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CHAPITRE VllI

La l.ouvo el la Goualeuse.

Nous croyons fermement à l'influence de certains caractères dominateurs, assez sympathiipies aux masses, assez puissanls sur elles pour leur imposer le bien ou le mal.

Les uns, audacieux, emportés, indomptables, s'adressant aux mauvaises passions, les soulèveront comme l'ouragan soulève l'écume de la mer; mais, ainsi que tous les orages, ces orages seront aussi furieux

LKS MYSTÈRES DE PARIS

qii'épliémèics ; à ces fiinoslcs eiïcvvesc eiircs fiiccédeiTuii de sounls ics- SPiiliinonls do tristesse, d<! malaic, qui ciii|iirec(iiit les plus nii-cr.diles coudiùuiis. 1.0 débdiro d'une violence est toujours amer, le réveil d'un excès toujours pénible.

Tai [jiuve, si l'on veut, pcrsoniilfiera cette indueuce funesle.

D'aulres organisnlions, plus rares, pince qu'il r:iut que leurs généreux insliiicls soient fécoiidi's par l'inlelligenee, et que (liez elles l'esitrit soit au niveau du cœur; d'autres, disMus-nous, inspireront leliien, ainsi que les premiers inspirent le mal. Leur action pi'nélrera douremeiit les ànies, coninic les ticdes rayons du soleil pénèlrent les corps d'une chaleur vivifiante... comme la Iraiclie rosée d'une nuil d'étii imbibe la terre aride et brrtianle.

Ficiir-dc-Marie, si l'on veul, personnifiera celle influence bienfaisante.

I a réaelion en bien n'est pas brusque comme la réaction en mal ; ses effets se prolongent davantage. C'est quelque cbose {l'onctueux, d'ineffable, qui peu ix peu délend, calme, éiiaiiouit les cœurs les plus endurcis, cl leur fait goûter une sens::tion d'une exprimable sérénité.

Malheureusement le cbjrnie cesse.

Après avoir entrevu de célestes clarlcs, les gens pervers rctiuubent dans les léiièbrcs de leur vie habituelle ; le souvenir des su.wes éniolii ns qui les ont un moment surpris s'(^!lace peu à peu. Parfois piiurlant ils cherclient vaguement à se les rappeler, de même que nous essayons do murnuu'cr les chants dont notre heureuse enfance a été bercée.

Gi'àcc à la bonne aciinn qu'elle leur avait inspirée, les compagnes de la tloualeuse venaient de connaître la douceur passagère île ces ressentiments, aussi partagés par la Louve, i^lais celle-ci, pour des raisons que nous dirons bientôt, devait rester moins longlenips que les aulrcs prisonnièies sous celle bienfaisante impression.

Si l'on s'étonne d'entendie cl di; voir Fleur-de-Marie, naguère si passivinient, si douloureusement résignée, agir, parler avec courage et autiirilé, c'est que les nobles enseignements ipi'elle avait reçus pendant son séjour à la ferme de Bou(|ueval avaient rapidement développé les rares ipialilés de cette nature excellente.

Fleui-de-Maiie comprenait qu'il ne suffisait pas de pleurer un passé irréparable, cl qu'on ne se réhabilitait qu'en faisant le bien ou en l'inspirant.

Nous l'avons dit : la Louve s'était assise sur un banc de bois à cûlé de la Goualeuse.

Le rap]irochement de ces deux jeunes fdles offrait un singulier conirasle.

les pâles rayons d'un soleil d'hiver les éclairaient ; le ciel pur se pommelait Çi'i et l:'i de petites nuées blanches et lloconneusos ; quehpies oi- M'aux, égayés par la liédeur de la lenqiérature, gazouillaient dans les branches noires des grands marronniers de la cour; deux ou trois moineaux plus elîrontés que les autres venaient boire et se baigner dans un polit ruisseau ofi s'écoulait le trop plein du bassin, les mousses vertes M'IiuKiiii-nt les revètemenls do pierre des margelles; entre Ictu's assises ilisjoinics poussaient çà et là quelques toufles d'herbe et de plantes pariétaires épargnées par la gelée.

Cette description d'un bassin de prison semblera puérile, mais Fleur- (ii'-Marie ne peidait pas mi de ces dotails ; les yeux Irilenicnt fixés sur ce petit coin de verdure et sur cette eau linqVide où se rélléchissait la lilaucheur mobile des nuées courant sur l'azur du ciel , où se brisaient avec un miroitement lumineux les rayons d'or d'un bi:'au scdcil , elle songeait en soupirant aux magnificences de la nature qu'elle aimait, qu'elle admirait si poétiquement, cl dont elle élait encore privée

— Que vouliez-vous me dire? demanda la Goualeuse à sa com|iagne, qui, assise au|irès d'elle, restait sombre et silencieuse.

— 11 faut (pie nous ayons uneexplicalion, s'écria durement la Louve; (;a ne peut pas durer ainsi.

— .le ne vous comprends pas, la Louve.

— Tout à l'heure, dan la cour, à piopos de Mont-Saint-Jeàn, je m'étais dit : Je ne veux plus céder à la Goualeuse, et pourtant je viens encore do vous céder...

— Mais...

— Mais je vous dis que ça ne peut pas durer... - (Ju'avcz-voiis contre moi, la Louve?

— .l'ai... que je ne suis plus la même depuis votre arrivée ici... non, je n'ai plus ni cœur, ni force, ni hardiesse ..

l'iiis, s'inlerroiiipaiit. la Louve releva tout à coup la m;',nche de sa robe, et, nionlranl à la Gnualeuso son bras blanc, nerveux et couvert d'un duvet noir, elle lui (it rem. rquer, sur la partie auléiieure de ce liias, un lal(ui:ige iud ■lébile représentant un poignard bleu à demi enfoncé dans un cœur rouge; au-dessous de cet emblème on lisait ces mots :

IIDl-l

km

Mort aux lâches!

Mmliiil.

P. L. V. (pour la vie).

— Voyez-vous cela? s'écria la Louve.

, — Oui... cela est sinistre et me fait peur, dit la Goualeuse en déloiir- »'^ ffitntlavue.

— Quand Marlial, mon amant, m'a écrit, avec une aigriilc roupie au feu, ces mots sur le bras : illorl aux là' bcs! il me croyait brave; s'il savait ma condiiile depuis trois jours, il me piaulerait son couteau dans le corps comme ce poignard csl piaulé dans ce cœur... et il aurait raison, car il a écrit là : Mort aux lâches I et je suis lâche.

— Qu'avez-vous fait de làebe?

— Tout...

— Rrgn liez-vous votre bonne pensée de tout à l'heure;

— Oui...

— Ah ! je ne vous crois pas...

— ,1e vous dis que je la regrelte, moi, car c'est encore une preuve de ce que vous pouvez sur nous toutes. 1 st-ce que vous n'avez pas entendu Mont-Saint-Jean, quand elle était à genoux... à vous remercier?...

— Qu'a-t-clledil?

— l'Ile a dit, en parlant de nous, (pie (( d'un rien vous nous tourniez de mal à bien. » .le l'aurais étranglée quand elle a dit ça... car, ])our notre honte... celait vrai. Oui, en un rien de temps, vous nous changez du blanc au noir : on vous écoule, on se lai se aller à ses premiers in'/Uvenients... cl on est votre dupe, comme tout à l'heure...

— Ma dupe... pour avoir secouru généreusement cette pauvre femme!

— Il ne s'agit pas de loul ça, s'écria la Louve avec colère, je n'ai jusqu'ici courbé la tète devant personne.... La Louve est mou nom, cl je suis bien nommée... plus d'une léinineporle mes marques... plus d'un homme aussi... il ne sera pas dit qu'une petite fille comme vous me mettra sous ses pieds...

— Moi!... et coumient?

— Est-ce que je le sais, comment?... Vous arrivez ici... vous commencez d'abord par m'olfenser...

— Vous offenser?...

— Oui... vous demandez qui veut votre pain... la première, je réponds : Moi!... Mont-Saint-.Iean ne vous le demande qu'ensuite... et vous lui donnez la préférence... Furieuse de cela, je m'élance sur vous, mon couteau levé...

— Et je vous dis : Tuez-moi si vous voulez... mais ne me faites pas trop souffrir... reprit la Goualeuse. . voilà tout.

— Voilà tout?... oui, voilà loul I... et pourtant ces seuls niols-là m'ont fail trimbermon couteau des mains... tn'ont fait vous demander pardon... à vous qui m'aviez offensée... Est-ce que c'est nalurel?... Tenez, (piand je reviens dans mon bon sens, je me fais pitié à moi-même... Et le Miir de votre arrivée ici, lorsque vous vous êles mise à genoux pour votre prière, poiircpioi, au lieu de me moquer de vous, et d aïoeuicr loai le dortoir, pourquoi ai-je dit : Faut la laisser tranquille... Elle prie, c'est qu elle en a le droit... Et le lendemain, pourquoi, moi et les autres, avons-nous eu honte de nous habiller devant vous?

— Je ne sais pas.. . la Louve.

— Vraiment ! reprit celle violente créature avec ironie ; vous ne le savez pas ! C'est sans doule, comme nous l'avons dit qnehpiefois en plaisantant, que vous êtes d'une autre espèce que nous. Vous croyez peulèti e cela ?

— Je ne vous ai jamiiis dit que je le croyais.

— Non, voiiii ne le dites pas... mais vous feiles tout comme.

— .le vous en prie, écoutez-moi.

— Non, ça m'a été trop mauvais de vous écouler... de vous regarder. Jusqu'ici je n'avais jamais envié personne; eh bien 1 deux ou trois fuis je me suis surprise... faut-il être bêle et lâche!... je me suis surprise à envier voire figure de sainte Vierge, votre air doux et trisle... Oui, j'ai envié jusqu'à vos cheveux blonds et à vos yeux bleus, moi qui ai toujours délesié les blondes, vu que je suis brune... Vouloir vous ressembler... moi, la Louve !... moi I... 11 y a huit jours, j'aurais m irqué celui qui m'aurait dit ça... Ce n'est piuir'ant pas voire sort qui peut tenler; vous êtes chagrine comme une Madeleine. Est-ce naliiicl, dites?

— Comniint voulez-vous que je me rende compte des impressions que je vous cause?

— Oh! vous savez bien ce que vous faites... avec voire air de ne pas y toucher.

— Mais quel mauvais dessein me supposez-vous?

— Est-ce que je le sais, moi? C'est jusieaient parce que je ne conilirciids rien à tout cela que je nie dt'lle de vous. Il y a aulre cbose : jusqu'ici j'avais été Iniéoius gaie ou colère... mais jamais songeuse... et vous m'avez rendue songeuse. Oui, il y a des mois (pie vous diles qui, malgré moi, m'ont remué le cœur et m'ont lait songer à toutes sortes de choses liistes.

— Je suis fâchée de vous avoir peut-être attristée, la Louve... mais je ne me souviens pas de vous avoir dit...

— Eh ! mon Dieu, s'écria la Louve en interrompant sa compagne avec une impalience courroucée, ce que vous faites csl quelquefois aussi émouvant que ce que vous dites !,.. Vous êtes si maligne !...

— ^'e vous fâchez pas, la Louve .. expliquez-vous...

— Hier, dans l'atelier de travail, je vous vovais bien... vous aviez la têle et les yeux baissés sur l'ouvrage (pie vous cou-iez : une grosse larme est tombée sur votre main... Vous l'avez legaidée pendant une minute... et puis vous avez porté voire main à vos lèvres, comme pour la baiser et l'essuyer, celle larme; est-ce vrai?

— C'est vrai, dit la Goualeuse en rougissant.

— Ça n'a l'air de rien... mais dans cet instant-là vous aviez l'air si

LES MYSTÈRES DE PARIS

inalheiireiix, si inalhciireux, que je me suis sciuie tout écœurée, loiite sens ik'ssn . dessous... Oites (lo[ic, est-ce que vous cioycz que c'est amusant.' (loiiuiieiil! j'ai toujours été dure connue i-oc pour ce (|ui me louclic... personne ne peut se v;iiiter de ui'avoir vue pleurer... et il faut qu'en res;irdanl seulement votre pelile Iriujonsse je me seule des làchclés plein le cœur!... Oui, (ar loul ça c'est des pures lùclietés; et la preuve, c'est (pie depuis trois jours je n ai pas osé écrire à Martial, (non amant, tant j'ai une mauvaise conscience... Oui, votre fréquenlaiion m'alliidit le caractcie, il Tant que (;a luiisse... j'en ai assez.; (;a loin ihn ait mal. . je m'entends... Je veux rester comme je suis... et ne pas nie laire moquer de moi

— Et pourquoi se moquerait - on de vous?

— Pardicu ! parce (|u'on me verrait faire la bonne et la bête, (iini qui faisais trciiddei loutlctnonde ici ! Non, non ; j'ai vingt ans, je suis aussi belle que vous dans mon genre, je suis niécbante... on me craint, c'est ce (|ue je veux... Je me

moque du reste

Crevé qui dit le contraire '....

— Vous êtes fâchée contre moi, la Louve?

— Oui , vous clés pour moi une mauvaise connaissauee ; si (.'a roiilinuail, dans quiii/c jours, an lieu (li; uiappcler la Louve , on in';qi|V II:rail... la Brebis. .Merci !... en n'est | as moi ([u'oii clialnra jamais counne <:a...

Mai liai me tuerail...

l''inaleiiienl , je ne veux jiliis vous fll'queuler; pom me séparer tiiul à l'ait le vous, je vais demander il cire cluiugéc de salle . si ou me refuse , je ferai un inaiiv;iis toiip pour me remcllre en baleine et |)iiur (pidn m'envoie au caeliot jusqu'à ma soilii- ..

\'oilàce que j'av;\is à vous dire, la Goualeiise.

Fleur - de - Marie coiiipi it que sa compagne, (!(Hit le cœur n'était pas complètement vicié, se débattait, pour ainsi dire, contie de meilleures tendances. Sans doute, ces vagues aspirations vers le bien avaient été éveillées chez la l.oiivc par la sym|i:illiie.par iiiitérét involoulairc cpie lui inspirait l'Icur-de-

Maiic. 'Icireuseinent pour riiunianité, de rares mais éclatants exemples prou, eut, nous le répétons, (pi'il est des âmes d'élile, douées, presque à leur insu, d'une telle puissance d'allraclion, qu'elles forceiU les êtres les plus 11 fiaclaircs à entrer dans leur sphère et à tendre plus ou moins à s'assimili r à elles.

Les résuliais prodigieux de certaines missions, de certains apostolats, ne s'expliquent pas autrement...

l>ans un cercle inliiiimenl borné, telle élail la nature des rapports de Fleur-de-.Marie et de la Louve; mais celle-ci, par une contradiclioii singulière, ou plutôt par une conséquence de son caractère intraitable et

Bradiman.i.

pervers, se défcnd.iit de tout son pouvoir contre la salutaire influence qui la gagnait... de même (pie les caractères honnêtes luttent cnergiquemeiil contre les iniluences mauvaises.

."si l'on songe que le vice a souvent un orgueil infernal, l'on ne s'étonnera pas de voir la Louve faire tous ses efforts pour conserver sa répulalion de créalure indomptable el redoutée, et pour ne pas devenir de louve... brebis, ainsi qu'elle disait.

Pourtant ces llé^ilalions, ces colères, ces combats, mêlés çà et là de quelques élans généreux, révélaient chez cette malheureuse des symptômes trop favorables et trop signilicatifs pour que Fleur-de-Marie abandonnât l'espoir qu'elle avait un moment conçu.

Oui , pressentant que la L(juve n'était pas absolument perdue, elle aurait voulu la sauver comme on l'avait sauvée ellemême.

« La meilleure manière de prouver ma reconnaissance à mon bienfaiteur, pensait la Goualeuse, c'est de donner à «i'autrcs , qui peuvent encore les entendre , les nobles conseils qu'il m'a donnés. »

Prenant timidement la main de sa coiiijiagne, qui la rcgarilail avec une sombre déilance , Ficiir-ilc-Marieluidil:

— Je vous assure, la Louve... que vous vous iiiléresscz à moi... non p.is parce que von-, êtes lâche, mais parce que vous êtes généreuse.

Les braves cœurs sont les seuls qui s'attendrissent sur le malheur des autres.

- — Il n'y a ni générosité ni courage là -dedans, dit brutalement la Louve; c'est de la làcheié...

D'ailleurs, je ne veux pas ipie vous me disiez (pie je me suis attendrie... çi n'est pas vrai...

— Je ne le dirai plus, la Louve : mais puisque vous m'avez témoigné de l'intérêt... vous me laisserez vous en êlre reconnaissanle, n'esU ce pas ?

— Je m'en moque pas mal!... Ce soir, je serai dans une autre salle que vous...

ou seule au cachott et bientôt je serai dehors, Dieu merci ij

— Et où irez-vouf en sortant d'ici?

chez mol, donc, rue Picrrc-Lescot. Je suis dans mef

— Tiens !„ meubles.

— Et Martial... dit la Goualeuse, qui espérait continuer l'entrelieB en parlant à la Louve d'un objet intéressant pour elle, et Martial, vous serez bien conlente de le revoir?

— Oui... oh, oui!... répondit-elle avec un accent passionné. Quand j'ai élé arrêtée, il relevait de maladie... une fièvre (|u'il avait eue parce qu'il demeure tmijours sur l'eau... Pendant dix-sept jours et dix-sepi nuits, je ne l'ai jias ipiitté d'une minute, j'ai vendu la moitié dt inOB batar pour payer le médecin, les drogues, tout... Je peux m'en vantCTi

LKS MYS'IfLRKS DE PARIS.

et je m'en vante... si mon liomnic vit, c'est :i moi qu'il le doit... .1 ai encore hier lait hvùkv un ciorgc pour lui... C'est des hclises... mais c'est égal, on a vu (|iu'l(iiielc)is île Ires-bons effets de ça pour la convalescence...

— lit oii est-il m:iintenanl? que fait-il?

— Il demeure loujours prés du pont d'.\snières, sur le bord de l'eau.

— Sur le bord de l'eau?

— Oui, il est élabli là, avec sa famille, dans une maison isolée. Il est toujours en gucne avec les gardes-pêclie, et une fuis qu'il i st dans son bateau, avec son l'ii-il à deux coups, il ne ferait pas bon l'aïquoclier, allez! dit orgiicilli iisenieut la l.ouve.

— Quel est doue sou élat ?

— Il pêclie eu fraude, la nuit ; et puis, comme il est brave comme u\i lion, quand un poltron veut faire clier-

clicr querelle à un aulre, il s'en cliarge, lui... Son père a eu des malheurs avec la justice. Il a encore sa mère, deux sceurs et un frère... Autant vaudrait pour lui...

ne pas l'avoir , ce frère-là, car c'est un scélérat qid se fera guillotiner un jour ou l'antre... ses sœurs aussi... Enfin, n'importe, c'est à eux leur cou.

— Et où l'avczconnu, Martial?

— A l'aris. Il avait voulu apprendre l'élat de serruriei... un bel étal, toujours du fer ronge el du feu autour de soi... du

danger, quoi! ça

lui convenait; mais, comme moi, il avait mauvaise tète, ça n'a pas pu marcher avec SCS bourgeois; alors il s'en est retourné auprès de ses parents, et il s'est mis à marauder sur la rivière. H vient me voir à Paris, et moi, dans le jour, je vais le voir à Asnières :

c'est tout près ; ça serait plus loin que j'irais tout de même, quand ça serait sur les genoux et sur les mains.

— Vous seiez bien heureuse d'aller à la campagne... vous la Louve! dit la Goualeuse en soupirant; surtout si vous aimez, comme moi, ù vous promener dans les champs.

— J'aimerais bien mieux nie promener dans les bois, dans les grandes forets , avec mon homme.

— Dans les forêts?.

— Peur! ah bien oui, peur? Est-ce qu'une louve a peur? Plus la forêt serait déserte et épaisse, plus j'aimerais ça. Une huile isolée oiij habiterais avec Martial, ((ui serait braconnier; aller avec lui la iiuil Icuiire des pièges au gibier... et puis, si les gardes venaient pour nous arrêter, leur tirer des coups de fusil, nous deux mon honnne, en nous cachant dans les broussailles, ah ! dame... c'est ça qui seiait bon !

— Vous avez donc déjà habité des bois, la Louve?

— Jamais.

— Qui vous a donc donné ces idées-là?

— Martail.

— Comment?

l'ipelet allant ulicz le oominissairo. — page 188.

, vous n auriez pas peur

— Il était bracoimier dans la forêt de Rambouillet. 11 y a un an, il a ren^c lire sur un g:irde ipii avait liié sur lui... gueux de garde! enfin ça n'a pas élé prouvé en jusliie, iiciis :Marli:d a élé obligé de quitter le pays... -Mors il est vcu'i à l'.ois pour apprendre l'état de serrurier; c'est là où je l'ai connu. C-imiue il était trop mauvaise tête pour s'arranger av( c son l)()urgeois il a mieux aiiué letouruer à Asnières près de ses pareiUs, et marauder sur la rivier(î ; c'est moins assujettiss;int... Mais il rcgieile loujouri les bois; il y rçlournera nu jour eu l'autre. A force de me p rier du braciuuiagc et des lorêls, il m'a fomré ces idêes-là dans la lêle... et maintcM.int il me semble (\Uf je ^uis ni'c pour ça. Mais c'est

toujours de mêiiie... . ce que veut votre homme, vous le voidez Si

Martial avait élé voleur... j'auniis élé voleuse... ijuand on a mi homme, c'est pour être comme soji homme. — Et vos parents, la Louve, où

sont- ils?

— Est - ce que je sais, moi !...

— Il y a longtemps que vous ne les avez vus?

— Je ne sais seulement pas s'ds sont morts ou en vie.

— Ils êlaient donc méchants pour vous?

— Ni biuis ui méchants : j'avais , je crois bien, onze aus quand ma mère s'en est allée d'un coté avec un soldat. Mon père, qui él:ill journalier, a aujeiié dans noire grenier une mailiess(^ à lui, avec deux g.nçoiis ^lu'ellc avail, un de six ans el un (le mon âge.

Elle clail uiaichaiide de I ommci à la brouelte. Ça n'a pas élé trnp mal d;nis les coiiuiieiK cinenis; mai-, en nile, pendant qu'elle était à sa charretée, il venait chez nous une écaillere avec qui mon père faisait des traits à l'autre... qui l'a su. Depuis ce temps-là, il y avait presque tous les soirs à la maison des batteries si enragées, que ça nous en donnait la peiiie mort, à moi et aux deux garçons avec qui je couibais; car notre logement n'avait qu'une pièce, et nous avions un lit pour nous trois... dans la même chambre que mon père et sa maîtresse. Un jour, c'était justement le jour de sa fête, à elle, la Sainte-Madeleine, voilà-t-il pas qu'elle lui reproche de ne pas lui avoir soub;iité sa fête ! De raisons

en raisons, mon père a fini par lui f ndrc la tête d'un coup de manche à balai. J'ai j(diment cru que c'était lini. Elle est tombée enmme un plomb, la meru Madeleine ; iu;ds elle avait la \\c dure et la tête aussi. Apres ça, elle le reiid;iit bien à mon père : une fois, elle l'a mordu si forl à la main, que le mori'cau lui est resté dans les dents. F.iul dire que ces massacres-là, c'était connue qui dirait les jours de grandes e.>ux à Versailles ; les jours ouvrables, les balteries étaient moins voyantes ; il y avait des bleus, mais pas de rouge...

— Et cette femme était méchanie pour vous?

— La mère Madeleine? non, au contraire, elle n'était que vive ; s.nif ça, nue brave leuiuie... Mais à hi lin mon père en a eu assez; il lui a abandonné le peu de meubles qu'il y avait chez nous, et il n'est plus

iria ^cliDciJc,, tue J'Ctfaith, I.

LES MYS'l'KllKS DE PARIS.

revenu. Il élait Bourguignon, faut croire qu'il sera retourné au pays. Alors j'avais quinze ou sei/.u ans.

— kt vous èles restée avec rancienne maîtresse de votre père?

Où est-ce que je serais allée .' Alors elle s'est mise avec un couvreur qui e-t venu habiter chez nous. Iles deux garçons do la niere Madi'leine, il y en a un, le plus giiind, qui s'est noyé à l'Ile des Cygnes ;

I aiUre est entré en apprentissage chez un menuisier.

^ Kl que faisiez-volis chez celle lennne '.'

— ,1e lirais sa charrclle avec elle, j ■ hiisais la soupe, j'allais porter à tn;ni;;(r à son honiine, el ipiaiid il rentrail gris, ce (jui lui ;iri'is;iit pUn soiivciil (lu'à son tour, j'aidais la nieri; Madeleine à le rouer de cnups pour en avoir la p.iix, car nous habitions toujours la iiièine chaoïbre.

II éliiil iiiéchanlroniiiie un àne rouge «piaiid il était dans le vin, il voulait tout mer. Une fois, si nous ne lui avions pas arraihé sa hachctle, il nous aurait assas-iuées loulcs les deux. l,a niere Madeleine a en pour SI pari un coup sur l'épaule qui a saigiré eoinnie une vraie bonclieiie.

— la coininenl ètes-vous devenue... ce que nous sommes? dil Fleurde-Marie en hésitant.

— Le lils de Madeleine, le petit Charles, qui s'est depuis noyé à l'ile des (lygnes, avait été... avec moi... à peu près depuis le temps (jne lui, sa niere el son frère élaient venus loger chez nous, quand nous élioiis deux eiifanls .. quoi!... .Après lui le couviem, Çi m'é-ail égal- mais j'avais peur d'èlre mise à la porte par la mère Madel.'ine, si elle s'apercevail de quehpic chose. Ça est arrivé; roumie elle élait bonne femme, elle m'a dit : « Puisque c'est ainsi, tu as s. ize ans, lu n'es propre à rien, lu es trop mauvaise léle pour le iiieltre en phice ou pour apprendre un état-, lu vas venir avec moi te l.iirc iiisi'iire à la police; i\ dél'aul de les parents, j(! répondrai de loi, (.a le fira toujours uii sort autorisé par le gouvernement ; l'auras rien à faire qu'a nocer ; je serai IraïKiuille sur loi, et lu ne me seras plus à cliaige. Qucsi-ce que tu dis de cela, ma fille? — Ma loi, au faii, voik a\vr. r.iison, qiie je lui ai répondu.je n'avais pas songé à ç.i. » Noos avons été au bureau des mœurs, elle m'a recommandée d.ms une maison, cl c'est depuis ce temps-là que je suis inscrite. J'ai revu la nicre Madeleine, il y a de ça un an ; j'étais à boire avec mou homme, niu? lavons invilée; elle noua a dit que le couvreur était aux galères. Depuis je ne l'A pas renconlrée, elle, je ne sais plus qui, dernièrement, soutenait ijucllc avait été apportée à la Morgue il y a trois moi?,, Si (.'a isl, ma loi, tant pis! car c'était une brave femme, la mère Madeleine, elle avait le cœur sur la main, el p.is pins de liel qu'un pigeon.

Flenr-di'-Marie, quoique plongée jeune dalls une alniosphcre de corruplion, avait depuis respiré un air si pur, qu'elle épl'oiiva une oppression douloureuse à l'horrible récil de la l.niive.

El ^i nous avons eu le triste courage de le faire, ce récit, c'est qu'il faut bien qu'on sache ipie, si hideux qu'il soil, il est encore mille lois au-dessous d'innombrables réalités.

Oui, l'ignorance cl la misère conduisent souvent les classes pauvres à ces effrayâmes dégradations humaines et sociales.

Oui, il est une foule de tanières oi'i enfants el adulles, filles et garçons, légilimcs ou bâtards, gisant péle-mèlc sur la même paillasse, comme des bêles dans la même litière, ont continuellemenl sotls les yeux d'abominables exemples d'ivresse, de violences, de débauches et de meurtres.

Oui, el trop fréquemment encore l'inceste vient ajouter une horfeur de plus à CCS horreurs.

bes riches peuvent entourer leurs vices d'ombre el de myslère, et rcspecier la sainteté du foyer domestique.

iMais les artisans les plus honnêtes, occupant presque loiijiturs une seul(^ chambre avec leur famille, sont forcés, faute de liis cl d'espace, de faire coucher leurs enfants ensemble, frères et sœurs, à quelques pas d eux, maris et femmes.

Si l'on frémit déjà des fatales conséquences de telles nécessités, presque loujours iiiévilablcment imposées aux artisans pauvres, mais probes, que sera-ce donc lorsqu'il s'agira d'artisans dépfHvés par l'Ignorance ou par l'inconduile ?

Quels épouvantables exemples ne donneronl-ils pas à de malheureux enfants abandonnés, ou plutôt excités, des leur plus tendre jeunesse, à lous les penchants brulanx, à toutes les passions animales ! .Auront-ils sculemeiit l'idée du devoir, de riioiinêteté, de la pudeur?

Ne seront-ils pas aussi étrangers aux lois sociales que les sauvages du nouveau inonde?

l'auvres créatures corrompues eu naissant, qui, dans les prisons où les conduisent souvent le vagabondage cl le délaissement, sont déjà llé- Iries par cette grossière el terrible métaphore :

— Graines de bagne ! I !

Et la métaphore a raison.

Cette sinistr* prédiction s'accomplit presque loujours : galères ou lupanar, chaque sexe a son avenir,

[Sous ne voulons justifier ici aucun déboidement.

(Jue l'on compare seulement la déiiiadalion vidonlaiie d'une fenune pieusement élevée au sein d'une famille aisée, qui ne lui aurait domié ipie de nobles exemples ; que l'on coin|iaie, disims-nuus, eetle ilégradalioii à celle de la Louve, créature pour ainsi din; élevée ilaiis le vice, par le vice el pour le vice, à qui l'on numlie, non sans raison, la proslilutiou comme uu état protégé par le gouverneineut !

Ce qui est vrai.

Il y a un bureau où cela s'enregistre, se certifie et se paraphe ;

Uu bureau où souvent la niere vient autoriser la prostitution de sa fille ; le mari, la |iroslilution de sa femme.

(;el cndriiil s'appelle le « bureau des inueurs !!! »

>e làul-il pa-. qu'une société ait un vice d organisation bien probuid, bien incuiable, à l'endroit des loi^ ipii régissent la conditon de l'homme cl de la lénune, pour que le pouvoir... le pouvoir... celle gr.ive el morale abstraction, soit obligé, non-si ulement de tolérer, mais de légleluenler, m.'is de iégaliseï , mais de protéger, pour la rendre moins uaugorense, eelle venle du corps el de l'àuie, (pii, uiullipliée parles appétits efhénés d'une population immense, atleint cha(pie jour à un chilfic presque incommensurable !

CUAPITRE IX.

Ghitcaux en Esp.igne.

Lu li'olialeuse, surilioniani l'émolion que lui avait causée la Irisle con- Ibggtotl de sa compagne, lui dit limideiiK ut ;

■^ Ëcoulez-moi sans vous fà(-her.

^- Voyons, dile?, j'espèic que j'ai ass( z bavardé; mais au fait c'est égal, pniscpie c'est la dernière fois que nous causons ensemble.

.— Etes-vous heureuse, la Louve?

— Comment?

^ Ue la vie que vous mêliez?

— Ici, à Saint-Lazare?

— Non, chez Vous, quand vous êtes libre?

— Oui, je suis heureuse.

— Toujours?

— Toujours.

— Vous ne voudriez pas changer voire sorl contre un autre?

— Contre quel sort ? il n'y a pas d'autre sort pour moi.

— Dites-moi, la Louve, reprit Fleur-de-.Marie après uu iineuenl de silence, est-ce que vous u'aimez pas à faire quelquefois des chuieaux eu Espagne? c'est si amusant en prison '

— A |)ropos de quoi, des chàleaux en Espagne?

— A ^'lopos de Martial.

— De mon bmnme?

— Oui.

^ Ma foi, je n'en ai jamais lait.

— LalsseZ-moi en laire uu pour vous et pour Martial. -^ Bah ! à quoi bon ?

^^ A passer le temps.

— Eh bien ! voyons ce château en Espagne.

— Figurez-vous, par exemple, qu'un hasard comme il eu arrive ipielquelois vous fasse rencontrer une personne qui vous dise : .Mi.mdonnée de voire père et de votre mère, votre enfance a été entourée de si mauvais exemples, qu'il faut vous plaindre autant que vous blâmer d'être devenue...

— D'éire devenue quoi ?

— Ce que Vous et moi nous sommes devenues, répondil la Goualeuse d'une voix douce; el elle conlinna ■ Supposez que celte personne vous dise encore : Vous aimez Martial, il vous aime; vous el lui, quittez une vie mauvaise ; au lieu d'être sa maîtresse, soyez sa femme.

La Louve haussa les épaules.

— Esl-ce qu'il voudrait de moi pour sa femme?

•- Excepté le braconnage. Il n'n coniinis, n'est-ce pas, auèdiie autre action coupable ?

— Non... il est braconnier sur la rivière comme il l'élait dans les bois, et il a raison. Tiens, est-ce que les poissons ne sonl pas comiiic le gibier, à qui peut les prendre? Où donc esl la marque de leur pro-' priélaire ?

— Eh bien ! supposez qu'ayant renoncé à son dangereux luélier de maraudeur de rivière, il veuille devenir tout à fait hoimélc : suppo«ei« qu'il inspire, par la franchise de ses bonnes résolutions, assez de eiiii'' fiauce à un bienfaiteur inconnu pour que celui-ci lui donne une place... de garde-chasse, par exemple, à lui qui était braconnier, ça serait dans ses goûts, j'espère ; c'est le même état, nuiis en bien.

— )h foi, oui, c'est loujours vivre dans les bois.

— SeultMiient on ne lui donnerait celte place qu'à la cuiidilion qil'il vous épouserait el qu'il vous emmènerait avec lui.

— M'en aller avec Martial!

— Oui, V(ms seriez si heureuse, disiez-vous, d'habiler ensemble aU fond des forêts! N'aimeiiez-vous pas iniwix, au lieu dune nlanvaisd hutte de liraconuier, où vous vous radieriez lous deux couiuk! des coupables, avoir une lioum'le petite (hauinière dont vous seriez la nu iiagère active el lalmi ieuse ?

— Vous vousiiMKpiez de m.'i ! est-ic (pie c'est possible?

— 0"' sait? le hasaril ! D'ailleurs c'est loujours un chàleau en Espagne.

LES MYSTERES DE PARIS

— Ah ! comme ç;i, à la bonne heure

— Dilcs (loue, la l.diive, il me semble déjà \niis voir élablle dans votre niaisonnelte, en pleine foi èl, avee votre uiari el deux ou tiois Cllfanli. Des enfanls! qnel boiMii'iir, u'esl-ee (jas?

— Iles enlanls de mon homme? s'écria la l.oiive avee nue passion faroncbe; (di ! oui, ils seraient licreinenl aimés, eeux-là !

— Comme ils \um- tiendr.ueiil enin[)a[;id(! dans votre solitnde ! pnis, qlland ils seraient nn peu grands, ils conii enc-eiaieiit à vous vendre bien des services ; les pins petits ramasscraii'nl des liranelicn murles pour votre eliaullage le pins grand irait dans les lierb's de la loièt ftdre pàtin-er une Vaelie on deux (|u'on vous dimuriaii poiu' rcTompen- Sfif votre mari di; son activité ; car, ayant t té braeoiniier, il n'en serait <Jue meilleur gardei basse.

— An l'ait... e'esl vrai. Tiens, c'est amusant, ces ehlileanx en Kspagne. Dites-m'en donc encore, la (joualeuse !

— (In serait lres-cO:itent de volie mari... vous auriez de son maître qneliiui's douceurs... une bassc-conr, un jardin; mais, dame! aussi, il vous làiidralt coiirageu-ement travailler, la Louve ! el cela du malin au soir.

— Ub ! si ce n'était que ça, une fois auprès de mnii lionmie, l'ouvrage ne me ferait pas peur, à moi... j ai de l>on> bras ..

— lit vous auriez de (pioi les oreuper, je voi's en réponds... Il y a lant à faire. .. lanl à l'aire !... c'est I élable à soignur, le repas a prépai-er, 1rs babils de la famille à raccommoder ; c'e-t Un joiif le blancliissaye, un antre jour le; |iain à cuire, on bi' n 'iicore la maison à nettoyer du" liant en bas, pour que les autres gardes d • la b/ri't disiiil : « Un ! il n y a pas une ménagère comme la femme à .Mai liai ; de l.\ ea\u an gieiiiêr sa maison est un niiiacie de propret''... el d:^ eiiLmls toujours si bien soignés! C'est qu'aussi elle esl (ieremcnt laboiiense, iiiiulame Martial.. »

— Dilcs donc, la (iouaieuse, c'est vrai, je in'ap|)eller. i . madame Martial... reprit la Louve avec une sorte d'i'ri;ni'il ; madame i^Lirlial ! . . .

— I!equi vaudrait mieux (|ue de vous appeler la i.oiue, n'est-ce pas?

— Bien silr, j'aimerais mieux \<- nom de mon leumiie qui' le nom d'une bètc.Mais, bail!... bah'... louve je suis née... louve je mourrai...

— Oui sait?... qui sait?... ne pas rccnh r devant une vie bien dure, mais honnête, ça porte bonheur... Ainsi, le lra\ail ne vous ell'rayerait pas?...

— Oh ! pour ça non, ce n'est pas mon homme et trois ou quatre iliioclicsà soigner qui nrenibarrasseraieiit, allez!

— Va puis aussi tout n'est pas labeur, il y a des moments de repos ; I hiver, à la veillée, pendaiil que les enfants donnent, cl que votre mari fume sa pipe en nettoyant ses armes ou en caressant ses chiens... écoutez doue, vous pouvez prendre un jieu de bon temps.

— Dali! bah! du bon temps... rester les bras croisés! ma loi non; j'aimi rais mieux rarcommnder le linge de la famille, le soir, au coin du l'en ; ça n'est pas déjà si fatigant... L'hiver, les jours sont si courts !

.\ux paroles de Klenr-de-Maiie, la Louve oubliait de plus en plus le présent pour ces rêves d'avenir... aussi vivenieiil intéressée (|iie précédemnicnl la Goualeusc, lorsque Rodolphe lui avait |iarié des douceurs rnsiicpies de la l'erine de Bouqueval.

La Louve ne cachait pas les goills sauvages que lui avait inspirés son ainanl. Se souvenant de l'inipression prolondc, salutaire, qu'elle avait ressentie aux riantes peintures de Rodol|die, à propos de la vie des I bamps, l'Ienr-de-Marie voulait tenter le même moyen d'action sur la Lou\e, pensant avec raison que, si sa compagne se laissait assez émou- V(dr au tableau d'une existence rude, [lauvre et solitaire, pour désirer aideniiiient une vie pareille... cette femme mériterait intérêt et pitié.

Encbaniée de voir sa compagne l'écouler avec curiosité, la Gonaleuse reprit en souriant :

— Et puis, voyez-vo'.is... madame Martial... laissez-moi vous, appeler ainsi. . qu'esl-ce que cela vous l'ail?...

— Tiens, au contraire, ça me flatte... puis la Louve haussa les épaules en souriant aussi, et reprit : Quelle bêtise de jouer à la madame ! Sommes-nous enfants!... C'est égal... allez toujours... c'est ainusanl... Vous dites donc?..,

— .le dis, madame Martial, qu'en parlant de voire vie, l'hiver tni fond des bois, nous ne songeons qu'à la pire des saisons.

— Ma foi, non, ça n'est pas la pire... Lntendie lèvent silller la nuit dans la lorêt, et de temps en temps hurler les loups, bien loin... bien loin... je ne trouverais pas ça ennuyeux, moi, pourvu que je sels au coin du feu avec mon homme et mes mioches, ou mémo lout(! seule sans mon homme, s'il était à faire sa rondi'; oh ! un î'iisil ne me l'ail pa^ peur, à moi... Si j'avais mes enfants à défendre... je serais bonne la... allez!... la Louve garderait bien ses louveteaux!

— Oh ! je vous crois... vous êtes Ires-brave, •. ous... mais, moi poltronne, je préfère le printemps à l'hiver. . l'b! le printemps! mad-me Martial, le printemps ! quand veidissciit les feuilles, quand fleorisseiit les jolies fleurs des bois, qui sentent si bon, si hou, que i air et cnibainne... C'est alors que vos enfanls se rouler. lieiil gaie.oeut dans ri.eil'.c noi:velle; el puis la forêt serait si loulfue qu'on a; e:ieMaU à )ieine votre maison au milieu du feuillage. Il nie bcnd)le (pie je la i.ni-. d'id . Il y a devant la porte un berce.iu de vigii.- i)ue votre loo.i • plantée et qid ombrage le banc de sazoïi oi'i il do. t duriiii I.; grande (.li.deur du jMir, pendant que vous allez et venez en rtcomm.ind'iit aux enlanls de ne [.as

réveiller leur père... .)c ne sais pas si vous avez remaïqiié cela mais dans le l'oit de l'été, sur le midi, il se fail daii les bois aiit.iiiL de silence que (lendaiit la nuit... on n'entend ni les feuilles remuer, ni les oiseaux chanter...

— Ça, c'est vr.ii, répéta mai liinaleinent la Louve, qui, oubliant de plus en plus la réalilé. Croyait (ire^ipie \oir se dérouler à ses yeux les rianis labli'anx (pie lui présenlail l'imagiiialion poétique de Fieiir-de- Marie, si iiisliiietivenieiit :iiiHHireii--e îles lieaiilés de la nature.

Kavie de la proloiiile altenlion que lui prêtait sa comragiie, la Gonaleuse reprit en se laissant elle-même entraiuer au charme des pensées qu'elle évoquait :

— Il y a nue chose que j'aime presque autant que le silence des bois, c'est le biuit des grosses gouttes de pluie d'été loinhant sur les feuilles; aimez-vous cela ausfei ?

^- Oh ! oui., j'aime bien aussi la pluie d'été.

— jN'esl-ce pas? lorsque les ai lires, la nionssC, l'herbe, loiU esl bien trempe, (|uelle bonne odeur Iraiehe ! Kl puis, Comme le soleil, en passant à travers les arbres, lait briller toutes ces gouttelettes d'eau (jul pendent aux feuilles après l'ondée! avez-voiis aussi remarqué cela ?

— Oui... mais je m'en souvii-ns parce que vous me le dit(,'s à piésent... Comme e'esl dn'ile pourtant! vous racontez si bien, la Goualeii-e, qu on semble tout voir, tout voir, à mesure (pii' vous parlez... et pnis. dame! je ne sais pas couiment vous expliquer cela... mais, tenez, ce (lire vous dites... ça sent bon... ça lal'raichit... coimnc la jiiuie d'élé dont nous parlons.

Ainsi que le beau, que le bien, la poésie est souvent ciiiitagieiise. La Louve, cette nature brute cl farouche, devait subir en lout l'influence de Flenr-de-.^larie.

Celle-ci reprit en souriant :

— Il ne lanl pas cioire que nous soyons seules à aimer la pluie d'été. Et les oiseaux donc! comme ils sont contents, comme ils secouent leui s plumes, en gazouillant joyeusement... pas plus joyeusement pourtant que vos enr.ints... vos i niants libres, gais et légers comme eux. \'oyezvoiis, à la tombée du jour, les plus petits courir à travers bois au-devant de l'aillé, qui ramène deux génisses du pâturage? ils oui bien vile reconnu le tintement lointain des clochettes, allez!...

-- Dites donc, la Gonaleuse, il me semble voir le plus petit et le plus hardi, cpii s'est lait mettre, |)ar son frère aine qui le soutient, à califourchon sur le dos d'une des vaches.,,

— El l'on dirait (pie la pauvre bêle sait quel fardeau elle poite, tant elle marche avec précaulion... Mais voilà l'iieure du souper : votre aîné, toul en menant pâturer son bétail, s'est amusé à remplir pour vous un panier de belles fraises des bois, qu'il a rapportées au frais, sous une couche épaisse de violettes sauvages.

— Fraises et violettes... c'est ça qui doit être un baume!... Mais, mon Dieu ! mou Dieu ! où diable allez-vous donc chercher ces idées-là, la Gotialeii.se?

— Dans les bois où mûrissent les fraises, où fleurissent les violeltes.,, il n'y a qu'a regarder cl à ramasser, madame Maiti.d... Mais parlons ménage,., voici la nuit, il faut Iraire vos laitières, préparer le souper sous le berceau de vigne; car vous enlendez :d)oyer les chiens d.' votre mari, et bientôt la voix de leur maître, (|ui, l-mt harassé qu'il est, rentre enchantant,.. Et coinmenl n'avoir pas envie de (hanter, quand, par nue belle soirée d'été, le cœur salisLiit, on n garde la maison où \ous allenilent une bonne femme el deux enfants?,,, N est-ce pas, madame Martial?

— C'est vrai, on ne peut f;iire autrement que de chanter, dit la Louve, devenant de plus en plus songeuse.

— A moins qu'on ne pleure d';itleiidrisseTnent, reprit Fleur-de-Marie, émue elle même. Et ces larmes-là sont :inssi douces que des chansons... El puis quand la nuit esl venue tout à l';iil, quel bonheur dé rester sous la tonnelle à jouir d(^ la sérénilé d'une belle soirée... à respirer l'odeur de la lorêt... à écouter babiller ses (Uilàiils.. à regarder les étoiles... .\lors, le cœur esl si plein, si plein,,, cpi'il faut qu'il déborde par l.i prière,,. Comment ne pas remercier celui à qui l'on doit la l'iaiilhurdn soir, la senteur des bois, la douce clarté du ciel étoile?,.. Apres ce remercîment ou (;etle [iriére, on va dormir |iaisilileiiient jus(|u'au lendemain, el on remercie encore le Créaleiir... car cette vie pauvre, labolicuse, mais calme et honnête, est celle de tous les jouis...

— Dotons les jours!... répéta la Louvi', la tête baissée sur sa poitrine, le regard tixe, le sein oppressé, car c'est vrai, le bon Dieu est bon de nous donner de ipini vivre si heureux avec si peu,..

— Eli bien! dites nKiiiilenaiit, reprit doii(;emeiil Flenr-de Marie, dites, n.- devr.iit-il pasêtr- béni comme Dieu celui qui vous donnerait (X'ite vie p;iisihle et laborieuse, au lieu de la vie misérable que vous menez dans la boue des rues de i'aris ?

Ce mot de I'aris rappela b. iis(piemenl la Louve à la réalité.

Il venait de se passer dans l'aine de celle créature uu phénomène étrange

Peiaiure naïve d'une condition hnnihle et rude, ce simjile récit, tour à tour é< l.iiié des douces lir iirs tU\ foyer domesliipie, doré par ipielques joyeux layons (le soleil, tjlr.dihi par l.i brise des grands bois on par.'i.né c^e la senleiir des t'enis saïKages, ce récit a\ait lait sur l.i Louve une inipiess on plus ; rol'.inj •■, pliis s'i,,is.-.aiite (pie ne laurait fait une exIii.'rtHii.e.i d une niiiralllé Ira.isceiidaiile.

LES MYSTERES DE PARIS

Oui, à mesure que pailnit Fleur de-Marie, la Louve avail désiré d'être niéiiapére iufaligable, vaillaule épou^c, mère pieuse et dévouéi'.

Inspirer, même peiidaul un niomi'iil, à une fenune violenle, iininorale, avilie, l'amour de l;i famille, le respeet du devoir, le s<)i''l du travail, la reconnaissance envers le Créateur, et cela seulement eu lui prometlaul ce que Dieu donneà tous, le soleil d» ciel et l'ombre des forêts... ce (pie l'homme doit à qui travaille, im toit et du pain, n'était-ce pas un beau tiiomplie pour Fleur-de-Marie !

Le moraliste le plus sévère, le prédicateur le plu^ fulminant, auraientils obtenu davantage en faisant gronder dans leurs prédictions menaçantes toutes les vengeances liuniaincs, tontes les foudres divines?

La colère douloureuse dont se sentit transportée la Louve en revenant à la réalité , après s'être laissé charmer par la rêverie nouvelle et salutaire où, pour la première fois, lavait plongée Fleur-de-Marie, prouvait l'inlluence des paroles de celle dernière sur sa malheureuse compagne.

Plus les regrets de la Louve étaient amers en retombant de ce consolant mirage dans l'horreur de sa position, plus le triomphe de la Goiialeusc élait manifeste.

Après un moment de silence et de réllcxiou, la Louve redressa brusquement la têlc, passa la main sur son front, et se levant menaçante, courioiicée :

— Vois- tu... vois- lu que j'avais raison de me défier de loi el de ne pas vouloir l'écouler... parce que ça tournerait mal pour moi ! Pourquoi m'as-tu parlé ainsi ? pour te moquer de moi? pour me louruienler? Lt cela, parce que j'ai été assez bête pour te dire que j'aurais aim '• à vivre au fond des bois avec mou honmie !... Mais qui es-tu donc ?.. Pourquoi me bouleverser ainsi?... Tu ne sais pas ce que tu as fait, mallieureuse ! Maintenant, malgré cuoi, je vais loujoiirs penser à cette forêt, à cette maison, à ces enfants, à tout ce bonheur que je n'aurai jamais... jamais!... El si je ne peux pas o«blier ce que lu viens de dire, moi, ma vie va donc être un supplice, ud enfer... et cela, par ta faute... oui, par la faute !...

— Tant mieux ! oh ! tant mieux! dit Fleur-de-Marie.

— Tu dis tant mieux? s'écria la Louve, les yeux menaçants.

— Oui, tant mieux ; car si votre misérable vie d'à présent vous par.iît un enfer, vous préférerez celle dont je vous ai parlé.

— Et à quoi bon la préférer, puisqu'elle n'esl pas faite (lour moi ? à i|.ioi bon regretter d'être une (ille des rues, puisque je dois mourir (ille «les rues? s'écria la Louve de plus en plus irritée, en saisissant dans sa forte main le petit poignet de Fleur-de-.Marie. Réponds... réponds! l'ouiquoi es-lu venue me faire désirer ce que je ne peux pas avoir ?

— Désirer une vie honnête et laborieuse, c'est être digne de cette vie, je vous l'ai dit, reprit Fieur-de-Marie, sans chercher à dégager sa main.

— Eh bien ! après, quand j'en serais digne? qu'est-ce que cela prouve ? à quoi ça m'avaucera-lil ?

— A voir se réaliser ce que vous legardez comme un rêve, dit Pleurde-Marie d'un ton si sérieux, si convaincu, que la Louve, dominée de nouveau, abandonna la main de la Gonaleuso et resta frappée d'étonuemenl.

— Ecoulez-moi, la Louve, reprit Fleui-de-Marie d'une voix pleine de compassion, me croyez-vous assez méchante pour éveiller chez vous ces pensées, ces espérances, si je n'étais pas sûre, en vous faisant rougir de votre condition présente, de vous donner les moyens d'en sortir ?

— Vous? vous pourriez cela ?

— Moi ?... non ; mais quelqu'un qui est bon, grand, puissant comme Dieu...

— Puissant comme Dieu ?...

— Ecoutez encore, la Louve... Il y a trois mois, comme vous j'étais nue pauvre créature perdue... abandonnée. Un jour, celui dont je vous parle avec des larmes de reconnaissance, et Fleur-cle-Maiie essuya ses yeux, un jour celui-là est venu à moi ; il n'a pas craint, tout avilie, ioule méprisée que j'élais, de me dire de consolantes paroles... les premières que j'aie entendues !... Je lui avais raconté mes souffrances, mes misères, ma houle, sans lui rien cacher, ainsi que vous m'avez tout à l'heure raconté votre vie, la Louve... Après m'avoir écoutée av jc bonté, il ne m'a pas blâmée, il m'a pl.iintc ; il ne m'a pas reproché mon abjection, il m'a vanté la vie calme el pure que l'on menait aux champs.

— Comme vous tout à l'heure...

— Alors, cette abjection m'a paru d'autant plus affreuse que l'avenir (|u'il me montrait me semblait plus beau !

— Comme moi, mon Dieu !

— Oui, et ainsi que vous je disais : A quoi bon, hélas ! me faire entrevoir ce paradis, à moi qui suis condamnée à l'enfer?... Mais j'.ivais tort de désespérer... car celui dont je vous parle esl, comme Dieu, souveraiiiemciil juste, souveninement bon, el incapable de faire luire un faux espoir aux yeux d'une pauvre créature qui ne demandait à personne ni pilié, ni bonheur, ni espérance.

— Lt pour vous... qu'a-l-il fait?

— Il m'a traitée en enfant malade ; j'étais, comme vous, plongée dans un air corrompu, il m'a envoyé respirer un air salubre et vivifiant ; je vivais aussi parrtii des êtres hideux et criminels, il m'a confiée à des êtres faits à son image... qui ont épuré mon âme, élevé mon esprit...

car, comme Dieu encore, à tous ceux qui raiuieiit el le respectent, il donne une étincelle de sa céleste intelligence... Oui, si mes paroles vous éiiieiiveiil, la Louve, si mes larmes font couler vos larmes, c'est que son e>|iril el sa pensée m'inspirent ! Si je vous parle de l'avenir plus heureux que vous obtiendriez par le repentir, c'est que je puis vous promettre cet avenir en son nom, quoiqu il ignore à cette heure l'engageiiieiit que je prends ! Enfin, -i je vous dis : Espérez !... c'est qu'il entend toujours la voix de ceux qui \eulent devenir meilleurs... car Dieu l'a envoyé sur terre pour faire croire à la Providence...

En parlant ainsi, la physionomie de Fleur-de-Marie devint radieuse, inspirée ; ses joues pâles se colorèrent un moment d'un léger incarnat, ses beaux yeux brillèrent doucement ; elle rayonnait alors d'une beauté si noble, si touchante, que la Louve, déjà proloiidémenl éimic de cet entretien, contempla sa compagne avec une respectueuse admiration, et s'écria :

— Mon Dieu !... où suis-je? est-ce que je rêve? je n'ai jamais rii'n entend' I. rien vu de pareil... ça n'est pas possible !... mais qui êtes-vous donc aussi? Oh! je disais bien que vous étiez tout auire que nuus!... Mais alors, vous qui parlez si bien... vous qui pouvez tant, vous qui connaissez des gens si pui.ssants... comment se fait-il que vous sovez ici... prisonnière avec nous?... Mais... mais... c'est doue pour nous tenter !!! Vous êtes donc pour le bien... comme le dé non pour le mal ?

Flenr-de-Marie allait répondre, lorsque mail.ime Armand \inl l'interrompre et la chercher pour la conduire auprès de madame d'Harville. La Louve restait fraiipée de stupeur ; liii^peetrice lui dit :

— Je vois avec plaisir que la piésence de la Ooualeiise dans la prison vous a porté b.jnbcur à vous et à vos compagnes... Jç s.iis que vous avez fait une quêti- pour cette pauvre Moiit-Sainl-Jean ; cela est bien... cela est charitabli', la Lune. Cela vous ser.i compté... Jetais bien sûre que vous valiez mieux que vous ne vonlic/, le (laraitre... Eu récompense de votre bonne action, je crois pouvoir vous promettre q.i'on fei a abréger de beaiicou|) les jours de prison qui vous restent à subir.

El madame Armand s'éloigna, suivie de FIcui-de- varie.

L'on ne s'étonnera pas du langage presque cloquent de Fleur-de-.Marie en songeant que cette nature, si merveilleusement dou e, s'eiaii rapi.lement développée, grâce à l'éducation el aux enseignements qu'elle avait reçus à la ferme de lionqueval.

Puis la jeune fille étaii surtout forte de son expérience.

Les sentiuieuls qu'elle avait éveillés dans le cœur de la Louve avaient été éveillés en elle par Rodolphe, lors de circouslunces à peu près semblables.

Croyant reconnaître quelques bons instincts chez s;» compagne, elle avail tàelié de la ramener à i'honuêlelé en lui prouvant (selon la théoiie de Rodolphe appliquée à la ferme de Boiiquevalj qu'il élait de son inlérêt de devenir honnêie, et en lui montrant sa rébabililaiion suu-> de riantes et attrayantes couleurs...

Et, à ce propos, répéioiis que l'on procède d'une manière incomplète et, ce nous semble, inintelligente et iuefilcace, pour inspirer aux classes pauvres el ignorantes l'honeur du mal et l'amour du bien.

Afin de les détourner de la voie mauvaise, incessamment ou les menace des vengeances divines et humaines : incessamment on fait bruire à leurs oreilles un cliquetis sinistre : clefs de prison, carcans de 1er, chaînes de bagne ; et enfin au loin, dans une pénombre elfrayante, à l'exlrême horiîou du crime, on leur montre le coupe-tête du bourreau, étincelant aux lueurs des llammcs éternelles...

On le voit, la part de 1 inlimidalion est incessante, formidable, terrible...

A qui fait le mal... captivité, infamie, supplice...

Cela est juste; mais à qui fait le bien, la société décerne-l-clle dons honorables, distinctions glorieuses ?

^ou.

Par de bienfaisantes rémunérations, la société encourage-l-elle à la résignation, à l'ordre, à la probité, celle masse immense d'artisans voués à tout jamais au travail, aux privations, et presque toujours à une misère profonde ?

Non.

En regard de l'éèhafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où uidiitc le grand homme do bien ?

INon.

Etrange, fatal symbole ! on représente la justice aveugle, portant d'une inaiu un glaive pour punir, de l'autre des balances où se pèsent l'accusation et la «léfense.

Ceci n'est pas l'image de la justice.

ircst l'image de la loi, ou plutôt de l'honiine qui condamne ou absout selon sa conscience.

La Justice tiendrait d'une main une épée, de l'autre une couronne; l'une iiour fraiiper les méchants, l'autre pour récompenser les bous.

Le peuple venait alors que, s'il est de terribles chàtimenls pour le mal, il esl d éclatants triomphes pour le.bien : taudis qu'à cette heure, dans sou naïf et rude bon sens, il cherche en vain le pendant des tribunaux, des geôles, des galères et des écliafauds.

Le peu|)le voit bien une justice criminelle {-ic), composée d'hommes fermes, intègres, éclairés, toujours occupés à rechercher, à découvrir, à punir des scélérats.

LES MYSTÈRES DE PARIS

Il ne voit pns de jiislice vertnensc (I), compnsoe d'iionimos fermes, iiUi'gres, éclairés, loujouis occupés à reclicrclicr, à récoiiipeiiser les gens de bien.

Tout lui (lil : Tremble!...

Uren ne lui dit : Espère !...

Tout le menace. .

Ilion ne le console,

L'Etat dépense annuellement beaucoup de millions pour la stérile punition des crimes. Avec cntle sonnne énorme, il eiilretient prisoiniiers cl geôliers, galériens et argousins, écbafauds et bourreaux.

Cela est nécessaire, soit.

Mais combien dépense l'Etat pour la rémunération si salutaire, si féconde, des gens de bien?

Rien.

Et ce n'est pas tout.

Ainsi que nous le démontrerons lorsque le cours de ce récit nous conduiia aux prisons d'Iiommes, combien d'artisans d'une irréprocbable probilé seraient au comble de leurs vœux s'ils étaient eerlaiiis de jouir un jour de la condition matérielle des prisonniers, toujours assurés d'une bonne nourriture, d'un bun lit, d'im bon gîte !

El pouriani, au nom de leur dignité d'bonnèles gens rudement et longuement éprouvée, n'ont-ils pas le droit de préten re à jouir ilu même bien-être que les scéHérals, ceux-là qui, comme Morel le lapidaire, auraient pendant vingt ans vécu laborieux, probes, résignés, au milieu de la misère et des tentations ?

Ceux là ne méritent-ils pas assez de la société pour qu'elle se donne la |icine de les clicrcber ei, sinon de les récompenser, à la glorilicaiion de l'bumanité, du moins de les soutenir dans la voie pénible et diflicile qu'ils parcourent vaillanunent?

Le grand liouimc de bien, si modeste qu'il soit, se cache-t-il donc plus obscurément que le voleur ou l'assassin?... et ceux-ci ne sont-ils pas toujours découverts par la justice criminelle !

llélas I c'est une utopie, mais elle n'a rien que de consolant.

Supposez, par la pensée, une société organisée de telle sorte qu'elle ait pour ainsi dire les assises de la vertu, comme elle a les assises du crime ;

Un ministère public signalant les nobles actions, les dénonçant à la reconnaissance de tous, comme on dénonce anjourd'bui les crimes à la vindicte des lois.

Voici deux exemples, deux justices : que l'on dise quelle est la plus féconde en enseignements, en conséquences, en résultats positifs :

Un homme a tué un autre homme pour le voler ;

Au point du jour on dresse sournoisement la guillotine dans un coin reculé de Paris, et on coupe le cou de l'assassin, devant la lie de la populace, qui rit du juge, du patient et du bourreau.

Voilà le dernier mot de la société.

Voilà le plus grand crime (juc l'on puisse commettre contre elle, voilà le plus grand châtiment... voilà l'enseignement le plus terrible, le plus salutaire qu'elle puisse donner an peuple...

Le seul... car rien ne sert de contre-poids à ce billot dégouttant de sang.

Non... la société n'a aucun spectacle doux et bienfaisant à opposer à ce spectacle lunèbre.

Continuons notre utopie...

N'en serait-il pas autrement si presque chaque jour le peuple avait sous les yeux l'exemple de quelques grandes vertus hautement gloriliées et matériellement rémunérées par l'Etat ?

Ne serait-il pas sans cesse encouragé au bien, s'il voyait souvent un Iribuutil auguste, iuqiosani, vénéré, évoquer devant lui, aux yeux d'une foule immense, un pauvre cl honnête artisan, dont ou raconterait la longue vie probe, intelligente et laborieuse, et auquel on dirait : 1 — Pendant vingt ans vous avez pins qu'aucun autre travaillé, souf- . fert, courageusement lutté contre l'infortune; votre famille a été élevée par vous dans des principes de droiiuie et d'honneur... vos veilus supérieures vous ont hautement distingué : soyez glorifié et récompensé. Vigilante, juste et toute-puissante, la société ne laisse jamais dans l'oubli ni le mal ni le bien... A chacun elle paye selon ses œuvres... l'Elat vous assure une pension suffisante à vos besoins. Environné de la considération publique, vous terminerez dans le repos et dans l'aisance une il vie qui doit servir d'enseignement à tous... et ainsi sont et seront touil jours exailés ceux qui, comme vous, auront justiHé, pendant beaucoup

(1) Quelques jours après avoir écrit ces lignes, nous reli.siuns le Mémorial de

■i iainle-nélène, ce livre immortel i|ui nous semble un sublime traité de philosopbje

)ratic|ue; nous avons remarqué ce passage, qui nous avait jusqu'alors écliappé :

« Aussi un de mes rêves (c'est l'empereur qui parle), nos gr.mds événemcnis

le guerre accomplis et soldes, de retour à rint(Sr'ieur, en repos et respirant, eût

II' de chercher une douzaine de vrais bons philanthropes, de ces braves gens

ir vivant que pour le bien, n'existant que pour le pratiquer; je les eusse dissé-

ièiiiés dans l'empire, qu'ils eussent parcouru en secret pour me rendre com|ile à

-^ noi-mème; ils eussent été les espion» de l* vetitii; ils seraient venus me trouver

lireclement; ils eussent ité mes confesseurs, mes directeurs spirituels, el mes

i>! écisions avec eux eussent été mes bonnes œuvres secrètes. Ma grande oirupa-

[^ ion, lors de mon entier repos, eût été, du sommet de ma puissance, de m'ociu-

cr à fond d'améliorer la condition de la société; j'eusse descendu jusqu'aux

tuiuances individuelks. » [Mémorial, t. V, p. 100, édition de 1824.)

d'années, d'une admirable persévérance dans le bien... et fait preuve de rares et grandes qualités morales... Voire exemple encouragera le plus grand nombre à vous imiter... l'espérance allégera le pénible fardeau que le sort leur impose durant une longue carrière. Animés d'une salutaire émulation, ils lulteront d'énergie dans l'accomplisseiniMil des devoirs les plus difTiciles, alin d'être un jour distingués entre tous cl ré minières comme vous...

Nous le demandons : lequel de ces deux spectacles, du niciirtrier égorgé, du grand homme de bien récompensé, réagira sur le peuple d'une façon plus salutaire, plus féconde?

Sans doule beaucoup d'esprits délicats s'indigneroni à la seule pensée de ces ignobles rémunérations matérielles accordées à ce ipi'il y a au monde de plus élliéré : la venu !

Us trouveront contre c.es tendances loules sortes de raisons plus ou moins philosophiques, plaloniqiies, théologiques, mais surluiit éi onomiipies, telles que celles-ci :

« Le bien porte en soi sa récompense...

« La verlu est une chose sans prix...

« La satisfaction de la conscience est la plus noble des récompenses. »

Et enfin cette objection triomphante el sans ré|ilique :

« Le bonheur élernel qui alleiid les jiisles d;ins l'autre vie doit uni- « qiiement suffire pour les encourager au bien. »

A cela nous répondrons que la société, pour intimider el punir les coupables, ne nous parait pas exclusivement se reposer sur la vengeance divine qui les atteindra cerlainemeiit dans l'autre vie.

La société prélude au jiigemeni dernier par des jugements humains...

En alleiidanl l'heure inexorable des archanges ;inx armiiies d'hyacinthe, ;iux trompettes retenliss:intes et aux glaives de flamme, elle se conlenle modeslement... de gendarmes.

Nous le répétons :

Pour terrifier les méchanis, o'i matérialise, ou plutôt on réduit à des proportions humaines, perceptibles, visibles, leseffets anticipés du courroux céleste...

Pourquoi n'en serait-il pas de même des effets de la rémunération divine à l'égard des gens de bien ?

Mais oublions ces utopies, folles, absurdes, stupides, impraticables, comme de véritables utopies qu'elfs sont.

La sociéié est si bien comme elle est ! Interrogez plutôt tous ceux qui, la jambe avinée, l'œil incertain, le rire bruyant, sortent d'un joyeux banquet !

CllAPlTnE X.

La protectrice.

L'inspectrice entra bienlôt avec la Goualeuse dans le petit salon où se trouvait Clémence; la pâleur de la jeune fille s'était légeremenl colorée ensuite de son entretien avec la Louve.

— Madame la marquise, touchée des execllenls renseignements que je lui ai donnés sur vous, dit madame Armand à Fleur-de-Marie, désire vous voir, el daignera peul-êlre vous faire sortir d'ici avant l'expiration de votre peine.

— .le vous remercie, madame, répondit timidement Fleur-dc-Marie à madame Armand, qui la laissa seule avec la iii;irqui?c.

Celle-ci, frappée de rexpiessiou candide des traits de sa prolégéc, de son niainticn rempli de giàce el de modestie, ne put s'empêcher do se souvenir que la Goualeuse avail, en dormant, prononcé le nom de fiodolphe, et que l'inspectrice croyait la pauvre prisonnière en proie à un amour profond el caché.

Hiioique p;irfaitcnieiit convaincue qu'il ne pouvait être quesi ion du grand-duc Rodolphe, Clémence reconnaissait que du moins, quant à l;i beauté, la Goualeuse élait digne de l'aniour d'un prince...

A l'aspect de sa protectrice, dont la phvsionomie, nous l'avons dit, respirait une bonté charmanle, Flein-de-.\farie se sentit svmpalliiquenient aiiirée vers elle.

— .Mon enfant, lui dit Clémence, en louant beaucoup la douceur de votre caractère et la sagesse exemplaire de votre conduite, madame Armand se plaint de votre peu de confiance envers elle.

Fleur-ile-Marie baissa la tête sans répondre.

— Les li;ibits de paysanne dont vous étiez velue lorsqu'on vous a arrêtée, votre silence au su'el de l'endroit où vous demeuriez avant d'être amenée ici, prouvent que vous nous cachez certaines circonstances...

— Madame...

— ,1e n'ai aucun droit à votre confiance, ma pauvre enfant, je ne voudrais pas vous faire de question importune ; seulement on m'assure que si je demandais voire sortie de prison, celle grâce pourrait m'elre accordée. Avant d'agir, je désinrais causer avec vous de vos (irojets, de vos ressources pour l'avenir. Une fois libérée... que ferez-vous? Si, comme je n'en doule pas, vous êtes décidée à suivre la bonne voie où

LES MYSTERES DE PARIS

vous êtps entrée, ayez roiifiaiice en moi, jo vous mellrai ;i nv'nie de g:igiier lioiiipralilciiiciit vulre vie...

L;i (iniKili'iise lut éiiiiii; jusqu'aux larmes (lelinlérèl que lui U'moigii.ij! madame (1 llarville.

Apres uu miimeiit d'lii''Bitalloii, elle lui dit :

— \ ous daignez, madame, vous iiiouIkm' pour moi si liieiiveillanle, si çiéiiéreuse, ([iieje dois peiil-êlre rompre le >ileiK'0 que j'ai j.'arilé juàiju'iei SOI le passé... un sermerjl m y l(ir(,'ail.

— Un s(îrineut .'

— Oui, tiudame, j'ai jure de (air'.' à l.i jusiieo cl iui\ perï-oiiiies employées dans celle prison par suilc; decpielsévéïiemenls j ai élé eoiiduile ici; |)ourlau(... si vous vouliez, madajue, me lalre uni' promesse...

— i aqni'lle '

— Celle de me i^arder le seeiel, je punirais, ; race à vous, inailame, san . mampier pomlaiit à mou serment, rassurer des personnes respectables qui. sans doute, soni liien inquieles de moi.

— (loiiqitez sur ma discitilion ; je ne ilirai que ce quo vous m'auloriseicz .i ilire.

— Oh ! merci, madame ; je craignais taiil ((ue mon silence envers mes bienfaiteurs ne ressemblât à de lingratiliidu !..,

Le doux accent de Meur-de-Marie, son langage presque choisi, (iappèrent madame d llarville d'un nouvel éionneinent.

— Je ne vous cache pas, lui liit-clle, que votie maintien, vos paroli'S, tout m'clonne an dernier point. Comment, avec une éducation qui parail di^liiigiiée, avez-vous pu...

— Tomber si lias, n'est-ce pas, madame? dit la Goualeiise avec amerleme. C'est qu'hélas ! cette éducation, il y a bien peu de temps ipie je lai reçue. Je dois ce bienCait à un protecteur géiiénux, ipii, coiimii' vous, madame... sans me connailie... sans même avoir les l'avorablcs renseignements qu'on vous a donnés sur moi, m'a prise en pilié...

— Et ce protecteur. .. quel est-il .'

— Jo l'ignore, madame...

— Vous l'ignoriz ?

— Il ne se fait connaître, dit-on, que par son inépuisable bonté ; grâce au ciel, je me suis trouvi'C sur son passage.

— Et où l'avez-vous rencontré .'

— Une nuit... dans la Cite, madame, dit la Coiialensc en baissant les yeux, un homme voul iit me baltic ; ce bicnfaileiir inconnu m'a courageusement défendue : telle a été ma première rencontre avec lui.

— C'était donc un homme... du peuple'?

— La première fois que je l'ai vu, il en avait le costume et le langage... mais plus lard...

— Pins tard?

— La manière dont ilm'a parlé, le profond respect dont l'entouraient les personnes auxquelles il ma conliée, tout m'a prouvé qu'il avail pris par dipiiise ':ent l'extérieur d'un de ces hommes qui IréquenlenI, 1 1 (lilé.

— Mais dans quel but ?

— Je ne sais...

— Et le nom de ce protecteur mystérieux, le connaissez- vous ?

— Oh '. oui, madame, dit la (ioualeusc avec exallation, Dieti merci ! car je piii-. sans cesse bénir, adorer ce nom... Mon sauveur s'appelle M. Ilodolphe, madame...

Clémence devint pourpre.

— Et n'a-l-il pa.^ dautre nom?... demanda-t-elle vivcmenlà Fleur-de- Maric.

— Je l'ignore, madame... Dans la ferme «ù il m'avait envoyée, on ne le connaissait que sous le nom de M. Ilodolphe.

— El son âge?

— Il esl jeune encore, madame...

— El beau?

— Oh ! oin... beau, noble... comme son cceur. .

L'accent reconnaissant, passionné de Eleur-de-VLarie en prononçant ces mois, causa une impression do(ilonreus(! à madame d'Ilarville.

Un iiivineibli;, un inexplicable presseiiliinent lui disait (pi il s'agissait du prince

l.cs remarques de l'inspectrice étaient fondées, pensait Clémence... la Goiialiuso aimait llodidphe... c'était son nom qu'elle avail prononcé pendant son sommeil...

K.ins (pielles circonstances étranges le prince cl celte malheureuse s'élalent-dî i encontrés ?

l'oiirqiioi l'odolpbe élail-il allé di'giiisé dans la Cité?

La inanpiise ne put lésonilre ces ipiestions.

Seulement elle se somint de ce que Sarah lui avait anlrelois méchamment et faussiMnent raconlii des piéleniliies exientricités de lliidnlplic, de ses amours élranges... i\'élail-il pas, en ef'fcl, bizarre qu'il eùl retiré de la fange celle créature d'une ravissante beaiilé, d'une iiilelligeiice peu commune ?..

(lléinenie avail de noliles ipialilés; mais elli^ élait lenune, et elleairr mail piofondi'Mieiit lloiloiphi', quoiqu'elle fill décidi'c à ensevelir ce secri t au plus proto:id de son i œiir...

Sans rélléchir qu'il ne s'agissait sans iliiiile ipie d'ime de ces actions généreuses que le, prince élait acioiilniué de faire ilans l'ombre ; sans l'éliérbir qu'elle eonfoiiilail peul-èlri^ avei; l'annuir un senliinent de gra-^ tiliiile exalté; sans lélléehii enliu cpie, ce senlimeiit eût-il élé plus tendre, liodolplu! pouvait I igiior4)r, la marquise, dans un preniiii moment

d'amertume et d'injustice, ne put s'empêcher de regarder la Goualeuse comme, sa rivale.

Son orguiil se révolta en reconnaissant qu'elle rougissait, qu'elle soufflait maignf elle d'une rivaliti' si abjecte.

lille reprit donc d'un ton sec, qui contrastait cruellement avec l'affectueuse bienveill.iuee de ses premières paroles :

— Et comment se lait-il, mad.inoisellc, que votre protecteur vous laisse en pri-on M'omment vous Irmivez-vous ici?

— .Mon liieu! madame, dit timidement Eleur-de-Marie, frappûo de ce brusque ihangemi'iil de langage, vous ai-je déplu en quehpie chose?...

— El en quoi ponvez-vous in'avoir déplu? demanda madauie d'Ilarville avec hauteur.

— C'est qu'il me semble... que tout à l'heure... vous me parliez avec plus de bdiilé, madame...

— Eu vérité, mademoiselle, ne faut-il pas que je pèse chacune de mes parides? Puisque je consens à in'inléresser avons... j'ai le druit. je pense, de vous adresser certaines questions...

\ peine ces mots étaienl-ils prononcés, que •lémence, pour plusieurs raisons, itn regiella la durelé.

D'abord, pai' un louable retour de générosité, puis parce qu'elh- s('ngea qu'en brnsipiant sa rivale elle n'en apprendrait rien de ce qu'elle dé^irail s ivoir.

En effet, la physionomie de la Coualeiise, un mwnent ouverte et confiante, devint loiit à i oiip craintive.

I) ■ même que la sensitive, à la première atteinte, referme ses feuilles délicates et se replie sur elle-même... le cœur de Fleur-de-.Marie se terra douloureusement.

Clémence reprit doucemenl, pour ne pas éveiller les soupçons <lc sa prolégée par un reviremenl trop subil :

— Eu vérité, je vous le répète, je ne puis comprendre qu'ayant aillant à vous louer de votre bienfaiteur, vous^oyez ici prisonnière. Coin ment, après être sincèrement revenue au bien, avez-vous pu vous faire arrêter la nuit dans une promenade qui vous était inlenlile? Tout cela, je vous l'avoue, me semble extraordinaire... Vous parlez d'un serment qui vous a jusqu'ici inqiosé le silence... mais ce serniont même est si étrange !...

— J'ai dit la vérité, madame...

— J'en suis certaine... il n'y a qu'à vous voir, qu'à vous entendre, pour vous croire iiica|iable de mentir ; mais ce qu'il y a d'iucoinpréheusible dans votre situation augmente, irrite eneore mou inqiaticuie ciiriosilé; c'est seulemenl à cela que vous devez atliiliuer la \jvaciti' de mes paroles de tout à l'heure. .Ulons... je l'avoue... j'ai i!U tort car. bien que je n'aie d'autre droit à vos conlidences que mon vifdé.^irde vous être utile, vous m'avez offert de me dire ce que vous n'avez dit à personne, et je suis tres-touchée, croyez-moi, pauvre enfaiil. de celle preuve de votre foi dans l'intérêt que je vous porte... Aussi, je vous le promets, en gardant scrupulenseinent votre secret, si vous me le coniiez. .. je ferai mon possible pour arriver au but que vous vous propose».

(jiàce a ce rcpUilraijc assez h.ibile iqu'ou min-. pa.^aC celte lrivialité|, madame d'Ilarville regagna la couliance de la Goualeuse, un inniueui eliarou.bée.

Fleiip-de-Marie, dans sa candeur, se reprocha môme d'avoir mal interprélé les niot^ qui l'avaient blessée.

— Paidiinnez-moi, madame, ilit-elle à Clémeni'C; j'ai sans doiilc eu tort de ne pas vous dire tout de siille ce que vous désirez savoir, mais vous m'avez demandé le nom de mou sauveur... malgré moi je n'ai pu résister au ImnluMir de parler de lui...

— Itien de mieux... cela prouve combien vous lui êtes recomiai-,sante. Mais par ipielle circonstance avez-vous quille les hoimêles geiH chei lesquels il vous avait placée sans doute? l{r,|-ce à cet évi-uenienl que se rapporti' le sermenl ilont >ous m'avez pailé?

— Oui. mail. ime ; mais, grâce à vous, je crois m.iinlenalll i.oiivoir, loiii en rest,iiit lidele a ma parole, rassurer mes bieiilaiieins sur ma dis paiition...

— Voyons, ma pauvre enfant, ii^ vous écoute.

— 11 y a tiois mois enviinn, M. Itidolplie m'avait placée dans une ferme siluee à qiiatic ou cimi| lieues d'ici...

— Il vous y avail eonduiU'... lui-même?

— Oui, m.idame... il iii'a\ail eoaliee à nue dame aussi bonne que vénérable... ipir j'aim.ii bieulol <oumie ma mère... Elle et le c un'' du \\\lage, à la recuinmandatiun de s\. Itudulphe, s'uecuperciil de mon eduua lion...

— El monsieur.. Rodolphe vcnail-il souvent à la ferme?

— >'on, madame... il y est venu trois fois peiidaut le temps que j'} suis resti'o.

Cléinenre ne put cailler une lriSsai|ii:nioiU île joie.

— Et quand il venait vous voir, cela vous rendait bien heureuse.... u'esl-cc pas?

— (ih ! oui madame!... c'était pour-moi plus que du bonheur .. cV laiton seutiiiieni mêlé de recunnaissanec, de respcel, d'adiniialimi C' même d'un peu de crainte...

— Ile 1.1 eiainle?

~ lie lui a moi... de lui anv iiuD'es,.. la djsl^nc^ e«( f,\ grandii !.

— .Mais... quel est donc son rang?

— J'ignore s'il a un rang, mad.iine.

LES MYS'iEUi:S DR PARIS.

— PomiiuU, voiis parlez de la distance qui cxisle ontrc lui... cl les autres.

— Oh! iii;Ht;iiiic... ce qui le met au-dessus de tout le monde, c'est l'é- Idvaliiin de son caractère... c'est son iiiéiuiis^ihle iiéncmslté poin' ceux qui soiillVent... c'est rcii[|i<uisi:isnic qu'il iii-pii'i' à tous... Les luécliaiits mêmes ne peuvent eM(en(lrc son nom sans tiemliler... ils le respecteiil autant qu ils le i ediinlcnl... Mais, pardon, mudarm', du parler encore de lui... je (lois me taire... je vous doimcrais une idée iiieomplete de celui que l'on doit se borner à adorer en silence... autant vouloir exprimer l)ai' des paroles la grandeur de Dieu.

— Ix'tle comparai^cui...

— Est peut-être sai rilége, madame... Mais est-ce olïenser Dieu que de lui comparer celui qui m'a donné la conscience du liien et du mal, celiù (pii m'a retirée de 1 abime... celui enlin à qin je dois une vie nou- -iclle'.'

— .le ne vous blâme pas, mon enfant ; je comprends toutes les nobles cxa!;éralious. Mais comment avoï-ypgs abandonné cette (erme où vous deviez vous trouver si lieureu^p?

— Hélas!... cela n'a |)as él(l volûIllaii'timeiUi inadame !

— (,)ui vous y a dmir forcée'/

— Un soir, il y a (piilcpies joins, dit F|ein'-de-I\iarie, tremblant encore à ce récit, je me rendais au pre^ltylèie du village, lorsqu'une méchante femme, (pii m'avait tourmenléi: peijdaiU Ijiou enfance... et un bouune son complice.. (|ui était eipbusqué avoc elle dans un chemin creux, se jetèrent sur n]oi, et, aprijs lli'svoir bàlllOll'iée, m'emportèrent dans un fiacre.

~ Kt dans ipiel but?

— Je ne sais pas, madiinie. Mes ravisseurs obéissaient, je crois, à des personnes puissantes.

— Quelles furcpt les suites de cet enlèvement '.'

— .\ peine le fiai rp étail-il en marche, que la méchante femme, qui s'appelle la Cjionetle, s'écria : J'ai du vitrjpl, je vais en frotter le visage de la Uoualeiibe pour la déiijjurer.

— Quelle liorreiir !.. malheureuse epftint !••• Et qui vous a sauvée de ce danger.

— Le complice de ceHe fenune... un svepgle, nommé le Maître d'école.

— Il a pris votre défense ?

— Oui, madame, dans celle QPCttsipn et diins une autre encore. Cette fois une lutte s'engagea entre lin et la Cbouelle... Usant de sa force, le Maître d'école la lorta de jeter par |a poilièrc la hoiilcille qui contenait le vitriol. Tel est le pieillipr spr\ice qii il m'ait rendu, après avoir poiiiiaut aidé à mon enlève ment... La nuit était proloude... Au bout d'une heure et demie, la voiture s'arrêta, jp prois, sur la yraude roule qui traverse la plaine Saint Denis; un houimi! à cheval allendait à cet endroit. , — El| bien ! dil-il, la (ciicz-vons enlin? ~ Uni, nous la tenons! ri'pondit la Cbouelle, qui él it l'iuieuse de c(! qu'mi l'avait empêchée de me (léligprcr. — Si vous voulez vous débarrasser de celle pelile, il v a im lion moyen : je vais retendre |iar terre, sur la roule, je lui lerai pisser les roues de la voilure sur la tête... elle aura l'air d'avoir été écrasée par accident.

— Mais c'est épouvantable!

— llé|as! niadaine, la Cbouelle était bien capable de faire ce qu'elle disail. Heiireusenient l'hi mme à cheval lui répondit qu'il ne voulait pas qu'un me fil du mal, qu'il fallait seulement me tenir pendant deux mois enfeiniée dans un endroit d où je ne pourrais ni sortir ni éeriie à personne. Alors la Chonelte proposa de me mener chez un homme a|)- |ielé Rras-llouge. maître d'une taverne siluce aux Champs-Elysées. Dans celle taverne, il y avait plnr>ieuis chambres souterraines: 1 une d'elles pourrait, disait la Chouette, me servir de prison, l/honnne à cheval accepta cette proposition; puis il me promit qu'après être restée deux mois chez Bras-liouge, o(i m'assurerait un sort ipii m'empêcherait de regretter la ferme de l'oiiqueval,

— Quel mystère étrange 1

— I!et homme donna de l'argent à la Chouette, lui eu proinil encore lorsipi'on mp retirerait de chez iîras-ltopge, et partit au galop de son cheval. Notre fiacre conlinua sa route vers l'aris. Peu de leuqiA avant d'.irriver à la barrière, le Maître d'eeole dit a la Chouette :

— Tm veux Bnlèrmer li) (Joualelisp ilaus une dus caves de Rr.is-l'.ouge ; tu sais bien qu'étant près de la rivière, ces caves sont dans Ihiver toujours submergée:? ! Tu veux donc |i| npyei '/ ~ Upu répondit la

Chouette.

— Mais, mon Dieu! qu'aviez-vous donc fait à celle horrible l'eimne'.'

— liien, madame, et depuis mou enfmcc elle s'est tmijours ainsi acharnée sur moi... Le Maiire d'ciole lui répondit : Je ne veux pas qu'on noie la Goualeuse ; elle n'ira pas i liez Rras-l'oege. — La Cliouelle était aussi étonnée que moi, madame, d'eiilcmhe cet homme me déleudre ainsi. Clle se mil alors dans une colère horiible et jura qu elle me conduirait chez Rras-Rouge inalgié le Maitre d'école. — Je l'eu délie, dit celui-ci, car je liens la lioualeuse par le hias, je ne la làrherai pas, et je l'étranglerai si lu t'approches d'elle. — Mais ipie veuKtu dune en faire alors? s'écria la Cbouelle, pui-ipi'il faut qu'elle disparai.-,sL pendant deux mois sans (|u'ou sache où elle est'? — 11 y :i un moyen, dit le IVIaîIre d'école; nous alhms aller aux Champs-Elysées, nuuî ferons stallonner le fiacre à quelque dislance d'un corps de garde; lu iras

chercher Bras-liouge ;'i sa taverne; Il est minuit, tu le trouveras, lu le ramèneras, il prendra la Cou, dense et il la conduira au poste, en déclarant que c'est une lille de la Cité qu'il a trouvée rôdant autour de son cabaret. Comme les lilles sont condamnées à trois mois de prison quand on les surprend aux Uiainps-Elysées, et que la Goualeuse est encore inscrite a la police, on l'arrélera.'ou la mettra ;'i Sainl Lazare, où elle sera aussi bien gardée et cachée que dans la cave de Bras-Rouge. — Mais, reprit la Cbouelle, la Goualeuse ne se laissera pas arrêter. Une lois au corps de garde, elle dira que nous l'avons enlevée, elle nous dénoncera. En supposant même qu'on ICmprisonne, elle écrira à ses protecteurs, toul sera découvert. — Non, elle ira en prison de bonne voloMlé, reprit le Maître d'école, et elle va jurer de ne nous dénoncer :'i personne tant qu'elle restera à Saint-Lazare, ni ensuite non plus: elle me doit cela, car je l'ai empêchée d'être défigurée par toi, la Chouette, et noyée chez Bias-R<iuge. .Mais si, après avoir juré de ne pas parler, elle avait le malheur de le faire, nous mcllrions la ferme de Bouqueval à feu et ;'i sang. Puis, s'adrcssanl à moi, le .M:iître d'école ;ij(iuta : — D ■cide-loi; fais le sernieiit ipio je te demande; lu eu seras quille pour aller deux m<ùs en prison; sinon je t';dj:indonne ;i la Cbouelle, qui le mènera dans la cave dr Uras-Roiiga, où tu ser.is noyée. Voyons, décidetoi... Je sais que si lu liqs je seniiçql, lu le tiendras.

— Et vous avez juré'.'

— Hélas! oui, madame, tant je craignais d'èlre défigurée par la Chouette ou d'être nrtyée piir elle dans une cave... cela me paraissait affreux... Une aiilre mort tij'eût paru moins cfl'rayanle; je n'aurais peul-èire pas cherelié à y écliappi:r.

— Quelle idée s-iuislre, à vritre àgel... dit madame d'Ilarville en regardant 1.1 Gouajpiise avec sinprjse. Une fois sortie d'ici, remise aux mains de vos bienfaiteurs, qe scroz-vous pas bien heureuse ? Votre rcpculir n'aura-t-i| pas elfacé le i);)ssé ','

— Est-ce qi|p le nasse s'efface '.' Rsi-cc que le passé s'oublie? Est-ce que le repenljr tllP la niéinoiri', madame? s'écria Fleur-de-.Maric d'un Ion si désespéré que Cjéiiience tressaillit.

— Mais Imites les fautes se rachèfeni, malheureuse enfant!

— El le souvenir de la souillure... madame, ne devient-il pas de plus en iilu, leirllile ii inesuie que l'ànie s'épure, à mesure que l'esprit s'é-

lélas! plus vous moplez, plus l'abiine dont vous sortez vous pa-

lève

rail profond.

— .\insi, voqs renoncez h (nul espoir de réhabililaiion, de pardon?

— De la part des aiiires,.. pnn, inadanie ; vos bontés prouvent qiif l'indulgeiice ne ipampie jamais aux reiqords.

-^ Vous serez dniic la seule impitoyable envers vous?

— l,es autres pourront ignorer, pardonner, oii|)lier ce que j'ai été... Moi, inadiunc, jp ne pourrai jamais l'oublier...

— Et nueiquelbis vous ilésirez mourir?

— Quehpiefois! dit la Goualeuse en souriant avec anierluitie. Puis elle rcpril, après qn nionient de silemi; ■ Quelquefois... oui, ipadanie.

— PoiirlanI, vouseraignie/. délie déligiirée par celte liorriblp femme; vous teniez donc à votre beaulé, pauvre iiefite'' f^ela anumice que la vie a encore quelque attrait [mur vous. Courage ilniie, courage!

C'est peut-être nue laililesse de nenser cida ; mais si j étais belli'. conpne vons le diies, inadame, je voudrais nmpi'ir belle en pro(!on(;aul le uQui de mon bieiilaitenr- •

Les yeiix de madame d'Ilarville se rempliront de larmes.

Fleur-de-Marie avait dit ces derniers mots si simplement; ses tiails angéliqiies, paies, abattus, son douloureux sourire, étaient lejlenii'nl d'accord avec ses pandes, qu'on ne poiivait' douter de la léaliié de snn funeslp désir.

Madame d ilarvilie éiait douiie de Irop do délicatesse [loiir ne pas sentir ce qu'il y avidt d'inexorable, de falal dans celle pensée de j.i Goiialeubo :

« -le n'oublierai jamais ce que j'ai été... »

Idée live, incessante, qui devait dominer, torturer la vie (le Floiir=dc- Marie.

— Clémence, houleuse d'avoir un inslant méconnu l:i générosiié touj'iurs si désin|éiessée du prince, regi-etl:iit inissi de s'être laissé eulri(îuer :i un mouvement de jalousie absiudi' contre la Goualeuse, cpii expi jinail avec une naive cxallation sa reconnaissance enveis sou prutecleui'.

Chose étrange, l'admiralioii (|uc celle pauvre prisonnière ressentait si vivemenl pour R(idol|die augmentait peul-êlre encore l'amour profond que (Mémenee devait loiiioiirs lui cacher.

Elle reprit, pour fuir ces pensées :

— J'espère ipi'à l'avenir vous serez moins sévère pour vous-inèine. Mais pai Ions de votre serment : maiiileuaul je m'explique votre gilence. Vous n'avez pas voulu dénoncer ces misérables?

— Quoiipie le Maître d'école eût pris part à mon enlèvemeni, il lu'avait deux fois défendue... j'aurais craint d'être ingrate envers liu.

— l' t vous vous êtes prêtée aux desseins de ces monstres ?

— Oui. niadaine... j'étais si effrayée ! La Cbouelle alla chcrcber Rras- Rouge; il me conduisit au corps de garde, disant qu'il m'av;iit trouvée rodant auloiir de son cabaret; je ne l'ai pas nié. on m'a arrêtée, el l'on m'a C(jndiiile ici.

— Mais vos amis de la ferme doivent être en [uiiie ;i une inquiélude mortelle '.'

— Iléhis! madame, dans nK)n premier mouvement d'épouvante, je

LES MYSIÈRKS DE PARIS

n'avais pas réfluclii que mon snniienl m'empccherail do les rassurer...

Màiiileiianl cela me di'sole... Mais je crois, ii'esl-ce pas? que, sans manque r à ma parole, je puis von> pri.'r déirne a madame (.eorges, a la

Veiine (le 1! pieval, de n'avoir ancune impiiétude a mon égard, sans lui

apprendre puurlanl on je suis, car j'ai promis du le taire...

Vous méritez tant d'intérêt, que je réussirai, j'en suis sûre; et je ne dnuie pas qu'a|irès-demain|\oiis ne puis^ie^ aller vous-même rassurer vos Itieufaileurs... , i i • j

— .Mon Dieu, madame, coiiim. nt ai-je pu mériter taut de bontés de votre pari.' comment les reconnaître .'...

— Kn conlimunilde vous conduire connue vous faites... .le regrette sciilriiicni de ne pouvoir rien laiie pour votre avenir; c'est uu boubcur que vos amis se sont réservé...

Madame Armand entra tout à coup d'uu air cousieiue.

Madame Séraphin.

— Mon enfant, ces précautions deviendront inutiles si, à ma recomniandatioi), on vous fait gràec. Hemain vous retournerez à la ferme, sans avoir trahi pour cela votre serment; plus tard vous consulterez vos bienfaiteurs pour savoir jusqu'à quel point vous engage cette promesse arrachée par la menace.

— Vous croyez, madame... que, grâce à vos bontés... je puis espérer de sortir bientôt d'ici ?

G.STT

M. Pipelel.

— Madame la marquise, dit-elle à Clémence avec hésitation, je suis désolée ilu message (pie j'ai à remplir auprès de vous.

— Que voulez-vous dire, madame.'...

i — M. le duc de Liiccuuy csl en biis... il vient de chez vous, madame.

— Mdii Dicn, vini>- m'effrayez ; qu'y a-l-il'.'

— ,1e ligiiiir.', niadaiiie; mais M. de Liicciiay est eliai{;é pour vous, dilil, d'une nouvelle... aussi triste qu'imprévue... Il a appris chez madame la duchesse, sa fenmie, que vous étiez ici, et il est venu en toute hâte...

— Une triste nouvelle!... se dit madame d llarvillc. Puis, tout à coup, elle s'écria avec nn accent déchirant : Ma lille... ma lille... peut-être!... Oh ! parlez, madame !...

— .l'ignore, madame...

— Oli ! de grâce, de grâce, madame, conduisez- moi auprès de M. de Luceiiay ! s'écria madame d'Ilarville en sortant, tout éperdue, suivie de madame Armand.

— Pauvre mère !

dit tristement la tioualeuse en suivant Cléiiience du regard.

Oh! non... c'est impossilili: !... an momciii même où elle vient (le se montrer si liieuvclllanle pour moi, nn tel coup la frapper !... Non, imn, encore une fois, c'est impossible.

CIIAPlTliE XI.

Une intimité forcée.

' Nous conduirons le lecleur dans la maison de la me du Trmple, le jour du soiciile (le M. d'Ilarville, Ycis les trois heinos du soir.

M. Pipelet, seul dans sa loge, travailleur consciencieux et infatigable , s'occupait (Je restaurer la holle qui lui était plus d'ui}e fois timil:ée des mains lors de la dernière et audacieuse incartade de Caluion.

l.a physionomie du chaste portier était abattue et beaucoup plus mélancolique (pie d(! coulmne.

Ainsi ([(l'un soldat, dans riiiimiliation de sa défaite, passe tristement la main sur la cicatrice de ses blessures , souvent M. Pipelet poussait uu profond soupir, s'interrompait de travailler, et promenait un doigt tremblant sur la cassure transversale dont i-on vénérable chapeau tromblon avait été sillonné par la main insolente de Cabrion.

Alors tous les chagrins, toutes les inquiétudes, toutes les craintes d'Alfred se réveillaient en songeant aux inconcevables et incessantes |ioiirsiiites du rapin.

M. Pipelet n'avait pas un esprit très-éleudu, très-élevé; son imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.

Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de

'■■sr^>?L -:

La Louve

son jugeiuenl, ne pouvant comprendre l'excenlrique et folle portée de ce qu'en langagi' d'atelier on appelle mie charge, M. Pipelet s'effoiçait de trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.

Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se senlail-il saisi de vertige à force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait creusé sous ses pas.

Que de fois, blessé dans ses épanehements, il avait été forcé de se replier sur lui-même, grâce au pyirhonisme effréné de madame Pipelet, qui, ne s'arrêlaut ([u'aux faits et dédaignant d'appiofoudir les causes, considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à regard d'Alfred comme une simple larce 1

M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une lelle iulerprélalion; il gémissait de l'aveuglement de sa femme ; sa dignité d'homme se révoltait à cette pensée, qu'il pouvait être le jouet d'une combinaison aussi vulgaire : une

farce 11 était ab-

solmiKMit convaincu que la conduite inouïe de Caluion cachait (piehpie complot ténébreux dissimulé sous une frivole ;:pparence.

Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste |)i(dileiue que riiomme au chapeau troml>lon c|iiiisait incessamniiiit si puissante dialccli ;ue.

— Jep(jrtera!splut(")l ma lête sur l'éclialaud , disait cet homme ausleie, qui, dèsqu'il les touchai!, agrandissait iiiiiiicusémentlesipicslioiis, je porterais ma tête sur l'éclialaial pliit("it que d'admellic (|ue, d.iiis l'unique iiilentioii de faire mie plaisanterie slupidc, Cabrion s'ai hariie si opimàtrémciitcoiitre moi : on ne l'ait une farce que pour la galerie. Or, d.ms sa dernière entreprise, cette ciéalme malfaisante n'a\ait aucun témoin; il a agi seul et dans louibre, connue toujours; il s'est clandestinement introduit dans la solitude de ma loge [lourdéposer sur mon front indigne son hideux baiser.

Et cela, je le demanderai à toute personne désintéressée : dans quel but? ce n'était pas par bravade

personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la nature s'y opposent ; ce n'était pas par amitié. .. je n'ai qu'un ennemi au monde, c'est lui. Il faut donc recoimaitre qu'il y a h'i \\\\ mystère que ma raison ne peut péiiétier ! Alors, oii lend ce plan diabolique, coueerlé de longue main et poursuivi avec une persistance ipii m'épouvante'.' Voilà ce (|ue je ne puis comprendre: c'est l'impossibilité où je suis de soulever ce voile ((ui peu à peu me mine et me consmne !

Telles étaient les réilexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous le présentons au lecleur.

LES MYSTÈRES DE PARIS

L'honnête pnrlier venait même de raviver ses pluies toiiJDiirs saigiiauto» eu portant mélancoliqucineiU la main à la cabsurc^ de son cliapeau, lorsfpi'iine voix perçante, parlant d'un des étages hupéiieiirs de la maisuM, (it retentii' ces mots dans la cage soiioie de l'cscaliei' :

— Vile, vite, nionsieui- Pipelet, montez... depèchez-vons I

— .le ne connais pas cet organe, dil Alfred, jiprès nn moment d'andltion léllccliie; et il laissa tomber sur ses genon\ son avant-bras cli.iustié de la b(jtte qu'il réparait.

— Monsieur Pipelet, dépêclioï-vous doue ! lépéta la voix d'un loii pressant.

— Cet organe m'est complètement étranger. 11 est mâle, il m'appelle, lui. . voilà ce que je puis aftirmer... Ça n'est pas mie raison siillisante pour que j'abandonne ma loge... La laisser seule... la d(-serteren l'absence de mon épouse... jamais! s'écria liéroiqncnient .Mired, jamais !!

— Mcuisieur Pipelet, reprit la voix, montez donc vite... miidaiiie Pipelet se trouve mal!...

— Anaslasie!... s'éciia Alfred en se levant de son siège i puis jl retomba, en se disant à lui-même : lîiiraiit que ju suis... c'est impossibji', mon épouse e^t sortie il y a une heure! Oui, nw's ne peut-elle pas ôlri) rentrée sans cpie je l'aie aperçue'? Ceci serait peu régulier; mais je dujs déclarer que cela peut être.

— Monsieui- l'ipelet, montez donc, j'ai votre femme entre les bras !

— Ou a mon épouse entre les bras ! dit M . Pipelet en se levant bi ii=quement.

— Je ne puis pas délacer madame Pipilel tout seul! ajouta la voix. Ces mots firent un elfet magique bur Alfred; il devint pourpre; sa

chasteté se révolta.

— L'organe mâle et inconnu parle de délacer Anastasie ! b'écriit4-i|, je m'y oppose ! je le défends!!

Et il se précipita hors de sa loge; mais, sur le seuil, il s'arrêta.

M. Pipelet se trouvait dans une de ces positions horriblement crlliqnes et éminemment dramatiques souvent exploilées par les poêles. D un côté le devoir le retenait dans sa loge, d'un autre co'é si puili(iiie et conjugale snsceptibililé l'appelait aux étages supérieurs de la inai.,un.

An milieu de ces perplexités teiribles, la voix reprit :

— Vous ne venez pas, monsieur Pipelet!.... Tant pis.... je conpe les cordons et je ferme les yeux 1...

Celte menace décida IVl. Pipelet.

— Môssienrr... s'écria-t-il d'une voix de Stentor, en sortant éperdument de la loge, au nom de l'honneur, je vous adjure, mùssicurr, de ne rien couper, de laisser mon épouse intacte!... Je monte... IlI Alfred s'élança dans les ténèbres de l'escalier, eu laissant, dans son trouble, la porle de sa loge ouverte.

A peine l'eui-il quittée, que tout à coup un homme y entra vivemeni, piil sur la table le marteau du savetier, sauta sur le lit, et, au moyen de (piatre pointes fichées d'avance à chaque coin d'un épais carton qu'il tenait.;) la main, cloua ce carton dans le fond de l'obscure alcôve de W. l'ipelet, puis disparut.

Celte opération fut faite si prestement que le portier, s'étant souvenu presque au même instant qu'il avait laissé la porle de sa loge ouverte, icdeseendit piécipitanunent, la ferma, emporta la ciel et remonla sans pouvoir soupçonner que quelqu'un était entré chez lui. Apies celle mesure de précaution, Alfred s'élança de nouveau au secours (l'Anastasie en criant d(^ toutes ses forces :

— Môssienrr, ne coupez rien... je monte... me voiei... je mets mon épouse sons la sauvegarde de voire délicatesse !

Le digne portier devait tomber d'étoimemciit eu élonncnieut.

.\ [H'iue avait-il de nouveau gravi les premières inaiches de l'escalier, qu'il oulendit la voix d'Anaslasie, non pas à l'élage supérieur, mais dans l'allée.

Celle voix, pins glapissante que jamais, s'écriait :

— Alfred ! coiumenl, tu fusses la loge seule'?... Où es-tu donc, vieux coureur?

.\ ce moment, M. lipelet allait poser sou pied droit fur le palier du premier étage; il resta pétrifié, la lêle tournée vers le bas de l'escalier, la houehe béante, les yeux fixes, le pied levé.

— Alfred !!! cria de nouveau mailame l'ipelet.

, — Anastasie est en bas... elle n'est donc pas en haut occupée à se trouver mal!... se dit M. l'ipelet, lidele .à son argumentalion logique et seirée. Mais alors. . cel organe mâle et inconnu qui me lueuaeail de la di'laeer, quel est-il '?... c'est donc un imposteur'?... il se fait donc un jeu cruel de mon inquiétude?... Quel est son dessein? Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire... Il n'iniporte . « Fais ton devoir, advienne que pourra... » Après avoir été répondre à mon épouse, je remonlerai pour éclaircir ce mystère et vérifier cet organe.

M. Pipelet descaidit fort inquiel et se trouva face .à face avec sa femme.

— C'est toi ! lui dit-il.

— Eh bien, oui, c'est moi; (pii veux-tu que ça soye ?

— (Vest toi, ma vue ne m'aiiuse point?

— Ah ç;i ! qu'est-ce que tu as eneore a l'aire tes gros yeux en boules de loto? tu me regardes commis si lu allais me manger...

— C'est que ta présence me révèle qu'il se p;isse ici des choses... des ohoscs ..

— (Jiielles choses? Voyons, donne-nmi la elef de la loge: pourquoi la

laisBCS-lu seule ? Je reviens du bureau des diligences de Normandie, où j étais allée en fiacre porter la malle de M. Bradamauli, qui lu; veut |)as qu'on sache qu'il part ce soir cl qui ne se fie pas à ce petit gueux de Ti rtillard... et il a raison !

i.n dibanl ces mots, madame Pipelet prit la clef que son niarl teaait à la luaiu, ouvi il la logo et y précéda son mari.

A peine le couple élait-il rentré, qu'un personnage, descendant légcmcut l'escalier, passa rapidement et inaperçu de\ant la loi;e.

C était l'organe mâle (pii avait si vivemeni excité les inquiétudes d'Aï- Ired.

M. Pipelet s'assit lourdement sur sa chaise et dil à sa femme d'une voi\ émue :

— Anaslasie... je ne me sens pas dans mon as^i^^lle accoutumée ; il se passe ici des choses... des choses...

— \'oilà que tu rabâches encore; mais il s'en passe parloul, des : lioses! (Ju'est-ce que tu as? Voyons... ah çà, mais tu es tout eu eau,., lunl en nage... mais tu viens donc de faire un efforl?... Il rui^selle... ce ■• ieuK cliéri !

r^ Oui, je luisselle... et j'en ai le droit... cl M. Pipelet passit la main spr SOI! visage baigné de sueur, car il se passe ici des choses à vous renverser...

— (Jli'esl-ce qu'il y a encore? Tu ne peux jamais te Icnii' en repos...' Il faut loiijoufs que in troltes comme un chat maigre, an lieu de lesler traiiipiil|(! 6111' la cli.ii^e à garder la loge.

— .\na.''tabie, vous êtes iiijusle... en disant qe.e je trotte comme nu chat maigre Si je trotte... c'est pour vous.

— Pour moi?

— Oiii... i'our vous épargner un outrage dont niiiis eussions lous les i\(i{\\ gémi et riingi... j'ai déseité un poste que je considère comme aussi sacré (|uc la giiérile du soldat...

— On voulait me faire outrage, à moi?

— Ce n'éiait pas à vous... puisque l'outrage dont on vous menaçait devait b'accouiplir là-hanl, et (|ue vous étiez sortie... mais...

— Que le diable m'empoi te si je conij rends rien à ce que tu me chantes là ! Ali çà, est-ce que décidémenl lu perds la boule?... Tiens, voistu... je finirai par croire que tu as des absences... un coup de marteau... et ça par la faute de ce gredin de Cabiion, que Dieu confonde I. .. Depuis sa farce de l'autre jour je ne te reconnais plus, tu as l'air tout ahuri... cel être-là sera donc toujours ton cauchemar?

A peine An.istasie avait-elle prononcé ces mots, qu'il se passa une chose étrange.

Alfred se tenait assis, le visage tourné du côté du lit.

La loge était éclairée par la clarté blafarde d'un jour d'hiver et par une lampe. A la lueur de ces deux Inmicies douteuses, M. Pi|ielet, au moment où sa lemine prononça le nom de Cabiion, crut voir ap|iaraître dans l'ombre de l'alcôve la figure immobile cl naniuoisedu peintre.

C'était lui, son chapeau pointu, ses longs elievenx, son visage maigre, son rire salariique. sa barbe en pointe et son regard fascinaleur...

Un niouient M. Pipelet crut rêver ; il pas-.a sa main sur ses yeux... se croyant le jouet d'une illusion. ..

Ce n'était pas mie illusion...

Hien de plus réel que cette apparition...

Chose effrayante, on ne voyait pas de corps... mais seulement UHe têle, dont la carnation vivante se délachait de l'obscurité de l'alcôve...

A celle vue, M. Pipelet se renversa brusquement en aiTiere sans prononcer une parole ; il leva le bras droit vers le lit cl désigna celle terrible vision d'un gesie si épouvanté, que madame l'ipelet se retourna pour chercher la cause il'un effroi qu'elle partagea liienlot, malgré sa crànerie habituelle.

Elle recula de deux pas, saisit avec force la main d'Alfred cl s'écria :

— CtBiiioN !!!

— Oui!... murmura M. Pipelet d'une voix cteinle et caverueiise. en fermant les yeux.

La stupeur des deux l'poux faisait le plus grand honneur au talent de l'artiste qui avait admirablcineiit peint sur carlon les traits de Calirion.

Sa première surprise passée, Anaslasie, inlrépide coinnie une lionne, courut au lit, y nioiita, cl, nun sans un certain saisissement, arracha le carlon du mur où il avait été cloué.

L'amazone couronna celte vaillante entreprise en poussant comme un cri de guerre son exclamation favorite ;

— El aimiez donc!...

Alfred, les yeu\ toujours fermés, les mains tendues en avant, restait immobile, ainsi ipi'il en avait pris l'habitiide dans les circonstances eritiipie< de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau troinblon révélail seule de temps à autre la violence continue de ses émotions intérieures.

— Ouvre donc l'œil, vieux chéri, dit madame Pipelet iriomphaiiie, ça n'est rien... c'est une peinluri... le porirait île ce scélérat de Calirion I... Tiens, regarde comme je le trépigne! Cl Anastasie, dans son indignalimi, jela la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant : Voila coiiiiiu; je voudrais l'arranger en chair cl en os, le gr'edin. Puis, ramassant le porirait : Vois, ina'inlenant, il porle mes manpies... regarde donc!

Alfied secoua ni'galivement la tête sans dire nu mot, et en ('.lisant signe à sa leninie (réloii;uer de lui celle image détestée.

— A-l-mi vu un eflronté pareil !... Ça n'est pas tout... il y a écrit ai

bns. en letlros roiiges : « Cabrioii à son bon ami Pipelet, pour la vie, » dit l;i portière rii exiiiiiiniint le carton à h limiiriv.

— « Sou l)on ami... pour la vie!... » iiniriniiia Alfred F4 il leva les mains au ciel coiniue pour le prendre à ténioiu de celle nouvelle et outr:'geante ironie.

— Mais, à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce poitrail n'y élail pas ce malin quand j'ai fait le lil, bien sur... Ui avais lout .i l'iieure cm|:oilc la clef de la Inge avec loi, personne n'a donc pu y entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce iiortiait se irouvel-il ici?... Ali çà, est-ce que par hasaid ce serait loi qui l'aurais nm là, vieux clicri ?

A celle monstrueuse bypollicse, Alfred bondit sur spn siège ; il ouvrit des yeux furieux, nienaçanls.

— Moi...uioi...accrocbcr dans mon alcôve le porirait tk: cet être malfaisant qui, non coulent de me pertéculer de son oilien^e présence, me pour^uil encore la nuit en rè\e, le jour en peinture ! Mais vous voule? donc nie rendre l'ou, Aua^lasie... fou à lier?...

— Eli bien ! a|)rL'S? Quand pour avoir la p.d\ lu le serais raccommodé. . avec Cabrion pendant mon absence... on serait li; grand mal?

— Moi... raccomiiiode avec... 0 mon Dieu ! vous l'eiilendez !...

— Et alors... il t'anraii donné son porliail... eu gage de bonne amitié... Si Ça e.^l, ue l'eu défends pas...

— Anastasie!...

— Si ça est, il faut convenir que lu es capricieux comme une jolie femme.

— Mon épouse !

— Mais, enlin, il faul bien que ça soil toi qui aies aecroebé ce portrait ?

— Moi !... 0 mou Hiou ! mon Dieu !...

— Mais... (jui esi-ce, alois?

— Vous, madame...

— Moi!...

— (lui ! s oeria M. l'ipelel avec égareineul, e'e.it vous, j'ai besoin de cioiie que c'est vous. Ce malin, ayant le dos louriiû nu lit, jo ne me serai aperçu de rien.

— Mais... vieux rliéri...

— Je vous dis(|u'il faut que ça soil vou.i... sinon je croirai que c'est le diable... puisque jo n'ai pas quitté la loge, ctipie Jorsiini' jesnisinonlé en li.iut pour répondre à l'appel de l'orgaue maie j'avais la clef. La porle était bien fermée, c'est vous qui l'avez ouverte.. . iNiex cela ?

— C est, ma foi, vrail

— \ ous avouez donc ?...

— J'avoue que je n'y comprends rien... C'est une farce, elelle esi joliiueul (aile... faut être juste.

— Due larce ! s'écria M. Pipelet, emporté par une iiidignalion délirante. Ali ! vous y voilà enrore, une farce ! .le vous dis, iimi, que lout cela cache quelque trame abominable... il y a quelipie clmse là-dessous. C'est un cou|i moulé .. nu Cfiui|ilol. On dissiiiiiile l'aliiiiie kmis ile> lleuis, ou leiile de in'élonrdir pour lu'enipéciier de voir le préei|iiee où l'on veiil me plonger... Il ne me reste plus qu'à me inellre sous la pi'oleclion des lois... Ilenrcuscmenl, Dieu prolége la France.

El .M. I'i|ielel se dirigea vers la porte.

— Oii vas-liidouc, vieux cbéri?

— Chez monsieur le commissaire... déposer ma plainte et ce porirait, comme preuve des persécelions dont on m'accable.

— Mais de quoi le plaindras-lu ?

— De <pioi |e me plaindrai '' Comment ! mou ennemi le plus acbarnc trouvera moyeu par des jiroeédés frauduleux... <li' me loiccr à avoir son porlrail chez moi, jusque dans mon lil uiiplial, et les magisirats ne me pieiiilionl pas sous leur c ide?... lloniiez-moi ce poiliait, Anaslasie... domii'Z-Ie-moi. pas du côté de la peinliire... celle vue me révolte ! Le traiire ne pourra pas nier. . il y a de sa mi.in : Cnhriim à aan li'ii} mm /'iiirlel,p iir lu vie... PoiU' la vie!. . Oui, c'esl bien cela... C'est pour avdir ma vie sans doute qu'il me poiirsuil... et il linira par lavoir... Je vais vivre dans des alarmes eonlinuelles ; je croirai que (Ci être iuleriial (sl là, loujoiiis là ! sons le plaiielier, d.iiis la iiuirallle, au plafoiiil ! la niiil. qu'il me regarde dormir aux bras de mou épouse... le jour, qu'il esl deboiil derrière moi, loiijniirs avec s(ui snuriie salaiiiqiie. . El (pii me dil qu'en ce mouienl même il n'e^l pas ici .. lapi quel- (\Hv paii, lapi comme un insecte veniiiieiix? Voyous ! y es-lii, iminslre ? y es lu?... s'écri 1 M. l'ipelel en acciimpagiiaul celle iuipréealiiMi fiiribtiiide d un mouvement de léle circiilaiic, comme s'il eût voulu interroger du regard lonles les parties de la loge.

J y suis, bon ami ! dil affectueusement la voix bien connue de Cabriiiu.

Ces paroles semblaient sortir du fond de l'alcôve, grâce à un simple effet de venlriloquie ; car l'iiiferual rapin se tenait en debors de la porte de la loge, jouissant des moindres détails de celte scène. Pourtant, après avoir prononce ces derniers mots, il s'esquiva priidemiuenl, non sans laisser, ainsi (pi'oii le verra plus tard, un nouveau sujet de c(dere, d'élonncineut et de méditation à sa victime.

Madame l'ipelel, toujours ciinrageuse cl scep-:ique, visita le dessous du lit, les derniers recuius de la loge sans rien découvrir, explora I allée sans être plus beureuse dans ses recberclies, pendant ipie M , Pipi'let,

plierré par ce dernier coup, était retombé assis sur sa chaise, dans uu état d'accablement di^sesperé.

— Ça n'est rien, Alfred, dit Anastasie, qui se montrait toujours trèsesprit* fort, le gredin éiail caché près de la porte, e(, pondant que nous cherchions d'un côté, il se sera sauvé de l'autre. Patience ! je rattraperai uu jour, et alors... gare à lui! il mangera mon manche à balai !

La porte s'ouvrit, et madame Séraphin, femme de charge du notaire Jacques Ferrand, entra dans la loge.

— Bonjour, madame Séraphin, dil madame Pipelet, qui, voulant cacher à une étrangère ses cbagi ius domestiques, prit tout à coup un air gracieux et avenant; qu'est-ee qu'il y a pour voire service?

— D'abord, dites-moi donc ce que c'est que votre nouvelle enseigne?

— Notre nouvelle enseigne ?

— Le petit écrileau...

— Un petit écrileau?

— Oui, noir, avec des lettres rouges, qui est accroché au-dessus de la porle de votre allée.

— Comment! dans la rue?...

— Mais nui, dans la rui', juste au-dessus de votre porte.

— Ma chère madame Séraphin, je donne ma langue aux chiens, je n'y comprends rien du tout; et toi, vieux cbéri?

Alfred resta nuiet.

— Au fait, c'est M. Pipelet que ça regarde, dil madame Séraphin ; il va m'expliquer ça, lui.

Alfred poussa une sorte de gémissement sourd, inarticulé, en agilaiil son chapeau tromblon.

Celle panlouiime signifiait qu'Alfred se reconnaissait incapable de rien expli(|iier aux autres, étant suffisamment préoccupé d'une iufmitc de problèmes plus insolubles les uns que les autres.

— Ne faites pas atlentiou, madame Séraphin, reprit Anastasie. Ce pauvre Alfred a sa crampe au pylore, ça le rend tout chose... Mais qu'estce que c'esl donc que cet écrileau dont vous parlez... penl-êtie celui du rogomisle d'à côté'?

— Mais non, mais non : je vous disque c'est nu pelil écrileau accroché tout jusie an-dessus de votre porte.

— Allons, vous voulez rire...

— Pas du lout, je viens de le voir en entrant ; il y a dessus écrit en grosses lellres : Pipelet et Cabiuon font commebce d'amitié et auti.es. S'adresser nu portier.

— Ah ! mon Dieu!... il y a cela écrit au-dessus de notre porle! Eutends-lu, Alfred?

M. Pipelet regarda madame Séraphin d'un air égaré ; il ne comprenait pas, il ne voulait pas comprendre.

— Il y a cela .. dans la rue... sur un écrileau? reprit madame Pipelet, coiifoudiie de colle nouvelle audace.

— Oui, puisque je viens de le lire. Alors je me suis dit : u Quelle drôle de chose ! .M. Pi|ielet est conlounier de son élat, et il apprend aux pissauls pai une affiche qu'il fait « eniiimerce damiiié n avec un iiionsieiir C.abriou... Qu'est-ce qii ■ cela signifie?... Il y a queiipie chose là-ilessons... ça n est pas clair. Mais comme il y a sur l'éciileau : ii Adressezvous au portier, » madame Pipelet va m'expliquer cela. » Mais iegar4lez doue, s'écria tout à coup m idame Séraphin en s'iiiieiromiiaul, voire mari à l'air de se trouver mal. . prenez donc garde ! il va tomber à la renverse !...

.Madame Pipelet reçut Alfred dans ses bras, à demi |)àiué. Ce dernier coup avail été trop viuleni ; riiomme au chapeau tromblon perdit à peu près Cdiiuaissauce en miiriiiuraii' ces mots :

— le malheureux ! il m'a pubriipiemeni afliehé !!

— Je vous le disais. m:iilame Sér.iiibiii, Alfred a sa crampe an pylore, sans conqiter un pidissoii déchaiin' ipii le mine à coups dé|iingle .. (;e pauvre vieux cliéii n'y ré-isteia pas! lleurciisemeul, j'ai là une gonlle d'alisiutbe, ça va pcul-èire le remeilic sur se- panes..

En effet, grâce au remède infaillible de madame Pipelet, .Ml'red reprit peu à peu ses sens ; mais, bêlas ! à peine renaissait-il à la vie, qu'il lin soumis à mie nouvelle et cruelle épreuve.

Un personnage d'un âge mûr, hiuiiiéteinenl velu et d'une |ibysioiiomio si candide, ou plulnt si niaise qu'on ne pouvait supposer la uioiiiilie arrière-pensée ironique à ce type du (/ofcf-iHoueyir parisien, ouvril l,i p.iiiie mobile et vitrée de 1 1 porle, el dit d'un air siiigiilieremen! intrigué :

— Je viens de voir écrit sur un ériiteaii placé au-dessus de cette allée; « Pi|ielet et Caluioii l'ouï coiuinerce d'amitié el aulres. AdrCsSez- « vous au portier. » Poiirriez-vons, s'il vous |ilait, me faire l'honiicur de m'cnseigner ce que cela veul dire, vous qui èles le portier de l.i maison ?

— Ce que cela veut dire !... s'écria M. Pipelet d'une voix lonnanle, en donnant enfin cours à ses resseniimenls si longtemps comprimés, cela veut dire que M. Cabrion esl un iiilàme imposteur, vtnssieur!. .

Le gobe-mouche, à celle explosion soudaine et furieuse, recula d un pas.

Alfred, exaspéré, le regard (lamboyant, Je visage pourpre, avail le corps à demi sorti de sa loge cl appuyait ses deux mains crispées au panneau inférieur de la porte, |)endaui que les ligures de madame Séraphin el d'Anasiasie se dessinaient vaguement sur le second plan, dans la demi-iibscurité de. la loge

— A|iprenez, iiui.'isîti/r ' cria M. Pipelet , que je n'ai aucun commerce

LES MYSTÈRES DE PARIS

avec ce eiieux de Cabrion, et celui d'amilié encore moins que loul autre '.

— C'est vrai... et il faut que vous soyez depuis bien longtemps en bocal vieux cornichon que vous êtes, pour venir l'aire une telle demande! s'écria aigrement la Pipelet, en montrant &a mine hargneuse au-dessus de l'épaule de son mari. , . j. „

— Madame, dit sentencieusement le gobe-mouche en reculant d un autre pas les affiches sont faites pour être lues. Vous affichez, je lis; je suis dans'mon droit, et vous n'êtes pas dans le vôtre en me disant une grossièreté! .

— Crossièrelé vous-même... grigou! riposta Anastasie en montrant

les dents.

— Vous êtes une manante!

— Alfred, Ion tire-pied, que je prenne mesure de son museau... pour lui apprendre à venir faire le farceur à son âge... vieux paltoquet .

— Des injures, quand on vient vous demander les renseignements que vous indiquez sur votre adiclie! (.a ne se passera pas comme ça, madame !

— Mais, môssteur... s'écria le malheureux portier.

— IVIais, monsieur, reprit le eohe-moucbe exaspéré, faites amitié tant qu'il vous plaira avec votre M. Cabrion : mais, corbleu ! ne l'afliclicz pas en grosses lettres au nez des passants ! Sur ce, je me vois dans l'obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je vais déposer ma plainte chez le commissaire.

Et le gobe-mouche s'en alla courroucé.

— Anastasie, dit Pipelet d'une voix dolente, je n'y survivrai pas, je le sens, je suis frappé à mort... je n'ai pas l'espoir de lui échapper. Tu le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose allicher que je fais commerce d'.nmitié avec lui, et le public le croit; j'en informe... je le dis... je le communique... c'est monstrueux... c'est i norme, c'est une idée infernale ; mais il faut que ça finisse... la mesure est comblée... il faut que lui ou moi succombions dans cette lutte!

Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé aune vigoureuse résolution , saisit le portrait de Cabrion et s'élança vers la porte.

— Où vas-tu, Alfred ?

— Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme é( riteau ; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au commissaire : Défendez-moi! vengez-moi! déhvrez-moi de Cabrion!

— Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi ; si tu ne peux pas enlever l'écriteau, dis au rogomiste de t'aider et de te prêter sa petite échelle. Cueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir souffrir. Oui, il y a des gens que l'on guillotine qui ne l'ont pas autant mérité que lui. Le giedin ! je voudrais le voir en Grève, le scélérat !

Alfred fît preuve dans cette circonstance d'une longanimité sublime. .Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité de manifester quelques sentiments pitoyables à l'égard du rapin.

— Non , dit-il , non, quand même je le pourrais, je ne demanderais |)as sa tète !

— Moi, si... si... si, tant pis. Et allez donc ! s'écria la féroce Anastasie.

— Non, reprit Alfred, je n'aime pas le sang, mais j'ai le droit de réclamer la réclusion perpétuelle de cet être mallaisant ; mon repos l'exige, ma santé me le commande... la loi doit m'accorder cette réparation.... sinon, je quille la France... ma belle France! Voilà ce qu'on y gagnera.

Et Alfred, abimé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, comme nnc de ces imposantes victimes de la latalilé antique.

CUAPITRE XII.

Cecily.

Avant de faire assister le lecteur à l'entretien de madame Séraphin et de madame Pipelet, nous le préviendrons qu'Aiiastasie, sans suspecter le moins du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la sévérité qu'il avait déployée à l'égard de Louise Moiel et de Cerinain. Naturellement la portière enveloppait madame Séraphin dans la même réprobation ; mais, en habile politique, madame Pipelet , pour des raisons que nous dirons plus bas, dissimulait son éloigncmcnt pour la femme de charge sous l'accueil le plus cordial.

Après avoir formellement dés;ipprouvé rindignc conduite de Cabrion, madame Séraphin reprit :

— Ah çà! que devient donc M. Bradamanti (Poliâori)'! Hier soir je lui écris, pas de réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne... J'espère qu'à cette heure j'aurai plus de bonheur.

Madame Pipelet feignit la contrariété la plus vive.

— Ah ! par exemple, s'écria-t-elle, faut avoir du guignon ! — ^Comment ?

— M . Bradamanti n'est pas encore rentré.

— C'est insiippoi table!

— Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin !

— Moi qui ai tant à lui parler!

— Si ça n'est pas comme un sort!

— D'autant plus qu'il faut que j'invente des prétextes pour venir ici: car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan , lui qui est si dévot... si scrupuleux.. . vous jugez... quelle scène!

— C'est comme Alfred : il est si bégueule, si bégueule, qu'il s'efl'arouche de tout.

— Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?

11 a donné rendez-vous i quelqu'un pour six ou sept heures du soir; et il m'a priée de dire à la personne qu'il attend de repasser, s'il n'était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le trouver.

Et Anastasie ajouta mentalement : —Compte là-dessus; dans une heure il sera en route pour la Normandie.

— Je reviendrai donc ce soir, dit madame Séraphin d'un air contrarié. Puis elle ajouta : J'avais autre chose à vous dire, ma chère dame Pipelet. Vous savez ce qui est arrivé à cette drolesse de Louise, «pic tout le monde croyait si honnête?

— Ne m'en parlez pas, répondit madame Pipelet en levant les yeux avec componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.

— C'est pour vous dire que nous n'avons plus de servante, et que si par hasard vous entendiez parler d'une jeune fille bien safje, ! irn bonne travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l'adresser. Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer, qu il faut se mctire en quête de vingt côtés pour les trouver.

— Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j'entends parler de quelqu'un, je vous préviendrai... Ecoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que les bons sujets.

Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement :

— Plus souvent que je l'enverrai une pauvre fille pour qu'elle crève de faim dans ta baraque ! Ton maître est trop avare et trop méchant ; dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Cermain !

— Je n'ai pas besoin de vous dire, reprit madame Séraphin, combien notre maison est tranquille; il n'y a qu'à gagner pour une jeune lille à être placée chez nous, el il a fallu que celte Louise fût un mauvais sujet incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que lui donnait M. Ferrand.

— Bien sûr... Aussi liez-vous à moi; si j'entends parler d'une jeunesse comme il vous la faut, je vous l'adresserai tout de suite.

— Il y a encore une chose, réprit madame Séraphin : M. Ferrand tiendrait, autant que possible, à ce que cette servante n'eût pas de famille, parce qu'ainsi, vous comprenez, n'ayant pas d'occasion de soriir, elle risquerait moins de se déranger ; de sorte que, si par hasard cela se trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose... d'abord parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l'ai dit, n'ayant ni tenants ni aboutissants, elle n'aurait aucun prétexte pour sortir. Celte misérable Louise est une fière leçon pour monsieur .. allez... ma pauvre madame Pipelet! c'est ce qui maintenant le rend si difficile sur le choix d'une domestique. Un tel esclandre dans une pieuse maison comme la nôtre.... quelle horreur! Allons, à ce soir; en montant chez M. Bradamanti, j'entrerai chez la mère Burette.

— A ce soir, madame Séraphin, el vous trouverez M. Bradamanti pour sûr.

Madame Séraphin sortit.

— Est-elle acharnée après Bradamanti ! dit madame Pipelet ; qu'est-ce qu'elle peut lui vouloir? et lui, est-il acharné à ne pas la voir avant son départ pour la Normandie ! J'avais une fière peur qu'elle ne s'en allât pas, la Séraphin, d'autant plus que M. Bradamanti attend la dame (pii est déjà venue hier soir. Je n'.ii pas pu bien la voir ; mais cette (ois-ti je vas joliinenl lâcher de la dévisager, ni plus ni moins que l'autre jour la parliciilière de ce commandant de deiix liards. Il n'a pas remis les pieds ici ! Pour lui apprendre, je vas lui brûler son bois... oui, je le brûlerai, tout Ion bois ! freluquet manqué. Va donc ! avec tes mauvais douze francs et ta robe de chambre de ver luisant I Ça t'a servi à grand'chose! Mais qu'est-ce que c'est que cette dame de M. Bradamanii? Une bourgeoise, ou une femme du commun? Je voudrais bien savoir, car je suis curieuse comme une pie ; ça n'est pas ma faute, le bon Dieu m'a faite comme ça. Qu'il s'arrange! voilà mon caractère. Tiens... une idée, et fameuse encore, pour savoir son nom, à cette dame! 11 faudra que j'essaye. Mais qui est-ce qui vient là? Ah ! c'est mon roi des locataires. Salut' monsieur Rodolphe, dit madame Pipelet en se mettant au port d'arme, le revers de sa main gauche à sa perruque.

C'était en effet Rodolphe; il ignorait encore la mort de M. d'ilarville.

— Bonjour, madame Pipelet," dit-il en entrant. Mademoiselle lligolette est-elle chez elle ? J'ai à lui parler.

— Elle? ce pauvre petit chat, est-ce qu'elle n'y est pas toujours ! Et son travail , donc ! Est-ce qu'elle chôme jamais !...

— Et comment va la femme de Morel? Reprend-elle un peu courage?

— Oui, monsieur Rodolphe. Dame! grâce à vous ou au protecteur dont vous êtes l'agent, elle et ses enfants sont si heureux maintenant ' Us sont comme des poissons dans l'eau : ils ont du feu, de l'air, de bons lits, une bonne nourriture, une garde pour les soigner, sans compter mademoiselle Rigolette, qui tout en travaillant comme un petit castor, et sans avoir l'air de rien, ne les perd pas de l'œil, allez!... cl puis il est venu de votre part un médecin nègre voir la femme de Morel... Eh ! eh ! ch ! dites donc, monsieur Rodolpiie, je me suis dit à moi-n\ême :

LES MYSTÈUES DE PARIS

Ah çà. niiiis c'csl donc le médecin des charbonniers, ce moricaud-là ? il peut leur làler le ponis sans se salir les mains. C'est égal, la roiileiir n'y fail rien: il parait qu'il est fameux médecin, tout de même! Il a ordonné une potion à la femme Morel, qui l'a soulagée tout de suite.

— Pauvre fenmie ! elle doit être toujours bien triste?

— Oh! oui, monsieur Rodolphe... Que voulez- vous? avoir son mari fou... et puis sa Louise en prison. Voyez-vous, sa Louise, c'est sou crcvc-cœur ! pour une foniille honnèle, c'est terrible... Et quand je pen^e que tout à l'heure la mère .'^éraphin, la femme de charge du notaire, est venue ici dire des horreurs de celle pauvre lille ! Si je n'avais pas eu un goujon à lui l'aire avaler, à la Séraphin, ça ne se serait pas passé comme ça ; mais pour le quai l d'heure j'ai filé doux. Est-ce qu'elle n'a pas eu le front de venir me demander si je ne connaîtrais pas une jeunesse pour remplacer Louise chez ce grigou de notaire?... Sont-ils roués et avares ! Figurez-vous qu'ils veulent une orpheline pour servante, si ça se rencontre. Savez-vous pourquoi, monsieur Rod()l|)lie ? C'est censé parce qu'une orpheline, n'ayant pas de parents, n'a pas occasion de sortir pour les voir et qu'elle est bien plus tranquille. Mais ça n'est pas ça, c'est une frime. La vérité vraie est qu'ils voudraient empaumer une pauvre (ille qui ne tiendrait à rien, parce que n'ayant personne pour la conseiller, ils la grugeraient sur ses gages tout à leur aise. Pas vrai, monsieur Rodolphe?

— Oui... oui... répondit celui-ci d'un air préoccupé.

Apprenani que madame Séraphin cherchait une or|)heliiic pour remplacer Louise comme servanic auprès de M. Ferrand, lîudulpho entrcveyait dans cette circonstance un moyen peut-être certain d'arriver À la punition du notaire. Pendant que madame Pipelet parlait, il nmdifiait dimc peu à peu le rôle qu il avail jusqu'alors dans s.i pensée destiné à Cccily, principal instrument du juste châtiment qu il voulait liilligerau bourreau de Louise Morel.

J'élais bien sûre que vous penseriez comme moi, reprit madame Pipelet; oui, je le répcie, ils ne veulent chez eux une jeunesse isolée que pour rogner ses gages; aussi plutôt mourir que de leur adresser quelqu'un. D'abord je ne connais personne... mais je connaîtrais n'importe qui, que je rcmpêcherais bien d'entrcrjaniais dans une pareille baraque. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe, (|uc j'aurais raison?

— Madame Pipelet, voulez-vous m ■ rendre un grand service?

— Dieu de Dieu [ monsieur Rodolphe... faut-il me jeter en travers du feu, friser ma perruque avec de l'huile bouillante? aimez-vous mieux que je morde quelqu'un? parlez... je suis toute à vous... moi et nmn cœur nous sommes des esclaves... excepté ce qui serait de faire des traits à Alfred..

— Ra?surez-vous, madame Pipelet... voilà de quoi il s'agil... J'ai à placer une jeune orpheline... elle est élraiigère... elle n'était jamais venue à Paris, et je voudrais la faire entrer chez M. Ferrand...

— Vous me suffoquez!... comment! dans cette baraque, chez ce vieil avare?...

— C'est toujours une place... Si la jeune fille dont je voiij parle ne s'y trouve pas bien, elle en sortira plus tard... mais au moins elle gagnera tout de suite de quoi vivre... et je serai tr-inquille sur son compte.

— Dame, monsieur Rodolphe, ça vous regarde, vous 0(es prévenu... Si, malgré ça, vous trouvez la place houiie... vous êles le m.iilre... Et puis aussi, faut êlre juste, par rapport au nolaire : s'il y a du contre, il y a du pour... il est avare comme un chien, dur comme un àne, bigot comme un sacristain, c'est vrai... mais il est honnête homme conmie il n'y en a pas... Il donne peu de gages... mais il les paye rubis sur l'oncle... La nourriture est mauvaise... mais elle est tous les jours la même chose. Enfin, c'est une maison où il faut travailler comme un cheval; mais c'est une maison on ne peut pas plus eiidiètante... où il n'y a jamais de risque qu'une jeune fille prenne des aiiurr»... Louise, c'est un hasard.

— Madame Pipelet, je vais confier un secret à votre honneur.

— Foi d'Anastasie Pipelet, née Galimard, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel... et qu'Alfred ne porle que des habits verts... je serai muelte comme une tanche...

— Il ne faudra rien dire à M. Pipelet !...

— Je le jure sur la tète de mon vieux chéri... si le motif est honnête...

— Ah ! madame Pipelet !

— Alors nous lui en ferons voir de toutes les couleurs ; il ne saura rien de rien ; figurez-vous que c'est un enfant de six mois, pour l'iimocence et la malice.

— J'ai confiance en vous. Ecoulez-moi doue.

— C'est entre nous à la vie, à la mort, mon roi des locataires... Allez voire train.

— La jeune fille dont je vous parle a fait une faute...

— Connu !. .. Si je n'avais pas à quinze ans épousé Alfred, j'en aurais peut-èlre conmiis des cinquantaines... des centaines de l'aulis! Moi, telle que vous me voyez... j'élais un vrai salpêtre dcthaiué, nom d'un pelit bonhonmie! Heureusement, Pipelet m'a éteinte dans sa vertu... sans ça... j'aurais lait des folies pour les hoannes. C'est pour vous dire que si votre jeune fille n'en a connuis qu'une de faute... il y a encore de l'espoir.

— Je le crois aussi. Celle jeune fille était servante, en Allemagne,

chez une de mes parentes; le fils de celle parente a été le complice de la faute; vous comprenez?

— AlllUez doue!... je comprends... comme si je l'aurais faite, la faute.

I — La more a chassé la servante; mais le jeune homme a élé assez , fou pour quitter la maison palcinelle et pour amener cette pauvre fille j à Paris.

— Que voulez-vous?... ces jeunes gens...

— .\près le coup de tête soûl venues les réflexions, rélloxions d'autant plus sages, que le peu d'argent qu'il possédait élait mangé. Mon jeune parent s'est adressé à moi ; j'ai consenli à lui donner de qimi retourner auprès de sa mère, mais à condition qu'il laisserait ici celte lille et que je lâcherais de la placer.

— Je n'aurais pas mieux fail pour mon fils... si Pipelet s'était plu à m'en accorder un...

— Je suis enchanté de voire approbation ; seulement, comme la jeune fille n'a pas de répondants et qu'elle est éirangère, il est très-diflicile de la placer... Si vous vo(diez dire à madame Séraphin qu'un de vos parenls, élahli en Allemagne, vous a adressé et recommandé cette jeune lille, le notaire la prendrait peut-êlre à son service ; j'en serais doublement satisfait. Cceily, n'avant élé qu'égarée, se corrigerait cerlainemcut dans une maison aussi sévère que celle du nolaire... C'est pour celle raison surtout que je tiendrais à la voir, celle jeune fille, entrer chez M. Jacques Ferrand. Je n'ai pas besoin de vous dire que présentée par vous... personne si respectable...

— Ah ! monsieur Rodol|ihc...

— Si estimable...

— Ah ! mon roi des locataires...

— Que celte jeune fille enfin, recommandée par vous, serait certainement acceptée par madame Séraphin, tandis que présentée par moi...

— Connu!... c'est comme si je présentais un petit jc-mie homme I Eh bien ! lope... ça me chausse... Allez donc !... enfoncé la Séraphin ! Tant mieiiN, j'ai nue dent contre elle; je vous réponds de l'afl'aire, ni'iisieur Rodolphe ! Je lui ferai voir des étoiles en plein midi; je lui dir.ii (pie depuis je ne sais combien de temps j'ai une cousine élalilie en .\lleniagne, une Calimard; que je viens de recevoir la nouvelle qu'elle est délunte, comme son mari, cl ipie leur fille, qui est orpheline, va me tomber sur le dos d'un jour ;i ranlrc.

— Très-bien... Vous conduirez vous-même Cecily chez M. Ferrand, sans en parler davantage à madame Séiapliin. Connue il y a vingt ans que vous n'avez vu voire cousine, vous n'aurez rien à réiioiidre, si ce n'est que depuis son dépari pour l'Allem.igne vous n'aviez eu d'elle aucune nouvelle.

— Ah çà, mais si la jeunesse ne baragouine que l'allemand ?

— Elle parle parrailemeul fiançais. Je lui ferai sa leçon : ne vous rccupcz de rien, sinon de la recommander ires-insl.immenl à madame Séraphin ; ou plutôt, j'y songe, non... car elle sniipcomierail peut-être que vous voulez lui forcer la main .. Vous !;• savez, souvent il suflil qu'on demande quelque chose pour qu'on vous refuse...

— A qui le diles-vous !... C'est poiirçi que j'ai toujours lenibarié les enjôleurs. S'ils ne m'avaient rien denianilé... je ne dis pas...

— Cela arrive toujours ainsi... Ne fiites doue aucune propo^ilioll à madame Séraphin cl voyez-la venir... Diles lui seulement qui; (.'eclly et ori)heliuc, éliangère, très-jemie, Ires-jolie, qu'elle va être pour vous une bien lourde charge, cl que vous ne sentez pour elle qu'une tres-médiocre afieetion, vu (pic vous éliez brouillée avec votre cousine, cl que vous ne cunee\cz lieii au dK/euK qu'elle vous fail li...

— Dieu de Dieu 1 (pie vous êtes malin!... Mais soyez traïupulle, à nous deux nous f liions la paire. Diles donc, monsieur Uodolplie, couuue nous lions eiilentloiis bien. . nous deux !... Quand je pense que si vous aviez élé de mon âge d.ins le temps où j'étais un vrai salpêtre... ma foi, je ne sais pas... et vous? •

— Chili!... Si M. Pipelet...

— Ah bien oui! Pauvre cher homme, il pense bien à la g.iudriolc! Vous ne savez pas... nue nouvelle infamie de ce Cabrion ? .. Mais je vous dirai cela plus tard... Quant à voire jeune tille, soyez calme.... je g.ige que j'amène la Séraphin à me demaniîer de placer ma parente chez eux.

— Si vous y réussissez, ma chère madame Pipelet, il y a cent francs pour vous. Je ne suis pas riche, mais...

— Est-ce que vous vous moquez du monde, monsieur Rodolphe ? Est-ce que vous croyez que je fais ça par inlérét? Dieu de Dieu!... c'est de la pure amitié... Ceiii francs!

— Mais jugez donc que si j'avais longtemps celle jeune fille à ma charge, cela me coûterait bien plus que celle somme... au boul de quelques mois...

— C'est donc pour vous rendre service que je prendrai les cent fr.incs, monsieur Roilolphe; mais c'est un laineux quine à la loterie pour nous que vous soyez venu dans la maison. Je puis le crier sur les toits, vous êtes le roi des locataires... Tiens, un liaere !... C'est sans doute la petite daine de M. Bradamanli... Elle est venue h'ier, je n'ai pas pu bien la voir... Je vas lanternera lui répondre pour la bien dévisager; sans compter que j'ai inventé un moyen pour avoir son nom... Nous allez me voir travailler... ça nous amusera.

— Non, non, madam.' Pipelet, peu nrimporlent le nom et la figure de celte dame, dit Rodolphe eu se reculant dans le fond de la loge.

LlîS MYSTERES DK PARIS.

— Madame! cri.i Anaslasie en se prc(:i|ii(aiit au-devant de la personne

ipii cnlrail, on alliz-vou>, inadaiiie

(l'rlie

— Olio/. M. lîradaiiiaiili, dit la l'cnnne visiblement coiiliaiiec ainsi ai idée an passage.

— Il n'y est pas...

— r/e^t impossible, j'ai rende?,-voiis avec lui.

— Il n'y est pas...

— Vous vous trompez...

— .le ne me trompe pas du tout... dit la portière en nianuMnianl toujours liabilement afin de dlsliuguir les traits de eetle femme. M. iiradamaiiti est sorti, bien sorti, Irés-sorti... c'est-à-dire excepté pour une dame...

— Eb bien ! c'est moi... vous u)'im()alienle/,... laisNez-nmi jiasser.

— Votre nom, madame?... je verrai bien si c'e.->t le nom de la personne (|ne M. Bradamanti m'a dit de laisser entrer. Si vous ne poi tez pas ce iioui-là... il faudra que vous me passiez sur le cor|)S pour monter...

— Il vous a dit mon nom? s'écria la femme avec autant de surprise que d'inquiéiude.

— Dui, madame...

— (luelle imprudence ! nninuura la jeune (emme. Puis, après un moment d'Iiésitation, elle ajouta impatiemment à voi.v basse, et conun(! si elle eût craint d'être entendue : Eli bii'n ! je me uonime madame d'Orbigny.

A ce nom, Rodolphe tressaillit.

C'était le nom de la bidle-mère de madame d'ilarville.

Au lieu de rester dans l'ombre, il s'avança, et, à la lueur du jour et de la lampe, il retonuni facilement cette femme grâce au portrait que Clémence lui en avait plus dune fois tracé.

— Madame d'Orbigny? répéta madame Pipelet, c'est bien ça le nom que m'a dit M. Dradamanti ; vous pouvez monter, madame.

La lielle-mère de madame d'ilarville passa rapidement devant la loge.

— Et aimiez donc ! s'éciia la por ticre d'un air triomphant, enfoncée la bourgeoise!... je sais son noni, elle s'appi Ile d'Orbigny... pas mauvais le moyeu, htin... monsieur Rodol|)be? .Mais qu'est-ce que vous avez donc ? vous voilà tout pensif!

— Cette dame est déjà venue voir M. Bradamanti? deniauda Rodolphe à la portière.

— Oui. llier soir, dès qu'elle a été partie, M. Bradamanti est tout de suite sorti, afin d'aller probablement reteinr sa place à la diligence pour aujourd'hui; car hier, en revenant, il m'a priée d'accompagner ce malin sa malle jusqu'au bureau des voitures, parce qu'il ne se fiait pas à ce petit gueux de Tortillard.

— Et où va H. Bradamanti? le savez-vous?

— En INormandie... roule d'Alençon.

Rodolphe se souvint que la terre des Aubiers, qu'habitait M. d'Orbigny, était située en Normandie.

Plus de doute, le charlatan se rendait auprès du père de Clémeuce, nécessairement dans de sinisti es intentions !

— C'est son départ, à Jl. Bradamanti, (pii va joliment «sliner la Séraphin ! reprit madame Pipelet. Elle est connue une enragée pour voir M. Bradamanti, qui l'évite le plus qu'il peut ; car il m'a bien reconnnandé de lui cacher qu'il partait ce soir à six heures; aussi, (luaiid elle va revenir, elle trouvera visage de bois ! je profilerai de ça pour lui parler de votre jeunesse. A propos, comment donc qu'elle s'appelle... Cicé?

— Cecily...

— C'est comme qui dirait Cécile avec un i au bout. C'est égal, faudra que je mette un morceau de jiapier dans ma tabatière pour me rappeler ce diable de nom-la... Cici... Caci... Cecily ; bon, m'y voilà.

— Maintenant, je monte chez mademoiselle lligolelte, dit Rodolphe à madame Pipelet, en sortant de sa loge.

— Et en redescendant, monsieur Rodolphe, est-ce que vous ne direz pas bonjour à ce pauvre vieux chéri ? 11 a bien du ebagriu, allez ! il vous contera cela... ce monstre de Cabrion a encore fait des siennes...

— Je prendrai toujours part aux chagrins de votre mari, madame Pipelet...

Et Rodolphe, singulièrement préoccupé de la visite de madame d'Orbigny à Polidori, monta chez inademoisclle Rigoleile.

CUAPITRE Xin.

Le premier chugrin de Rigoleile.

La chambre de Rigolette hrillali toujours de la môme propreté coquette ; la grosse montre d'argent, placée sur la cheminée dans un cartel de buis, marquait quatre heuics ; la rigueur du froid ayant cessé, l'économe ouvrière n'avait pas allumé son poiHe.

A peine Ac. la fenètie apcicevait-iin un coin du ciel bleu à travers la niasse irréguliere de toits, de mansardes et de hautes cheminées qui de l'autre côté de la rue formait l'horizon.

Tout à coup un rayon de soleil, pour ainsi dire égaré, glissant entre deux pignons élevés, vint peiidalil ipielipics in>lalil'- i nipouipiir d'une t(inti' lesph^ndissanle les carreaux de la chambre de la jeune lille

Rigoleile travaillait assise à côt(! de la ( roisée ; le doux clair-obsenr de son (liai niant profil se détachait alors sur la transparence lumineuse de la vitre cumiiie une camée d'une blancheur rusée sur un fond vermeil.

Ite brillants redets couraient sur %n noire chevelure, loidne derrière sa tète, et nuançaient d'une chaude couleur <ramhii' liioire de ses pclih'S mains laborieuses, qui maniaient l'aiguille avec une incouiparabif. agililé.

Les longs plis de sa robe brune, sur laquelle tranchait la deiiiolure d'un talilier vert, caihaienl à demi son fauli'uil de paille: si s lieux jdIIs pieds, toujours parfaileinent chaussés, s'appuyaient au rebord d'un taboni et plai é devant elle.

Ainsi qu'un grand seigneur s'amuse quelquefois par caprice à cacher les nuirs d une chaumière sons d'éblouissantes draperies, un moment le soleil couchant ilhnnina celle chambretle de mille frux cliatuyaiÉts, moira de rellets dorés les iid(fanx de perse giise et veitc, lit élinci 1er le poli des meubles de noyer, miroiter la carrclagi! du sol comnir du cuivre rouge, et entoura d'un grillage d'or la cage des oiseaux de la grisette.

.Mais, hélas ! malgré la joyeuBelé provocante de ce rayon de soleil, les deux canaris maie et femelle voletaient d'un air Inquiet, et contre leur habitude ne chantaient pas.

C'est que, contre son habiiude, Rigoleile ne chantait pas.

Tons trois ne gazouillaient guère les uns sans les autres. Piesipic imijours le chaut hais et matinal de celle-ci donnait l'éveil aux cliaiisons de ceux-là, qui, plus paresseux, ne quittaient pas leur nid de si bonne heure.

C étaient alors des défis, des luttes de notes claires, sonores, perlées, argentines, dans lesquelles les oiseaux ne remportaient pus toujours l'a" vanlage.

Rigoleile ne chantait plus... parce que pour la première fois de sa vie elle éprouvait un chagrin.

Jusqu'alors l'aspect de la misère des Morel l'avait souvent affectée ; mais de tels tableaux sont trop familiers aux classes pauvres jiour kur causer des sentiments très-durables.

Après avoir presque chaque jour secouru ces 'malheureux autant qu'elle le pouvait, sincèrement pleuré avec eux et sur eux, la jeune lillo se sentait à la fois satisfaite... émue de ces infortunes... satisfaite de s'y être montrée pitoyable.

Mais ce n'était pas là un chagrin.

Bienlôt la gaieté naturelle du caractère de Rigoleile reprenait son luipire... Et puis, sans égoïsme, mais par un simple fait de couipaiaiMui, elle se trouvait si heureuse dans sa petite clianibre en sortant de llinirible réduit des Morel, que sa tristesse éphémère se dissipait bieniot.

Cette mobilité d'iuîprcssion était si peu entachée de pei.sounalité, qui', par un raisonnement d'une touchante délicatesse, la gii-elle roganlait presque comme un devoir de faire la part des plus mallieiirenx qu'elle, pour pouvoir jouir sans scrupule d'une existence bien pri;caire .ans doute, et entièrement acquise par son travail, mais qui, a.uprès de lépouvantable détresse de l.i famille du lapidaire, lui paraissait presque luxueuse.

— Pour chanter sans remords, lorsqu'on a auprès de soi des gens si à plaindre, disait-elle uaiveuient, il faut leur avoir été aussi charitable que possible.

Avant d'apprendre au lecteur la cause du premier chagrin de i'.igolelle, nous désirons le rassurer et l'édifier coinplétemeni sur la verluda cette jeune fille.

Kous regrettons d'employer le moi de vertu, mot grave, pompeux; solennel, qui enlraine presque toujours a\ec soi des idées de saiTiiicê douloureux, de lutte pénible contre les i)assious, d'austères inéiiitalions sur la fin des choses d'ici-has.

Telle n'était pas la vertu de Rigoleile.

Elle n'avait ni lutté ni médité.

Elle avait travaillé, ri cl chante.

Sa sagesse, ainsi qu'elle le disiùt simplement et sincèrenieut à Rodolphe, dépendait surtout d'une question de temps... Elle n'avait pas le loisir d'être amoureuse.

Avant toul, gaie, laborieuse, ordonnée, l'ordre, le travail, l.i gaieié, l'avaient, ;\ son insu, défendue, soutenue, sauvée.

thi trouvera peut-être celle murale légère, facile et joyeu>e ; iii.iiS qu'importe la cause, pourvu que l'eflèt subsiste ?

(Juimporte la direction des racines de la plaïUe, pourvu que sa Heur s'épanouisse pure, brillante et parlumée ?...

A propos de notre utopie sur les encouragenienis, les secouis, les récompenses que la société devrait accorder aux artisans remarquables par d eininenies qualités sociales, nous avons parlé de cet espionnage de la vertu, im des projets de l'empeieilr.

Sii|iposous celte féemule pen>ée du grand homuio réalisée !...

Un de ces vrais philanihropes, chargés par lui de rechercher le bien, a découvert Rigoleile.

Abandonnée, sans conseils, sans appui, exposée à tous les dangers (jfe la pauvreté, à toutes les séductions dont la jeunesse et la beauté soUl

LES MYSTËiiKS DE PARIS.

enloiirées, celle charmniite fille est resiée pure ; sa vie lioiiiièle, laborieuse, poniiait servir cren-eigucnient et (rexeiiiplc.

Celle enfant ne niérilora-l-elle pas, niiii une i(;i(iin|)ense, non un socouis, mais quekpies loucliaiiles paroles d'iipprolialion, irciKMJuragenient, (pii lui tloiineroni la conscience de sa valeur, (pii la rcliausseront à ses propres yeux, iiiii l'oliligcronl nicnie pour l'avenii'.'

Car elle saura ((u'oii la suit d'un regard plein do sollicilude el de protection dans la voie dillicile où elle niarelie avec tant de courage et de sérénité.

Car elle saura que ^i un jour le manque d'ouvrage ou la maladie menaçait de n)uipre l'équililire de celle vie pauvre et piéoccnpée qui repose tout enlière sur le travail et sur la santé, un léger secours dû à ses mérites passés lui viendrait en aide.

L'on se récriera sans doute sur l'iiupossibilité de cette surveillance lutélaire dont seraient enlourées les pei somies particulièrement dignes d'int('rèl par leurs excellents anlécéilenls.

Il nous semble que la société a déjà résolu ce problème.

N'a-l-ellc pas imaginé la surveillance de la baute police à vie ou à temps, dans le but, d'ailleurs fort utile, de contrôler iueessannneiit la conduite des personnes dangereuses signalées par leurs détestables aulécédeutsi?

Pourquoi la société n'exercerait-elle pas aussi une surveillance de haute charité morale ?

Mais descendons de la sphère des utopies et revenons à la cause du premier chagrin de Rigolette.

Sauf Germain, candide et grave jeune honiiiie, les vlli^ins de la grisetle avaient pris tout d'abord son originale familiarité, se^ oITres de bon voisinage, pour des agaceries trcs-signilicalives ; mais ces tllt!Ssieurs avaient été obligés de reconnaître, avec aniaiil de surprise que de dépit, qu'ils trouveraient dans Itigolelte un aimable et gai compagnon pour leurs récréations dominicales, une voisine serviable et bonne cill'anl, mais non pas une maîtresse.

Leur surprise el leur dépit, Irès-vifs d'abord, cédcrenl peu à peu devant la franche el charmante humeur de la griselte ; et puis, ainsi qu'elle l'avait jiKlieieusement dit à Rodolphe, ses voisins étaient liers le dimanche d'avoir au bras une jolie lille qui leur faisait honneur de plus d'une manière (Itigoletle se souciait peu des apparences), el qui ne leur coûtait que le partage de modestes plaisirs dont sa présence el sa gentillesse iloublaienlle prix.

D'ailleurs la chère fille se contentait si facilement !... dans les jours de pénurie elle dhiail si bien el si gaiement avec un beau morceau de galette chaude où elle mordait de toutes les forces de ses petites dinls blanches '. après quoi elle s'amusait tant d'mie promenade sur les boulevards ou dans les passages !

Si nos lecteurs ressentent quelque peu de sympathie pour lllgnletle, ils conviendront qu'il amait fallu être bien sot ou bien barbare (lour refuser, une fois par semaine, ces modestes dislraclions à Uile si giacieuse créature, qui, du reste, n'ayant pas le droil d'être jalouse, n'empêchait jaiuids ses sigisbés de se consoler de ses rigeeurs auprès de belles moins cruelles !

François Germain seul ne fonda aucune folle espérrtnce sur la familiarité de la jeune fille ; fût-ce instinct du cœur ou délicatesse d'esprit, il devina, dès le premic'r jour, tout ce qu'il jinovait y avoir de ravissant dans la camaraderie singulière que lui olîrail Iligolelie.

Ce qui devait fatalement arriver arriva.

Germain devint passionnément amoureux de sa voisine, sans oser lui dite iiii luol de cet amour.

Loin d'Imiter ses prédécesseurs, qui, bien convaincus de la vanité de leurs pourslillps, s'étaient consolés par d'autres amours, sans pour cela vivre en moins bonne intelligence avec leur voisine, Germain avait délicieusement joui de sou intimité avec la jeune fille, passant aupies d'elle nou-seulcnienl le dimanche, mais toulcs les soirée^ où il n'élail pas occupé. Durant ces longues heures, Higolctte s'élail moulrée, connue toujours, rieuse et folle; Germain, tendre, attentif, sérieux, souvent même un peu triste.

(.'elle tristesse était son seul inconvénient ; car ses manières, naturel- Icnuîiil distinguées, ne pouvaient se co nparcr aux ridicules prétenlions de M. Giraudean, le conunis voyageur, ou aux Inrbnientes excentrieilés de Cabrion ; mais M. Giraudean, par son intarissal)le l0(|uaeitë) el lo peintre par son hilarité non moins intarissable, l'emportaient sur (lermain, dont la douée gravité imposait un peu à sa voisine.

Rigolette n'avait donc eu jusqu'alors de préléienee mar(piée pour aucun de ses trois amoureux... Mais comme elle ne manquait plis de jugement, elle trouvait que Germain réunissait seul toutes Ie3 qualités nécessaires pour rendre heureuse une femme raisonnable.

Ces anlécédcnts posés, nous dirons pourquoi lligolelte était chagrine, el pourquoi ni elle ni ses oiseaux ne chantaient pas.

Sa ronde et fraîche ligure avait un pcU pâli : ses grands yeux noirs, ordiuaircnienl gais et brillants, étaient légèlemcnl battus el voilés; ses traits révélaient une fatigue inaccoutUlliéc. Kilo avait employé à travailler une grande partie de la nuit.

De leinps à aulre, elle regardait Iribtemcut une lettre placée tout ouvcrle sur une table auprès d'elle: celte lettre veiiail de lui être adresSi'C pai Germain, el contenait ce (|ui suil :

s Prison de la Conciergerie.

« Mademoiselle,

« Le lieu d'où je vous écris vous dira l'étendue de mon malheur. Je suis incarcéré eouniu; voleur... .le suis coupable aux yeux de tout le monde, et j'ose poiirlant vous écrire !

« (Test qu'il me serait aliieiix de croire que vous me regardez aussi comme nn ètte criminel el dégradé, .le vous en supplie, ne me condamnez pas avant d'avoir lu celte lettre... Si vous me repoussiez... ce dernier coup m'accablerai! tout à fuit !

« Voici ce ipii s'i'st pas^é :

a Depuis quelque temps, je n'haliilais plus rue du Temple : mais je savais par la pauvre Loui o cpie la famille .Morel, à hupji Ile vous el moi nous nous intéressions t ml, elait de plos en plus misérable. Uél.is ! mu [iitié |)Our ces pauvres gens m'a perdu ! Je ne m'en repens pas, mais mon sort est bien cruel !...

« Hier, j'étais resté assez tard elie/. M. Feriand, occupé d'écritures pressées. Dans la chandjie où je travaillais se trouvait un bureau, mon patron y serrait chaque jour la besogne que j avais faite. Ce soir-là, il paraissait inquid, agile; il me dit : — Ne vous en allez pa^ (pie ces comptes ne soient terminés, vous ICs déposerez dans le bureau donl je vous laisse la clef. Et il soriil.

« Mon ouvrage fini, j'ouvris le tiroir poiu' l'y serrer; niachinaleiiirnl mes yeux s'arréterenl sur une lettre déployée, ou je lus le iiuin de Jérôme Morel, le lapidaire.

« Je l'avoue, voyant qu'il s'agissait de cet infortuné, j'eus lindiscrélion de lire cette lettre; j'appris ainsi que l'arlisiui devait être le lemlemain arrêté pour une lettre de diange de niille liois cenls fiancs, à la poursuite de M. Ferraud, tpii, sons un nom supposé, le faisait emprisonner.

« Cet avis était do l'agent d'affairtîs de mon patron. Je connaissais assez la situation de lu famille Morel pour savoir quel coup lui p'nii rail l'incarcération de sou seul soutien... Je fus aussi désolé qu'indigné. >laliieureusemeut je vis dans le même lirolr une boite ouverle, renrerinaiil de l'or; elle contenait deux mille francs... A ce miment, j'eniendij Louise monter l'escaliei' ; sans réité liir à la giaviié de mon iieli.iii, profitant de l'occasion que le hasard m'ollrait, je pris mille trois cenls francs. J'attendis Lonisei au passage ; je lui mis I argent diins la m:i:n, et lui dis : « Ou doit arrêter votre père demain au point du jour pjnir niille trois cents fr:\ncs, les voici, sauvez-le, mais ne dil(!? p;is ipie c'est de nmi que vous tenez col aigeni... M. l'err.md est un méih.mt homme !... »

« Vous le voyez, mademoiselle, mon inteuiion était bonne, mais ma conduite coupable; je ne vous cache rien... Maintenant voici mon excuse.

« Depuis loilglenlps, à force d'économies, j':ivais ré;disé cl placé chi'/. un banijllior une pi'lile somme ili' mille cinq cents francs. Il v !i huit jours, if me |iréviut que lo tCrnie de son obligaiiou envers moi ét;ml ;orlvé, il tenait mes fonda à ma disposilion dans le cas où je ne les lui lal-serais p;is.

« Je possédais donc plus ipie je ne prenais ;iu notaire; je pouvais le lendemain loilcher mes mille cinq cents francs; mais le caissier du banquier n'arrivait pas chez son patron avant midi, et c'est au point du jour i|u'oii devait arrèl( r Morel. 11 me lalkiil donc mettre celui-ci en mesure de payer de très-bonne heure: ^iuon, lors même que je semis tdié dans la journée le tirer de prison, il n'en eût pas moins été arrêté et emlllené ;nix yeux de sa femme, que ce dernier coup pouvait achever. De plus, les frais considérables de l'arrestation :unaienl encore été à la charge du liipidaire. Vous comprenez, n'est-ce p;is, ipie tous ces malheurs n'arrivaient pas si le prenais les treize cen;s francs, que je croyais pouvoir l'i luettre le lendcm;iin malin dans lebmeau, avant (juc M. Ferraud se l'Ût apel'çu de quelque chose. Mallieuri U5Cnient je me suis trnmiié.

« Je sortis lie chez M. Ferraud n'étant plus sous limpiession d'indignation et de pitié qui m'av;iit l';nt agir. Je rélléeliis à tout le d.ingcr de ma position : mille craiiiles vinrent alors massaillir ; je eonniiisSiis la sévérité du notaire; il ponv;iil, après mon départ, revenir fouiller d;ins son bureau, s'apercevoir du vol ; car à ses yeux, aux yeux de tous, c est un vol.

« Ces idées me bouleversèrent : quoiqn il 'ùt tard, je courus ehi7. le b:uiqnier pour le supplier de me renihe mes fonds à liustanl; j'anr.iis molivé cette deuunule extramdinaire ; je serais ensuite retourné chez M. Ferraud remplacer l'argent (pie j'avais pris.

« Le banquier, par un mncste hasard, était depuis deux jours à Bel- Icville dans une maison de e;impagnp, où il hiisait faire des plaiilalioiis ; j'atlendis le jour ;ivec uni- aiii^oisse croissante, enfin j'arrivai à lirllevîlle. Tout se liguait contre moi ; le banquier venait de icparlir à 1 instant pour Paris; j'y nr( ours, j'ai enfin mon argent. Je me lu'ésente. chez M Ferraud, tout éliit découvert !

« Mais ce n'est là qu'une parlie de m(>s infortunes. Maintenant le nnlaire m'accuse de lui avoir v(Jé (piinze mille francs en billeis de bimqne, qili étaient, dit-il, dans le tiroir du bureau, avec les deux mille bancs en or. C'est une accusation indigne, un meiisunge infâme! Je m'avoue t'Ollpable de la première sousti action : mais, par tout ce qu'il y a de plus sacré au uionde, je vous jure, niadeuioiselle, que je suis imioccut

LFS MYSTERES DE PARIS

de la socoikIc. Je n'ai vu aucun billet de banque dans ce llioir : il n'y avait que deux mille francs en or, sur lescjucls j'ai pris les treize cents francs (iiie ji' r;i|]|](Mlais.

« Telle est la vérité, mademoiselle : je suis sous le coup d'ime accusation aecahianle, et pourtant j'affirme (|ue vous devez me savoir incapable de mentir. .. mais me croirez-vous? Hélas I comme m'a dit M. Ferrand, celui qui a volé une faible somme peut en voler une plus forte, et ses parides ne mérilenl aucune confiance.

« Je vous ai toujours vue si bonne et si dévouée pour les mallienreu\, mademoiselle ; je vous sais si loyale et si franche, que voire cœur vous guidera, je l'espère, dans l'appréciation de la vérilé. Je ne demande rien de plus... Ajoutez foi à mes paroles, et vous nie trouverez aussi à plaindre qu'à blâmer; car, je le répète, mon inteutiuu était bonne, des circonstances impossibles à prévoir rn'ontperdn.

« Ali ! mademoiselle Iligolelte , je suis bien malbeureux ! Si vous saviez au milieu de quelles gens je suis destiné à vivre jusqu'au jour de mon jugement !

« Hier on m'a conduit dans un lieu qu'on appelle le dé- |)6t de préfecture de liolice. Je ne saurais vous dire ce que j'ai éprouve lorsqu'après avoir monté un sombre escalier, je suis arrivé devant une poric à guiebet de l'(;r que l'on a ouverte cl qui s'est bientôt refermée sur moi.

« J'étais si troublé, que je ne distinguai d'abord rien. Un air chaud, nauséabond, m'a frappé au visage; j'ai entendu un grand bru il de voix mêlé <;;i et là de rires sinisires , d'accents de colère et de cliansoiis grossières ; je me tenais immobile près de la porte, regardant les dalles de grés de cette salle, n'osant ni avancer ni lever les yeux , croyai t que tout le monde m'examinait.

« On ne s'occupait pas de moi : un prisonnier de plus ou de moins inquiète peu ces gens-là. Enfin je nie suis hasardé à lever la tète. Quelles lioriibles figures, mou Dieu ! que de vêtements en lambeaux ! que de haillons souillésde boue!

Tous les dehors de la misère et du vice.

Ils ét.iienl là quarante on cinquante, assis, debout, ou couchés sur des bancs scellés dans le mur, vagabonds, voleurs, assassins, enfin tous cem qui avaient été arrêtés la nuit ou dans la joinnée.

« Lorsqu'ils se sont aperçus de ma présence, j'ai éprouvé une triste consdlalimi en voyant qu'ils reconnaissaient que je n'étais pas des leurs. (Juelqiies-nus me regardèrent d'un air insolent et moqueur; puis ils se mirent à parler entre eux à voix basse je ne sais quel langage hideux que je ne comprenais pas. Au bout d'un moment, le plus audacieux vint me frapper sur l'épaule et me demander de l'argent pour payer ma bienvenu(\

«J'ai donné quelques pièces de monnaie, espérant acheter ainsi le repoQ : cela ne leur a pas suffi, ils ont exigé davantage, j'ai refusé.

BEA JOE.

Geririi

Alors plusieurs m'ont entouré en m'aecablanl d'injures et de menaces ; ils allaient se précipiter sur moi lorsque heureusement, attiré pai le lumulte, un gai dieu est entré. Je me suis (ilaiut à lui : il a exigé que l'on me rendit largeut que j'avais donné, cl m'a dit | que si je voulais je serais, poui- une modique somme, conduit à ce qu'on appelle la pistole, c'est-à-dire que je pourrais cire seul dans une cellule. J'acce|)lai avec reconnaissance, et je (pûllai ces bmdils an milieu de leurs menaces pour l'avenir ; car nous devions, disaient-ils, nous retrouver, et alors je resterais sur la placé.

« Le gardien me mena dans une cellule où je passai le reste de la nuit.

« C'est de là que je vous écris ce malin, mademoiselle Itigoletle. Tantôt, après mon interrogatoire, je serai conduit à une autre prison qu'on

appelle la Force, où je crains de retrouver plusieurs de mes compagnons du dépôt.

« Le gardien, intéressé par ma douleur et par mes larmes, m'a promis de vous faire parvenir cette lettre , quoique de telles complaisances lui soient Ires-sévè- ■ renient défendues.

« J'attends, mademoiselle Iligoletle, ud dernier service de votre aneiemie amitié, si toutefois vous ue rougissez p.is maintenant de celle amitié.

« Dans le cas où j vous voudriez hieu -.

m'accorder ma de- " mande, la voici :

« \ous iecevrci j avec cette lettre une j pelile clef et un mot i pour le portier de la maison que j'habite, boulevard Saint- De- i nis, n" 1 1 . Je le préviens que vous pouvez disposer connue moi-même de tout ce qui m'appartient, :

et qu'il doit exécuter i' vos ordres. Il vous b conduira dans ma chambre. Vous aurez la bonté d'ouvrir mon secrétaire avec la clef que je vous envoie: vous trouverez une grande enveloppe renlermanl diflérenlspapiersque je vous prie de ine garder : l'un d'eux vous était destiné, ainsi que vous le verrez par l'adresse.

D'autres ont élé écrits à propos de vous , et cela dans ain en prison. des temps bien heu-

reux. îSe vous en &■ chez pas , vous ne deviez jamais les coih naître. Je vous prie aussi de prendre le peu d'argent qui est dans ce meuble, ainsi qu'un sachet de satin renfermant une petite cravate de soie orange que vous portiez lors de nos dernières promenades du diuLm che, et que vous m'avez donnée le jour où j'ai ipiitté la rue du Temple, « Je voudrais enfin qu'à l'exception d'un peu de linge que vous m'cU' verriez à la Force vous lissiez vendre les meubles cl les efiets que je pos sède : acquitté ou condamné, je n'en serai pas moins fiétri et obligé tl( quitter Paris. On irai-je'.' quelles seront mes ressources'.' Dieu le sait

« Madame Bouvard, qui a déjà vendu et acheté plusieurs objels, st chargerait peut-être du tout: c'est ime honnête femme; cet arrange^ ment vous épargnerait beaucoup d'embarras, car je sais combien voin I temps est précieux.

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« J'avais payé mon terme d'avance, je vous prie donc de vouloir bien seulement donner une petite graiilit^tion au portier. Pardon, niadeuioiselle, de vous importuner de tons ces dclails, mais vous êtes la seule personne an monde à laquelle j'ose et je puisse m'adresser.

« J'aurais pu réclamer ce service d'un des clercs de M. Ferrand avec lequel je suis assez lié : mais j'aurais craint son indiscrétion au sujet de divers papiers : plusieurs vous concernent, conune je vous l'ai dit; quelques autres ont rapport à de tristes événenioiits de ma vie.

« Ali ! croyez-moi, mademoiselle lligolelle, si vous me l'accordez, celte dernière preuve de votre ancienne alîection sera ma seule consolation dans le grand malheur qui m'accable ; malgré inoi j'espère que vous ne me refuserez pas.

« Je vous demande aussi la permission de vous écrire quelquefois... Il me serait si doux, si précieux , de pouvoir épancher dans un cœur bienveillant la tristesse qui m'accable !

u Hélas! je suis seul au monde; personne ne s'intéresse à moi. Cet isolement m'était déjà bien pénible, jugez maintenant !...

« Et je suis honnête pourtant... et j'ai la conscience de n'avoir jamais nui à persoime , d'avoir toujours , même au péril de ma vie, témoigné de mon aversion pour ce qui était mal... ainsi que vous le verrez par les papiers que je vous prie de garder, et que vous pouvez lire... Mais qna,nd je dirai cela , qui me croira? M. Ferrand est respecté par tout le monde, sa réputation de probité est établie depuis longtemps, il a un juste grief à me reprocher... il m'écrasera,.. Je me résigne d'avance à mon sort.

« Enfin, mademoiselle Rigolette,si vous me croyez, vous n'aurez, je l'espère, aucun mépris pour moi , vous me plaindrez, et vous penserez quelquefois à un ami sincère. Alors, si je vous fais bien... bien pillé, peut-être vous pousserez la générosité jusqu'à venir un jour... un dimanche ( hélas ! que de souvenirs ce mot me rappelle ! ) , jusqu'à

venir un dimanche affronter le parloir de ma prison. Mais non, non, vous revoir dans un pareil lieu... je n'oserais jamais... Pourtant, vous ètc« si bonne... que...

« Je suis obligé d'interrompre cette lettre et de vous l'envoyer ainsi avec la clef et le [letit mot pour le portier, <pie je vais écrire à la hàle. Le gardien vient m'averlir que je vais être conduit devant le juge... Adii u, adieu, mademoiselle lligoletle... ne me repoussez pas. .je n'ai d espoir qu'en vous, qu'en vous seule! Fkancois Germain.

« P. S. — Si vous me répondez, adressez votre lettre à la prison de la Force. »

Ou comprend iii.iinttnaiit la cause du premier chagrin de Rigoictte. Son cœur excellent s'éi;iii p:ofi)iidément ému d'une infurtune dont elle n'avait eu jusqu'alors aucun s(iupçon. Elle croyait aveuglément à l'entière véracité du lécit de Oeriii;iin, ce fils infortuné du Maitre d'école.

Assez peu rigoriste, elle trouvait même que son ancien voisin s'exagérait éiiormémeut sa faute. Pour sauver un malheureux père de famille, il avait pris de l'argent qu'il savait pouvoir rendre. Cette action, aux yeux de la grisctte, n'était iiiii' généreuse.

Par une de ces contradictions naturelles aux femnios, et surtout aux femmes de sa classe, celte jeune tille, qui jusqu'alors n'avait éprouvé

pour (îermain, comme pour ses autres voisins, qu'une cordiale et joyeuse amitié, ressentit pour lui nue vive préférence.

Dès qu'elle le sut malheureux... injustement accusé et prisonnier, son souvenir effaça celui de ses anciens ri\aux.

Chez lligoletle, ce n'était pas encore l'amour, c'était une affection vive, sincère, rempliedecommisératiou et de dévouement résolu :

sentiment Ires-nouveau pour elle en raison même de l'alUerlunie qui s'y joignait.

Telle était la situation morale de Rigolette, lorsque Rodolphe eiitia dans sa chambre, aprèsavoir discrètement frappé à la porte.

CnAl'ITllE XIV.

La veuve du supplicié.

Amitié.

— Bonjour, ma voisine, dit Rodolphe à Rigoletlc ; je ne vous dérange pas?

— Non, mon vi.isin : je suis au contraire Irès-conteule de vous voir, car j'ai beaucoup de chagrin.

— Kn effet, je vous trouve pâle , vous semhleza voir pleuré.

— .le crois bien que j'ai pleuré!... il y a de quoi ' Pauvre Germain ! Tenez, lisez, lit lligoletle remit à Rod ilphe la lettre du |irisonnier.

Si ce n'est pas à fendre le cœur! Vous m'avez dit que vous vous intéressiez à

loi... voilà le moment de le montrer, ajouta-t-elle pendant que Rodolphe lisait attentivcmenl. Faut-il que ce vilain .M. Ferrand soit acharné après tout le monde ! D'abord çi été contre Louise, maintenant c'est contre Geiniain. Oh! je ne suis pas méchante; mais il arriverait quel(pie bon malheur à ce notaire, que j'en serais contente. Accuser un si hiuuiêic garçon de lui avoir volé i.'i.OOl) francs I tiermain ! lui ! la probité en peisoiine '... et puis, si rangé, si doux, si triste. Vat-il être à plaiudie, mon Dieu ! au milieu de tous ces scélérats, dans sa piison! Ah! monsieur Rndolplw, daujciord'hui je commence a voir (|ue

tout n'est pas couleur de rose dans la vie.

70 fKi..-

Sakattdac, nu d'Es^uTtL, I .

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Et que comptez-vous faire, ma voisine ?

— Ce que je compte faire?... mais tout ce que Germain me demande; et cela le plus loi possible. .)e serais dcja paili(; sans cet ouvrage Irespressé que je (inis, cl que je vais porler tout à l'heure rue Saint-lionoré, en me rcmiaul à la cliatiiln'e de Germain chercher les papiers dont il me parle, .l'ai passé nue partie de la nuit à tiavaillei' pour ijagner (pielqnes heures d'avance. Je vais avoir tant de choses à faire iii dehors de mon ouvrage, (|u'il faut que je me mette en mesure. D'abord madame Morel voudrait que je puisse voir Louise ilans sa prison. G'est peut-être trcs-dilTicile, mais enfin je tàcheiai... Malheureusement je ne sais pas seulement à qui m'adresser...

— J'avais songé à cela.

— Vous, mon voisin ?

— Voici nue permission.

— Quel bonheur ! Est-ce que vous ne pourriez pas m'en avoir une aussi pour la prison de ce malheureux Geiiuain .'... ça lui ferait tant «le plaisii' !

— Je vous donnerai aussi les moyens de voir Germain.

— Oh ! merci, monsieur l'odolphe.

— Vous n'aurez donc pas peur d'aller dans sa prison ?

— Bien sûr le cœur me bâtira très-fort la première fois... Mais c'est cg.d. Est-ce que, ipiand Germain était heureux, je ne le trouvais pas toujours prêt à aller au-devant de toutes mes volontés, à me mener au spectacle ou promener, à me faire la lecture le soir, à m'aider à arranger mes caisses de fleurs, à cirer ma chambre? Eh bien ! il est dans la peine, c'est à mon toui' maintenant. Un pauvre petit rat comme moi ne peut pas grand'chose, je le sais, mais enfin tout ce que je pourrai, je le ferai, il peut y conq)ter ; il verra si je suis bonne amie. Tenez; rnon^ii ifc Ilodol|i|ie, il y a une chose qui me désole, c'est sa défiance. Me croire capable de le mépriser, moi ! je vous demande un peu pourquoi. Ge vied avare de notaire l'accuse d'avoir volé; qu'cslce que ça me fait?... je sais bien que ça n'est pas vrai. La lettre de Germain ne m'aurait pas prouvé clair connue le jour qu'il est innocent, que je ne l'aurais pas cru coiqiable ; il n'y a (pi'à le voir, qu'à le connaître, pour être sûr qu'il est incapable d'une vilaine action. Il faut être aussi mi'chant qtio M. Ferrand pour soutenir des faussetés pareilles.

— Bravo! ma voisine, j'aime votre indignation.

— Oh ! tenez, je voudrais être homme pour pouvoir aller trouver ce notaire, et lui dire : — Ah ! vous soutenez (pie Germain vous a volé, eh bien! tenez, voilà pour vous, vieux menlenr ! il ne vous volera pas cela, toujours ! El pan 1 pan ! pan ! je le battrais comme plâtre.

— Vous avez nue justice très-expédilive, dit Bodolplie en souriant de raninialloii de Iligoletle.

— G est (pie ça révolte aussi ; el, comme dit Germain dans sa lettre, tout le monde sera du parli de son patron contre lui, parce que son patron est riche, considéré, et que Germain n'est qu'un pauvre jeune honinie sans proleclioii, à moins que vous ne veniez à son secours, monsieur Bodolplie, vous qui connaissez des personnes si bienfaisantes. Est-ie (pi'il n'y aurai' pas à faire quelque chose?

— Il (aui (pi'il attende sou jugement. Une fois acquitté, comme je le crois, de nombreuses prciiv(s d'intérêt lui seront données, je vous l'assure. Mais, (■(■(lulez, ma voisine, je sais par expérience qu'on petit compter sur \olre disirétion.

— Oh ! oui, monsieur Rodolphe ; je n'ai jamais été bavarde.

— Eh bien ! il faut ipie personne ne sache, et que Germain lui-même ignore (pie des amis veilleiil sur lui... car il a des amis.

— Vraiment?

— De très-puissants, de Ires-dévoués.

— Ga lui duunerail lanl de courage de le savoir !

— Saiisdoule; mais il ne pourrait peut-être pas s'en taire. Alors M. Ferrand, elirayé, se mettrait sur ses gardes, sa défiance s'éveillerait, et, comme il est très-adroit, il deviendrait dilTuile de l'atteindre : ce qui serait fâcheux, car il faiii non-seulenieiil que l'innocence de Germain soit reconnue, niais que son calonuiiateur soit démasqué.

— Je vous comprends, monsieur liodolphc.

— Il en est de même de Louise; je vous apportais cette permission dii l.i voir, afin «pie vous la priiez de ne parler à personne (le ce qu'elle m'a nivelé ; elle saura ce ipie cela signifie.

— Gela suffit, monsieur Bodolplie.

,, — En un mot, que Louise se garde de se plaindre dans sa pj^on de la niécliaiieelé de son luailrc, c'e'st très-impoi tant. Mais elle (îevra ne rien cacher à iiii avocat qui viendra de ma part s'enlendre :ivec elle pour sa délènse : faites-lui bien toutes ces recomuiaïulalious.

-— Soyez tranquille, mon voisin, je n'oublierai rien, j'ai bonne mémoire. Mais je parle de bouté ! c'est vous (|ui êtes bon et gêiK'ieux ! Quehprun est-il dans la peine, vous voils trouvez tout de suite là.

— Je vous l'ai dit, ma voisine, je ne suis (piun pauvre couiiiiis marchand ; mais qiianil, en llàiiant de ciilé et d'autre, je trouve de biaves gens (pii niériteiit prolei'tion, j'en inslriiis une personne biculaisaiile (pli a toute ( (uiliaiicc eu UKii, et on les seeouil. (la n'est pa'^ plus malin (pie «;.i.

— Et où logez-volis, mainleiiaiil ipic voii'; avez cédé votre chiuiilire aux Morel?

— Je loge., eu garni.

j — Oh ! que je délesterais ça ! Elre où a été tout le monde, c'est ! comme si tout le monde avait été chez vous.

— Je n'y suis que la nuit, et alors...

— Je conçois, c'est moins désagréable. Ce que c'est que de nous, ponrlanl, nuuisieur Rodolphe ! Mon chez-moi me rendait si heureuse ! je m'étais arrangé une petite vie si tranquille, que je n'aurais jamais cru po--sible d'avoir un chagrin, et vous voyez pourtant!... >'on, je ne peux pas vous dire le coup que le nialheiir de Germain m'a porté. J'ai vu les >lor('l et d'autres encore bien à plaindre, c'est vr.d ; mais enfin la misère est la misère, entre pauvres gens on s'y attend, ça ne surprend pas, et l'on s'entr'aide comme ou peut. Aiijourd'hui c'est l'un, demain c'est l'autre. Quant à soi, avec dn courage et de la gaiel(', on se lire d'affaire. Mais voir un pauvre jeune homme, honnêle et bon, ipii a été »i)lre ami pendant longtemps, le voir accusé de vol et emprisonné pêlc-hiêle avec des scélérats!... ah! dame, monsieur Rodolphe, vrai, je suis sans force contre ça, c'est un malheur auquel je n'avais jamais pensé. Ça me bouleverse.

Et les grands yeux de Rigolelte se voilèrent de larmes.

— Courage ! courage ! votre gaieté reviendra quand voire ami sera acquitté.

— Oh ! il faudra bien qu'il soit acquitté. Il n'y aura qu'à lire aux juges la lettre qu'il m'a écrite : ça suffira, n'est-ce pas, muiisieur Rodolphe ?

— En effet, celte lettre simple cl touchante a tout le caractère de la vérilé ; il faudra même (|ue vous m'en laissiez prendre copie, cela sera nécessaire à la défense de Germain.

• — Certainement, monsieur Rodolphe. Si je n'écrivais pas comme un vrai chat, malgré les leçons ([u'il m'a données, ce bon Germain, je vous proposerais de vous la copier; mais mon écriture est si grosse, si de travers, et puis il y a lanl, tant de fautes!...

— Je vous demanderai de me confier seulement la lettre jusqu'à demain.

— La voilà, mon voisin, mais vous y ferez bien alteiilion, ti'est-ce pas? J'ai brftié tous les billets doux que M. Gabrion el M. Giraudeau m'écrivaient dans les commencements de notre connaissance, avec des Cd'uis endammés et des colombes sur le haut du papier, quand ils croyaient que je me laisserais prendre à leurs cajoleries ; mais celle pauvre lettre de Germain je la garderai soigneusement, el les autres aussi, s'il m'en écrit. Car enfin, n'est-ce pas, monsieur Rodolphe, ça prouve en ma faveur qu'il me demande ces petits services ?

— Sans doute, cela prouve que vous êtes la meilleure peliie amie qu'on puisse désirer. Mais j'y songe, au lieu d'aller lout à l'heure seule chez M. Germain, voulez-vous que je vous accompagne?

— Avec plaisir, mon voisin. La nuit vient, el le soir j'aime autant ne pas être toute seule dans les rues ; sans compier qu'il faut que je porte de l'ouvrage pri's le Palais-Royal. Mais d'aller si loin, ça va vous fatiguer et vous ennuyer peut-être?

— Pas du toiil... nous prendrons un fiacre.

— Vraiment! oh ! comme ça m'amuserait d'aller en voiture si je n'avais pas de chagrin ! Et il fuit que j'en aie, du chagrin, car voilà la première fois depuis que je suis ici que je n'ai pas chanté de la journée. Mes oiseaux en soni toiii interdits. Pauvres petites bêles! ils ne savent pas ce que cela signifie ; deux ou trois fois papa Crélu a chaulé un peu pour m'agaccr; j'ai voulu lui répondre; ah bien, oui! au bout d'une minute je me suis mise à pleurer. Ramooetle a recoinniciicé, mais je n'ai pas pu lui répondre davantage.

— Quels singuliers noms vous avez donnés à vos oiseaux, papa Créui et Ranioiieite !

— Dame, monsieur Rodolphe, mes oiseaus. f ml la joie de ma solitude, ce sont mes meilleurs amis ; je leur ai donné le nom des braves gens qui ont fait la joie de mon enlance et qui ont été aussi mes ineilleuis amis; sans compter, |iour achever la rc soinblance , que papa Crétii cl Ramonelte étaient gais el chantaient c inme les oiseaux du bon Die».

— Ah ! maintenant, en effet, je me souviens, vos parents adoptifs s'appelaient ainsi.

— Oui, mon voisin ; ces noms sniil ridicules pour des oiseaux, je le sais, mais (;a ne regarde nue moi. Tenez, c'est encore à ce sujet-là que j'ai vu (pie Germain iiviiltbien bon cœur.

— Couimciit donc?

— Certainenienl : M. Giraudeau el M. Cabrion... M Cabiion surtout, étaient toujours à faire des plaisanleries sur les noiiis de mes oiseiux ; appeler un serin papa Crclii, voyez donc ! .M. (!abri(ui n'en revenait pas, cl il parlait de là pmu' faire des gorges chaudes à n'en plus finir. Si c'était un coq, disait-il, à la bonne lieui(> vous pourriez l'appeler Ciétu. (Test comme le nom de la serine, Ramonetle; ça ressemble à Ramona. Enfin il m'a si fort impatientée que j'ai été deux dimanches sans vouloir sortir avec lui pour lui a|iprendre, el je lui ai dit très-sérieusement que s'il reeonimençail ses moqueries, qui me iaisaienl de la peine, nous n'irions plus jamais ensemble.

— Quelle coin ageiise résolution !

— Ça m'a ciiùli\ allez, ncin-iieur Rodolphe, moi qui attendais mes sorties (lu diiiiauilie coiniue le .Messie : j avais le cOMir bien gros de rester toute seule par un leiu| s stipeihc ; ni.iis, ( "est ég.il, j'aimais encore mieux sacrifier mon diiiianclie (uie de conliiiiier a cnleiiilio M.Gabrioil

LES MYSiËRES DR PAÎUS.

se moquer de ce que respectais. Après ça, certainement que, sans l'idée qui' j'y Mtlacliais, j'aurais piéféié donner d'antres noms à mes oiseaux. Tenez", il y a surtout nn nom que j'aurais aimé à l'adoration. Colibri... Eh bien! je m en sni.^ privée, parce que jamais je n'appellerai les oiseaux que j'aurai autrement que Crélu et liamcuiette; sinon il me semblerait que je sacrilie, que j'oublie mes bons parents adoptifs, n'esl-ce pas, monsieur llodolphe'?

— Vous avez raison, mille fois raison. Et Germain ne se moquait pas de ces noms, lui'.'

— Au contraire; seulement la première fois ils lui ont sendjié dr(Mes, ainsi qu'à tout le monde : c'était tout simple; mais, quand je lui ai expli(iU('^ mes raisons, comme je les avais pourtant e\pli(iiiées à M. Cabriou. les 1 innés lui eu sont venues aux yeux. De ce jour-là je me suis dit: M. Geiniain est nn bien bon creur; il n'a contre lui (pie sa tristesse. El voyez-vous, monsieur Rodolphe, ça m'a porté malheur de lui reprocher sa tristesse. Alors je ne couqirenais |ias qu'on put être triste, maiiileniHU je ne le ci>m|ireuds que trop. Mais voilà mon paipiet lini, mou ouvrage nrêt à emnorter. Voulez-vous me donner mon chàle, mon voisin'? il ni; lait pas assez boid pour prendre im manteau, n'est-ce pas?

— ÎS'ous allons eu voiture et je vous ramènerai.

— (;'est vrai, nous irons et nous revieudron" plus vite; ce sera toujours ça de temps gagné.

— Mais, j'y songe, comment allez-vous faire; votre travail va souffrir de \os visite^ aux prisons?

— Oh! que non, (pie non, j'ai fait mon comi>te. D'abord j'ai mes dimanches à moi ; j'irai voir Louise et Germain ces jours là, ça me servira de promenade et de distraction ; ensuite, dans la semaine, je retournerai à la prison une ou deux autres fuis; chacimc me prendra tiois bonnes heures, n'est-ie pas? lih bien, [lour me tumver à mon aise, je travaillerai une heure de plus par jour, je me coneherai à minuit au lieu de me coucher à onze heures; ça me fera un gain tout clair de sept ou huit heures par semaine, que je pourrai (iépciibcr pour aller voir Louise el (iermain. Vous voyez, je suis plus riche que je u'en ai l'air, ajouta Rodolphe en souriant.

— Et vous ne craignez pas que cela vous fatigue?

— Bah ! je m'y lerai, on se fait à tout. Et puis ça ue durera pas toujours.

— Voilà voire chàle, ma voisine, .le ne serai pas aussi indiscret qn'hiiM', je n'approcherai pas trop mes lèvres de ce cou cliai niant.

— Ah! mon voisin, hier, c'était hier, on pouvait rire; mais aujourd'hui c'est uidérent. Prenez garde de me piquer.

— Allons, l'épingle est tordue.

— Eh bien ! |irenez-eu nue anire, là, sur la pelote. Ah ! J'oubliais, voulez-vous être bien gentil, mon voisin ?

• — Ordonnez, ma voisine.

— 'faillez-moi une bonne plume, bien grc^sse, pour que je puisse, en rentrant, l'crire à ce pauvre (lenuain ipie ses eouiiiiissioiis sont faites. Il aiua ma lettre demain de bonne heure à la prison, ça lui fera un bon réveil.

— Et 011 sont vos plumes?

— Là, sur la lable, le canif est dans le tiroir. Attendez, je vais vous allumer ma bougie, car il comiliencc à n'y plus faite clair.

— Ça ne sera pas de rehis pour tailler la plume.

— El puis il faut (juc je puisse attacher mon bonnet.

Itigolelte lit pétiller une allumelte chiniiipie et alluma un bout de bougie dans un pelil bougeoir bien luisant.

— Diable, de la bougie, ma voisine ! quel luxe !

— Pour ce que j'en brûle, ça me coûte une idée plus cher que de la chandelle, et c'est bien plus propre.

— l'as plus cher?

— .Mon Dieu, non ! J'achète ces bouts de bougie à la livre, et une demi-livre me fait presque mon année.

— Mais, dit llodolphe en taillant soigneusement la plume, pendant que la griselte nouait sou bonnet devant son miroir, je ne vois pas de préparatifs pour votre diner.

— Je n'ai pas l'ombre de faim. J';:i pris nue tasse de lait ce matin, j'en prendrai une ce soir avec un peu de pain, j'en aurai bi(;n assez.

— \ oiis ne voulez pas venir sans façon diiier avec moi en sorl.uit de chez (iermain?

— • Je vous remercie, mon voisin, j'ai le civiir trop gros; une autre fois, avec plai^ir. Tenez, la veille du jour où ce [lauvre Germain sorlira de prison, je m'invite, et après vous me mènerez au spectacle. Est-ce dit ?

— C'est dit, ma voisine ; je vous assure que je n'oublierai pas cet engagement. Mais aujoind'hui vous me refusez?

— Oui, monsieur Rodolphe, je vous serais une compagnie tiop maussade, sans compter que ça me prendrait beaui (lup de temps, l'ensez donc... c'est surtout maiiilenanl qu'il ne faut pas (pie je fasse la paresseuse, et que je dépense un (piarl d heure mal à pio|ios.

— Allons, je renonce à ce pi lisir... pour aujourd'hui.

— Tenez, voilà mon paquet, mmi voisin ; passez devant, j ■ fermerai Il porte.

— Voici une plume excellente MainlenanI, voire pa(|uel.

— Pienez garde de le chiffonner, c'est du pou-dt-soie, ça garde le

pli ; tenez-le à votre main, comme ça, léi;èrement. B.^u, passez, je vous

éclairerai.

Et Rodolphe descendit, préet'dé de Rigolette.

An moment où le voisin et la voisine passèrent devant la loge du portier, ils virent M. l'iptdet ()ui, les bras pendants, s'avançait vers eux du fond de l'allée; d'une main il tenait l'enseigne qui annonçait au |iublic qu'il ferait commerce d'amitié avec Cabrion, de l'autre main il tenait le portrait du damné peintre.

I.e désespoir d'Alhed était si écrasant, que son menton touchait à sa poitrine, et qu'on n'apercevait que le fond immense de son chapeau • tromblon.

En le voyant venir ainsi, la tète baissée, vers Rodolphe et Rigolette, on eût dit un bélier ou un brave champion breton se préparant au combat.

Anastasie parut bientôt sur le seuil de sa loge, et s'écria à l'aspect de son mari :

— Eh bien ! vieux chéri, te voilà donc ! Qu'est ce qu'il t'a dit le commissaire? Alfred! Alfred ! mais fais donc attention, tu vas poiju r dans mon roi des locataires qui te crevé les yeux. P.itdon, monsieur l'odolplie, c'est ce gueux de Cabrion qui l'abiulit de plus eu plus. Il le fera, bien sûr, tourner en bourrique, ce vieux chéri!!! Alfred, in.iis réponds donc !

A celte voix chère à son cœur, M. Pipelet releva la tête ; ses traits étaient empreints d'une sombre amertume.

— Qu'est-ce qu'il l'a dit, le couiiuissaire? reprit Anastasie.

— Anastasie, il laiidra rassembler le peu que nous possédons, serrer nos amis dans nos bras, faire nos malles .. et nous expatrier de Paris... de la France... de ma belle France! car, sûr inaiiileuaiit de linquiiiilé, le monstre est capable de me poursuivre partout... dans toute l'étendue des déparlements du royaume...

— Comment ! le comiuissaiie?

— Le coiiiinissaire! s'écria M. Pipelet avec une indignation courroucée, le commissaire !... il m'a ri au nez ..

— A loi .. un homme d'âge, ipii as l'air si respectable que lu en paraîtrais bête comme une oie si ou ne connaissait pas te.^ verlu> !...

— Eh bien! malgré cela, lor-ipie j'eus respeclueiisemeiil d.-posé par devant lui mon amas de plaintes et de gi iefs contre cet infernal Cabrion... ce magistrat, après avoir regardé en riant... oui, eu riaul... et, j'ose le dire, en liant indéreinmenl... l'euseigne ( l le portrait que j'apportais comme |iiè(;es jiislilicatives, ce magi-li'.il m'a rejiundu :

— Mou brave homme, ce (!abrioii est nn tres-dii'ile de corps, c'est un mauvais l'aicenr; ne f.iiles pas attention à ses pl.iisanleriiîs. Je vous conseille, moi, tout honiieiuenl, d'en rire, car il y a vraiment de ipioi !

— D'eu rire, môfsntii '. me suis-je écrié, d'eu liie !... m.iis h', chagrin nie dévore... mais ciî gueux-là enipoisonue mou existence... il m'afllclie, il me fera peidie la raison... je di'iii..nde qu'on l'enfrme, qu'on l'exile... au uioiiisde ma rue.

A ces mots, le commissaire a souri, et m'a obligeamment montré la porte. . J'ai compris ce geste du iiiagisirat... et me voici.

— Magistrat de i<ien du tiail !... s'écria madame Pipelet.

— Tout est lini, Aii.islasie... tout est lini... plus d'e-poir ! Il n'y a plus de justice en France... je suis alrocemeul sacrifié !...

El, pour péroraisiMi, 'i. Pipelet lança de toutes ses forces l'enseigne et le portrait au fond dt? raliéi\..

Rodolphe et Rigolette avaient, dans l'ombre, un peu souri du désespoir de M. Pipelet.

Après avoir adressé quelques mots de C(Misidalioii à Alfred, (pi'Aiiaslasie calmail de son mieux, le roi de- locataires quitta la inaisou de la rue du Temple avec Itigoletle, et tons deux monte ront eu (iacie pour se rendre chez François Germai. i.

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