I.e icslariient
François Germain demeurait boulevard Saint Denis, n" 11. Nous rappellerons au le( leur, ipii l'a sans doute oiib:ié, ipie mad.uiie Maliliieii, la courtière en diamants dont nous a\ous parlé à projios de .'^lorel le l.i|)idaire, logeait dans la même maison (jue Germain.
l'eiidant le long trajet de la rue du Temple à la rue Saiiil-lhuioré, où demeurait la mailresse couturière à (pii liigolelte avait d'abord voulu rapporter son ouvrage, Rodolphe put apprécier davant.ige encore l'excellent naturel de la jeune tille. Ainsi (pie les eaiacteres iiislincliveinenl bons et d(;voués, elle n'a\ail pas \.. cou cience de la délicatesse, de la générosité de sa conduite, qui lui semlilait fort si.iiple.
Hieii n'eût été plus facile à Hodolplie ipie de lihéialemcnt assurer le présent et l'avenir de Rigolette, et de la mellre ainsi à même d'aller cliaritablemeut consoler Louise et Germain, sans ([u'elle se piéocciqKit du temps que ses visites déndiaiciu à son Iravail, son unique ressource; mais le prince craij;nait d'alfaillir le mérite du dévouement de la grisetîe en le rendant trop facile ; bien décidé à lécompcnser les qualilcs
iO.
LES MYSTERES DE PARIS
rares cl charmantes qu'il avait découvertes en elle, il voulait la suivre jusqu'au lernie de cillu iioiuelli' et intéressante é|ireiive.
Ksi il liesnin de dlie que, d;ius le. cas iiù la sanlé de la jeune fdlc s(' fût le moins du monde altérée par le surcroît de tr.iv.iil qu'elle s'imposait vaillainincMit pour coiisaeier quehpies heures eliaque semaine à la fille du lapidaire et au Hls du Alaitre d'école, Rodolphe fût à l'instant venu au secours de sa protégée ?
Il étudiait avec autant de bonheur que d'émotion ce caractère si naturellenieui heureux et si peu habitué au chagrin, que çà et là un éclair de gaieté venait l'illuininer encore.
Au bout d'une heure environ, le liacre, de retour de la rue S;iint-Hoiioré, s'arrêta boulevard Saiut-Denis, n° 11, devant une maison de modeste :ipparence.
Rodolphe aida Rigolelte à descendre; celle-ci entra chez le portier et lui couununiqua les intentions de Germain, sans oublier la gratification promise, (iràce à l'aménité de son caractère, le (ils du Mailre d'école était partout aimé. Le confrère de M. Pipelet fut consterné d'apprendre que la maison perdait un locataire si honnête et si tranquille... Telles lurent ses expressions.
La griselte, munie d'une lumière, rejoignit son compagnon, le portier ne devant monter que quelque temps après pour recevoir ses dernières instructions.
La chambre de Germain était située au quatrième étage. En arrivant devant la porte, Rigolelte dii à Rodolphe, en lui donnant la clef :
— Tenez, mon voisin... ouvrez; la main nie iiemble trop... Vous allez vous moquer de moi ; mais, eu pensant que ce pauvre Germain ne reviendra plus jamais ici... il me semble que je vais entrer dans la chambre d'un mort...
— Soyez donc raisonnable, ma voisine, n'ayei pas de ces idées-là !
— J'ai tort, mais c'est plus fort que moi... Et elle essuya une larme. Sans être aussi ému que sa compagne, Rodolphe éprouvait néanmoins
une impression pénible en péuélrant dans ce modeste réduit.
Sachant de quelles détestables obsessions les complices du Maître d'école avaient poursuivi et poursuivaient peut-être encore Germain, il presseniait que cet infortuné avait dû passer de bien tristes heures dans cette solitude.
Rigoleiie posa la lumière sur une table.
Rien de plus simple que l'ameublement de cette chambre de garçon, composé d'une couchello, d'une commode, d'un secrétaire do noyer, de quatre chaises de paille et d'une table; des rideaux de coton blanc drapaient les fenêtres et l'alcôve ; pour tout ornement on voyait sur la cheminée une carafe et un verre.
A l'alfaissement du lit, qui n'était pas défait, on s'apercevait que Germain avail dû s'y jeter qm Iqiies instants tout habillé pendant la nuit qui avait précédé son anestatiDii.
— Pauvre garçon! dit Irislcmcnt Rigolelte en examinant avec intérêt l'intérieur de la chambre, on voit bien qu'il ne m'a plus pour sa voisine... C'est rangé, mais ça n'est pas soigné ; il y a de la piiussière partout, les rideaux sont enfumés, les vitics sont ternes, le carreau n'esl pas ciré... Ah ! (|uelle dilléreuce! rue du Temple, ça n'était pas plus beau, mais c'était plus gai, parce que tout brillait de propreté, comme chez moi...
— C'(^st qu'aussi vous étiez là pour donner vos avis.
— Mais voyez donc ! s'écria iiigoletfe en montrant le lit, il ne s'est pas couché l'autre nuit, lant il était inquiet! Tenez, ce mouchoir qu'il a laissé là, il a éié lonl trempé de larmes. Ça se voit bien... Lt elle le jirit en ajoutant : Germain a gardé une pelile crav;ite de soie orange que je lui ai donnée quand nous étions ln-ureux ; moi, je garderai ce mouchoir en souvenir de ses malheurs ; je suis sûr qu'il ne s'en fâchera pas...
— Au contraire, il sera très-heureux de ce témoignage de votre affection.
— Maintenant songeons aux choses sérieuses : je ferai tout à l'heure un paquet du linge que je trouverai dans la tommude, alin d(; le lui porter en prison ; la mère Houvai d, que j'enverrai ici demain, s'arrangera du reste... Je vais d'aboid ouvrir le seciélaire pour y prendre les papiers et l'argent que Germain me prie de lui garder.
— Mais j'y songe, dit l'iidolplie, Louise Morel m'a remis hier les 1,3(!0 fr.iiics en or que Germain lui aviiit donnés pour a(quiller la delte du lapidaire, que j'avais déjà payée; j'ai cet argent : il app^irtieiit à Germain, puisqu'il a remboursé le notaire; je vais vous le remellie, vous le joindrez à celui dont vous allez être dépositaire.
— Comme vous voudrez, monsieur Rodolphe ; pointant, j'aimerais presque autant ne pas a\oii- chez moi une si grosse somme; il y a tant de voleurs maintenant!... Des papiers, à la bonne heure... ou n'a rien à craindre, mais de l'argent... c'est dangereux...
— Vous avez peul-ctie raison, ma voisine ; voulez-vous que je me charge de celle somme? Si Gernnin a besoin de quelque chose, vous me Je ferez savoir tout de suite ; je vous laisserai mon adresse et je vous enverrai ce qu'il vous demandera.
— Tenez, mon voisin, je n'aurais pas osé vous prier de nous rendre ce service; cela vaut bien mieux ; je vous remetliai aussi ee qui proviendra de la vente des effets. Voyons donc ces papiers, dit la jeune (ille en ouvrant le seciélaire et phisiems tiroirs. Ah ! c'esi piob.ileuioiil cela.
Voici une grosse enveloppe. Ah ! mon Dieu! voyez donc, moDsicur Rodolphe, comme c'est iri-te ce qu'il y a d'écrit dessus.
El elle lut d'une voie émue :
a Dans le cas où je mourrais de mort violente ou autrement, je prie la personne qui ouvrira ce secrétaire de poru-r ces papiers chez mademoiselle Iligolelle, couturière, rue du 'l'emide, n" 17. »
— Est-ce que je puisdécacheler celte enveloppe, monsieur Rodolphe?
— Sans doute; Germain ne vous aiinonce-t-il pas qu'il y a parmi les papiers qu'elle cunlient une lettre qui vnus est particulièrement adressée ?
La jeune (111c ninipil le cachet; plusieurs écrits s'y trouvaient renlérmés; l'un d'eux, poitanl cette suscriplion : A mademoiselle Uigokle, contenait ces mots :
« .Mademoiselle, lorsque vous lirez cette lettre, je n'existerai plus.... Si, comme je le crains, je meurs de niorl vinlenle en tombant dans uii gnet-apens semblable à celui auquel j'ai dernièrement échappé, quelques renseigiiemenls joints ici sous le lilre de : NoUs sur ma vie, pourront mettre sur la trace de mes assassins. »
— Ah ! monsieur Rodolphe, dit Rigolelte en s'inlerrompant, je ne m'étonne plus maintenant de ce qu'il était si triste! Pauvre Germain! toujours poursuivi de pareilles idées !
— Uni, il a dû être bien afiligé; mais ses plus mauvais jours sont passés... croyez-moi.
— Hélas ! je le désire, monsieur Rodolphe; mais pourtaot , être en prison... accusé de vol.
— Soyez tranquille : nue fois son innocence reconnue, au lieu de retomber dans l'isolement, il retrouvera des amis. Vous d'abord, puis une mère bien-aimée, dont il a été séparé depuis son enlauce.
— Sa mère ! il a encore sa mère ?
— Oui... Elle le croyait perdu pour elle. Jugez de sa joie lorsqu'elle le reverra, mais absous de l'indigne accusation portée contre lui ! J'avais donc raison de vous dire que ses plus mauvais jours étaient passés. Ne lui parlez pas de sa mère. Je vous conne ce secret parce que vous vous intéressez si généreusement à Germain, qu'il faut au moins qu'à votre dévouement ne se joignent pas de irop cruelles inquiétudes sur soa sort à venir.
— Je vous remercie, monsieur Rodolphe, vous pouvez être tranquille, je garderai voire secret...
El Rigolelte continua de lire la lettre de Germain.
« Si vous voulez, mademoiselle, jeter un coup d'oeil sur ces notes, vous verrez que j'ai été toute ma vie bien malheureux... excepté pendant le temps que j'ai passé auprès de vous... Ce que je n'aurais jamais osé vous dire, vous le trouverez écrit dans une espèce de mémento intitulé : Mes seuls jouis de bonlifur.
« Presque chaque soir, en vous quittant, j'épanchais ainsi les consolâmes pensées que votre affecliun m'inspirait, et qui seules adoucissaient rainerlume de ma vie. Ce qui était aiiiilié ( hez vous était de l'amour chez moi. Je vous ai caché que je vous aimais ainsi jiisiprà ce moment où je ne suis plus pour vous qu'un Irisle souvenir. Ma destinée élait si mallienreuse, que je ne vonsauraisj imais pailédece senliinent; quoique sincère et profond, il vous eûl porlé niallienr.
« 11 me reste un dernier vœu à former, et j'espère que vous voudrez bien l'accomplir.
« J'ai vu avec quel courage admirable vous travaillez, el combien il vous fallait d'ordre, de sagesse, pour vivre du modique s.daire que vous gagnez si péniblement; souvent, sans vous le dire, j'ai tremblé en peiisaiil qu'une maladie, causée peut-êlie p.ir l'excès du labeur, pouvait von- ri'duire à une position si affreuse que je ne pouvais l'envisager sans frémir. Il m'est bien doux de penser que je pourrai du moins vous éj. arguer en grande partie les lourments el peul-êtrc... les misères que votre insouciante jeunesse ne prévoit pas, heiin usemenl. »
— Que veut-il dire, monsieur Rodolphe? dit Rigolelte étonnée.
— (Continuez... nous allons voir.
Riguletle reprit :
« Je sais de combien peu vous vivez et de quelle ressource vous serait, en des temps difliciles, la plus modique somme ; je suis bien pauvre, mais, à force d'économie, j'ai mis de coté (,5li0 francs, placés chez un bampiier ; c'e^l toul ce que je possède. Par mon teslament, que vous trouverez ici, je me permets de vous les léguer ; acceptez cela d'un ami, d'un bon frère... qui n'esl plus. »
— Ah ! monsieur Rodolphe 1 dit Rigolelte en fondant eu larmes cl doniianl la letlie au prince, cela me fait trop de mal. Bon Germain, s'occuper ainsi de mon avenir ! ah ! quel cœur, mon Dieu I quel cœur exi elleiit !
— Digne cl brave jeune homme! reprit Rodolphe avec émotion. Mais calinez-vons, mon cnf.inl ; Dieu merci, Geimaiu n'esl pas mort ; ce teslament anticipé aura du moins servi à vous apprendre combien il vous aimait. . conibieii il vous aime.
— Et dire , monsieur Rodolphe, reprit Rigolelte en essuyant ses larmes, (pie je ne m'en étais jamais doutée ! Dans les commencements de notre voisinage, i\. Giiaudeau el M. Cahrion me parlaient loujou s de leur passion entlammée, comme ils disaient ; mais, voyant que cela ne les menait à rien, ils s'étaient dé~hahitiiés de médire de ces choses-là; Germain, au contraire, ne nrav:iil jaunis parlé d'amour. Quand je lui ai propose d'être bons amis, il a francheinent accepte, et depuis nous avons vécu (Il vrais camarades. Mais, tenez... je puis bien vous avouer cel?.
LES MYSTÈRES DE PARIS
mainl(»n.int, monsieur Rodolphe, certainement je n'étais pas fâchée que Germain ne m'eût pas dit, comme les autres, qu'il m'aimait d'amour.
— Mais cnlin, vous en étiez... étonnée'?
— Oui, monsieur lîodolphe, je pensais que c'était sa tristesse. .. qui le rendait ainsi.
— Et vous lui en vouliez un peu... de cette tristesse?
— C'était son seul défaut, dit naïvement la griselte; mais maintenant je l'excuse... je m'en veux de la lui avoir reprochée.
— D'alwrd parce que vous savez qu'il avait malheurcusemeut lieaucoup de sujets de chagiin, et puis... peut-être parce que vous voil.'i certaine que, malgré celte tristesse... il vous aimait d'amour '.' ajouta Kodolphe en souriant.
— C'est vrai... être aimée d'un si brave jeune homme, ça flatte le cœur... n'est-ce pas, monsieur Uodolplie?
— Et un jour peut-être vous paitagerez cet amour.
— Haine! monsieur Roilolphe, c'est bien tentant; ce pauvre Germain est si à plaindre ! Je me mets à sa place... si, au moment où je me croyais abandonnée, méprisée de tout le monde, une personne, bien amie, venait;! moi encore plus tendre que je ne l'espérais, je serais si heureuse! Après un moment de silence, liigoletle reprit avec un soupir : U'nn autre côté... nous sommes si pauvres ions les deux que ça ne serait peutêtre pas raisonnable. Tenez, monsieur Rodolphe, je ne veux pas penser à cela, je me trompe peut-être ; ce qu'il y a de sûr, c'est que ie ferai pour Germain tout ce que je pourrai tant qu'il restera en prison. Une fois libre, il sera toujours temps de voir si c'est de l'amour ou de l'amitié que j'aurai pour lui; alors, si c'est de l'amour... que voulez-vous, mon voisin.... ça sera de l'amour.... Jusque-là ça me gênerait de savoir à quoi m'en tenir. Mais il se fait tard, monsieur Rodolphe ; voulez-vous rassembler ces papiers pendant que je vais faire un paquet de linge ? Ah ! j'oubliais le sachet renfermant la petite cravate orange que je lui ai donnée. Il est dans ce tiroir, sans doute. Oui, le voilà. Oh ! voyez donc comme il est joli, ce sachet, et tout brodé ! Pauvre Germain, il l'a gardée comme une relique, cette petite cravate ! Je me rappelle bien la dernière fois où je l'ai mise, et quand je la lui ai donnée.... Il a été si content, si content!...
A ce moment on frappa à la porte de la chambre.
— (Jui est là? demanda Rodolphe.
— On voudrait parler à m'ame Matthieu, répondit une voix grêle et enrouée, avec l'accent qui distingue la plus basse populace. (Madame Matthieu était la courtière en diamants dont nous avons parlé.)
Cette voix, singulièrement accentuée, éveilla quelques vagues souvenirs dans la pensée de Rodolphe. Voulant les éclaircir, il prit la lumière et alla lui-même ouvrir la porte. Il se trouva face à face avec un des habitués du tapis-franc de l'ogresse, qu'il reconnut sur-le-champ, tant l'empreinte du vice était fatalement, profondément marquée sur celle physioimmie imberbe et juvénile : c'était fiarbillon.
Rarbillon, le faux cocher de (iacre qui avait conduit le Maître d'école et la Chouette au chemin creux de Bouqueval ; Barbillon , l'assassin du mari de cette malheureuse laitière qui avait ameuté contie la Goualeuse les laboureurs de la ferme d'Arnouville.
Soit que ce misérable eût oublié les traits de Rodolphe, qu'il n'avait vu qu'une fois au lapis-franc de l'ogresse, soit que le changement de costume l'empéchàt de reconnaître le vainqueur du Chourineur, il ne manifesta aucun étouuement à son aspect.
— (Jue voulez-vous? lui dit Rodol[ihe.
— C'est une lettre pour m'ame Matthieu... Faut que je lui remette à elle-même, répondit Barbillon.
— Ce n'est pas ici qu'elle demeure ; voyez en face, dit Rodolphe.
— Merci, bourgeois; on m'avait dit la porte à gauche, je me suis trompé.
Rodolphe ne se souvenait pas du nom de la courtière en diamants, que Morel le lapidaire n'avait prononcé qu'une ou deux fois. Il n'avait donc aucun motif de s'intéresser à la femme aiqirès de laquelle Rarbillon venait comme messager. Néanmoins, quoiqu'il ignorât les crimes de ce bandit, sa ligure avait un tel caractère de perversité, qu'il resta sur le seuil de la porte, curieux de voir la personne à qui Barbillon apportait cette lettre.
A peine Barbillon eut-il frappé à la porte opposée à celle de Germain, qu'elle s'ouvrit, et que la courtière, grosse fenune de cinquante ans environ, y parut tenant une chandelle à la main.
— M'ame Matthieu ? dit Barbillon.
— C'est moi, mon garçon.
— Voilà une lettre, il y a réponse...
Et Barbillon fit un pas pour entrer chez la cointièrc; mais celle-ci lui f t signe de ne pas avancer, décaclieta la lettre tout en tenant son (lambeau, lut et répondit (l'un air satisfait :
— Vous direz que c'est bon, mou garçon ; j'apporterai ce qu'où demande. J'irai à la même heure que l'autre fois. Bien des compliments... à cette dame...
— Oui, ma bourgeoise... n'oubliez pas le commissionnaire...
— Va demander à ceux qui l'euvoienl, ils sont plus riches que moi... Et la courtière ferma sa porte.
Rodoli)hc rentra chez Germain, voyant Barbillon descendre rapidemeut l'escalier.
Le brigand trouva sur le boulevard un homme d'une mine basse et féroce, qui l'atteudait devant une boutique.
Qu'iqiie plusieurs personnes pussent l'enleudre, mais non le comprendre, il est vrai. Barbillon semblait si satisfait, qu'il ne put s'empêcher de dire à son compagnon ;
— Viens pilancher l'eau (t'itff, Nicolas : la hirhasse fauche daus k. point à mort... elle nbow/eia chez la Chouetle: la mère Martial nous ai. dera à lui pessillcr d'esbrouff" «fs duraiUcs d'orphelin, et après nous trimballerons le refroidi dans tun pa^sc-lann' (1).
— Esbi(/nnm-nous (2), alors; faut que je sois à Asnières de bonne heure; je crains que mon frère Martial se doule dequiOque chose.
Et les deux bandits, après avoir tenu cette conversation inintelligible pour ceux qui auraient pu les écouter, se dirigèrent vers la rue Saint- Denis.
Quelques moments après, Rigolette et Rodolphe soi tirent de chez Ger. main, remontèrent en liacre et arrivèrent rue du Temple.
Le fiacre s'arrêta.
Au moment où la portière s'ouvrit, Rodolphe reconnut, à la lueur du quinquel du rogomisle, son fidèle Murph qui l'attendait à la porte de l'allée.
La présence du squire annonçait toujours quelque événement grave ou inattendu, car lui seul savait où trouver le prince.
— Uu'y a-t-il? lui demanda vivement Rodolphe pendant que Rigolelta rassemblait plusieurs paquets dans la voiture.
— Un grand malheur, monseigneur !
— Parle, au nom du ciel !
— M. le marquis d'IIarville...
— Tu m'effrayes !
— Il avait donné ce matin à déjeuner à plusieurs de ses amis... Ton s'étail passé à merveille... lui surtout n'avait jamais été plus gai, lorsqu'une fatale imprudence...
— Achève... achève donc !
— En jouant avec un pistolet qu'il ne croyait pas chargé.,
— Il s'est blessé grièvement?
— Monseigneur!..
— Quelque chose de lerriblc;
— Que dis-tu?
— Il est mort !...
— D'IIarville !!! ah ! c'est affreux ! s'écria Rodolphe avec un accent !\ déchirant que Rigolette, qui descendait alors du liacre avec ses paquets, s'écria :
— Mon Dieu ! qn'avez-vous, monsieur Rodolphe?
-- Une bien Irisle nouvelle que je viens d'apprendre à mon ami, nui'» demoiselle, dit Murph à la jeune fille ; carie prince, ;iccabl '•, ne pouvait répoudre.
— C'est donc un bien grand malheur? dit Rigolette toute iremblanlc.
— Un bien grand malheur, répondit le squire.
— Ah! c'est épouvantable! dit Rodolphe après quelques minutes do silence; puis, se ressouvenant de Rigolette, il lui dit :
— Pardon, mon enfant... si ji' ne vous accompagne pas chez vous... Demain... je vous enverrai mon adresse et uii permis pour entrera l\ prison de Germain... bientôt je vous reverrai.
— Ah ! monsieur Rodolphe, je vous assure que je prends bien part au chagrin qui vous arrive... Je vous remercie de m'avoir accompagnée... A bientôt, n'est-ce pas?
— Oui, mon enfant , à bientôt.
— Bonsoir, monsieur Bodolphe, ajouta tristement Rigolette, qui dis», parut dans l'allée, avec les différents objets qu'elle nipportail de chez Germain.
Le prince et Murph montèrent dans le fiacre, qui les conduisit rue Plumet.
Aussitôt Rodolphe écrivit à Clémence le billet suivant •
« Madame,
« J'ap|ircnds à l'instant le coup inattendu qui vous frappe et qui m'en» lève un de mes meilleurs amis ; je renonce à vous peindie ma slupeurj mon chagrin.
« Il làiit pourtant que je vous entretienne d'intérêts étrangers à co cruel évcueiiieut... Je viens d'apprendre que voiic bclle-iiière, à Paris depuis quelques jours sans doute, repart ce soir pour la >'oi inandie, emmenant avec elle Pelidori.
« C'e^t vous dire le péril qui sans doute menace monsieur votre père. Permettez-moi de vous donner un conseil que je crois salutaire. Après l'affreux malheur de ce matin, on ne eouipreiidra que trop votre besoin de quitter Paris pendant quelque temps... Ainsi, crovez-nioi, parlez, partez à l'instant pour les Aubiers, alin d'y arriver, s"inon avant votre belle-mère, du moins en même temps qu'elle. Soyez tranquille, madame :
(1) Viens boire de l'eau-de-vie, Nicolas ; la nieille donne dam le piège ù mort; elle viendra chez la Chouette; la mère Martial nous aidera o lui prendre de force les pierreries, et aprè.s nous emporterons le cadavre dans Ion baleau.
(2) Dépêchons-nous.
LES MYSTÈRES DE PARIS
de près coiTimi; de loin je veille bur vous... les abominables projets de votre Ixille-mère seront dejonés...
« Adieu, madame; je vous écris ces mois à la hâte... J'ai l'âme brisée quand je songe à celle soirée dbier où je IVii (|uitlé, lui... pins Iranquille, plus heureux qu'il ne l'avait éié depuis longtemps...
« Croyez, madame, à mon dévouement profonil et sincère...
« Rodolphe. »
Suivant les avis du prince, madame d'Harville, trois heures après avoir reçu cette leltre, était en roule avec sa lille pour la Normandie.
ihic voiture de poste, partie de l'hcîe; de iîodolpbe, suivait la même route.
Malheureusement, dans le trouble où la plongèrent celle complication d'événements et la pnicipitation de bon départ, Clémence oublia de faire savoir au prince qu'elle avait rencontré Flt;ur-dc-Marie à Saint-Liizare.
On se souvient peut-être que, la veille, la Chonetle élait venue menacer madame Séraphin de dévoiler l'existence de la Coualeuse, affirmant savoir (et elle disait vrai) où était alors celle jeime iille.
On se souvient encore qu'après cet cnirciien, le notaire Jacques Ferraml, craignant la lévélalion de ses criminelles menées, se crut un puissant inlérèt à faire disparaître la Guualeiise, dont l'existence, une fois comme, pouvait le comprometlre dangereusement.
Il avait donc fait écrire à Bradamanli, un de ses complices, devenir le trouver pour Iranier avec lui une nouvelle macliinalion dont Fleur-de- Jlai ic devait être la victime.
lirad.iiMaMli, occupé des intérêts non moins pressants de la belle- mère de madame d'Harville. qui avait de sinistres raisons jour eumiener le charlatan auprès de M. d'Orbigny, Bradamanli, Irouvant sans doute plus (l'avaMlage à b.ervii- sim ancienne amie, ne se rendit pas à l'invitation du nolaire, et partit pour la Normandie sans voir madame Séraphin.
L'orage giondait sur .lacques Ferrand ; dans la jonrn e, la Chouette était venue réitérer ses menaces, et, pour prouver qu'elles u'élaient pas vaines, elle avait déclaré au nolaire que la petite tille aulrelois abandoimée par madame Séraphin était alors prisonnière;! Saiut-Lazarc ;-ous le nom de la Coualeuse, et que, s'il n : donnait pas 10,000 francs dans Iroii jours, celte jeune lille recevrait des papiers qui lui apprendraient qu'elle avait élé dans son enfance coiiliée aux soins de Jacques Ferrand.
Selon son habitude, ce dernier nia tout avec audace, et chassa la Choiielle connue une effrontée menteuse, quoiqu'il fût convaincu et effrayé de la dangereuse portée de ses menaces.
Grâce :i ses nombreuses relations, le notaire trouva moyen de s'assnier diins la journée même (pendant l'entrclien de Fleur-de-Marie et de m;idame d'Harville) (]ue la Goualeuse élail en cITet prisonnière :i S;iinl- Lizare, et si parfaitement citée poui' sa bonne conduite, qu'on s'attendait à voir cesser sa détention d'un moment ;'i l'autre.
Muni de ces renseignements, Jac(i;ies Ferrand, ayant mûri im projet di^iholique, sentit que, pour l'exécuter, le .secours de Bradamanli lui élail de plus eu plus indispensable; delà les vaines instances de madame Séraphin pour rencontrer le charlalan.
.\pprenanl le soir même le départ de ce dernier, le notaire, pressé d agir par l'iunninence de ses craintes et du danger, se souvint de la famille Marlial, ces pirates d'eau douce établis près du pont d'.\snicres, cliez lescpiels Bradamanli lui avait proposé d'envoyer Louise MorcI pour s'en défaire impunément.
Ayant ;ibsolum ut besoin d'im complice pour accomplir ses sinistres desseins contre Fleur-de-Marie, le nolaire prit les précautions les plus habiles pour n'être pas comprimiis dans le cas où im nouveau ciinie serait coumiis, et, le lendemain du départ de Bradamanli pour la Normandie, madame Séraphin se lendii en luile chez Maili;d.