CHAPITRE III
Vengeance.
rcrril;iiit que Rndolplie pieu- ait amèrement, les traits de Sarah se décomposaient d'uni' iiraiiière sensible.
Au moulent de voir se réaliser enlin le rêve de soir ambitieuse \ie, la dernière espérance qui l'avait jusipr'alors soutenue lui échappait à jamais.
Cetle affreuse déception devait avoir sur sa santé, nionrenlanémeiit améliorée, une réaction nrortelle.
Renversée dans son fauteuil, agitée d'un treitiblernent fiévreux, ses deux mains croisées et crispées sur ses genoux, le l'egaid fixe, la coin' tesse attendit avec effroi ta prenrièr-e parole de Rodolphe.
Coirniissant l'impélnosilé du c:iractei e du [irince, elle pressentait rpi'ari brisement douloureux qui arrachait tant de pleui s à cel hoiunie aiiss ré>olrr qu'iullexible, succéderait quelque errrporlemenl terrible.
Tout â couj) liodollibe redressa la tête, essuya ses larmes, se leva de bout, el s'appro( haut de Sarah, les braseroi-éssursa poitrine, I air me naçarit, impitoyable... il la contempla quelipies morrrents en silence, puis il dit d une voix sourde :
— Cela devait être .. j'ai tiré I épée conlri' mon |)c'ie... je suis fraiipê dans mon enfant... Juste punition du parricide... Ecoutez-moi, ma dame.
— Parricide!... vous ! mon Dieu! 0 lunesle jour! qn'allez-vous dont encore m'appreiidre'?
— Il faul que vous sachiez, dans ce moment suprême, tous les maux causés par votre implacable ambition, par votre féroce égoisme... Kntendez-vous, femme sans c(eur et sans foi? Entendez- vous, inere dénaturée?...
— Grâce I... Rodolphe...
— Pas de grâce pour vous... qrri, autrefois, sans pitié pour un anroui sincère, exploitiez froidement, dans l'intérêt de votre exécrable orgueil une passion généreuse el dévouée que vous feigniez de partager... Pa: de grâce pour vous qui avez aimé le lils contre le père !.. Pis de grâei pour vous qui, au lieu de veiller pieusement sur- votr'e enfant, lave: abaudunnée à des mains mei-cenaires, afirr de satisfaire votre cripiditi par' nu riche mariage... comme vous aviez jadis assouvi votre amliilioi effrénée en m'amenant à vous épouser... Pas de grâce pour vous qui après avoir- reliisé mou eiifaiil à ma tendr-esse, venez de causer sa mor par vos l'ourber-ies saciili ges!... Malédiction sur vous... vous... moi mauvais génie et celui de ma race!...
— 0 mon Dieu I... il est sans pitié! Laissez-moi I... laissez-moi!
— Vous m'eutcudrez... vous dis-je! .. Vous souvenez-vous du der nier jour. . où je vous ai vue... il y a dix-sept ans de cela... '.oris n porr\iez plus cacher les suites de notre secvèl<' union, que, comme vou; je croyais indissoluble... Je connaissais le caractère iullexible de rno père... je savais quel mariage politique il projetait pour moi... Biavar sou indignation, je lui déi laiai (pie vous étiez m;i femme devint Dii'ii devant les honrmes... que dans peu de temps vous meltriez an moud nn eidant, fruit île notre amour... La ccdère de mon père fut terrible, il lie voulait pas croire â mon mariage... tant d'au(la<e lui semblait iiii possibli;... Il irre menaça de son courroux si je me per-metlais de lui pa ier encore d'une seuililable folie... Alors je vous aimais comuie rnr in sensé... dupe de vos séductions... je croyais que votre cœur daira' avait battu pour moi... Je répondis à mon père rpie jamais je n'aiiia d'autra femme (pic vous... A ces mots, son emporteurent n'eut plus f bornes; il vous prodigua les noms les plus outrageants, s'éciia qi notre maii.ige élail nul : que, pour vous punir de votre audace, il voi ferait atlaclier an pilori de la ville. .-Cédant à nra folle p:'.ssion... à violence de mon caractère... j'osai défendre à mon père, à mon soi verain... de parler ainsi de ma femme... j'osai le menacer. Exaspéré p celle insulte, morr père leva la main sur irroi ; la rage m'aveirgla... tirai rrrorr épée... je me précipitai sur lui... Sans Murph qui survint
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détourna le coup... j'étais parrifcide de fait. . comme je l'ai été d'intcnùdii!... Eiileudez-voiis... parricide!... Et pour vous défendre... vous!... ,
— Hélas! j'ignorais ce niallieur !...
— Hn vain j'avais cru jusiprici expier mon crime... le coup qui n)e frappe aujourd'hui est uia punition.
— .^iais moi. u'ai-je pas aus>i l'icn soutforl de la dureté de voire père, qui a rompu noire mariage? l'ourquoi m'accuser d(! ne pas vous avoir aimé... lor?(|ue...
— Pt)uri|uoi'?... — s'éiM'ia lU)dol|>he, eu iuterrompaut Sarali et jetant sur elle un regard de mépris écrasant. Sachez-le donc, et ne vous étonne?. |)lus de l'Iiorreur que vous lu'iuspiieî. Apres celle scène hmestc dans l.iquelle j'avais iu<Miacé mon piue, je rendis mon ép('e. ,1e fus mis au secret le plus ahsolu. l'olidori, par les soins de qui uotce mariage avait été < ducIu, fui arrêté: il prouva (pie celte union élail nulle, (pie le ministre (pii l'avait hénie était lui minisire su|iposé, et que vous, voire Irèrc et moi, nous avions été tromp(;s. Pour désarmer la ( olere de mou père à son égard, l'olidcni lit plus : il lui remit une de vos lettres à votre frère, interceptée lors d'un voyage que fit Seylon.
— Ciel 1... il serait possihie?
— Vous expliquez- vous mes mépris maintenant?
— Oh ! assez... assez.
— Dans celte leltre, vous dévoiliez vos projets ambitieux avec un cynisme révollant. Vous me traitiez avec un déd^iin gLicial; vous me sacriliiez à votre orgueil infernal ; je n'étais que l'inslnnuent de la lorKuie souveraine qu'on vous avait prédite... vous trouviez entin que mou père vivait bien longtemps.
— Malheureuse que je suis! A celle heure je comprends tout.
. — Kt pour vous défendre j'avais menacé la vie de mon père. Lorsque le lendemain, sans m'adiesser un seul reproche, il lue montra celte lettre... celle lettre qui à cluopie ligne révélait la noirceur de voire àme, je ne pus que tomber it geuiniv et demander grâce. Depuis ce jour j':ii élé poursuivi par un remords inexorable. Bii-ul(")t je (|nitlai rAllemagne pour de longs voyages, alors coinmeiu^'a l'expialion que je me suis imposée... Elle ne finira qu'avec ma vie... Récompenser le bien, poursuivre le mal, soulager ceux qui souHrcnt, sonder toutes les plaies de l'humanité pour làchci' d'arracher quelques âmes à la perdition, telle est la tâche que je nie suisdoimée.
— Elle esl noble et sainte, elle est digne de vous.
. — Si je vous parle de ce vœu, reprit llodolphc avec autant de dédain que d'amertume, de ce vceu que j'ai accouqili selon mon piuivoir partout oii je me suis trouvé, ce n'est pas pour être loUé par vous. Ecoutezmoi donc. Dernièrement j'arrive en France ; nujn séjour dans ('e pays ne devait pas être perdu pour l'expialion. Tout eu voulant secourir d'honnêtes infortimes, je voulus aussi comiaîlre ces classes que la misère écrase, abrutit et déprave, sachant qu'un secours donné à propos, que qiu^lques généreuses paroles, siilliseiU souvent il sauver im malheureux de l'abime. Afin de juger par moi-même, je pris l'extéricm- et le langage des gens que je désirais observer. Ce lut lors d'une de ces explorations... que... pour la première fois... je... je... rencontrai... Puis, connue s'il eut reculé (levaiil cette révélation terrible, liodolpbe ajouta après un moment d'Iiésitalion : Non., non; je n'eu ai pas le courage.
— (Ju'avez-vousdonc à m'apprendra encore, mon Dieu?
— Vous ne le saurez que trop tôt. ..mais, reprit-il avec une sanglante ironie, vous poilez au passé un si vif inlérct, (pie je dois vous jiarler des événements qui ont précédé mou retour eu France. Après de longs voyages je revins en Allemagne; je m'empressai d'obéir aux voloiilcs de mon père; j'épousai nue princesse de Prusse. Pembinl mon absence vous aviez élé chassée du graud-diiché. Apprenant plus lard que vous étiez mariée au comte Mac-Crcgor, je vous redemandai ma lille avec instance : vous ne me répoudites pas; malgré toutes mes inrorinatious, je ne pus jamais savoir oi'i vous aviez envoyé cette malheureuse enf.iul, au sort de lacpielle nuin peie avail liliéralemenl pourvu. Il y a dix ans seulement, une lettre de vous m'apprit que notre fille était morte. Hélas! pli'it à Dieu (pi'elle fût morte alors... j'aurais ignoré l'incurable douleur oui va déionnais (h'sespérer ma vie.
— IVIainlenaul, dit Sarah d'une voi\ faible, je ne ui'étouuc plus de l'aversion (|ueje vous ai inspirée depuis que vous avez lu celle leltre... Je le sens, je ne survivrai pas àce (lernier coup. Eh bien! oui...l'orgiii il et l'ambition m'ont perdue! Sous une apparence pis-iounée je cachais un coMir glacé, j'affectais le dévouement, la rraiicliise; je n'étais que dissimulalion et égoisiue. Ne sacliaul pas combien vous avez le druit de me mépriser, de me hair, mes folles espérances étaient revenues plus ardeiiles que jamais. Depuis qu'un double veuvage nous rendait libres tous deux, j'avais repris uni^ nouvelle créance .i celle prédiction (pii me promenait une couronne, et lorsque le hasard m'a fait retrouver ma lille, il m'a sendilé voir dans celle forluue inc|iérée une volonté providentielle!... Oui, j'allai jusqu'à croire que votre aversion pom' moi céderait à voire amour pour voire enfant... et que vous me donneriez votre main afin de lui rendre le rang qui lui élail dû.,.
— lih bien ! que votre exécrable ambition soit donc satisfaite et punie ! Oui, malgré l'horreur (pie vous m'inspirez; oui, par atlacluunenl, que disje? par respect pour les allreux malheurs de mon eufaiil, j'aurais... quoique décidé à vivre ensuite séparé de vous... j'aurais, par un
mariage (pii eût légitimé la naissance de noire fille, rendu sa position aussi éclatanle, aussi haute qu'elle avait élé misérable !
— Je ne m'étais donc jias trompée !... Malheur !,.. Malheur !... il est trop tard !...
— Oh ! je le sais ! ce n'esl pas la niort de votre fille (pie vous pleurez, c'est la perte (h; ce rang (jne vous avez poursuivi avec une iullexible opiniâtreté!... Eh bien ! que ces regrets inlaïues soient votre dernier cliàlimeul !...
— Le dernier... car je n'y survivrai pas...
— Mais avant de mourir vous saurez... quelle a été l'exislcnee dé votre fille depuis qiu^ vous l'avez abandomiéc.
— Pauvre enfant ! bien misérable, peut être...
— Vous souvenez-vous, reprit nodi)l|ibc avec un calme effrayant, vous souvenez-vous de cette nuit oii vous et votre frcre vous m'avez suivi dans un repaire de la Cilé?
— Je m'en souviens; mais pourquoi celle question?... votre regard me glace.
— Eu venant dans ce repaire, vous avez vu, n'est-ce pas, au coin de ces rues ignobles, d(^.. malheureuses créatures... qui., mais non... non... Je n'ose pas, dit liodolpbe en cachant son visage dans ses mains, je n'ose pas... mes paroles m'épouvantent.
— Moi aussi, elles m'épouvantent .. qu'est-ce donc encore, mon Dieu ?
— Vous les avez vues, n'est-ce pas? reprit Rodolphe en faisant sur luiiucme un effort terrible. Vous les avez vues, ces femmes, la honte de leur sexe ?... Eh bien!... parmi elles... avez-vous remarqué une jeune lille de seize ans, belle... oh! belle... comme on peint les anges?... une pauvre enfant qui, au milieu de la dégradation où on l'avait plongée depuis quelques semaines, conservait une physionomie si candide, si virginale et si pure, que les voleurs el les assassins ipii l;i liitoyaieut... madame... l'avaient surnommée Fleur-de-Marie... L'avezvous remarquée, cette jeune fille... dites '! dites, teiuhe mère?
— Non... je ne l'ai pas remarquée, dil Sarali presque machina ment, se sentant oppressée par une vague terreur.
— Vraiment? s'écria Itodolpbe avec un éclat sardonique. C'est élrauge...je l'ai remarquée, moi... Voici à quelle occasion... écoulez bien. Lors d'une de ces explor.ilious dinitje vous ai parlé tout ;i I'Iiiumv! et qui avail alors un double but (I), je nie trouvais dans la Cilé : non loin du repaire oi'i vous m'avez suivi, un homme voulait battre une de ces malheureuses créatures; je la délendis coulre la brutalité de cet homme. ., Vous ne devinez pas qui élail celle créature... Dites, mère sainte el prévoyante, dites,., vous ne devinez pas?
— Non., je ne... devine pas... llh! laissez-moi... laissez-moi.
— Celle malheureuse élail Fleur-de-Marie...
— 0 mon Dieu ! ..
— El vous ne devinez-pas... qui élail Fleur- de-Marie... mère irréprochable?
— Tuez-moi... oh ! tuez-moi...
— C'était la Uoualeiise... c'était votre fille... s'écria Rodolphe avec une explosion déchirante... Oui, cette infortunée que j'ai arrachée des niaiiis d un ancien foi (.'al, c'était mon enfant, ;i moi... à moi... Itodolpbe il(' Ceiolsleiu ! Oh! il y avait dans cette rencontre avec mon eulanl, (|ne je sauvais sans la connaître, quelque chose de fatal... de providentiel... une récompense pour l'honime qui cherche à secourir ses Irères... une punition pour le parricide...
— Je meurs maudile el damnée... murmura Sarah en se renversant dans son f luteuil el en cachant sou visage dans ses mains.
— Alors, c<uitinua Rodolphe, dumiiianl à peine ses ressentiments et v(uilanl eu vain comprimer les sanglols qci (le temps en temps éloiilTereiit sa voix, quand je l'ai eue souslraite aux mauvais trailemeiils d(Uit ou la meiuK.ail, happé de la douceur inexpriiMble de son accent... de l'aiigélique expression de ses trails... il m'a élé impossible de ne pas m'iutéresser ;i elle... Avec quelle émotion profonde j'ai écouté le n.iïf cl poignant récit de cette vie d'abandon, de diuileur et de misère ; car, voyez-vmis, c'est quelque chose d'épouvaulable que la vie de votre fille... madame...
Oh! il faut ipie vous sachiez les torlures de votre enfant; oui, madame la comtesse... pcnduit qu'au milieu de voire opulence vous rêviez une eouroniie... votre lille, loule petite, couverte de baillons, all.iit le soir mendier dans les rues, soulliaiil du froid et de la faim... durant les nuits d'hiver elle grelollait sur un peu de paille dans le coin d'un grenier, cl puis, (piaud Ihoiriiile femme (pii la loilnrait était lasse d" bailre la pauvre petite, ne sachant qu'imaginer pour l,i faire souffrir, s;>vt^zvou^ ce (pi'elle lui faisait, madame?... elle lui arrachait les dents!...
— Oh! je voudrais mourir! c'est une atroce agonie!...
— Ecoutez encore... S'écliappanl enfin des mains de laChouelle: errant sans pain, sans asile, âgée de huit ans à peine, on l'airêle comme vagabonde, on la met en prison... Ah ! cela a été le meilleur lemps de la vie! de votre lille... madame... Oui, dans sa geiMe, chaque soir, elle reiiierciait Dieu 'de ne plus souflVir du freid, de la faim, el de ne plus être hallue. Et c'est dans une [uisoii (pi'elle a passé li's aniu-es les plus précieuses de la vie d une jeune lille, ces années qu'une tendre mère entoure toujours d'une sollicitude si pieuse et si jalouse ,- oui, au'
(1) Celui (le retrouver les traces Je Gerniuin, Hls de madame Georges.
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licti d'atteindre ses seize ans environnée de soins iniélaires, de nobles ensoigneincnls, voire lille n'a connu que la bnihile indiHéieiice des geôliers, vl puis, iiii jour, d;inss;i léroce in^oiii.iiincc, la soeiélé l'a jelée, iniiocenle e( |inre, licite el. candiile, au milieu de la fange de la glande ville... Mallii'iirciise enlanl... aliaiidoiiiiée... sans soulien, sanseonseil, livrée à Ions les hasards de la iiiiscre et du vice! .. Oh! s'écria Hodolplie, en doiiiiant un lihre cours aux sanp;lols (jni rél(inlïaient, votre cœur est endurci, voire égoiMiie im|iitoyaliU', mais vous auriez pleuré .. oui... vousaurie/.plcuri'en eiileiidaiU le récit déchirant de votre lille!... l'auvre enfant ! souillée, mais non coriompne, chaste encore an milieu de celte horiihie dégiadaliiui qui était pour elle un songe affreux, car chaque mot disait son horreur pour celte vie où elle était f.ilahnient enchaînée; oh ! si vous saviez comme à ch:i(|ue instant il se lévélait en elle d'adorables instincts. Que de boulé...
que de charilé touchante ! oui... car c'était pour soulager une infortune plus grande encore que la sienne que la pauvre petite avait dépensé lo peu d'argent qui lui reslait, et qui la séparait de l'abinie d infamie où on l'a plongée... Oui ! car il est venu un jour...
un jour affreux... où, sans travail, sans pain, sans a»ile...d'huiriblcs femmes l'ont rencontrée exténuée de faiblesse... de besoin...
l'ont enivrée... ei...
l'odolphe ne putacliever; il poussa un cri déchirant en s'écriant:
— Ht c'était ma fille !
ma tille!..
— Malédiction sur moi ! niurumra Sarah en cachant sa (igure dans ses mains comme si elle eût redouté de voir le jour.
— Oui, s'écria Rodolphe, maléilicllon sur vous ! car c'est votre abandon qui a causé tomes ces horreurs...' Malédiction sur vous!
car, lorsque la retirant de cette fange je l'avais placée daiisnne paisible retraite, vous l'en avez fait arracher par vos misérables complices.
Malédiction sur vous I car cet enlèvement l'a mise au pouvoir de Jacques Ferrand...
A ce nom, Rodolphe se tut brus(pienieiit...
Il tress:iillit comme s'il l'eût prononcé (lour la première fois.
C'est que pour la première fois aussi il prononçait ce nom depuis qu'il savait que sa ^
lille était la victime de ce monstre... Les traits du prince prirent alors une elfrayanle expression de rage et de haine.
Muet, immobile, il restait comme écrasé par cette pensée : que le meurtrier de sa lille vivait encore...
, Sarah, malgré sa faiblesse coissante et le boulerersement que venait de lui causer l'entrelieu de Rodolphe, fut frappée de son air sinistre ; elle eut peur pour elle...
— Hélas! qu'avez-vous? murnnira-t-clle d'une voix tremblante. N'est-ce pas assez de souf rances, mon Itieii .'..
— Non... ce n'est pas assez ! ce n'est pas assez... dit Rodolphe en se parlant à lui-mèine et répondant à sa propre pensée, je n'avais jamais éprouvé cela... jamais ! Quelle ardeur de vengeance... quelle soif de sang... quelle rage calme el réiléchie!... Quand je ne savais pas
qu'une des victimes du monstre était mon enfant... je me disais : La mort de cet homme serait stérile... tandis que sa \\e serait féconde, si, pnirr la racbeli'r, il acceptait les conditions que je lui impose... Le cond.inmcr à la charité, pour expier ses crimes, me paraissait jii^le... Kl puis la vie sans or, la vie sans rassouvissemcnt de sa sensualité frénétiqrre, devait être une longue et double torture... Mais c'est ma lille qii il a livrée, enfarrt, à tontes les horreurs de la misère... jeune fille, à toutes les horreurs de l'irilamie !... s'écria Rodolphe en s'aiiimant peu à peu; mais c'est ma lille qu'il a fait assassiner!... Je tuerai cet honune!... Et le prince s'élança vers la porte.
— Où allez-vous'.' Ne m'jbandonnez pas!... s'écria Sarah, se levant à demi el étendant vers Rodoljibe ses mains su|iplianies. Ne me laissez
pas seule! je vais
mourir...
— Seule!... non!...
noir!... Je vous laisse avec le spectre de votre fille, dont vous avez causé la mort!...
Sarah , éperdue, se jeta .a genoux en poussant un cri d'effroi, comme si un fantôme enrayant lui eût apparu.
— Pitié! je meurs!
— Mourez donc , maudite !... reprit Rodolphe enrayant de fureur. Mainlenanl il me faut la vie de votre
complice car c'est
vous qui avez livré voire lille à son bourreau!...
Entrevue de Rodolphe et de Sarah. — page 317
Et Rodolphe se lit rapideuierit conduire chez Jacques Feri.rnd.
CH.VPITRE IV.
Furens amoris.
La nuit était venue pendant que Rodolphe se rendait chez le notaire...
Le pavillon occupé par Jacques Ferrand esl plongé dans une obscurité profonde...
Le vent gémit...
La pluie tombe...
Le vent gémissait, la pluie tombait aussi pendant cette nuit siiii>ire où Cecily, avarrt de quitter pour jamais la maison du notaire , avait exalté la brutale passion de cet homme jusqu'à la fréné^ie.
Etendu sur le lit de sa chambre à coucher faiblement éclairée par une lampe, Jacques Ferrand est vêtu d'un pantalon et d'un gilet noirs; une des manches de sa chemise est relevée, tachée de sang ; une ligatui e de drap ronge, que l'on aperçoit à son bras nerveux, annonce qu'il vient d'être saigné par Polidori.
Celui-ci, debout arrprès<lu lit, s'appuie d'une main au chevet, et semble contempler les traits de son complice avec in(|uiélude.
Rien de plus hideusement enrayant queja ligure de Jacques Ferrand, alors plongé dans celte torpeur somnolente qui succède ordinairement aux crises violentes.
D'une pâleur violacée qui se délache des ombres de l'alcôve, son visage, inondé d'une sueur froide, a atteint le dernier degré du marasme; ses paupières fermées sont tellement gonllées, injectées de sang, qu'elles
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apparaissoiit comme deux lobes lougeàtres an milieu de celle face d'une lividilé cadavéreuse.
— liiicoie im aici'S aussi vidletil (|iie celui de Inut à l'Iieure... el il esl iiioil\..dit Polidori à vi i>; basse. Aiélée (I) la dil, la plii|iart de ceux qui sonl alleinls de celle éliange et elIVoyable maladie |i('risseul presque l0U|0uis le scpliemc jour... el il y a aiiiiiurd'liui six jouis que l'inl'ernale créide a allumé le feu iiiexliiiguible qui dévoie cel bonu)ie...
Apres quelques momeulsde silence uiedilalif, Polidori séloigua du lil et se ))r(imeua leulemcut dans la cliaud)ie
— Tout à l'beure, repril-il en s'arrèlaul, pendant la crise qui a failli emporter Jacques, je me croyais sous 1 obsession d'un rêve eu l'enlendant décrire une à une, et d'une voix lialelante, les monslrueuses ballucinalions qui traversaient son cerveau
Terrible... terrible maladie ! Tour à tour
elle soumet cbaqiie organe à des phénomènes qui déconcertent la science... épouvantent la iiaUire... Ainsi tout à l'iieme l'ouïe de Jacques était d'une sensibiliiési incroyablement douloureuse, (pie, quoique je lui parlasse aussi bas que possible, mes paroles brisaient à ce point sou lyiupan, qu'il lui seniblall, disail-il, que son iràiie était une clocbe, et qrnm énorme ballant d'airain mis en branle au moindre son lui martelait la lèle d'une tempe à l'aiilre avec un fracas étourdissant et des élanieinenis atroces.
Polidori rcsla de nouveau pensif devant le lil de Jacques Ferraiid, dont il s'élail rapproché...
la lempèle grondait au dehors; elle éclata bierilôl eu longs sifllemenls. (Il violenles rafales de verilet de pluie qui éb. aillèrent toutes les fiiii'Ires de celte maison délabrée...
^lal^ré sou aiidaci( use scéléralesse, l'oliddii élail sliperslitieiiv; de noirs pres- Serilimeiils l'agilaient; il éprouvait un malaise indéliiiissable; les nirigissemeiils de l'ouragan qui Iroirblaicnt seuls Ut moine sileiicede la noil lui iuspiiaienl mie vague IVayeur conlie laiiuelle il voulait en vain se roidir.
Pour se (!';siraire de ses sombres pensées, il se remit à examiner les irails de son complice.
— VainlenanI, dit-il en se pencliaut vers lui, ses paupières s'injeclenl... On dirait que son sang calciné y afiliie et s'y concentre. L'organe Je la vue va, comme tout à riieure celui de l'oiiie, olfrir sans doute ]iielque |)liéuoniène extraordinaire... IJuelles souffrances!... comme ;llis durent !... Comme elles s(uit variées!... Uli ! ajoiila-l-il avec un ire amer, quand la nature se mêle d'être cruelle... et de jouer le rôle le lournienteur, elle délie les plus féroces ciiinbiiiaisous des hommes. Vinsi, dans cette maladie, causée par une frénésie erotique, elle soumet
\l) Kam pkrumque m septitnd die honiinem consumit. (Arôtc-e.) Voir .lus.si li i',idii(.-tinii lie H:ild;îss;ir. (Taj. med., lilj. ni. Salncitas tiilro ctirafa.) Voir aussi 1rs i(liiiii:ililcs \n<n'.i il'Anilji'oise \'ari sur li! sîifyriVmV, oolle iHrange ol cITiMyante lialiifjlo ijiii iissc'Uiblo tant, dit-il, à nu cimlimeni de Dieu..
Mort de JiiCi|iies l''i
Harif. Iii.i..
? S.linri,ler;rHr .IFrfiirtlk I.
chaque sens à des lorliires iiion'ies, surhumaines... elle développe la seusibililé de chaque O'g.iiie jir^qu'à l'idéal, pour que laliocilé des ■douleurs soit idé.ile aussi.
Après avoir conleiiiilé pendant quelques moments les traits de son com|ili(:e, il tressaillit de dégoiil, se lecul.i et dil :
— Ah ! ce masque C'-i affreux... Ces liémissements rapides qui le parcourent el le rident parfois le reriileril effrayant...
Au dehors l'ouragan redoiihlail de hirie. .
— Quel orage ! reprit Polidor i en loiirliaiit assis dans un fauteuil et en appuyant son fronl dans ses mains. (Jnellc nuit... quelle nuit ! 11 ne peut y en avoir de plus funestes pour l'élal de Jacques.
Après un long silence il reprit : — Je ne sais si le prince, instruit de
l'infernale puissance . des séductions de Cecily et de la fougue des sens de Jacques, a prévu que chez un bmiime d'une trempe si énergique, d'une organisation si vigoureuse , l'ardeur d'une passion brûlante et inassouvie, compliquée d'une sorte de rage cupide, développerait l'eifroyable névrose dont Jac(|ues est
victime mais celle
conséipience élail normale, ibrcée...
Oh ! oui, dit-il en se levant brusquement et coninie s'il eiit éli; effrayé par celle pensée, oui, le prince avait sans doule prévu cela... sa rare et vasie inlelligeiiee n'esl étrangère à aucune science. .."Son coup d'd'il profond eralira>-e la cause eirellét de clraipre chose .. lurpilov.ilile dans sa jusliie, il a dû baser el cahiiler sûrement le < li.ilinienl de Jacque.siir le> developpemeiiK logiipies el successifs d'iiiie passion briilale, exaspérée jusqu'à l.i
.\pies un long silence, i'olidori reprit :
— (,iiiaiiil je songe au liasse... (piaiiil je songe aux piojets amliilieux ipie, d'accord avec Salali , j'avais autrefois fonilés sur la jeunesse (lu prince !... (l"*-' d'éviiiemeiiis! paripielles dégradations suis -je touillé dans l'alijeclion ciiiiiiiudle où je vis?
moi (pii avais cru clféiiiiiier ce prince cl en faire l'iiislrunienl docile du pouvoir que j'avais rêvé !... De précepieiir • je complais devenir mi-
iMud, — r\cn 5xU iiisirc... Et.iiialgiémon
savoir, mon esprit, de forlails en forfaits, j'ai alleini les derniers degrés de l'infamie... Me voici enlin le geôlier de mon eiimplice.
El Polidori s'abîma dans de sinistres réilexions qui leTamenèrenlà la usée de llodolphe.
-— Je redoute el je hais le prince, reprit-il, niais je suis forcé de m'iiicliiier en Ireiiiblaiil devanl celle imagiiialiiin, devant iM'lle volonté loule-puissaiile ipii s'i.'larice toujours d'un seul bond en dehors des routes connues... (^Iiiel eonlrasle élrangc dans cel biiirime... assez lendroment charilable pour iinagiiier la hampie des travailleurs sans ouvrage, assez fénice... pour arracliei Jacipies à la mort ahn de le livrer à toutes les furies vengeresses de la luxiiie !...
lliin d'ailleurs de plus oilhodoxe, ajouta Polidori avec une sombre ironie. Parmi les oeinlures que Michel-Auge a fiiiles des sept péchés ca-
pens
LES MYSTÈRES DE PARIS
pilaiix dans son Jugnnftil dernier de la eliapcllc Sixlinc, j'ai vu la punilion lerriCiaiile doiil il IVappe la luxure (1); mais les nias(|iies hideux, coiivulslls, de ces damnés de la cliaii' (pii se lordaienl sons la niursurc aiguë des serpeiils, élaienl moins cITrayanls que la lace de Jacques pendant Sun accès de tonl à llienre... il m'a fait peur!
El Polidori frissonna comme s'il avail encore devant les yeux celle vision (brmid.il)le.
Oh ! oni I repi it-il avec un abaliemenl rempli de frayeur, le prince
est impitoyable... Mieux vaudrait mille fois, pour Fcrrand, avoir |iorlc sa tèle sur l'éclialaud, mieux vaudrait le feu, la roue, le plond) fondu qui brftie et tr(jne les membres, que le sii|)plicc que ce misérable endure. A force de le voir souffrir je Unis par m'épouvanler pour mon propre son... (Jue va-t-on décider de moi... qui^ me réservc-t-on, à moi le complice de Jacques'.'... Etre son gcftiicr ne peut suflire à la vengeance du prince... il ne m'a pas fait grAce de l'échafand... pour me laisser vivre, l'eut-êlre une prison éternelle m'attend-elle en Allemagne... .Mieux encore vaudrait cela que la mort... Je ne pouvais que me mettre aveuglément à la discrétion du prince... c'était ma seule chance de salut... (juel(|uefois, malgré sa promesse, une crainte m'assi('ge... peut-être me )ivrera-t-on au bourreau... si Jacques succombe ! En dressant l'échafaud poiu- moi de son vivant, ce serait le dresser aussi pour lui, mon complice... mais, lui mort?... Pourtant... je le sais, la parole du prince est sacrée... mais moi qui ai tant de fois violé les lois divines et humaines... pourrai-je invoquer la promesse jurée?... Il n'importe I... de même qu'il était de mon intérêt que Jacques ne s'échappât pas, il serait aussi démon intérêt de prolonger ses jours... Maisàchaque instant les symptômes de sa maladie s'aggravent... il faudrait presque un miracle puur le sauver... Que faire... que faire?
A ce moment, la temiiête était dans toute sa fureur; une cheminée presque croulante de vétusté, renversée par la violence du veut, tomba sur le toit et dans la cour avec le fracas retentissant de la foudre.
Jacques Ferrand, brusquement arraché à sa torpeur somnolente, fit un mouvement sur son lit.
Tolidori se sentit de plus en plus sous l'obsession de la vague terreur qui le dominait,
— C'est une sottise de croire aux pressenliments, dit-il d'une voix roublée, mais cette nuit me semble devoir être sinistre...
Un sourd gémissement du notaire attira l'altcnlion de l'olidori.
— Il sort de sa torpeur, se dit-il en se rapprochant lentement du lit ; peut-être va-l-il tomber dans une nouvelle crise.
— Polidori ! murmura Jacques Ferrand, toujours étendu sur son lit et tenant ses yeux fermés, Poliduri, quel est ce bruit?
— Une cheminée qui s'écroule... répondit Polidori à voix basse, craignant de frapper trop vivement l'onÏB de sou complice; un alïreux ouragan ébranle la maison jusque dans ses fondements... la nuit est horrible... horrible !
Le notaire ne l'entendit pas, et reprit en tournant à demi la tête ;
— Polidoii, tu n'es donc pas là?
— Si... si... je suis là, dit Polidori d'une voix plus haute, mais je l'ai répondu doucement, de peur de le causer, comme tout à l'henre, de nouvelles douleurs, en parlant haut.
— Non... maintenant ta voix arrive à mou oreille sans me laire éprouver ces affreuses douleurs de tantôt. , . car il me semblait au moindre bruit que la foudre éclatait dans mon crâne... et pourtant, au milieu de ce fracas, de ces souffrances sans nom, je distinguais la voix pa'-siunnéo de Cecily qui m'appelait...
— Toujours cette femme infernale... toujours ! Mais chasse donc ces pensées... elles te tueront !
— Ces pensées sont ma vie! comme ma vie, elles résistent à mes tortures.
— Mais, insensé que lu es, ce sont ces pensées scnk's qui causent les tortures, te dis-je ! l'a maladie n'esl antre chose que la frénésie sensuelle arrivée à sa dernière cxaspér.ilion... Encore une fuis, chasse de ton cerveau ces images mortelleinenl lascives, ou tu |)ériras...
— Chasser ces images! s'écria Jacques Ferrand avec i^xaltalion, oh I jamais, jamais ! Toute ma crainte est (pie mu pensée s'épuise à les évoquer... mais, par l'enlér ! elle ne s'épuise pas... Plus cet ardent mirage m'apparait, plus il ressemble à la réalité... Dis qui- la doul<ur me laisse un moment de repos, dès que je puis lier deux idées, Cecily, ce démon que je chéris et que je maudis, surgit à mes yenx.
— Quelle fureur indoui|)table ! Il m'épotivanle !
— Tiens, maintenant, dit le notaire d'une voix stridente et les yeux oostinément attachés sur un point obscur de son alcôve, je vois déjà comme une forme indécise et blanche se dessiner... la... là !
Et il étendait son doigt velu et décharné dans la direction de sa vision.
- Tais-toi, malheureux
— Ah ! la voilà !...
(1) « Emporté par son sujet, l'Imattiiiatinii égirûe par huit .ins de mMitatlous lontinucs sur iin jour si horrilile poui- un croyant, Miilicl-Ange, élevé à \a disnilé (le prédicateur, pt ne songeant plus qu'à siui salul, a voulu punir de la uianièro la plus IVappaute le vice alois le plus A la modo. L'horreur de ce supplice nie snnihic arriver au vrai suhlimedu genre.» Stendhal, fltst. dt la Peitiiurr m UaUe, 22, p. .')54.1
— Jacques... c'est la mort !
— Ah ! je la voi ., ajoiiia Fcriand les dents serrées, sans répondre à Polidori ; la voilà! qu'elle esl belle! qu'elle est belle!... Comme ses cheveux noirs flotlent en dcsoriire sur ses éjiaules !... El ses pctik.'s dénis qu'on aperçoit entre ses lèvres enti 'ouvertes... ses lèvres si rouges et si buuiidus ! qiwHles perles !... Oli ! ses grands yeux semblent tour à tour éiiiicelcr et mourir 1... Cecily ! ajoula-t-il avec nue exaltation inexprimable, Cecily 1 je t'adore !...
— Jacques ! écoute, écoute !
— Oh ! la daumation éternelle... cl la voir ainsi pendant l'éternité !...
— Jacqiies 1 s'écria Polidori alarmé, n'excite pas ta vue sur ces fantômes I
— Ce n'est pas un fantôme !
— Prends garde ! loul à l'heure, lu le sais... tu le figurais aussi entendre les chants voluptueux de cette femme, et Ion ouic a été tout à coup frappée dune douleur efiroyable... Prends garde !
— Laisse-moi ! s'écria le notaire avec un coinroux impatient, laissemoi !... A quoi bon l'ouie, sinon pour l'entendre ?... la vue, eiuon pour la voir?...
— Mais les tortures qui s'ensuivent, misérable fou !
— Je puis braver les tortures pour im mirage ! j'ai bravé la mort pour une réalité... Que m'importe, d'ailleurs? celle ardente image esl pour moi la réalité ! Oh ! Cecily ! es-tu belle !... Tu le sais bien, monstre, que lu es enivrante... A quoi bon cette coipictlcrie infernale qui m'embrase encore!... Oh ! l'exécrable furie! lu veux donc queji' meure?... Cesse... cesse... on je t'étrangle !... s'écria le notaire en délire.
— Mais tu le lues, misérable ! s'écria Polidori en secouant rudement le notaire pour l'arracher à son extase.
Efforts inutiles !... Jacques conlinua avec une nouvelle exallatiuu :
— 0 reine chéiie ! démon de volupté! jamais je n'ai vu... Le notaire n'acheva pas.
Il poussa un brusque cri de douleur en se rejetant en arrière.
— Qu'as-lu? lui demanda Polidori avec étonnement.
— Éteins celle lumière ; son éclat devient trop vil... je ne puis le supporter : Il me blesse...
— Gomment ! dit Polidori de plus en plus surpris, il n'y a qu'une lampe recouverte de son abat-jour, et sa lueur esl Ires-faible...
— Je te dis ([uc la clailé augmente ici... Tiens, encore, encore! Oh! c'est trop... cela devient intolérable ! ajouta Jacques Ferrand en fermant les yeux avec une expression de souffiance croissante.
— Tu es fou! cette chambre esl à peine éilairée, te dis-je; je viens au contraire d'abaisser la lampe ; ouvre les yeux, tu verras !
— Ouvrir les yeux !... mais je serais aveuglé par les torrents de clarté flamboyanie dont cette pièce est de plus en plus inondée... Ici, là, partout... ce sont des gerbes de feu, des milliers d'élincelles éblouissantes ! s'écria le notaire en se levant sur son séant. Puis, poussant un nouveau cri de douleiu- atroce, il porla les deux mains sur ses yeux. — Mais je suis aveuglé ! celte lumière lorride traverse mes paupières fermées... elle me biùle, elle me dévore... Ah I maintenant, mes mains me garantissent un peu !... Mais éteins celte lampe, elle jette une flamme infernale!...
— Plus de doute, dit Polidori, sa vue est frappée de l'exorbilante sensibilité dont son ouïe avait élé frappée tout à l'heure... puis une crise d'hallucination... Il est perdu ! Le saigner de nouveau dans cet étal serait mortel... Il est perdu !
Un nouveau cri aigu, terrible, de Jacques Ferrand, retentit dans la chambre. ^
— Bourreau ! éteins donc cette lampe !... son éclat embrasé pénètre à travers mes mains, qu'il rend transparentes... Je vois le sang circuler dans le réseau de mes veines... J'ai beau clore mes paupières de toutes mes forces, celle lave ardente s'y inlilire... Oh! quelle torture !... Ce sont des élancements éblouissants comme si on m'enfonçait an fond des orbites un fer aigu cbaulfé à blanc... Au secours! mon Dieu! au secours!... s'écria-t-il en se tordant sur son lit, en proie à d'horiiblcs convulsions do doideur.
l'(]|idori, elTrayé de la violence de cet accès, éteignit brusquement la
lumière.
Et tous les deux se trouvèrent dans tme obscurité profonde A ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la
porte de la rue...