di'sespoir et de la misère où il vous plonge... Pour un lionime connue ce 1 errand, le patrimuiue de l'orphelin, les deniers du pauvre si laborieusement amassés... rien n'est sacré ! Vous lui cùiiliez de l'or, cet or le tente... il le vole. De riche et d'heureux, la nilvnié de cet homme vous fait mendiant et désolé !... A force de privations et de travaux, v(His avez assuré le pain et l'abri de votre vieillesse... la volon(c de cet homme arrache à votre vieillesse ce pain et cet abri...

Ce n'est pas tout. Voyez les efirayantes consé(pienccs de ces spoliations infâmes... Que cette veuve dont nous parlons, madame, meure de j chagrin et de ditresse, sa fille, jeune et belle, S;ins appui, sans ressource, habitu;e à 1. aisance, inapte, parsnn ('ilueation, à gigner sa vie, se trouve bientôt entre le déshonneur et l;i faim ! Qu'elle s'égaie, qu'ell'^ succombe... la voilà perdue, avilie, déshonorée!... Par sa spoliation,

LES MYSTÈRES DE PARIS

•luqnrs Fon;in(i c^t dniic ( .iiise de la mort de la mcre, de la prosliliiliiiii di! la lille!... il a tué le cdips de l'nr^. tué lame de l'aiilre ; et i ela, eiieore uni; l'ois, non pas loiil duii couj), eojunie les autres lioiiiicides, mais aver: lenteur et eruaulé.

(Méiiience n'avait pa-. enrore entendu Rodolplie parler avec autant d'indigiialioii et d'ainerlunie; elle l'ecuiitait en sileiiee, frappée de ces paroles d'une élorpience sans doute morose, mais (pii révélaieut utie haine vignineuse contre le mal.

— Paidon, madame, lui dit Piodolplie après quelques instan!s de fIlence, je n'ai pu conti'nir mon indii;'ialiou en songrimt aux ni.dlirms JKirrililes qui pourraient atteindi'c vos rulines protégées... Ali ! croyezmoi, on n'(;\agère jamais les conséquences qu'entrainent souvent la ruine et la misère.

— Oli ! merci, au contraire, monseigneui', d'avoir, par ces terribles paroles, cneoic augmenic, s'il est possible, la tendre pitié (pie m'inspire cette mereinlortimée. Uélas! c'est surtout pour sa lille qu'elle doit soullrir... Oli ! c'est affreux... Mais nous les sauverons, nous assurerons leur avenir, n est-ce pas, monseigneur? Dieu merci, je suis riche; pas autant que je le voudrais, maintenant qui; j'entrevois un nouvel usage de la richesse; mais, s'il le faut, je m'adresserai à M. d'Ilarville, je le rendrai si heureux, qu'il ne pourra se refuser à aucun de mes nouveaux caiiriccs, et je prévois que j'en aurai beaucoup de ce genre. Nos protégées sont lieres, m'avez-vous dit, monseigneur : je les en aime davantage; la fierté dans linfortune prouve toujours une àme élevée... Je trouverai le moyen de les sauver sans qu'elles croient devoir mes secours à un bienfait .. Cela sera diflicile... tant mieux ! Uli I j'ai di'jà mon pi'ojet; vous verrez, monseigneur... vous verrez que l'adresse et la (iiiesse ne me mantpieront pas.

— J'entrevois déjà les combinaisons les plus machiavéliques, dit Rodolphe eu souriant.

— Mais il faut d'abord les découvrir. Que j'ai h.àle d'être à demain ! En sortant de chez madame de Lucenay, j'iiai à leur ancienne denienie. j inlerrogerai leurs voisins, je verrai par moi-même, je demanderai des renseignements a tout le monde. Je me compromettrai s'il le faut ! Je serais si lière d'obtenir par moi même et par moi seule le lésultat que je désire... Oh ! j'y parviendrai... cette avenlure est si toiichanle. Pauvres femmes ! il me semble que je m'intéresse encore davantage à elles quand je songe à ma lille.

li(]dolplie, ému de ce charitable empressement, souriait avec mélancolie en voyant cette femme de vingt ans, si belle, si aimante, tài liant d'oublier dans de nobles distractions les malheurs domesti(pies qui la frappaient; les yeux de Clémence biillaieiU d'un vif éclat, ses joues étaient légeicnient colorées, l'aniimuion de son geste, de sa parole, donnait UQ nouvel attrait ;'( sa ravissante physionomie.

Cn.\PITIlE II.

Le piég

Madame d'Ilarville s'aperçut que Rodolphe la contemplait en silence. Elle rougit, baissa les yeux, puis, les relevant avec une confusion charmante, elle lui dit :

— Vous riez de mon exaltation, monseigneur 1 C'est que je suis impatiente de giiûter ces douces joies cpii vont animer ma vie, jusqu'à présent (riste et inulile. Tel n'élait pas sans doute le sort que j'avais rêvé... 11 est un senliinent, un bonheur, le plus vif de tous... que je ne dois jamais connaiire. Uuoiqiie bien jeune encore, il mêlant y lemincer!... ajouta lilémence avec un soupir coniraint. Puis elle reprit : — Mais enfin, grâce à vous, mon sauveur, loiijours grâce à vous, je me serai créé d'autres iiilérêls; la charité remplacera l'amour. J'ai iléjà dû ;'i vos conseils de si touclianles éinolions! Vos paroles, monseigneur, ont tant d'influence sur inoil... Plus je inédite, plus j'approfondis vos idées, plus je les trouve justes, grandes, fécondes. Puis, qii.iiid je songe que, non coulent de prendre en coiiimiséralion des peines (pii (leviaienl vous être indifférentes, vous me donnez encore les avis les (dus saliilaires, en me guid.int pa< à pas dans cette voie nouvelle ((Ue vous avez ouverte à un pauvre cœur cbagriii et abattu... oh! monseigneur, quel trésor de boulé renferme doue voire ànie'? Oit avez-vous puisé tant de généreuse pitié?

— J'ai beaucoup souffert, je souffre encore... voilà pourquoi je sais le secret de bien des douleurs !

— Vous, monsiigiieur, vous malheureux!

— Oui, car l'on dirait que, pour me préparer à compatir à toutes les infortunes, le sort a vo'iihi que je les subisse toutes... .\mi,il m'a fiapié dans mon ami; amant, il m'a frappé d;uis la première feiuiiie que j ai aimée avec l'aveugle conliame de l.i jeunesse ; époux, il iu':i frappé dans ma femme ; lils, il m'a frappé dans mon père; père, il m'a frappé dans mon enfant.

— Je croyais, monseigneur, que la grande-duchesse ne vous avait pas laissé d'enfant.

— En effet ; mais avant mou mariage j'avais une lille, morte toute

petite... Eh bien! si étrange que cela vous paraisse, h perle de cède enlanl, que j'ai vue à peine, e^lle regret de toute ma vie. Plus je vieille, plus ce chagrin devient prolond ! ch:i(|ue année en redouble l'anierliime: on dirait qu'il grandit en raison de l'âge que devrait avoir ma lille. Maintenant elle aurait dix-sept ans !

— Et sa mère, monseigneur, vit-elle encore? demanda Clémence après un moimnl d'hésitation.

— Oh ! ne m'en parlez pas, s'écria Rodolphe, dont les traits se rembrunirent à la pen.s(;e de Sarah. Sa mère est une indigne créature, une àiiie bronzée par l'égoïsme et par laiiihilion. Quelquefois je me demande s'il ne vaut pas mieux pour ma lille d être morte que d'être restée aux mains de sa mère.

Clémence éprouva une sorte de satisfaction en entendant Rodolphe s'cxpi imer ainsi.

— Oh ! je conçois alors, s'écria- t-elle, que vous regrettiez doublement votre lille.

— Je l'aurais tant aimée I... Et puis il me semble que chez nous autres princes il y a toujours dans noire amour pour un (ils une sorte d'inlérêt de race et de nom, d'arrière-|iensée politique. Mais une lille ! une lille ! on l'aime pour elle seule. Par cela méiiie que l'on a vu, hélas! l'humanité sous ses f.ices les plus sinistres, quelles délices de se reposer dans la contemplation d'une anie auulide et pure ! de respirer son parfum virgimd, d'épier avec une tendresse inquiète ses tressaillements ingénus ! La mère la plus folle, la plus (iére de sa fille, n'éprouve pas ces ravissements ; elle lui est trop pareille pour l'apprérier, pour goûter ces douceurs inelTahles; elle appréciera bi-.^^n d;ivantage les mâles qualiti'sd hU hls vaillant et hardi. Carenliii ne trouvez-vous pas que ce qui rend encore plus touchant peut-être l'anioiir d'une mère pour son lils, l'amour d'un père pour sa lille, c'est ipie dans ces all'eclions il y a un être faible qui a toujours besoin de protection? Le lils protège sa mère, le père protège sa lille.

— Oh ! c'est vrai, monseigneur.

— Mais, hélas ! à quoi bon comprendre ces jouissances ineffables, lorsqu'on ne doit jamais les éprouver? reprit Rodolphe avec abattement.

Clémence ne put retenir une larme, tant l'accent de Rodolphe avait été profond, déchirant.

Après un moment de silence, rougissant presque de l'émotion à laquelle il s'était laissé enirainer, il dit à madame d'Ilarville en souriant tristement :

— Pardon, madame, mes regrets et mes souveuirs m'ont emporté maigri' moi; vous m'excuserez, n'est-ce pas?

— Ah! monseigneur, croyez que je partage vos chagrins, ^"en ai-je pas le droit? N'avez- vous pas partagé les miens? malheureusement les consolalionsque je puis vous oITrir sont vaines...

— Non, non... le témoignage de votre intérêt m'est doux et salulaire ; c'est déjà pres(iue un soulagement de dire que l'on soullre... et je ne vous l'aurais pas dit sans la nature de notre entretien, qui a réveillé en moi des souvenirs douloureux... C'est une faiblesse, mais je ne puis entendre jiarler d'une jeune lille sans songer à celle que j'ai perdue ..

— Ces iircoccupations sont si naturelles ! Tenez, monseigneur, depuis que je vous ai vu, j'ai accompagné dans ses visites aux prisons une femme de mes amies qui est palrouesse de l'oeuvre des jeunes déleiiues de Saint-Lazare; cette maismi renferme îles créalures bien coupables. Si je n'avais pas été mère, je les aurais jugées, sans doute, avec encore plus de sévérité... tandis que je ressens pour elles une pitié douloureuse en songeant que peut-être elles n'eussent pas été perdues sans l'abandon et la misère où on les a laissées depuis leur enfance... Je ne sais pourquoi, après ces pensées, il me semble aimer ma fille davantage encore...

— Allins, courage, dit Rodolphe avec un sourire mélancolique. Cet entretien me laisse rassuré sur vous... Une voie salulaire vous est ouverle; en la suivant vous traverserez, sans faillir, ces années d'épreuves si dangereuses pour les femni'S, et siirloiil pour une femme douée comme vous l'êtes. \'otre mérite sera grand... vous aurez encore à lutter, à soufirir... car vous êtes bien jeune, mais vous reprendrez des forces en songeant au bien une vous aurez fait... à celui que vous aurez à faire encore...

Madame d'Ilarville fondit eu larmes.

— Au inoins, dit-elle, votre appui, vos conseils ne me manqueront jamais, n'est-ce |ias, monseigneui ?

— De près ou de loin, toujours je prendrai le plus vif intérêt à ce qui vous louche... toujours, ;iulant qu'il sera en moi, je rontribiierai à voire bonheur... à celui de l'homme auquel j'ai voué la plus constante aniilié.

— Oh ! merci de cette promesse, monseigneur, dit Clémence en essuvanl ses larmes. Sans votre généreux soulien, je le sens, mes lorces m'abandomiei aient... iiuiis, croyez-moi... je vous le jure ici, j'accomplirai courageusement mon devoir.

— A ces mots, une p^'.'ite porte cachée dans ia tenture s'ouvrit brusquement.

Clémence poussa un (ri; Rodolphe tressaillit. M. d'ILnvilie parut, pâle, ému, profondément attendri, les yeux humides (le larmes .

LES MYSTÈRES DE PARIS

Le premier titonnenicnl passé, le marquis dit à Rodolphe en lui donnant la lettre do Saiali :

— Miaisdcneur... voiti la lettre infâme que j'ai reçue tout à l'heure devant vous... Vciiilloz la Liiûlur après l'avoir lue.

— Cli'nience regardait son niaii avec sUipeiir, .^ — Oh ! c'est iulauic ! s'cciia llodolplie indigné.

— Eh hien! monicigiieur... il y a (pielqne chose do pins iàclic encore que cette lâcheté anonyme... C'est ma conduite !

— One voulez-vous dire?

— Tout à l'heure, au lieu de vous montrer cette lettre hanchcment, hardiment, je vous l'ai cachée; j'ai feinl le calme pendant qne j'avais la jalousie, la rage, le désespoir d;ins le cœur. ..Ce n'est pas lout...Savcz- Vdus ce qne j'ai fait, monseigneur? je suis allé honteusement me ta|)ir dorvière cette porte pour vous épier... Oui, j'ai été assez miséraljlc pour douter de votre loyauté, de votre honneur... 0!i ! lantenr de ces lettres sait à qui il les adresse... Il sait combien ma léle est fiiible... Eh bien ! monseigneur, dites, après avoir entendu ce que je viens d'entendre, caj' je n'ai pas perdu un mot de voire cniretien, car je sais quels iulé êls vous attirent rue du Temple... après avoir élé assez bassement déliant pour me faire le complice de cette liurrible c;ilomnic en y croyanl... n'est-ce p;s à gcnou.v que je dois vous demaiidei' grâce et pitié?... El c'est ce que je fais, monseigneur... et c'est ce que je faii, Clémence; car je n'ai plus d'espoir que dans votre générosilé.

— Eh ! mon Dieu, mon c'.ier .VIbcrt, qu'ai-Je à vous pardonner? dit Rodolphe en lendant ses deux mains au marquis avec la plus touchante coidialité. l\laintenant, vous sa\ ez nos secrets, à moi et à madame d'Uarvillc ; j'en suis ravi, je pourrai vous sermonner tout à mon aisg. Me voici voli-e conlident forcé, el, ce qui vaut encore mieux, voui voici le conlident de mad.iuie d'IIarville : c'est dire que vous connaissez maintenant tout ce que vous ilevez attemlrc de ce noble cœur.

— Et vous , C'ëmenee , dit tristement M. d llarville à sa fenmic , me pardoimcrez-vous encore ccli?

— ( ui, à condilion (|ue vous m'aiderez à assurer voire bonheur... El elle tendit la main a son mari, qui la serra avec émotion.

— .Ma foi, mon ciier marquis, s'écria llodolphe, nos ennemis sont maladroits I gri'tce à eux, nous voici plus intimes que par le passe. Vous n'avez j:im lis plus justement apprécié madame d'IIarville, jamais elle ne vous a été plus dévouée. Avoui z que nous sommes bien vcngis des envieux et des méchants? C'est toujours cela, en attendant mieux... car je devine d où le coup est parti, cl je n'ai pas l'habiuide de souffrir |ialiemment le mal (pie l'on fait à mes amis. Mais ceci me regarde. Adieu, madame, voici notre intrigue découverte, vous ne serez plus seule à secourir vos protégés. Soyez tranquille, nous renouerons bientôt quelque mystérieuse entreprise, et le marquis sera bien lin s'il la découvre.

Après avoir acciompagné Rodolphe jusqu'à sa voiture pour le remercier encore, le marquis rentra cbc^ lui sans revoir Clémence.

CUAPITRE m.

Réfleïions.

Il serait difficile de peindre les senliments tuuinltueux et contraires donl fui agile M. d'IIarville lorsqu'il s^ trouva seul.

Il reconnaissait avec joie l'indigne fausseté de l'accusation portée contre Rodolphe el contre Clémence ; mais il était aussi convaincu qu'il lui fallait renoncer à l'espoir d'être aimé d'elle. l'In^, dans sa conversation avec Rodolphe, Clémence s'clait montrée résignée, courageuse, résolue au bien ; plus il se reprochait amèrement d'avoir, par un coupable égoïsme, enchaîné cette malbenreuse jeune femme à son sort.

Loin d'être consolé par l'eiilietien (]u'il avait surpris, il tomba d.ins une tristesse, dans un accablement inexprimables.

La richesse oisive a cela de li-riible, (|uc rien ne la distrait, que rien ne la défend des lessenliments douloureux, fi'étanl jamais forcément préoccupée des nécessités de l'avenir ou des labeurs de chaque jour, elle demeure tout entière on proie aux grandes alllictions morales.

Pouvanl posséder ce qui se possède à prix d'or, elle désire ou elle regrette, avec une violence iiiome, ce que l'or seul ne peut donner.

La douleui' de M. d'IIarville était diisespérée, car il ne voulait, après loin, rien que de juste, que; de légal :

« La possession... sinon l'amour do sa femme. »

Or, en face des refus inexorables de Clémence, il se demandait si ce n'était pas une dérision anière que ces paroles de la loi :

« La femme appaitienl à son mari.»

A quel pouvoir, à quelle intervention recourir pour vaincre cette froideur, celte répugnance qui cbangeait sa vie en un hmg supplice, puisqu'il ne devait, ne pouvait, ne voiilail aimer que sa feimiie?

11 lui f.illaii reconnailre qu'on cela, copiuk; en tant d'autres incidents (jd*! la vie conjugale, la simple volonté de l'homme ou de la femiiie si; substituait impérieusement, saus appel , sans répression pssible, à la volonté souveraine de la loi.

A ces transports de value colère succédait |)ar{'ois un morne abattement.

L'avenir lui pesait, lourd, sombre, glacé.

Il pressentait (pie le chagrin rendrait sans doute plus fréquentes encore les crises de son effroyable maladie.

— Oh ! s'écria-t-il, à la fois attendri tt désolé, c'est ma faute... c'est nia faute ! pauvre malheureuse femme! je l'ai (roinpée... indignement triiuipée! Elle peut... elle doit me bair... et pourtant , tout à l'heure encore, elle m'a léinoigné l'intérêt le plus louchant; mais, au lien de me ciiiitenter de cela, ma folle passion m'a égaré, je suis devenu tendre, j'ai parlé de mon amour, el à peine mes lèvres ont-elles eflleuré sa main (|u'elle a tressailli de frayeur. Si j'avais pu douter encore de la répug'.iance invincible qu(!Je lui inspiie, ce qu'elle a dit au prince ne m'aui.ail laiîsé aucune illusi-on. Oh ! c'est affreux... atfreux !

Et de quel droit lui a-l-ellé eonlié ce hideux secret? cela est une Irabison indigne ! De quel droit ! Hélas, du droit que les victimes ont de se plaindre de leur bimneau. l'auvrc enfant, si jeune, si aimante, tout ce (pi'el e a tioiné de plus cruel à dire conire 1 horrible existence que je In: ai laile... c'est ([ue tel n'était pas le sort qu'elle avait rêvé, et qu'elle étaiil bien jeune pour renoncer à l'amour! Je connais Clémence... cetie p.irolc qu'elle m'a donnée, qu'elle a donnée au prince, elle la tiendra déîOrmais : elle sera pour moi la plus lendro des sœurs. Eh bien !... ma position u'est-elle pas encore digue d'envie?.... aux rajiports froid^ et contraints qui existaient entre nous vont succéder des relations all'cctucuscs et doui'es , tandis qu'elle aur.iit pu me traiter toujours avec un mépris glacial, sans (pi'il me fill possible de me plaindre.

Allons, je me consuier.d en jouissant de ce qu'elle m'offre. Ne serai-je pas encore trop heureux? Trop heureux! oh! que je suis faible, que je suis làeho. N'est-ce pas ma femme, après tout? n'esl-elle pas à moi? bien à moi ? La loi ne me recoimait-clle pas mon pouvoir sur elle ? .Ma femme résiste... eh bien ! j'ai le dioit de .. Il s'interrompit avec un éclat de rire sardoniipie.

— Oh ! oui, la violence, n'esl-ce pas! Maintenant la violence! Autre infamie. Mais que faire alors? car je l'aime, moi! je faime comiiiG un insensé... .le n'aime qu'elle... ,Ie ne veux qu'elle... ,Ie veux sini amour, ci non sa tiède afiéction de so'iir. Oh I à la lin il faudra bien (pi'eile ait pillé... elle c: l si bonne, elle me verra si malbenreux ! .Mais non, non! jamais! il est unu c.nise (réciiguement (pi'mic femme ne sniiiionte pas. Le dL'goiit... oui... le dégoût... eut, nds-tu? le dégoût!... Il faut bien te convaincre de ccl.i : ton !.oriible in!irmi;é lui fera borreiir... toujours.,, cntends-tu? toujours? s'écria M. d llarville dans une douloureuse exaltation.

Après un moment de farouche silence, il reprit :

— Celte anonyme délation, ipii accusait le prince cl ma femme, part encore d'une m.nn ennemie; et tout à l'heure, avant de l'avoir entendue, j'ai pu un instant le Boup(.onner! Lui, le croire capable d'une si lâche irahisou ! Et ma fcniiiie, l'eaveloppcr dans le même soU|)(;nn ! Oli ! la jalousie est incurable! Et pourlant il ne faut pas que je m'abuse. Si le prince, qui m'aime comme l'ami le plus tendre, le plus généreux , engage Clémence à occuper son esprit et son cœur par des uuivres charitables; s'il lui promet ses conseils, son appui, c'est qu'elle a besoin de conseils, d'appui.

Au fait, si belle, si jeune, si entourée, sans amour au cœur qui la détende, presque excusée de ses torts par les miens , qui sont atroces, ne peut-elle pas faillir?

Autre torture ! Que j'ai souffert , mon Dieu ! quand je l'ai crue coupable... quelle terrible agonie ! I\!ais non, cette crainte est vaine. Clémence a juré de ne pas mampier à ses devoirs.... elle tiendra ses promesses.... mais à quel prix, mon Dieu ! à quel prix ! Tout à l'heuie, lorsqu'elle revenait à moi avec d'alTeciueuses paroles, combien son sourire doux, trist.', résigné, m'a fait de mal ! Combien ce retour vers son bourreau a dij hii coûter ! l'auvrc femme 1 (pi'elle était belle cl toncbanle ainsi ! Pour la première fois j'ai senli un remords déchirant; car jusqu'alors sa froideiii' hautaine l'axait assez vengée. Oh! malheureux, malheureux que je suis!

Après une I iiigiic nuit d'insomnie el de rétlcxions amères, les agitations de iM. d'IIarville cessèrent comme par eneliantement. Il attendit le jour avec iaipatience.

CUAPITHE IV.

Projets d'avenir.

Dès le malin , M. d'IIarville sonna son valet de chambre.

Le vieux J(isepb en entrant chez son mailic l'eiilenilil, à son grand éloimemenl, fredonner un air de chasse, signe aussi rare que certain de la bonne huiiicer de M. d'IIarville.

— Ah ! inoiisieur le nianpiis, dit le fidèle servilenr atlendri, quelle jolie voix vous avez... quel dommage que vous ne chantiez pas plus soiivcnl !

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