CHAPITRE VU
Complot.
Le Gros-Boiteux, dont l'arrivée était accueillie par les détenus de la Fosse-aux-Lions avec une joie bruyante, et dont la dénonciation pouvait êlre si funeste à Germain, était un homme de taille moyenne; malgré son embonpoint et son infirmité, il semblait agile et vigoureux.
Sa physionomie bestiale, comme la plupart de celles de ses compagnons, se rapprochait beaucoup du type du bouledogue ; son front déprimé, ses petits yeux fauves, ses joues retombantes, ses lourdes mâchoires, dont l'inférieure, très-saillante, était armée de longues dents, ou plutôt de crocs ébréchés qui çà et là débordaient les lèvres, rendaient celle ressemblance animale plus frappante encore; il avait pour coiffure un bonnet de loutre, et portait par-dessus ses habits un manteau bleu à collet fourré.
Le Gros-Boiteux était entré dans la prison accompagné d'un homme de ircnte ans environ, dont la figure brune et bàlée paraissait moius dégradée que celle des autres détenus, quoiqu'il affectât de paraître aussi résolu que son compagnon ; quelquefois son visage s'assombrissait et il souriait amèrement...
Le Gros-Boiteux se retrouvait, comme on dit vulgairement, en pays de connaissance. Il pouvait à peine répondre aux félicitations et aux paroles de bienvenue qu'on lui adressait de toutes i)arts.
— Te voilà donc enfin, gros réjoui... Tant mieux, nous allons rire.
— Tu nous manquais...
— Tu as bien tardé...
— J'ai pourtant fait tout ce qu'il fallait pour revenir voir les amis. . c'est pas ma faute si la rousse n'a pas voulu de moi plus tôt.
— Comme de juste, mon vieux, on ne vient pas se mettre au clou soi-même; mais une lois qu'on y est... ça se tire et faut gaudrioler.
— Tu as la chance, car Pique- Vinaigre est ici.
(\] Nous maintenons ce barbarisme, l'expression de cécitiS s'anpliquant à une maladie accidentelle ou à une inlirmité nalurelle-, tandis que ce aérîvé du verbe aveugler rend mieux notre pensée, l'aclim d'aveugkr.
(2) Mon père, le docteur Jean-Joseph Sue, croyait le contraire; une série d'observations intéressantes et profondes, publiées par lui i ce sujet, tendent à prouver que la pm»ée survit quelques minutes à la décollation instantanét . — Cett6 probabilité seule fait frissqpner d'épouvanle.
LES MYSTERES DE PARIS
— Lui aussi? un ancien de Mclun ! fameux!... fameux ! il nous aitleia à passer le temps avec ses histoires, et les pratiques ne lui manqueront pas, car je vous annonce des recrues.
— Qui donc?... 1
— Tout à l'heure au greffe... pendant qu'on m'écrouait, on a encure amené deux cadets... II y en a un que je ne connais pas... mais l'autre, qui a nu bonnet de coton bleu et une blouse grise, m'est resté tiaiis ra>il... j'ai vu cette boule-là quelque part... II me semble que c'est chez l'ogresse du Lapin-Blanc... un fort homme...
— Dis donc, Gros-Boiteux... te rappelles-tu à Melun... que j'avais parié avec toi qu'avant un an tu serais repincé?
— C'est vrai, tu as gagné; car j'avais plus de chances pour être cheval de retour que pour être couronné rosière; mais toi... qu'as-tu fait?
— J'ai grinchi à l'américaine.
— Ah ! bon, toujours du même tonneau?...
— Toujours... Je vas mou petit bonhDinme de chemin. Ce tour est ciinimun... mais les siuves aussi sont comnnms, et sans une àncrie de mon collègue je ne serais pas ici... C'est égal, la leçon me profilera. Quand je recommencerai, je prendrai mes précautions. . . J'ai mon plan.. .
— Tiens, voilà Cardillac, dit le Boiteux en voyant venir à lui un petit honune mil^érablemcnt vêtu, à mine basse, méchante et rusée, qui tenait du renard et du loup. Bonjour, vieux...
— Allons donc, traînard, répondit gaiement au Gros-Boiteux le détenu surnommé Cardillac ; on disait tous les jours : Il viendra, il ne viendra pas... Monsieur fait comme les jolies femmes, il faut qu'on le désire...
— Mais oui, mais oui.
— Ah çà ! reprit Cardillac, est-ce pour quelque chose d'un peu corsé que tu es ici?
— Ma foi, mon cher, je me suis passé l'effraction. Avant, j'avais fait de très-bons coups; mais le dernier a raté... une affaire superbe... qui d'ailleurs reste encore à faire... malheureusement, nous deux Frank, que voilà, nous avons inarrhé dessus (I).
El le Gros-Boiteux montra son compagnon, sur lequel tous les yeux se tournèrent.
— Tiens, c'est vrai, voilà Frank ! dit Cardillac; je ne l'aurais pas reconnu à cause de sa barbe... Comment ! c'est toi! je le croyais au moins maire de ton endroit à l'heure qu'il est... Tu voulais faire Ihonnète?...
— J'étais bêle et j'en ai élé puni, dit brusquement Frank ; mais à tout péché miséricorde... c'est bon une fois... me voilà maintenant de la pègre jusqu'à ce que je crève ; gare à ma sortie !
— A la bonne heure, c'est parler.
— Mais qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé, Frank?
— Ce qui arrive à tout libéré assez colas pour vouloir, comme tu dis, faire l'honnête... Le sort est si juste!... En sortant de Melun, j'avais une masse de neuf cents et tant de francs...
— C'est vrai, dit le Gros-Bniteux, tous ses malheurs viennent de ce qu'il a gardé sa masse au lieu de la fricoter en sortant de prison. Vous allez voir à quoi mène le repentir... et si on f;iil seulement ses frais.
— On m'a envoyé en surveillance à Ëtampes, reprit Frank... Serrurier de mon état, j'ai été chez un maître de mon métier ; je lui ai dit : Je suis libéré, je sais qu'on n'aime pas à les employer, mais voilà les neuf cents francs de ma masse, donuez-moi de l'ouvrage; mon argent ça sera voire garantie ; je veux tiavailler ei être honnête.
— Parole d'honneur, il n'y a que ce Frank pour avoir des idées pareilles.
— Il a toujours eu un petit coup de marteau.
— Ah!... comme serrurier!
— Farceur...
— Et vous allez voir comme ça lui a. réussi.
— Je propose donc ma masse en garantie au maitre serrurier pour (|u'il me donne de l'ouvrage. Je ne suis pas banquier pour prendre de l'argent à intérêt, qu'il me dit, et je ne veux pas de libéré dans ma boutique ; je vais travailler dans les maisons, ouvrir des portes dont on perd les clefs ; j'ai un état de conliance, et si on savait que j'emploie un libéré parmi mes ouvriers, je perdrais mes pratiques. Bonsoir, voisin.
— N'est-ce pas, Cardillac, qu'il n'avait que ce qu'il méritait?
— Bien sûr...
— Enfant ! ajouta le Gros-Boiteux en s'adressant à Frank d'un air paterne, au lieu de rompre tout de suile ton ban, et de venir à Paris fricoter ta masse, afin de n'avoir plus le sou et de te mettre dans la nécessité de voler! Alors on trouve des idées superbes.
— Quand tu me diras toujours la même chose ! dit Frank avec impatience ; c est vrai, j'ai eu tort de ne pas dépenser ma masse, puisque je n'en ai pas joui. Pour en revenir à ma surveillance, comme il n'y avait que quatre serruriers à iJampes, celui à qui je m'étais adressé le premier avait jasé ; quand j'ai élé m'adresscr aux autres, ils m'ont dit comme leur confrère... Merci. Partout la même chanson.
— Voyez-vous, les amis, à quoi ça sert? Nous sonnues marqués pour la vie, allez !!!
— Me voilà en grève sur le pavé d'Etampes ; je vis sur ma masse un
[i] Nous l'aivons manquée.
mois, deux mois, reprit Frank; l'argent s'en allait, l'ouvrage ne venait pas. Malgré ma surveillance, je quitte Etanqies.
— (l'est ce que lu aurais dû faire tout de suile, colas.
— Je viens à Paris ; là je trouve de l'ouvrage ; mon bourgeois ne savait pas qui j étais, je lui dis que j'arrive de province. Il n'y avait pas de meilleur ouvrier que moi. Je place 700 francs qui me restaient chez un agent d'affaires, qui me fait un billet; à l'échéance il ne me paye pas ; je mets mon billet chez un huissier, qui poursuit et se fait payer ; je laisse l'argent chez lui, et je me dis : C'est une poire pour la soif. Làdessus je rencontre le Gros-Boiteux.
— Oui, les amis, cl c'est moi qui étais la soif, comme vous l'allez voir. Frank était serrurier, fabriquait les clefs ; j'avais une affaire où il pouvait me servir, je lui propose le coup. J'avais des eu^preinles, il n'y avait plus qu'à travailler dessus, c'était sa partie. L'enfant me refuse, il voulait redevenir honnête. Je me dis : Il faut faire son bien malgré lui. J'éciis une lettre sans signature à son bourgeois, une autre à ses compagnons, pour leur apprendre que Frank est un libéré. Le bourgeois le met à la porte et les compagnons lui lourucnl liî dos.
Il va chez un aulre bourgeois, il y travaille huit jours. Même jeu. 11 aurait élé chez dix que je lui aurais servi toujours du même.
— lit je ne me doutais pas alors que c'était loi qui me dénonçais, reprit Frank ; sans cela tu aurais passé un mauvais quart d'heure.
— Oui ; mais moi pas bête je t'avais dit que je m'en allais à Longjumeau voir mon oncle ; mais j'étais resté à Paris, et je savais tout ce que tu faisais par le petit Ledru.
— Lofin on me chasse encore de chez mon dernier maître serrurier, comme un gueux bon à pendre. Travaillez donc ! soyez donc paisible, pour qu'on vous dise, non pas : Que fais-tu? mais : Qu'as-tu lait? Une fois sur le pavé, je me dis : Ueureusement il me reste ma masse pour attendre. Je vas chez l'huissier, il avait levé le pied : mon argent était flambé, j'étais sans le sou, je n'avais pas seulement de quoi payer une huitaine de mon garni. Fallait voir ma rage 1 Là-dessus le Gros-Boiteux a l'air d'arriver de Longjumeau ; il profile de ma colère. Je ne savais à quel clou me pendre, je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'être homiêie, qu'une fois dans la pègre on y était à vie. Ma foi, le Gros-Boiteux me talonne tant...
— Que ce brave Frank ne boude plus, re|)rit le Gros-Boiteux : il prend son parti en brave, il entre dans Paffaire, elle s'annonçait cou)nie une reine; malheureusement, au moment où nous ouvrons la bouche pour avaler le morceau, pinces par la rousse. Que veux-tu, garçon, c'est un malheur, le métier serait trop beau sans cela.
— C'est égal, si ce gredin d'huissier ne m'avait pas volé, je ne serais pas ici, dit Frank avec une rage concentrée.
— Eh bien ! eh bien ! reprit le Gros-Boiteux, te voilà bien malade ! Avec ça que lu étais plus heureux quand tu t'éi binais à travailler!
— J'étais libre.
— Oui, le dimanche, et encore quand l'ouvrage ne pressait pas ; mais le restant de la semaine enchaîné comme un chien ; et jamais sûr de trouver de l'ouvrage. Tiens, tu ne connais pas ton bonheur.
— Tu me l'apprendras, dit Frank avec anierlume.
— Après ça faut être juste, tu as le droit d'être vexé; c'est dommage que le coup ait manqué, il était superbe, et il le sera encore dans un ou deux mois : les bourgeois seront rassurés, et ce sera à refaire. C'est une maison riche , riche! Je scr.ii toujours condamné pour ruptme de ban, ainsi je ne pourrai pas reprendre l'affaire; mais, si je trouve un amateur, je la céderai pour pas trop cher. Les empreintes sont chez ma femelle, il n'y aura qu'à fabriquer de nouvelles lausses clefs ; avec les renseignements que je pourrai donner, ça ira tout seul. 11 y avait et il y a encore là un coup de dix mille francs à laire : ça doit pourtant le consoler, Frank.
Le complice du Gros-Boiteux secoua la tête, croisa les bras sur sa poitrine et ne répondit pas.
(Cardillac prit le Gros-Boileux par le bras, l'attira dans un coin du préau, et lui dit, après un moment de silence :
— L'affaire que tu as manquée est encore bonne?
— Dans deux mois, aussi bonne qu'une neuve.
— Tu peux le prouver ?
— Pardieu !
— ('ombien en veux-tu ?
— Cent francs d'avance, et je dirai le mot convenu avec ma femelle pour qu'elle livre les enqireintes avec quoi on refera de fausses clefs ; de plus, si le coup réussit, je veux un cinquième du gain, quo l'on payera à ma femelle.
— C'est raisonnable.
— Comme je saurai à qui elle aura donné les empreintes, si on me flibustait ma part, je dénoncerais. Tant pis...
— Tu viM'uis dans Ion choit si on t'enfonçait.,, mais dans la pègre... on est hoiniêle... faut bien compter les uns sur les autres... sans cela il n'y aurait pas d'affaires pos^ibles...
Autre anomalie de ces mœurs horribles..
Ce misérable disait vrai.
Il est assez rare que les voleurs manquent à la parole qu'ils se donnent pour des marchés de cette iialure... (]es criminelles transactions s'opèrent généralement avec une sorte de bonne fui, nu plulôl, afin de ne pas piostituer ce mot, disons que la nécessité force ces bandits de
LES MYSTÈRES DE PARIS
tenir leur promesse; car s'ils y manquaieDt, ainsi que le disait le compacnon du Gros-Boileux, il n'y aurait pas d'alTaiics possibles...
Un grand nombre de vols se donnent, s'achètent et se complotent ainsi eu prison, autre détestable conséquence de la réclusion eu commun.
— Si ce que tu dis est sûr, reprit Cardillac, je pourrai m'arranger de l'aflaire... Il n'y a pas de preuves conlre moi... je suis sûr d'être acquitté; je passe au tribunal dans une quinzaine, je serai en liberté, mettons dans vingt jours; le temps de se retourner, de faire faire les fausses clefs, d'aller aux renseignements... c'est un mois, six semaines...
— Juste ce qu'il faut aux bourgeois pour se remettre de l'alerte... lit puis, d'ailleurs, qui a été attaqué une fois, croit ne pas l'être une seconde fois : tu sais ça...
— Je sais ça : je prends l'affaire... c'est convenu...
— Mais auras-tu de quoi me payer' Je veux des arrhes.
— Tiens, voilà mon dernier bouton ; et quand il n'y en a plus, il y en a encore, dit Cardillac en arrachant un des boutons recouverts d'étoffe qui garnissaient sa mauvaise redingote bleue. ..Puis, à l'aide de ses ongles, il déchira l'enveloppe, et montra au Gros-Boiteux qu'au lieu de moule le bouton renfermait une pièce de quarante francs.
— Tu vois , ajoutat-il, que je pourrai te donner des arrhes quand nous aurons causé de l'affaire.
— Alors touche là, vieux, dit le Gros-Boiteux. Puisque tu sors bientôt et que tu as des fonds pour travailler, je pourrai te donner autre chose ; mais ça
c'est du nanan du
vrai nanan un pelit
poupard (^), que moi et ma femelle nous nourrissions depuis deux mois, et qui ne demande qu'à marcher... Figure-toi une maison isolée, dans un quartier perdu , un rez-dechaussée donnant d'un coté sur une rue déserte, de l'autre sur un jardin ; deux vieilles gens qui se couchent comme des poules. Depuis les émeutes et dans la peur d'être pillés, ils ont caché dans un lambris un grand pot à confiture plein d'or... C'est ma femme qui a dépisté la chose en faisant jaser la servante. Mais, je t'en préviens, celte affaire-là sera plus chère que l'autre, c est monnayé... c'est tout cuit et bon à manger...
— Nous nous arrangerons, sois tranquille... Mais je vois que t'as pas mal travaillé depuis que tu as quitté la centrale...
— Oui, j'ai eu assez de chance... J'ai raccroché de bric et de brac pour une quinzaine de cents francs; un do mes meilleurs morceaux a été la grenouille de deux femmes qui logeaient dans le même garni que moi, passage de la Brasserie.
— Chez le père Micou, le receleur?
— Juste.
— Et Joséphine, ta femme?
(1) Vol préparé de longue main
Récit de Pique-Vinaigre. — pase 297.
— Toujours un vrai furet ; elle faisait un ménage chez les vieilles gens dont je parle ; c'est elle qui a flairé le pot aux jauneis...
— C'est unefière femme!...
— Je m'en vante... A propos de Oère femme, tu connais bien la Chouette?
— Oui, Nicolas m'a dit ça ; le Maître d'école l'a estourbie; et lui, il est devenu fou.
— C'est peut-être d'avoir perdu la vue par je ne sais quel accident... Ah çà! mon vieux Cardillac, convenu... puisque lu veux t'arranger de mes poupards, je n'en parlerai à personne.
— A personne ... je les prends en sevrage. Nous en causerons ce soir. . .
— Ah ça, qu'est-ce qu'on fait ici?
— On rit et on bêtise à mort.
— Qu'est-ce qui est le prévôt de la chambrée?
— Le Squelette.
— En voilà un dur à cuire ! Je l'ai vu chez les Martial à l'ile du Ravageur... Nous avons noce avec Joséphine et la Boulotte.
— A propos, Nicolas est ici.
— Je le sais bien, le père Micou me l'a dit...
il s'est plaint que .Nicolas l'a fait chanter, le vieux gueux... je lui ferai aussi dégoiser un petit air Les receleurs... sont faits pour ça.
— Nous parlions du Squelette : tiens, justement le voilà, dit Cardillac en montrant à son compagnon le prévôt, qui parut à la porte du chauffoir...
— Cadet... avance à l'appel, dit le Scjuelette au Gros-Boiteux.
— Présent... répondit celui-ci en entrant dans la salle accompagné de Frank, qu'il prit par le bras.
Pendant l'entretica du Gros- Boiteux , de Frank et de Cardillac, Barbillon avait été, par ordre du piévôi, recruter douze ou quinze prisonniers de choix.
Ceux-ci, afin de ne pas éveiller les soupçons du gardien, s'étaient rendus isolément au chauffoir.
Les autres détenus restèrentdans le préau; quelques - uns même, d'après le conseil de Barbillon, parlèrent à voix haute d'un ton assez courroucé, pour attirer l'attention du gardien et le distraire ainsi de la surveillance du chauffoir, où se trouvèrent bientôt réunis le Squelette, Barbillon, Nicolas, Frank, Cardillac, le Gros- Boiteux et une quinzaine de détenus, tous attendant avec une impatiente curiosité que le prévôt prit la parole.
Barbillon, chargé d'épier et d'annoncer l'approche du surveillant, se plaça près de la porte.
Le Squelette, ôtant sa pipe de sa bouche, dit au Gros-Boiteux :
— Connais-tu un pelit jeune homme nommé Germain, aux yeux bleus, cheveux bruns, l'air d'un panic (1)?
— Germain est ici ! s'écria le Gros-Boiteux, dont les traits exprimèrent aussitôt la surprise, la haine et la colère.
(1) Honnête homme.
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Tu le connais donc ? demanda le Squelette.
— Si je le connais?... reprit le Gtos-Boiieux ; mes amis, je vous le dénonce, c'est un mangeur... Il faut qu'on le roule...
— Oui, oui, reprirent les détenus.
— Ah cà! est-ce bien sûr qu'il ait dénoncé? demanda Frank? Si on se trompait?... rouler un homme qui ne le mérite pas...
Cette observation déplut au Squelette, qui se pencha vers le Gros-Boiteux et lui dit tout bas :
— Qu'est-ce que celui-là?
— Suffit, j'aurai l'œil dessus.
— Voyons comme quoi Germain est un mangeur, dit un priso-mier.
— Explique loi, Gros-Boiteux, reprit le Squelette, qui ne qni'la plus Frank du regard.
Le duc de Lucenay,
• Un homme nvec qui j'ai travaillé.
■En es- tu sûr?
Oui ; mais ça n'a pas de liai, c'est mollasse.
Coupe-cn-Deui.
— Voilà, dit le Gros-Roitctix : Un Naniais, nommé Velu, ancien libéré, a éduqné le jeune honnno. dont on igii'.ri' la naissance. Quand il a eu l'àgc, il l'a fait entrer à Nantes chez u:i l)an(iuezingue, croyant mettre le loup dans sa caisse et se servir do Germain pour empaiinier une afrUrc superbe qu'il milonnait depuis longlenips ; il avait deux cordes à son arc... un faux et le snuljgement de la caisse du baiiqiiezinguc... peul-èire cent m'Ile francs... à faire en deux coups... Tout (itait prêt; Velu coiuptail sur le petit jciuie homme comme sur lui-mcrae ;
LES MYS'IRRES DK PARIS.
ce galopin-là couchait dans le pavillon où é(ait la caisse ; Velu lui dit son plan... Germait! ne lopond ni oui ni non dénonce lout à son patron, el (ile le soir mc'uie pour Paris.
Les détenus lirent entendre de violents murmures d'indignation et des paroles irienaçanles.
— C'est un mangeur... il faut le désosser...
— Si l'on vent, je lui cherche querelle .. et je le crève...
— Paul-il lui signer sur la figure un hillel d'hôpital?
— Silence dans la pègre ! cria le Squelette d'une voix impérieuse. Les prisonniers se turent.
— Continue, dit le prévôt an Gros-Boiteux. Et il se remit à fumer.
— Croyant que Germain avait dit oui, comptant sur son aide, Velu et deux de ses amis tentent l'aH'^ire la nuit nirme; le bampiezingue était sur ses gardes : un des amis de Velu est pincé en escaladant une fenêtre, et lui a le bonheiu' de s'évader... Il arrive à l'aris, furieuv d'avoir éliimitngé par (Jeiniainel d'avoir manqué une affaire superbe. Lu beau jour, il rencontre le petit jeune homme ; il était plein jour ; il n'ose rien l'aire, mais il le suit; il voit où il demeure, et, une nuit, nous deux Velu et le petit Lcdru, nous tombons sur Geiniain... Malheureusement il nous éeliapiie... 11 déniche de la rue du Temiile où il dejoeurait ; depuis nous n'avons pu le retrouver ; mais s'il est ici... je demande...
— Tu n'as rien à demander, dit le Squelette .ivec autorité. Le Gros-Boiteux se tut.
— Je prends ton marché, lu me cèdes la peau de Germain, je l'écorche... je ne m'appelle pas le Squelette pour rien... je suis mort d'avance... mon irou est fait à Clainart, je ne lisque rien de travailler pour la pègi e ; les mangeui s nous dévorent encore plus qne la police ; on met les mangeurs de la Force à la Boqueite, et les mangeurs de la Roquette à la (lonciergeiie, ils se croient sauvés. .Minute... quand chaque prison aura tué son mangeur, n'impoite où il ait mangé... ça ôtera l'appétit aux autres... Je donne l'exemple... on fera comme moi...
Tous les détenus, admirant la résolution du Squelette, se pressèrent autour de lui. . Barbillon lui-même, au lieu de rester auprès de la porte, se joignit au groupe, et ne s'aperçut pas qu'un nouveau détenu entrait dans le parloir.
Ce dernier, vêtu d'une blouse grise, et portant un bonnet de coton bleu brodé de laine rouge enfoncé jusque sur ses yeux, lit ini mouvement en entendant prononcer le nom de Germain... puis il alla se mêler parmi les admirateurs du Squelette, et approuva vivement de la voix et du geste la criminelle déteiniination du prévôt.
— Est-il crâne, le Squelette!... disait l'un, quelle sorbonno!. .
— Le diable en personne ne le ferait pas caner...
— Voilà un homme I...
— Si tous les pègres avaient ce front-là... c'est eux qui jugeraient et qui feraient guillotiner les pairies... (1).
— Ça serait juste... chacun son tour...
— Uiii... mais on ne s'entend pas...
— C'est égal... il rend un fameux service à la pègre... en voyant qu'on les rchoidit... les mangeurs ne mangeront plus...
— C'est sûr.
— Et puisque le Squelette est si sûr d'être fauché, ça ne lui coûte rien... de tuer le mangeur.
— Moi, je trouve que c'est rude! dit Frank, tuer ce jeune homme...
— De quoi! de quoi ! rei.rit le Squelette d'une voix courroucée, on n'a pas le droit de buter un traître?
— Oui, au fait, c'est un traître ; tant pis pour lui, dit Frank, après un moment de réilcxion.
('es derniers mots et la garantie du Gros-Boiteux calmèrent la défiance que Fiank avait un moment soulevée chez les détenus.
Le Squelette seul persévéra dans sa niéliance.
-r Ail çà ! et comment faire avec le gardien ? Dis donc, Mort-d'avance, car c'est aussi bien ton nom que Squelette, reprit Nicolas en ricanant.
— Eh bien ! on l'occupera d'un côté, le gardien.
— Non, on le retiendra de force.
— Oui...
— Non.
— Silence dans la pègre I! dit le Squelette. On lit le plus profond silence.
— Ecoutez-moi bien, reprit le prévôt de sa voix enrouée, il n'y a pas moyen de faire le coup pendant que le gardien sera dans le chauffoir ou dans le préau. Je n'ai pas de couteau; il y aura quelques cris étouflés ; le mangeur se débattra.
— Alors, comment...
— Voilà conuneut : Pique-Vinaigre nous a promis de nous conter aujourd'hui, après dîner, son histoire de Gringalet tt Cotipe-en-Deiix. Voilà la pluie, nous nous retirerons tous ici, et le mangeur viendra se mettre là-bas dans le coin, à la place où il se met toujours... Nous donnerons quelques sous à l'ique-Vinaigre pour qu'il commence son histoire. . C est l'heure du diner de la geôle... Le gardien nous verra tranquillement occupés à écouter les fariboles de Griiigniel et de Ctnqieen-Deux, il ne se défiera pas, iia faire un tour à la cantine... Dès qu'il aura quitté la cour... nous avons un quart d'heure à nous, le mangeur est refroidi avant que le gardien soit revenu... Je m'en charge... J'en
(1) Los honnêtes gens. "
ai étourdi de plus roidos que lui... -Mais je ne veux pas qu'on m'aide...
— Minute, s'écria Cardillac, et l'huissier qui vient toujours blaguer ici avec nous... à l'heure du dîner?... S il entre dans le chauffoir pour écouter Pique-Vinaigre, et qu'il voie refroidir Germain, il est capable de crier au secours... Ça n'est pas un homme culotté, l'huissier; c'est un pistolier, il faut s'endéfier.
— C'est vrai, dit le Squelette.
— 11 y a un huissier ici! s'écria Frank, victime, on le sait, de l'abus de confiance de maître Boulard; il y a un huissier ici! reprit-il avec étonnement. Et comme s'appelle-t-il?
— Boulard, dit Cardillac.
— C'est mon homme! s'écria Frank en serrant les poings; c'est lui qui m'a volé ma masse...
— L'huissier? demanda le prévôt.
— Oui... sept cent vingt francs qu'il a touchés pour moi.
— Tu le connais?... il t'a vu ? demanda le Squelette.
— Je crois bien que je l'ai vu... pour mon malheur... Sans lui, je ne serais pas ici...
Ces regrets sonnèrent mal aux oreilles du Squelette; il attacha longuement ses yeux louches sur Frank, qui répondait à quelques questions de ses camarades, puis, se penchant vers le Gros-Boiteux, il lui ilit tout bas :
— Voilà un cadet qui est capable d'avertir les gardiens de notre coup.
— Non, j'en réponds, il ne dénoncera personne... mais c'est encore frileux pour le vice... et il seraitcapable de vouloir défendre Germain... Vaudrait mieux l'éloigner du préau.
— Suffit, dit le Squelette, et il reprit tout haut : Dis donc, Frank, est-ce que tu ue le rouleras pas ce brigand d'huissier?
— Laissez foire .. qu'il vienne, son compte est bon.
— Il va venir, prépare-toi.
— Je suis lout prêt ; il portera mes marques.
— Ça fera une batterie, on renverra l'huissier à sa pistole et Frank au cachot, dit tout bas le Squelette au Gros-Boiteux, nous serons débarrassés de tous deux.
— Quelle sorbonne!... Ce Squelette est-il roué! dit le bandit avec admiration. Puis il reprit lout haut :
— Ah çà ! préviendia-t-on Pique-Vinaigre qu'on s'aidera de son conte pour engourdir le gardien et escarper le mangeur ?
— Non ; Pique-Vinaigre est trop mollasse et trop poltron ; s'il savait ça, il ne voudait pas conter; mais, le coup fait, il prendra son parti.
La cloche du diner sonna.
— A la pâtée, les chiens ! dit le Squelette ; Pique-Vinaigre et Germain vont rentrer au préau. Attention, les amis, on m'appelle Mort-d'avance, mais le mangeur aussi est mort d'avance.
CUAPITRE VllI.
Le conteur.
Le nouveau détenu dont nous avons parlé, qui portait un bonnet de coton et une blouse grise, avait attentivement écouté et énergiquement approuvé le complot qui menaçait la vie de Germain... Cet homme, aux formes athlétiques, sortit du chauffoir avec les autres prisonniers sans avoir été remarqué, el se mêla bientôt aux différents groupes qui se pressaient dans la cour autour des distributeurs d'aliments, qui portaient la vi.inde cuite dans des bassines de cuivre, et le pain daus de grands paniers.
Chaque détenu recevait un morceau de bœuf bouilli désossé qui avait servi à faire la soupe grasse du malin, trempée avec la moitié d'un pain supérieur en qualité au pain des soldais (1).
Les prisonniers qui possédaient quelque argent pouvaient acheter du vin à la cantine, et y aller boire, en termes de prison, la gobelle.
Ceux enfin qui, comme Nicolas, avaient reçu des vivres du dehors improvisaient un festin auxquels ils iiivilaienl d'autres détenus, l.es convives du fils du supplicié furent le Squelette, Barbillon, et, sur l'observation de celui-ci, 'Pique-Vinaigre, afin de le bien disposer à conter.
le jambonneau, les œufs durs, le fromage et le pain blanc dus à la libéralité forcée de Micou le receleur furent étalés sur un des bancs du ch.iufl'oir, el le Squelette s'apprêla à faire honneur à ce repas, sans s'inquiéter du meurtre qu'il allait froidement commettre.
(V ^el est le n^ginie alimentaire des prisons ; au repas du matin, chaque déter j ri-(;nit une écuellée de soupe maigre ou mirasse, trempée avec un demi-litre de bouillon. — Au repas du soir, une portion de bœuf d'un quarteron, sans os, ou une portion de légumes, haricots, pommes Je terre, etc.; jamais les mêmes légumes deuï jours de suite. — Sans doute les détenus ont droit, au nom de l'humanité, à cette nourriture saine cl presque abondante... Mais, répétons-le, la plupart des ouvriers les plus laborieu.\, les plus rangés, ne mangent pas de viande et de soupe grasse dix fois par an..
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Va donc voir si Piqiie-Vinaigre n'arrive pas. En attendant d'étrangler Germain, j'étrangle la faim et la soif; n'oublie pas de dire an Gros- Boiteux qu'il faut que Frank saule aux crins de l'huissier pour qu'on débarrasse la Fosse-aux-Lions de tous les deux.
— Sois tranquille, Mort-d'avance, si Frank ne roule pas l'huissier, ça ne sera pas de notre faute...
Et Nicolas sortit du chanffoir.
A ce moment même, maître Boulard entrait dans le préau en fumant un cigare, les mains plongées dans sa longue redingote de molleton gris, sa casquetie à bec bien enfoncée sur ses oreilles, la ligure souriante, épanouie ; il avisa Nicolas, qui, de son côlé, chercha aussitôt Frank des yeux.
Frank et le Gros-Boiteux dînaient assis sur un des bancs de la cour ; ils n'avaient pu apercevoir l'huissier, auquel ils tournaient le dos.
Fidèle aux recommandations du Squelette, Nicolas, voyant du coin de l'oeil maître Boulard venir à lui, n'eut pas l'air de le remarquer, et se rapprocha de Frank et du Gros-Boiteux.
— Bonjour, mon brave, dit l'huissier à Nicolas.
— Ah ! bonjour, monsieur, je ne vous voyais pas ; vous venez faire, comme d'habiiude, votre petite promenade ?
— Oui, mon garçon, et aujourd'hui j'ai deux raisons pour la faire... Je vas vous dire pourquoi : d'aliord, prenez ces cigares... voyons, sans foçon... Entre camarades, que diable ! il ne faut pas se gêner.
— Merci, monsieur... Ah çàt pourquoi avez- vous deux raisons de vous promener '
— Vous allez le comprendre, mon garçon. Je ne me sens pas en appetit aujourd'hui... Je me suis dit : En assistant au dîner de nies gaillards, à force de les voir travailler des mâchoires, la faim me viendra peut-être.
— C'est pas bête, tout de même... Mais, tenez, si vous voulez voir deux cadets qui mastiquent crânement, dit Nicolas en amenant peu à peu l'huissier tout près du banc de Frank, qui lui tournait le dos, regardez-moi ces deux avale-toul-cru: la fringale vous galopera comme si vous veniez de manger un bocal de cornichons.
— Ah ! parbleu... voyons donc ce phénomène, dit maître Boulard.
— Eh ! Gros-Boiteux! cria Nicolas.
Le Gros-Boiteux et Frank retournèrent vivement la tête.
L'huissier resta stupéfait, la bouche béante, en reconnaissant celui qu'il avait dépouillé.
Frank, jetant son pain et sa viande sur le banc, d'un bond sauta sur maître Boulard, qu'il prit à la gorge en s'écriant :
— Mon argent!...
— Comment ?... quoi?... monsieur... vous m'étranglez... je...
— Mon argent!...
■4 — Mon ami, écoulez-moi. . .
— Mon argent !... Et encore, il est trop tard, car c'est ta faute, si je suis ici...
— Mais... je... mais. .
— Si je vais aux galères, entends-lu, c'est ta faute ; car si j'avais eu ce que tu m'as volé... je ne me serais pas vu dans la nécessité de voler ; je serais resté honnête comme je voulais l'être... et on t'acquittera peut-être, toi... Un ne te fera rien, mais je te ferai quel<iue chose, moi... tu porteras mes marques ! Ah ! tu as des bijoux, des cliaines d'or, et tu voles le pauvre monde !... Tiens... tiens... £n as-tu assez ? Non... tiens encore!...
— Au secours! au secours!...
Cria l'huissier en roulant sous les pieds de Frank, qui le frappait avec furie.
Les autres détenus, très-indifférents à cette rixe, faisaient cercle autour des deux combattants, ou plutôt autour du ballant et du battu ; car maître Boulard, essoufllé, épouvanté, ne faisait aucune résistance, et tâchait de parer, du mieux qu'il pouvait, les coups dont son adversaire l'accablait.
Heureusement, le surveillant accourut aux cris de l'huissier et le retira des mains de Frank.
Maître Boulard se releva pâle, épouvanté, un de ses gros yeux contus ; et, sans se donner le temps de ramasser sa casquette, il s'écria en courant vers le guichet :
— Gardien... ouvrez-moi... je ne veux pas rester une seconde de plus ici... Au secours !..
— Et vous, pour avoir battu monsieur, suivez-moi chez le directeur, dit le gardien en prenant Frank au collet ; vous en aurez pour deux jours de cachot.
■■ — C'est égal, il a reçu sa paye, dit Frank.
'I — Ah çà ! lui dit tout bas le (iros-Boiteux en ayant l'air de l'aider à
se rajuster, pas un mol de ce qu'on veut faiie au mangeur.
— Sois tranquille ; peut-être que si j'avais élé là je l'aurais défendu ; car, tuer un homme pour ça... c'est dur ; mais vous dénoncer, jauiais !
— Allons, venez-vous? dit le gardien.
— Nous voilà débarrassés de l'huissier cl de Frank... maintenant, chaud, chaud pour le mangeur ! dit Nicolas.
Au moment où Frank sortait du préau, Germain et Pique-Vinaigre y rentraient.
En entrant dans le préau, Germain n'était plus reconnaissable ; sa : physionomie, jusqu'alors triste, abattue, claii radieuse et (ière ; il por-
tail le front haut et jetait autour de lui un regard joyeux et assuré... Il élait aimé... l'horreur de la prison disparaissait à ses yeux.
l'ique-Vinaigre le suivait d'un air fort embarrassé ; enfin, après avoir hésité deux ou trois fois à l'aborder, il fit un grand effort sur lui-même et loucha légèrement le bras de Germain avant que celui-ci se lût rapproché des groupes de détenus qui de loiu l'examinaient avec une haine sournoise. Leur victime ne pouvait leur échapper.
Malgré lui, Germain tressaillit au contact de Pique-Vinaigre ; car la ligure et les haillons de l'ancien joueur de gobelets prévenaient peu en faveur de ce malheureux. Mais, se rappelant les recommandations de Bigoletle, et se trouvant d'ailleurs trop heureux pour n'êire pas bienveillant, Germain s'arrêta, et dit doucement à Pique-Vinaigre :
— Que vDulez-vous?
— Vous remercier.
— De quoi?
— De ce que votre jolie petite visiteuse veut faire pour ma pauvre sœur.
— Je ne vous comprends pas, dit Germain surpris.
— Je vas vous expliquer cela... Tout à 1 heure, au greffe, j'ai rencontré le SHrveillant qui était de garde au parloir...
— Ah ! oui, un brave homme...
— Ordinairement les geôliers ne répondent pas à ce nom-là... brave homme... mais le père Boussel, c'est dînèrent... il le mérite... Tout à l'heure, il m'a donc glissé dans le tuyau de l'oreille : — Pique-Vinaigre, mon garçon, vous connaissez bien M. Germain ? — Oui, la bêle noire du préau, que je réponds. Puis, s'interroiiipaiit, Pique-Vinaigre dit à Germain : — Pardon, excuse, si je vous ai appelé bêle noire... ne faites pas aitention... allcndez la lin.
— Oui donc, que je réponds, je connais M. Germain, la bête noire du préau. Et la vôtre aussi, peut-être, Pique-Vinaigre ? me demanda le gardien d'un air sévère. — .Mon gardien, je suis trop pollron et irop bon enfant pour me permettre d'avoir aucune espèce de bête noire, blanche ou grise, et encore moins M. Germain que tout autre, car il ne parait pas méchant, et on est injuste pour lui. — Eh bien ! Picpie-Vinaigre, vous avez raison d'être du parti de M. Germain, car il a élé bon pour vous. — Pour moi, gardien ? Comment donc? — C'est-à-dire, ça n'est pas lui, et ça n'est pas pour vous; mais sauf cela, vous lui devez une lière reconnaissance, me répond le père Roussel.
— Voyons... expliquez-vous un peu plus clairement, dit Germain en souriant.
— C'est absolument ce que j'ai répondu au gardien : — Parlez plus clairement. Alors il m'a répondu : — Ce n'est pas M. Germain, mais sa jolie petite visiteuse, qui a élé |)Ieine de boniés pour voire sœur. Elle l'a entendue vous raconter les malheurs de son ménage, et, au moment oîi la pauvre femme sortait du parloir, la jeune (ille lui a ofiért ds lui être utile autant qu'elle le pourrait.
— Bonne Bigoleiie ! s'écria Germain attendri ; elle s'est bien gardée de m'en rien dire !
— Oh! pour lors, que je réponds au gardien, je ne suis qu'une oie. Vous aviez raison, M. Germain a été bon pour moi, car sa visiteuse, c'est comme qui dirait lui, et ma sœur Jeanne, c'est comme qui dirait moi, et bien plus que moi...
— Pauvre peiiie Rigolette ! reprit Germain, cela ne m'étonne pas... elle a un cœur si généreux, si compatissant !
— Le gardien a repris : — J'ai entendu tout cela sans faire semblant de rien. Vous voilà prévenu maintenant. Si vous ne tâchiez pas de rendre service à M. Germain, si vous ne l'avertissiez pas dans le cas où vous sauriez quelque complot contre lui, vous seriez un gueux (lui... l'ique-Vinaigre... — Gardien, je suis un gueux commencé, c'est vrai, mais pas encore un gueux fini... Eufin, puisque la visiieuse de M. Germain a voulu du bien à ma pauvre Jeanne. . qui est une brave et honnêle femme, celle-là, je m'en vante... je ferai pour M. Germain ce que je pourrai... Malheureusement, ce ne sera pas grand'chose...
— C est égal, failes toujours. Je vais aussi vous donner une bonne nouvelle à apprendre à M. Germain ; je viens de la savoir à l'instant.
— Quoi donc? demanda Germain.
— H y aura demain une cellule vacante à la pislole ; le gardien m'a dit de vous en prévenir.
— Il serait vrai! Oh! quel bonheur! s'écria Germain. Ce brave homme avait raison; c'cbt une bonne nouvelle que vous m'apprenez là.
— Sans me flaller, je le crois bien, car voire place n'est pas d'êirc avec des gens connue nous, monsieur Germain.
Puis s'iulcrronipant Pique-Vinaigre se liàla d'ajouter tout bas et rapidement en se baissant connue s'd eût ramassé quelque chose :
— Tenez, monsieur Germain, voilà les déienus qui nous regardent; ils sont élomiés de nous voir causer ensemble. Je vous laisse, déliezvous. Si on vous cherche di-pute, ne répondez pas. Ils veuleui un prétexte pour engager une querelle el vous battre. Barbillon doit engager la dispute ; prenez garde à lui. Je tâcherai de les détourner de leur idée...
Et Pique-Vinaigre se releva comme s'il eût trouvé ce qu'il semblait chercher depuis un moment.
— Merci, mon brave homme. Je serai prudent, dit vivement Germain en se séparant de son compagnon.
Seulement instruit du complot du matin, qui consistait à provoquer
LES MYSTÈRES DE PARIS
une rixe dans laquelle Germain devait être maltraité, afin de forcer ainsi le directenr de la prison à le chatigcr de préau, non-seulement l'ique-Vinaigie i[;noraitle meurtre récemnient projeté par le S(iuelelte, mais il ignoiait encore que l'un comptait sur son réiit de (Jringalol et Coupe-en-Ueux pour tromper et distraire la surveillance du gardien.
— Arrive donc, feignant, dit Nicolas à Pique-Vinaigre en allant à sa rencontre. Laisse là ta ration de carne; il y a noce et festin... je t'invite.
— Où çà? au Panier-Fleuri? au Pclit-Hamponneau ?
— Farceur!... Non, dans le cliaufl'oir. La table est mise... sur un banc. Nous avons un jambonneau, des œufs et du fromage... C'est moi qui pave.
— Ça me va. Mais c'est dommage de perdre ma ration, et encore plus donnnage que ma sœur n'eu profite pas. Ni elle ni ses enfants n'en voient pas souvent de la viande, à moins que ça ne soit à la porte des boucliers.
— Allons, viens vite ; le Squelette s'embête. 11 est capable de tout dévorer avec Barbillon.
Nicolas et Pique-Vinaigre entrèrent dans le chauffoir. Le Squelette, à cheval sur le bout du banc on étaient étalés les vivres de Nicolas, jurait et maugréait en attendant l'amphitryon.
— le voilà, colimaçon ! traînard 1 s'écria le bandit à la vue du conteur. Qu'est-ce que lu faisab donc ?
— Il causait avec Germain, dit Nicolas en dépeçant le jamiion.
— Ah ! tu causais avec Germain ! dit le Squelette en regardant attentivement Pique-Vinaigre sans s'interrompre de manger avec avidité.
— Oui ! répondit le conteur. En voilà encore un qui n'a pas inventé les tire-bottes et les œufs durs (je dis ça parce que j'adore ce légume). Est-il bête, ce Germain, est-il bête! Je me suis laissé dire qu'il mouchardait dans la prison ; il est joliment trop ( olas pour ça !
— Ah 1 tu crois? dit le Squcleite en échangeant un coup d'œil rapide et significatif avec Nicolas et Barbillon.
— J'en suis sûr, comme voilà du jambon! Et puis comment diable voulez-vous qu'il moucharde? il est toujour» tout seul, il ne parle à personne et personne ne lui parle; il se sauve de nous comme si nous avions le choléra. S'il faut qu'il fasse des rapports avec ça, excusez du peu! D'ailleurs il ne mouchardera pas longtemps; il va à la pistole.
— Lui ! s'écria le Squelette ; et quand ?
— Demain matin il y aura une cellule de vacante.
— Tu vois bien qu'il faut le tuer tout de suite. 11 ne couche pas dans ma chambre ; demain il ne sera plus temps. Aujourd'hui nous n'avons que jusqu'à quatre heures, et voilà qu'il eu est bientôt trois, dit tout bas le Squelette à Nicolas, pendant que Pique-Vinaigre causait avec Barbillon.
— C'est égal, reprit tout haut Nicolas en ayant l'air de répondre à une observation du Squelette, Germain a l'air de nous mépriser.
— Au contraire, mes enfants, reiirit Pique-Vinaigre, vous l'intimidez, ce jeune hoinuie; il se regarde, auprès de vous, comme le dernier des derniers. Tout à l'heure, savez-vous ce qu'il me disait?
— Non ! voyons.
— Il me disait : « Vous êtes bien heureux, vous, Pique-Vinaigre, d'oser parler avec ce fameux Squelette (il a dit fameux) comme de pair à compagnon, Moi! j'en meurs d'envie, de lui parler; mais il me produit un eli'et si respectueux, si respectueux, que je verrais M. le préfet de police en chair, en os et en uniforme, que je ne serais pas plus abalobé. »
— Il t'a dit cela ? reprit le Squelette en feignant de croire et d'être sensible à l'impression d'aduiiralion qu'il causait à Germain.
— Aussi vrai que tu es le plus giand brigand de la terre, il me l'a dit.
— Alors c'est différent, reprit le Squelette. Je me raccommode avec lui. Barbillon avait envie de lui chercher dispute; il fera aussi bien de le laisser tranquille.
— Il fera mieux, s'écria Pique-Vinaigre, persuade d'avoir détourné le danger dont Germain était menacé. Il fera mieux, car ce pauvre garçon ne mordrait pas à une dispute; if est dans mon genre, hardi comme un lièvre.
— Malgré ça, c'est dommage, reprit le Squelette. Nous comptions sur celte batterie-là pour nous amuser après diner. Le temps va nous paraître long.
— Oui, qu'est-ce que nous allons faire alors? dit Nicolas.
— Puisque c'est comme ça, que Pique-Vinaigre raconte une histoire à la chambiée, je ne chercherai pas querelle à Germain, dit Barbillon.
— Ça va, ça va, dit le conteur, c'est déjà une condition ; mais il y en a une autre, et sans les deux je ne conte pas.
— Voyons ton autre coudition?
— C'est que l'honorable société, qui est empoisonnée de capitalistes, dit Pique-\ inaigre eu reprenant son accent de bateleur, me fera la bagatelle d'une cotisation de vingt sous. Vhigl sous ! messieurs ! pour entendre le fameux Pique-Vinaigre, qui a eu l'honneur de travailler devant les grinches les plus renommés, devant les escarpes les plus fameux de France et de Navarre, et qui est iueessamineni attendu à Brest et à Toulon, où il se rend par ordre du gouvernement. Vingt sous ! C'est pour rien, ines.sieurs !
— Allons ! on te fera vingt sous, quand tu auras dit tes contes.
— Après ? Non, avant, s'écria Pique•^'inaigrc.
— Ah çà ! dis donc, est-ce que tu nous crois capables de te filouter vingt sous? dit le Squelette d'un air choqué.
— Du tout ! répondit Pique-Vinaigre ; j'honore la pègre de ma confiance, et c'est pour ménager sa bourse que je demande vingt sous d'avance.
— Ta parole d'honneur?
— Oui, messieurs ; car après mon conte on sera si satisfait, que ce n'est plus vingt sous, mais vingt francs! mais cent francs qu'on me forcerait de prendre! Je me connais, j'aurais la petitesse d'accepter. Vous ■ voyez donc bien que, par économie, vous feriez mieux de me donner vingt sous d'avance !
— Oh ! ça n'est pas la blague qui te manque, à toi.
— Je n'ai que ma langue, faut bien que je m'en serve. Et puis, le fin mot, c'est que ma sœur et ses enfants sont dans une atroce débine, et vingt sous dans un petit ménage, ça se sent.
— Pourquoi qu'elle ne grinche pas, ta sœur, et ses m&mes aussi, s'ils ont l'âge ? dit Nicolas.
— Ne m'en parlez pas, elle me désole, elle me déshonore... je suis trop bon.
— Dis donc trop bête, puisque tu l'encourages.
— C'est vrai, je l'encourage dans le vice d'être honnête. Mais elle n'est bonne qu'à ce méiier-là, elle m'en fait pitié, quoi! Ah çà ! c'est convenu, je vous conterai ma fameuse histoire de Gringalet et Coupeen -Deux, mais on me fera vingt sons, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet imbécile de Germain, dit Pique-Vinaigre.
— On te fera vingt sons, et Barbillon ne cherchera pas querelle à cet imbécile de Germain, dit le Squeleite.
— Alors, ouvrez vos oreilles, vous allez entendre du chenu. Mais voici la pluie... qui fait rentrer les pratiques : il n'y aura pas besoin de les aller chercher.
En elïet, la pluie commençait à tomber; les prisonniers quittèrent la cour et vinrent se réfugier dans le chaulïoir, toujours accompagnés d'un gardien.
Nous l'avons dit, ce chauffoir était une grande et longue salle dallée, éclairée par trois fenêtres donnant sur la cour ; au milieu se trouvait le calorifère, près duquel se tenaient le Squelette, Barbillon, Nicolas et Pique-Vinaigre. A un signe d'intelligence du prévôt, le Gros-Boiteux vint rejoindre ce groupe.
Germain entra l'un des derniers, absorbé dans de délicieuses pensées. Il alla machinalement s'asseoir sur le rebord de la dernière croisée de la salle, place qu'il occupait habituellement et que personne ne lui disputait; car elle était éloignée du poêle, autour duquel se groupaient les détenus.
Nous l'avons dit, une quinzaine de prisonniers avaient d'abord été instruits et de la trahison que l'on reprochait à Germain, et du meurtre qui devait l'en punir.
Mais, bieniôt divulgué, ce projet compta autant d'adhérents qu'il y avait fie détenus; ces misérables, dans leur aveugle cruauté, regardant cet affreux guet-apens comme une vengeance légitime et y voyant une garantie certaine contre les futures dénonciations des mangeurs.
Germain, Pique-Vinaigre et le gardien ignoraient seuls ce qui allait se passer.
L'atiention généi'ile se partageait entre le bourreau, la victime et le conteur qui allait innocemment priver Germain du seul secours que ce dc'.nicr pût attendre ; car il était presque certain que le gardien, voyant les détenus attentifs aux lécits de Pique-Vinaigre, croirait sa surveillance inutile, et profilerait de ce moment de calme pour aller prendre son repas.
En effet, lorsque les détenus furent entrés, le Squelette dit au gardien :
— Dites donc, vieux, Pique-Vinaigre a une bonne idée... il va nous conter son conte de Gringalet et Coupe-en-Deux. 11 fait un temps à ne pas mettre un municipal dehors, nous allons attendre tranquillement l'heure d'aller à nos niches.
— Au fait, quand il bavarde, vous vous tenez tranquilles... Au moins on n'a pas besoin d'être sur votre dos.
— Oui, reprit le Squelette, mais Pique -Vinaigre demande cher pour conter... il veut vingt sous.
— Oui, la bagatelle de vingt sous... et c'est pour rien, s'écria Pique- Vinaigre. Oui, messieurs, pour rien, car il ne faudrait pas avoir un liard dans sa poche pour se priver d'entendre le récit des aventures du pauvre petit Gringalet, et du terrible Coiipe-en-Dcux et du scélérat Gargousse... c'est à fendre le cœur et à hérisser les cheveux. Or, messieurs, qui est-ce qui ne pourrait pas disposer de la bagatelle de quatre liaids, ou, si vous aimez mieux compter eu kilomètres, la bagatelle de cinq centimes, pour avoir le cœur fendu et les cheveux hérissés?...
— Je mets deux sous, dit le Squelette ; et il jela sa pièce devant Pique- Vinaigre. Allons! est-ce que la pègre serait chiche pour un amusement pareil ' :jouta-t-il en regardant ses complices d'un air significatif.
Plusieurs sous tombèrent de coté et d'iwlre, à la grande joie de Pique- Vinaigre, qui songeait à sa sœur en faisant sa collecte.
— Iluit, neuf, dix, onze, douze et treize ! s'écria-t-il en ramassant la monnaie; allons, messieurs les richards, les capitalistes et autre banquezingir ■;. encore un petit efl'ort, vous ne pouvez pas restera treize, c'est un ma j vais nombie. Il ne faut plus que sept sous, la bagatelle de sept
LES MYSTERES DE PARIS
sous ! Comment, messieurs, il sera dit que la pègre de la Fosse-aux- Lions ne pourra pas réuuir encore sept sous, .sept iiialliciueux sous! ah ! messieurs, vous feriez croire qu'on vous a mis ici injusteuierrt ou que vous avez eu la main bien niallienreuse.
La voix perçante et les lazzis de Pique-Vinaigre avaient tiré Germain de sa rêverie ; autant pour suivre les avis de Rigolelte en se popularisant un peu que pour faire une légère aumône à ce pauvre diable qui avait témoigné quelque désir de lui être utile, il se leva et jeta une pièce de dix sous aux pieds du conteur, qui s'écria en désignant à la foule le généreux donateur :
— Dix sous, messieurs !... vous voyez. Je parlais de capitalistes... honneur à monsieur, il se comporte en banqueziugue, en ambassadeur, pour être agréable à la société... Oui, messieurs... car c'est à lui que vous devrez la plus grande part de Griugalel et de Coupe-en-Deux... et vous l'en remercierez. Quant aux trois sous de surplus que fait sa pièce... je les mériterai en imitant la voix des personnages, au lieu de parler comme vous et moi... Ce sera une douceur que vous devrez à ce riche capitaliste, que vous devez adorer.
— Allons, ne blague pas tant et commence, dit le Squelette.
— Un moment, messieurs, dit Pique-Vinaigre, il est de toute justice que le capitaliste qui m'a donné dix sous soit... le mieux placé, sauf notre prévôt qui doit choisir.
Cette proposition servait si bien le projet du Squelette, qu'il s'écria :
— C'est vrai, après moi il doit être le mieux pl^cé.
El le bandit jeta un nouveau regard d'intelligence aux détenus.
— Oui, oui, qu'il s'approche, dirent-ils.
— Qu'il se mette au premier banc.
— Vous voyez, jeune homme... votre libéralité est récompensée... l'honorable société reconnaît que vous avez droit aux premières places, dit Pique-Vinaigre à Germain.
Croyant que sa libéralité avait réellement mieux disposé ses odieux compagnons en sa faveur, enchanté de suivre en cela les recommandations de Bigolette, Germain, malgré une assez vive répugnance, quitta sa place de prédilection et se rapprocha du conteur.
Celui-ci, aidé de Nicolas et de Barbillon, ayant rangé autour du poêle les quatre ou cinq bancs du chauffoir, dit avec emphase :
— Voici les premières loges!... à tout seigneur tout honneur... d'abord le capitaliste...
Maintenant, que ceux qui ont payé s'asseyent sur les bancs, ajouta gaiement Pique- Vinaigre, croyant fermement que Germain n'avait plus, grâce à lui, aucun péril à redouter. Et ceux qui n'ont pas payé, ajoutaf-il, s'asseyeronl par terre ou se tiendront debout, à leur choix...
Résumons la disposition matérielle de cette scène :
Pique-Vinaigre, debout auprès du poêle, se préparait à conter.
Près de lui, le Squelette, aussi debout, et couvant Germain des yeux, prêt à s'élancer sur lui au moment où le gardien quitterait la salle.
A quelque distance de Germain, Nicolas, Barbillon, Cardillac et d'autres détenus, parmi lesquels on remarquait l'hounne au bonnet de coton bleu et à la blouse grise, occupaient les derniers bancs.
Le plus grand nombre des prisonniers groupés çà et là, les uns assis par terre, d'autres debout et adossés aux murailles, composaient les plans secondaires de ce tableau, éclairé à la Rembrandt par les trois fenêtres latérales, qui jetaient de vives lumières et de vigoureuses ombres sur ces figures si diversement caractérisées et si durement accentuées.
Disons enfin que le gardien, qui devait, à son insu et par son départ, donocr le signal du meurtre de Germain, se tenait auprès de la porte entr'ouverte.
- Y sommes-nous ? demanda Pique-Vinaigre au Squelette.
— Silence dans la pègre... dit celui-ci en se retournant à demi; puis, s'adressant à Pique-Vinaigre : Maintenant, commence ton conte, on t'écouie.
' On fit un profond silence.