CHAPITRE VI
Saint-Lazare.
Nous croyons devoir prévenir les plus timorés de nos lecteurs que la prison de Saint-Lazare, spécialement destinée aux voleuses et aux prostituées, est journellement visitée par plusieurs femmes dont la charité, dont le nom, dont la position sociale, commandent le respect de tous.
Ces femmes, élevées au milieu des splendeuisde la loituue, ces femmes, à bon droit comptées parmi la société la plus choisie, viennent chaque semaine passer de longues heures auprès des misérables prisonnières de Saint-Lazare ; épiant dans ces âmes dégradées la muindre aspiration vers le bien, le moindre regret d'un passé criminel, elles encouragent les tenilances meilleures, fécondent le repentir, et, par la puissante magie de ces mots : devoir, honneur, vertu, elles rutilent quelquefois de la fange une de ces créatures abandonnées, avilies, méprisées.
Habituées aux délicatesses, à la politesse exquise de la meilleure compagnie, ces femmes courageuses quittent leur hôtel séculaiie, ap|)uient leurs lèvres au front virginal de leurs tilles pures comme les anges du ciel, et vont dans de sombres prisons braver l'indilléreuce grossière ou les propos criminels de ces voleuses ou de ces prostituées...
Fidèles à leur mission de hante moralité, elles descendent vaillamment dans celte boue infecte, posent la main sur tous ces cœurs gangrenés, et, si quelque faible battement d'honneur leur révèle un léger espoir de salut, elles disputent et arrachent à une irrévocable perdition l'ànie malade dont elles n'ont pas désespéré.
1-es lecteurs timorés auxquels nous nous adressons calmeront donc leur susceptibilité en songeant qu'ils n'entendront et ne verront, après tout, que ce que voient et euteudent cha(|ue jour les femmes vénérées que nous venons de citer.
Sans oser établir un ambitieux parallèle entre leur mission et la notre, pourrons-nous dire que ce qui nous soutient aussi dans cette œuvre longue, pénible, difficile, c'est la conviction d'avoir éveillé quelques nobles sympathies pour les infortunes probes, courageuses, imméritées, pour les repentirs sincères, pour l'honnêtelé simple, naive ; et d'avoir inspiré le dégoût, l'aversion, rhorieur. la crainte salutaire de tout ce qui était absolnnient impur et criminel "?
Nous n'avons pas reculé devant les tableaux les plus hideusement vrais, pensant que, connue le feu, la vérité morale purifie tout.
Notre parole a trop peu de valeur, notre opiniim trop peu d'autorité, pour que nous prétendions enseigner ou réloriner.
Notre unique espoir est d'appeler l'attenlion des penseurs et des gens de bien sur de grandes misères sociales, dont on peui déplorer, mais non contester la réalité.
Piinrlant, parmi les heureux du monde, quelques-uns, révoltés de la crudité de ces doulouriMises peintures, ont crié à l'exagération, à l'invraisemblance, à linqiossiliiliié, pour n'avoir pas à plaindre (nous ne disons V)as à secourir) tant de maux.
Cela se conçoit.
L'égoiste gorgé d'or ou bien repu veut avant tout digérer tranquille. L'aspect des iiauvres fi issonnant de f liin el de froid lui est particulièrement imiiortnn il préfère cuver sa lichessc ou sa bonne chère, les yeux à demi ouverts aux visions voluptueuses <l'un ballet d'dpéra.
Le plus grand nombre, au contraire, des riehes et des heureux ont généreusement compati à certains malheurs qu'ils iguoraient : quelques personnes même nous ont su gré de leur avoir indiqué le bieniaisant emploi d'aumônes nouvelles.
Nous avons été puissamment soutenu, encouragé par de pareilles adhésions.
Cet ouvrage, que nous reconnaissons saiis difficulté pour un livre mauvais au point de vue de l'art, mais «pic nous maintenons n'être pas un m.uivais livre au point de vue nnnal, cit ouvrage, disons-nou-, n'aurait-il eu dans sa canicre éphémère que le derni<'r ré.iullal deuil nous avons p^rlé, que nous serions Irès-liei-, très-lionoré de notre oeuvre.
tjuelie plus glorieuse récompense pour uous que les béucdiclions de
no
LKS MYSTÈRES DE PARIS
quelques pnuvies f;imil!es qui auront dû un peu de bien-cire aux pensées que nous :iv()iis Sdulcvées !
Cehi (iil il pritpos de la iKJuvelle pércgrinalion où nous engageons le leeteur, apiès avoir, nous l'espérons, apaisé ses scrupules, nous l'irilroduirous à Sainl-l.a/,are, liurnin-e édiliee d'un aspetl imposant et lugubre, situé rue du Faubourg-Sainl-Denis.
Ignorant le terrible drame qui se passait elicz elle, madame d'Ilarville s'était rendue à la |)rison, après avoir obtenu quelipies renseignements de madame de Luixiiay au sujet des deux malliciircuses feinuies que la copidilé du notaire .!ae(|ues Ferrand plongeait dans la détresse.
Madame de i;linval, nue des patroiiesses de l'œuvre des jeunes détenues, n'ayant pu ce jiinr-la accon)pagner Cléinenee à Saint-La/.are, celle-ci y était veinie seule. Elli; fut accueillie avec enq)resscnient par le directeur et par plusieurs dames inspecliices, reconnaissabJes à leurs vêlements noirs et au ruban bleu à médaillon d'argent qu'elles portaient en sautoir.
Une de ces inspectrices, femme d'un âge mûr, d'une figure grave et douce, resta seule avec madame d'Uarville dans un petit salon attenant au greffe.
On ne peut s'imaginer ce qu'il y a de dévouement ignoré, d'intelligence, de commisération, de sagacité, chez ces femmes respectables qui se consacrent aux fonctions modestes et obscures de surveillantes des détenues.
Rien de plus sage, de plus praticable que les notions d'ordre, de travail, de devoir, qu'elles donnent aux prisonnières, dans l'espoir que ces enseignements survivront au séjour de la prison.
Tour à tour indulgentes et fermes, patientes et sévères, mais toujours justes et impartiales, ces femmes, sans cesse en contact avec les détenues, finissent, au bout de longues années, par acquérir une telle science de la physionomie de ces mallieiiieii-.es, qu'elles les jugent presque toujours sûrement du premier coup d'œil, el qu'elles les classent à l'iiislanl selon leur degré d'immoralilé.
Madame Armand, l'inspectrice qui était restée seule avec madame d'Uarville, possédait à un point extrême cette prescience presque divinatrice du caractère des prisonnières; ses paroles, ses jugements, avaient dans la maison un(^ autorité considérable.
M.idanie Armand dit .à Clémence :
— Puisque madame la marquise a bien voulu me charger de lui désigner celles de nos détenues qui, par une meilleure conduite ou par nn repentir sincère, pourraient mériter son intérêt, je crois pouvoir lui rerominander une infortiinée que je crois plus malheureuse encore que coupable; car je ne crois pas me tromper en affirmant qu il n'est pas trop tard pour sauver celle jeune fille, une malheureuse enfant de seize ou dix-sept ans tout au plus.
— Et (pi'a-t-elle l'ait pour être emprisonnée?
— Elle est coupable de s'être trouvée aux Champs-Elysées le soir. Comme il est défendu à ses parcil'es, sous des peines très-sévères, de fréquenter, soit le jour, soit la nuit, certains lieux publics, et que les Champs-Elysées sont au nombre des promenades interdites, on l'a arrêtée.
— Et elle vous semble intéressante ?
— Je n'ai jamais vu de traits plus réguliers, plus candides. Im.iginezvous, madame la marquise, une figure de vierge. I^e qui donnait encore à sa physionomie une ex|iression plus modeste, c'est (pi'en arrivant ici elle était vêtue comme une paysanne des environs de Paris.
— (/est donc une fille de campagne?
— Non, madame la marquise. Les inspecteurs l'ont reconnue ; elle demeurait dans une horrible maison de la Cité, dont elle était absente depuis deux ou trois mois; mais, comme elle n'a pas demandé sa radiation des registres de la police, elle reste soumise au pouvoir exceptionnel qui l'a envoyée ici.
— Mais peut-être avait-elle quitté Paris pour tâcher de se réhabiliter ?
— .le le pense, madame, c'est ce qui m'a tout de suite intéressée à elle. Je l'ai interrogée sur le passé, je lui ai demandé si elle venait de la campagne, lui disant d'espérer, dans le cas où, connue je le croyais, elle vomirait revenir au bien.
— Qu'a-t-elle répondu?
— Levant sur moi ses grands yeux bleus mélancoliques et pleins de larmes, elle m'a dit avec un aeceiil de douceur angêliqiie : « .le vous remercie, madame, de vos bontés ; mais je ne puis rien dire sur le passé; on m'a arrêtée, j'étais dans mon tort, je ne me plains pas. — Mais d'où venez-vous ? Où êies-vous restée depuis votre départ de la Cité? Si vous êtes allée à la campagne chercher une existence bouorable, dites-le, prouvez-le: nous ferons écrire à M. le préfet pour obtenir votre liberté ; on vous rayera des registres de la police, et on enciuir.igera vos bonnes résolutions. — ,1e vous en siip|ilie, madame, ne m'interrogez pas, je nc' pourrais vous répondre, a-l-ellc repris. — Mais en sortant d'ici voulez-vous donc relourucr dans cette all'reuse maison ? — Oh ! jamais, s'est-elle écriée.' — Une ferez vous dune alors? — Dieu le sait, » a-t-elle répondu en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.
— Cela est étrange ',.. Et elle s'exprime ?...
— En Irès-iions termes, madame ; son maintien est timide, respectueux, mais sans bassesse ; je dirai plus : malgré la douceur extrême de sa voix et de son -égard, il y a parfois dans son accent, dans son altitude, une sorte de tristesse liera qui me confond. Si elle n'appartenait pas à
h malheurcnse classe dont elle fait partie, je croirais presque que celle fierté annonce une âme qui a la conscience de son élévation. j
— Mais c'est tout un roman ! s'écria Clémence, intéressée au dernier I point, el trouvant, ainsi que le lui avait dit Rodolphe, que rien n'était souvent plus amusant à faire que le bien. Et quels sont ses rappoi iavec les autres prisonnières? Si elle est douée de l'élévation d'âme que vous lui supposez, elle doit bien souffrir au milieu de ses misérables compagnes?
— Mon Uien, madame la marquise, pour moi qui observe par état cl par habitude, loin dans celte jeune fille est un sujet d'élonnenicut. A peine ici depuis trois jours, elle possède déjà une sorte d'iniluence sur les autres détenues.
— En si peu de temps ?
— Elles éprouvent pour elle non-seulement de rinlérêt, mais presque du respect.
— Comment ! ces malheureuses...
— Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour reconnailre, deviner même les nobles qn.alités des autres. Seulement elle^ baissent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre lj supériorité.
— Et elles ne baissent pas celte pauvre jeune fille?
— Bien loin de là, madame : aucune d'elles ne la connaissait avant son entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beaulé; ses traits, , bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur I touebaiile el maladive ; ce mélancolique el doux visage leur a d'abord i inspiré plus d'iniérêt que de jalousie. Ensuite elle esi ires-silcncieuse, autre sujet d'élonnemcnt pour ces créatures qui, pour la plupart, làchenl toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles et de mouvements. Enfin, quoique digme et réservée, elle s'est montrée compaiissante, ce qui a empêche ses compagnes de se choquer de sa froideur Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature indomplabk surnommée la Louve, tant son caractère est violent, audacieux cl bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, d une figure assez belle, mais dure ; nous souiines souvent forcés de la mettre au cachot por.i vaincre sa turbulence. Avant-bier justement elle sortait de cellule, encore irrilce de la punition qu'elle venait de subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne mangeait pas : elle dit irisie- 1 ment à ses compagnes: «Qui veut mon pain? — Moi! dit d'abord I. ' Louve. — Moi! dit ensuite une créature presque contrefaile, appelé. Monl-Saint-Jean, qui sert de risée, et quelquefois, malgré nous, de souf fre-donleiir aux autres détenues, quoiqu'elle soit grosse de plusieur: mois. La jeune fille donna d'abord son pain à celle dernière, à la grauili colère de la Louve. — C'est moi qui t'ai d'abord demandé ta ration, se cria-t-elle furieuse. — C'est vrai, mais cette pauvre femme est enceinte elle en a plus besoin que vous, » répondit la jeune fille. La Louve néan moins arracha le pain des mains de Monl-Sainl-Jean, et commença ih vociférer en agitant son couteau. Comme elle est très-méchante el tresredoulée, personne n'osa prendre le parti de la pauvre Goualcuse, quoi que toutes les détenues lui donnassent raison intérieurement.
— Comment diles-vous ce nom, madame?
— La Coualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a étt écrouée ici ma protégée, et qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.
— Celui-ci est singulier...
— Il signifie, dans leur hideux langage, la chanleuse ; car cette jeuoL fille a, dii-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son accen ,' est enchanleur...
— Et comment a-t-elle échappé à celte vilaine Louve?
— Rendue plus furieuse encore par le sang-froid de la Goualcuse elle courut à elle l'injure à la bouche, son couteau levé ; toutes les prl sonnieres jetèrent un cri d'ell'roi... Seule, la Goualcuse, regardant saiï crainte cette redoutable créature, lui sourit avec amertume, en lui disant de sa voix aiigélique : — Oh ! tuez-moi, tuez-moi, je le veux bien, et ne me faites pas trop souffrir ! Ces mots, m'a-l-on rapporté, finen prononcés avec une simplicilé si navrante, que presque toutes les dé tenues en eurent les larmes aux yeux.
— Je le crois bien, dit madame d'Uarville, péniblement émue.
— Les plus mauvais caractères, reprit l'inspectrice, ont heureuse ment quelquefois de bous reviremenls. Eu entendant ces mot^cmpieiiit d'mie résignation décliirantc, la Louve, remuée, a-t-elle dit plu-, lard jusqu'au fond de l'âme, jela son couteau par terre, le foula aux pieds c s'écria- — J'ai eu tort de le menacer, la Goualcuse, car je suis plu forte que toi ; tu n'as pas eu peur de mon couteau, lu es brave... J'aiim les braves; aussi maintenant, si l'on voulait te faire du mal, c'est mo qui te défendrais...
— Quel caractère singulier !
— L'exemple de la Louve augmenta encore l'Influence de la Goua leuse, et aujourd'hui, chose à peu près sans exemple, presque aueuoi des prisonnières ne la tutoie; la plupart-la respectent, el s'offrent mêmi à lui rendre tous les petits services qu'on peut se rendre enlre prisoa nières. Je me suis adressée à quelques détenues de son dortoir pour sa voir la cause de la déférence qu'elles lui témoignaient. — C'est plus for que nous, ni'ont-elles répondu, on voit bien que ce n'est pas une per sonne comme nous autres. — Mais qui vous l'a dit? — On ne nous 1'; pas dit, cela se voit. — Mais encore à quoi ? — A nulle choses. D'abod
tel
LES MYSTERES DE PARIS
lier, avant de se coucher, elle s'est mise à genoux et a f;iit sa prière : loui' qu'elle prie, comme a dit la Loiive, il faut bien qu'elle en ail le Iroii.
— (Jui'llc oliservation étrange !
' — Ces niallicnreiises n'ont aucun sentiment religieux, et elles ne se lermcllraient pourtant jamais ici un mol sacrilège ou impie: vous verei, madame, dans toutes nos salles, des espèces d'autels où la statue de I Vierge est entourée d'otïrandes et d'ornements faits par elles-mêmes. Iiaque dimanche, il se brûle un grand nombre de cierges en rx-vnlo. elles qui vont à la chapelle s'y compor teiit pai faitemcnt . mais gcnéra- Mneul l'aspect des lieux saints leur impose ou les effraye. Pour revenir la (îdualeusc, ses compagnes me disaient encore : — On voit qu'elle 'est pas comme nous autres, à son air doux, à sa tristesse, à la maière dont elle parle... Et puis enlin, repiit brusquement la Louve, qui ssistail à cet entretien, il faut bien (pi'elle ne soit pas des nôtres ; car e malin... dans le dortoir, sans savoir pourquoi... nous étions lionniscs de nous habillei' devant elle...
— Quelle bizarre délicatesse au milieu de tant de dégradation ! s'écria ladame d'ilarville.
— Oui, madame, devant les hommes et entre elles la pudeur leur est iconnue, et elles sont péniblement confuses d'être vues à demi velues ar nous ou par des persoinies charitables qui, comme vous, madame la lanpiise, visitent les prisons, .\insi ce profond inslinct de pudeur que lieu a mis en nous se révèle encore, même chez ces créatures, à l'asect des seules personnes qu'elles puissent respecter.
— Il est au moins consolant de retrouver quelques bons sentiments aturels plus forts que la dépravation.
— Sans doute, car ces femmes sont capables de dévouements qui, onnêlement placés, seraient très-honorables... Il est encore un senlilent sacré pour elles qui ne respectent rien, ne craignent rien : c'est la lalernité ; elles s'en honorent, elles s'en réjouissent ; il n'y a pas de icilleuies mères, rien ne leur coule pour garder leur enfant auprès
elles; elles s'imposent, pour l'élever, les plus pénibles sacrilices ; car, insi qu'elles disent, ce petit être est le seul qui ne les méprise pas.
— Elles ont donc un sentiment profond de leur abjection ?
— On ne les méprise jamais autant qu'elles se méprisent elles-mèles... Chez quelques-unes dont le repentir est sincère, celte tache oriinelle du vice reste ineflaçabie à leurs yeux, lors même qu'elles se ■ouvent dans une condition meilleure ; d'autres deviennent folles, tant idée de leur abjection première est chez elles fixe et implacable. Aussi, ladame, je ne serais pas étonnée que le chagrin profond de la Goua- !use ne fût causé par un remords de ce genre.
— Si cela est, en effet, quel supplice pour elle ! ua remords que rien e peut calmer !
— Heureusement, madame, pour l'honneur de l'espèce humaine, ces iuiords sont plus fréquents qu'on ne le croit: la conscience vengeresse e s'endort jamais complélemenl; ou plutôt, chose étrange! quelquefois n dirait que l'àme veille pendant que le corps est assoupi : c'est une bservation que j'ai faite de nouveau celte nuit à propos de ma pro- •gée.
— De la Goualcuse?
— Oui, madame.
— El comment donc cela?
— Assez souvent, lorsque les prisonnières sont endormies, je vais faire ne ronde dans les dortoirs... Vous ne pouvez vous imaginer, ma- .ime... condjien les physionomies de ces femmes dilferenl d'expression endant qu'elles doruient. Bon nombre d'entre elles, que j'avais vues le mr ius(mi ianles, moqueuses, effrontées, hardies, me semblaient comlélement changées lorsque le sommeil dé|iouilIait leurs traits de toute iagération de cynisme ; car le vice, hélas ! a son orgueil. Oh ' manne, que de tristes révélations sur ces visages alors abattus, mornes . sond>res ! que de tressaillements ! que de soupirs doulouieux involoniremeut arrachés par quelques rêves empreints sans doute d'une icxoiable réalité '.... Je vous parlais tout à l'heure, madame, de celle He surnommée la Louve, créature indomptée, indonqitable. Il y a iiinze jours environ, elle m'injuria brutalement devant toutes les déte- ! ues; je haussai les épaules, mon indifférence exaspéra sa nige... Alors, i our me blesser sûrement, elle s'imagina de me dire je ne sais quelles
: nobles injures sur ma mère... qu'elle avait souvent vue venir me vi- ' ter ici...
— Ah ! quelle horreur !...
— Je l'avoue, toute slupide qu'était celle attaque, elle me fit mal... I Louve s'en aperçut et Iriomplia. Ce soii-l;'i, vers minuit, j'allai faire spcclion dans les dortoirs; j'arrivai près du lit de la Louve, qui ne ;v;iil être mise en cellule que le lendemain matin: je fus frappée, je dili |>res<iue de la douceur de sa physionomie, comparée ;i lexpression ne et insolente qui luiélait habituelle; ses traits semblaient suppliants, eins de tristesse et de contrition ; ses lèvres étaient à demi ouvertes, I poitrine oppressée; entiu, chose qui me parut incroyable... car je la oyais impossible, deux larmes, deux grosses larmes coulaient des nix de celte femme au caractère de fer!... Je la contemplais en since depuis quelques minutes, lorsque je l'entendis prononcer ces ois : «Pardon... pardon!... sa mère!...» J'écouUù plus attentiveenl, mais tout ce ({ue je pus saisir au milieu d'un murmure presque
inintelligUile, fut mon nom... madame Armand... prononcé avec un sou|)ir.
— Llle se repentait pendant son sommeil d'avoir injurié votre mère...
— Je l'ai cru... et cela m'a rendue moins sévère. Sans doute, aux yeux de ses conqjagnes, elle avait voulu, par une déplorable vanilé, exagérer encore su grossièreté naturelle ; peut-être un bon instinct la faisait se repentir pendant son sommeil.
— Et le lendemain vous téinoigna-i-elle quelque regret de sa conduite passée?
— Aucun; elle se montra, comme toujours, grossière, farouche et euqiortée. Je vous assure pourtant, madaïue, que rien ne dispose plus à l:i pitié que ces ob.-ervalions dont je vous parle. Je me persuade, illusion (lent-êlre! que pendant leur sommeil ces infortunées redeviennent meilleiues, ou plutôt redeviennent elles-mêmes, avec tous leurs défauts, il est vrai, mais parfois aussi avec (luehpics bons instincts non plus dissimulés par une déiest;ible forfanterie de vice. De tout ceci j'ai élé amenée à croire que ces créatures sont généralement moins méchantes quelles n'affectent de le paraître; agissant d'après celte conviction, j'ai souvent obtenu des rc'snltats impossibles à réaliser si j'avais cumplélenient désesp(Té d'elles.
Madame d'ilarville ne pouvait cacher sa surprise de trouver lant de bon sens, lant de haute raison joinis à des sentiments d'humanilé si élevés, si pratiques, chez une obscure inspectrice de lilles perdues.
— Mon Dieu, mad:ime, reprit Clémence, vous avez une telle minière d'exercer vos tristes fonctions, qu'elles doivent être pour vous des plus intéressantes. Que d'observations, (pie d'études curieuses, mais surtout que de bien vous pouvez, vous devez faire !
— Le bien est très-dillieile à obtenir ; ces femmes ne restent ici que peu de temps; il est donc diflicile d'agir très-ef(icMcement sur elles ; il f;iut se borner à semer... dans l'espoir que (pielques-uns de ces bons germes fructifieront un jour... Parfois cet espoir se réalise.
— .^lais il vous faut, madame, un grand courage, une grande vertu pour ne pas reculer devant l'ingratitude d une tache qui vous donne de si rares satisfaclious!
— La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis quehpiclois on est récoinpeusé par d'heureuses découvertes : ce sont çà et là quehpies éelaircies tlans des cœurs que l'on aurait crus tout d'abord absolument ténébreux.
— Il n'importe ; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
— Non, non, je vous assure ; ce que je f:iis, d'autres le font avec plus de succèset d'intelligence que moi... Unedes inspcctiiccsde I aolie quartier de Saint-Lazare, destiné aux préveniies de dillérents crimes, vous intéresserait bien davant;ige... Elle me racontait ce matin l'arrivée d'une jeime liilc prévenue d infanticide. Jamais je n'ai rien eulendii de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête artisan lapidaire, est deveiui fou de douleiu- en apprcnai:t la honte de sa (ille ; il parait que rien n'étail plus affreux que la misère de toute celle f.imille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
— La rue du Temple ! s'écria madame d'ilarville étonnée, quel est le nom de cet artisan'/
— Sa fdle s'appelle Louise Morel...
— C'est bien cela...
— Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, notaire.
— Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en rougissant; mais jetais loin de m'altendre à la voir frappée de ce nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
— Se dit imiocente ; elle jure que son enfant était mort... et il paraît que ses paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez à sa famille, niidame la maïquise, si vous étiez assez bonne pour daigner la voir, celle marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit effrayant.
— Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... Louise Morel et l;i Goualcuse... car tout ce que vous me dites de cette pauvre lille me touche à lui point extrême... Mais que faut-il faire pour obtenu' sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son avenir...
—Avec les relations que vous devez avoir, m;idamelam:irquise, il vous sera très-facile de la faire sortir de prisim du jour au lendemain. Cela dé|)end absolument de la volonté de M. le préfet de police... la recommandalion d'une personne considérable serait décisive auprès de lui. Mais me voici bien loin, madame, de l'observation que j'avais f:iite sur le sommeil de la Goualcuse. Et à ce propos je dois vous avouer que je ne serais pas étonnée qu'au sentiment prolondément douloureux de sa première abjection se joignît un autre chagrin... non moins ciuel.
— Que voulez-vous dire, madame ?
• — Peut-être me trompé-je... mais je ne serais pas étonnée (pie cette jeune fdle, sortie par je ne sais (puT événement de la dégrad.ilion où elle était d abord plongée, eût éprouvé... éprouvât peut-être un amour honnête... qui fût ;\ la fois son bonheur et son tourment...
— Et pour quelle raison croyez-vous cela?
— Le silence obsiiné qu'elle garde sur l'eudroit où elle a passé les trois mois qui ont suivi son départ de la Cité me donne à penser qu'elle
LES MYSTÈRES DE PARIS
craint de se faire réclamer par les personnes chez qui peut-être elle avait Irouvd un refiijje.
— Kl pour(|iioi cède crainte?
— Parce qui! lui faudrait avouer un passé qu'on ignore sans doute.
— Kn elTei, ses vètemeuis de paysanne...
— l'iiis une dernière circonstance est venue renforcer mes soupçons. Hier au soir, en allant faire mon inspection dans le dortoir, je me suis approchée du lit de la Goualcuse; elle dormait profondéiiiciil; au contraire de ses compagnes, sa figure était calme et sereine; si's giands cheveux blonds, à demi détachés sous sa cornette, tonihaient en profusion sur son cou et sur ses épaules, lille tenait ses d(Mix petites mains jointes et croisées sur son sein, comme si elle se lût endormie en priant... .le conleniplais depiris quelques moments avec alteridrisseinent cette angéli(|ue figure, lorsiiu'à voix basse et avec un accent à la fois respectueux, triste et passionné... elle prononça un nom...
— Et ce nom?
Après un moment de silence, madame Armand reprit gravement :
— Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe.
— Ilodolphe! s'écria madame d'Ilarville en songeant au prinre. Puis, réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Geiolstein ne pouvait avoir aucun rapport avec le lîoilolplie de la pauvre Goualcuse, elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation :
— Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de l.i Goualcuse m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voiraujourd'iiui... tout à l'heure?...
— Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chei'cher... Je pourrai ni'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la prison.
— Je vous en ser-ai très-obligée, madame, répondit madame d'Harville, qui resta serrle.
— (l'est singulier, dit-elle; je ne puis me rendre compte de l'impression étrange que m'a causée ce nom de Ilodolphe... En vérité, je suis folle! entre lui... et une créature pareille, quels rapports peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la nrarquise ajouta : Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... l'esprit, le cœur s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occrrpations I... Ainsi qu il le dit, il semble qire l'on participe un peu au pouvoir de la Providence en secourant ceux qui méritent... El puis, ces excursions dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si amusâmes, comrue il se plaît à le dire! Quel roman me doimerait ces émotions touchantes, exciterait à ce point ma crrriosité?... Cette pauvre Goualcuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de noire protégée... Et celte autre infortunée... la fille de l'artisan... que le prince a si gérrércusement secourrre en mon irorn ! l'auvres gens ! leur misère affreuse lui a servi de prétexte poirr me sauver... J'ai écbajqjé à la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite; celte tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de hieirfaisairce... cela me sera si facile!... il est si doux de suivre les nobles conseils de Rodolphe!... c'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens avec ivresse... son soirffle seul airinre et féconde la norrvelle vie qir'il m'a créée pour la consolation de ceux qui soufirerrt... j'épr'ouve une adorable joniss;uice à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que les sieimes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il ignorera celte éternelle passion de ma vie...
Pendant qire madame d'Ilarville attend la Goualcuse, nous conduirons le lecteur au milieu des détenues.