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CHAPITRE XVL

L'île du R:ivu<;eiir.

Les scènes suivantes vont se passer pendant la soirée du jour où madame Séraphin, suivant les ordres du not;iire Jacques Ferrand, s'est rendue chez les Martial, pirates d'c;iu douce, établis à la pointe d'u'ie petite île de la Seine, non loin du pont d'Asnièie^.

Le |)èrc Marlial, mort sur l'échafaiid comme son père, avait l.iisséune veuve, quatre lils et deux lilles...

Le second de ces fds était déj;t condamné aux g;dères ;'i perpélnilé... De cette nombreuse famille il restait donc :i l'îlt^ du liaviigeur (nom que dans le pays on donnait à ce repaiic, nous dirons poui(|noi), il restait, disons-nous :

i^a mère Martial ;

Trois lils : l'aîné (liunanl de la l.onve) avail vingt-cinq an-; ; l'aulre vingt ans : le plus jeune <!oiize ans ;

Deux biles, l'une de dix-buil ans, la seconde de neui'ans.

Lescxemples de ces fami'Ies, où se perpéhie une sorte di'ponvanlable hérédité dans le crime, ne sont que troj) fréquents.

Cela doit être.

Répétons-le sans cesse : la société songe à punir, jamais à prévenir le mal.

Un criminel sera jeté au bagne pour sa vie...

Un autre sera décapité...

Ces condamnés laisserunt déjeunes enfants...

La société piendra-t-elle souci de ces orphelins...

De ces orphelins, qu'elle a faits... en frappant leur père de mort civile, on en lui cou|)ant la tête'/

Viendra-t-^lle substituer une lulelle salutaire, préservatrice, à la déchéance de celui (pie la loi a déclaré indigne, inlïime... à la déchéance de celui que la loi a tué?

Non... Morte la bête... mort le venin... dit la société...

Elle se trompe.

Le venin de la corruption est si subtil, si corrosil, si contagieux, (pi'il devient presque toujours héréditaire ; mais, combattu à temps, il ne serait jamais incurable.

Contradiction biïarrel...

L'auiopsie prouve telle qu'un homme est mort d'une maladie traiisnùssible'.' à force de soins préservatifs, on metira les descendants de cet bonnne à l'abri de l'affeclion dont il a élé victime...

Que l(;s mêmes biils se reproduisent dansl'irdre moral...

Qu'il soit démontré qu'un criminel lègue presque toujours à son fds le germe d'une perversité précoce...

Fera-t-on pour le salut de cette jeune àme ce que le médecin fait pour le corps lorsqu'il s'agit de lutter contre un vice héréditaire ?

Non...

Au lieu de guérir ce malheureux, on le laissera se gangrener jusqu'à la mort...

Lt alors, de même que le peuple croit le fils du bourreau forcénicut bourreau... on croira le fils d'un erinûnel forcément criminel...

Et alors on regardera comme le fait d'une hérédité inexorablement fatale, une corruption causée par l'égoiste incurie de la société...

De sorte que si, malgré de funestes enseignements, loi plulin que la loi a fait... reste par hasard laborieux et honnête, un préjugé barbare fera rejaillir sur lui la llétrissure paternelle. En butte à une réprobation imméritée, à peine trouvera-l-il du travail...

Et, an lieu de lui venir en aide, de le sauver du découragement, du désespoir, et surtout des dangereux lessentiments de l'injuslice, (|ui poussent quelquefois les caractères les plus généreux à la lévolle, au mal... la société dira :

«Qu'il tourne ;i mal... nous verrons bien... N'ai-je pas là geôliers, g.(rdes-cbiournies et bourreaux ? »

Ainsi, pour celui qui (chose aussi rare que belle) se conserve pur malgré de détestables exemples, aucun appui, aucun encoiiragemeol I

Ainsi, p:)nr celui qui. plongé en naissant dans un foyer de dépravalion domeslique, est vicié loiil jeune encore, ;mcun espoir de guérison !

« — Si ! si! moi je le guérirai, cet orphelin que j'ai lail, répond la société, mais en temps et lieu... mais à ma mode... mais plus i.nd.

i( Pour extirper la verrue, pour inciser l'apostème... il lant qu'ils soient à point. »

Un criminel demande à être attendu...

« Prisons et galères, voilâmes hôpitaux... Dans les cas incurables, j'ai le couperet.

« Quant à la cure de mon orphelin, j'y songerai, vous dis-je ; mais patience, laissons mûrir le germe de corruplion héréditaire qui couve en lui, laissnns-le grandir, laissons-le étendre profondément ses ravages.

« Palience di'ue, patience. Lorsque notre homme sera pourri jusqu'au cœur, loi^(]u'il suintera le crime par Ions les porcs, lorsqu'un bon vcd ou nu bon meurtre l'auront jeté sur le banc d'infamie où s'est assis S!)n père, oh ! alors nous guérirons l'héritier du mal... comme nous avons guéri le donateur.

« An bague ou sur l'échafaud, le fils trouvera la place paternelle encore loule chaude... »

Oui, dans ce cas, la société raisonne ainsi.

Et elle s'étonne, et elle s'indigne, et elle s'épouvante de voir des tr.idition- de vol el de meurtre fatalement perpétuées de génération eu génération.

Le sombre tableau qui va suivre : Les pirates d'eau douce, a pour but de montrer ce ipie peut être dans une famille 1 hérédité du mal, lorsque la soeiélé ne vient pas, soit légalement, soit ollicieusemenl, préserver les malheureux orphelins de la loi des terribles conséquences de l'arrêt fulminé contre leur père'

Le lecteur nous excusera de faire précéder ce nouvel épisode dune sorte d'introduction.

Voici pourquoi nous agissons ainsi :

A mesure que nous avançons dans celte publication, son but moral est altaipié avec tant d'acharnement, et, selon nous, avec tant d'injustice, qu'on nous iiermettia d'insister sur la pensée sérieuse, honnête, qui, jnsqn à présent nous a soutenu, guidé.

l'iiisieiirs esprits graves, délicats, élevés, ayant bien voulu nous en- >\) conrager dans nos tentatives, et nous faire parvenir des témoignages llatleiiis lie leur adhésion, nous dexous p' nt-être à ces amis connus et iuconiiiis de répondre une denrière fois à des réciiminalions aveugles, (ihsl'iié es, qui ont retenti, nous dit-ou, jusqu'au sein de l'assemblée lé g'sliiKve

LES MYSTÈRES DE PARIS

Proclamer l'odieuse immoralité de iioire œuvre, c'est ploclnmcr iiiiplicitriiiciit, ce lions sciiilile, les tendances odieiiseinciit immorales des peisoiiucs qui nous honorent de leurs vives syinpalliies.

C'est donc au nom de ces sympathies auiant (in'aii nôtre que nous tenterons du prouver par un exemple, choisi painii plusieurs, (|ue cet ouvrage n'est pas complètement dépourvu d'idées généreuses et pratiques.

L'an passé, dans l'une des premières parties de ce livre, nous avons donné l'aperçu d'une ferme-modèle, fondée par lîodolphe pour encourager, enseigner et rémunérer les cultivateurs pauvres, probes et laborieux.

A ce propos, nous ajoutions :

— Les honnêtes gens mallieureiix méritent au moins autant d'intérêt que les criminels ; pourtant il y a de nombreuses sociétés dislinces au patidDoge des jeunes détenus ou libérés, nuiis aucune sociét!: n'est fond 'O dans le but de secourir les jeunes gens pauvres dont la conduiie aurait toujours clé exemplaire... De sorte ipi il faiil nécessairement avoir commis un délit... pour être aplc à jouir du bénéfice de ces iiisiitulions, d'ailleurs si mérilantes et si salutaires.

El nous faisions dire à un paysan de la fi rnie de Bouqueval :

« Il est humain et charitable de ne jamais désespérer des méchnnls; mais il faudrait aussi faire espérer les bons, l'n honnête garçon, robusle et laborieux, ayant envie de bien faire, de bien apprendre, se présèmerait à celle ferme déjeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait : Mon gars, as-iu un brin volé et vagabouilé? — Non. — Eh bien! il n'y a point de place ici pour toi. »

(.'elle discordance avait aussi frappé des esprits meilleurs que le nôtre. Grâce .'i eux, ce que nous regardions comme une utopie vient dèlre réalisé.

Sons la présidence d'un des hommes les plus éminenls, les plus honorables de ce lemps-ci, M. le comie l'ortalis, et sous rintt^ligeiilc direclion d'un véritable philanthrope au conir généreux, à l'espril pratique et éclairé, M. Allier, une société vient d'être fondée dans le but de venir au secours des jeunes gens pauvres et lionnêles du département de la Seine, et de les employer dans des colonies agricoles.

(Je seul et simple rapprocheraent suffit pour constater la pensée morale (le notre œuvre.

Nous sommes très-fier, très-heureux de nous être rcnconiré dans un même milieu d'idées, de vœux et d'espérance avec les fondateurs de celte nouvelle œuvre de patronage; car nous sommes nii des propagateurs les plus obscurs, mais les plus convaincus, de ces deux grandes vériléi : (Jn'il est du devoir de la société de prévenir le mal et d encouragiT, de récompenser le bien autant qu'il est en elle.

Puisque nous avons parlé de cette nouvelle œuvre de cbariié, dont la pen-ée juste et morale doit avoir une action salutaire et féconde, espérons que ses fondateurs songeront peut-être à combler nue autre lacune, en étendant plus tard leur tutélaire palronage ou du moins leur sollicitude officieuse sur les jeunes enfants dont le père aurait élé snp- ]>lieié ou condamné à une peine inl'amanle enlraiuant la mon civile, et qui, nous le répétons, sont rendus orphelins par le fait de l'application de la loi.

Ceux de ces malheureux enfants qui seraient déjà dignes d'intérêt par leurs saines tendances et par leur misère méiiteraient ( ncore une allention pariiculière, en raison même de leur position exceptionnelle, pénible, dilïicile. dangereuse.

Oui, pénible, dilficile, dangereuse.

Disons-le encore : presque toujours victime de cruelles répulsions, souvent la famille d'un condamné, demandant en vain du travail, se voit, pour échapper à la réprobation générale, contrainte d'abandonner les lieux où elle trouvait des moyens d'exisience.

Alors, aigris, irrités par linjustice, déjà llétris à l'égal des criminels pour des fautes dont ils sont innocents... quelquefois à bout de ressources honorables, ces infortunés ne seront-ils pas bien près de faillir, s'ils sont restés probes?

Ont-ils, au contraire, déjà subi une influence presque inévitablement corrupirice, ne doit-on pas tenter de les sauver, lorsqu'il en est temps encore?

La présence de ces orphelins de la loi au milieu des autres enfants recueillis par la société dont nous parlons, serait d'ailleurs pour tous d'un utile enseignement... Elle montrerait que, si le coupable est inexorablement puni, les siens ne perdent rien, gagnent niêine dans l'eslime du monde, si, à force de courage, de vertus, ils parviennent à réhabiliter un nopi déshonoré.

Dira-ton que le législateur a voulu rendre le châtiment plus terrible encore, en frappant virtuellement le père criminel dans l'avenir de son fils innocent'?

Cela serait barbare, immoral, insensé.

N'est-il pas, au contraire, d'une haute moralité de prouver au peuple :

— Qu'il n'y a dans le mal aucune solidarité héréditaire ;

— Que la tache originelle n'est pas inelTaçable?

Osons espérer que ces réllexioiis paraîtront dignes de quelque intérêt à la nouvelle société de palronage.

Sans doute, il est douloureux de songer ipie l'IUat ne prend jamais l'iniiiativc dans toutes ces questions palpitantes qui louchent au vif de l'organisation sociale.

En peut-il être aiilrement?

A l'une des dernières séaiices législatives, un péiitionnaire, frappé, dit-il, de la misère et des souffrances des classes pauvres, a proposé, entre autres moyens d'y remé Jier, « la foud.ilion de maisons d'invalides destinées aux travailleurs. »

Ce projet, sans doiile di'feetueux dans sa forme, mais qui renfermait du moins une haiile idée pliilanlbropiqne digne du plus sérieux examen, en cela qu'elle se rattache à l'iiiimense ipieslion do l'organisalion du Ir.ivail. ce projet, disons-nous, « a élé accueilli par une hilarité générale et prolongée. »

Cela dit, passons.

Revenons aux pirales d'e;;n douce et à l'île du Ravageur.

Le chcl de la famille Marlial, qui le premier s'établil dans cette pelile île moyennant un lover modique, élail ravageur.

les ravageurs, aiiisi que les débardeurs et les déchireurs de bateaux, restent pendant toute la journée plongés dans l'eau jusqu'à la ceinture pour exercer leur métier.

Les débardeurs débarquent le bois flotté.

Les déchireurs démolissent les trains qui ont amené le bois.

Tout aussi aqiiaiicpie que les industries précédentes, l'industrie des ravageurs a un but dillérent

S'avaueanl dans l'eau aussi loin qu'il peut aller, le ravageur puise, à l'aiile d'une longue drague, le sable de rivii're sous la vase; puis le recueillant dans de grandes S'''biles de bois, il le lave comme un minerai ou comme un gravier aurifère, et en retire ainsi une grande quaiililé île parcelles métalliques di: toutes sortes, lir, cuivre, foule, plomb, éiaiu, provenant des débris d'une foule d'ustensiles.

Souvent même les ravageurs trouv<Mit dans le sable des fragments de bijoux d'or ou d'argent ap;iorlés dans la Seine, soit par les égoiils où se dégorgent les ruisseaux, soil par les masses de neige ou de glace ramassées dans les rues et que l'hiver on jette à la rivière.

Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces industriels, généinlcment honnêtes, paisibles et laborieux, sont si formidablement baptisés.

Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, é!aut ravageur (fâcheuse exception), les riverains du tleuvc la nonimereul l'Ile du llavageur.

L'habitation des pirates d'eau douce csl donc siluée à la partie méridionale de celte terre.

Dans le jour, on peut lire sur un éorileau qui se balance au-dessus de la porte :

AU RENDEZ- VOUS DES R.WAGEUliS.

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