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CHAPITRE VI

La Fosse-aui-Lions.

Si l'aspect matériel d'une vaste maison de délcntion, conslrniic dans toutes les conditions do bien-être et de salubrité que réclame lluiinanilé, n'olfre au regard, nous l'avons dit, rien de sLàslre, la vue des prisonniers cause une impression contraire.

l'on est ordinairement saisi de tristesse et de pitié, lorsqu'on se trouve au milieu d'un rassemblement de femmes prisonnières, en songeant que ces infortunées sont presque toujours poussées au mal moins par leur propre volonté que par la pernicieuse influence du premier homme qui les a séduites.

Et puis encore les femmes les plus criminelles conservent au fond de l'âme deux cordes saintes que les violents ébranlements des passions les plus détestables, les plus fougueuses, ne brisent jamais entièrement... l'amour et la maternité !

LES MYSTERES DE PARIS

Parler d'amour et de maternité, c'est dire que, cliez ces misérables crcaiures, de pures et douces lueurs peuvent encore éclairer çà et là les noires ténèbres d'une corinpiioi) profonde.

Mais chez les hommes tels que la prison les fait et les rejette dans le monde... rien de semblable.

C'est le crime d'un seul jet, c'est un bloc d'airain qui ne rougit plus qu'au feu des passions infernales.

Aussi, à la vue des criminels qui encombrent les prisons, on est d'abord saisi d'un frisson d'épouvante et d'horreur.

La réflexion seule vous ramène à des pensées plus pitoyables, mais d'une giaude amertume.

Oui, d'une grande amertume... car on réfléchit que les sinistres populations des geôles et des bai;ne5... que la sanglante moisson du bourreau... germent toujours dans la fange de l'Ignorance, de la misère et de l'abrutissement.

Pour comprendre cette première impression d'horreur et d'épouvante dont nous parlons, que le lecteur nous suive dans la Fosse-aux-Lions.

L'une des cours do la Force s'appelle ainsi.

Là sont ordinairement réunis les détenus les plus dangereux par leurs anlécédciits, par leur férocité ou par la gravité des accusations qui pèsent sur eux.

Néanmoins, on avait été obligé de leur adjoindre temporairement, par suite de travaux d'urgence entrepris dans un des bâtiments de la Force, plusieurs autres prisonniers.

Ceux-ci, quoique également justiciables de la cour d'assises, étaient

Eresque des gens de bien, comparés aux hôtes habituels de la Fosse-auxions.

Le ciel, sombre, gris et pluvieux, jetait un jour morne sur la scène que nous allons dépeindre. Elle se passait au milieu d'une cour, assez vaste quadrilatère formé par de hautes murailles blanches, percées çà et là de quelques fenêtres grillées.

A l'un des bouts de cette cour, on voyait une étroite porte guichetée; à l'autre bout, l'entrée du chaufloir, grande salle dallée au milieu de laquelle était un calorilère de fonte entouré de bancs de bois, où se tenaient paresseusement étendus plusieurs prisonniers devisant entre eux.

D'autres, préférant l'exercice au repos, se promenaient dans le préau, marchant en rangs pressés, par quatre ou cinq de front, se tenant par le bras.

Il faudrait posséder l'énergique et sombre pinceau de Salvator ou de Goya pour esquisser ces divers spécimens de laideur physique et morale, pour rendre dans sa hideuse fantaisie la variété de costumes de ces malheureux, couverts pour la plupart de vêtements misérables ; car n'étant que prévenus, c'est-à-dire supposés innocents, ils ne revêtaient pas l'habit uniforme des maisons centrales ; quelques-uns pourtant le portaient; car, à leur entrée en prison, leurs haillons avaient paru si soididos, si infects, qu'après le bain d'usage (1), on leur avait donné la casaque et le pantalon de gros drap gris des condamnés.

Un phrénologiste aurait attentivement observé ces figures hâves et (années, aux fronts aplatis ou écrasés, aux regards cruels ou insi.Jieux, à la bouche mécirante ou stupide, à la nuque énorme ; presque toutes offraient d'effrayantes ressemblances bestiales.

Sur les traits rusés de celui-là, on reti'ouvait la perfide subtilité du renard; chez celui-ci, la rapacité sanguinaire de l'oiseau de proie; chez cet autre, la férocité du tigre; ailleurs enfin, l'animale stupidité de la brute.

La marche circulaire de cette bande d'êtres silencieux, aux regards hardis et haineux, au rire insolent et cynique, se pressant les uns contre les autres, au fond de cette cour, espèce de puits carré, avait quelque chose d'étrangement sinistre...

On Irémissait en songeant que cette horde féroce serait, dans un temps donné, de nouveau lâchée parmi ce monde auquel elle avait déclaré une guerre implacable.

Que de vengeances sanguinaires, que de projets meurtriers couvent toujours sous ces apparences de perversité railleuse et effrontée !!!

Rsquissons quelques-unes des physionomies saillantes de la Fosse-aux- Lious; laissons les autres sur le second plan.

Pendant qu'un gardien surveillait les promeneurs, une sorte de conciliabule se tenait dans le chauffoir.

Parmi les détenus qui y assistaient, nous retrouverons Barbillon et Nicolas Martial, dont nous parlerons seulement pour mémoire.

Celui qui paraissait, ainsi que cela se dit, présider et conduire la discussion, était un détenu surnommé le Squelette p), dont on a plusieurs fois entendu prononcer le nom chez les IVIartial, a l'île du Ravageur.

(1) Par une excellente mesure hygiénique d'ailleurs, chaque prisonnier est, à son arrivée, et ensuite deux fois par mois, conduit à la salle de bains de la prison ; puis on soumet se3 vêlemenls à une fumigation sanitaire. — Pour un artisan, un bain chaud est irnc recherche d un luxe inouï.

(2) A ce propos, nous éprouvons un scrupule Cette année, un pauvre diable, seulement coupable de vagabondage, et nommé Decure, a été condamné à un mois de prison ; il exerçait en eflet, dans une foire, le métier de squilelle ambulant, vu son ^tat d'incroyable et épouvantantable maigreur. Ce type nous a paru curieux, nous l'avons exploité ; mail le véritable squelette n'a moralement aucun

Le Squelette était prévôt ou capitaine du chauffoir.

Cet hoiirme, d'assez haute taille, de quarante ans environ, justifiait son lugubre surnom par une maigreur doirt il est impossible de se faire une idée, et que nous appellerions presque ostéologique...

Si la physionomie des compagnons du Sqireleile offrait plus ou moins d'analogie avec celle du tigre, du vautour ou du renard, la forme de son front, fuyant en arrière, et de ses mâchoires osseuses, plates cl allongées, supportées par un cou démesurément long, rappelait entièrement la conformation de la tête du serpent.

Une calvitie absolue augmentait encore cette hideuse ressemblance ; car, sous la peau rugueuse de son front presque plane comme celui d'un reptile, on distinguait les moindres protubérances, les moindres sutures de son crâne ; quant à son visage inrberbe, qu'on s'imagine du vieux parchemin, immédiatement collé sur les os de la face, et seulement quelque peu tendu d 'puis la saillie de la pommette jusqu'à l'angle de la mâchoire inférieure, dont on voyait distinctement l'attache.

Les yeux, petits et louches, ét;iient si profondément encaissés, l'arcade sourcilière ainsi que la pommette étaient si proéminentes, qu'au-dessous du front jaunâtre. où se jouait la lumière, on voyait deux orbites littéralement remplies d'ombre, et qu'à peu de di>tancc les yeux semblaient disparaître au fond de ces deux cavités sombres, de ces deux tious noirs qui donnent un aspect si funèbre à une tête de squelette. Ses longues dents, dont les saillies alvéolaires se dessinaient parfaitenient sous la peau tannée des mâchoires osseuses et aplaties, se découvraient presque incessamment par un rictus habituel.

Quoique les muscles corrodés de cet homme fussent presque réduits à l'état de tendons, il était d'une force extraordinaire. Les plus robustes résistaient difficilement à l'étreinte de ses longs bras, de ses longs doigts décharnés.

On eût dit la formidable étreinte d'un squelette de fer.

11 portail un bourgeron hleu beaucoup trop court, qui laissait voir, et il en tirait vanité, ses mains noueuses et la moitié de son avant-bras, ou plutôt deux os (le radius et le cubitus, qu'on nous pardonne cette analomie), deux os enveloppés d'une peau rude et noirâtre, séparés entre eux par une profonde rainure où serpentaient quelques veines dures et sèches comme des cordes.

Lorsqu'il posait ses mains sur une table, il semblait, selon une assez juste métaphore de Pique-Vinaigre, y étaler un jeu d'osselets.

Le Sqrrelette, après avoir passé quinze années de sa vie au bagne pour vol et tentative de meurtre, avait rompu son ban, et avait été pris en flagrant délit de vol et de meurtre.

Ce dernier assassinai avait été commis avec des circonstances d'une telle férocité que, vu la récidive, ce bandit se regardait d'avance el avec raison comme condamné à mort.

L'influence que le Squelette exerçait sur les autres détenus par sa force, par sou énergie, par sa perversité, l'avait fait choisir, par le directeur de la prison, comme prévôt de dortoir, c'est-à-dire que le Squelette était chargé de la police de sa chambrée, en ce qui touchait l'ordre, l'arrangement et la propreté de la salle et des lits ; il s'acquittait parfaitement de ces fonctions, et jamais les détenus n'auraient osé manquer aux soins et aux devoirs dont il avait la surveillance.

Chose étrange el significative...

Les directeurs de prisons les plus intelligents, après avoir essayé d'investir des fonctions dont nous parlons les détenus qui se recommandaient encore par quelque honnêteté, ou dont les crimes étaient moins graves, se sont vus forcés de renoncer à ce choix ce|iendanl logique et moral, et de chercher les prévôts parmi les prisonniers les plus corrompus, les plus redoutés, ceux-ci ayant seuls une action positive sur leurs compagnons.

Ainsi, répétons-le encore, plus un coupable montrera de cynisme el d'audace, plus il sera compté, et pour ainsi dire respecté.

Ce fait prouvé par l'expérience, sanctionné par les choix forcés dont nous parlons, u'est-il pas un argument irréfi'agable contre le vice de la réclusion eu commun?

Ne démontre-t-il pas, jusqu'à une évidence absolue, l'intensité de la contagion qui atteint mortellement les prisonniers dont ou pourrait encore espérer qucl(|ue chance de réhabilitation?

Oui, car à quoi bon songer au i'epentir,à l'amendement, lorsque dans ce pandémonium où l'on doit passer de longues années, sa vie peut-être, on voil l'influence se mesurer au nombre des forfaits?

Encore une fois, l'on ignore donc que le monde extérieur, que la société honnête n'existent plus pour le détenu ?

rapport avec notre personnage liclil'. Voici un fragment de l'histoire de l'interrogatoire de Decure :

— Le président : Que faisiez-vous dans la conMnune de Maisons au moment de votre arresliilion?

— R. Je m'y livr.iis, suivant la profession que j'exerce de iqueleUe ambulant, à toutes sortes d'exercices pour amuser b jeunesse; je réduis mon corps à l'état de squelette, je dépluie mes os et mes muscles à voloiité; je mange l'arsenic, le sublimé-coirosif, les criipauds, les araignées, el en gruérai tous les insectes; je mangé aussi de lou j'avale de l'buile bouillante, je me lave dedans, je suis au moins une l'ois par an appelé à Paris par les médecins les plus célèbres, tels que MM. Dubois, Orlila, qui me font faire leulcs sortes d'expériences avec moa corps, etc., etc., et«. ( Buijtlin dit Tribunaaa.)

LES MYSTÈRES DE PARIS

Indifférent aux lois morales qtii les régissent, il prend nécessairement les mœ;irs de ceux qui l'enloiirenl ; toutes les distinctions de la geôle étant réservées à la supérioiilé du crime, inévitablement il tendra touiours vers cette liu-ouclie aristocratie.

Revenons au Squelette, prévôt de chambrée, qui causait avec plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvaient Barbillon et Nicolas Martial.

— Es-tu bien sûr de ce que tu dis là? demanda le Squelette à Martial...

— Oui, oui, cent fois oui ; le père Micou le tient du Gros-Boiteux, qui a déjà voulu le tuer, ce grediu-là... parce qu'il a mangé (t) quelqu'un...

— Alors, qu'on lui dévore le nez, et que ça finisse 1 ajouta Barbillon. Déjà tantôt le Squelette était pour qu'on lui donne une tournée rouge, à ce mouton de Germain.

Le prévôt ota un moment sa pipe de sa bouche et dit d'une voix si basse, si crapuleuscment enrouée qu'on l'entendait à peine :

— Germain faisait sa tête, il nous gênait, il nous espionnait, car moins l'on parle, plus on écoute ; il fallait le forcer de Ûkr de la Fosseaux-LioDS... une fois que nous l'aurions fait saigner... on l'aurait ôté d'ici...

— Eh bien alors... dit Nicolas, qu'est-ce qu'il y a de changé ?

— 11 y a de changé, reprit le Squelette, que s'il a mangé, comme le dit le Gros-Boiteux, il n'en sera pas quitte pour saigner...

— A la bonne heure, dit Barbillon.

— Il faut un exemple... dit le Squelette en s'animant peu à peu. Maintenant ce n'est plus la roussr (2) qui nous découvre, ce sont les mangeurs (5). Jacques et Gauthier, qu'on a guillotinés l'autre jour... mangés... Koussillon, qu'on a envoyé aux galères à perle de vue... (4j mangé...

— Et moi donc ? et ma mère ? et Calebasse ?... et rnon frère de Toulon ? s'écria Nicolas. Est-ce que nous n'avons pas tous été mangés par Bras-Rouge ? C'est sur maintenant, pnisqu'au lieu de l'écrouer ici on l'a envoyé à la Roquette ! On n'a pas osé le mettre avec nous... il sentait donc son tort... le gueux...

— i;t moi, dit Barbillon, est-ce que Bras-Rouge n'a pas aussi mangé foT moi î

— Et sur moi donc ? dit un jeuae prisonnier d'une voix grêle, en grasseyant d'une manière affectée, j'ai été coqvé (3) par Jobert, un homme qui m'avait proposé une affaire dans la rue Saint-Martin.

Ce dernier persoimage, à la voix llûtée, à la figure pâle, grasse et efféminée, au regard insidieux et lâche, était vêtu d'une façon singulière; il avait pour coiffure un foulard rouge qui laissait voir deux mèches de cheveux blonds collées sur les tempes ; les deux bouts du mouchoir formaient une rosette bouffante au-dessus de son front; il portait pour cravate un cliàle de mérinos blanc à palmettes vertes, qui se croisait sur sa poitrine ; sa veste de drap marron disparaissait sous l'étroite ceinture d'un ample pantalon en étoile écossaise à larges carreaux de couleurs variées.

— Si ce n'est pas une indignité !... faut-il qu'un homme soit gredin !... reprit ce personnage d'une voix mignarde. Pour rien au monde, je ne me serais méfié de Jobert.

— Je le sais bien qu'il t'a dénoncé, Javottc, répondit le Squelette, qui semblait protéger particulièrement ce prisonnier ; à preuve qu'on a lait pour ce mangeur ce qu'on a fait [lour Bras-Rouge... on n'a pas non

f dus osé laisser Jobert ici... on l'a mis au clou à la Conciergerie... Eh )ien ! il faut que ça finisse... il faut un exemple... les faux frères font la besogne de la police... ils se croient sûrs de leur peau parce qu'on les met dans une autre prison... que ceux qu'ils ont mangés...

— C'est vrai !...

— Pour empêcher ça, il faut que les prisonniers regardent tout mangeur connne nu ennemi à mort; qu'il ait mangé sur Pierre ou sur Jacques, ici ou ailleurs, ça ne fait rien, qu'on tombe sur lui. Quand ou en aura refroidi quatre ou cinq dans les préaux... les autres tourneront leur langue deux fois avant de coquer la plgre (6).

— T'as raison. Squelette, dit Nicolas ; alors il faut que Germain y passe...

— Il y passera, reprit le prévôt. Mais attendons que le Gros-Boiteux soit arrivé... Quand, pour l'exemple, il aura prouvé à tout le monde que Germain est un mangeur, tout sera dit... Le mouton ne bêlera plus, on lui supprimera la respiration.

— Et comment faire avec les gardiens qui nous surveillent ? demanda s détenu que le Squelette appelait Javotte.

— J'ai mon idée... Pique-Vinaigre nous servira.

— Lui ? il est trop poltron.

— Et pas plus fort qu'une puce.

— Suffit, je m'entends; où est-il ?

(1) Dénoncé.

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