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CHAPITRE XIV

La banque des pauvres.

— Imaginez-vous donc, M. l'abbé, reprit Poli<lori en s'aoressani an curé, mais en accentuant, pour ainsi diie, eliaque piirase par un coup (i'o'il ironique jeté à .lacqncs Fcn and, inagiuez-vons que mon ami li ouva dans sa nouvelle servante, qui, je vous l'ai d .jà dit, s'appelait Cccily, les meilleniis (pialilés... une grande modestie. .. une douceur angéliqne., el snrliiul beaucoup d(' piéié. Ce n'est pas tout. .lacqnes, vous le savez, doit à sa loiigu(; pratique des afCaiies ime pénétration cxtièiue : il s'a- ]ierçnt bieniôt (pie cette jeune femme, car elle était jeune et tort jolie, monsieur l'abbé, <pic cette jeune et jolie femme n'élait pas l'aile pour l'étal de servante, et qu'à des principes... vertueusement austères... elle joignait une instruction solide et des oonuaissances... très-variées.

— [^ii elfel, ceci est étrange, dit l'abbé fjrt intéressé, .l'iginrais complètement ces circonslances... Mais (|u"avez-vous, mon bon monsieur Ferraud ? vous semblez plus sonlTrant...

— En efl'et, ilit le noiaire en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front, c;'.r la contrainte qu'il s'imposait était atroce, j'ai un peu de migraine... mais cela passera.

Polidori liaussa les épaules en souriant.

— llemarquez, monsieur l'abbé, ajoula-t-il, que .lacqnes est toujours ainsi lorsqu'il s'agit de dévoiler (pielqu'une de ses charités radiées: il est si bvpocrite an sujet du bien qu'il t'ait ! Iieureusement me voici : juslice éelalanle lui sera l'endne. lievenons à Cecily. \ son tour, elle eut bientôt deviné l'excellence du cœur de Jacques ; et, lorsque celui-ci l'interrogea sur le passé, elle lui avoua naïvement qu'étrangère, sans ressiinices, et rétiuite, par l'incoiiduite de son m.iri, à la plus luimble des ( ouditions, elle av.iit legardé comme un coup du ciel de pouvoir entrer dans la sainte maison d'un boiiime aussi vénérable que M. Ferraud A la vue lie tant de mallienr, de résignation, de vertu, .lacques n'bésila pas; il éeci\it au pays de cette infortunée pour avoir sur elle quelques renseignements, ils furent pailaits et conlirmèrent la réalilé de tout ce quelle avait raconté à noire ami; alors, sûr de placer justement son bieidait, Jacques bénit IJecily comme un père, la renvoya dans son pays avec une somme d'argent (pii lui peiinetlait d attendre des jours meilleuis et l'oeeasion de Iroiiver une condition convenable. Je n'ajouterai |ias un mot de louange pour Jacques : les faits sont plus éloquents que mes paroles.

— Bien, très-bien! s'écria le curé attendri.

— Juinsienr l'abbé, dit Jacques Ferraud d'ime voix sourde et brève, je ne voudrais ])as abuser de vos piéeieiix moments, ne parlons plus de moi, je vous en conjure, mais du projet pour le(iuel je vous ai prié de venii' ici, et à |iropos duquel je vous ai demandé votre bienveillant concours.

— Je conçois que les louanges de votre ami blessent votre modestie ; occupons-nous ilonc de vos nouvelles bonnes œuvres, et oublions que vous en èles l'auteur : mais avant, parlons de l'affaire dont vous m'avez cbargé. J'ai, selon votre désir, déposé à la Banque de France, et sons mon nom, la somme de cent mille écus destines à la restitution dont vous êtes l'inleiinédiaire, et qui doit s'opérer par mes mains. Vous avez prél'i'i'é que ce dépôt ne restât pas cbez vous, quoique pourtant il y eiit été, ce me semble, aussi sûi-cment placé ipi à la li. nique.

— En cela, niunsieur l'abbé, je me suis conformé aux inlentions de l'auteur inconnu de celle resliliiliou : il agit ainsi pour le repus de sa conscience. D'après ses vnuix, j'ai dû vo"s confier celte sonurie, et vous prier de la remelire à madame veuve d(^ Fermont, née de Ileimrvilb; (la voix du nolairi^ Irembla légèrement en prononçant ces nomsi, lorscpie celle dame se présenterait cbez vous en justifiant de sa possession d'élat.

— J'accomplirai 1.1 mission dont vous me cbargcz, dit le prêtre.

— Ce n'est pas la dernière, monsieur l'abbé.

— Tant mieux, si les autres ressemblenl à celle-ci; car, sans vouloir recbeiclier les molifs qui I imposent, je suis toujours loiicbé d'une restitution volonlaitJe; ces arrèls souverains, (pie la seule conscience dicte el ipi'on exécute fidèlement et librement dans son for intérieur, sont toujours l'indice d'un repentir sincère, et ce n'est pas une expiation stérile que celle-là.

— ^" est-ce pas, monsieur l'abbé? cent mille écus rcslilncs d'un coup, c'est rare; moi, j'ai élé plus envieux que vous; mais ipie pmivait ma curiosité contre l'inébranhdile discrétion de Jacques .' Aussi, j'ii;nore encore le nom de l'iioimèle luMiime qui faisait cette noble reslitulion.

— (Jiiel qu'il soit, dit l'abbé, je guis certain qu'il est placé très-haut dan'; l'eslime de M. Ferraud.

— Cet lionin le homme est en effet, monsieur l'abbé, placé très-haut dans mon esliine, répondit le notaire avec nue amerinnie mal dissimulée.

— lit ce n'est pas tout, monsieur l'abbé, reprit Polidori en regardant Jacques Ferrand d'un aii' significatif, vous allez voir jusqu'où vont les généreux scrupules de l'auteur inconnu de cette resliliition; et, s'il faut tout dire, je soupçonne fort notre ami de n'avoir pas peu contribué à éveiller ces scrupules, et à trouver moyen de les calmer.

— Comment cela'.' denianila le préire.

— (.lue voulez-vous dire.' ajoula le noiairc.

— El les Morel, cette brave et honnéle famille'.'

— Ah! oui... oui... en elfet... j oubliais... dit Jacques Ferrand d'une voix sourde.

— Figurez-vous, monsieur l'abbé, reprit Polidori, que l'aiilenr de cette restilnlion, sans doute conseillée par Jacques, non coulent île rendre celle sonnne considérable, veut encore... !*lais je laisse parler ce digne ami... c'est un plaisir que je ne veux pas lui ravir...

— Je vous écoute, mon cher monsieur Ferrand, dit le prêtre.

— Vous s:ivez, reprit Jacques Feirand avec une componction hypociile, mêlée çà et la de mouvemenis de révolte involout.iire . oiilre le rôle qui lui était imposé, mouvements que Iraliissaient fréquemmeul l'alléialion de s;i voix et l'Iiesilation de sa parole, vous savez, munsienr l'.ibbé, que l'inconduile de Louise '\lorel .. a porté un coup si terrible ;i son père qu'il est devenu fou. La nombreuse famille de cet artisan courait risque de mourir de misère, privée de son seul soutien. Ueineusement la l'rovidence est venue à son secours, et... la... peismine qui fait la reslilnliiiii vobmtaire dont vous voulez bien être rinleiiiiéiliaire, monsieur l'abbé, n'a pas cru avoir suffisamment expié un grand abus... de coulianie... Elle m'a donc dem:indé si je ne conniitrais pas une iiiiéressante infortune à soulager. J'ai dû signaler ;i sa générosité la famille Morel, et l'on m';i prié, en me donnanl les fonds nécess;iires, ipie je vous remettrai tout à I heure, de vous charger de constituer une rente de deux mille francs sur la tête de Morel, réversible sur sa femme et sur ses enfants...

— Mais, en vériié, dit l'abbé, tout en acceptant celle nouvelle mission, bien respectable sans doute, je m'étonne qu'on ne vous en ait pas chargé vous-même.

— L;i personne inconnue a pensé, et je partage celle croyance, que ses bonnes œuvres ac(|uerraient un nouveau prix... seraient pour ainsi dire saiicliliées... en passant par des mains aussi pieuses que les vôtres, monsieur l'abbé...

— A cela je n'ai rien à répondre ; je constituerai la renie de deux mille fr.rnes sur la tête de Morel, le digne et malheureux père de Louise. M lis je crois, comme votre ;imi, que vous n'avez pas été étranger a la résolution qui a diclé ce nouveau don expiatoire...

— J'ai désigné l.t famille .Morel, rien de plus, je vous prie de le croire, monsieur l'abbé, répondit J.icqiics Ferrand.

— Maintenant, dit l'olidori, vous allez voir, monsieur l'abbé, à quelle bailleur de vues pliilantliropiqiies mon bon Jac(|ues s'esl élevé ;i propos de l'éLiblissement charitable dont nous nous sommes déjà eiilretcnus: il va nous lire le plan qu'il a délinilivement arrèlé; l'aigenl nécess.iire pour 1.1 foiiilalion des renies est la, dans sa caisse : mais depuis hier il lui est survenu un scrupule, el, s'il n'ose vous le dire, je m'en charge.

— - C'esl inutile, reprit Jacques Ferrand, qui quelquefois aimait encore mieux s'étourdir par ses propres paroles que d'être forcé de subir en silence les louanges ironiques de son complice. Voici le fait, monsieur l'abbé. J'ai réfléchi... qu'il serait d'une humilité... plus chrétienne... que cet établissement ne fut pas inslilné sous mon nom.

— Mais cette bumililé est exagérée, s'écria l'abbé. Vous pouvez, vous devez légitimement vous enorgueillir de votre charitable fondalion; c'est un droit, presque un devoir pour vous d'y attacher voire nom.

— Je préfère ce|)eiiilant, monsieur l'abbé, g;inler l'incogiiito ; j'y .suis résolu... et je compte assez sur votre bonté pour espérer que vous voudrez bien remplir pour moi, en me gardant le plus profond se<rel, les dernières formalités, et choisir les employés iiilérieuis de cet établissement. Je me suis seulement réservé la nomination du directeur et d un gardien.

— Lors même que je n'aurais pas un vrai plaisir .à concourir à cette œuvre, qui est la vôtre, il serait de mon devoir d'accepler... J'accepte donc.

— Mainienant, monsieur l'abbé, si vous le voulez bien, mon ami va vous lire le pLin qu'il a dèfiuitivemeni arrêté...

— Puisque vous êtes si obligeant, mou ami, dit Jacques Ferrand avec amertume, lisez vous-même... Epargnez-moi cette peine... je vous en prie...

— Non, non, répondit Polidori en jelant au noiairc un regard dont celui-ci coiiipiil la sigiiiliealion s;ircasiique. Je me fais un vrai |ilai-ir de t'ciilendre exprimer loi-iiiéme les nobles sentiments qui l'ont guidé dans celte londation phihiiilbropiqne.

— Soit,.je lirai, dit brusquement le notaire en prenant un papier sur son bureau.

Polidori, depuis longtemps complice de Jacques Ferraud, connaissait les «rimes el les secrètes pensées de ce misérable; aussi ru pul-il retenir

LES MYSTÈRES DE PARIS

nn sourire criiel en le voyant forcé de lire celle noie diclée par Roilolplie.

On le voii, le prince se monlrait d'une logique inexorable dans la punition qu'il inlligf;iit an nolairo.

Liixinienx... ïl le lorlnrail par la luxure.

Cupidi'... par l.i cniiilile.

llyporrile... par 1 liyponrisie.

(;âr si lîodnlplie avait clwiisi le prêtre vénérable dont il est question pour èlre l'agent des rcstilntions cl di: l'expialion imposées à Jacques Kcnand, c'est qu'il voulait donlilcHni'nl punir celui-ci d'avoir, par sa déicslable bvpocrisie, surpris la naiveesliine et l'allccliou candide du bon abbé.

détail-ce pas, en effcl, une grande puiiilinn pour ce liidcux impci'.tcnr, pour ce crinniiol endurci, que d'élre conlraiul de prali(pier enfin les vertus ehiéliennes qu'il av:iit si souvent sinnilécs, et celte bjis de inériler, en ('réiiii=sant d'une rage impuissante, les justes éloges d'un prêtre rcspcclaJile dont il aviiil jusqu'alors (ail sa dupe !

Jacques l''errand lut donc la note suivante avec les ressentiments caeliés qu'on peu! lui supposer.

. ÉTABtISSEMEM DE LA BAISyllE DES TtlAVAILLEeilS SANS OUVKAGE.

« yl('mo)is-)iO!/s hf uns les aulres, a dit le Gbrist.

« Cl s divines paroles contiennent le germe de tous devoirs, de toutes vertus, de toutes cbarilés.

« Elles ont inspiré l'bumble fondateur de celte institution.

« Au CbrisI seul apparlient le bien qu'il aura lait.

» Limité quant aux moyens d'action, le fondatiur a voulu du moins faire participci- le plus gr„nd nombre possible de ses frères aux secours qu'il letu' olbe.

« Il s'adresse d'abord aux ouvriers honnêtes, Idiorieux et chargé-, de famille, que le manque de travail réduit souvent à do cruelles extiéniités.

« Ce n'est pas une aumône dégradante qu'il fait à ses frères, c'est un prêt gTaluit qu'il leur offre.

« l'unisse ce prêt, comme il l'espère, les empêcher souvent de grever indéliuiment leur avenir par ces emprunts écrasants qu'ils sont forces de contracter alin d'atlendrc le retour du travail, leur seule ressouice, et (le soutenir la l'amille dont ils seuil l'unique appui !

« Pour garantie de ce prêt, il ne demande à ses hères qu'un engagement (I honneur et une solidarité de parole j(n"e.

« Il airecte un revenu annuel de douze mille francs à faire, la première année, jusqu'à la concurrence de celte somme, des prcls-seconrs de vingt à quarante francs, sans intérêts, en faveur des ouvriers mariés el sans ouvrage, domiciliés dans le 7' arrondissement.

« On a choisi ce quartier comme étant l'un de ceux où la classe ouvrière est la plus nombreuse.

« Ces prêts ne seront accordés qu'aux ouvriers on ouvrières porteurs d'un (cilificat de bonne conduite, délivré par leur dernier patron, qui indiquera la cause cl la date de h suspension du travail.

« Ces prêts seront rembinu-sables mensnellemeiil par sixième ou par douzième, au choix de rempruntcur, à partir du jour où il aura retrouvé de l'euqiloi.

« Il souscrira un simple engagement d'honneur de rembourser le prêt aux époque.^ li\ées.

« A cet engagement adhéreront, comme garants, deux de ses camarades, afin de développer et d'étendre, par la solidarité, la religion de la promesse jurée (I).

« L'ouvrier qui ne rembourserait pis la somme empruntée par lin ne pourrait, ainsi que ses deux garants, prélendre désormais à un nouveau prêl ; car il aurait forfait à un engagement sacré, el surtoiil privé successivement plusieurs de ses frères de l'avantage .dont il a joui, la somme qu'il ne rendrait pas étant perdue pour la bauipie des pauvres.

« Ces sommes prêtées étani, au contraire, scrupuleusement remboursées, les prêts-secours augmeuleroiil d'année en année de nombre et de quotité, cl nn jour il sera possible de faire participer d'autres arrondissemenls aux mêmes bienfaits.

« Ne pas dégrader l'homme par l'aumône...

« Ne pas encourager la paresse par un don stérile...

« Exaller les sentiments d'honneur et de probité naturels aux classes laboiiciises...

ic Venir fraternellement en aide an (lavaillenr qui, vivant déjà difficilement au jour le jour, grâce à l'insullisance des salaires, ne peut, quand vient le chômage, suspendre ses besoins ni ceux de sa famille parce qu'on suspend ses travaux...

« Telles sont les pensées qui ont présidé à celte instilution (2).

(1) On ijinore peul-i'tre que la classe ouvri6re porte giSnêralemenl un tel respect à 1.1 rlifisc (lue, que les vnmpiros qui lui prêtent à la pclile semaine au taux énorme rte 5 à 40(1 pour 100, n'exigent amiiii enga^fni.Mil .'•crit, et qu'ils sont toujours roli<;ieuscment reiiilmnrsi's. C'.'st surtout à II Halle el dans les environs que s'exerce celle abominable induslne,

(2) Notre projel, sur lequel nous avons consulté plusieurs ouvriers aussi lionoraliU» qn'i'rlairés, est bien impirfait sans iloulf, mais nous le livrons aux ré-

« (Jue celui qui a dit: Aimons-nous les uns les autres, en soit seul glorifié. »

— .\h ! monsieur, s'écria l'abbé avec une religieuse admiration, qiulle idée charitable 1 combien je comprends voire émotion en lisant ces lignes d'une si louchante simplicité !

En effet, en acbi'vant celte lei Hue, la voix de .laeques Feriand était altérée ; sa patience et sou courage étaient à boni; mais, surveillé par Polidoii, il n'osait, il ne pouvait enireiudre les moindres ordres de Modolphe.

(Jue l'on juge de la rage du notaire, forcé de disposer si libéralement, si charitableiiieut de sa foiliine eu faveur d'une classe qu'il avait impitoyablement poursuivie dans la personne de Morel le lapidaire.

" — N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que l'idée de Jacques est excellente? reprit l'olidori.

— Ah ! monsieur, moi qui connais tontes les misères, je suis plus à même que peisomie de comprendre de (pielle iiiiporlance peut être, pour de pauvres el honnêtes ouvriers sans tiavail, ce prêt, qui seudjlerail bien modique aux heureux du monde... Hélas! ipie de bien ils feraient s'ils savaient qu'avec une somme si minime qu'elle défrayerait à peine le moindre de leurs fastueux capiices... qu'a\ec trente ou quarante francs qui leur seraient serupnlensement rendus, mais sans intérêt.,, ils pourraient souvent sauver l'avenir, quekpielois l'houneur d'une faniilli; que le manque d'ouvrage met aux prises avec les clfrayanles obsessions de la misère il du besoin ! L'indigence sans trav.iil ne trouve jamais de crédit, ou, si l'on consent à lui prêter de petites sommes sans nantissement, c'est au prix il intéiêis usuraile^ monstrn, ux; elle empiimtera trente sous pour huit jours, et il faudra qu'elle eu rende ipiarante, et encore ces prêts uiodi(|ues sont rares et diliiciles. Les prêts du Munl-de l'iélé eux-mêmes ceêuenl, dans certaines circonstances, près de trois cents pour cenl(l). L'artisan sans travail y dépose souvent pour quarante sous l'unique couverture qui, dans les nuits d hiver, défend lui et les siens de la rigueur du lioid... .Mais, ajouta I abbé avec enthousiasme, un prêt de trente à ipiaraute francs sans intérêt, el rembiuusable par dou/ioiiies quand louvrage revient... mais pour d'biuinêles ouvriers, c'est le salut, c'est l'espérance, c'est la vie !... El avec quelle lidélilé ils s'acquitli roiil I Ah I moiirienr, ce n'est pas là que vous trouveiez des (aillitc:-,.. C'esl nue delte sacrée ipie celle que l'on a contractée pour donner du pain à sa fennne cl à ses enfants!

— Combien les éloges de M. l'abbé doivent l'être précieux, Jacipies ! djt Polidori, cl combien il va t'en adresser encore... poui- ta fondation du Monl-de-Piété graluil !

— tloinmenl'?

— Cerlaineiiient, monsieur l'abbé ; Jacques n'a pas oublié celle question, qui est pour ainsi dire une annexe de sa banque des pauvres.

— Il serait vrai! s'écria le prêtre eu joignant les mains avec admiration.

— Continue, Jacques, dit Polidori.

Le notaire continua dune voix rapide; car cette scène lui était odieuse :

« Les prêts-secours ont pour but de remédier à l'un des plus graves accidents de la vie ouvrière, l'interruption du travail. Ils ne seront donc absiilumcnl accordés qu'aux artisans qui maïupieionl d ouvrage.

« .Mais il re-ie à prévoir d'autres cruels embairas qui atteignent même le travailleur occupé.

« Souvent nu chômage d'un ou deux jours, nécessité quelquefois par la fatigue, par les soins à donner à une leninie ou a un eulaut malade, par un déinénagemenl forcé, prive l'ouvrier de sa les.soincc quotidienne... .Mors il a recours au Mont de-1'iélé. dont l'argenl est à un taux énorme, ou à des prêteurs claudestins, ijui prêtent à des intérêts monstineux.

Hexions des personnes qui s'intéressent aux classes ouvrières, espérant que le senne d'utilité qu'il rcnlerme( nous ne eraijrnons pas de l'affirmer (pourra cire léioudé par un esprit plus puissant que le nôtre.

(1) Nous empruntons les rcnsri'^neinents siiivanls à un éloquent el cxtclleiit travail publié par M. Alpbouse Ksquiros dans la Êîvvue de Paris du 11 juin IS'ki « La moyenne des articles cngajïés pour trois francs cliez It-s conmiissionnaicc;' des huitième et douzième arrondissements esl au moins de ciin; cents dans un jour. La population ouvrière, réduite à d aussi faibles res.sourccs, ne retire donc du Jlont-de-Piélé que des avances insigniliantes en comparaison de ses besoin- — Aujourd'iuli les droits du Moiit-iie-Piété s élèvent, dans les cas ordinaires, a 13 pour cent: mais ces droits aie^menlent dans nue proportion eiïravante si le prêt, au liru d'être annuel, est lait pour un temps moins long. Or. roinine les articles déposés par la classe pauvre sont, en ^énér.il, des objets de première nécessité, il résulte qu'on les apporte et qu'on les retire presque aussitôt ; il est des effets qui sont régulièrement en.i^apés et dég,t;iés une fois par semaine, Oans cette circonstance, supposons un prêl de 3 francs; l'intérêt payé par reniprunten:' sera alors cakulé sur le taux de 294 pour cent. — par an — L'ar^'ent qui s'amasse, chaque année, dans la caisse du Mont-de-l'iélé tombe incontinent dans celle des liuspices; cette somme est très-considénble. En 1840. année de détres.se, les béinéliees se sont élevés à 422,215 lianes. On ne peut nier, dit eu lenninant M, Esqiiiros avec une haute raison, que cette somme n'ait une destination louable, puisque venant de la misère elle retourne à la misère; mais on se fait néanmoins celte question grave: .^i c'est bieu att pauvre qu'il appartient de venir au secours du pauvre! Disons enfin que M, Kscpiiros, tout en rérl.unant de grandes ninéliorations à établir dans l'exercice du Monl-dc-riélé, rend liomniaje au zèle lin dire, leur actuel, M. Delaroche, quia di^j» entrepris d'utiles réibrmcs.

LES MYSTÈRES DE PARIS

a Voulant, autant que possible, alléger le fardeau de ses frères, le fondateur de la Ban(iiie des pauvres afluele un revenu de -25,000 francs par an à des prêts sur feMijes, qui ne pourront s'élever au delà de 10 francs poiu' elia(|U(! prêt.

« L(-s emprunteurs ne payeront ni frais ni intérêts, mais ils devront prouver qu'ils exercent une profession honorable, et fournir une déclalation de leurs patrons, qui justifiera de leur moralité.

« Au bout de deux années, on vendra sans frais les elfets qui n'auront pas élé dégagés ; le uu)ulaul provenant du surplus de cette vente sera placé a o pour IdO d'intérêts an prolit de l'engagisle.

« Au bout (te cinq ans, s'il n'a pas réclamé cette somme, elle sera acquise à la liaiiipie des pauvres, et, jointe aux rentrées successives, elle ponnetlra d'augmenter successivement le nombre des prêts (I).

« L'administration cl le buieau des prêts de la lianque des pauvres seront placés rue du Teuq)le, n" 17, dans nue maison achetée à cet efiét au sein de ce quartier populeux. Un revenu de 10,000 fr.

sera affecté aux Irais et à l'adinmistration de la Bancpie des pauvres, dont le directeur à vie sera... »

Polidori hiterronipit le notaire, et dit au prêtre :

— Vous allez voir, monsieur l'abbé, par le dioix du directeur de celte administration, si Jacques sait réparer le mal qu'il a fait involontairement. Vous savez ipie, par une erreur (pi'il déplore , il avait lansscmcnt accusé son caissier du détournement d'une sounne qui s'est ensuite rcti ouvee.

— Sau> doute...

— i:ii bien ! c'est à cet boimête gaiçon, uoumié François Germain, que .lacques accorde la dirccti(ui à \ie (le celte bampie, a\ec des a|ip()iiiteiiients de 4,000 francs. N'esl-ce pas admirable... monsieur l'abbé'.'

— liieii ne m'élonue plusiiiaiiitcuaul.ou \A\ilot rien ne m'a élouiié jus(|u'ici, (lilleprêlre...

I.a feivcule piélé, les vertus de notre digne ami devaient tôt on tard avoir un résultat pareil Consacrer loute sa lorhuie à une si belle instiiiiiion , ah ! c'est admirable !

— Plus d'un million, monsieur l'abbé 1 dit l'olidori, plus d un million amasséà forced'or-

dre, d'économie et de probité!... El il y avait pourtant des misérables capables d'accuser Jacques davarice !.. Comment, disaient-ils, son étude lui rapporte oO ou 60,000 francs par an, et il vit de privations !

— A ceux-là, reprit l'abbé avec enthousiasme, je répondrais : Pen- (l.uit (piin/.e ans il a vécu connue un indigent... afin de pouvoir un jour m.igiiiHipiement soulager les indigents.

— Mais sois doue au moins lier et joyeux du bien que tu fais ! s'écria l'olidori en s'adiessant à Jacipies Ferrand, qui, sombre, abattu, le regard fixe, semblait absorbé dans une médilaiion profonde.

NoHS avons ilil que dans quelques pclils lilals d'ilaiic il exisle des MoutslouJalions charilablee qui ont beaucoup d'analogie avec l'cta-

(1 dc-I'iété };r,ituits lilisscniciit que nou» supposons

— Hélas ! dit tristement l'abbé, ce n'est pas dans ce moiidj que l'ou reçoit la récompense de tant de vertus, on a nue ambiliou plus haute...

— Jacques , dit Polidori eu louchant légèrement lépaule du notaire, finis donc ta lecture.

Le notaire tressaillit, passa sa maiu sur son front, puis, s'adressanl au prêtre, il lui dit :

— Pardon, monsieur l'abbé, mais je songeais... je songeais à l'immense extension que pourra prendre celte baiapie des pauvres parla seule accumulation des revenus, si les prêts de chaque année, régulièrement lembiinrsés, ne les enlainaic-nt pas. Au bout de (piatre ans, elle pourrait déjà faire pour environ cinquante inille écus de prêts gratuits ou sur gages. L'est énorme... énorme... et je m'en félicite, ajouta-t-il en

songeant, avec une rage cachée, à la valeur du sacrifice qu'on lui imposait. Il reprit : J'en étais, je crois...

— A la nomination de François Germain pour directeur de la société, dit Polidori.

Jacques Ferrand continua :

« Un revenu de dix mille francs sera alfccté aux frais et à l'adminislration de la Banque des Iravailleurt sans ouvrage, dont le directeur à vie sera François Germain , et dont le gardien sera le portier actuel de la maison, nommé l'ipelet.

« M. l'abbé Dumont.

auquel les fouds nécessaires à la fondation de l'œuvre seront remis , instituera un conseil supérieur de surveillance, composé du maire et du juge de paix de l'arrondissement, (pii s'adjiiiiiiliont les personnes qu'ils jugeront utiles an patronage et à l'extension de la Banque des pauvres : car le fondateur s'estimerail mille fois payé du peu qu'il fait, si quelques personnes charitables concouraient à son œuvre.

« On annoncera l'ouverture de cette b.mqne par tous les moyens de public ité possibles.

« Le (nndalcur répète, en finissant , qu'il n'a aucun mérite à faire ce qu'il fait pour ses frèns ;

« Sa pensée n'est que l'écho de celle pensée divine :

« AlMOÎiS-SOlS LES tWS LES M'TKES. ))

— Et voire place sera marquée dans le ciel auprès de celui qui a prononcé ces paroles immortelles, s'écria Fabbé en venant serrer avec effusion les mains de Jaciiues Ferrand dans les siennes.

Le notaire l'tait debout. Les forces lui manquaient. Sans repondre aux rélicitations de l'abbé, il se hâta de lui remellre en bons du Trésor la somme considérable nécessaire à la fondation de cette œuvre, et à celle de la rente de Mor. 1 le lapidaire.

— J'ose croire, monsieur l'abbé, dit enfin Jacques Ferrand, que vous ne refuserez pas cette nouvelle mission, conliée à votre charité. Un reste, un étranger... nommé Walter Mniph... qui m'a donné quelques avis.., sur la rédaction de ce projet, allégera quelque peu votre lardeau... et ira aujourd'hui même causer avec vous de la pratique de l'œuvre et se mettre à votre disposition, s'il peut vous être ulile. Excepté pour lui. je vous prie donc de me garder le plus profond secret, monsieur l'abbé.

Tais-toi... tais-toi!... pis un mot de plus, je te le défends 1—f.iGE 3U9.

LES MYSTERES DE PARIS

— Vous avez raison... Dieu sait ce que vous faites pour vos frères... Qu'importe le reste? Tout inoii regret est de ne pouvoir apporter que mon zèle dans celle noble institution; il sera du moins aussi ardent que voire cliarilé est intarissable. Mais qu'avez- vous? vous pâlissez... souffrez-vous?

— Un peu, monsieur l'abbé. Celle longue lecture, l'émotion que me causent vos bienveillanles paroles... le malaise que j'éprouve depuis quelques jours... Pardonnez ma faiblesse, dit Jacques Ferrand en s'asseyanl péniblement ; cela u'a rien de grave sans doute, mais je suis épuisé.

Le notaire tressaillit.

— Un peu de repos vous remettra, je l'espère, dit le curé. Je vous laisse ; mais avanl, je vais vous donner le reçu de cette somtnc.

Le Cros-Boiteui.

— Peut-être ferez-vous bien de vous mettre au lit? dit le prêtre avec un vif intérêt, de faire demander \olre médecin...

— Je suis médecin, monsieur l'abbé , dit Polidori. L'état de Jacques Ferrand demande de grands soins, je les lui doinierai.

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