CHAPITRE X
Le triomphe de Gringalet et de Gargousse.
« — Pour lors donc, reprit Pique-Vinaigre, continuant son récit, Gringalet, se voyant abandonne de tout le monde, se résigne à son malheureux sort. Le grand jour vient, et tous les enfants s'apprêtent à décaniller avec leurs bêtes. Coupe-en Deux ouvre la trappe et fait l'appel pour donner à chacun son morceau de pain. Tous descendent par l'échelle, et Gringalet, plus mort que vif, rencogné dans un coin du grenier avec sa tortue, ne bougeait pas plus qu'elle ; il regardait ses compagnons s'en aller les uns après les autres : il aurait donné bien des choses pour pouvoir f;iire comme eux... Enfin le dernier quitte le grenier. Le coeur battait bien fort au pauvre enfant ; il espérait que peut-être son maitie l'oublierait. Ah ! bien oui ! Voilà qu'il entend Coupe-en-Deux, qui était resté au pied de l'échelle, crier d'une grosse voix :
« — Gringalet !... Gringalet I...
« — Me voilà, mon maître.
« — Descends tout de suite, ou je vais te chercher, reprend Coupeen-Deux.
« Pour le coup. Gringalet se croit à son dernier jour.
a — Allons, qu'il se dit en tremblant de tous ses membres et en se souvenant de son rêve, te voilà dans la toile, petit moucheron ; l'araignée va te manger.
« Après avoir déposé tout doucement sa tortue par terre, il lui dit comme un adieu, car il avait fini par s'attacher à cette bêle. Il s'approcha de la trappe. Il mettait le pied sur le haut de l'échelle pour descendre, quand CoupeenDeux, le prenant par sa pauvre jambe maigre comme un fuseau, le lira si fort, si brusquement, que Gringalet dégringola et se rabota toulc la (igure le long île l'échelle. »
— Quel dommage que le doyen de la Petite-Pologne ne se soit pas trouvé là !... Ouelle d;inse à Coupe-en-Deux I dit le bonnet bleu. C'est dans ces moments-là qu'il est bon d'être fort.
« — Oui, mon garçon ; mais malheureusement le doyen ne se trouvait pas là !... Coupe-en-Deux vous prend donc l'enfant par la peau de sou pantalon et l'emporte dans son chenil, où il gardait le grand singe attaché au pied de son lit. Rien qu'à voir seulement l'enfant, voilà la
mauvaise bête qui se met à bondir, à grincer des dents comme un furieux, à s'élancer de toute la longueur de sa chaîne à rencontre de Gringalet, comme pour le dévorer. »
— Pauvre Gringalet, comment le tirer de là ?
— Mais s'il tombe dans les pâlies du singe, il est étranglé net !
— Tonnerre!... ça donne la petite mort, dit le bonnet bleu; moi, dans ce moment-ci, je ue ferais pas de mal à une puce... Et vous, les amis?
— Ma foi, ni moi non plus.
— Ni moi.
A ce moment la pendule de la prison sonna le troisième quart de trois heures.
Le Squelette, craignant de plus en plus que le temps ne lui manquât, s^écria, furieux de ces interruptions qui semblaient annoncer que plusieurs détenus s'apitoyaient réellement :
— Silence donc dans la pègre !... Il n'en finira jamais, ce conteur de malheur, si vous parlez autant que lui !
Les interrupteurs se turent.
Pique-Vinaigre continua :
« Quand on pense que Gringalet avait eu toutes les peines du monde à s'habituer à sa tortue, et que les plus courageux de ses camarades tremblaient au seul nom de Gargousse, on se (igure sa terreur quand il se voit apporter par son maître tout près de ce gueux de singe.
« — Grâce, mon maître ! criait-il en claquant ses deux mâchoires l'une contre l'aulre, comme s'il avait eu la fièvre, grâce, mcm maître ! je ne le ferai plus, je vous le promets !
« Le pauvre petit criait : Je ne le ferai plus! sans savoir ce qu'il disait, car il n'avait rien à se reprocher. Mais Coupe-en-Deux se moquait bien de ça... Malgré les cris de l'enfant, qui se débattait, il le met à la portée de Gargousse, qui saute dessus et l'empoigne... »
Une sorte de frémissement circula dans l'auditoire, de plus en plus attentif.
— Comme j'aurais été bête de m'en aller, dit le gardien en se rapprochant davantage des gi oupes.
« Et ça n'est rien encore; le plus beau n'est pas là, reprit Pique-Vinaigre. Dès que Gringalet sentit les pattes froides et velues du grand singe qui le saisissait par le cou et par la tctc, il se crut dévoré, eut comme le délire, et se mit à crier avec des gémissements qui auraient attendri un tigre :
« — L'araignée de mon rêve, mon bon Dieu !... l'araignée de mon rêve... Pctil moucheron d'or, à mon secours!
« — Veux-tu le taire... veux-tu le taire !... lui disait Coupe-en-Deus en lui donnant de gr:inds coups de pied, car il avait peur qu'on entendit ses cris ; mais au bout d'une minute il n'y avait plus de risque, allez ! le pauvre Gringalet ne criait plus, ne se débattait plus ; à genoux el blanc comme un linge, il fermait les yeux et grelottait de tous ses membres ni plus ni moins que par un froid de janvier: pendant ce temps-là, le singe le battait, lui tirait les cheveux et l'égraiignait ; et puis de temps en temps la méchante bête s'arrêtait pour regarder son maîlie, absolument comme s'ils s'étaient entendus ensemble. Coupe-en-Deux, lui, riait si ion ! si fort ! que si Gringalet eût crié, les éclats de rire de son maître auraient couvert ses cris. On aurait dit que ça encourageait Gargousse, qui s'acharnait de plus belle après l'enfant. »
— Ah ! gredin de singe ! s'écria le bonnet bleu. Si je t'avais tenu par la queue, j'aurais mouliné avec toi comme avec une fronde, et je l'aurais cassé la tête sur un pavé.
— Gueux de singe ! il était méchant comme un homme !
— Il n'y a pas d homme si méchant que ça !
« — Pas si méchant ! reprit Pique- Vinaigre. Et Coupe-en-Deux donc? Jugez-en... voilà ce qu'il fait après : il détache du pied de son lit la chaîne de Gargousse, qui était très-longue, il retire un moment de se« pattes l'enfanl plus mort que vif, et l'enchaîne de l'autre côté, de façon que Gringalet était à un b(jut de la chaîne et Gargousse à l'autre, tous les deux aiiachés par le milieu des relus, et sépares entre eux par environ trois pieds de distance. »
— Voilà-t-il une invention!
— C'est vrai, il y a des hommes plus méchants que les plus méchantes bêtes.
« Quand Coupe-en-Deux a (ait ce coup-là, il dit à son singe, qui avait l'air de le comprendre, car ils méritaient hien de s'entendre :
« — Atteniion, Gargousse ! on t'a montré, c'est toi qui montreras à I tn tour Gringalet; il sera ton singe. Allons, boup ! debout. Gringalet, ou 'iB dis à Gargousse de piller sur loi...
« Le pauvre enfant était retombé à genoux, joignant les mains, mais ne pouvant plus parler; on n'entendait que ses dents claquer.
« — Tiens, fais-le marcher, Gargousse, se mit à dire Coupe-en-Deui à son singe, et, s'il rechigne, fais-lui comme moi.
« Et en nicnie temps il donne à l'enfaiit une dégelée de coups de boussine, puis il remet la baguette au singe.
« Vous savez comme ces animaux sont imitateurs de leur nature, mais Gargnusse l'était plus que non p3S.un ; le voilà donc qui prend lai houssine d'une main et tombe sur Gringalet, qui est bien obligé de s(l lever. Une fois debout, il élaii, ma foi, à jicu près de la même taille qu( le singe ; alors Coupe-en-Ueux sort de sa chambre et descend l'escalici en appelant Gargousse, et Gargousse le suit en chassant Gringalet de
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vant lui à grands coups de hoiissine, comme s'il avait été son esclave.
« Ils arrivent ainsi dans la petite cour de la masure de Coupeen- Deux. C'est là où il comptait s'amuser; il ferme la porte de la ruelle, el fait signe à Gargousse de faire courir l'enfant devant lui tout autour de la cour à grands coups de liuussiue.
« Le singe obéit, et se met à courser ainsi Gringalet en le battant, pendant que Coupe-en-Deux se tenait les côtes de rire. Vous croyez que cette méchanceté-là devait lui suflire? Ah ! bien oui'... ce n'était rien encore. Gringalet en avait été quitte jusque-là pour des égratigimres, des coups de houssine et une peur horrible. Voilà ce qu'imagina Coupe-en- Deux :
« Pour rendre le singe furieux contre l'enfant, qui tout essouflé était déjà plus mort que vif, il prend Gringalet par les cheveux, fait semblant de l'accabler de coups et de le mordre, et il le rend à Gargousse eu lui criant : Pille, pille... el ensuite il lui montre un morceau de cœur de mouton, comme pour lui dire : Ça sera ta récompense...
a Oh ! alors, mes amis, vraiment c'était un spectacle terrible...
a Figurez-vous im grand singe roux à musi-au noir, grinçant des dents comme un possédé, et se jetant furieux, quasi enragé, sur ce pauvre petit malheureux, qui, ne pouvant pas se défendre, avait été renversé du premier coup et s'était jeté à pl.it ventre, la face contre terre, pour ne pas être dévisagé. Voyant ça, Gargousse, que son maître aguichait toujours contre l'enllint, monte sur son dos, le prend par le cou et commence à lui mordre au sang le derrière de la tète.
« — Oh ! l'araignée de mon rêve .'... l'araignée ! criait Gringalet d'une voix étouffée, se croyant bien mort cette fois.
ft Tout à coup on eutend frapper à la porte. Pan !... pan !... pan!...»
— Ah! le doyen ! s'écrièrent les prisonniers avec joie.
« — Oui, celte fois, c'était lui, mes amis; il c."iait à travers la porte :
« — Ouvriras-tu, Coupe-en-Deux? ouvriras-tu? Ne fais pas le sourd; car je te vois par le trou de la serrure !
« Le montreur de bêtes, forcé de répondre, s'en va tout grognant ouvrir au doyen, qui était un gaillard solide counne un pont, malgré ses cinquante ans, et avec lequel il ne fallait pas badiner quand il se fâchait.
« — Qu'est-ce que vous me voulez ? lui dit Coupe-en-Deux en entrebâillant la porte.
« — Je veux (e parler, dit le doyen, qui entra presque de force dans la petite cour; puis, voyant le singe toujours acharné après Gringalet, il court, vous empoigne liargousse par la peau du cou, veut l'arracher de dessus l'enfant et le jeter à dix pas; mais il s'aperçoit seulement alors que l'enfant était enchaîné au singe. Voyant ça, le doyen regarde Coupeen-Deux d'un air terrible et lui crie : Viens tout de suite désenchaîner ce petit malheureux !
« Vous jugez de la joie, de la surprise de Gringalet, qui, à demi-mort de frayeur, se voit sauvé si à propos, et comme par miracle. Aussi il ne
fiut s'empêcher de se souvenir du moucheron d'or de son rêve, quoique e doyen n'eût pas l'air d'un moucheron, le gaillard, tant s'en faut... »
— Allons, dit le gardien en faisant un pas vers la porte, voilà Gringalet sauvé, je vais manger ma soupe.
— Sauvé 1 s'écria Pique-Vinaigre, ah ! bien oui, sauvé ! il n'est pas au bout de ses peines, allez, le pauvre Gringalet.
— Vraiment ? dirent quelques détenus avec intérêt.
— Mais qu'est-ce donc qui va lui arriver? reprit le gardien en se rapprochant.
— Restez, gardien, vous le saurez, reprit le conteur.
— Diable de Pique-Vinaigre, il vous fait fiure tout ce qu'il veut, dit le gardien; ma foi, je reste encore un peu.
— Le Squelette, nuiet, écumait de rage. Pique-Vinaigre continua :
« — Coupe-en-Dcux, qui craignait le doyen comme le feu, avait, tout en grognant, détaché l'enfant de la chaîne; quand c'est fait, le doyen jette Gargousse en l'air, le reçoit au bout d'un grandissime coup de pied dans les reins, et l'envoie rouler à dix pas... Le singe crie comme un Lirùlé, grince des dents, mais il se sauve lestement et va se réfi i;ier au faîte d'un petit hangar d'où il montre le poing au doyen.
« — Pourquoi batlez-vous mon singe? dit Coupe-en-Deux au doyen.
M — Tu devrais me demander plutôt pourquoi je ne te bats pas toimême. Faire ainsi souffrir cet enhnl ! Tu t'es donc soûlé de bien bonne heure ce malin ?
« — Je ne suis pas plus soûl qvte vous : j'apprenais un tour à mon singe; je veux donner une représentation où lui et Gringalet paraîtront ensemble; je fais mon état, de quoi vous mêlez-vous?
« — Je me mêle de ce qui me regarde. Ce matin, en ne voyant pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres cnlanls, je leur ai demandé où il était; ils ne m'ont pas répondu, ils avaient l'air enib.irrassé; je te connais, j'ai deviné que tu ferais quelque mauvais coup sur lui, cl je ne me suis pas lrou)pé. Ecoute-moi bien ! toutes les fois que je ne verrai pas Gringalet passer devant ma porte avec les autres le malin, j'arriverai ici dare-dare, et il faudra que tu me le montres, ou sinon, je t'assonnue...
« — Je ferai ce que je voudrai, je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, lui répondit Coupe-en-Deux, irrité de cette menace de surs eillance. Vous n'assommerez rien du tout, et si vous ne vws en allez d'ici, ou si vous revenez, je vous...
« — Vli-vlan, fit le doyen en interrompant Coupe-en-Deux par un duo de calottes à assommer un rhinocéros, voilà ce que tu mérites pour répondre ainsi au doyen de la Petite-Pologne. »
— Deux calottes, c'était bien maigre, dit le bonnet bleu ; à la place du doyen, je lui aurais treniiié une drôle de soupe grasse.
— Et il ne l'aurait pas volée, aj<juta un détenu.
« — Le doyen, reprit Pique-Vinaigre, en aurait mangé dix comme Coupe-en-Deux. Le montreur de bêtes fut donc obligé de mettre les calottes dans son sac ; n)ais il n'en était pas moins furieux d'être battu, et surtout d'être battu devant Gring;det. Aussi, à ce moment même, il se promit de s'en venger, et il lui vint une idée qui ne pouvait venir qu'à un démon de méchanceté comme lui. Pendant qu'il remuait celte idée diabolique en se frottant les oreilles, le doyen lui dit :
« — Rappelle-toi que si tu l'avises de faire encore souffrir cet enfant, je te forcerai à filer de la Petite-Pologne, toi el tes bêtes, sans quoi j'ameuterai tout le monde contre toi ; tu sais qu'on te déteste déjà : aussi on te fera une conduite dont ton dos se souviendra, je t'en réponds.
« En traître qu'il était et pour pouvoir exécuter son idée scélérate, au lieu de se fâcher contre le doyen, Coupe-en-Deux fait le bon chien, et dit d'un air câlin :
« — Foi d'homme, doyen, vous avez tort de m'avoir battu, et de croire que je veux du mal à Gringalet ; au contraire, je vous répèle que j'apprenais un nouveau tour à mon singe ; il n'est pas commode quand il se rebiffe, et, dans la bagarre, le petit a été mordu, j'en suis laelié.
« — llum !... fit le doyen en le regardant de travers, est-ce bien vrai, ce que tu me dis là? D'ailleurs, si tu veux apprendre un tour à ion singe, pourquoi l'attaches-tu à Gringalet?
« — Parce que Gringalet doit être aussi du tour. Voilà ce que je veux faire : j'habillerai Gargousse avec un habit rouge et un chapeau à plumes comme un marchand de vulnéraire suisse ; j'asseoirai Giingalet dans une petite chaise d'enfant; puis je lui mettrai une serviette au cou, et le singe, avec un grand rasoir de bois, aura l'air de lui faire la barbe. « Le doyen ne put s'empêcher de rire à cette idée. « — N'est-ce pas que c'est farce? reprit Coupeen-Deux d'un air sournois.
« — Le fait est que c'est farce, dit le doyen, d'autant plus qu'on dit ton gueux de singe assez adroit et assez malin pour jouer une parade pareille.
a — Je le crois bien; quand il m'aura vu cinq ou six fois faire semblant de raser Gringalet, il m'imitera avec son grand rasoir de bois ; mais pour ça il faut qu'il s'habitue à l'enfant ; aussi je les avais attachés ensemble.
« — Mais pourquoi as-tu choisi Gringalet plutôt qu'un autre? « — Parce qu'il est le plus petit de tous, el qu'étant assis, Gargousse sera plus grand que lui ; d'ailleurs, je voulais donner la moi'.îe de la recette à Gringalet.
« — Si c'est comme cela, dit le doyen rassuré par l'hypocrisie du montreur de bêtes, je regrette la tournée que je t'ai donnée ; alors mets que c'est une avance...
« Pendant le temps que son maître parlait avec le doyen. Gringalet, lui, n'osait pas souffler; il tremblait comme la fouille, et mourait d envie de se jeter aux pieds du doyen pour le supplier de l'emmener de chez le montreur de bêtes; mais le courage lui manquait, el il recommençait à se désespérer tout bas en disant : Je serai comme la pauvre mouche de mon rêve, l'araignée me dévorera ; j'avais tort de croire que le moucheron d'or me sauverait.
« — Allons, mon garçon, puisque le père Coupe-en-Deux le donne la moitié de la recette, ça doit l'encourager à l'habituer au singe... Bah ! bah! tu t'y feras, el si la recette est boime lu n'auras pas à le plaindre. (( — Lui ! se plaindre ! Est-ce que tu as à le plaindre? lui demanda son maître en le regardant à la dérobée d'un air si terrible, que l'enfant aurait voulu être à cent pieds sous terre.
« — Non... non... mon maître, répondit-il en balbutiant. « — Vous voyez bien, doyen, dit Coupe-en-Deux, il n'a jamais eu à se plaindre ; je ne veux que son bien, après tout. Si Gargousse l'a égratigné une première fois, cela n'arrivera plus, je vous le promets, j'y veillerai.
« — A la bonne heure ! Ainsi, tout le monde sera content. « — Gringalet tout le premier, dit Coupe-en-Deux. N'est-ce pas que lu seras content ?
« — Oui... oui... mon maître... dit l'enfant tout en pleurant. « — Et pour le consoler de tes égratigiiurcs je le donnerai ta part d'un bon déjeuner, car le doyen va m'cnvoyer un plat de côtelettes aux cornichons, quatre bouteilles de vin et undemi-setier d'eau-de-vie.
« — \ ton service, Coupe-eu-Dcux, ma cave et ma cuisine luisent pour tout le monde.
« Au fond, le doyen était brave homme, mais il n'était pas malin et il aimait à vendre son vin el son fricot aussi. Le gueux de Coupe-en-Deux le savait bien, vous voyez qu'il le renvoy;iit content de lui vendre à boire et à manger, el rassuré sur le sonde Gringalet.
« Voilà donc ce pauvre petit retombé au pouvoir de son maître. Dès
que le doyen a les talons tournés, Coupe-en-Dcux montre l'escalier à
son pâliras et lui ordonne de remonter vite dans sou grenier ; l'eufaut
ne se le fait pas dire deux fois, il s'en va louteffrayé.
« — Mon bon Dieu, je suis perdu, s'écrie-i-il en se jetant sur la paille
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àc&téde sa tortue, et en pleurant à chaudes larmes. Il était là depuis une bonne lieure à sangloter, lors(iiril entend la grosse voix de Coupeen-Denx qui l'appelait... Ce qui augmentait encore la peur de Gringalet, c'est qu'il lui semblait que la voix de son maître n'était pas comme à l'ordinaire.
« — Descendras-tu bientî)l? reprend le montreur de bêtes avec un tonnerre de jurements.
« L'enfant se dcpèclie vite de descendre par l'cclielle; à peine a-(-il mis le pied par terre, (pie son maître le prend et l'emporte dans sa chambre, eu trébuchant à chaque pas, car Ooupe-en-Deux avait tant bu, tant bu, qu'il était soûl comme une grive et qu'il se tenait à peine sur ses jambes; son corps se penchait tantôt en avant et tantôt en arrière, et il regardait Gringalet en roulant des yeux d'un air féroce, mais sans parler; il avait, comme on dit, la bouclie trop épaisse : jamais l'enfant n'en avait eu plus peur.
« Gargousse était enchaîné au pied du lit.
Au milieu de la chambre il y avait une chaise avec une corde pendante au dossier...
« — Ass... assis-toi... là, continua Pique-Vinaigre en imitant, jusqu'à la lin de ce récit, le bégayement empâté d'un homme ivre, lorsqu'il faisait parler Coupe-en-Deux.
« Gringalet s'assied tout tremblant; alors Coupe-en-Deux, toujours sans parler, l'enloi lillc de la giande corde et l'attache sur la chaise, et cela pas facilement, car, quoique le montreur de bêtes eût encore un peu de vue et de connaissance, vous jiensez qu'il faisait les nœuds doubles. Enfin voilà Gringalet solidement amarré sur sa chaise. Mon bon Dieu I Mon bon Dieu ! murmuia-t-il, cette fois personne ne viendra me délivrer.
« Pauvre petit, il avait raison, personne ne pouvait, ne devait venir comme vous allez le voir : le doyen était parti rassuré, Coupe-en-Deux avait fermé la porte de sa cour en dedans à double tour, mis le verrou ; personne ne pouvait donc venir au secours de Gringalet. »
— Oh ! pour cette fois, se dirent les prisonniers impressionnés par ce récit, Gringalet, tu es perdu...
— Pauvre petit...
— Quel dommage !
— S'il ne fallait que donner vingt sous pour le sauver, je les donnerais.
— Moi aussi.
— Gueux de Coupe-en-Deux !
— Qu'est-ce qu'il va lui faire?
Pique-Vinaigre continua :
« — Quand Gringalet fut bien attaché sur sa chaise, son maître lui dit, elle conteur imita de nouveau l'accent d'un homme ivre : Ah !... gredin... c'est toi... qui as été cause que... que j*ai été battu par le doyen... tu... vas mou... mourir...
« Et il tire de sa poche un grand rasoir tout fraîchement repassé, l'ouvre, et prend dime main Gringalet par les cheveux... »
Un muiinure d'indignation et d'horreur circula parmi les détenus et interrompit un moment Pique-Vinaigre, qui reprit :
« — A la vue du rasoir, l'enfant se mita crier :
« — Grâce! mon maître... grâce!.. . ne me tuez pas!...
« — Va, crie... crie... môme... tu ne crieras pas longtemps, répondit Coupe-en-Deux.
« — Moucheron d'or ! mimcheron d'or ! à mon secours! cria le pauvre Gringalet presque en délire, et se rappelant son rêve qui l'avait tant frappé ; voilà l'araignée qui va me tuer !
« — Ah ! tu m'app... lu m'appelles... araignée, toi... dit Coupe-en- Deux... A cause de ça... et d'au(res... d'autres choses, tu vas mourir... entends-tu... mais... pas de ma main... parce que... la... chose... et puisqu'on me guillotinerait. ..je dirai... et prou... prouverai que c'est... le singe... J'ai... tantôt... préparé la chose... a... a... enfin n'importe, dit Coupe-en-Deux en se soutenant à peine ; puis, appelant son singe, qui, au bout de sa chaîne, la tendait de toutes ses forces en grinçant îles dents et en regardant tour à tour son maître et l'enfant :
« — Tiens, Gargousse, lui dit-il en lui montrant le rasoir et Gringalet qu'il tenait par les cheveux, tu vas lui faire comme ça... vois-tu'.'...
« Et, passant à plusieurs reprises le dos du rasoir sur le cou de Gringalet, il lit comme s'il lui coupait le cou.
« Le gueux de singe était si imitateur, si méchant et si malin, qu'il comprit ce que son maître voulait; et, comme pour le lui prouver, il se prit le menton avec la patte gauche, renversa sa tète en arrière, et, avec sa patte droite, il (it mine de se couper le cou.
« — C'est ça, Gargousse... ça y est, dit Coupe-en-Deux en balbutiant, en lèrinant les yeux à demi et eu iiébucliant si fort, qu'il manqua de tomber avec Gringalet et la chaise... Oui, ça y est... je vas te... dé... détacher, et tu... lui couperas le sifllet, n'est-ce pas, Gargousse?
« Le singe cria en grinçant dos dents, comme pour dire oui, et avança la patte pour prendre le rasoir que Coupe-cn-Deux lui tendait.
« — Moucheron d'or, à mon secours ! murmura Gringalet d'une pauvre voix mourante, certain celte fuis d'être à sa dernière heure.
« Car, hélas ! il appelait le moucheron d'or à son secours sans y compter et sans l'espérer ; mais il disait cela comme on dit : Mon Dieu ! mon Dieu ! quand on se noie...
c Eh bien ! pas du tout.
« Voilà-t-il pas qu'à ce moment-là Gringalet voit entrer par la fenêtre ouverte une de ces petites m- uches vertes et or, comme il y en a tant ! Ou aurait dit une étincelle de feu qui voltigeait; et, juste à l'instant du Coupe-en-Deux venait de donner le rasoir à Gargousse, le moucheron d'or s'en va se bloquer droit dans l'oeil de ce méchant brigand.
« Une mouche dans l'œil, ça n'est pas grand chose ; mais, dans le moment, vous savez que ça cuit comme une piqûre d'épingle ; aussi Conpe-en-Deux, qui se soutenait à peine, poria vivement la main à son œil, et ça par un mouvement si brusque qu'il trébucha, tomba tout de son long, et roula comme une masse au pied du lit où était enchaîné Gargousse.
« — Moucheron d'or, merci... tu m'as sauvé ! cria Gringalet ; car, toujours assis et attaché sur sa chaise, il avait tout vu »
— C'est ma foi vrai, pourtant, le moucheron d'or l'a empêché d'avoir le cou coupé, s'écrièrent les détenus transportés de joie.
— Vive le moucheron d'or ! cria le bonnet bleu.
— Oui, vive le moucheron d'or! répétèrent plusieurs voiï.
— Vivent Pique-Vinaigre et ses contes ! dit un autre.
— Attendez donc, re|)rit le conteur ; voici le plus beau et le plus terrible de l'histoire que je vous avais promise :
« Coupe-en-Deux avait tombé par terre comme un plomb; il était si soûl, si soûl, qu'il ne reuuiail pas plus qu'une bûche... Il était ivremort... quoi! et sans connaissance de rien; mais eu tombant il avait manqué d'écraser Gargousse, et lui avait presque cassé une patte de derrière... Vous savez comme ce vilain animal était méchant, rancunier e tmalicieux. Il n'avait pas lâché le rasoir que son maitre lui avait donné pour couper le cou à Gringal t. Qu'est-ce que fait mon gueux de singe quand il voit son maitre étendu sur le dos, nninobile coumie une carpe pâmée et bien à sa portée ? il saute sur lui, s'accroupit sur sa poitrine, d'une de ses pattes lui tend la peau du cou, et de l'autre... crac... il vous lui coupe le sifflet net comme verre... juste comme Coupe-en- Deux lui avait enseigné à le faire sur Gringalet. »
— Bravo!...
— C'est bien fait!...
— Vive Gargousse!... crièrent les détenus avec enthousiasme.
— Vive le petit moucheron d'or !
— Vive Gringalet!
— Vive Gargousse !
— Eh bien ! mes amis, s'écria Pique-Vinaigre enchanté du succès de son récit, ce que vous criez là, toute la Petite-Pologne le criait une heure plus tard.
— Comment cela... comment?
« — Je vous ai dit que pour faire son mauvais coup tout à son aise le gueux de Coupe-en-Deux avait fermé sa porte en dedans. A la brune, voilà les enfants qui arrivent les uns après les autres avec leurs bêles ; les premiers cognent, personne ne répond; enfin, quand ils sont tous rassemblés, ils recoguent, rien. L'un d'eux s'en va trouver le doyen ei lui dire qu'ils avaient beau frapper, et que leur maitre ne leur ouvrait pas. Le gredin se sera soûlé comme un Anglais, dit-il, je lui ai envoyé du vin tantôt ; faut enfoncer sa porte, ces enfants ne peuvent pas rester la nuit dehors.
« On enfonce la porte à coups de merlin ; on entre, on monte, on arrive dans la chambre, et qu'est-ce qu'on voit? Gargousse enchaîné et accroupi sur le corps de son maitre et jouant avec le rasoir ; le pauvre Gringalet, heureusement hors de la portée delà chaîne de Gargousse, toujours assis et attaché sur sa chaise, n'osant pas lever les yeux sur le corps de Coupe-en-Deux, et regardant, devinez quoi ? la petite mouche d'or, q\ii, après avoir voleté autour de l'enfant comme pour le féliciter, était enfin venue se poser sur sa petite main.
« Gringalet raconta tout au doyen et à la foule qui l'avait suivi; ça paraissait vraiment, comme on dit, un coup du ciel : aussi le doyen s'écrie : Un triomphe à Gringalet, un triomphe à Gargousse, qui a tué ce mauvais brigand de Coupe-en-Deux ! Il coupait les autres, c'était sod tour d'être coupé.
— « Oui, oui ! dit la foule, car le montreur de bêles était détesté de tout le monde. Un triomphe à Gargousse ! un triomphe à Gringalet !
« 11 faisait nuit -, on allume des torches de paille, on attache Gargousse sur un banc que quatre gamins portaient sur leurs épaules ; le gredin de singe n'avait pas l'air de trouver ça trop beau pour lui, et il prenait des airs de triomphateur en montrant les dents à la foule. .Après le singe venait le doyen, portant Gringalet dans ses bras; tous les petits montreurs de bêles, chacun avec la sienne, entouraient le doyen : l'un portait son renard, l'autre sa marmolle, l'autre son cochon d'Inde ; ceux qui jouaient de la vielle jouaient de la vielle ; il y avait des charbonniers auvergnats avec leur musette, qui en jouaient aussi ; c'était enfin un tintamarre, une joie, une fête qu'on ne peut s'imaginer ! Derrière les musiciens et les monireurs de bêtes venaient tous les habitants de la Petitc-P(dogne, hommes, femmes, enfants; presque tous tenaient à la main des torches t!e paille et criaienl connue des enragés : Vive Gringalet : vive Gargousse ! Le cortège fait dwis cet ordre-là le tour de la cassine de Coupe-en-Deux. Celait un drôle de spectacle, allez, que ces vieilles masures et toutes ces figures éclairées par la lueur ronge des feux de paille qui llamboyaient, llamboyaient ! Quant à Gringalet, la première chose qu'il avait faite, une fois en liberté, ça avait été de mettre
us MYSTERES DE PARIS.
la petite mouche d'or dniis un cornet de papier, et il rdiu'Liit tout le temps de son lriorn|ilic :
« — Petits niouclieroiis, j'ai bien fait d'empêcher les araignées de vous manger, car... »
La fin du récit de Tique-Vinaigre fut interrompue.
— Eh ! père Roussel, cria une voix de dehors, viens donc manger ta soupe; quatre heures vont sonner dans dix minutes.
— Ma foi, l'histoire est à peu près finie, j'y vais. Merci, mon garçon, tu m'as joliment amusé, tu peux l'en vanter, dit le surveillant à Pique - Vinaigre en allant vers la porte. Puis, s'arrétant : Ah çà, soyez sages, dit-il aux détenus en se retournant.
— Nous allons entendre la fin de l'histoire, dit le Squelette haletant de fureur contrainte. Puis il dit tout bas au Gros-Boiicux : Va sur le pas de la porte, suis le gardien des yeux, et quand tu l'auras vu sortir de la cour crie : Gargousse ! et le mangeur est mort.
— Ça y est, dit le Gros-Boiteux qui accompagaa le gardien et resta debout à la porte du chauffoir, l'épiant du regard.
« — Je vous disais donc, reprit Pique-Vinaigre, que Gringalet, tout le temps de son triomphe, se disait : Petits moucheruns, j'ai... »
— Gargousse! s'écria le Gros-Boiteux en se retournant. Il venait de voir le surveillant quitter la cour.
— A moi ! Gringalet... je serai ton araignée, s'écria aussitôt le Squelette en se précipitant si brusquement sur Germain, que eelui-ci ne put faire un mouvement ni pousser un cri.
Sa voix expira sous la foriiiidablc étreinte des longs doigts de fer du Squelette.
CllAPITRr; XI.
Un ami inconnu.
— Si tu es l'araignée, moi je serai le moucheron d'or, Squelette de malheur, cria une voix au moment oii Germain, surpris par la violente et soudaine attaque de son implacable ennemi, tombait renversé sur son banc, livré à la merci du brigand qui, un genou sur la poitrine, le tenait par le cou.
Oui, je serai le moucheron, et un fameux moucheron encore! répéta l'homme au boni:et bleu dont nous avons parlé; puis, d'un bond furieux, renversant trois ou quatre prisonniers qui le séparaient de Germain, il s'élança sur le S(jueletie et lui asséna sur le crâne et entre les deux yeux une grêle de coups de poing si précipités, qu'on ctU dit la bai.erie sonore d'un marteau sur une enclume.
L'tiomme an bonnet bleu, qui n'était autre que le Chourineur, ajouta, .en redoublant la rapidité de son martelage sur la tête du Squelette : ■ — C'est la grêle de coups de poing «lue M. Rodolphe m'a tambourinés sur la boule ! je les ai retenus.
A cette agression inattendue, les détenus restèrent frappés de surprise, sans prendre parti pour ou contre le Chourineur. Plusieurs d'entre eux, encore sous la salutaire impression du conte de Pique-Vinaigre, furent même satisfaits de cet incident qui pouvait sauver Germain.
Le Squelette, d'abord étourdi, chancelant comme un bœuf sous la masse de fer du boucher, étendit machinalement ses deux mains en avant pour parer les coups de son ennemi ; Germain put se dégager de la mortelle étreinte du Squelette et se relever à demi.
— Mais qu'est-ce qu'il a? à qui en a-t-il donc, ce brigand-là? s écria le Gros-Boiieux : et, s'élançant sur le Chourineur, il tacha de lui saisir les bras par derrière, pendaTit que celui-ci faisait de violents efforts pour maintenir le Squelette sur le banc.
Le (kfenseur de Germain répondit à l'attaque du Gros-Boiteux par une espèce de ruade si violente qu'il l'envoya rouler à l'extrémité du cercle formé par les détenus.
, Germain, dune pâleur livide et violacée, à demi suffoqué, à genoux auprès du banc, ne paraissait pas avoir la conscience de ce qui se passait autour de lui. La strangulation avait été si violente et si douloureuse, qu'il respirait à peine.
Après son premier étourdissement, le Squelette, par un effort désespéré, parvint à se débarrasser du Chourineur et à se remettre sur ses pieds.
Haletant, ivre de rage et de haine, il était épouvantable...
Sa foce cadavéreuse ruisselait de sang; sa lèvre supérieure, retroussée comme celle d'un loup furieux, laissait voir ses dents serrées les unes contre les autres.
Enfin il s'écria d'une voix palpitante de colère et de fatigue, car sa Jutte contre le Chourineur avait élé violente :
— lîscarpez-ledonc... ce brigaiid-là !... las de frileux !... qui me laissez prendre en traître... sinon le mangeur va vous érli:ip|iei' !
Durant cette espèce de (rêve, le Clnniriucur, enlevant (!i iiiiain à demi fivanoui, avait assez lialiileinent manoeuvré pour se lappiocber peu à peu de l'angle d'un unir, où il dé|iosa sou protigé.
Prolilant de celte excellente [lositiun de délense, le Chmuincur pouvait alors, sans crainte d'être pris à dos, Icnir assez lungicmps (■outre
les détenus, auxquels le courage et la force herculéenne qu'il venait de déployer imposaient beaucoup.
Pique- Vinaigre, épouvanté, disparut pendant le tumulte, sans qu'on s'aperçût de son absence.
Voyant l'hésitation de la plupart des prisonniers, le Squelette s'écria :
— A moi donc!... estourbissons-les tous les deux... le gros el le petit !
— Prends garde ! répondit le Chourineur en se préparant au combat, les deux mains en avant et carrément campé sur ses robustes reins. Gare à toi. Squelette ! Si tu veux faire encore le Coupe-en-Deux... moi, je ferai comme Gargousse, je le couperai le sifflet...
— .Mais tombez donc dessus ! cria le Gros-Boiteux en se relevant. Pourquoi cet enragé di'fend-il le mangeur? A mort le mangeur... et lui aussi 1 S'il défend Germain, c'est un traître !
— Oui !... oui !
— A mort ! le mangeur !
— A mon !
— Oui ! à mort le traître... qui le soutient!
Tels furent les cris des plus emlureis des détenus. Un parti plus pitoyal)le s'écria :
— ISon ! avant, qu'il parle!
— Oui ! qu'il s'ex])lique !
— On ne lue pas ini homiue sans l'entendre!
— Et sans défense !
— Faudrait être de vrais Coupe-en-Deux!
— Tant mieux! reprirent le Gros-Boiteux et les partisans du Squelette.
— On ne saurait trop en faire à un mangeur !
— A mort !
— Tombons dessus !
— Soutenons le Squelette!
— Oui! oui !... charivari pour le bonnet bleu!
— Non 1... soutenons le bonnet bleu !... charivari pour le Squelette ' riposta le parti du Chourineur,
— Non!... à bas le bonnet bleu!
— A bas le Scpielette !
— Bravo, mes cadets!... s'écria le Chourineur en s'adressant aux détenus qui se rangeaient de son côlé. Vous avez du cœur... vous ne voudriez pas massacrer un homme à dtuii mort !... il n'y a que des lâches capables de ça... Le Squelette s'en moque pas mal... il est condamné d'avance... c'est poui- cela qu'il vous pousse... Mais si vous aidez à tuer Germain, vous serez durement pinces. D'aillems, je propose upe chose, moi!... le Squelette vent achever ce pauvre jeune honune... eh bien ! qu'il vienne donc me le prendre, s'il en a le toupet!... ça se passera entre nous deux; nous nous croclierous et on verra... mais il n'ose pas, il est comme Coupe-en-Deux, fort avec les faibles
La vigueur, l'énergie, la rude figure du Chourineur devaient avoir une puissante action sur les détenus ; aussi un assez, grand nondjre d'entre eux se rangèrent de son côlé et entourèrent Germain ; le parti du Squelette se groupa autour de ce bandit.
Une saiiglaiile mêlée allait s'engager, lorsqu'on entendit dans la cour le pas sonore et mesuré du piquet d'infanterie toujours de garde à la piison.
Pique-Vinaigre, profitant du bruit et de l'émotion générale, avait gagné la cour et était allé frapper au guichet de la poriè d'entréi', afin tl averlir les gardiens de ce qui se passait dans le chauffoir.
L'arrivée des soldats mit fin à celle scène.
Germain, le Sqnelelte el le Chourineur furent conduits auprès du directeur de la Force. Le premier devait déposer sa plainte, les deux antres répondre à une prévention de rixe dans l'intérieur de la piison.
La terreur et la soulîrance de Germain avaient élé si vives, sa faiblesse était si grande, qu'il lui fallut s'appuyer sur deux gardiens pour arriver jusqu'à une chambre voisine du cabinet du directeur, où on le conduisit. Là, il se trouva mal; son eiin, excorié, portait l'empreinte lividi; et sanglante des doigts de fer du Squelette. Quelques secondes de plus, le fiancé de lligoletlc aurait été étranglé.
Le gardien chargé de la surveillance du parloir, et qui, nous l'avons dil, s'était toujours intéressé à Germain, lui donna les premiers secours.
Lorsque celui-ci revint à lui, lorsque la réilexion succéda aux émotions rapides et terribles qui lui avaient à peine laissé l'exercice de sa raison, sa première pensée bit pour sou sauveur.
— Merci de vos bous soins, monsieur, dit-il an gardien; sans cet homme courageux, j'étais perdu.
— Couimcnt vous trouvez-vous?
— Mieux... Ah ! tout ce qui vient de se passer me semble liu songe horrible !
— liemettez-vous.
— Et celui qui m'a sauvé, où csl-il?
— Dans le cabinet du directeur. Il lui raconte comment la rixe est ariivéc... Il parait que sans lui ..
— J'élais mort, monsieur... Ub ! <lites-moi son nom... Oui est-il?
— Son nom... je n'en sais rien, il est suinommé le Chourineur; c'est un ancien forçat.
— El le crime qui l'amène ici... n'est pas grave, pentèlre?
— Très-grave! Vol avec efliactiou. la nuit .. dans une maison habi-
LES MYSTÈRES DE PARIS
tée, dillc gardien. Il aura proljablenienl la même dose que Piiiue-Viimigre'; quinze ou vingl ans lic travaux forcés cl l'cxiiosition, vu la réci-
Germain tressaillit : il eût préféré être lié par la reconnaissance à un homme moins Cl iuiinel.
— Ah ! c'est affreux ! dit-il. Et pourtant cet homme, sans me connaître, a pris ma défense. Tant de courage, tant de générosité...
— Que voulez-vous, monsieur, quelquefois il y a encore un peu de bon chez ces gens-là. L'important, c'est que vous voilà sauvé; demain vous aurez votre cellule à la pi^lole, et pour cette nuit vous coucherez à l'infirmerie, d'après l'ordre de M. le directeur. Allons, courage, monsieur ! Le mauvais temps est passé : quand votre jolie petite visiteuse viendra vous voir, vous pourrez la rassurer ; car, une fois en cellule, vous n'aurez plus rien
à craindre. Seulement, vous ferez bien , je crois, de ne pas lui parler de la scène de tout à l'heure. Elle en tomberait malade de peur.
— Oh ! non, sans doute, je ne lui en parlerai pas ; mais je voudrais pourtant remercier mon défenseur...
Si coupable qu'il soit aux yeux de la loi, il ne m'en a pas moins sauvé la vie.
— Tenez, justement je l'entends qui sort de chez M. le directeur, qui va maintenant interroger le Squelette; je les reconduirai ensemble tout à l'heure, le Squelette au cachoi, et le Cliourineur à la losse aux-Lions. Il sera d'ailleurs un peu récompensé de ce qu'il a (ait pour vous; car, comme c'est un gaillard solide et déterminé, tel qu'il faut être pour mener les autres, il est probable qu'il remplacera le Squelette coniiiie prévôt...
Le Cliourineur, ayant traversé un petit couloir sur lequel s'ouvrait la poiie du cabinet du direceur, entra dans la chaniliie où se trouvait lîeriiiain.
— Attendez-moi là, dit le gardien au Cbourineiii ; je vais aller savoir de M. le directeur ce qu'il décide du Squelette, et je reviendrai
vous piciidre Voilà
notre jeune homme tout à fait remis ; il veut vous remercier, et il y a de quoi, car sans vous c'était fini de lui.
Le gardien sortit. La physionomie du Chourineur élait radieuse ; il s'avança joyeusement
en disant : — Tonnerre ! que je suis content ! que je suis donc content de vous avoir sauvé ! Et il tendit la main à Germain.
Celui-ci, par un sentiment de répulsion involontaire, se recula d'abord légèrement, au lieu de prendre la main ([ue le Chourineur lui ofirait; puis, se rappelant qu'après tout il devait la vie à cet honune, il voulut réparer ce premier mouveiiient de répugnance. Mais le Cliourineur s'en était aperçu ; ses traits s'assombrirent, et, en reculant à son tour, il dit avec une tristesse amère : — Ah! c'est juste, pardon, monsieur..-
— Non, c'est moi (jui dois vous demander pardon... Ne suis-je pas prisonnier comme vous? Je ne dois songer qu'au service (|ue vous m'avez rendu... vous m'avez sauvé la vie. Votre main, monsieur, je vous eu prie, de grâce, votre maiu.
— Merci... maintenant c'est inutile. Le premier mouvcmeut est tout. Si vous m'aviez d'abord donné une poignée de main, cela m'aurait fait plaisir. Mais, en y réfléchissant, c'est à moi à ne plus vouloir. Non parce (|ue je suis prisonnier comme vous, mais, ajoula-til d'un air sombre et en hésitant, parce qu'avant délie ici... j'ai été...
— Le gardien m'a tout dit, reprit Ginnain en l'interrompant; mais vous ne m'avez pas moins sauvé la vie.
— Je n'ai fait que mou devoir et mon plaisir, car je sais qui vous êtes... monsieur Germain.
— Vous me connaissez ?
Un peu, mon neveu! que je vous répondrais si j'étais votre oncle,
dit le Chourineur en reprenant son ion d'insouciance habituelle, et vous auriez pardieu bien tort de mettre mou arrivé" à la Force sur le dos du
hasard. Si je ne vous avais pas connu... je ne serais pas en prison.
Germain regarda le Chourineur avec une surprise profonde.
— Comment? c'est parce que vous m'avez
• - ■ connu'.'...
— Que je suis ici...
prisonnier à la Force. . .
— Je voudrais vous croire... mais...
— Mais vous ne me croyez pas.
— Je veux dire qu'il m'est impossible de comprendre comment il se fait que je sois pour quelque chose dans votre emptisouneincnt.
— Pourquelquc chose?... Vous y êtes pour tout.
— J'aurais eu ce malheur?...
— Un malheur !...au (onlraire... c'est moi
qui vous redois Et
crânement encore...
— A moi ! vous me devez?...
— Une fière chandelle, pour m'avoir procuré l'avantage de faire un tour à la Force...
— En vérité, dit Germain en passant la maiu sur son front , je ne sais si la terrible secousse de tout à l'heure affaiblit ma raison, mais il m'esl impossible de vous comprendre.
Le gardien vient de me dire que vous étiez ici comme prévenu. . de...
de...
Et Germain hésitait.
— Devol... pardieu...
allez donc... oui, de vol avec effraction...
avec escalade... et la nuit, par-dessus le marché!... tout le tremblement à la voile, quoi !
s'écria le Chourineur en éclatant de rire. Rien n'y manque... c'est du chenu. Mon vol a toutes les herbes de la Saint- Jean, comme on dit...
Germain, péniblement ému du cynisme audacieux du Lliourmeur, ne put s'empêcher de lui dire : , . . „
— Comment., vous, vous si brave... si généreux, parlez-vous amsi .' ne savez-vous pas à quelle terrible punition vous êtes exposé ?
— Une viiigiaine d'années de galères el le carcan!... connu... Je suis un crâne scélérat, hein, de prendre ça en blague? Mais que voulez-vous? une fois qu'on y est... Et dire p(mrtant-<]ue c'est vous, monsieur Germain, ajouta le Chouiineur en poussant un énorme soupir, d un air plaisamment contrit, que c'est vous qui êtes cause de mon malheur ....«
Quand vous vous expliquerez plus claircmenl, je vous entendrai.
Triomphe de Gringalet. — paoe 302.
ÔOl
Bnillcz. taiil fiii'il vous pLiii:), mn icr onnaissiincc pour le service que vous m'avez reiiilii n'en siili>iilcia pas moins, dit (lei main liislciiieiit.
— Tenez, pardon, monsieur (Jerrn.iin, ri'pondii le Clvinrinenr en devenant séiieuN, vous n'aimez pas à me voir tire de (cla, n'en parlons plus. Il lanl (|iie je me rabiboehe avec vous et que je vous lorcc peiilèlre bien à me tendre encore la main.
— .le n'en doute pas ; car, mali;ré le crime dont on vous accuse et dontvous vous accus z vous-même, louten vous annonce le courage, la Iraiicbise. Je suis sûr que vous èles injuslemeut soupçonné... de graves apparences peut-être vous compromettent... mais voilà tout...
— Oh ! quant à cela, vous vous trompez , monsieur Germain, dit le Cliouriueur, si sélieuscnient cette fois, cl avec un tel accent de sineérilé, que Germain dut croire. Foi d liomme , aussi vrai que j'ai un protecteur (le Cliourineur ôla son bonnet), qui est pour moi ce que le bon Dieu est pour les bons prêtres, j'ai volé la nuit en enloiiçant un volet, j'ai été arrêté sur le fait, et encore nanti de tout ce que je venais d'emporter...
— Mais le besoin...
la faim... vous poussaient donc à celte extrémiié?
— La faim?... J'avais 1 -20 francs .i moi quand on m'a arrêté... le resi.mt dun billet de
1,000 francs sans
compter que le prolecirur dont je vous parle, et qui, par exemple, ne sait pas (pie je >uis ici, ne nie laissera jamais manquer de rien.
Mais puisque je vous ai parlé de mon protecteur, vous devez croire 'que ça devient sérieux, parce que, voyez-vous, celui-là, c'est à se mettre à genoux devant.
Ainsi, tenez... la grêle de coups de poing dont j'ai tambouriné le Squelette, c'est une manière à lui que j'ai copiée d'après nature. L'idée du vol. . c'est à cause de lui qu'elle m'est venue.
Eulin si vous êtes là au lieu d'être étranglé par le Squelette, c'est encore grâce à lui.
— Mais ce protecteur?
— Est aussi le vôtre.
— Le mien ?
— Oui, M Rodolphe vous protège. Quand je dis monsieur, c'est monseigneur... que je devrais dire... car c'est .lu moins un prince... mais j'ai il me le permet.
— Vous vous trompez, dit Germain de plus en plus surpris, jt ne connais pas de prince.
— Oui, mais il vous connaît, lui. Vous ne vous en doutez pas ? C'est possible, c'est sa manière. Il sait qu'il y a un brave homme dans la peine, crac, le brave homme est soulagé ; et ni vu ni connu, je t'embrouille ; le bonheur lui tombe des iiries comme nue tuile sur la tète. Aussi, patience, un jour ou l'autre vous recevrez votre tuile.
— Blh vérité, ce que vous me dites me confond.
La marquise d'Ilarville
l'habitude de l'appeler M. Roelolpbe, et
- Imprimerie Schneider, rue d'KrfurtI) 1.
— Vous en apprendrez bien d'autres! Pour en revenir à mon protecteur, il y a quelque temps, après un service qu il pi'c'teiidait que je lui avais renilu, il me procure une posi:ion superbe : je n'ai pas liesoin de vous dire laquelle, C(! serait trop long; enlin il m'envoie à .M-irseille pour in'endiarqiier et aller rejoiudie en Algérie ma supeibe posiliim. Je pars de l'aiis, content comme un guiiix ; bon ! mais bientnt ça change. Une supposition: mettons que je sois pirti par im beau soleil, n'est-ce pa>? lib bien ! le lendemain, voilà le lenqisqui se couvre, le smlendemaiti il devient tout giis, et ainsi de suite, de plus en plus sombre à mesure que je m'éloignais, jusqu'à ce qn'eiilin il devieime noir comme
le diable, l^omprenezvous?
— Pas absoliimeul.
— Eh bien ! voyons, avez-vous eu un chien?
— Quelle singulière question ?
— Avez-vous en un chien qui vous aimât bien et qui se soit perdu?
— Non.
— Alors je vous dirai tout uniment qu'une fois loin de M. Rodolphe , j'éiais ini|niel , abrnli, efl'aré, comme un chien qui auiait perdu son maître. C'était bête , mais les chiens aussi sont bêtes, ce qui ne les empêche pas d être attachés et de se souvenir au moins autant des bons morceaux que des coups de bâton (|u'ou leur doime; et M. Rodolphe m'avait donné mieux que des bons morceaux, car, voyezvous, pour moi M. Rodolphe c'est t(m[. n un méchant vaurien, brutal, sauvage et tapageur, il a fait une espèce d'honnête hom me, en me disant seulimentdeux mois... Mai> ces deux mot>-là, voyezvous, c'est comme de la magie...
— Et ces mots, que sont-ils? Que vous at-ildit?
— Il m'a dit que j'a vais encore du cœur et de l'honneur, quoique j'aie élé au bague, non pour avoir volé... c'est vrai. Oh ! ça, jamais...
mais pour ce qui est pis... peut-être... pour avoir tué... Oui, dit le Chonrineur d une voix sombre, oui, tué d. ns un moment de eolire...
parce que, anlrefois, élevé comme une bêle brute, ou plulot comme un voyou sans père ni mère, abandcumésm le /pavé de P.iris, je ne connaissais ni Uiiu ni diable, ni bien ni mal, ni fort ni faible. Qni'l-
quefoisle sang me montaU aux yenx... je voyais rouge... et si j'avais un couteau à la main, je (hiiuriuiiis, je chourinais, j'étais comme un vr.ii loup, quoi 1 je ne pouvais pas fréquenter autre chose que des gueux et des banilits; je n'en mettais pas un crêpe à mou chapeau pour cela : lall.iit vivie dans la boue... je vivais rondement dans la boue. . je ne m'aiiereevais pas seulement que j'y étais. Mais i|uand M. lludolphe ma en dit (pie, puisque, m.ilgré les mépris de tout le monde et la misère, an lieu (le voler comme d'autres, j'avais préléré travailler tant que je pouvais et à quoi je pouvais, ça montrait que j'avais du cœur et de l'honnenr... Toimerrel... voyez-vous... ces deux mots-là, ça m'a fait le même cllet
LES MYSTERES DE PARIS
que si on m'avait empoigné par la crinière pour m'eniever à mille pieds cil l'iiir aii-(l(^ssiis (Ji! la vciiiiiiie oi'i ju palaiigcais, cl me iiiDiilicr dans quelle ciapiilo je vivais. Coiiime de jiisle alors j'ai dil : Merci ! j'en ai assez; je sors d'en prendre. Alors le crcnr m'a Lalln aiilremcnl que do colère, et je me suis juré d'avoir tonjonrs de cet hoEincnr dont parlait M Ilodolphe. Vous voyez, monsieur Germain, en me disant avec boulé (pic je u'clais pas si pire que je me croyais, M. llodol|)lie m'a encoiirajié, cl, grâce à lui, ji; suis (ic'vciin mcillenr ipie je n'élais..
En ciilciidaiit ce langage, Gcrniaiii eomprciiait de moins en moins que le (Mioiirinenr eût commis le vol dont il s'accusait.
CUAPlTUl!: XII.
Délivrance.
Non, pensait (jerinaiii, c'est impossible, cet bomnie, qui s'exalte ainsi aux seuls mots d'iiomienr cl de cœur, ue peut avoir coiiiiiiis ce vol dont il jiarle avec tant de cynisme.
Le Clionriiieur continna sans remarquer rélonneinent de (jcrmaiii.
— Kinalciiicnl, ce qtri l'ait (pic je suis à M. llodolplie comme un chien est il son niailre, c'est qu'il m'a relevé à mes propies yeux. Avant de le coiinailie, je n'avais rien ressenti qu'à la peau ; mais lui, il m'a remué en iledaiis, et bien à l'ood, aile/. Une l'ois loin de lui et de l'ciKlroil qu'il babilail, je me suis Iroiivc coinine un corps sans àme. A mesure que je m'éloignais, je iiU' disais : — Il mené une si drijic de vie I il se mcle à de si grandes canailles (j'en sais quebpie cliosc), qu il risque vingt fois sa jK^in par jour, et c'est dans une de ces circonslanccs-la ipic je p(mrrai i'aire le cliien pour lui et déleiidre mon maiire, car j'ai liomii^ gueule. Jlais, d'un autre C('ilé, il m'avait dit : — 11 laut, mou gar(;ou, vous rendre ulile aux aniies, aller là où vous pouvez, seivir a (pielipie chose, liloi, j'avais bien envie de lui répondre : — Pour mui il n'y a pas d'autres à servir que vous, nionsieui Ilodolphe. — Mais je n'osais pas. Il me disait : — Allez. — J'allais, et j'ai élé laut que j'ai pu. Mais, tonnerre! (piaud il a t'allii mouler dans le sabol, quiller la Fr.ince, et metlre la mer entre moi cl M. Rodolphe, sans espoir de le revoir jamais... vrai, je n'en ai pas eu le courage. 11 avait t'ait dire à son correspondani de me donner de l'argent gios connue moi quand je in'cmbarcpiirais. J'ai été trouver le luousicur. Je lui ai dit ■. — Impossible pour le ipiart d'heure, j'aime mieux le plancher des vaches. Donnez moi de quoi faire ma roule à pied, j'ai de bonnes jambes, je relournc à Paris, je ne peux pas y tenir, ^loiisieiir lîodolplie dira ce ([u'il voudra, il se fâchera, il ne voudra plus UK^ voir, possible. Mais je le verrai; moi ; mais je saurai où il est, et s'il continue la vie qu'U mené, l(")l ou tard, j'arriverai iieut-èlre à temps pour me mettre cnlie un couleau et lui. Kl puis ciilin je ne peux pas m'en aller si loin de lui, moi ! Je sens je ne sais (juoi diable qui nie lire du c(ité où il est. Eiilin on me donne de quoi faire ma roule, j'arrive à Paris. Je ne boude devant guère de choses, mais une fois de retour, vnilà la peur qui me galope. (Ju'est-ce ipie je [lourrai dire à M. Hodophe pour m'excuser d'être revenu sans sa |iermission ? liah ! après tout, il ne me maugeia pas, il en sera ce qu'il en sera.. Je m'en vas trouver son ami, un gros grand chauve, encore une crème, celui-là. 'r(]nnerre ! ipiand M. Mmpb esl entré, j'ai dit : Mon sort va se décider ; je me suis senli le gosier sec, mon canir battait la breloque. Je m'attendais à cire bousculé drôlement i\li bien oui! li' digne homme me reçoit, cimime s'il in'avail quille la veille ; il me dit que M Rodolphe, loin (l'être lâché, veut me voir tout de suite. En eflet, il me lait enirer chez mon prolecleur. Tonnerre ! quand je nie suis reliouvé l'ace à face avec lui, lui (pii a une si bonne poigne, cl un si bon cœur, lui qui esl terrible coinuie un lion et doux comuie un enfant, lui qui esl un (iriiice, el qui amis une blouse comme mid, |iour avoir la circonstance (ipie je bénis) de in'allonger une grèliî de coups de poing on je n'ai vu ipie du Icu, tenez, monsieur Germain, en pensant à tons ces agiémenls (pi'il possède, je me suis senti bouleversé, j'ai pleuré comme une biche. Eh bien ! au lieu d en rire, car ligurcz-vous ma balle quand je pleurniche, M. Rodolphe me dit sérieiiscnieul :
— Vous voilà donc de retour, mon garçon ?
— Oui, monsieur Rodolphe ; pardon si j'ai eu lort, mais je n'y tenais pas. Failesnioi laire une <iicbe dans un coin d(; voire cour, donnezmoi la [làtée ou laissez-moi la gagner ici, voila toul ce (|ue je vous deiiiande, el suiloul ne m'en voulez pas d'être revenu.
— Je vous en veux d'auiani moins, mon gaiçoii, que vous revenez à temps pour inc rendre service.
— Moi, monsicnr Ilodolphe, il serait possible! Eh bien! voyez-vous qu'il faut, comme vous me le disiez, ipiil y ait queUpic chose là-haut; sans Ça, (;oiiimeiit expriipier que j'arrive ici, juste au moment où vous avez besoin de moi '.' Ut ipi'est-ce i\m\ je pourrais donc l'aire pour vous, monsieur lîodolplie '.' piipicr nue tête du haut des tours Notrc-l):uiic '/
— Moins que cela , mon garçon. Un bonnête el excellent jeune homme, auquel je m'intéresse comme à un lils, esl iiijnsicinent ;ieeusé de vol el délenii à la force ; il se nomme Germain, il esl d'un caiacleie doux et timide ; les scélérats avec lesqu(-ls il est emprisonné l'ont pris
en aversion, il peiil courir de grands dangers ; vous qui avez mallienreusemenl coimn la vie de prison et un grand nombre de pri-oimicrs, ne pourriez-vous pas, dans le cas où quel(|ues-iiiis de vos anciens camarades seraient à la Force (ou Irouveiait moyi n do le savoir), ne pourriez-vous pas les aller voir, et, par des promesses d'argent qui seraieul tenues, les engager à proléger ce mallienn u.v jeune homme.'
— Mais quel est donc l'homnie géiién iix cl inconnu qui prend tant d'inlérct à iliun sort'/ dit Germain de plus en plus surpris.
— Vous le saurez penl-êlre ; quant à moi j'en ignore. Pour revenir à ma conversation avec M. Ilodolphe, pendanl ipi'il me |]arl.iit, il m'était venu une idée, mais une idée si farce, si farce, que je n'ai pas nu ni'eiiipccher de rire devant lui.
— Qu'avcz-vons donc, mon garçon? me dit-il.
— Dame, monsieur Ilodolphe, je ris parce que je suis content, et j(i suis content parce (pie j'ai le moyen de metlre votre M. Germain à l'abri d'un mauvais coup de prisonniers, de lui donner un prolecleur qui le défendra crânement; car, une l'ois le jeune homme sous l'aile du cadet dont je vous parle, il n'y en aura pas un qui osera venir lui regarder sous le ne z.
— Très-bien, mon garçon, et c'est sans doute un de vos ancieus compagnons '?
~ Juste, monsieur Rodolphe ; il est entré à la Force il y a quelques jours, j'ai su ça en arrivant ; mais il faudra de l'argent.
— Combien f lut-il '.'
— Un billet de mille francs.
— Le voilà. ^
— Merci, monsieur Rodol|ilie : dans deux jours vous aurez de mes nouvelles; serviteur, la compagnie! Tonnerre! le roi n'était pas mon niailre, je pouvais rendre service à M. Rodolphe en passant par vous c'est ça qui était fameux !
— Je commence à comprendre, ou plutôt, mon Dieu, je tremble de comprendre, s'écria Germain; un tel dévoceiiu ni serait-il possible? pour venir me protéger, me défendre dans celle prison, vous avez peutêtre commis un vol'? Oh! ce serait le remords de toute ma vie.
— Minlile ! M. Rodolphe m'a dit que j'avais du cœur et de riioiineui; ces mots-là... sont ma loi, à moi, voyez-vous, cl il pourrait encore me les dire ; car si je ne suis pas meilleur qu'anlielôis, du moins je ne si;is pas pire.
— Mais ce vol ?... Si vous ne l'avez pas commis, comment êtes-voiis ici?...
— Attendez donc. Voilà la farce : avec mes mille francs je m'en vas acheter une perruque noire ; je rase mes favoris je mets des luurlics bleues, je me fourre un oreiller dans le dos, et roule la bosse ; je me mets à chercher une ou deux chambre^ à louer lout de suile, au rez-dechaussée, dans un quartier bien vivant. Je trouve mon affaire rue de Provence, je paye un terini' d'avance sous le nom de M.Grégoire. Le lendemain je vas achelcr an Temple de quoi meubler les deux chambres, toujours avec ma perruipie noiie, ma bosse et mes lunettes bleues, alin, qu'on me reconnaisse bien ; j'envoie les effets rue de Provence, el de plus six couverts d'argent que j'achèle boulevard Saint-Denis, toujours avec mon déguisement de bossu.
Je reviens metlre toul eu ordre dans mon domicile. Je dis au portier que je ne coucherai chez moi que le smlendemain, et j'emporte ma clef. Les fcnét/es des deux chambres étaient fermées par de forts videls. Avant de m'en aller, j'en avais exprès laissé un sans y mettre le crochet du dedans. La nuit venue, je me débarrasse de ma perruque, de mes lunettes, de ma bosse el di'S habits avec lesquels j'avais élé faire mes achats cl louer ma chambre ; je mets citlcdéfioque dans une m Ile qui! j'envoie à l'adresse de M. Miirpb, l'ami de M. Rodolphe, en le priant de garder ces nippes; j'achète la blouse que voilà, le bonnet bleu ipic voilà, une barre de fer lic deux pieds de long, cl à une heure du malin je viens rôder dans la rue de Provence, devant mon logement, alleii;la;it le moment où une palroiiille passerait pour nie dépéelier de me voler, dean'escalader cl de m'elîraclionncr moi-même, alin de me faire empoigner.
Elle Chourineur ne put s'empêcher de rire encore aux éclats.
— Ah ! je comprends... s'écria Germain.
— .Mais vous allez voir si je n'ai pas du guignoii.: il ue passait pas de patrouille !.. J'aurais pu vingt fois me dévaliser tout à mon aise. E::' <:, sur les deux hciiriys du malin, j'entends pic liiier les louih mous au i «. .1 delà rue; je iiiiis d'ouvrir mon volet, je casse deux on trois carreaux, pour faire un tapage d'enler, j enfonce la fenêlre, je saute dans la chaiMbre, j'empoigne la boite d'argeiileiie... quehpies nippes... lleureusemeul la palrouille avait enlendii le drelin-diudin des carreaux, car, jiisie comme je ressortais par la fenèlre, je suis pincé par la garde, qui, au briiil des carreaux cassés, avait pris le pas de course.
On frappe, le porlier ouvie; on va chercher le commissaire; il arrive , le portier dil ipie les deux chambres dév.disées ont été loïK'CS l:i Veille par un monsieur bossu, à ehevenv noirs cl p(ulaiit des limelies bf lies, cl qui s'appelait toégoire. J'avais la crinière de lilasse que vous
me voyez, j'ouvrais l'ieil ci ne un lièvre au gile, j'étais droit comme
un Russe au port d'aunes, on ne [louvait donc pas me prendre pour le bossu à luuetles bleues cl à crins noirs. J'avoue lout, on m'arrêle, on me (ondiiil au dépôt, du déiiôt ici, et j'arrive an bon momeiiL, jnsle
LES MYSTÈRES DE PARTS