‹ MathildeChapitre 180 sur 207 · SOT · texte numérisé non relu

SOT

pniir arracher des pntles du Sqncleilc le jeune lioiiiiiie dont M. Rodulplie ni';ivail dit : Je m'y intéresse euiiinie ;i inoii (ils.

— Alil que ne vous dois-je pas... pour tant de (lévoiietneiit! s'écria (k'nnain.

— Ce n'est pas à mni... c'est à M. Rodillplie que vous devez...

— Mais la cause de son ititénH pour moi ?

— Il vous la dira, ii moins qu'il ne vous la dise pas ; car souvent il se contente de vous l'aire du bien, et si vous avez le tonpelde luideinander pourquoi, il ne se gène pas pour vous répondre : Mélez-vous de te qui vous re^'arde.

— El i^l. lloclolplie vait-il que vous êtes ici?

— l'as si licli' de lui avoir dit mon idée, il ne m'aurait peut-être pas permis... celte l.ircc... et sans lue vanter, hein, elle est l'ameuse'.'

— M. lis que de risipies vous avez c(jurus... vous eourez encore!

— (,lu'est-ee que je risquais.' de n'êlre pas conduit à la Force, où vous étiez, c'est vrai... Mais je complais sur la proleelion de M. Rodolphe pour me faire chantier de prison el vous rejoindre : un seigneur couune lui, ça peut tout. Et une lois que j'auiais été colfré, il aurait autant aimé que ça vous serve à (pielque chose.

— Mais an jour de votre jugi-ment '.'

— Eh bien ! je prierai M. .Miuph de m'envoyer la malle ; je repi endrai devant le juge ma perruque noire, mes hniettes bleues, ma bosse,, et ji; redeviendrai M. Ijr'égoire pour le portier (pri m'a loué la cbarnljie, pour les maichands qui m'ont vendu, voilà pour le volé... Si on verrt revoir le voleur, je (piitlerai ma défroque, et il sera clair corirrue le jour qrre le volerrr et le volé ca lail, au total, le dhourincur', ni plus ni moins. Alors que diable vonlrz.-vous qu'on me fasse, quand il sera prouvé que je me vidais moi-rrréme '.'

— En eflét, dit Germain plus rassuré. Mais pirisque vous me |)or liez tairt d intérêt, pounpioi ne in'avez-vous rien dit en entrant dans la prison ?

— J'ai loiit de suite su le complot qu'on avait fait contre vous, j'aurais pu le déiioircer avant ipie Pique-\ iiraigre eilt eoniinencé ou firri son liistoiie; mais dénoncer' même des bandils i)areils, ça ne rn'allait |ias... j'ai mieux aiuié ne m'en fier qu'à rrra poigne .. poiu' voirs ariachcr des l)alles drr Sqirelette. Et puis (piand je l'ai vu, ce brigaird-là, je me suis dit ; Voilà une fimeuse occasion de irre rappeler la grêle de coups de poing de M. Roilol|ihi'. auxquels j'ai dû l'Irorrrreur de sa connaissarrce.

— Mais si tous li'S détenrrs avaient pris parti contre vous seul, qu'auriez-vous pu faire?

— Alors j'aurais crié comme mi aigle et appelé au secours! Mais ça rn'allait nrieiix de faire ma petite cuisine moi-même, pour pouvoir dire R .M. liodolplre : Il n'y a que nroi qui me suis mêlé de la chose... j'ai dérendii et je défendrai votre jeune homme, soyez trnirqirille.

Ace moment le gardien rentra brusqrrement dans la chambre.

— Monsieur' Gerurain, venez vite, vite, (Irez M. le directeur... il veut vous parler à l'instarrt même. Et vous, Chouiineur, mon garçon, descenilez à la Fosse-au\-Lions... Vous serez prévôt, si cela vous convient ; car vous avez tout ce qu'il faut pour renrplir ces fonctions... et les détenus ne badirrei'ont pas avec un gaillard de votre espèce.

— Ça rrre va tout de meure... autant être capitaine que soldat peirdarrt ipr'on y est.

— lîefnscrez-vous encore ma main? dit cordialement Gernrairr au Chouriireur.

■ — Ma loi non... nronsieur' Germain, ma foi non; je crois que mainteirant je peux me permettre ce plaisir-là, et je vous la serre de boa caiur.

— Nous nous reverrons... car me voici soirs votre protection... je n'aurai plus rien à craindre, et de ma cellirle je descendrai chaque jour arr préau.

— Soyez calme; si je le veirx, on ne vous parlera qir'à quatre pattes. Mais j'y songe, vous savez écrire... mettez srrr le papier ce que je vieirs de vous raconter, cl envoyez I histoire à M Rodolphe ; il sarri'a (pi'il n'a plus à être inrpriet de vous, el que je siris ici pour le hou motif, car s'il appr'errait aiilrcirrerrt que le Glionriirerrr a volé el ipr'il ne connaisse pas le dessous des cartes... lonrreire!... ça ne mirait pas...

— Soyez trarrip;ille... ce soir même je vais écrire à nron pr'ote<:leirr inconnu; demain vous me donnerez son adresse et la lellre partira. Adieu encore, nrerci, nron brave!

— Adierr, moirsieur (lerrrraiu ; je vas retourner auprès de ces las de gueux... dont je siris prévôt... il faudra biiri ipr'ils nrarchent droit, ou sirron, gare dessous !...

— (Jiiand je sorrge qrr'à cause de moi vops allez vivre quelque temps encore avec ces nrisérables!...

— (Jrrest-ce qrre ca me fiit? Maintenant il n'y a pas de risqire qu'ils déteignent sur moi... M. Rodolphe ur'a trop bien lessivé ; je suis assuré contre l'iricerrdie.

Et le Chorrriireur suivit le gardien.

Germain entra chez le dircclcirr.

Quelle brt sa sirrprise !... il y trouva Rigolette...

Rigolette pâle, eniue, les yeux baignes de larmes, et pour l:uit souriant à travers ses pleirrs... Sa (rhysionomie exprirrrait un ressentiment de joie, de bonhciir iirexprimablo.

— J'ai une liourre irouvelle à vous apprendi-e, nrorrsicur, dit le directeur à Germain. La justice vient de déclarer qu'il n y avait p.is lieu à

suivre contre vous. Par suite du désistement et strrlonl d 's explications de la partie civile, je reçois l'ordre de vous mettre immédiatement eu bberté.

— Monsieur... que dites-vous? il serait possible!

RigoliUe voirliit parler; sa trop vive émotion l'en empêcha: elle ne put (pie fiiie à Ger rrrain un signe de tête a'Iii rrratif err joigrrant les mains.

— !\lailemijis(dle est arrivée ici peir de nionri'irts aja es que j'ai reçu l'ordre de vous mettre err liberté, ajouta le diiccleur'. Une lettre de toule-puissarrle recommarrdatiorr, qir'elle m'apporMiil, m'a appris le toirclr;inl dévoirenient qu'elle voirs a lérrroigrré perrihirrt votr-e séjour en prison, morrsienr'. C'est donc avec un vif plaisir (piej(î vous ai envoyé chercher, cirtain qire voirs serez ti'ès-beureux de dorruer votre bras à maderrroisclle pour sortir d ici !

— Un rêve!... non, c'est un icve! dit Germain. Ah! nionsieirr... (pie de borrtés!... l'ardormez-moi si la surprise... la joie... m'empêchent de vorrs remercier corrrrrre je le devrais...

— Kl moi dorrc, monsieur Gerirrain, je ne trouve pas un mot à dire, reprit Rigolette; jugez de nron bonheur: en voirs (priltaiit, je trouve l'ami de .VI. liodolphe rpri m';rtteirdail.

— Encor-e M. Rodid|ihe! dit Gerioain étonné.

— (Uri, mainterrant on pcirt lorrl vous dire, vous s;iiirez cela; M. Miupli me dit donc : Germain est libre, voilà une lettre piiur M. le direcleur de la prison; qiiind vous arriverez, il aura reçu l'ordre de UK tire Gerin:iin en liber té el voirs pourrez l'emmener. Je ne poirvais croire ce que j'entendais, et pour t:int c'était vrai. Vite, vile, je prends uu liacre... j'arrive... et il est en bas qui nous attend.

Nous renonçons à peindre le ravissement des deux amants lorsqrr'ils soriirent de la Force, la soiié' qu'ils p;issèieirl dans la petite chanrbre de Rigoleiie, qrre Germain quilia à onze heures pour gagner un modeste logeirrerrt garni. .

Résumons en peu de mots les idées pratiques ou théoriques que nous avons tâché de irrcttic en relief d;ins cet épisode de la vie de prison.

!Vous rroirs estimerions très-hemerrx d'avoir déiuoutré :

L'insufhsance, limpuissanee et le danger de la réclusion en commun...

Les dispioporlions qui existent eirlre l'appréciation cl la punilinn de certains crirrres (li^ vol domesliipre, le vol avec elfr'acliorr) et celle de cerUiirrs délits 'les abus de ('onli;incc)...

El erriin limpossibililé matérielle oi'i sont les classes pauvres de jouir du bénélice des lois civiles (I).

CUAlTriîE XIII-

Puiiilion.

Nous conduii ons de nouveau le lecteur dans l'étude du notaire Jacques Fcri'and.

Giàie à l:i lorpKicité habilnrlle des clercs, presque iircessamment occupés des brzarrer les croissarrtes de lerrr- piitrorr, nous exposerons aiirsi les faits acconrplis depuis l;\ dispariliou de Cci ily.

— Cent sous eonlre dix que, si son dépérissement continue, avant uu mois le patron aura cievé comme un mousquet?

— Le f lil est que, de|irris rpre la servarrte qui av.iil l'air d'une Alsacierirrc ;i qrritté la maison, il n'a plus que la peau sur' les os.

— Et (prclle peau !

— i\h ç;i ! il él:iil donc amoureux de l'Alsacienne, alors, puisque c'est depuis soridépiirl qu il se r:icornit ainsi?

— Lui ! le patron, aiiioiirorrx ? (prclle farce !!!

— Au corrlraire, il se remet à voir des prêtres plrrs que jamais!

— Sans compter que le curé de la p;iroisse, un homme bien respectable, il fuit êlre juste, s'en est allé hier (je l'ai enlendui, en disant à uu auti'e prêtre (pii I accompagnait : « C'est aduiir;ib!e !... .M. Jacques Ferraud est l'idt'al de la chanté cl de la générosité sur la terre... »

— Le cuié a dil ça ? de lui-même? el sans efiorl?

— Quoi ?

— Qui! le patron était l'idéal de la charité et de la générosité sur la terre?...

— Oui, je l'ai entendu...

— Alors je n'y comprends plus rien ; le curé a la réputation, el il la mérite, d'être ce qu'on appelle un vrai bon pasteur...

— Oh ! ça, c'est viai, el de (clni-là fini parler sêricusi ment el avec respect ! il est aussi bon et aussi charitabh; (pie le Petil-.Manteau-Bleu (-2), cl quand on dit ça d'un homme, il est jugé.

— Et ça n'est pas peu dire.

(I) Voir les noies à 1,1 lin de l'oiivraiie.

[i) Qu on nous |iernietle ilc lurnlionnor ici avec une véin'ration profonde la nom de Cl' iji'iind honiim- de bien. .M. ('.ihmiion. que nous n'nvons [as l'honninir de coiinailie |ii'i-siiinii.'ili'mfnl, iii.ius dunl tous les pauvres de Pans p.irleill avec ai tant de respect ijue de reconnaissaucc.

LES MYSTÈRES DE PAUIS

— Non. Pour le Pclii-Maiilcau-Bleii coiiinie pour le bon prêtre, les pauvres ii'oiil (pi'uu cri... cl tw linive cri du coMir.

— Alors jeu reviens à niiiii idée. (,)ii:iinl le curé iifTniiie quehine chose, il faut le rroire, vu (pi'il est iiica|ial)le de mentir; et pourtant, croire d'après lui (\\n: le patron est cliarilalde et généreux... ça me gène dans les enlournines de ma croyance.

— Oh ! (pie c'est joli, Chalamel ! oh ! (jiie c'est joli !...

— Sérieusement, j'aime autant croire à cela qu'à un miracle... Ce n'est |i.is plus diiriicile.

— M. Fcirand, généreux !... lui... qui tondrait sur un œuf!

— PouilanI, messieurs, les quarante sous de notre déjeimer ?

— liellc preuve ! ('-'est conune lorsqu'on a par hasard un htintonsurle nez... c'est un accident.

— Oui ; mais d'mi autre côté, le maître-clerc m'a dit que depuis trois jours le patron a réalisé une énorme somme en bons du Trésor, et ipic...

— Eh bien ?

— Parle donc...

— C'est que c'est un secret...

— Raison de plus... Ce secret?

— Votre parole d'honneur que vous n'en direz rien?...

— Sur la lète de nos enranls, nous la donnons.

— Que ma tante Messidor fasse des folies de son corps si je bavarde!

— Et puis, messieurs, rapportons-nous-en à ce qui' disait jiiajeslneusement le giand roi Louis XIV au doge de Venise, devant sa cour assemblée :

I-orsqu'un secret est possédé par un clerc, Ce secret, il doit le dire, c'est clair.

— Allons, bon ! voilà Chalamel avec ses proverbes !

— Je demande la tète de Chalamel !

— Les proverbes sont la sagesse des nations ; c'est h ce titre que j'exige ton secret.

- Voyons, pas de bêtises... Je vous dis que le maîlre-clerc m'a fait promettre de ne dire à personne...

— Oui, mais il ne t'a pas défendu de le dire à tout le monde ?

— Enliti ça ne sortira pas d'ici. Va donc !...

— 11 moint d'envie de nous le dire, son secret.

— Kh bien! le patron vend sa charge; à l'heure qu'il est, c'est peutêtre fait !...

— Ah ! bah !

— Voilà une drôle de nouvelle!...

— C'est renversant !

— Eblouissant !

— Voyons, sans charge, qui se charge de la charge dont il se décharge ?

— Dieu ! que ce Chalamel est insupportable avec ses rébus !

— Est-ce que je sais à qui il la vend ?

— S'il la vend, c'est qu'il veut peut-être se lancer, donner des fêtes... des roules, comme dit le beau monde.

— A pics tout, il a de quoi.

— Et pas la queue d'une famille.

— Je crois biin qu'il a de quoi ! Le maître-clerc parle de plus d'un million y compris la valeur de la charge.

— Plus d'un million, c'est caressant.

— On dit (piil a joué à la Bourse en catimini, avec le commandant liobcrt, et qu'il a gagné beauroup d'argent.

— Sans compter qu'il vivait comme un ladre.

— Oui ; mais ces ladriehon^-là, une fois qu'ils se mettent à dépenser, deviennent pins prodigues que les autres.

— Aus^i, je suis e( le Chalamel ; je croirais assez que maintenant

le pation veut la passer douce.

— Et il aurait joliment tort de ne pas s'abîmer de volupté et de ne pas se [ilonger dans les délices de Golconde... s'il en a le moyen... car, conune dit le vaporeux Ossian dans la grotte de Fingal :

Tout notaire qui bambochera, S'il a du quibus raison aura.

— Je demande la lète de Chalamel

— C'est absurde !

— Avec ça que le patron a joliment l'air de penser à s'amuser.

— Il a une ligure à porter le diable en lerre !

— Et puis M. le curé qui vaille sa charité !

— Eh bien ! charité bien ordonnée commence par soi-même... Tn ne connais doue seulement pas tes commandements de Dieu, sauvage? Si le palron se demande à lui-même raiimône des plus grands plaisirs... il est de son devoir de se les accorder... ou il se regarderait comme bien peu...

— Moi, ce qui m'étonne, c'est cet ami intime qui lui est comme tombé des nues, et qui ne le quitte pas plus ipie son ombre..,

— Sans compter qu'il a une mauvaise (igure...

— Il est roux comme mie carotte...

— Je serais assez porté à induire que cet intrus est le fruit d'im faux pas qu'aurait fait M. l'errand à son aurore ; car, comme le disait l'aigle de .Meaux à propos de la prise de voile de la tendre La Valliere :

Qu'on aime jeune homme ou vieux bibard. Souvent la lin est un mouljrd.

— Je demande la tête de Chalamel !

— C'est vrai... avec lui, il est impossible de causer un moment.

— (Jiielle bêtise 1 Dire que cet iucoimu est le (ils du patron 1 il est plus âgé que lui, on le voit bien.

— Kb bien I à la grande rigueur, qu'esl-ce que ça ferait?

— Conimi'iii ! qu'est-ce que ça ferait : que le fils soit plus âgé que le père ?

— Messieurs, j'ai dit à la grande, à la grandissime rigueur.

— Et comment expliques-tu ça?

— C'est tout simple : dans ce cas-là, l'intrus aurait fait le faux pas et serait le père de .M' Fenand au lieu d'être son (ils.

— Je demande la tête de Chalamel.'

— ^e l'écouiez donc pas ; vous savez qu'une fois qu'il est en train de dire des bêtises il en a pour une heure!

— Ce qui est certain, c'est que cet intrus a une mauvaise figure el ne ■quitte pas .M* Ferrand d'un moment.

— Il est toujours avec lui dans son cabinet ; ils mangent ensemble, ils ne peuvent faire un pas l'un sans l'autre.

— Moi, il me semble que je l'ai déjà vu ici, l'intrus.

— Moi, pas...

— Dites donc, messieurs, est-ce que vous n'avez pas aussi remarqué que depuis quelques jours il vient régulièrement presque toutes les deux heures un homme à grandes moustaches blondes, tournure militaire, (aire demander l'intrus par le portier? L'intrus descend, cause une minute avec Ihomme à moustaches ; après quoi, celui-là (ait demi-lour comme un auiomate, pour revenir deux heures après?

— C'est vrai, je l'ai remarque... Il m'a semblé aussi rencontrer dans la rue, en m'en allant, des hommes qui avaient l'air de surveiller la maison...

— Sérieusement, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.

— (Jui vivra verra.

— A ce sujet, le maitie-clerc en sait peut-être plus que nous, mais il fait le diplomate.

— Tiens, au fait, on est-il donc, depuis tantôt?

— Il est chez cette comtesse qui a été assassinée; il parait qu'elle est maintenant hors d'alTaire.

— La comtesse Mac-Grégor?

— Oui ; ce matin elle avait (ait demander le patron dare-dare, mais il lui a envoyé le maitre-clerc à sa place.

— C'est peut-être pour un testament ?

— Non, puisqu'elle va mieux.

— En a-t-il, de la besogne, le maîlre-clcrc, en a-t-il, maintenant qu'il remplace Germain comme caissier !

— A propos de Germain, en voilà encore une drôle de chose !

— Laquelle?

— Le patron, pour le faire remettre en liberté, a déclaré que c'était lui, M. Ferrand, qui avait lait erreur de compte et qu'il avait retrouvé l'argent qu'il réclamait de Germain.

— Moi, je ne trouve pas cela drôle, mais juste ; vous vous le rappelez, je disais loiijours : Germain est incapable de voler.

— C'est lu'anrnoius très-ennuyeux pour lui d'avoir été arrêté et emprisonné comme voleur.

— Moi, à sa place, je demanderais des dommages et intérêts à M. Ferrand.

— Au (ait, il aurait dû au moins le reprendre comme caissier, alin de prouver que liernrain n'était pas coupable.

— Oui, mais Germain n'aurait peut-être pas voulu.

— Est-il toujours à cette campagne où il est allé en sortant de prison, et d'où il nous a écrit pour nous annoncer le désistement de .M. Ferrand ?

— PiobabliMiient, car- hier je suis allé à l'adresse qu'il nous avail dannée; on m'a dit qu'il était encore à la campagne, et qu'on pouvait lui écrire à Pouipieval, par Ecoiien, chez madame Georges, fermière.

— Ah ! messieurs, mie voiture ! dit Chalamel eu se penchant vers la fenêtre. Daniel ce n'est pas un fringant éipiipage comme celui de ce fameux vicomte. Vous rappelez -vous de ce llambant Saiiit-Uemy, avec son chasseur chamarré (I argent et son gros cocher à pernioue blanche ? Cette fois, c'est trmt boinroment un sapin, une citadine.

— Et qui en descend ?

— Attendez donc !.. Ah ! une robe noire !

— Une femme ! une femme '... oh ! voyous voir !

— Dieu ! que ce saule-ruisseau est iiidécemnient charnel pour son âge ! il ne pense qu'aux femmes ; il faudra (iiiir par reiiehaiuer, ou il enlèvera des Sabincs en pleine rue ; car , cTinmie dit le cygne de Cambrai dans son Irailé d' Education pour le Dauphin :

f)éfiez-vons du saute-ruisseau.

Au beau sexe qui donne l'assaul.

LES MYSIÉRES DE PARIS

oOl)

— Je demande la tôle de Clialamel !

— Daniel... nioiisieiir Clialamel, vous dites une robe noire... moi je croyais...

— C'est M. le cuié, imbécile !... (Jue ça te serve d'exemple !

— Le curé de la |i;iroisse ? le bon pasteur?

— Lni-niènio, messieurs.

— Voilà un digne bonnne !

— Ce n'est pas un jésuite, celui-là !

— Je le crois bien, et, si tous les prêtres lui ressemblaient, il n'y aurait que des gens dévols.

— Silence ! on loiiine le bouton de la porte.

— A vous ! à vous !... c'est lui I

Et tous les clercs, se courbant sur leurs pupitres, se mirent à griffonner avec une ardeur apparente, faisant biuyannnent crier leurs plumes sur le papiir.

La p.ile figure de ce prêtre était à la fois douce et grave, intelligente et vénérable; sou regard rempli de mansuétude et de sérénité.

Une petite calotte noire cachait sa tonsure ; ses cheveux gris, assez longs, flottaient sur le collet de sa redingote marron.

liàlons-nous d'ajouter que, grâce à une conliance des plus candides, cet excellent prêtre avait toujours été et était encore dupe de l'habile cl profonde hypocrisie de Jac(|iies Ferrand.

— Votre digne patron est-il dans son cabinet, mes enfants? demanda le curé.

— Oui, monsieur l'abbé, dit Clialamel en se levant respectueusement. El il ouvrit au prêtre la porte d'une chambre voisine de l'étude.

Entendant parler avec une certaine véliénuiue dans le cabinet de Jacques Ferrand, l'abbé, ne vcjulant pas écouter malgré lui, inarelia rapidement vers la poile et y frappa.

— Fntrez ! dit une voix avec un accent italien assez prononcé. Le prêtre se trouva en face de Pnlidori et de Jacques Feirand.

Les clercs du notaire ne semblaient pas s'être trompés en assignant un terme prochain à la mort de leur patron.

Depuis la fuite de Cecily, le notaire était devenu presque méconnaissable.

Quoique son visage fût d'une maigreur effrayante, d'une lividité cadavéreuse, une rougeur fébrile colorait ses pommettes saillantes : un Ireniblcmeiit nerveux, interrompu çà et là pai' quelques soubresauts conviilsifj, l'agitait presque continuellement ; ses mains décharnées étaient sales et brûlantes ; ses larges lunettes vei tes cachaient ses yeux injectés de s.Tiig, qui brillaient du sombre fou d'une lièvre dévorante : en un mot, ce masque sinistre trahissait les ravages d'une cons:implion sourde et incessante.

La physionomie de Polidoii cmilrastait avec celle du notaire : rien de plusamereimnt, de plus froideiniiU ironique que l'expression des traits de cet antre scélérat ; une forêt de cheveux d un roux ardent, mélangés de quelques mèches argentées, couronnait sou front blême et ridé ; ses yeux pénétraiils, Iraiisparenls et verts comme l'aigue-iiiaiiiie, étaient lrès-ra| proches de son nez crochu sa bouche, aux lèvres minces, rtn- Irées, exprimait le sarcasme et la méchanceté, l'olidori, complètement vêtu de noir, était assis au|iiès du bureau de Jacques Ferrand.

A la vue du prêtre, tous deux se levèrent.

— Eh bien! comment allez-vous, mon digne monsieur Ferrand'? dit l'abbé avec soll'icitude, vous trouvez-vous un peu mieux'.'

— Je suis toujours dans le même état, monsieur l'abbé; la fièvre ne me quitte pas, répondit le notaire; les insomnies me tuenl! Que la volonté de Dieu soit faite!

— Voyez, uKuisieur l'abbé, ajouta Polidori avec componction ; quelle pieuse résignation ! Mon pauvre ami est toujours le même ; il ne trouve quekpie adoucissement à ses maux que dans le bien qu'il fait !

— Je ne mérite pas ces louanges, veuillez m'en dispenser, dit sèchement le notaire en dissimulant à peine un ressentiinent de colère et de haine contraintes. Au Seigneur seul appartient l'appréciation du bien et du mal ; je ne suis qu'un mis 'rahle pécheur...

— Nous sommes tons pécheurs, repi il doui einenl l'abbé ; mais nous n'avons pas ions la charité qui vous distingue, mon respectable ami. bien rares ceux qui, comme vous, se délachent assez des biens terrestres pour songer à les employer de leur vivant d'une façon si chrétienne... l'ersislez-vous toujours à vous délaire de votre charge, afin de vous livrer plus entièrement aux pratiques de la religion ?

— Depuis avant-hier ma charge est vendue, monsieur l'abbé; quelques concessions m'ont permis d'en réaliser, chose bien rare, le prix comptant ; cette somme, ajoutée à d'autres, me servira à fonder l'institution dont je vous ai p;iiié, el dont j'ai déliuitivement arrêté le pLui, que je vais vous soumettre...

— Ah ! mon digne ami ! dit l'abbé avec une profonde et sainte admiration; faire tant de bien... si simplement... cl, je puis le dire, si iialnrellement !... Je vous le répète, les gens comme vous sont rares, il n'y a pas assez de bénédictions |iour eux.

— C'est que bien peu de personnes réunissent, comme Jacques, la richesse à la piété, l'iiitelligcni e à la charité, dit Polidori avec un sourire ironique qui échappa au bon abbé.

A ce nouvel et saicasticiue éloge, la main du notaire se (*rispa involontairement; il lança, sous ses lunettes, un regaid de rage infernale à Polidori.

— Vous voyez, monsieur l'abbé, se hâta de dire l'ami iuMme de Jacques Feiraiid ; toujours ses soubresauts nerveux, et il ne veut lien faire. Il me désole... il est son propre bourreau... Oui, j'aurai le courage de le dire devant M. l'abbé, lu es ton propre bourreau, mon pauvre ami I...

A ces mots de Polidori, le notaire tressaillit encore convulsivement, mais il se calma.

Un ho le moins naïf que l'abbé eût remarqué, pendant cet entretien.

et surtout iiriid.inl celui ([ui va suivre, l'accent contraint et courroucé de Jac(pies Ferrand; car il est inutile de diie qu'une volonté supérieure à la sienne, que la volonté de Kodolphe, en un mot, imposait à cet homme des paroles et des actes diamétralement opitosés à son véritable caractère.

Aussi, quelquefois poussé à bout, le notaire paraissait hésiter à obéir à celte toute-puissante et invisible autorité; mais un regard de Polidori mettait un terme à cette indécision ; alors, concenli ant avec un soupir de fureur les plus violents ressenlimenls, Jacques Ferrand subissait le joug qu'il ne pouvait briser.

— Hélas I monsieur l'abbé, reprit Polidori, qui semblait prendre à tâche de torturer son complice, comme on dit vulgairenient. à coups d'épingles, mon pauvre ami néglige trop sa santé... Uiies-lui donc, avec moi, qu'il se soigne, sinon pour lui, pour ses amis, du moins pour les malheureux dont il est l'espoir et le soutien...

— Assez!... assez!... murmura le notaire d'une voix sourde.

— Non, ce n'est pas assez, dit le prêtre avec émotion ; on ne saurait trop vous répéter que vous ne vous appartenez pas, et qu'il est mal de négliger ainsi voire santé. Depuis dix ans que je vous connais, je ne vous ai jamais vu malade ; mais depuis un mois environ vous n'êtes pins reconnaissable. Je suis d'autant plus frappé de l'allératinn de vos traits, que j'étais resté qnehpie temps sans vous voir. Aussi, lors de notre première entrevue, je n'ai pu vous cacher ma surprise; mais le changement qiieje remarqrre en vous depuis plusieurs jorrrs est bien pins gra\e: vous dépérissez à vue d'œil, vous nous iri(|uiélez sérieusement... Je vous en conjure, mon digne ami, songi'z à voire sanlé...

— Je vous suis on ne peut plus reconnaissant de votre intérêt, monsieur l'abbé ; mais je vous assure que ma position n'est pas aussi alaimante que vous le croyez.

— Pnisrpie tu t'opiniàlres ainsi, reprit Polidori, je vais tout dire à M. l'abbé, moi : il l'aime, il t'estime, il l'honore beaucoup; qrre sera-ce doue lorsqu'il saura tes nouveaux mérites'.' lorsqu'il saura la véritable cause de ton dépérissement?

— Qu'est-ce eiiiore? dit l'abbé.

— Monsieur l'abbé, dit le notaire avec impatience, je vous ai prié de vouloir bien venir me visiler pour vous commnrrirpier des projets d'une haute importance, et non pour m'entendre ridiculement louanger par mon ami.

— Tu sais, Jacques, que de moi il faut te résigner à loul entendre, dit Polidori en regardant fixement le notaire.

Celui-ci baissa les yeux et se lut.

Polidori continua :

— Vous avez peut-être remarqué, monsieur l'abbé, que les premiers syinptômes de la maladie nerveuse de Jaccpres ont eu lieu peu de temps après l'abominable scandale que Louise Morel a causé dans cette maison.

Le notaire frissonna.

— Vous savez donc le crime de cette malheureuse fille, monsieur : demanda le prêtre étonné. Je ne vous croyais arrivé à Paris que depuispeu de jours?

— Sans doute, monsieur l'abbé ; mais Jacques m'a tout raconté, comme à son ami, comme à son médecin ; car il atlrilme presque à l'indignation que lui a fait épr ouver le crime de Louise l'éhi anleirrent ner- Veux dont il se ressent aujourd'hui... Ce n'est rien encore, nroii pauvre ami devait, hélas! endrrrer de nouveaux corrps, (pii ont, vous le voyez, altéré sa santé... Une vieille servante, qui deprris bien des années lui était attachée par les senlinieirts de la recorinai5s:iirce...

— Madame Séraphin? dit le curé en interroui|iant l'olidori, j'ai su la mort de cette infortunée, noyée par une inallieurerrse impr rrdenee, et je comprends le cliagriii de M. F'eriand : on n'oublie pas ainsi dix ans de loyaux services... de tels regrets honureul autant le maître que le serviteur.

— Monsieur l'abbé, dit le notaire, je vous en supplie, ne parlez pas de mes, vertus... vous me rendez confus .. cela m'est pénible

— Et qui en parlera donc? sera-ce toi? reprit airecluerrsement Polidori ; mais vous allez :iv(iii- à le louer bien davantage, iiioiisieui l'abbé : vous ignorez perrl-être quelle est la servante qui a reinplac é, elle/, Jacques, Loirise Morel et madaure Séraphin? \ ons ignore/, erilin ce ipi'il a frit pour celte pauvre Cecily... car celte nouvelle servanle sappelail Cecily, monsieur l'abbé.

Le nolaire, ni.ilgré lui, fit un bond sur son siège; ses yeux llariiboyèrent sous ses lunettes; une rougeur brûlante empourpra ses iraits livides.

— Tais-toi... tais-toi!... s'écria-l-il en se levant à demi. Pas un mol de plus, je te le délènds!...

— .\lloris, allons, ealmez-vons, dit l'abbé en souriant avec mansirétiide, queirpre généreuse action à révéler encoi'c?.,. ipianl à moi, j';ipprouve fort l'indisciétion de voire ami... Je ne connais pas, en ef.èt, celle servante, car c'est juslement peu di' jours après son entrée chez

LES MYSTÈRES DE PARIS

notre (li|!ne M. Ferniiiil, qii'accal)lé d'orciipalions il a élé obligé, à mon grand regret, (l'iiileir(iiii|ire iiioiiieiilaiiéineiil nos relatinns.

— C'était pour vous earlier la iKiiivclle hoiinc ciMivre qu'il niédilail, iiioiisieiir l'alilio ; aussi, i|U(iiciue sa iiiodcslic se lévolliî, il faudra bien ([n'il iireutcnile, et vous ali(v. tout savoir, reprit l'olidori eu soiifiaiil.

Jaecpics Penaud se lut, s'accouda sur son bureau, et cacba son front *jans ses mains.

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