CHAPITRE Xn
L'titude.
Plusieurs jours s'étaient passés depuis que Jacques Fcrrand avait pris
Cecily à son si-rvice.
Nous condnii oîis le lecteur (qui coniiait déjà ce lieu) dans l'étude du notaire à rhi;ur(! du d('jeuni'r des clercs.
Cliosi' iiiouie, exorliil.uile, merveilleuse ! au lieu du maigre et peu attrayant r:igont apporté ( liaipic matin à ces jeunes gens par feu madame Séraphin, un éiioriiie dindon Iroid, servi dans le fond d'un vieux carton à dossier, trônait au milieu d'une <Ies tables de l'étude, accosté de deux pains tendres, d Un fromage de Hollande et de trois bouti'illes de vin cacheté; une vieille écritoire de plomb, remplie' d'un mélange de poivre et de sel, servait de salière : tel elait le menu du repas.
Chaque clerc, armé de son couteau cl d'un foriuiduble appétit, attendait l'heure du festin avec une impatience affamée; quelques-uns niênie uiacbaient à vide, en inandissaul l'absence de M. le maître-clerc, sans lequel on ne pouvait hiérarebiquement commencer à déjeuner.
Un progrès, ou pluiot un bouleversement si radical dans l'ordinaire des clercs de .lacques Ferrand, annonçait une énorme perturbation domestique.
L'entretien suivant, éminemment béniien [s'il nous est permis d'emprunter cette expression au tres-spiritu(;l écrivain qui l'a po|)ulaiisêe( )| jettera (pielques lumières sur celle impoitanle (picstion.
— Voilà un dindon qui ne s'attendait pas, quand il est entré dans la vie, à jamais paraître à déjeuner sur la table des clercs du patron.
— Ue même que le patron, quand il est entré dans la vie... de notaire, ne s'attendait pas à donner à ses clercs un dindon pour déjeuner.
— Car enfin ce dindon est à nous, s'écria le saute-ruisseau de l'élude avec une gourmande convoitise.
— Saute-ruisseau, mon ami, tu t'oublies; cette volaille doit être pour toi une étiangère.
— Et, coinmt! Fninçais, tu dois avoir la haine de l'étranger.
— Tout ce qu'on pourra faire sera de te donner les pattes.
— Emblème de la vélocité avec laquelle tu fais les courses de l'étude.
— Je croyais avoir au moins droit à la carcasse, dit le saute-ruisseau en murmurant.
— Ou pourra te l'octroyer... mais tu n'y as pas droit, ainsi qu'il en a été de la Cliaiie de 1814, qui u'élail qu'une autre carcasse de liberlé, (lit le Mirabeau de l'élude.
— A propos de carcasse, reprit un des jeunes gens avec une insensibilité brutale, llieii veuille avoir l'àme de la mère Séraphin I car depuis qu'elle s'est noyée dans une partie de campagne, nous ne sommes plus condaumés à ses ratatouilles lorcées à perpétuité.
. — El, depuis une bonne semaine, le patron, au lieu de nous donner à déjeuner...
— Nous alloue à chacun quarante sous par jour.
— C'est ce qui me fait dire ; Dieu veuille avoir l'âme de la mère Séraphin !
— Au fait, de son temps, jamais le patron oe nous aurait donné les quarante sous.
— C'est énorme!
— C'est fabuleux !
— Il n'y a pas une étude à Paris...
— En Europe.
— Dans l'univers, où l'on donne quarante sous... â un simple clerc pour son déjeuner.
— A propos de madame Séraphin, qui de vous a vu la servante qui la remplace ?
— Cette Alsacienne que la portière de la maison où habitait celle pauvre Louise a amenée un soir, nous a dit le porlier?
— Oui.
— .le ne l'ai pas encore vue.
— Ni moi.
— Pal bleu! c'est tout bonnement impossible de la voir, puisque le patron est plus féroce que jamais pour nous empêcher d'eulrer dans le pavillon de la cour.
— Et puis c'est le portier qui range l'élude maintenant: comment la verrait-on, cette donzelle?
— Eh bien ! moi, je l'ai vue.
— Toi ? ,
— Où cela ?
— Comment est-elle?
— (iraiidc ou petite?
— Jeune ou vieille? |
(1) Louis Desnoyers.
LES MYSl ÈRES DE PARIS.
— D':ivance je suis sûr qu'ello n'a pas une figure aussi avenante que celte pauvre Louise... bumie lillc !
— Voyons, puisque tu l'as ajierçue, comment esl-elle, celte nouvelle servante'?
— (Juand je dis que je l'ai vue... j'ai vu sou bonnet, un drôle de bonnet.
— Ah bah I et comment '
— Il était de couleur cerise et en velours, je crois ; une espèce de béguin comme en oui les vendeuses de petils balais.
— Comme les Alsaciennes '.' C'est tout simple, puisqu'elle est Alsacienne.
— Tiens, liens, tiens...
— Parbleu ! qu'est-ce qui vous étonne là-dedans ? Cbat échaudé craint l'eau fioide.
— Ah çà, Clialamel, quel rapport ton proverbe a-t-il avec ce bonnet d'Alsacienne .'
— Il n'en a aucun.
— Pourquoi le dis-lu alors ?
— Parce « qu'un bicnfail n'est jamais perdu, » et que « le lézard est l'ami (le l'homme. »
— Tiens, si Clialamel commence ses bêtises en proverbes, qui ne riment à rien, il en a pour une heure. Voyons, dis donc ce ijue tu sais de cette nouvelle servaiiie.
— Je passais avant-hier dans la cour; elle était adossée à une des fcnèires du rez-de-chaussée.
— La cour?
— Quelle bêtise .'non, la servanle. Les carreaux d'en bas sont si sales que je n'ai pu rien voir de l'Alsacienne ; mais, ceux du milieu de la fenêtre étant moins troubles, j'ai vu son bonnet cerise et une profusion de boucles île cheveux noirs comme du jais; car elle avait l'air d'être coiffée à la Titus.
— Je suis sûr que le patron n'en aura pas vu tant que toi à travers ses lunettes ; car en voilà encore un, com/iie on dit, que, s'il restait seul avec une femme sur la terre, le monde finirait bientôt.
— Cela n'est pas éionnanl : « Ilira bien qui rira le dernier, » d'autant plus que « l'exactiliide est la politesse des rois. »
— Dieu, que Cbalamel est assommant quand il s'y met !
— Dame, « dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. »
— Oh! que c'est joli !
— Moi, j'ai dans l'idée que c'est la superstition qui abrutit de plus en plus le |iatron.
— C'est peut-être par pénitence qu'il nous donne quarante sous pour notre déjeuner.
— Le lait est qu'il faut qu'il soit fou.
— Uu malade.
— Moi, depuis quehiues jours, je lui trouve l'air très-égaré.
— Ce n'est pas qu'on le voie beaucoup... Lui qui était |)Our notre malheur dans sou cabinet dès le putrun-minet, et toujours sur noire dos, il reste niaiutenanl des deux jours sans mellre le nez dans l'étude.
— Ce qui fait que le maîlre-clerc est accablé de besogne.
— El que ce matin nous sonnnes obligés de mourir de faim en l'attendant.
— En voilà du changement dans l'élude !
— C'est ce pauvre (iermain qui serait joliment étonné si on lui disait : l"ignre-tui, mon garçon, ipie le patron nous donne (piaianle sous pour notre déjeuner. — Ab bMi ! c'est impossible. — C'est si possible que c'est à moi Chalamel, parlant à sa personne, qu'il l'a annoncé. — Tu veux rire? — Je veux rire! Voilà comme ça s'est passé : pendant les deux ou trois jours qui ont suivi le décès de la mère Séraphin, nous n'avons pas eu à déjeuner du tout; nous aimions mieux cela, d'une façon, parce que c'était moins mauvais; mais, d'une aulie, uolie réfection nous coûtait de l'argent; pourtant nous patientions, disant : Le patrou n'a plus ni servanle ni femme de ménage; quand il en ama repris une, nous reprendrons notre dégoûtante pàlée. Eh bien ! pas du tout, mon pauvre Germain, le patron a repris une servante, et notre déjeuner a continué à être enseveli dans le lleuve de l'oubli. Alors j'ai élé comme qui dirait député pour porter au patron les doléances de ims eslomacs. Il était avec le maitre-clerc. — Je ne veux plus vous nourrir le malin, a-l-il dil d'un ton bourru et comme s'il pensait à aulre chose ; ma servanle n'a pas le temps de s'occuper de votre déjeuner. — Mais, monsieur, il est convenu (|ue vous nous drvez notre repas du malin. — Eh bien ! vous ferez venir voire déjeuner du dehors, el je le payerai. Combien vous faut-il, quarante sous chacun'.' a-l-il ajouté en ayant l'air de penser de plus eu plus à autre chose, et de diie quaraulesous connue il aurait dit vingt sous ou cent sous. — Oui, monsieur, qiiaranle sous nous sullirout, m'écriai-je en prenant la balle au bond. — Soit; le niaitre-clerc se chargera de celle dépense, je complerai avec lui. Et làdessus le patron m'a fermé la porle au nez. Avouez, messieurs, que Germain serait furieusement élomié des libéralités du patron.
!■ — Germain dirait que le patron a bu. I — El que c'est uu abus.
— Chalamel, nous préférons les proverbes.
— Sérieusement je crois le patron malade. Depuis dix jours il n'est pas reconnaissable, ses joues sonl creuses à y fourrer le poing.
— El des distractions ! faul voir, L'aulrc jour il a levé ses lunettes
pour lire un acte, il avait les yeux rouges et brûlants comme des charbons ardenls.
— Il en avait le droit, « les bons comptes font les bons amis, m
— Laisse-moi doue parler. Je vous dis, messieurs, que c'est Ires-singulier. Je présente donc cet acte ;'i lire au patron, mais il avait la tête en bas.
— Le patron? I.e fait est que c'est très-singulier. Qu'est-ce ijuil i)0uvait donc faiie ainsi la tête en bas ? Il devait siifloipier; à moins que ses habitudes ne soient, comme lu dis. bien changées.
— Oh! (pie ce i;iialaiuelest laiiganl; jeté dis que je lui ai présenté l'acte à liie à l'envers.
— Ah ! a-t-il dû bougonner !
— Ah bien oui ! il ne s'en Ci< pas seulement apcrf;u; il a regardé l'acle pendant dix minutes, ses gros yeux rouges lixés dessus, cl puis il me l'a rendu... eu me disant : — C'est bien !
— Toujours la tête en bas?
— Toujours...
— Il n'avait donc pas In l'acte?
— Pardieu ! à moins qu'il ne lise à l'envers
— C'est (h oie!
— Le patron avait l'air si sombre et si méchant dans ce moment-là, que je n'ai osé rien dire, et je m'en suis allé comme si de rien ii'élail.
— El moi donc, il y a (pialre jours, j'étais dans le bureau du maiireclerc; ariive un client, deux elieiils, trois clients, aux(iuels le palrou avait donné rendez-vous. Ils s'iinpalieulaient d'allendre; à leur demande, je vais frapper à la porte du cabinet; on ne me répond pas, j'ei-itre...
-Eh bien?
— M. Jacques Fcrrand avait ses deux bras croisés sur son bureau, et son front chauve et peu ragoûtant appuyé sur ses bras ; il ue bougea pas.
— Il (loriiiail?
— Je le croyais. Je m'approche : Monsieur, il y a là des clients à qui vous avez donné reudez-vons... Il ne bronche pas. Monsieur!... Pas de réponse, l'.ulin jele louche à l'épaide, il se redresse comme si le diable l'avait mordu ; dans ce bru>qiie mouvement, ses grandes hmelles vertes tombent de dessus son nez, et je vois... Vous ue le croirez jamais.
— Eh bien! que vois-tu?
— Des larmes...
— Ah! quelle farce I
— En voilà une de sévère!
— Le p:ilron pleurer'.' allons donc !
— Quand on verra ça... les hannetons joueront dn cornet à piston.
— IM les poules porleronl des bolles à revers.
— Ta ta ta la, vos bêlises n'empêcheront pas que je l'aie vu comme je vous vois.
— Pleurer?
— Oui, pleuicr ; il a ensuite eu l'air si furieux d'êlrc surpris en cet étal laeryinaloire, qu'il a rajusté à la haie ses luiielles en me eiianl : — Sortez !... sortez!... — Mais, mon^ie^u•... — Soi'lez!... — Il y a là des clients aux(piels vous avez donné rendez-vous, et... — Je n'ai pas le temps; qu'ils s'en aillent au diable, el vous avec ! — Là-dessus il s'est levé tout furieux comme pom mi^ mellre à la porle; je ne l'ai pas attendu, j'ai lilé et renvoyé les clieuls, qui n'avaieul pas l'air plus coiilenls qu'il ue faut... mais, pour l'houneur de l'élude, je leur ai dit que le patron avait la coqueluche.
Cet iméres^anl enlrelien fut inlerrompu par M le premier clerc qui entra tout affairé ; sa venue fut saluée par une acclamaliou générale, et tous les yeux se lournèreut sympalhiquement vers le dindon avec une impatiente eonvoiiise.
— Si.ns reproche, seigneur, vous nous faites diablement attendre, dit Chalamel.
— Prenez garde : une aulre fois... notre appétit ne sera pas aussi subordonné.
— h'h ! messieurs, ce n'esl pas ma faute... je me faisais plus de mauvais sang que vous... Ma parole d'honneur, il faut que le patrou soit devenu fou !
~ Quand je vous le disais !
— Mais que cela ne nous empêche pas de manger...
— Au contraire !
— Nous parlerons tout aussi bien la bouche pleine.
— >'oiis parlerons mieux, s'écria le saule-ruisseau, pendant que Chalamel, dépeçant le dimlon, dil au maitre-clerc : \ propos, de quoi donc vous ligurez-vous que le patron e>l fou?
— Nous avions d(ijà une velleilé de le croire parfaitement abruti lorsqu'il nous a alloué quarante sous par tète pour notre déjeuner... (juolidien.
— J'avoue que cela m'a surpris autant que vous, messieurs; mais cela n'était rien, absolument rien, auprès de ce qui vient de se passer tout à l'heure.
— Ah bah!
— Ab çà ! est ce que ce malhcureux-là deviendrait assez insensé pour nous forcer d'aller diuer tous les jours à ses frais au Cadran-Bleu ?
— El ensuite au spectacle ?
— El ensuite au café, finir la soirée par un punch ?
— Et ensuite...
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Messieurs, riez t:iiil que vous vriiuiroz, iniiis la scène à laquelle je viens d'nssisler esl pliUot cll'ray^iiite que |>l;iisiiile.
— Eli bien ! racoiitez-nous-la donc telle S( èiie.
— Oui, c'est ça, ne vous occupez pas de déjeuner, dit Chalame), nous voilà tout oreilles.
— Et tout mâchoires, mes gaillards! Je vous vois venir : pendant que je parlerais, vous joueriez des dciils... et le dindon serait fini avant mon histoire, l'atience, ce sera pour le dessert.
Fut-ce rai(;uillon de la laini ou de la curiosité qui activa les jeunes praticiens, nous ik,' le savons ; mais ils mirent mie telle rapidité; dans leur opération gastronomi(pie, que le moment du récit dn niailreclerc arriva presque in^talltanénlent.
Pour n'èlre pas surpris par le patron, on envoya en vedette dans la pièce voisine le saule-ruisseau, à qui la carcasse et les patlcs de la bète avaient été lihéraleinent dévolues.
M. le maitre-clerc dit à ses collègues :
— D'abord il faut que vous sachiez que depuis quelques jours le portier s'inquii tait de la santé du patron ; comme le bonhomme veille Irestard, il avait vu phisieiirs Ibis M. Eeriand descendre dans le jardin la nuit, nialgré le froid ou la jiluie, et s'y piomeiicr à grands pas. Il s'est liasardé une fois à soi tir de sa niche et à demaniler à son iiiaiire s'il avait besoin de qiielipie chose, le patron l'a envoyé se coucher d'un tel ion, (pie, depui^, le portier s'est tenu coi, et qu'il s'y tient lon)oiirs des qu il entend le |ialioii descendre au jardin, ce qui arrive presque toutes les nuits, tel temps qu'il fasse.
— Le patron est pcul-èire somnamlnile ?
— Ça n'est pas probable... mais de pareilles promenades nocturnes annoncent une fameuse agitation.... J'arrive à mon histoire.... Tout à l'heure je me rends dans le cabinet du patron pour lui dem;iiiiler quelques signatures... au moment où je mettais l.i main au boulon de l.i serrure... il me semble entendre parler... je m'arrèle... et je dislinijne deux ou trois cris sourds.... on enl dit des plaintes élouflées. Apres avoir nu instant hésité à eiilrer... ma foi... craignant quelque malheur... j'ouvre la porte...
— Eh bien?
— (.iiicsice que je vois? le patron à genoux... par terre..
— À genoux?
— Par terre?
— Oui... agenouillé sur le plancher... le front dans ses mains... et les coudes appuyés sur le fond d'un de ses vieux fauleuils...
— C'est tout simple ; sommes-nous bêtes ! il esl si cagol, il faisait une prière d'extra.
— Ce serait une drôle de prière, en tout cas ! On n'entendait que des gémissements étouffés ; seulement de temps en temps il murmnrait entre ses dénis : Mou Dieu... mon Dieu... mon Dieu !... comme un homme au désespoir. Et puis... voilà qui est encore bizarre... Dans un munvement qu'il a fait, comme pour se déchirer la poitrine avec les ongles, sa chemise s'est entr'ouvei te et j'ai très-bien distingué sur sa peau velue un petit portefeuille rouge suspendu à son cou par une chaiuette d'acier...
— Tiens... tiens... tiens... Alors?...
— Alors, ma foi, voyant ça, je ne savais plus si je devais rester ou sortir.
— Ça aurait été aussi mon opinion politique.
— Je reslais donc là... très-embarrassé, lorsque le patron se relève et se retourne tout à coup ; il avait entre ses dénis un vieux ninuchoir de poi he à carreaux.... ses lunettes restèrent sur le fameuil.... Non.... non, messieurs... de ma vie je n'ai vu une figure pareille; il avait l'air d'un damné. Je me recule effrayé, ma parole d'honneur! effrayé. Alors, lui...
— Vous saute à la gorge ?
— Vous n'y êtes pas. Il me regarde d'abord d'un air égaré; puis, laissant tomber son mouchoir, qu'il avait sans doute rongé, coupe en grinçant (lis dents, il s'écrie en se jetant dans mes bras : « Ah ! je suis bien inalheiireux ! »
— (Juelle farce!
— Ijuelle farce! Eh bien! ça n'empêche pas que malgré sa figure de tête de mort, quand il a prononcé ces inols-là... sa voix était si déchirante... je dirais presque si douce...
— Si douce... allons donc... il n'y a pas de crécelle, pas de chat-huant enrhumé dont le cri ne semble de la musique auprès de la voix du patron !
— C'est possible, ça n'empêche pas que dans ce moment sa voix était si plaintive, que je me suis senti pie>qiie atleiidi i, d';iutant plus que M. Ferrand n'est pas expansif habilucllement. Monsieur, luidis-je, ciovez que... — Laisse-moi! Laisse-moi! me répondit-il en m'iiiterrompaiil, cela soulage tant de pouvoir dire à quelqu'un ce que l'on soulTre... Evidemment il me prenait pour un autre.
— Il vous a tutoyé ? Alors vous nous devez deux bouteilles de Bordeaux :
Quand le pntron vous a tutoyé.
A boire vous devez payer.
C'est le proverbe qui le dit , c'est sacré : les proverbes sont la sagesse des nations.
— Voyons , Chalamel , laissez là vos rébus : vous comprenez bien , messieurs, qu'en enlend.iiu le patron me luloyer, j'ai tout de suite compris qu'il se méprenait ou qu'il avait une lièvre chaude. Je me suis dégagé en lui disiiil : .Monsieur, c:iline/.-vous !... calmez-vous !... c'est moi. Alors il m'a regardé d un air sliipide.
— A la bonne heure, vous voila dans le vrai.
— .Ses yeux et ieiit égarés. — Hein ! at-il répondu, qu'est-ce?... qui est là?.... (pie me voulez-vous?.... Et il passait, à chaiiue quesiion, sa main sur son fioiil, comme pour écarter le nuage qui obscurcissait sa pensée.
— Oui obscurcissait sa pensée... Comme c'est écrit... Bravo! uiaîtredere, nous ferons un mélodrame ensemble :
Quand on parle si hi n. sur mon âniel On doit écrire un niclodrJiâme.
— Mais tais-toi donc, Chalamel.
— (,)<> C^i-ce donc que le patron peut avoir?
— Ma foi, je n'en sais rien ; m;ii> ce qu'il y a de sûr, c'est que, lorsqu'il a en retioiivé son sang boid, ça a élé une autre chanson : il a froncé les sourcils d'un air terrible, et m'a dit vivement, sans me donner le temps de lui répondre : — ijue venez-vous f.iire ici? Y a-t-il liniglemps que vous êtes là?... je ne puis donc pas rester chez moi sans eue environné d espions? (Ju'ai-je dit? (Ju'avez vous cnlendu? Ilépondez... répoiidi z. Ma foi, il avait l'air si méchant, que j'ai repris : — Je n'ai lien eiitendii, monsieur, j'entre ici à l'instant méine. — Vous ne me trompez pas? ^ — Non, monsieur. — Eh bien! que voiilcz-vous? — Vous demander qiielipies signalures. monsieur. — Donnez. Et le voilà qui se m t à signer, à signer... sans les lire, nue demi-douzaine d'ai li^s notariés, lui qui ne mettait j miais son panfe sur un ade sans l'épeler, pour ainsi dire, leltre par lettre, et deux fois d'un, bout à l'antre. Je remarquai (pie de temps en temps sa main se ralentissait au milieu de sa sigiialure. comme s'il eût été absorbé p.ir une idée fixe, cl puis il reprenait et signait vile, vile, et comme convulsivement. Quand lont a été signé, il m'a dit de me retirer, et je l'ai entendu descendre par le petit escalier qui coinmimique de son cabinet diiiis la cour.
— J'en reviens toujours là... qu'est-ce qu'il peut avoir?
— Messieurs, c'esl p(jut-êlre madame ^éraphiu qu'il regrette.
— Ab bien oui I lui... regieller qiielipi'iin I
— Ça me fait penser (pie li; portier a dit que le curé de Bonne-Nonvelle cl son vicaiic élaieiit venus plusieurs fois pour voir le patron, et qu'ils n'avaient pas été reçus. C'est ça qui esl surprenant! eux qui ne démordaient pas d'ici.
— Moi. ce qui m'intrigue, c'esl de savoir quels travaux il a fait faire au menuisier et au serrurier dans le pavillon.
— Le fait esl qu'ils y ont travaillé trois jours de suile.
— El puis un soir on a apporté des meubles dans une grande tapissière couverte.
— Ma foi, moi, messieurs, trou la la ! je donne ma langue aux chiens, comme dit le cygne de Cambrai.
— C'est peut-être le remords d'avoir fait emprisonner Germain qui \& tourmente...
— Des remords, lui?... Il est trop dur à cuire et trop culotté pour ça... comme dit l'aigle de Meaux !
— Farceur de Chalamel !
— A pro|ios de Germain, il va avoir de fameuses recrues dans sa prison, pauvre garçon !
, — Comment cel.i !
— J'ai In dans la Gazette des Tribunniix que la bande de voleurs et d'assassins qu'on a arrêtée aux Champs-Elysées, dans un de ces petits cabarets sonleiraiiis...
— En voilà de vraies cavernes...
— Oue celle bande de scélérats a été écrouée à la Force.
— Pauvre Germain, ça va lui faire une jolie sociélé!
— Louise Morel aura aussi sa part de recrues: car dans la bande on dit qu'il y a loule nue famille de voleurs et d'assassins de père eu lils... et de mère en fille...
— .Mors on enverra les femmes à Saint-Lazare, où est Louise.
— C'est peut-être (piehpi'un de celle bande qui a assassiné celle comtesse qui demeure près do l'Observatoire, une des clientes du p;>lron. M'a-l-ii assez souvent envoyé savoir de ses nouvelles, à cette (omle-se! 11 a l'air de s'intéresser joliment à sa santé. Il faut être juste, c'est la seule chose sur laipielle il n'ait pas l'air abruti... Hier encore, il m'a dit d'all(T m'informer de l'état de madame Mac-Gregor.
— Eh bien?
— C'est toujours la même chose : un jour on espère, le lendemain on désespère; on ne sait jamais si elle passeta la journée : avant-hier ou en désespérait, mais hier il y avait, a-ton dit. n(ie lueur d'espoir; ce qui comidiipie la chose, c'esi qu'elle a eu une lièvre cérébrale.
— Est-ce que tu as pu entrer dans la maison, et voir l'endroit où l'as» I sassinat s'est commis?
LES MYSTERES DE PARIS
- Ah bien oui!... jo n'ai pu allor plus loin que la porte coclière, et le coiicicrue n'a pas l'air causeur, tant s eu I. ml...
Mt-sMctirs... à vous, à vous! voici le patron qui monte, cria le
saule-ruisseau en entrant dans l'élude loujours arniii de sa carcasse.
Aussitôt les jeunes gens regagnèrenl a la liale Ic^urs tabliss respeclives, sur lesquelles ils se couibèrenl en agitant leurs plumes, iiendaut que le saute-ruisseau déposait momentanoment le squelette du dindon dans un carlon rempli de dossiers.
Jacques Ferrand parut en cflct.
S'écbappant di; son vieux bonnet de soie noire, ses cheveux roux, mêlés de meclies grises, tombaient en désordre de chaque colé do ses tempes: quelques-unes des veines qui marbraient sou crâne paraissaient inieclées de sang, tandis que sa face camuse et ses joues creuses étaient d'une pâleur blafarde. On ne pouvait voir lexpressiou de son regard, caché sous ses larges luuetles vertes; mais la profonde allérali(Ui des traits de cet homme amiouçail les ravages d'une passion dévorante.
11 traversa lenlemcnt l'élude, sans dire un mot à ses clercs, sans même paraître s'apercevoir qu'ils fussent là, ciilra dans la pièce où se tenait le maîlre-cleic, la traversa ainsi que son caliinet, et redescendit iiiimédiatenieut par le petit escalier (pii coiidui^ail à la cour.
Jacques Ferrand ayant laissé derrière hd loiiles les portes ouvertes, les clercs purent à bon di oit s'étonner de la bizarre évolnliou de leur patron, qui était monté par un escalier et descendu par un autre, sans s'arrêter dans une seule des chambres qu'il avait traversées macliinalemcut.
cii.\i'rri\E xiii.
LUXUIUEDX rolNT »E SERAS...
...Mais au lieu de m'en tenir à ce qu'il y a de lumineux et de pur dans celle union des esprits cl des cœurs à qui l'aniitié se borne, le l'Dud bourbeux de ma lubricité, renuié par celte pointe rie volupté qui se f.iit sentir à l'à^e où j'étais, exhalait des nuaiies qui offusquaient les yeux de mon esprit.
... Je m'abandonnais sans mesure à mes plaisirs sensuels , dont l'ardeur , comme une poix bouillante, brûlait mon cœur el consuniail tout ce qu'il y avait de vigueur el de force.
...Quand je voyais mes compagnons qui se vantaient de leurs débauches, et qui s'en savaient d'autant meilleur gré qu'elles élaient plus iiilânies , j'avais honte de n'en avoir pas fait autant.
Confessions de saint Àugit^tin, liv. II, cbap. H el ni.
n fait nuit.
Le proiond silence qui règne dans le pavillon habité par Jacques Ferrand est iiiierronipu de temps en temps par les gémissements du vent et par les ralales de la pluie qui tombe à torrents.
Ces bruits mélancoliques semblent rendre plus complète encore la solitude de cette demeure..
Dans une chambre à coucher du premier étage, très-conforlablement meublée à neuf et garnie d'un épais tapis, une jeune femme se lient debout devant une cheminée où llaiiibe un excellent feu.
Chose assez étrange ! au milieu de la porte soigneusement verrouillée qui fait (ace au lit, ou remarque un petit guichet de cinq ou six pouces carrés qui peut s'ouvrir du dehors.
Une lampe à réllecteiir jeite une demi-clarté dans celte chambre tendue d'un papier grenat; les rideaux du lit, de la croisée, ainsi que la couvei Inie d'un vaste sofa, si ml de damas soie et laine de même couleur. Nous insistons minnlieiisemenl sur ces détails du denii-liixe si récemment importé dans l'habitation du notaire, parce que ce demi-luxe annonce nue rcvolulion complète dans les habitudes de Jacques Ferrand, jusqu'alors d'une avarice sordide et d'une insouciance de Spartiate (surtout à l'endroit d'antrui) pour tout ce qui touchait au bien-être.
C'est donc sur celle leulnre grenat, fond vigoureux et chaud de ton, que se dessine la ligure de Cecily, que nous allons tacher de peindre.
D'une stature haute et svclle, la créole est dans la lleur et d.uis l'épanouissement de l'âge. Le développimeul de ses belles épaules et de ses larges hanches fait paraître sa taille ronde si merveilleusement mince, que l'on croirait que Cecily peut se servir de son collier pour ceinlure. Aussi simple que coquet, son costume alsacien est d'un goilt bizarre, un peu théâtral, et ainsi d'autant plus approprié à Icflet qu'elle a voulu produire.
Son spencer de Casimir noir, à demi ouvert sur sa poitrine saillante, très-long de corsage, à manches justes, à dos plat, esl légeiemenl brodé de laine pourpre sur les coutures et rehaussé d'une rangée de pelils bou-
te large rosellc placée très-bas du coté gauche, pres(|ue sur l'oreille. Les traits de Cecily sont de ceux qu'il est impossible d'oublier jamais.
tons d'argent ciselés. Uni! comlc jupe de mérinos orange, qui semble d'une ampleur exagérée ipioiqu'elle colle sur des contours d'une richesse sculpUirale, laisse voir à demi le genou charmant de la créole, chaussée de bas écarlales à coins bleus, ainsi que cela se rencontre chez, les vieux peintres llamands, qui monlrent si complaisamment les jarretières de leurs robustes héroïnes.
Jamais artiste n'a rêvé un galbe aussi pur que celui des jambes de Cecily ; nerveuses et fines au-dessous de leur mollet rebondi, elles se terminent par un pied mignon, bien à l'aise cl liieii cambré dans son tout petit soulier de maroquin noir à boucles d'argent.
Cecilv, un peu lianchée sur le coté gauche, est debout en lace de la glace qin surmonte la chcmini'e... L'échancrure de son spencer permet de voir sou cou élégant et potelé, d'une blancheur éblouissante, mais sans transparence.
(Jt.int sou béguin de velours cerise pour le remplacer par un madras, la créole déiouvi il ses épais el magniliiines cheveux d'un noir bleu, ipii, séparés au milieu du front el natiirellcmenl frisés, ne desrendaienl pas plus bas (pie le collier de Vénus qni joignait le col aux épanli-s.
Il f.iut coimaitre le uoûl inimilable avec leipiel les créoles lorlilleul antour de leur lèle ces mouchoirs aux couleurs Irancliaul.s, pour avoir une idée de la gracieuse coiffure de nuit de Cecily, el du coiilraste piquant de ce tissu bariolé de pourpre, d'azur et d orange, avec si-s cheveux noirs qui, s'éebappant du pli serré du niadr.is, encadrent de leurs mille boucles soyeuses ses joues p:iles, mais rimdes et fermes...
Les deux bras élevés et arrondis an-dessus de sa télé, elle linissail, du bout de ses doigts déliés comme des fuseaux d'ivoire, de chilToimer une Les
Un front hardi, un peu saillant, siirmonle sou visage d'un ovale |iarfail ; sou leinl a la blancheur mate, la fraiclicnr satinée d'une feuille de camélia imperceptililemenl dorée par un rayon de soleil ; ses yeux, d'une grandeur presque démesurée, ont une expression singulière, car leur prunelle, extrêinemiiil large, noire el brillante, laisse ;i |ieiiie apercevoir, aux deux coins des paupières fraiigr'cs de longs cils, la transparence bleuâtre du globe de l'a'il ; son menlou esl neiiemeiil acciis'; son nez droit et fin, se termine par deux narines mobiles qui se dilalenl à la moindre émotion; sa bouche, insolente et amoureuse, est d'mi pourpre vif.
(Jn'oo s'imagine donc celte figure incolore, avec son regard tout noir qui éiiucelie, et ses deux lèvres rouges, lisses, humides, qui luisent comme du corail mouillé.
Disoiis-lc, celle grande créole, à la fois svelte et charnue, vigoureuse et souple comme nue panthère, était le type incarné de la sensualilé brutale qui ne s'allume qu'aux lenx des tiopiipies.
Tout le monde a entendu parler de ces filles de couleur pour ainsi dire morlelles aux Européens, de ces vampires enchanteurs qui, enivrant leur viclime de séductions terribles, pompent juqu'à sa dernière goutte d'or et de sang, et ne lui laissent, selon léiiergique expression du pays, que ses larmes à boire, que son cœur à ronger. Telle esl Cecily.
Seulement ses détestables instincts, quelque temps contenus par son véritable allacbemeut pour David, ne s'étant développés qu'eu Europe, la civilisation et l'inllueuce des climats du Nord en avaient tempéré la violence, modifié l'expression.
An lieu de se jeter violemment sur sa proie, et de ne songer, comme ses pareilles, qu'à anéantir au plutôt une vie et une foi tune de plus, Cecily, allachanl sur ses vicliines son regard magnélicpie, commençait par les attirer peu à peu dans le tourbillon embrasé qui semblait émaner d'elle ; puis, les voyant alors pantelantes, éperdues, soiil'h aiit les tortures d'un désir inassouvi, elle se plaisait, par nu rariinemeiil de coquetterie féroce, à prolonger leur délire ardent ; puis, en revenant à son premier instinct , elle les dévorait dans ses embrassements homicides. Cela élait plus horrible encore.
Le tigre affamé, qui iKuidii et emporte la proie qu'il déchire en rugissant, inspire moins d'horieiir ipie le serpent qui la lascini! silencieuseinent, l'aspire peu à peu, l'enlace de ses replis inextricables, l'y broie longuement, la sent palpiter sons ses lentes morsures, et semble se repailre autant de ses douleurs que de sou sang.
Cecily, nous l'avons dit, à peine arrivée en Allemagne, ayant d'abord été débauchée par un bon, me affreusement dépravé, put, à linsu de David, qui l'aimait avec autant d'idolâtrie que d'aveuglement, déployer et exercer pendant quelque temps ses dangereuses séductions ; mais bientôt le funeste scandale de ses aventures fut dévoilé; on lit d'horribles découvertes, et cette femme dut être condamnée à une prison perpétuelle.
(Jue l'on joigne à ces antécédents un esprit souple, adroit, insinuant, une si merveilleuse intelligence, qu'en un an elle avait parlé le français et l'allemand avec la plus extrême facilité, qir Iquefois même avec une éloquence naturelle ; qu'on se figure enfin une corruption digne des reines courtisanes de l'aiii iemie Home, une audace et un courage à tonte épreuve, des instiiu is d'une mérhanreté diabolique, et l'on cnniiaitia h peu près la nouvelle servante de Jacques Ferrand... la créature déii'rminée (pii avait osé s'avcninrer dans l.i lanière du loup.
Et pomtant, anomalie singulière ! en apprenanl par .M. de tîraiin le rôle piov, (piaiil cl PL.vToMyuE qu'elle devait remplir auprès du notaire
LES MYSTERES DE PARIS
et à quelles fins vengeresses duviiient aboutir ses séduclioiis, Ccclly avait promis de jouer son personnage, avec anionr, on [iliitot avec une haine terrijjlc (unlre Jacques Ferraud, s'élant sincerenunt inflignée au récit des violences irifaniis qu'il avait exercées contre Louise, récit (pi'il fallut laiic à la créole pour la niutlre en garde contre les hypocrites tentatives de ce monstre.
Quelques mots rétrospectifs à propos de ce dernier sont indispensables.
Lorsque Cccily lui avait été présentée par madame Pipelet comme une orpheline sur laquelle elle ne voulait conserver aucun droit, aucune surveillance, le notaire s'était peut-être senti moins encore Trappe de la beauté de la créole que fasciné par son regard irrésistible, regard qui, dès la première entrevue, porta le l'eu dans les sens de Jacques Ferraud et le troidile dans sa raison.
Car, nous l'avons dit à propos de l'audace insensée de quelques-unes de ses paroles lors de sa conversation avec madame la duchesse de Luccuay, cet hoinnie, ordinairement si maître de soi, si calme, si lin, si rusé, oubliait les froids calculs de sa profonde dissimulation, lorsque le démon de la luxure obscmcissait sa pensée.
D'ailleurs il n'avait pu nullement se délier de la prolégée de madame Pipelet.
Après son entrelien avec celte dernière, madame Séraphin avait proposé à Jacques Ferrand, en remplacement de Louise, une jeune (illc presque ahandounée dont elle répondait... Le notaire avait accepté avec emprcssenieiit, dans l'i'S|ioir d'abuser impunément de la condition prédire cl isoler' de sa nouvelle servante.
Enliii, loin d être prédisposé à la méliance, Jacques Ferrand trouvait dans la marche des événements de nouveaux motifs de sécurité.
Tout répondait à ses vœux.
La mort de madame Séraphin le débarrassait d'une complice dangereuse.
La mort de Fleur- de-Marie (il la croyait morte) le délivrait de la preuve vivante d'un de ses |iremiers crimes.
Enfm, grâce à la mort de la Chouette et au meurtre inopiné de la comtesse Mac-Grégor (son état était désespéré*, il ne red(nUait plus ces dcu\ femmes dont les révélations et les poursuites auraient pu lui être funestes.. .
Nous le répétons, aucun sentiment de défiance n'étant vemi balancer dans l'esprit de Jacques Feriand I impression subite, irrésistible ([u'il avait ressentie à la vue de Cccily, il saisit avec ardeur l'occasion d'attirer dans sa demeure solitaire la piétendue nièce de madame Pipelet.
Le caractère, les habitudes et les aniécédents de Jacques Ferrand connus et posés, la beauté provocante de la créole acceptée, telle que nous avons lai hé de la pciiidro, quehjnes autres fails que nous exposerons plus bas l'iront comprendre, nous l'espérons, la passion subite, effiénée (lu notaire pour cette séduisante et dangereuse créature.
Lt puis, il f.iut le dire... si elles n'inspirent (pi'éloignemeut, que répugnance aux huimnes doués d(! sciitinienls tendres et élevés, de goûts délicats dépurés, les femmes de l'espèce de Cccily exercent une action soudaine, une omnipolence magique sur les hommes de sensualilé brutale tels que Jacques Ferraud.
Itu pr iiT regard ils devinent ces femmes, ils les convoitent ; une
puissance filale les altire auprès d'elles, et bientôt des afiiuités mystérieuses, des sympathies magnétiques sans donte, lesencbaiuent invincibleuienl aux pieds de leur monstrueux idéal; car elles seules peuvent apaiser les feux impurs qu'elles allument.
Une fatalilé juste, vengeresse, rapprochait donc la créole du notaire. Due expiation terrible connncuçait pour lui.
Une luxure féroce l'avait poussé à commettre des attentais odieux, à pom suivre avec im inqiitoyable a( harnement une famille indigente et liomiêlc, à y porter la misère, la folie, la mort...
La luxure devait être le formidabh^ chaliment de ce grand coupable.
Car l'on dirait que, par une f.ilale éipiilé, certaines passions faussées, dénaturées, porlent en elles leur punition ..
Un noble amour, lors même qu'il n'est pas heureux, peut trouver quelipics consolations dans les tlou(curs de l'amitié, dans l'estime qu'une femme digne d'être adorée oll'ie toujours à défaut d'un sentiment plus ti'iiihe. Si cette compensation ne calme pas les chagrins de j'amaut malheureux, si son désespoir est incurable comme son amour, il peut du moins avouer et presque s'enorgueillir de cet amour désespéré...
Majs quelles compensations offrir à ces ardeurs sauvages que le seul attrait matériel exalte jusqu'à la frénésie?
Et disons encor(' que cet allrail matériel est aussi inqiérieux pour les organisations grossières que l'attrait moral pour les âmes délite...
Non, les sérieuses passions du cœur ne sont pas les seules subites, aveugles, exclusives, les seules qui, concentrant toutes les facultés sur la personne choisie, rendent impossible toute autre affection, et décident d'irne destinée tout entière.
La passion physirpie peut atteindre, comme chez Jacques Ferrand, à une incroyable intensité; alors tous les phénomènes qui dans l'ordre moral caractéiisent l'amour irrésistible, uniriue, absolu, se reproduisent dans l'ordre lualériul.
Quoique Jacques Ferrand ne diit jamais être heurerrx, la créole s'était bieir gaidée de lui otei' ab-;ohrment tout espoir; mais les vagues et lointaines espérances dont elle le berçait flottaient au gié de tant de caprires, qu'elles lui étaient une turlrire de plus, et rivaient plus sulidemeirl encore la chaiire birjlante (pi'il portait.
Si l'on s'étonne de ce qu'un hoirrrne de cette vigueur el de cette audace tr eiH pas eu déjà recours a la ruse on à la violence pour triompher de la résistance < ahiilée de Cecily, c'est qu'on oublie que Cccily n'élait pas irire si'conde Lorrise. D'aillerris, le lendemain de sa présentation an irotaire, elle avait ainsi qu'on va le dire, joué un tout autre rôle qrre celui ;i laide duquel elle s'était iulrodrrite chez son mailre : car celui-ci n'ci'rt pas été dupe de sa scrvairte deux joirrs de suite.
Instrriile du sort de Louis ■ par le baron de Craiiu, et sachant ensuite par qniN abominables moyens la mallieureuse lille de Morel le lapidaire était dcvenrre la pruie du irolaire, la créole, entrant dans cette niiison solilaire, avait pris d'excellentes précautions pour y passer sa première nuit en |)leine sécrriilé.
Le soir même de son arrivée, restée seule avec Jacques Ferraud, qui, afin de ne p \s l'effaroncher, affecta de la ri'garder à peine et lui ordonna brns(premeut d'aller se coucher, elle lui avoua naïvement que la nuit elle avait grand'peur des voleurs; mais qu'elle était forte, résolue et prêle à se défendre.
— Avec quoi '.' demanda Jacques Ferrand.
— Avec ceci... répondit la créole en tirant de l'ample pelisse de laine dont elle était enveloppée un petit stylet parfaitement acéré, dont la vue fit r élléchir le notaire.
Pourtant, persuadé que sa nouvelle servante ne redoutait que les volems, il la conduisit dans la chambre qu'elle devait occuper (l'ancirnne chambre de Loirise). Après avoir exauriné les localités, Cecily lui dit en tremblarrt et eu baissant les yeux que. par suite de la même peur, elle passerait la mril sur une chaisse parce qu'elle ne voyait à la porte ni verrou ni serrure.
Jac(|ires Ferrand, déj.à complètement sous le charme, mais ne voulant rien coinpromeitre en éveillant les soupçons de Cecily, lui dit d'un ton borrrru qu'elle était sotie el folle d'avoir de telles craintes, mais il lui promit (pre le lendemain le verrou serait placé.
I a créole ne se coucha pas.
Au matrn, le notaire morrta chez elle pour la mellrc au fait de sou service. Il s'étaii promis de garder pendant les premiers jours rme livpocrite réserve à l'égard de sa norrvelle servante, afin de hri inspii er nue connance trompeuse; mais, happé de sa beauté, qui au grand jour semblait plus éclatante encore, égaré, aveuglé par les désirs ipii le trausporlaienl déjà, il balbutia quelques compliinenls sur la taille et sur la bcaulé de Cecily.
Celle-ci, d'mre sagacité rare, avait jugé, dès sa première entrevue avec le notaire, qu'il était complètement sous le charme ; à l'aveu qu'il lui fit de sa flamme, elle crul devoir se dépouiller brusquement de sa feinte timidité, et, ainsi que nous l'avons dit, changer de masque.
La créole prit donc toul à coup un air elfronté.
Jacques Ferraud s'cxtasiant de nouveau sur la beauté des traits el sur la taille enchanteresse de sa nouvelle bonne :
— Regardez-moi donc bien en face, lui dit résolùincnl Cecily. Quoique vêtue en paysanne alsacienne, est-ce que j'ai l'air d'une servante?
— Que voulez-vous dire? s'écria Jacques Ferrand.
— \ oyez cette main... Est-elle accoutumée à de rudes travaux?
El elle monlra une main blanche, charmante, aux doigts fins el déliés, arrx ongles roses et polis comme de l'agate, mais dont la couronne lègeremeirt bistrée trahissait le sang mêlé.
— Et ce pied, est-ce un pied de .servante?
Et elle avança un ravissant petit pied coqrTeltcmcnt chaussé, que le noiairc n'avait pas encore remarqué, el qu'il ne quitta des yeux que pour conleinpler l^ecily avec ébalrissemenl.
— J'ai dit à ma tante Pipelet ce qui m'a convenu; elle ignore ma vie passée, elle a pu me croire réduite à une telle condition... par la nrort de mes p.ireuls, cl méprendre pour une servante; mais vous avez, j'espère, trop de sagacité pour partager son eri'enr, cher mailre?
— Et qui êles-vons donc? s'écria J;icqiies Ferraud de plus en plus surpris de ce langage.
— Ceci est mon secret... Pour des raisons ii moi connues, j'ai dil quitter r.Mleiuague sous ces habits de paysanne : je voulais rester cachée à P.;ris |ieudanl quelque lemps le plus secrètement possible. Ma taule, me sirp|ios,int réduite à la misère, m'a proposé d'entrer chez vous, m'a parlé de l,i vie snlitaire qu'on menait forcément dans voire maison, et m'a prévenue que je ne sortirais jamais... J'ai vile accepté. Sans le savoir, ma tante allait au-devant de mou plus vif désir. Qui pourrait me chercher et me découvrir ici ?
— Vous vous cachez!... et qu'avez-vous donc fait pour être obligée de vous cacher ?
— De doux ]iécliés peut-être... mais ceci est encore mon secret.
— El quelles sont vos intentions, mademoi-elle?
— Toujours les mêmes. Sans vos compliments significatifs sur ma taille et sur ma beauté, je ne vous aurais peut-être pas fait cet aveu... que votre perspicacité eilt d'ailleurs lot on lard provoqué... Ecouteznidi donc bien, mou cher mailre : j'ai accepté momenlancment la cou' dilion ou plutôt le rôle de servante; les circouslances m'y obligent...
LES MYSTÈRES DE PARIS
j'aurai le courage de romplir ce rftle jusqu'au bout... j'en subirai toules les conscqneucos... je vous servirai avec zile, aciivilc, respect, pour . cousfi ver ma place... c'est-à-dire une reli aile sûre et ignorée. Mais au moindre mot de galanterie, mais à la moindre libené que vous prendriez avec moi, Je vous quitte, non par pruderie... rien en moi, je crois, ne sent la prude...
Et elle darda un regard cbargé d'électricité sensuelle jusqu'au fond de l'âme du notaire, qui Iressiiillit.
— Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provoquant qui laissa voir des dents éblouissantes. Vive Dieu! quand l'amour me mord, les baccbantes sont des saintes auprès de moi... Mais soyez juste... et vous conviendrez que votre servante indigne ne peut que vouloir faire lionnêiemcnt son métier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou du moins une partie de mon secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en gentilhomme? Me trouvez-vous trop belle pour vous servir ? Désirez-vous changer de rôle, devenir mon esclave ? Soit ! franchement je préférerais cela... mais toujours à cette condition que je ne sortirai jamais d'ici, et que vous aurez pour moi des attentions toules paternelles... ce qui ne wus empêchera pas de me dire que vous me trouvez charmante : ce sera la récompense de votre dévouement et de votre discrétion....
— La seule? la seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant.
— La seule... à moins que la solitude et le diable ne me lendent folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en votre qiialiié de saint homme, vous conjurerez le démon.
Voyons, décidez-vous, pas de position mixle... ou je vous servirai ou vous me servirez ; sinon je quille votre maison... et je prie ma tante de me trouver une autre place... Tout ceci doit vous sembler étrange : soit; mais si vous me prenez pour une aventurière... sans moyens d'existence, vous avez tort... Afin que ma tante fût ma complice sans le savoir, je lui ai laissé croire (pie j'élais assez pauvre pour ne pas posséder de quoi acheter d'autres \ètenients que ceux-ci... J'ai pourtant, vous le voyez, une bourse assez bien garnie : de ce coté, de l'or... de l'autre des diamants... (et Cecily montra au notaire une longue bourse de suie rouge remplie d'or, el à travers laquelle on voyait aussi briller quelques pierreries): malheureusement tout l'argent du monde ne me donnerait pas une retraileaussi sûre que votre maison, si isolée par l'isolement même où vous vivez .. Acceptez donc Tune ou l'autre de mes offres ; vous me rendrez service. Vous le voyez. Je me mets presque à votre discrétion ; car vous dire : Je me cache, c'est vous dire : On me cherche... Mais je suis sùie que vous ne me trahirez pas, dans le cas même où vous sauriez conunent me trahir...
Cette confidence romanesque, ce brusque changement de personnage bouleversa les idées de Jacques Ferrand.
Quelle était cette femme? pourquoi se cachait-elle? Le hasard seul l'avait-il en effet amenée chez lui? Si elle y venait au contraire da'ns un but secret, quel était ce but?
Parmi toules les hypothèses que cette bizarre avenlure souleva dans l'esprit du notaire, le véritable motif de la présence de la créole chez lui ne pouvait venir à sa pensée. Il n'avait ou pliitftl il ne se croyait d'autres ennemis que les victimes de sa luxure et de sa cupidité ; or, toutes se trouvaient dans de telles conditions de malheur ou de détresse, qu'il ne pouvait les soupçonner capables de lui tendre un piège dont Cecily eût été l'appât...
Et encore, ce piège, dans quel but le lui tendre?
Non, la soudaine transfiguration de Cecily n'inspira qn'ime crainie à Jacques Ferrand : il pensa que si celte femme ne disait pas la vériié, c'était peul-êtrc une aventurière qui, le croyant riche, s'introduisait dans sa maison pour le circonvenir, l'exploiter, et peut-être se faire épouser par lui.
Mais, quoique son avarice cl sa cupidité se fussent révoltées à celle idée, il s'aperçut en frémissant que ces soupçons, que ces réilexions élaient trop tardives... car d'un seul mot il pouvait calmer sa méfiance en renvoyant celle femme de chez lui.
Ce mol, il ne le dit pas...
A peine même ces pensées l'arrachcrent-elles quelques moments à l'ardente extase où le plongeait la vue de cette femme si belle, de cette beauté sensuelle qui avait sur lui tant d'empire... D'ailleurs, depuis la veille il se sentait dominé, fasciné.
Dcj.i il aimait à sa façon et avec fureur...
Déjà l'idée Éc voir cotte séduisante créature quitter sa maison lui semblait inadmissible ; déjà même, ressentant des emportements d'une jalousie féroce en songeant que Cecily pourrait prodiguer à d'autres les trésors de volupté qu'elle lui refuserait peut-être toujours, il éprouvait «ne sombre consolation à se dire :
— Tant qu'elle sera séquestrée chez moi... personne ne la possédera.
La hardiesse du langage de celle femme, le feu de ses regards, la provoquante liberté de ses manières révélaient assez qu'elle n'était pas, ainsi qu'elle le di>ait, une prude. Celle conviction donnant de vagues espiérances au notaire assurait davantage encore renq)ire de Cecily.
En tm nuit, la luxure de .lacques Ferrand étouffant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent de désirs effrénés (pii l'eniportail.
Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu'en apparence : il n'y aurait pas ainsi de scandale ; de plus, pour assurer davantage encore la sécmilé de son hôtesse, il ne prendrait pas d'autre domestique, il se résignerait à la servir et à se servir lui-même ; un traiteur voisin apfiorlerait ses repas, il payerait en argent le déjeuner de ses clercs, et le portier se chargerait des soins ménagers de l'élude. Enfin le notaire ferait promplement meubler au premier une chambre au goût de Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dépensa deux mille francs...
Cette générosité était énorme, et prouvait la violence inou'ie de sa passion.
Alors commença pour ce misérable une vie terrible.
Ilcnfermé dans la solitude impénétrable de sa maison, inaccessible à tous, de plus en plus sons le joug de son amour effréné, renonçant à pénétrer les secrets de celte femme étrange, de mailre il devint esclave ; il fut le valet de Cecily, il la servait à ses repas, il prenait soin de son appartement.
Hréveimepar le baron que Louise avait été surprise par un narcotique, la créole ne buvait que dC l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets impossibles à falsifier : elle avait choisi la chambre qu'elle devait occuper, et s'était assinée que les nuirailles ne recelaient aucune porte secrète.
D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que Cecily n'était pas une femme ipi'il pût surprendre ou violenter impunément. F.lle était vigoureuse, agile et dangereusement armée; un délire frénétique aurait donc pu seul le porter à des tentatives désespérées, et elle s'était parfaitement mise à l'abri de ce péril...
Néanmoins, pour ne pas lasser et rebuter la passion du notaire, la créole semblait quelquefois touchée de ses soins et flattée de la terrible domination qu'elle exerçait sur lui. Alors, supposant qu'à force de preuves de dévouement et d'abnégation il parviendrait à faire oublier sa laideur et sou âge, elle se plai-ait à Ini peindre, en termes d'une hardiesse brûlante, l'inexprimable voliqité dont elle pourrait l'enivrer, si ce miracle de l'amour se réalisait jamais.
A ces paroles d'une femme si jeune et si belle, Jacques Ferrand sentait quelquefois sa raison s'égarer... de dévorantes images le poursuivaient partout; l'antique symbole de la tunique de Nessus se réalisait pour lui...
Au [nilieu de ces tortures sans nom, il perdait la santé, l'appétit, le sommeil.
Tantôt, la nuit, malgré le froid et la pluie, il descendait dans son jardin, et cherchait par une promenade précipitée à calmer, à bri&er ses ardeurs.
D'autres fois, pendant des heures entières, il plongeait son regard enllannné dans la chambre de la créole endormie ; car elle avait eu l'inlèrn:ile compl:iis:ince de peiniellre que sa porte fût percée d'un guichet qu'elle ouvrait souvent... souvent, car Cecily n'avait qu'un but, celui d'irriter incessamment la passion de cet homme sans lu satisfaire, de l'exaspérer ainsi presque jusqu'à la déraison, afin de pouvoir alors exécuter les ordres qu'elle avait reçus....
Ce moment semblait approcher.
Le châtiment de Jacques Ferrand devenait de jour en jour plus digne de ses attentats ..
Il souffrait les tourments de l'enfer. Tour à tour alisorbé, éperdu, hoi s de lui, indifférent à ses plus sérieux intérêts, au maintien de sa réputation d liounne austère, grave et pieux, réputation usurpée, mais conquise par de longues années de dissimulation et de ruse, il stu|iéfiait ses clercs par l'aberration de son esprit, mécontentait ses clients par ses refiis de les recevoir, et éloignait brutalement de lui les prêtres, qui, trompés par son hypocrisie, avaient été jusqu'alors ses prôneurs les plus fervents.
A ses langueurs accablantes qui lui arrachaient des larmes succédaient de furieux emportements; sa frénésie atieignailelle son paroxysme, il se prenait à rugir dans la solitude et dans l'ombre comme une bétc fauve; ses accès de rage se terininaienl-ils par une sorte de brisement douloureux de tout son être, il ne jouissait même pas de ce calme de mort, produit souvent par ranàintissemenl de la pensée : l'embrasement du sang de cet homme dans toute la vigoureuse maturité de l'âge ne lui .laissait ni trêve ni repos... Un bouillonnement profond, torride, agilait incessamment ses esprits.
Nous l'avons dit, Cecily se coiffait de nuit devant sa glace. A un léger bruit venant du corridor, elle détourna la tète du côté de la porte.