I.a police
(3) Un homme complice ou instigateur d'un crime, qu'il dénonce ensuite i l'autorité, est un mangeur; l'aclion de dénoncer, se dit manger..
(4) A perpétuité.
(51 Trahi.
(6) Dénonc«r le» voleur».
— Il était revenu du parloir, mais on vient de venir le demander pour Mer jaspiner avec son rat de priso" (I).
— Et Germain, il est toujours au parloir ?
— Oui, avec cette petite fille qui vient le voir.
— Dès qu'il descendra, atteniion ! Mais il faudra attendre Pique-Vinaigre, nous ne pouvons rien faire sans lui.
— Sans Pique- Vinaigre ?
— Non...
— Et on refroidira Germain ?
— Je m'en charge.
— Mais avec quoi, on nous ôte nos couteaux
— Et ces tenailles-là, y mettniis-tn ton cou ? demanda le Squelette en ouvrant ses longs doigts décharnés et durs comme du fer.
— Tu l'étoufferas ?
— Un peu.
— Mais si on sait que c'est toi ?
— Après? Est-ce que je suis un veau à deux têtes, comme ceux qu'on montre à la foire ?
— C'est vrai... on n'est raccourci qu'une fois, et puisque tu es sûr de l'être...
— Archisùr; le rat de prison me l'a dit encore hier... J'ai été pris la main dans le sac et le couteau dans la goi ge du pâme (2). Je suis cheval de retour (3), c'est toisé... J'enverrai ma tète voir, dans le panier de Chariot, si c'est vrai qu'il filoute les condamnés et qu'il mette de la sciure de bois dans son mannequin, au lieu du son que le gouvernement nous accorde...
— C'est vrai... le giiilloliné a droit à du son... Mon père a été volé aussi... j'en rappelle !!! dit Nicolas Martial avec un ricanement féroce.
Cette abominable plaisanterie fit rire les détenus aux éclals.
Ceci est effrayant... mais, loin d'exagérer, nous affaiblissons l'horreur de ces entreliens si communs en prison.
Il faut pourtant bien, nous le répétons, que l'on ait une idée, et encore affaiblie, de ce qui se dit, de ce qui se lait dans ces effroyables écoles de perdition, de cynisme, de vol et de meurtre.
Il faut que l'on sache avec quel audacieux dédain presque tous les grands criminels parlent des plus terribles châtiments dont la société puisse les fiapper.
Alors peut-être on comprendra l'urgence de substituer à ces peines impuissantes, à ces réclusions contagieuses, la seule punition, nous allons le démontrer, qui puisse terrifier les scélérats les plus déterminés.
Les détenus du chauffoir s'étaient donc pris à rire aux éclats.
— Mille tonnerres ! s'écria le Squelette, je voudrais bien qu'ils nous voient blaguer, ce tas de enrieux (4) qui nous croient faire bouder devant leur guillotine... Ils n'ont qu'à venir à la bariiere Saiui-Jaciiiies le jour de ma représentation à bénéfice ; ils m'entendront faire la nique à la foule, et dire à Chariot d'une voix crâne :
— Père Samson, cordon, s'il vous plaît (o) ! Nouveaux rires...
— Le fait est que la chose dure le temps d'avaler une chique... Charlot tire le cordon...
— Et il vous ouvre la porte du Boulanger (6), dit le Squelette en continuant de fumer sa pipe.
— Ah ! bah !... est-ce qu'il y a un boulanger?
— Imbécile ! je dis ça par farce... Il y a un couperet, une tête qu'on met dessous... et voilà.
^ — Moi, maintenant (jue je sais mon chemin et que je dois ni'arrêter à l'Abbaye de Monte-à-Regret (7), j'aimerais autant partir aujourd'hui que demain, dit le Squelette avec une exaliation sauvage, je voudrais déjà y être... le sang m'en vient à la bouche... quand je pense à la foule qui sera là pour me voir... Ils seront bien quatre ou cinq mille qui se bousculeront, qui se battiont pour être bien placés ; on louera des fenêtres et des chaises comme pour un cortège. Je les enleuds déjà crier : Place à louer !... place à louer !... et puis il y aura de la troupe, cavalerie et infanterie, tout le tremblement à la voile... et tout ça pour moi, pour le Squelette... c'est pas pour un pante qu'on se déraug.rai! comme ça... hein !... les amis?... Voilà de quoi monier un lionune... Quand il serait lâche comme Pique-Vinaigre, il y a de quoi vous faire marcher en déterminé... Tous ces yeux qui vous regardent vous mettent le feu au ventre... et puis... c'est un moment à passer... on meurt en crâne... ça vexe les juges et les panles, et ça encourage la pègre à blaguer la camarde.
— C'est vrai, reprit Barbillon, afin d'imiter relîroyable forfanterie du Squelette, on croit nous faire peur et avoir tout dit quand on envoie Chariot monter sa boutique à notre profit.
1| Causer awc son avocat.
2) De la victime.
(5) Repris de justice arrêté de nouveau.
'i) Juçes.
(5) Pour comprendre le sens de cette horrible plaisanterie, il faut savoir que le couperet glisse entre les rainures de la guiilotine après avoir été mis en mouvement par la détente d'un ressort au moyen d'un cordon qui y est attaché
(6) Du diahle.
(7) La guillotine.
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Ail bail ! dit à son tour Nicolas, on s'en moque pas mal... de la l)Oulique à Chariot ! c'est conime de la prison ou du bagne, on s'en niuque aussi : pourvu qu'on soit tous amis ensemble, vive la joie à mort 1
— Par exemple, dit le prisonnier à la voix mignarde, ce qu'il y aurait do sciant, ce serait qu'on nous mette en cellule jour et nuit ; on dit qu'on eu viendra là.
lin ccUiile ! s'écria le Squelette avec une sorte d'effroi courroucé.
Ke pailc pas de ça... Kn cellule !... tout seul !... Tiens, tais-toi, j'aimerais mieux qu'on nie coupe les bras et les jambes .. Tout seul!... entre (juatie inurs !... Tout seul .. sans avoir des vieux de la pègre avec qui rire !... Ça ne se peut pas ! Je préfère cent fois le bagne à la centrale, parce qu'au bagne, au lieu d'être renfermé on est dehors, on voit du monde, on va, on vient, ou gaudriole avec la chiourme... Eh bien ! j'aimerais reiil Ibis mieux être raccourci que d'être mis en cellule pendant seulemtiit un an... Oui, ainsi, à llicure qu'il est, je suis sûr d'être fauché, n'est-ce pas ? eh bien ! on me dirait : Aimes-tu mieux un an de cellule?... je tendrais le cou... Un an tout seul!... mais est-ce que c'est possible?... A quoi veulent-ils donc que l'on pense quand on est tout seul ?...
— Si l'on t'y mettait de force, en cellule ?
— Je n'y resterais pas... je ferais tant des pieds et des mains que je m'évaderais, dit le Sciuelelte.
— Mais si tu no pouvais pas... si tu étais sûr de ne pas te sauver?
— Alors je tuerais le premier venu pour être guillotiné.
— Mais si au lieu de condamner les escarpes (1) à mort... on les condamnait à être en cellule pendant toute leur vie I...
Le S(pielette parut frappé de celte réflexion. Après un moment de silence, il reprit:
— Alors je ne sais pas ce que je ferais... je me briserais la tète contre les murs... Je me laisserais crever de faim plutôt que d'être eu cellule... (lomment! tout seul... loule ma vie seul... avec moi? sans l'espoir de me sauver? Je vous dis que ce n'est pas possible... Tenez, il n'y en a pas de plus crâne que moi, je saignerais un homme pour six blancs... et même pour rien... pour l'honneur... On croit que je n'ai assassiné que deux personnes... mais si les morts parlaient, il y a cinq refroidis <iui pourraient dire comment je travaille.
Le brigand se vantait.
Ces forfanteries sanguinaires sont encore un des traits les plus caracleristiques des scélérats endurcis.
Un directeur de prison nous disait :
« Si les préicndus meurtres dont ces malheureux se gloriûent étaient réels, la population serait décimée. «
— C'est comme moi... reprit Barbillon pour se vanter à son tour, on croit que je n'ai escarpé que le mari de la laitière de la Cité... mais j'en ai servi bien d'autres avec le grand Hobert, qui a été fauché l'an passé.
— C'était donc pour vous dire, reprit le Squelette, que je ne crains ni feu ni diable... eh bien!... si j'étais en cellule... et bien sûr de ne pouvoir jamais me sauver... tonnerre!... je crois que j'aurais peur...
— De quoi? demanda Nicolas.
— D'être tout seul... répondit le prévôt.
— Ainsi, si tu avais à recommencer les tours de pègre et d'escarpe, et si, au lieu de centrales, de bagues et de guillotine... il n'y avait que des cellules, tu bouderais devant le mal ?
— Ma foi... oui... peut-être... (historique) répondit le Squelette. Et il disait vrai.
On ne peut s'imaginer l'indicible terreur qu'inspire à de pareils bandits la seule pensée de l'isolemcni absolu...
Celle terreur n'est-elle pas encore un plaidoyer éloquent en faveur de CCMC péwalilc?
Ce n'est pas tout : la condamnation h l'isolement, si redoutée par les scélérats, amènera peut-être forcément labolilion de la peine de mort.
Voici coiimient :
La génération criminelle qui à cette heure peuple les prisons et les bagnes regardera l'application du système cellulaire comme un supplice intolérable.
Habitués à la perverse animation de l'emprisonnement en commun, dont nous venons de lâcher d'esquisser quelques traits affaiblis, car, BOUS le répétons, il nous faut reculer devant des monslruosités de toutes sortes ; ces hommes, disons-nous, se voyant menacés, en cas de récidive, d'être séquestrés du monde infâme où ils expiaient si allègrement leurs crimes, et d'être mis en cellule seul à seul avec les souvenirs du passé... ces honunes se révolteront à l'idée de cette punition effrayante.
lieaucoup préîéreront la mort ;
Et, pour encourir la peine capitale, ne reculeront pas devant l'assassinat... car, chose étrange, sur dix criminels qui voudront se débarrasser de la vie, il y en a neuf qui tueront... pour être tués... et un seul qui se suicidera.
Alors, sans doute, nous le répétons, le suprême vestige d'une législation barbare disparaîtra de nos codes...
Ahn doter aux meurtriers ce dernier refuge qu'ils croiront trouver dans le néant, on abolira forcément la peine de mort.
(1) Assassins.
Mais l'isolement cellulaire à perpétuité offrira-t-il une réparation, une punition assez formidable pour quelques grands crimes, tels que le parricide cuire autres?
L'on s'évade de la prison la mieux gardée, ou du moins on espère s'évader; il ne faut laisser aux criminels dont nous parions ni cette possibilité ni cette espérance.
Aussi la peine de mort, qui n'a d'autre On que celle de débarrasser le sociéié d'un être nuisible... la peine de mort, qui donne rarement aux condamnés le temps de se repentir, et jamais celui de se réhabiliter par rcx|iiation. .. la peine de mort, que ceux-là subissent inanimés, presque sans connaissance, et que ceux-ci bravent avec un épouvantable cyninine, la peine de mort sera peut-être remplacée par un châtiment terrible, mais qui donnera au condamné le temps du repentir... de l'expiation, et qui ne retranchera pas violemment de ce monde une créature de Dieu...
L'aveuglement (1) mettra le meurtrier dans l'impossibilité de s'évader et de nuire désormais à personne...
La peine de mort sera donc en ceci, son seul but, efficacement remplacée ;
Car la société ne tue pas au nom de la loi du talion ;
Elle ne tue pas pour faire souiïrir, puisqu'elle a choisi celui de tous les supplices qu'elle croit le moins douloureux (2);
Elle tue au nom de sa propre sûreté...
Or, que peut-elle craindre d'un aveugle emprisonné?
Enfin cet isolement perpétuel, adouci par les charitables entretiens de personnes honnêtes et pieuses qui se voueraient à cette secourable mission, permettrait au meurtrier de racheter son âme par de longues années de remords et de contrition.
(Jn grand tumulte et de bruyantes exclamations de joie, poussées par les détenus qui se promenaient dans le préau, interrompirent le conciliabule présidé par le Squelette.
Nicolas se leva précipitamment et s'avança sur le pas de la porte du chauffoir, afin de connaître la cause de ce bruit inaccoutumé.
— C'est le Gros-Boiteux ! s'écria Nicolas euTentrant.
— Le Gros-Boiteux ! s'écria le prévôt, et Germain est-il descendu au parloir ?
— Pas encore, dit Barbillon.
— Qu'il se dépêche donc, dit le Squelette, que je lui donne un boo pour une bière neuve.