‹ MathildeChapitre 138 sur 207 · I.ES MYSTÈRES DR PARIS · texte numérisé non relu

I.ES MYSTÈRES DR PARIS

— Vraiment, inoiisieur Joseph, j'ai une jolie voix? dit M. d'UarvilIe cil l'iiiiit.

— Monsieur le niaïquis :iurait la voix aussi eniouée ([u'uii chat-liuanl ou qn'uiic crécelle, que je trouverais encore qu'il a une jolie voix.

Le marquu d'UarvilIe.

— Taisez-vous, flatteur!

— Itanie ! (|uand vous chantez, monsieur le marquis, c'est signe que vous oies contiMil... et alors votie voix me paraît la plus charmante musique du monde...

— Rn ce cas, mon vieux Joseph, apprclc-toi à ouvrir tes longues oreilles.

■ (Juc diles-vons?

— Vous seriez heureux tous les jours, monsieur le marquis ! s'écria Joseph en joignant les mains avec un radieux élonnenienl.

— Tous l(ts jours, mon vieux Jose(ih, heureux tous les jours. Oui, jilus de chas^rins, plus de tristesse. Je puis le dire cela, à toi, seul et discret coiilident de mes peines... Je suis au comhie du bonheur... Ma leuune est im ange de bonté... elle m'a demandé pardon <le son éloigne* ment passé, l'attribuant, le devinerais-lu?... à la jalousie!..-

— .\ la jalousie?

— Oui, d ab>uides soupçons i\(iié- par d«s lettres anonymes...

La Mont-Saint-Jeao,

— Onelle indignité!...

lu comprends... les fennnes ont tant d'amour-propre... II n'en»^

— Tu piiui las jouir tous les jours de cette charmante musique, dont pas fallu davantage pour nous séparer; mais hcnrensemeul hier soir tu parais si avide. i elle s'en est franchement cxpli(iuéo avec moi. Je l'ai désabusée; te dire

LES MYSTÈRES DE PARTS

son nvisH'iiienl me serait impossible, car elle m'aime, oh ! elle in'aiiiiel La fioiciour (iiielle me tcmoignail lui pesait aussi ciiiollciueiil qu'à moiiniMiie... Kulin noire cruelle séparation a cessé... juge de ma joie !...

— Il sérail vrai ! s'écria Joseph les yeux mouillés de larmes. 11 serait donc vrai, mon?>ienrle marquis! vous voilà heureux pour toujours, puisque l'anjonr de madame la marquise vous manquait seul... ou plulùl puisque sou éloignenient faisait seul votre malheur, comme vous me le disiez...

— Et à qui l'aurais-je dit, mon pauvre Joseph?... Ne possédais-tu pas un secret plus trisle encore? Mais ne parlons pas de tristesse... ce jour est trop beau... Tu t'aperçois peut-être que j'ai pleuré?... c'est qu'aussi, vois-tu, le bonheur nie débordait... Je m'y attendais si peu!... Comme je suis faible , n'estce pas?

— Allez... allez...

monsieur le marquis, vous pouvez bien pleurer de coiitenleinenl, vous avez assez pleuré de douleur. Et moi donc !

tenez... est-ce que je ne fais pas comme vous? Braves larmes!

je ne les donnerais pas pour dix années de ma vie... Je n'ai plus qu'une peur, c'est de ne pouvoir pas m'enipêcber de nie jeter aux genoux de madame la marquise la première fois que je vais la voir...

— Vieux fou , tu es aussi déraisonnable que ton maître...

Maintenant, j'ai une crainte aussi, moi...

— Laquelle ? mon Dieu!

— C'est que cela ne dure pas .... Je suis trop heureux...

qu'est-ce quimeman- (pie ?

— Uien,rien,moijsieur le marquis, absolument rien...

— C'est pour cela.

Je me délie de ces Lonbctirs si parfaits, si complets...

— Hélas ! si ce n'cstque cela. ..monsieur le marquis; mais non, je n'ose...

— Je t'entends...

cb bien, je crois les craintes vaincs!. ..La révolution que mon bonheur me cause est si vive, si profonde, que je suis sûr d'étic à peu près sauvé !

— Comment cela?

— Mon médecin ne m'a-t-il pas dit cent fois que souvent une violente secousse morale suffisait pour

donner ou pour guérir cette funeste maladie. .. Pourquoi les émotions heureuses seraient-elles impuissantes à nous sauver'

— Si vous croyez cela, monsieur le marquis, cela sera... Cela esl... vous êtes guéri! Mais c'est donc un jour béni que celui-ci? Ah! comme vous le dites, monsieur, madame la marquise est un bon ange descendu du ciel, et je commence presque à m'elTrayer aussi, monsieur; c'esl peut-être trop de félicité en un jour; mais, j'y songe... si pour vous rassurer il ne vous faut qu'un petit chagrin, Dieu merci ! j'ai votre affaire.

— Comment ?

— Un de vos amis a reçu très-heureusement et très à propos, voyez comme ça se trouve! a reçu ua coup d'épée, bien peu grave, il est vrai; mai:> c'est égal, ça sufûra toujours à vous chagriner assez pour qu'il y

La prison de Saint-Laz-ire. — page nO.

ail, romine vous le désiriez, une petite lâche dans ce trop beau jour. Il esl vr.ii qu'eu égard à cela il vaudrait mieux que le coup d'épée fût plus dangereux, niai^ il faut se conlenler de ce que Ion a.

— Veiix-lu le taire !... i;i de qui veux-tu p.uier?

— De M. le duc de Luceuay.

— Il est blés é?

— Une égraligiuire au bras. M. le due est \eim hier pour voiv monsieur, et il a dit (juil leviendrail ce malin lui demander une lasse de thé...

— Ce pauvre l.ncenay ! et ])Ourquoi ne m'aslu pas dit...

— Hier soir je n'ai pu voir moiisieni le marquis.

Après un moment de réilexion, M. d'Uarville repril : — Tu as raison;

ce 11 ger chagrin satisfera sans doute la

jalouse destinée

Mais il me vient une idée, j'ai envie d'improviser ce malin un déjeuner de garçons, tous amis de M. de Lucenay, pour fêler Ibeureusc issue de son duel. Ne s'altcndant pas à celle réunion , il sera encbanlé.

— .\ la bonne heure, monsieur le marquis I Vive la joie ; raitiapcz le lemps perdu. . Combien de couverts, ipie je donne les ordres au maître d'Iiôlel'

— Six personnes dans la pelile salle à manger d'hiver.

— Et les invitations ?

— Je vais h's écrire. Un homme d'écurie louoler.! à cheval et les |iorlera a linslanl il esl do bonne heure, on trouvera tout le inonde.

Sonne.

Joseph sonna.

m. d'Uarville entra dans un caliiuel et éeri\il les leltros suivantes, sans autre variante que le nom de l'invité.

« Mon cher '" , ceci est une ciiculaire; il s'agil don impiomiilu. l.iKciiay doit venir déjeinier avec moi ce malin ; il ne coniple que sur un lêleà-lêle ; failes-liii la tres-aimable sur|irisc de vous joindre à moi vl à quehpies-uns de ses amis que je lais aussi prévenir. A midi sans faute.

« A. d'Hauville. »

Un domestique entra.

— Failes monter quelqu'un à cheval, et que l'on porte à l'instant ces lettres, dil M. d'Uarville ; puis, s'adrcssant à Joseph : Ecris les adresses : (( .M. le vicomte de Saiiit-llemy... » Lucenay ne peut se passer de lui, se dil M. d'Uarville; « M. de Monlville... » un des compagnons de voyase du duc ; « Lord Douglas, » son (idele partner au whist; a le baron de Sézaniies, » son ami d'enfance... As-tu écrit?

— (lui, monsieur le marquis.

— Envoyez ces lellies sans perdre une minute dil M. d'Uarville. Ah! Philippe, priez M. Doublet de venir me parler.

Philippe sorlit.

— Eh bien, qu'as-tu? demanda M. d'Harville à Joseph qui le regardait avec ébahissement.

— Je n'en reviens pas, monsieur ; je ne vous ai jamais vu l'air si en

ICG

LES MYSTERKS DE PARIS

triin, si gai. Et puis, vous qui êtes ordinairement pâle, vous avez de

belles coulcuis... vos yeux biilleiit...

— Le lioiiliciir, mon vieux Josepli, toujouis le bonlicui-... Ali çà, il faiil que lu m'iiiiles dans un tuiuplol... Tu vas aller l'iufoinie]- au|)rés de luadi'nHiiiclli' Julelle, itlle des fonuues de madame d'ilarville qui a soin, je (:roi>, de ses diauianls...

Oui, monsii ur le niaiouis, e'esl madenioiselle Julielle (jui en est

chargée; je l'ai aidée, il n'y a pas liidl jouis, à les nelloyer.

Tu vas lui demander li; nom el l'adiessi; du joaillier de sa maitresse... mais qu'elle, ne dise pas un mot de ceci à la niarquisel...

— Ah! je comprends, monsieur... une .^^uijirise...

— Va \ile. Voici lU. llouhlet.

En effet, l'intendaul enlia au moment où sortait Josepii.

— J'ai riionncur de me rendre aux ordres de nKUisieur le marquis. Mon cher mousieui' Douhlel, je vais vous épouvanler, dit M d'ilarville en riant; je vais vous laiie pousser d'affreux cris de dclresse.

— A moi, monsieur le marquis?

— A vous.

— Je ferai tout mon possible pour satisfaire monsieur le marquis.

— Je vais dépenser beaucoup d'aigeut, nion-.ieur Doublet, énormément d'argent.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur le marquis, nous le pouvons; Dieu merci! nous le pouvons.

— Depuis longtemps je suis poursuivi par un projet de bàiisse : il s'agirait d'ajouter une galerie sur le jardin à l'aile droile de I liolel. Apres avoir hésité devant cette lolic. dont je ne vous ai pas parlé jusipricl, je me décide... Il faudra prévenir aujourd'hui mon archiiecie a(in qu il vicnue causer des plans avec moi .. Eh bien! monsieur Doublet, vous ne gémissez pas de cette dépense?

— le puis affirmer à monsieur le marquis que je ne gémis pas...

Cette galerie sera destinée à donner des fêles; je veux qu'elle s'élève comme par euchanlemcnt : o;', les enchantemenis étant lorl chers, il faudra vendre quinze ou vingt mille livres de renie pour être en mesure de fournir aux dépenses, car je veux que les travaux commencent le plus tôt possible.

Et c'est très-raisonnable; autant jouir tout de suite... Je me disais

toujours : Il ne manque rien à monsieur le marquis, si ce n'est un goût quelconque... Celui des bâtiments a cela de bon qne les bàiimenls restent... Quant à l'argent, que monsieur le marquis ne s'en inquiète pas. bien merci! il peut, s'il lui plaît, se passer cette fantaisie de galerie-là.

Joseph lentra.

— Voici, monsieur le marquis, l'adresse du joaillier ; il se nomme M. Baudoin, dit-il à M. d'ilarville.

— Mon cher monsieur Doublet, vous allez aller, je vous prie, chez ce bijoutier, et lui direz d'apporter ici, dans une heure, une rivière de diamants, à laquelle je mettrai environ deux mille louis. Les fcuunes n'ont jamais trop de pierreries, maintenant qu'on en garnit les robes... \'ous vous arrangerez avec le joaillier pour le payement.

— Oui, monsieur le marquis. C'est puur le coup que je ne gémirai pas. Des diamants, c'est comme des liàtimcnts, ça reste; et puis celte surprise fera sans doute Lien plaisir à madame la marquise, sans compter le plaisir que cela vous procure à vous-même. C'est qu'aussi, comme j'avais l'honneur de le dire l'autre jour, il n'y a pas au monde une existence plus belle que celle de monsieur le marquis.

— Ce cher monsieur Doublet, dit M. d'ilarville en souriant, ses félicitations sont toujours d'un à-propos inconcevable...

— (]'est leur seul mérite, monsieur le maïquis, et elles l'ont peut-être, ce mérite, parce qu'elles parlent du fond du cœur. Je cours chez le joaillier, dit M. Doublet. Et il sortit.

Dès qu'il fut seul, M d'ilarville se jiromena dans son cabinet, les bras croisés sur la poitrine, l'œil fixe, meditallf.

Sa physionomie changea tout à coup ; elle n'exprima plus ce contentement dont l'intendant et le vieux scrviieur du marquis venaient d'être dupes, mais une résolution calme, morne, froide.

Après avoir marché quelque temps, il s'assit lourdement et comme accablé sous le poids de ses peines ; il posa ses deux coudes sur son bureau, et cacha son front dans ses mains.

Au bout d'un instant, il se redre-sa brusquement, essuya une laime qui vint mouiller sa paupière rougie, et dit avec effort :

— Allons... courage... allons.

Il éciivit alors à diverses personnes sur des objets assez insi^niliauts; mais, dans ces lettres, il donnait ou ajournait différents renclez-vous à plusieurs jours de là.

Le marquis terminait cette correspondance lorsque Joseph rentra; ce dernier élait si gai, qu'il s'oubliait jusqu'à chanlonner à sou tour.

— Monsieur Joseph, vous avez une bien jolie vois, lui dit son maîlre en souriant.

— Ma foi, taut pis, monsieur le marquis, je n'y liens pas ; ç:i chante si fort au dedans de moi, cpi'il faut bien (pic ça s'enlcnde au dehors...

^ Tu feras mettre ces lettres à la poste.

— Oui, monsieur le manpiis; mais où rcceviez-vous ces messieurs tout à riieure '.'

— Ici, dans mon cabinet, ils fumeront après déjeuner, et l'odeur du tabac n'arrivera pas chez miulame d'ilarville.

A ce moment on entendit le bruit d'une voiture dans la cour de l'hôtel.

— C'est madame la marquise (|ul va sortir, elle a demandé ce matin

SCS chevaux de Irès-boune heure, dit Joseph.

— Cours alors la prier de vouloir bien passer ici avant de sortir.

— Oui, monsieur le marquis.

A peine le d tuicsiique lut-il parti, que .M. d'ilarville s'approcha d'une glace el s'examina atu-iiliv émeut.

— Bie;i, bien, dit-il d'une voix sourde, c'est cela... les joncs colorées, le regard brillant... Joie ou lièvre... peu importe... pourvu (pi'on s'y trompe. Voyous, maiutenani, le Kjurirc aux lèvres. Il y a tant de sortes de sourires. Mais qui pourmit distinguer le faux du vrai? qui pourrait pénétrer sous ce masque menteur, dire : Ce rire cache un sombre dcir. espoir, cette gaieté bi uyante cache nue peustic de mort '/ Qui pourrait deviner cela? pei sonne. . heureusement... per.-^onue... l'crsouiie'/ Uli I si... l'amour ne s'y iiiéprendrail pas, lui; son instinct l'éclairerait. .Mais j'entends ma femme... ma femme ! allons... à ton rôle, hUtriuii 8iui:.tic.

(Clémence entra dans le cabiuct de M. d'llar\illc.

— Bonjour, Albert, mon bon frère, lui dit-elle d un ton plein de douceur et d'aficclion en lui tendant la main. Puis, remarquant l'expre.'.sioii souriante de la phy>ionomie de son mari : Qu'avez-vous doue, mon ami ? Vous avez l'air radieux.

— C'est qu'au moment où vous êtes entrée, ma chère petite so^ur, je pensais à vous... De plus, j'étais sous l'impression d une excellenle icsolution...

— Cela ne m'étonne pas...

— Ce qui s'est passé hier, voire admirable générosité, la noble conduite du prince, tout cela m'a donné beaucoup à rélléeliir, el je me suis converti à vos idées ; mais conveiti tout à fait, eu regrettant mes velléités de révolte d'hier... que vous excuserez, au moins par cuipieltcrie, n'est-ce pas? ajouta-t-il en souriant. Et vous ne m'auriez pas pardonné, j'en suis sur, de renoncer trop lacilement à volrc amour.

— Quel langage! quel heureux changemeul ! s'écria mad^mie d'ilarville. Ah ! j'élais bien sûre qu'en m'adressant à votre cœur, à votie raison, vous me conqjrendriez. .Maintenant, je ne doute plus de l'avenir.

— Ni moi non plus, Clémence, je vous l'assure. Oui, depuis ma léso- Itition de celte nuit, cet avenir, qui me semblait vague et sombre, s'est singulièrement éclairci, simplifié.

— Bien de plus naiurel, mon ami; maintenant nous marchons vers un même but, appuyés fiaternellement l'un sur l'autre. Au h ut do notre carrièie, nous nous retrouverons < e que nous sommes aujouidlnii. i.;e sentiment sera inaltérable. Enfui, je veux que vous soyez heureux: cl ce sera, car je l'ai mis là, dit Clémence en posant son doigt sur son fr^ul. Puis, elle reprit avec une expression charmante, eu abaissant sa main sur son cœur : Non, je me trompe, c'est là... que cette bomie }>en-ce veillera incessammenl... pour vous... et pour moi aussi; et vous verrez, monsieur mon frère, ce que c'est que renlêlenient d'un cœur bien dévoué.

— Chère Clémence! répondit M. d'ilarville avec une émoiiun contenue. Puis, après un moment de silence, 11 reprit gaieiiieut.

— Je vous ai fait prier de vouloir bien venir ici avant votre dépait, pour vous prévenir que je ne pouvais |)as prendre ce matin le llié avec vous. J'ai pluscurs personnes à déjeuner; c'est uiiecspccc d'impromplu pour fêler l'Iieureuie issue du duel de ce pauvre l.nceuay, qui, du reste, n'a été (|uc Irès-irgèrcmeiit blessé par son adversaire.

Mad.iine d'ilarville rougit en song<aiil à la cause de ce duel : in propos ridicule adressé devant elle par .M. de l.ucenay à M. Charles ISoliert.

Ce souvenir fut crue! pour Clémcnee, il lui r. jipelait une cireur dont elle avait honte.

Pour échapper à cette pénible impression, elle dit à son nwri :

— Voyez (piel singulier hasard : M. de Lucenay vient déjenner avec vous; je vais, moi, peut êlre très-indiscrètement, mini ilei- ce iiiatin chez madame de Lucenay car j'ai beaucou|) à causer avec elle de mes deux protégées inconnues. De là je compte aller à la prison de Saint- Lazare avec madame de Dlainval ; car vous ne savez pas tontes mes ambitions : à celle heure j'inlrigue pour cire admise dans l'œuvre des jeunes détenues.

— En véiité vous êtes insatiable, dit M. d'ilarville en souriant : puis il ajouta avec une douloureuse émotion qui, malgré ses rlVorls, se trahit qnehiue peu : Ainsi, je ne vous verrai plus... d'aujouid hiii? se liàtat-il de dire.

— Etes-vous contrarié que je sorte de si matin? lui demimda vivement Clémence, étonnée de l'accent de sa voix. Si vous le dé.-.iie/., je puis remettre ma visile à madame de Lucenay.

Le marquis avait été sur le poiul de se trahir i il reprit du ion le plus affectueux :

— Oui, ma chère petite sœur, je suis aussi contrarié de vous voir sortir qne je serai impatient de vous voir rentrer. Voilà de ces délàuls dont je lie me corrigerai jamais.

— Et vous ferez bien, mon ami, car j'en serais désolée. Un timbre aimonçant une visile retentit dans l'iiùlcl.

— Voilà sans doute un de vos convives, dit madame d'ilarville. Je vous laisse. A pro|)os, ce soir, que (aites-v''î)us? Si vous n'avez pa> disposé de votre soirée, j'exige que vous m'accompagniez aux Italiens; peut-être inainlcuanl la musi(pie vous plaira-t-olle davaiiliige!

— Je me mets à vos ordres avec le plus grand plaisir.

— Sortez-vous tantôt, mon ami ? Vous reverrai-je avant diner?

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Je ne sors pas... Vous me relroiiverez... ici.

— Alors, eu revenant, je viendrai savoir si voire déjeuner de garçons a été amusant.

— Adieu, (Clémence.

— Adieu, mon ami... à bicniftt!... Je vous laisse le champ libre, je vous souhaite mille bonnes folies... Soyez bien gai !

El, après avoir cordialement serré la main de son mari, Olémencc sortit par une porte un moulent avant que M. de Lucenay n'cniiàt par une autre.

— Elle me souhaite mille bonnes folios... Elle m'engage à être gai... l);iiis ce mot adieu, dans ce d<'riiier cri de mon àine à l'agonie, dans celle parole de suprême et éleriielle séparation, elle a couipris... à bientôt... El elle s'en va tranquille, scuriaule... Allons... cela f.iit linimeur àmadissimulalion... Par le ciel! je ne me croyais pas si bon comédien... Mais voici Lucenay...

CUAPITRE V.

Déjeuner de garçons.

M. de Lucenay entra chez M. d'IIarville.

La blessure du duc avait si peu de gravité, qu'il ne portait même plus 'i son bras en écharpe ; sa physionomie était toujours goguenarde et hautaine, sou agitation toujours incessante, sa manie de tracasser toujours insuruioutable. Malgré ses travers, ses plaisauleiies de mauvais goût, malgré son nez démesuré qui donnait à sa (igure un caractère presque grotesque, M. de Lucenay n'était pas, nous l'avons dit, un type vulgaire, grâce à une sorte de dignité naturelle et de courageuse impertinence qui ne l'abandoimait jamais.

— Combien vous devez nie croire indifférent à ce qui vous regarde, mon cher Henri ! dit M. d llaiville en tendant la main à M. de Lucenay ; mais c'est seulement ce malin que j'ai appris voire fâcheuse avenluie.

— Fâcheuse... allons donc, marquis!... Je m'en suis donné pour mon argent, comme on dit. Je n'ai jani.ds tant ri de ma vie!... Cet excellent M. liobert avait l'air si solennellement déteiininé à ne pas passer pour avoir la pituite... An fait, vous ne savez pas? c'était la cause du duel. L'autre soir, à l'ambassade de *'*, je lui avais demanilé, devant votre femme et devant la comtesse Mae-Grcgor, coimiie il la gouvernait, sa piluile. /nrfe irœ ; car, entre nous, il n'avait pas cet iucoiivénienl-là. Mais c'est égal. Vous comprenez... s'entendre dire cela devant de jolies

1 femmes, c'est impatientant.

— (Juelle folie ! Je vous reconnais bien ! Mais qu'est-ce que M. Robert?

— Je n'en sais, ma foi, rien du tout; c'est un monsieur que j'ai rencontré aux eaux ; il passait devant nous dans le jardin d'hiver de l'ambassade, je l'ai appelé pour lui faire cette bète de plaisanterie; il y a ré- ]iiiiidu le surlendemain en me donnant tres-galamment un petit coup d'épée ; voilà nos relations. Mais ne parlons plus de ces niaiseries. Je viens vous demander une tasse de thé.

l'e disant, M. de Lucenay se jela et s'étendit sur un sofa ; après quoi, iutriiduisaut le boul de sa canne entre le mur et la bordure d'un tableau placé au-dessus de sa tète, il commença de tracasser et de balancer ce cadre.

— Je vous attendais, mon cher Henri, et je vous ai ménagé une surprise, dit M. d llarville.

— Ah! bah ! et laquelle? s'écria M. de Lucenay en imprimant au tableau un balancemenl très-inqniétant.

— Vous allez finir par décrocher ce tableau, et vous le faire tomber sur la tête...

— C'est, pardieu, vrai ! vous avez un coup d'œil d'aigle... Mais votre surprise, dites-la donc !

— J'ai prié quelques-uns de nos amis de venir déjeuner avec nous.

— Ah bien! par exemple, pour ça, marquis, bravo! bravissinio ! archi-bravissimo; cria M. de Lucenay à lue-tèle en frappant de grands coups de canne sur les coussuis du so!a. Et qui auronsnons? Saint- Reniy? Non. au fait, il est à la campagne depuis quelques jours; que diable peul-il manigancer à la campagne en plein hiver?

— Vous êtes sûr qu'il n'est pas à Paris?

— Très-sûr; je lui avais écrit pour lui demander de me servir de témoin... Il était absent, je me suis rabattu sur lord Douglas cl sur Sé-

(Zannes...

\ — Cela se rencontre à merveille, ils déjeunent avec nous.

— Bravo! bravo! bravo ! se mit à crier de nouveau M. de Lucenay. Puis, se lordanl et se ronlanl sur le sota, il accompagna celle fois ses cris inhumains d'une série de sauls de carpe à désespérer un bateleur.

Les évolutions acrobaliques du duc de Lucenay lurent interrompues par l'arrivée de M. de SainlRemy.

— Je n'ai pas eu besoin de demander si Lucenay était ici, dit gaiement le vicomte. On I entend d'en bas!

— Comment! c'est vous, beau sylvain, campagnard! loug-garou ! s'écria le duc étonné, en se redressant brusquement ; on vous croyait à la campagne.

— Je suis de retour depuis hier; j'ai reçu tout .i l'benre l'inviialion de d'ilarvillo. et j accours... lout ji')veu\ de celle lionne surprise. Et M. de Saiut-Remy leudil la main à .M. de Lucenay, puis au maïquis.

— El je vous sais bien gré de cet empresseuieut, mon cher Saint-Reniy . IN'csl-ce pas ualiirel ? Les amis de Lucenay ne doivent-ils pas se réjuuir de l'heureuse issue de ce duel, qui, après loul, pouvait avoir des suites fâcheuses.

— Mais, reprit obstinément le due, qu'est-ce donc que vous avez été faire à la campagne en plein hiver, Saiul-Uemy ? cela m'inirigue.

— Esl-il curieux ! dit le vicomte en s'adrcssanl à M. d llarville. Puis il répondit au duc : Je veux me sevrer peu à peu de Paris... puisque je dois le ipiiiier bientôt...

— Ah ! oui, cette belle imagination de vous faire attacher à la légation de France à Gerolslein... Laissez-nous donc tranipiilles avec vos billevesées dediplduuilie! vous n'irez jamais là... ma fenune le dit et tout le monde le répele...

— Je vous assure que madame de Lucenay se trompe comme tout le monde.

— Elle vous a dit devant moi que c'était une folie...

— J'en ai tant fait dans ma vie.

— Des lolies élégantes et charmanles, à la bonne heure, comme qui dirait de vous ruiner par vos niagnilicences de Sartianapale, j'admets ça ; mais aller vous enterrer dans un Iron de cour pareil... à Cerolstein ! Voyez donc la belle pousser-. .. Ça n'est pas une fulie, c'est une bêtise, et vous avez trop d'esprit pour en laire... des bêtises.

— Prenez garde, mon cImm- Lucenay; en médisant de cette cour allemande, vous allez vous faire une (pierelle avec d'IIarville, l'arni inlime du grand-duc légiianl, qui, du reste, m'a l'anlre jour accueilli avec la meilleure grâce du monde à l'ambassade de '", où je lui ai été présenlé.

— Vraiment! mon cher lleuii, dit M. d'IIarville, si vous connaissiez le grand-duc comme je le connais, vous comprendriez que Sainl-Remy n'ait aucune répugnance à alb'r passer (piehiue lem|)S à Gerolslein.

— Je vous crois, manpiis, quoiqu'on le dise fièrement original, votre grand-duc ; mais ça n'empêche pas qu'un beau comme Saiiil-Reuiy, la line lleui' de la Heur des pois, ne peut vivre qu'à Paris... il n'est en toute valeur qu'à l'aiis.

Les autres convives de M. d'Uarville venaient d'arriver, lorsque Joseph entra et dit quelques mois lout bas à son maître.

— Messieurs, vous permettez?... dit le marquis. C'est le joaillier- de ma fenrnie ipri rrr'apporle des diamarrts à choisir pour elle... une surprise. Vorrs coirrraisscz cela, Lucenay, nous sommes des maris de la vieille roche, nous autres...

— Ah ! pa.rdieu, s'il s'agit de surprise, s'écria le duc, ma femme m'en a fait une hier... et une fameuse encore !!!

— Quelque cadeau splendide?

— Elle m'a demandé... cent mille francs...

— Et comme vorrs êtes magnilique... vous les Irri avez...

— Prêtés!... ils seront hypothéqués sur sa terre d'Arnorrville... Les bons comptes font les bons amis... Mais c'est égal... pi-éier en deux heures cent mille francs à quelipi'urr qui en a besoin, c'est gi-nlil el c'est rare... n'est-ce pas, dissipateur, vorrs qui êtes Irès-connaisseur en eniprurrls?... dil en riant le duc à M. de Saint-Uemy, sans se douter de la portée de ses paroles.

Malgré son audace, le vicomte rougit d'aboi'd légèrement un peu, puis il repiil efhoutément :

— Cent mille bancs ! mais c'est énorme... Comment une femme peutelle jamais avoir besoin de cent mille francs?... Nous autres hommes, à la bonne heure.

— Ma foi, je ne sais pas ce ipi'elle verrt fiire de celte somme-là... ma femme. D'ailleurs ça m'est égal. Des arriérés de toilette probablemerrt... des fournisseurs impatientés et exigeants: ça la regarde... el puis vous sentez bien, mon cher Sairil-Remy, que, lui prêtant mou argent, il eût été du plus mr.uvais guûl à nroi de lui eu demamler l'emploi.

— C'est pourtant presipre loujoirrs rrne crrriosilé parlierrliére à ceux qrri prêtent de savoir ce qu'nir veut faire de l'argeirt ijrr'orr leur empr irrite... dit le vicorrrte en riarrl.

— Parbleu ! Sairil-Uemy, dit M. d'IIarville, vorrs qui avez un si excellent goûl, vorrs allez in'aider- à choisir la parrrre qrre je destine à ma leriunL'; votre ap|>r'oliation consacrera mon choix, vos arrêts sont souverains en l'ait de modes...

Le joaillier entra, portant plusieurs écrins dans un grand sac de peau.

— Tiens, c'est M. Baudoin! dit M. de Lucenay.

— A vous rendre mes devoirs, monsieur le duc.

— Je suis sûr rpre c'est vous qi.i ruinez ma femme avec vos tentations infernales et éblouissantes? dil M. de Lucenay.

— Jladame la duchesse s'est conlentée.de faire seulement remonter ses diamants cet hiver, dit le joaillier avec un léger embarras. Et justement, en venant chez monsieur le marquis, je les ai portés à madame la duchesse.

M. de Saint-Remy savait que madame de Lneeuay, pour venir à son aide, avait changé ses pierreries pour des diamarrls faux ; il fut désagréablement frappé de cette reirconlre... mais il reprit arrdacieirsemenl :

— Ces maris sont-ils curieux ! ne répondez donc pas, monsieur Baudoin.

LES MYSTERES DE PARIS

— Curieux! ma foi, non, dit lo duc; c'est ma femme qui paye... elle peiil se passer toutes ses tantaisies... elle est plus riche que uioi...

Pendant cet entretien, M. Baudoin avait étalé sur uu bureau plusieurs admirables colliers de rubis et de diamants.

Quoi éclat !... et que ces pierres sont divinement taillées ! dit lord

Douglas.

— Hélas ! monsieur, répondit le joaillier, j'employais a ce travail un des meilleurs lapidaires de Paris; le malheur veut qu'il soit devenu lou, et jamais je ne retrouverai un ouvrier i)areil. Ma courtière en pii.rrcries m'a dit (pie c'est probablement la misère qui lui a fait perdre la tète, à ce pauvre iKînune.

— La misère !... Et vous confiez des diamants à des gens dans la mi-

— Certainement, monsieur, et il est sans exemple qu'un lapidaire ail jamais lien détourné, quoique ce soit un rude et pauvre état que le leur.

— Combien ce collier? demanda M. d'tlarville.

— Monsieur le marcpiis remarquera ipie les pierres sont d'une eau et d'une coupe maguiliques, presque toutes de la même grosseur.

Voici des précautions oraloiies des plus menaçantes pour votre

bourse, dit M. de Sainl-Reiny en rianl; attendez-vous, mou cher d'ilarville, à quelque prix exorbitant.

— Voyons, monsieur Baudoin, en conscience, votre dernier mol? dit M. d'ilarville.

— Je ne voudrais pas faire marchander monsieur le marquis... Le dernier prix sera de quarante-deux mille fiancs.

— Messieurs! s'écria M. de Lucenay. admirons d'ilarville en silence, nous autres maris... Ménager à sa remine une surprise de quarante-deux mille francs!... Diable ! n'allons pas ébruiter cela, ce serait d'un exemple détestable.

— Itiez tant qu'il vous plaira, messieurs, dit gaiement le marquis. Je suis amoureux de ma femme, je ne m'en cache pas; je le dis, je m'en vante !

— On le voit bien, repril M. de Saint-Remy ; un tel cadeau en dit plus que toutes les protestations du monde.

— Je prends donc ce collier, dit M. d'ilarville, si toutefois cette monture d'émail noir vous semble de bon goûl, Sanit-llemy.

— Klle fait encore valoir l'éclat des pierreries ; elle est disposée à merveille !

— Je me décide pour ce collier, dit M. d'ilarville. Vous aurez, monsieur Baudoin, ;i compter avec M. Doublet, mon homme d'affaires.

— M. Doublet m'a |>révenu, monsieur le marquis, dit le joaillier, et il sortit après avoir remis dans son sac, sans les compter (lant sa confiance était grande), les diverses pierreries qu'il avait apporlérs, et que M. de Saint-llemy avait longtemps et curieusement maniées et examinées durant cet entretien.

M. d'ilarville, donnant le collier à Joseph qui avait attendu ses ordres, lui dit tout bas :

— 11 faut que mademoiselle Juliette mette adroitement ces diamants avec ceux de sa maîtresse, sans que celle-ci s'en doule, pour que la surprise soit plus complète.

A ce moment, le maître d'hôtel annonça que le déjeuner était servi ; les convives du marquis passèrent dans la salle à manger et s'attablèrent.

— Savcz-vous, mou cher d'ilarville, dil M. de Lucenay, que celle maison est une des plus élégantes et des mieux distribuées de Paris?

— Elle est assez connnode, en effet, mais elle manque d'espace

mon projet est do faire ajouter une galerie sur le jardin. Madame d'ilarville désire donner quehpies grands bals, et nos salons ne sufliraient pas. Puis je trouve qu il n'y a rien de plus Lncounnode que les em|iiélements des l'êtes sur les appartements que l'on occupe habiluellement, et dont elles vous exilent de temps à autre.

— Je suis de l'avis de d'ilarville, dit M. de Saint-Remy ; rien de plus nK'squin, de plus bourgeois (pie ces déménagements forcés par autorité de bals ou de concerts... Pour donner des fêtes vraiment belles sans se gêner, il faut Iciu' consacrer un emplacement particuliei' ; et puis de vastes et éblouissantes salles, destinées à un bai splendide, doivent avoir un tout autre caractère que celui des salons ordinaires : il y a entre ces deux espèces d'appartements la même différence qu'entre la peinture à fresque monumentale et les tableaux de chevalet.

— Il a raison, dil M. d'ilarville; quel dommage, messieurs, que Saint- Remy n'ait pas douze .à quinze cent nulle livres de rentes ! quelles merveilles il nous ferait admirer !

— Puisque nous avons le bonheur de jouir d'un gouveruement représentatif, dit le due de Lucenay, le pays ne devrait-il pas voter un million par an à S.iinl-Kemy, et le charger de représenter a Paris le goilt et I élégance française qui décideraient du goût et de l'élégance de l'Europe... du monde?

— Adopté ! cria-t-on en chœur.

— Et l'on prélèverait ce million annuel, en manière d'imp6l, sur ces abominables iesse-niathieux qui, possesseurs de fortuu(!S énormes, seraient prévenus, aticintsel convaincus de vivre connue des grippe-sous, ajouta M. de Lucenay.

— Et connue tels, repril M. d'ilarville, condamnés À défrayer des magnifiienccs qu'ils devraient étaler.

— Sans compter que ces fonctions de grand prêtre, ou plutôt de grand

maître de l'élégance, reprit M. de Lucenay, dévolues à Saint-Remy, auraient, par limilalion, inie prodigieuse influence sur le goût général.

— Il serait le l\pe auquel on voudrait toujours ressembler.

— C'c^t clair.

— El en làehant de le copier, le goût s'épurerait.

— Au ienq)s de la renaissance, le goût est devenu p.arlout excellent, parce (pi'il se modelait sur celui des aiistocralies, qui éiait exquis.

— A la grave lourinne que prend la question, reprit gaiement. M. d'ilarville, je vois qu'il ne s agit plus que d adresser une pétition aux chambres pour l'élablissemeut de la charge de grand maître de léléganca française.

— Et comme les députés, sans exception, passent pour avoir des idées très-grandes, très-artistiques et Irès-riiaguifiques, cela sera voté par acclamation.

— En attendant la décision qui consacrera en droit la suprématie que Saint-ltemy exerce en fiit, dit M. d'ilarville, je lui demanderai ses conseils pour la galerie que je vais faire conàtruirv'; car j'ai été frappé de ses idées sur !a splendeur des fêtes.

— Mes faibles lumières sont à vos ordres, d'ilarville.

— Et quand inaugurerons-nous vos magoifiecnces, mon cher?

— L'an prochain, je suppose; car je vais faire commencer immédiatement les travaux.

— Quel homme à projets vous êtes!

— J'en ai bien d'autres, ma foi... Je médite un bouleversement complet du Val-Richer.

— Votre terre de Rourgognc ?

— Oui; il y a là quelcjuc chose d'admirable à faire, si toutefois... Dieu me prête vie...

— Pauvre vieillard !...

— Mais n'avez-vous pas acheté dernièrement une ferme près du Val- Richer pour vous arrondir encore?

— Oui, une très-bonne affaire que iNon notaire m'a conseillée.

— Et quel est ce rare et précieux notaire qui conseille de si bonnes affaires ?

— M. Jacques Ferrand.

A ce nom, un léger tressaillement plissa le front de M. de Saint- Remy.

— Est-il vraiment aussi honnêle hom:ne qu'on le dil ? demauda-l-il négligemment à M. d'ilarville, qui se souvint alors de ce que lîodolphe avail raconté à Clémence à propos du notaire.

— Jacques Ferrand ? quelle question ! mais c'est un homme d'une probité antique, dit M. de Lucenay.

— Aussi respecté que respectable.

— Très-pieux... ce qui ne gâte rien.

— Excessivement avare... ce qui est une garantis pour ses clients.

— C'est enfin un de ces notaires de la vieille roche, qui vous demandent pour qui vous les prenez lorsqu'on s'avise de leur parler de reçu à propos de largent qu'on leur confie.

— Rien qu'à cause de cela, moi, je lui confierais toute ma fortune.

— Mais où diable Sainl-Rsmy a-t-il éié chercher ses doutes à propos de ce digue honiuie, d'une inlégrilé proverbiale ?

— Je ne suis que l'écho de bruits vagues... Du reste, je n'ai aucune raison pour nier ce phénix des notaires... iMais, pour revenir à vos projets, d'ilarville, que voulez-vous donc bâtir au Val-Richer ? On dil le château admirable?... ,

— Vous serez consulté, soyez tranquille, mon cher Sain'.-Remy, et plus tôt peui-ê;re que vous ne pcusez, car je me fais une joie de ces travaux ; il me semble qu'il n'y a rien de plus attachant que d'avoir ainsi des inlérèls successifs qui échelonnent et occupent les années à venir... Aujourd'hui ce projet... dans un an celui-ci... Plus lard c'est auire chose... Joignez à cela une femme charmante que l'on adore, qui est de uioilié dans tous vos goûts, dans tous vos desseins, et, ma foi, la vie se passe assez doucement.

— Je le crois, pardieu I bien, c'est un vrai paradis sur terre.

— Maintenant, messieurs, dit d'ilarville lorsque le déjeuner fut terminé ,si vous voulez fumer un cigare dans mon cabinet, vous en trouverez d excellents.

On se leva de table, on rentra dans le cabinet du marquis ; la porte de sa chambre à coucher, qui y communiquait, était ouverte. Nous avons dit i)uc le seul ornement de celte pièce se composait de deux panoplies de Irès-belIcs armes.

M. de Lucenay, ayant allumé un cigare, suivit le marquis dans sa chambre.

— Vous voyez, je suis toujours amateur d'armes, lui dil M. d'ilarville.

— Voilà, en effet, de magnifiques fusils anglais el français; ma foi, je ne saurais aux(piels donner la préférence... Douglas! cria M. de Lucenay, venez donc voir si ces fusils ue peuvent rivaliser avec vos meilleurs Manton.

Lord Houglas, Saint-Remy et deux autres convives entrèrent dans la chambre du lnar(lui^ p(Mir examiner Ks armes.

— M. d'ilarville, prenant uu pistolet de combat, l'arma, et dil ei

riant

— Voici, messieurs, la panacée universelle pour tous les maux... lo| spleen... l'cnuui...

LES MYSTÈRES DE PARIS

Et il approcha, en plaisantant, le canon de ses lèvres.

— Ma loi ! moi, je )Mélére un autre spétilique, dit Saint-Remy ; celui- I u'est bon que dans les cas désespérés.

— Oui, mais il est si prompt, dit M. d'Harville. Zest ! et c'est fait ; la oionté nest pas plus rapide... Vraiment, c'est merveilleux.

— rrcuez donc garde, d'Harville; ces p!aisanteries-Ià sont toujours anperiMiscs ; un malheur est si vite arrivé! dit H. de Lucenay, voyant ! maripiis ai)procli('r encore le pistolet de ses lèvres.

— l'arhleu, moa cher, croyez-vous que s'il était chargé je jouerais ce :u-là ?

— Sans doute, mais c'est toujours imprudent.

— Tenez, messieurs, voilà comme on s'y prend : on introduit délica-r imenl le canon entre ses dents... et alors...

— Mon Dieu ! que vous êtes donc hèle, d'Harville, quand vous vous y letlez ! dit M. de l.ucenay en haussant les é|)aules.

— On approche le doigt de la détente... ajouta M. d'Uarville.

— Est-il enfant... est-il enfant... à son âge !

— Un petit mouvement sur la gâchette, reprit le marquis, et l'on va roit chez les àmcs.

Avec ces mots le coup partit.

M. d'Uarville s'était brûlé la cervelle.

Nous renonçons à peindre la stupeur, l'épouvante des convives de I. d'Harville.

Le lendemain, on devait lire dans un journal :

« Hier, un événement aussi imprévu que déplorable a mis en émoi )ut le faubourg Saiul-Gcrmain. Une de ces imprudinces qui amènent haque année de si funestes accidents a causé un afireux malheur. Voici s faits que nous avons recueillis, et dont nous pouvons garantir l'aulenticilé :

« M. de marquis d'Harville, possesseur d'une fortune immense, âgé à eine de vingt-six ans, cité pour la bonté de son cœur, marié depiiis eu d'années" à une femme qu'il idolâtrait, avait réuni quelques-uns de es amis à déjcimer. Eu sortant de table, on passa dans la chambre .i ouchcr de M. d'Harville, où se trouvaient plusieurs armes de prix, lîn lisant examiner à ses convives quelques i'nsils, M. d'Harville prit en laisantani un pistolet qu'il ne croyait pas chargé et l'approcha de ses ;vres... Dans sa sécurité, il pesa sur la gâchette... le coup partit !... et I malheureux jeune lionmie tomba mort, la tète horriblement fracassée ! lie Ion juge de l'ellroyable consternation des amis de M. d'Harville, iix((uels un instant ai.paravant, plein de jeunesse, de bonheur et d'acnir, il faisait part de dilféreuts projets ! Enfin, comme si toutes les ireonstances de ce douloureux événement devaient le rendre plus cruel ncore par de pénibles contrastes, le matin même, M. d'Harville, vouuit ménager une surprise à sa femme, avait acheté une parure d'un rand prix qu'il lui destinait... Et c'est au moment où peut-être jamais 1 vie ne lui avait paru plus riante et plus belle qu'il tombe victime d'un ffrovable accident ...

« Eu présence d'un pareil malheur, toutes réflexions sont inutiles, n ne peut que rester anéanti devant les arrêts impénétrables de la l'roidence. »

Nous citons le journal, afin de consacrer, pour ainsi dire, la croyance énérale, qui attribua la mort du mari de Clémence à une fatale et délorable imprudence.

Est-il besoin de dire que iiî. d'Uarville emporta seul dans la tombe le ayslérieux secret de sa mort volontaire?...

Oui, volontaire et calculée, et méditée avec autant de sang-froid que e générosité, afin que Clémence ne pût concevoir le plus léger soupçon ur la véritable cause de ce suicide.

Ainsi les projets dont M. d'Harville avait entretenu son intendant et es amis, ces heureuses confidences à son vieux servilcur, la surprise |ue le malin uièuie il avait ménagée à sa femme, tout cela était autant ie pièges tendus à la cr.'idulité publique.

Cimimenl supposer qu'un homme si préoccupé de l'avenir, si jaloux le plaire à sa i'eumie, put songer à sp, tuer ?...

Sa mort ne fut donc attribuée et ne pouvait qu'être attribuée à une niprndence,

Quant à sa resolution, un incurable désespoir l'avait dictée.

En se montrant à son égard aussi afeclueuse, aussi tendre qu'elle était montrée jadis froide et hautaine en revenant noblement à lui, lléiiiciRC avait éveillé dans le cœur de son mari de douloureux reuiirds.

La voyant si mélancoliquement résignée à celte longue vie sans monr, passée auprès d'un honmic alleiut d'une incurable el effrayante ualadie ; bien certain, d'après la soleimiié des paroles de Clémence, lu'elle ne pourrait jaii;ais vaincre la répugnance qu'il lui inspir.iit, i. d'Harville s'était pris d'une profonde pitié pour sa l'cnnne et d'un elrayant dégoût de lui-même et de la vie.

Dans l'exaspération do sa douleur, il se dit :

— le n'aime, je ne pnis aimer qu'une i'emme an monde... c'est la nienne. Sa conduite, pleine de cœur et d'élévation, augmenterait eu- ;ore ma folle, passion, s'il était possiljh; ih 1 augmenter.

, — lit cette lè;:;mft, ([ui e^t la mieime, ne peut jr.niais m'apparlenir...

— Elle a le droit de me mépriser, de me haïr...

— .Je l'ai, par une tromperie infâme, enchaînée, jeune fille, à mou détestable sort...

— Je m'en repens... Q.iic dois-je faire pour elle maintenant?

— La délivrer des liens odieux que mon ég<Msnic lui a ini|iosés.

— Ma mort seule peut briser ces liens... il faut donc que je me tue... Et voil.) pourquoi M. d'Harville avait accompli ce grand, ce douloureux sacrifice.

Si le divorce eût existé, ce malheureux se serait-il suicidé ?

Non !

11 pouvait répari r en partie le mal qu'il avait fait, rendre sa femme à !a liberté, lui permettre de Irouv, r le boulicnr dans une autre union...

L'inexorable immutabilité de la loi rend donc souvent certaines fautes Irrémédiables, ou, comme dans ce cas, ne permet de les effacer que par un nouveau crime.

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