CHAPITRE LK
Fleur-de-Marie.
Pendant la scène que nous venons de raconter, mademoiselle de Fermont, toujours évanouie, était restée livrée aux soins empressés de Clémence et des deux religieuses: lune d'elles soutenait la tête pâle et appesantie de la jeune lille, pendant que madame d'Harville, penchée sur le lit, esuyait avec son mouchoir la sueur glacée qui inondait le front de la inaLide.
Profondément ému, .M. de Saint-Remy contempl;iit ce tableau louchant. lors(prunc fnnesle pensée lui traversant tout à coup l'esprit, il s'approcha de Clémence et lui dit i\ voix basse :
— Et la mère de celle infortunée. mad:mie?
La marquise se retourna vers M. de Saint-Remy, et lui répondit avec une tristesse navrante :
— Celle enfant... n'a plus de mère... monsieur.
— Grand Dieu! .. morte !!!
— J'ai appris seulemeiil hiei' soir, :'i mon retour, l'adresse de madame
LES MYSrÈUliS DR PARIS.
dp Fi'imont... et son étnt desespéré. A une heure du malin, j'étais chez elle Livcc mon médecin. Ah! monsieur!... quel tableau!... la misère dans toute sou horreur... et aucun espoir de sauver cette pauvre mère expirante !
— Uh ! que son agonie a dû être affreuse, si la pensée de sa fille lui était présente !
— Son dernier mot a été : Ma lille !
— Quelle mort... mon Dieu!.. Elle , mère si tendre, si dévouée. C'est épouvantable !
Une des religieuses vint inlerromiire l'entretien de M. de Saint-Remy et de madame d Uarville, en disant à eelle-ci :
— La jeune demoiselle est bien l'ailjle... elle entend à peine; tout à l'heure peut-être elle reprendra un peu de connaissance... celte secousse l'a brisée. Si vous ne craigniez pas, madame, de rester là... eu attendant (|ue la malade revienne tout à fait à elle, je vous olïrirais ma chaise.
— Donnez... donnez, dit Cléiiiencc en s'asseyant auprès du lit; je ne quitterai pas mademoiselle de Fermout ; je veux qu'elle voie au moins une figure amie lorsqu'elle ouvrira les jeux... ensuite je l'enimèuerai avec moi, puisque le médecin trouve heureusement qji'on peut la transporler sans danger.
— Ah ! madame, soyez bénie pour le bien que vous faites, dit M. de Saiiil-ltemy : mais pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore dit mon nom ; tant de chagrins. ..tant d'émotions. Je suis le comte de Saint- Itemy, madame... le mari de madame de Fermont était mon ami le plus intime. J'habitais ,i Angers... j'ai (piilté celte ville dans mon inquiétude de ne recevoir aucune nouvelle de ces deux nobles et digues femmes ; elles avaient jusqu'alors habité celle ville, et on les disait complélemenl ruinées : leur posiiion était d'autant plus pénible que jusqu'alors elles avaient vécu dans l'aisance.
— Ah ! monsieur... vous ne savez p^s tout... madame de Fermont a été indignement dépouillée.
— Par son noiaire, peut-être'.' Un moment j'en avais eu le soupçon.
— Cet homme élaii un monstre, monsieur. Hélas! ce crime n'est pas le seul qu'il ait commis. Mais heureusement, dit l!léiiience avec exaltation en songeant à llodolphc, un génie providenliel en a l'ait justice, et j'ai pu fermer les yeux de madame de Fermont en la rassurant sur l'avenir de sa lille. Sa mort a été ainsi moins cruelle.
— Je le comprends; sachant à sa (ille un appui (el que le vôtre, m.idame, ma pauvre amie a dil mourir plus tranquille...
— Non-senlement mon vil iniérèt est à tout jamais acquis à mademoiselle de Fermont... mais sa fortune lui sera rendue...
— Sa fortune!... Conunent?... Le notaire?...
— A élé forcé de restituer la somme... qu'il s'était appropriée par un crime honible...
— Un crime '.'...
— Cet homme avait assassiné le frère de mndame de Fermont pour faire croire que ce malheureux s'était suicidé après jivoir dissipé la l'orlune de sa sœur...
— C'est horrible!... mais c'est à n'y pas croire... ci pourlani, par suite de mes soupçons sur le noiaire, j avais coii-ervé de vaf^ues doutes snr la réalité de ce suicide... car Rennevillc était riiomienr, la loyauté même. El la somme que le nolain^ a resliliiéc ?...
— Est déposée chez im prêtre vénérable, M. le curé de Bonne-Nouvelle ; elle sera remise à mademoiselle de Fermont.
-—Celte restitution ne siiflil pas à la justice des honmies, madame!... L'éehal'aud réclame ce notaire... car il n'a pas commis im meurtre, mais deux meurtres... La mort de madame de Fcrm:inl, les sonllraiiees (|ue sa lille endure sur ce lit d'hôpital, ont élé causées par linràincalius de conliauce de ce misérable !
— Et ce misérable a commis un autre meurtre aussi affreux, aussi alrocemeni combiné.
— (Jue dites-vous, madame'.'
— - S'il s'est défait du frère de madame de Fermont par un prétendu suicide, afin de s'assmer l'impunité, il y a peu de jours il s'est défait d'une malheureuse jeune lille (pi'il avait intérêt à perdre eu la faisant nover... certain qu'on altribnerail celle mort à un accident.
.M. de Saint-Remy tressaillit, regarda madame d'Il.irville avec surprise en songeant à Fleur-de-Marie, et s'écria :
— Ah ! mon Dieu, madame, quel étrange rapport !...
— Qu'avez-vous, monsieur?...
— Celle jeune fille ! ... où a-t-il voulu la noyer ?
— Djins la Seine... près d'Asnières, m'a-t-on dit...
— C'est elle!... c'est elle!... s'éeria M. de Saint-Remy.
— De qui parlez-vous, monsieur ?
— De la jeune fille que ce monstre avait intérêt à perdre...
— Fleur-de-Marie!!!
— Vous la connaissez, madame?
— P.iuvre enfant... je l'aimais lendremenl... Ah! si vous saviez, monsieur, combien elle était belle et touchante... Mais comment se fait-il?...
— Le docteur Griffon et moi nous lui avons donné les preiiliers secours...
— Les premiers secours? à elle?... el où cela ?
— A l'Ile du Ravageur... ipiaud on l'a eu sauvée...
— Sauvée, Fleur-de-Marie... sauvée?...
— Par une brave créature qui, au risque de sa vie, l'a retirée de la Seine... Mais qu'avez-vous, madame?...
— Ah ! monsieur, je n'ose croire encore a tant de bonheur... mais je crains encore d'être dupe d'une erjcur... Je vous en supplie, dites-moi. celle jeune lille... comment est-elle?
— D'une admirable beauté... une figure d'ange...
— De grands yeux bleus... des cheveux blouds?
— Oui, madame.
— El quand on l'a noyée... elle était avec un femme âgée?
— Eu eflél, depuis hier seulement qu'elle a pu parler (car elle est encore bien faible), elle nous a dit celle circonstance... l'iie femme âgée l'accompagiiail.
— Dieu soit béni! s'écria Clémence enjoignant les mains avec ferveur, je p<iurrai lui apprendre que sa prolégee vit enciue (1). IJnelle joie pour lui, qui dans sa dernière lettre me parlait de celle pauvre enfant avec des regrets si péuiblea!... Pardon, monsieur! mais si vous saviez combien ce (jue vous m'ai)prenez me rend heureuse... et pour moi, et pour une personne... (pii, plus que moi encore, a aimé et protégé Flenr-de-Marie ! Mais, de grâce, a celle heure... où est-elle?
— Près d'.\snières... dans l.i maison de l'un des médecins de cet hôpital... le docteur Griffon, qui, malgré des travers que je déplore, a d'excellentes qualités... car c'est chez lui que Fleurde-.Marie a élé transportée ; et depuis il lui a prodigué les soins les plus constants.
— El elle est hors de tout danger?
— Oui, madame, depuis deux ou trois jours seulement. Et aujourd'hui on lui permetlra d'écrire à ses protecteurs.
— Oh ! c'est moi, monsieur... c'est moi qui nie chargerai de ce soin.., ou pliiioi c'est moi qui aurai la joie de la conduire auj)rès de ceux qui, la croyant morte, la regrettent si amèrcmenl.
— Je comprends ces regrets, madame... car il est impossible de connaître FIcur-deMarie sans rester sous le charme de cette angéliqiie créature : sa grâce et sa douceur exercent sur tous ceux qui l'approchent un empire indéfinissable... La femme qui l'a sauvée, et qui d puis l'a veillée jour et nuit comme elle aurait veillé son enfant, est une personne courageuse et dévouée, mais d'un caractère si habiluellemeni emporté qu'on l'a surnommée la Louve... jugez!... Eh bien I un mol de Fleur-de-Marie la bouleverse... Je l'ai vue sangloter, pousser des cris de désespoir, lorsque ensuite d'une crise fâcheuse le docteur Griffon avait presque désespéré de la vie de Fleur-de-Marie.
— Cela ne m'élonne pas... je connais la Louve.
— Vous, madame? dit M. de Sainl-Reiny surpris, vous connaissez la Louve (2)?
— En cflet, cela doit vous étonner, monsieur, dit la marquise en souriant doucement ; car l^lémence élail heureuse... oh! bien heureuse... en songeant à la douce surprise qu'elle méiiageait au prince.
Quel eût élé son enivrement, si elle avait su que c'était une fille qu'il croyait morte .. qu'elle allait jamcner à Rodolphe!...
— Ah ! monsieur, dit-elle à M. de Saint-Remy, ce jour est si beau... pour moi... que je voudrais qu'il le IVil aussi pour d'autres ; il me semble qu'il doit y avoir ici bien des infortunes hounêles à soulager, ce serait une digne manière de célébrer l'exeellente nouvelle que vous me donnez. Puis, s'adressanl à l.i religieuse qui venait de faire boire quelques cuilleri'es dune potion à mademoiselle de Fermont : Eh bien!... ma sœur, ripreiidelle ses sens ?
— Pas e!coic... madame .. elle est si faible. Pauvre demoiselle! à peine si l'on sent les ballemenls de son pouls.
— J'allenilrai pour l'enuiiener qu'elle soit en état d'être transportée dans ma voilure... Mais, diles-moi, ma so'ur, parmi toutes ces malheureuses malades, n'en conuailriez-vons pas qui méritassent particulièrement l'intérêt el la pilié, el à qui je |:ourrais être utile avant de (|uiller cet hospice?
— Ah ! madame... c'est Dieu qui vous envoie... dit la sœur; il y là, ajouiat-cllc en moulranl le lit de la sœur de Pique-Vinaigre, une pauvre femme très-malade et très à plaindre ; elle n'esl entrée ici qu'à bout de ses forces ; elle se désole sans cesse parce qu'elle a élé obligée d'abandonner deux pelils eiifanls qui n'ont qu'elle au monde pour soutien. Elle disait lonl à l'heure à M. le docteur qu'elle voulait sortir, guérie ou non, dans huit jours, parce que ses voisins lui avaient promis de garder ses enfants seulement une semaine... et qu'après ce temps ils ne pourraienl plus s'en charger.
— Conduisez-moi à son lit, je vous prie, ma sœur, dit madame d'Harville en se levant et en suivant la religieuse.
Jeanne Diiport, à peine remise de la crise violente que lui avaient causée les investigations du docteur Griffon, ne s'était pas aperçue de l'entrée de Clémence d'iiarvillc dans la salle de l'hospice.
(1| Mndame il'llarvillc, arrivée seulement de la veille, ignorait que Rodolphe av.iil découvi'i'l que la Goualeuse (qu'il croyait morte) élait sa lille. Quel |ues jours aupar.iv.ini. le m-ince, en écrivant à la niai-quise, lui av.tit appris les utiuveaux crimes du notaire ainsi que les rcslilulluns qu'il l'avail obligé à l'aire. C'est nu- les soins de M. Hadinol que l'adresse de niadTIne de Fermont, passage de la Br.isserie, avait été découverte, et llodolphe en avait .aussitôt fait pari à mailamo d'Ilarville.
'■21 Dans sa visite à Sainl-Lazaie, niadanio d'Harville avait entendu parler de la Louve par madame Armand, la surveillante.
Quel fut son élonnement lorsque la marquée, soulevant les rideaux de son lit, lui dit, en attachant sur elle un regard rcuiiili de commiséiation et de bonté :
— Ma bonne mère, il ne faut plus être inquiète de vos enfants ; j'en aurai soin ; ne songez donc qu'à vous guérir pour les aller bien vite retrouver !
Jeanne Duport croyait rêver.
A celle uiénie place où le docteur firiffon et son studieux .auditoire lui avaient lait subir une cruelle inquisition, elle voyait luic jeune femmi^ d'une ravissante beauté venir à elle avec des paroles de piiié, de consolation et d'es|iérance.
L'énioliou de la sœur de Pique-Vinaigre était si grande, qu'elle nu pul prononcer une parole ; elle joignit seulement les mains eoniiiic si elle eût prié, en reg:iidant sa bienlailrice inconnue avec adoration.
— Jeanne, Jeanne ! lui dit tout bas la Lorraine, répondez donc à celte bonne daiuc... l'ois la Lorraine ajouta, en s'adressaut à la marquise: — Ah ! madame, vous la sauvez ! Elle serait morte de désespoir en pensant à ses eufiiiis, qu'elle voyait déjà abandonnés... N'est-ce pas, Jeanne?
— Encore une fois, rassurez-vous, ma bonne mère... n'ayez aucune inquiéliide, reprit la marquise en pressant dans ses petites mains délicates et b'aiiiiies la main brûlante de Jeanne Ifuport. Rassurez-vous, ne soyez |ilns inqniele de vos enfants; et même, si vous le prélérez, vous sortirez anjouid bui do l'hospice: on vous soigneia chez vous : rien ne vous manquera. De la sorte, vous ne quillcrez pas vos clicrs eul'anls... Si voire logement est insalubre on trop petit, on vous en trouvera tout de suite un plus convenable, aliii que vous soyez, vous dans une chambre, et vos enfants dansuneaulre... \ous aurez nue bonne garde-malade qui les surveillera tout en vous soignant... Enfin, lorsque vous serez rétablie, si vous manquez d'ouvrage, je vous melti'ai à mémo d'attendre qu'il vous en an ivo ; et, dès aujourd'hui, je me charge de l'avenir de vos enfanlsl
— Ah ! mon bon Dieu ! qu'ost-ee que j'entends ?... les chérubins descendent doue du ciel coimiie dans k's livres d'église ! dit Jeanne Duport tremblante, égarée, osant à peine regarder sa bienfaitrice. Pourquoi tant de boules poîir moi? Qu'ai-je lait pour cela?... Ça n'est pas possible ! Moi, sortir de l'hospice, où j'ai déjà tant plemé, lant soufléi t ! ne plus quitter mes enfants... avoir une garde-malade '.... Mais c'est coninie un nùracle du bon Dieu !
Et la pauvre feuune disait vrai.
Si l'on savait ciuubien il est doux et facile de faire souvent et à peu de frais de ces miracles!
Ilébis ! pour cerlaines inforlunes abandonnées ou repoussées de tons, un salut innnédiat, inespéré, accompagiu; de paroles bienvcillanles, d'égards tendrement charitables, ne doit-il pas avoir, n'a-t-il pas l':q)parence snrnalurelle d'un nnracle?...
Ainsi élait-il humainement permis à Jeanne Duport, non pas d'espérer, mais seulemciil de rêver à la probahililé de la Ibilune inouïe que lui assurait madame d'Iiarville?
— Ce n'est pas nu miracle, ma bonne mère, l'i'pondit (lléinence vivement émue ; ce que je fais |ionr vous, ajouta-l-eilc en rougissant légèrement an souvenir de l'oiloljilie, ce que je fais jiour vous m'est inspiré par un généreux esprit qui m'a appris à compatir au malheur... c'est lui qu'il faut riMiK.icicr et bénir...
— Ah ! madame, je bénirai vous et les vôlres ! dit Jeanne Duport en pfeuraiil. Je vous demande pardon de in'exprimer si mal, m;iisje n'ai pas l'habilude de ces grandes joies... c'est la iireiniere fois que cela mairive.
— Eh bien 1 \oycz-vons, Jeanne, dit la Lorraine attendrie, il y a aussi parmi les riches des Rigolettes et desGonaleuses... en grand, il est vrai, mais, quant an bon cœur, c'est la même chose!
Maifnne d'Iiarville se relouina lonle surprise vers la Lorraine, en lui enteudanl prononcer ces deux noms.
— \ ous (oiinaissi'z la Gmiaieuse et une jeune ouvrière nommée Rigolette ? demanda Cléiiiciice à la Lorraine.
— Oui, madame... La Goualcuse, bon petit ange, a fait l'an passé pour moi, mais dame ! selon ses pauvres nuiyens, ce que vous faites pour Je.inne... Oui, madame ! Oh 1 ça me fait du bien à dire et à répéter à tout le monde! La Gonaleuse m'a retirée d'une cave où je venais d'accoucher sur la p;iille... et le cher pelit ange m'a établie, moi et mon enfant, dans une chambre où il y avait un bon lit et un berceau... La Goualeuse avait fait ces d('penses-là par pure charité, car elle me connaissait à peine et était pauvre elle-même... C'est beau, cela, n'est-ce pas, madame? dit la Lorraine avec exaltalion.
— Oh! oui... la charité du pauvre envers le pauvre est grande et sainte, dit Clémence les yeux mouilles de douces larmes.
— 11 eu a élé de même de madenuiisclle liigoletle, (pii, selon ses moyens de petite ouvrière, reprit la Lorraine, avait, il y a quelques jouis, offert ses services à Jeanne.
— Quel singulier rapprochemont! se dit Clémence de plus en plus émue, cai' chacun de ces deux noms, h Goualeuse et Rigolelte, lui rappelait une noble aciion de Rodolphe. Et vous, mon enfuit, que pnis-je pour vous? dit-elle à la Lorraine. Je voudrais que les nt>ms que vous venez de proiioncor avec tant de reconnaissance vous purtassent bonheur.
— Merci, madame, dit la Lorraine avec nu sourire de résignation
amère ; j'avais un enfant... II est mort... Je suis poitrinaire condamnée, je n'ai pins besoin de rien.
— Quelle idée sinistre ! A votre âge... si jeune, il y a toujours de la ressource !
— Oh! non, madame, je sais mon sort... je ne me plains pas ! J'ai vu encore cette nuit moniir une poiliinaiie dans li salle... on meuii bien doucement, allez ! je vous remeicie toujours de vos boiiiés.
— Vous vous exagérez votre état...
— Je ne me trompe pas, madame, je le sens bien ; mais, puisque vous êtes si bonne... une grande dame comme vous est toute-puissante...
— Parlez... dites... (pie voulez-vous?
— J'avais demandé un seivice à Jeanne; mais puisque, grâce à Dieu et à vous, elle s'en va...
— Eh bien, ce service, ne pnis-je vous le rendre?
— Cerlainement, madame... un mot de vous aux sœurs ou au médecin arrangerait tout,
— Ce mol, je le dirai, soyez-en sûre... De quoi s'aglt-il ?
— - Depuis que j'ai vu l'actrice qui est morte si tourmentée de la crainte d être coupée en morceaux après sa mort, j'ai la même pem-... Jeanne m'avait promis de réclamer mon corps et de me faire enlern'er...
— Ah ! c'est horrible ! dit Clémence en frissonnant d'épouvante : il fiiut venir ici pour savoir qu'il est encore pour les pauvres des misères et des terreurs même au delà de la loinbe!...
— Pardon, madame, dit tinudement la Lorraine ; pour une grande dame riche et heureuse comme vous méritez de l'être, cette demande est bien triste... je n'aurais pas dû la faire !
— Je vous en remercie, au contraire, mon enfant; elle m'apprend une misère que j'ignorais, et celle science ne sera pas slérih;... Soyez tranquille, quoique ce nioinent falal soil bien éloigné d'ici, quand il arrivera, vous serez sûre de reposer en terre sainte !
— Oli ! merci, madame ! s'écjia la Lurr:iiiie ; si j'osais vous demander la permission de baiser votre main...
Clémence |)résenta sa main aux lèvres desséchées de la Lorraine.
— Oh! merci, madame ! j'aurai ipiclipi'iin à aimer cl à bénir jusqu'à la (in... avec la Goualeuse... et je ne serai plus attristée pour après ma mort!
Ce détachement de la vie et ces craintes d'outre-tomhe avaient péniblement affecté madame d'Iiarville; se penchant à l'oreille de la sieur, qui venait l'avenir que mademoiselle de Fcnnont avait complètement repris connaissance, elle lui dit :
— Est-ce que réellement l'éiat de celle jeune femme est désespéré? El, d'un signe, elle lui indiipia le lit de la Lorraine.
— Hélas ! oui, madame ; l.i Lorraine est condamnée... elle n'a peutêtre pas huit jours à vivre!
Une demi-heure aiirès, mailaine d'Iiarville, :icrompagnée de M. de Sainl-Reniy, cinnieiiait chez elle la jeune orpheline, à ipii elle avail caché la mort de sa iiu're.
le jour inême, un hoiniiie de conliaiice de iiiadanie d'llar\ille, après avoir élé visilcr, nie de la IJarilleiie, la niisér.ihle demeure de Jeanne Duporl, et avoir lecneilli sur celte digne feinine les ineillems reiiseiguemenls, loua anssilol, sur le quai de l'Ecole, deii\ grandes ch.imbies cl un cabinet bien aéré, meubla en deux heures ce Mi(i(le?le mais saliibre logis, et, grâce aux res-ourccs iiislanlanées du Temiile, le soir inèinc Jeanne Dupiut fui transporlée dans celle demeure, où elle trouva ses enfants et une excellente garde-malade.
Le même homme de eonliance lui chargé de réclamer et de faire enterrer le corps de la Lorraine, lorsqu'elle succomberait à sa maladie.
Après avoir conduit et inslallé chez elle mademoiselle de Ferinoni, madame d'Iiarville paitil :inssilùl pour Asnières, accompagnée de M. de Saini-Remy, ahu d'aller chercher Fleur-de-Marie et de la conduire chez Rodolphe.
Cli.\PITRE X.
Espérance.
Les premiers jours du prinicmps approchaieni, le soleil commençait à prendre nu peu de force, le ciel élait pur, I air tiède... Fleur-de-.Marie, appuyée sur le br.is de la Louve, essayait ses forces en se promenant dans le jardin de la pelile maison du ducleur (irilfon.
La chaleur vivifianle du soleil et le nionveinent de la promenade coloraicnl d'une teinte rosée les traits pâles et amaigris de la Goualeuse ; ses vêlements de paysanne ayant élé (léchirés dans la piéei)iilalio[i des premiers secours (|u'on lui avail douii s, elle portait une lobe de mérinos d'un bleu foncé, l'aile en blouse, cl seulement serrée autour de sa laille délicate et (ine |iar une coidelière de hiiiic.
— Quel Ikmi soleil! dil-elle à la Louve eu s'arrêlant au pied d'une charmille d'arbres verts exposés au midi et qui s'arroiidiss.iieut autour d'un banc de pierre. Voulez-vous que nous nous asseyions un moment ici, la Louve?
— Est-CR que vous avez hcsoin d(ï me demander si je veux? répondit brii'i(|ii('iiiiiil la (piiiiiie di; Miirdnl cii liaiiss^inl Ici épaules.
Puis, ûuiiil de son cou un ciiàle de bonne de bolc, elle le ploya en qnaiic, s'agenouilla, le posa sur le sable un peu humide de l'allée, et dit à la Gonalcnsc :
— niellez vos pieds là-dessus.
— Mais, la Louve, dit Flenr-dc-Marie, qui s'était aperçue trop t^rd du dessein de sa compagne pour l'empèchcr de l'exécutée; mais, la Louve, vous allez abîmer votre cliale.
— l'as tant de raisons!... la terre est fraîche, dit la Louve.
El, prenant d'autorité les petits pieds de Fleur-de-Marie, elle les posa sur le cliàlc.
— Comme vous me gâtez, la Louve....
— Ilinn !... vnns ne le méritez guère : toujours à vous débattre contre ce (pie je veux faire pour votre bien... Vous n'êtes pas fatiguée? Voila ini bonne demi-heure que nous marchons... Midi vient de sonner à Asnières.
— Je suis un peu lasse... mais je sens que cette promenade ra'a fait du bien
— Vous voyez... vous étiez lasse. Vous ne pouviez pas me demander pins tôt de vous asseoir?
— Ne me grondez pas ; je ne m'apercevais pas de ma lassitude. C'est si bon de march(M' quand on a été longtemps alitée... de voir le soleil, les arbres, la campagne, quand on a cru ne les revoir jamais!
— Le fait est (pie vous avez été dan^ un éiat désespéré durant dtux jours. Pauvre Goualense... oui, on peut vous dire cela maintenant... on désespérait de vous.
— Et puis llgurcz-vons, la Louve, que me voyant sous l'eau... malgré moi je me suis rappelé qu'une mécliante femme' qui m'avait tourmentée quand j'étais petite me menaçait toujours de me jeter aux poissons. Plus tard elle avait encore voulu me noyer (1). Alors je me suis dit : .le n'ai pas de bonheur... c'est une fatalité, je n y échapperai pas...
— Pauvre lioualeuse... c'a été votre dernière idée quand vous vous êtes crue perdue?
— Oh! non... dit Fleur-de-Marie avec exaltation. (Jiiand je me suis sentie mourir... ma dernière pensée a été pour celui que je regarde comme mon Dieu; de même qu'en me sentant renaître, ma première pensée s'est élevée vers lui...
— C'est plaisir de vous faire du bien, à vous... vous n'oubliez pas.
— Oh ! non !... c'est si bon de s'endormir avec sa reconnaissance et de s'éveiller avec elle!
— Aussi on se mettrait dans le feu pour vous.
— Bonne Louve... Tenez, je vous assure qu'une des causes qui me rendent heureuse de vivre... c'est l'espoir de vous porter bonheur, d'accomplir ma promesse... vous savez nos châteaux en Espagne de Sainl- Lazarc?
— Quant à cela, il y a du temps de reste. Vous voilà sur pied, j'ai fait mes frais... comme dit mon homme.
— Pourvu que .^L le comte de Saint-Remy me dise tantôt que le médecin me permet d'écrire à madame Georges! Elle doit être si inquiète ! Cl peut-être M. Hodolphe aussi ! ajouta Fleur-de-Marie en baissant les yeux et en rougissant de nouveau à la pensée de son Dieu. Peut-être ils me croient morle!
— Coninie le croient aussi ceux qui vous ont fait noyer, pauvre petite. Oh ! les brigands!
— Vous supposez donc toujours que ce n'est pas un accident, la Louve ?
— Un accident! Oui, les Martial appellent ça des accidents... Quand je dis les Martial... c'est sans compter mon homme... car il n'est pas de la laniille, lui... pas plus que n'en seront jamais François et Amandine.
— .Mais quel intérêt po(ivait-on avoir à ma mort ? Je n'ai jamais fait (K: mal à personne... personne ne me connaîl.
— C'est égal.. . si les Martial sont assez scélérats pour noyer quelqu'un, ils ne sont pas assez bêtes pour le faire sans y avoir un intérêt. Quelques mots que la veuve a diis à mon homme dans la prison... me le prouvent bien.
— Il a donc été voir sa mère, celle femme terrible?
— Oui. Il n'y a plus d'es|ioir pour elle, ni pour Calebasse, ni pour Nicolas. (In avnil découvert bien des choses : mais ce gueux de Nicolas. dans l'espoir d'avoir la vie sauve, a dénoncé sa mère et sa sœur pour un autre as-assinal. Ça fait qu'ils y passeront tons. L'avocat n'espère plus rien : les gens de la jiisliee disenl ipiil faut un exemple.
— Ah! c'est allrtiix ! pres(iue loule une famille.
— Oui, à moins que Nicolas ne s'évade. 11 est (lans la même prison qu'un monstre de bandit a|)pelé le S(|nelctte, qui machine un complot pour se sauver, lui et d'antres. C'est Nicolas qui a lait dire cela à Martial parmi pii-onnier sorlaiil ; car mou homme a élé encore assez faible pour aller voir son gueux de frère à la Force. Alors, encouragé par celte visite, ci^ mi>éial)le, que F; iiTer eonl'onde ! a en hî tronl de faire (lire à mon homme (pie d'im nionicnl à l'autre il poeriait s'eclia|i|icr, et que Marlial lui tienne prêt chez le père Mieon de l'argent et des babils pour se déguiser.
— Votre Martial a si bon cœur !
(1) Dans une des caves snlimei'Kées de Ur.i'i-Riiii;ze, aux Clianips-Rlysées.
— Bon cœur tant que vous voudrez, la Goualense ; mais que le diable me brûle si je laisse mon lioinmc aider un assas^in qui a vuuln le mer! iMarlial ne d(:iioiieera pas le complot d'évasion, c'est déjà beaucoup... b'ailleuis, maintenant que vous voila en santé, la Goualense, nous allons partir, moi, mon homme cl les enfants, pour notre tour de France ; nous ne remi'tlrons jamais les pieds à Paris : c'était bien assez pénible à Martial d'elle appelé lils du guillotiné. Qu'est-ce que cela serait donc lorsque mère, fn re et sœur y auraient passé?
— Vous attendrez au moins que j aie parlé de vous à M. Rodolphe, si je le revois. Vous êtes revenue au bien, j'ai dit que je vous en ferais récompenser, je veux tenir ma parole. Sans cela cominent m'acqniitcraisje envois vous? Vous m'avez sauvé la vie ,. et pendant ma maladie vous m'avez comblée de soins.
— Justemenl ! mainlenant j'aurais l'air intéressée, si je vous laissais demander quelque chose pour moi à vos protecteurs. Vous êtes sauvée... je vous répète que j'ai fait mes frais.
— Bonne Louve... rassurez-vous... ce n'est pas vous qui serez intéressée, c'e^t moi (pii serai reconnaissante.
— Ecoutez donc ! dit tout d'un coup la Louve en se levant, on dirait le bruit d'une voiture. Oui... oui, elle approche; tenez, la voilà; l'avezvous vue passer devant la grille? il y a une femme dedans.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria Fleur-de-Marie avec émotion, il m'a semblé reconnaître...
— Qui donc ?
— Une jeune et jolie dame que j'ai vue à Saint-Lazare, et qui a été bien bonne pour moi.
— Elle sait donc que vous êtes ici?
— Je l'ignore; m.iis elle connaît la personne dont je vous parlais toujours, et qui, si elle le veut, et elle le voudra, je l'espère, pourra réaliser nos chàt(!;m\ en Espagne de la prison.
— Une place de garde-chasse pour mon homme, avec une cabane pour nous an milieu des bois, dit la Lonve en soupirant. Tout ça c'est des féeries... c'est trop beau, cela ne peut pas arriver.
Un bruit de pas préciiiilés se lit entendre derrière la charmille ; Françoi- el Anianiline, qui, grâce aux bontés du comte de Saint-Remy, n'avaient p:is (piitlé la Louve, arrivèrent essoufflés en criant :
— La I. Olive, voici une belle dame avec M. de Saint-Remy ; ils dcm.mdent à voir tout de suite Fleur-de-Marie.
— Je ne m'étais pas trompée ! dit la Goualense.
Presque au même instant parut M. de Saint-Remy, accompagné de madame d'IIarville.
A peine celle-ci eiit-elle aperçu Fleur-de-Marie, qu'elle s'écria en courant à elle et en la serrant tendrement entre ses bras :
— Pauvre chère enlàiit... vous voilà... Ah!... sauvée!... sauvée mirarnleusement d'une horrible mort... Avec quel bonheur je vous retrouve... moi qui, ainsi que vos amis, vous avais crue perdue... vous avais tant regreiléc!
— Je suis aussi bien heureuse de vous revoir, madame; car je n'ai jamais oublié vos bontés pour moi, dit Fleur-de-.Marie en répondant aux lendiesses de madame d'IIarville avec une grâce et une modestie charmantes.
— Ah ! vous ne savez pas quelle sera la surprise, la folle joie de vos amis qui à ceiti; heure vous pleurent si amèrement...
Flenr-de-Marie, prenant par la main la Louve, qui s'était retirée à l'écart, dit à madame d'IIarville en la lui présent.mt :
— Puisque mon salut est si cher à mes bienl'aileurs. madame, permettez-moi de vous demander leurs bontés pour ma compagne, iqiii m'a sauvée au risque de sa vie...
— Soyez trampiille. moneirfaut... vos amis prouveront à la brave Louve qu'ils savent que c'est à elle qu'ils doivent le bonheur de vous revoir.
La Louve, rouge, confuse, n'osant ni répondre ni lever les yeu\ sur madame d'IIarville, tant la présence d'une femme de celle dignilé loi imposait, n'avait pu cacher son étonnemenl en entcudaiit Cléincnee prononcer son nom.
— Mais il n'y a pas un moment à perdre, reprit la luarquise. Je meiir.s d'impalienee de vous emmener, Fleiir-de-Marie; j'ai apporté dans m.i voilure un châle, nu manteau bien chaud ; venez, venez, mon cnlaiil... Puis, s'adressant an comte : Serez-voiH assez bon pour donner m m adresse à celle courageuse femme, afin qu'elle puisse deni.nn fore se-adieux à Fleur de-Marie? De l.i sorte vous serez bien forcée de venir nous voir, ajouta madame dllarvilleen s'adressant à la Louve.
— 0!i ! madame, j'irai bien sur, répondil celle-ci, pui>qne ce fera pour dire adieu à la Goualense; j'aurais Irpp de chagrin de ne pouvoir pas renihrasscr encore une fois.
Quelques minutes après, madame d'Harvillc el la Goualense étaient sur la route de- Pari.s.
Uodolplie, après avoir assisté à la mort de Jacques Ferrand si lerriblem i!t puni de ses crimes, était renlié chez lui dans un accalilenieiil inexpiini.dile.
Eiisiiile li nue longue et pénible nuit d'insomnie, il avait mandé près de lui sir Waller Mnrph, poni- confiera ce vieux et lidèli" ami l'i'crasaute di'couverie de la veille au sujet de FIcur-de-Marie.
LES MYSIERES DE PARTS
Le digne sqiiirc fui atterré ; mieux que personne il pouvait comprendre et p;irl;iger l'inuiicnsité de la duuliui' du prince.
(A'Iui-fi, pâle, alialln, les yeux rougis par des Lirnies récentCH, venait de l'aire à Mnrpli telle poignante rcvélalioii.
— Du courage ! dit le sqnire en essuyant ses yeux ; car, malgré son flegme, il avait aussi pleuré. Oui, du courage... nionseigueur .' beaucoup de courage!... l'as de vaines consolaiioiis... ce chagrin doit être incuralile...
— Tu as raison... Ce que je ressentais hier n'est rien auprès de ce que je ressens aujourd'hui...
— Hier, monseigneur... vous éprouvicï l'élourdissemeiit de ce cou|) ; mais sa réaction vous sera d; jour en jour plus douloureuse... Ainsi donc, du courage !... L'avenir est triste... bien triste...
— tl puis hier... le mi'pris et l'horreur que m'inspiraient cette femme... mais que Pieu en ait piliél... elle est à eclle heure devant lui... hier enfin, 1 1 surprise, la haine, l'elTroi, tant de passions violentes refoulaient en moi ces élans de tendresse désespérée... qu'à présent je ne contiens plus... A peine si je pouvais pleurer... Au moins malnleiiant... auprès de toi... je le peux... Tiens, tu vois... je suis sans foi'ces..,je suis lâche, pardonne-moi. Des larmes... encore... toujours... 0 mon cnl'ani!... nuiii pauvre enfani!...
— Pleurez, pleurez, monseigneur... hélas! la perte est irréparable.
— Et tant d'atroces misères à lui faire oublier ! s'écria Rodolphe avec nu accent déchirant, après ce qu'elle a souffert !... Songe au sort qui l'attenilail!
— Peut-être cette transition ci1t-clle été trop brusque pour celte infortunée, déjà si cruellement éprouvée?
— Oh! non... non!... va... si tu savais avec quels ménagements... avec quelle réserve je lui aurais appris sa naissance '.... (louinie je l'aurais doucement préparée à celte révélation... C'était si simple... si facile... Oh ! s'il ne s'était agi que de cela, vois-tu, ajouta le prince avec un sourire navrant, j'aurais été bien tranquille et pas embarrassé. Me mettant à genoux devant cette enfant idolâtrée, je lui aurais dit : Toi qui as été jusqu'ici si torturée... sois cnlin beurense... et (lour toujours heureuse... Tues ma (ille... Mais non, dit ltodr)lphe en se reprenant, non... cela aurait été trop brusque, trop imprévu... Oim I je me serais donc bien contenu, et je lui aurais dit d'un air calme : Mon enfant, il faut que je vous apprenne une chose qui va bien vous étonner... Mon Dieu! oui... figurez-vous qu'on a retrouvé les traces de vos parents... votre pèie existe... et votre père... c'est moi. Ici le prince s'interrompit de nouveau. Non, non! c'est encore trop brusque, trop prompt. . mais ce n'est pas ma faute, cette révélation me vient tout de suite aux lèvres... c'est qu'il faut tant d'empire sur soi... tu comprends, mon anii, tu comprends... litre là, devant sa fille, et se contraindre! Puis, se laissant enijiorter à un nouvel accès de désespoir, liodolphe s'écria : Mais à quoi bon, à quoi bon ces vaines paroles'? Je n'ainai plus jamais rien à lui dire. Oh! ce qui est affreux, affreux à penser, vois-tu? c'est de penser que j'ai eu ma fdie près de moi... pend int tout un j uir... oui, pendant ce jour à jamais maudit et sacré où je l'ai coruluile à la ferme, ce jour où le.i trésors de son àme augélique se sont révélés à moi dans toute leur pureié ! .l'assistais au réveil de cette nature adorable... et rien dans mon cœur ne me disait : C.'est ta fille... lîien... rien... 0 aveugle, barbare, stupidc que j'étais!... Je ne devinais pas... Oh ! j'élais indigne d'être père !
— Mais, monseigneur...
— Mais enlin... s'écria le prince, a-t-il dépendu de moi, oui ou non, de ne la jamais quitter! Pourquoi ne l'ai-jo pas adoptée, moi qui pleurais tant ma fille'.' Pourquoi, au lieu d'envoyer cette malheureuse enfant chez madame Georges, nel'ai-je pas gardée près de moi'.'... Aujourd'hui je n'aïuais (pi'à lui teudic les bras... Pourquoi n'aije pas l'ait cela'.' pourquoi? Ah ! parce qu'on ne fait jamais le bien qu'à demi, parce qu'on n'apprécie les merveilles que lorsqu'elles ont lui et disparu pour toujours... parce qu'au lien d'élever tout de suite à sa véritable hauteur cette admirable! jeune fille qui, malgré la misère, l'abandon, était, par l'esprit et par le cœur, plusgrande, |)Ius noble pcul-êire qu'elle ne le filt jamais devenue par les avantages de la naissance et de l'éducalion... j'ai cru faire beaucoup pour elle eu la plaçant dans luic feinie... auprès de bonnes gens... conniie j'aurais fait pour la première mendiante intéressante qui se serait trouvée sur ma route... C'est ma fanic... c'est ma faute... Si j'avais fait cela, elle ne serait pas morte... Oh! si... Je suis bien puni... je l'ai mérité... Mauvais fds... mauvais père !...
Miuph savait que de pareilles douleurs sont inconsolables ; il sC tut. .Après un assez long silence, Piodolphe reprit d ime voix altérée :
— Je ne resterai pas ici, Paris m'est odieux... demain je pars... , — Vous avez raison, monseigneur.
— Nous fenms un détour, je m'arrêterai à la ferme de Bouqueval... J'irai m'enfermer quelques heures dans la chambre où ma fille a passé les seids jours heureux de sa triste vie... Là on recueillera avec religion tout ce qui reste d'elle... les livres où elle couuneneait à lire... les cahiers oi"! elle a écrit... Les vêtements (]u'elle a portés .. tout... jusqu'aux nieid)les... jusqu'aux tentures de cett<: eb;nii!ire, dont je iirendrai moimême un dessin exact... l.l à Cerolslein... dans le pare r(■■sor^é où j'ai fait élever un monument a la méiiiMire de mon péri' onlrrpc'. . je ferai construire une petite maison on se treuvera celle clianilni'... là j'ir.ii pleurer ma fille... De ces deux funèbres mouiunculs, l'un me rappellera
mon crime envers mon père, l'autre le châtiment qui m'a frappé dans mon enfant... Après nn nouveau silence, Rodolphe ajouta : Ainsi donc, que toul soit prêt... demain malin...
Mnrpli, voulant essayer de distraire un moment le prince de fies sinistres pensées, lui dit ;
— Toul sera prêt, monseigneur ; seulement vous oubliez que demain devait avoir lien à Bouqueval le mariage du lils de madame Georges et de I!igol(!tte .. Non-seulement vous avez assiné l'avenir de G,-riuain el doté magiiili(piement sa fiancée... mais vous leur avez promis d'assister à leur mariage connue témoin... Alois seulement ils devaient savoir le nom de leur bienfaiteur.
— Il est vrai, j'ai promis cela... Ils sont à la ferme... et je ne puis y aller demain... sans assister à cette fête... et, je l'avoue, je n'aurai pas ce courage...
— La vue du bonheur de ces jeunes gens calmerait peut-être un peu votre chagrin.
— Non non, la douleur est solitaire et égoisie... Demain tu iras m'exciiser el me représenler auprès d'i^ux, tu prieras madame Georges de rassembler lout ce qui a appartenu à ma fille... On fera faire le dessin de sa chambre et on me l'enverra en Allemagne.
— Partirez-vous donc aussi, monseigneur, sans voir madaipe la marquise d'Ilarville?
Au souvenir de Clémence, liodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait toujours en lui, ardent el profond... mais dans ce moment il était pour ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son cwam- était inondé...
Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection de madame d'Ilarville aurait pu seule lui aider à supporter le malheur qui le frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité de sa dotdeur paternelle.
— Je pai tirai sans voir madanuï d'Ilarville, répondit Rodolphe. Il y a peu de jours. Je lui écrivais la peine que me causait la mort de FliMirde-Marie. (Juand elle saura que Flrur-de-Marie était ma lille, elle comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales ipi'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seid, pour (pi'elles soient expiatoires... et elle est teriible, l'expiation que la liilaliié m'impose, terrible ! car elle commence... pour moi... à l'heure où le dëclin de la vie connnenee aussi.
Ou frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe, qui lit un mouvement d'impatience chagrine.
Murph se leva et alla ouvrir.
A travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit an sqnire quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tète, et, se tournant vers Rodolphe :
— Monseigneur me permet-il de m'absenter lui moment? Ilnelqu'nn veut me [larler à l'instant même pour le service de Votre Altesse ISov.ile.
— Va .. répondit le prince.
A peine Miu'ph fut-il jiarti, que Rodolphe, cachant sa figure dans ses mains, poussa un long géniissejucnt.
— Oh! s'écria-t-ii, ce (pie je ressens m'épouvante... Mon àme déborde de fiel et de haine; la présence de mou meilleur ami nie |)ese... le souvenir d'un nnltle et pur ainniir m'iniportnne et me trouble, cl puis... cela est lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de Sarah... de celte mère dénaturée qui a c.insè la perle de ma fille; je me plais à retracer l'horrilile agonie du monslrc ipii a fait tuer mon enfant. 0 rage! je suis arrivé trop laidl s'éeria-t-il eu bondissant sur son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pa-, cli, et hier comme aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais ji; ne me disais pas ces mots qui désormais empoisonneront ma vie : J'ai vu ma fille, je lui ai parlé, j'ai admiré tout ce (]u'il y avait d'adorable en elle. Oh! que de temps j'ai perdu à cette ferme! (Juand je songe ipie je n'y suis allé que trois fois... oui, pas pbn. El je pouvais y aller loin les jours... voir ma fille tous les jours... One dis-je ! la garder a jamais près de moi. Oh ! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours... toujours !
El le m.ilhenreux trouvait une volupté cruelle à revenir à cette pensée désolante et sans issue ; car le propre des grandes douleurs est do s'aviver incessamment par de terribles rediles.
Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, et Murph entra très-pàle, si pâle, que le prince se leva à demi et s'écria :
— Murph, qu'as-lu?
— Rien, monseigneur...
— Tu es bien pâle, pourtant.
— C'est... l'étoniiement.
— (Juel étonnement?
— Madame d llarville!
— Madame d'Ilarville, grand Dieu ! un nouveau malheur!...
— Non, non, monseigneur, rassurez-vous, elle est... I.i... dans le salon de service.
— Elle... ici... elle chez moi, c'est impossible!
— Aussi, moiiseigiieiir... vous dis-je. . la surprise.
— Une telle démarche de sa part... Mais i)u'v a-t-il donc an nom du ciel?
— Je ne sais... mais je ne puis me rendre compte de ce que j'éprouve...
LES MYSTÈRES DE PARIS
— Tu me caclics qiip|(|iic chose?
— Sur riioniu'iir, iiKiiiscifîiieiir.,. sur l'honneur... non... je ne sais que ce (|ue niadaiiu; la iii:iri|iiise m'a dit.
— .Mais que l'a-l-clle dit?
« — ,Si|- W'jltci-, et sa voi\ Olait éiiiiic, iriais son rogard rayonnait do joie, ma présence ici doit vous cloiiiior licaMcon|). Mais il est crilaiiics ciiconslances si im|jéricuses, (|u'cllcs laissent peu le temps de soiii;cr aux tonveuances. l'riez Son Allesse de niacnuder à l'inslaut qiiil(|U(S monicnls d'cntrelien en votre présence, car je sais que le pi iiice n'a pas au monde de meilleni- ami ipie vous, .l'aniais pn lui demander de nie faire la grâce de venir elle/, moi; mais c'eût été uu retard d'une heure peut-être, et le prince me saura gré de n'avoir pas relaidi; d'une minute cette entrevue » a-l-elle
ajoulé avec une expression qui m'a fait tressaillir.
— Mais, dit Rodolphe d'une voix alléiée, et devenant plus pale enciire (|tic .Muipli, je ne devine pas la cause de ton Irouljle... de... Ion éinolioii... de... ta
pâleur il y a anlie
chose (Iclle enli'e-
vne.
— Sur l'Iionneur, je ne... sais licii de pins.
I.'cs ^ciils mois de la manpiise m'ont biiiiN'vcrsé. l'omquoi ? je l'ignore... Mais vonsinème, vous èies hien pâle, monseigneur.
— Moi? dit llodolphe en s'ap|inyant ïur son lanlenil, car il sentait ses genoux se déroher sous lui.
— Je vous dis, moiiseigneur, (pie voiisèles aihsi hoiiliversé que moi. Qu'avez-vous?
— Ûussé-je mourir sous le coup... prie madamcirilarvillci l'entier, s'éciia le prince.
Par une sym|ialliie étrange, la visite si inatleiidnc , si exlraoi dinairede inadanie d'Ilaiville, avait éveillé chez Murpli et elle/, liodolplie une même vague et toile espérance ; mais cet espoir leur senililait si inst usé, que ni l'un ni raiilie n'avaient voulu se l'avouer. Madame d'Ilaiville , suivie de Murpli , enlia dans le cabinet du priucc.
OIIAPITRE XI.
Le père et la (ille.
'ôtlvMt'e
Jacques Ferrand.
Ignorant, nous l'avons dit, que rieur-de- Marie filt la lillc du piiiice, madame d'Uarville, toute à la joie de lui ramener sa protégée, avait cru pouvoir la lui présenter presque sans ménagements; seulement, elle lavait laissée dans sa voilure, ignorant si l'odulplie voulait se l'aire connaitie à celte jeune lille et la recevoir chez lui. Mais s'apiTce vaut de la profonde allératiun des tiails de lindiilplie, <pii trahissaient nu nKU'iic désespoir; rciiiaitpi.iiil dans ses \enN les lra<es réc(Miles de <pielqn('s larmes, Clémence pensa qu'il avait été fi.qi|ié par un iiialhenr liini plus cruel pour lui que la mort de la (ioualeuse ; ainsi, oubli nt l'objet de sa visite, elle s'écria : — Grand bien ! monseigneur... quavez-vous?
— Vous l'ignorez, madanu'?... .Ah! tout espoir est perdu... Votre einprcsscment... l'entretien (|ue vous m'avez si inslamnieiit demandé... j'axais cru...
— (ili ! je vous en prie, ne parlons pas du sujet qui m'amenait ici... monseigni'ur... .\n nom de mon pcre, dont vous avez sauvé la vie... j'ai pnxpie dioit de vous demander la cause de la désol.ition où vous ctes plongé... Votre aballemeut. votre pâleur m épouvanicut.. Uh ! p.irli'z, monseigneur... soyez généreux. . parlez, ayez pitié de mes angoisses...
— A quoi bon, madame? ma blessure est incurable.
— Ces mots redoublent mon effroi, mouseigneur ; expliquezvous SirWalter....
mon Dieu, qu'y a-t-il?
— Eh bien, dit Rodolphe d'une vois en- Iretoiipée, en faisant un violent effort sur lui-même, depuis que je vous ai instruite de l.i mort de Fleur-de-Malie, j'ai .ippris qu'elle était ma bile.
— Fleur-de-Marie!...
votre bile ? s'écria Clémence avec un accent impossible à rendre.
— Oui. Et tout à I heure, quand vousm'avez lait dire que vous vouliez i!;e voir à l'iuslaiil. pour m'apprendre une nouvelle qui me couiMer.dt de joie, avez pitié de m.i laibles.se , mais un père, 1(111 de douleur d avoir perdu son eulaiil, est eapalile des plus folles espéiaiices; Un moment j'av.iis cru que... mais non, non, je le vois, je m'él.li■^ Ironipé. Pardoiim /.-moi, je ne suis (|u'uii misérable insensé.
l'.odolpbe, épuisé par \i'. coulie-coui) d un lugitil e^poil■ cl d'une déceplion éciasanie, retomba sur 51)11 siège en cachant sa ligiiie dans ses mains.
Madame d'Uarville rcsi.iil slupélaite, immobile, miictle, respirant à peine, loin à tour en pi oie à nue joie cnivianle, à la crainle de l'eflel foudroyant de la révélaliou qu'elle devait faire au prince, exaltée enlin par une religieuse reconnaissance envers la l'rovidence.qui la ehargeail, elle... elle... d'annoncer à Rodolphe que sa iillc vivait, et (pielle la lui ramenait...
Clémence, agitée par ces émotions si violentes, si diverses, ne pouvait trouver une parole.
.Murph, après avoir un moineut partagé la folle espérance du priucc, semblait aussi accablé (pie lui.
fout à couji la niar(pii5e. ( éilanl à un mouvement subit, involontaire, oubliant la présence de Murph et de llodolphe, s'agenouilla, joignit les mains, et s'écria avec l'expression d'une piété fervente et d'une gratitude iiiellable :
— Merci!... mon Dieu... soyez béni!... je reconnais voire volonté toute-piiissanlo... nieici encore, car vous m'avez choisie... pour lui apprendre (pic sa lille est sauvée!...
(Juoique dits à voix basse, ces mots, prononcés avec un accent de siu-
V(i\iC't\
LES MYSTÈRES DE PARIS
<:ériié et de sainte exaltation, arrivèrent aux oreilles de Mm ph et du priiKT.
Celiii-ci redressa vivement la tète au moment où Clémence se relevait.
Il est impossible de dire le regard, le gesie, respicssion de la physionomie de llodulplie en conlcinplant madame d'ilarville, dont les traits adoraliles, ciiipreinlsd'unejoie céleste, rayonnaieuten ce moment dune beanié smhnmaine.
Apimyéc d'une main sur le maibie d'une console, et comprimant sous son autre main les battements précipités de son sein, elle répimilit par un signe de tète affirmalilà un regard de Rodolphe qu'il faut encore rcnoncrr à rendre.
— Et où est-elle'? dit le prince en tremblant comme la feuille.
— En bas, dans ma voilure.
Sans Murpli , qui , prompt comme l'éclair, se jeta au-devant de Rodolplic. celui-ci sort.lit éperdu.
—Monseigneur, vous la tueriez ! s'écria le squiie en retenant le prince.
— D'hier scidement elle est convalescente.
Au nom de sa vie, pas d'imprudence , mousiMgneur, ajouta Clémence.
— Vous avez raison, dit Itoilolpliecii se contenant à peine, vou.> avez raison, je serai calme, je ne la verrai pas encore, j'allendiai que ma première éumtion soit apaisée. Ah !
c'est trop, trop en un jour ! ajonta-t-il d'une voix altérée, l'uis, s'adressant à mailanu:
d'ilarville et lui tendant la main, il s'écria, dans une eKusion de reconnaissance indicible : Je suis pardonné... vous êtes l'auge de la rédempiion.
— .Monseigneur, vou:
m'avez rendu mou père. Dieu veut ((uc je vous ramène votre enfant, répondit Clémence. Mais, à mou tour, je vous demande pardon de ma faiblesse.
Cette révéliilion si subite, si inattendue, m'a bouleversée. J'avoue que je n'aurais pas le eouiage d'aller chercher Fleur-de-Maiie, mon émotion l'effrayerait.
— Et comment l'al-on sauvée'? qui l'a sauvée ? s'écria llodolphe. Voyez mon ingratitude, je ne vous avais pas encore fait celle question .
— Au moment où
elle se noyait, elle a été retirée de l'eau par une feuune com'ageuse.
— Vous la connaissez'?
— Demain elle viendra chez moi.
— La dette est immense, dit le prince, mais je saurai l'acquiller.
— Comme j'ai été bien inspirer, mon hieu, en n'amcjiant pas Fleurde-Marie avec moi! dit la marquise, celte scune lui eill élé Inuesle.
— Il est vrai, madame, dit .Murph, c'est un hasard p ovideuliel qu'elle ne soit pas ici.
— J ignorais si monseigneur désirait être coimu d'elle, et je n'ai pas voulu la lui préseiiier sans le consiillcr.
— Maiuleuanl, dit le prince, (pii avait passé pour ainsi dire quelques minutes à combullre, à vaincre son aj^ilaliou, el dont les traits seui-
77 P»ri, - Imptinifrif Prl>npijrt, ru' (VI- ifur"! 1
La toilolte. — tace ;î5f.
blaicnl presque calmes, maintenant je suis maître de moi, je vous l'assure. Murpli, va clurclier ma lille.
Ces luiiis, «m filh'. luieiii pioiionccs parle prince avec un accejii que nous ne saurions imn plus exprimer.
— Monseigneur, ètes-vous bien sûr de vous? dit Clémence. Pas d'imprnilence.
— Oh! soyez tranquille, je sais le danger (pi'il y auiait pour elle. Je ne l'y exposciai pas. Mon bnu Murph, je l'en supplie, va, va !
— Rassurez-vous, madame, repril le scpiire, qui av:iii allenlivement observé le piince, elle peut venir, mousri.neur se conliendra.
— Alors va, va doue vile, mou vieil :uiii.
— Oui, monseigneur, je vous deiiiaii(ie seulement une minute, on n'est pas de fer, dit le brave genlilhoruuie en essuyant la trace de ses
larmes; il ne lanl pas qu'elle voie que j'ai pleuré.
— l-.xcelleni homme:
reprit lloilol|j|ie en serrant l.i ujaiii de .Murph dans les siennes.
— Allons, allons, monseigneur, m'v voilà... je ne void.iis pas lrav<'iser le s.don de service éploré i oiuuiiune .Madeleine.
Et le S(piire lit un pas pour soilir; puis, se ravisant :
— .Mais, monseigneur, (pie lui dirai je?
— Oui, quedira-t-il .' demanda le prince a Clémence.
— Une M. Rod(dplie dé«ire la voir, rien de plus, ce me si'inble ?
— Sans doute ■ que .M. Iloilidphe désire la voir... lieu de plus...
Allons, va, va.
— C'est cerlainemeni ce qu'il y a de mieux à lui (lire, repril le sqiiire, qui se sentait au moiiisaussi impressioh né que madaioe d'Ilar \ille. Je lui iliriii >iiilpleiiienl que M. Modol plie (lé-ii'e l.i vnir. l.'eLi ne lui fera rien préjuger, rien prévoir: ces!
ce qu'il y a de plus raisonnable, eu elïel.
El i^lurpb ne bougeait pas.
— Sir \Vî>lter, lui dit Clémence en souriant, vous avez peur.
— C'est vrai, madame la mar(|uise-. malgré mes six pieds et mon épaisse enveloppe, je suis encore soiile coup d'une emolioii proloiitle.
— Mon ami, prends g.nrde, lui dit liodolplie ; allends plutôt un uioiiienl encore, si lu n'es pas silr de toi.
— Allons, allons, celle focs, monseigneur,
j'ai pris le dessus, dit le srjuire, après avoir passé sur ses yeux ses deux poings (rirercule; il est évijenl qu'à mon âge cette faiblesse est parfaiteiuenl ridicule. Ne craignez rien, urmseignenr.
Kl Murpli scrlil d'un pas ferine, le visage impassible.
Un moment de silence siiixil sou départ.
Alors IMéiiicnce songea eu rougissaiil qu'elle était chez Rodolphe, seule ay(>c lui. le prince s'approcha d'elle el lui dil presque limidemeiit:
— Si je choisis ce jour, ce mouienl, pour vous l.iire un aveu sincère, c'est (pie 1.1 soleiinitiMle ce jour, de ce miiment, ajoutera enc(Meà la gravilé de cet aveu. Depuis cpie ji' vmis ai vue, je vous aime, lanl que j'ai ilû cicber cet amour, je l'ai cidié: maintenant vous clés libre, vous m'avez rendu ma lille, voulez-vous élre sa mère?
LES MYSTERES DE PARTS
— Moi, moiiscigiiPiir! s'écria m.i(l:iine d'll:irvillft. Que diles-voiis?
— .le vous (Il siiiiplif-. no nie ii'lii-cz |>:is ; l'allés <iiie te jour décide du honlieiir de tuiiii! ma vie, repi il lendieiiienl itoilolplie.
Clémence aus^i aiiuaii le |>i inco depuis longlenifis avec passion ; elle croyait rfver : l'aven lie liodolj lie, rel aven à la lois si simple, si grave et si lourliiiil, l'ait d:ins une l<;lle ticuii^lanee, la lrall^p(lrlail d'un Ixiiilieur ille^pclé; i Ile n'poiidil en liésilaiil : — Mon-eif;neiir, c'est à iiiiii di' Miiis rappeler la dlsiaiite de. nos condilioni, l'ialérèl de voire souverainelé.
— Laisse/.-moi siinger avant tout .i l'inlérêt de mon cœur, à celnl de ma (ille chérie-, reiKlez-iiinis bien lieiireii\, oli ! bien liiiireux, elle et moi ; faites (pie iiioi, qui loiil à I heure étais sans raiinlle, je puisse maiiileiiaiit dire ma feiiime, ma (ille ; faites enfin que celte pauvre cillant qui, elle aussi, tonl à l'Iieuic était sans famille, puisse dire... mon père, ma mère, ma sœur, car vous avez une fille qui deviendra la mienne.
— Ali ! monscignenr, h de si nobles paroles on ne peut répondre que par des larmes de reconnaissanee, s'écria Clémence Puis, se coQtraigiiant, elle ajouta •. Monseigneur, un vient, c'est voire lille.
— Oh I ne me refusez (las, icpril Rodolphe d'une voix émue et suppliante, an nom de mon amour, dilcs... noire fdie.
— L'Ii bien I noire lille. iiiuiimna Clémence an moment où Miirph, ouvrant la porle, introduisit Henr-de-M.iiie dans le salon du prince.
La jeune fille, desteiidne de la voituie de la marquise devant le péristyle de cel immense hôtel, avait traversé une première aiitichanibre reniplie de vabts de pied en grande livrée, une salle d'altenle on se teii lient des valets de chanibre, puis le salon des huissiers, et cntin le salon de service, occupé par un chambellan et les aides de camp du prince en grand uniforme. Oiion juge de l'ctonnemenl de la pauvre Conaleuse, ipii ne connaissait pas danlres splendeurs que celle de la ferme de Boiiqiieval, en iraveisaiit ces appartemeuls princiers, élincelaiils d'or, de glace? cl de peintures.
Dès qu'elle parut, madame d llarville courut à elle, la prit par la main, et, renlouiant dun de ses bras comme pour la soutenir, la conduisit à Rodolphe, qui, debout près de la cheminée, n'avait pu faire un pas.
iviurph, après avoir confié Fleur-de-Marie à madame d'Ilarville, s'était liaié de disparaître à demi derrière un des immenses rideaux de la fenêtre, ne se trouvant pas suffisamment sur de lui.
A la vue de son bieuraiteur, de son sauveur, de son Dieu... qui la conlemplaii dans une muette extase, Fleur-de-Marie, déjà si troublée, se mit à trembler.
— liassurez-vnns... mon enfant, lui dit madame d'Ilarville, voilà voire ami... M. Itodolphc, qui vous attendait impaiieinmcut... il a été bien inquiet de vous.
— Oh !... oui... bien... bien inquiet... balbutia Rodolphe toujours immobile cl dont le cœur se fondait en larmes à l'aspect du pâle et doux visage de sa fille.
Aussi, malgré sa résoliiiion, le prince fut-il un moment obligé de détourner la tète pour cacher s<in attendrissement.
— Tenez, mon eiifani, vous êtes encore bien faible, asseyez-vous là, dit Clémence pour déiounier rallenlicui de l"leiir-de-Marie : et elle la conduisit vers un, grand fauteuil de bois doré, dans lequel la Goualeiisc s'assit avec précaution.
Son trouble augnieiilail de plus en plus : elle était oppressée, la voix lui manquait; elle se désolait de n'avoir encore pu dire un mol de gratitude à Rodolphe.
Eufiii. sur un signe de madame d'Ilarville, qui, accoudée au dossier ilu fauteuil, était penchée vers Fleiir-de-Maiie et tenait nue de ses mains dans les siennes, le prince s'ap|irocha dunccmenl de l'autre côté du siège. Plus maître de lui, il dit alors à Fleurde-Marie, qui tourna vers lui son visage enchanleiir :
— Enfin, mon enlant, vous voilà pour jamais réunie à vos amis!... Vous ne les quillerez plus... 11 faut surtout maintenant oublier ce que vous avez soulfert.
— Oui, mon enfant, le meilleur moyen de nous prouver que vous nous aimez, ajouta Clémence, c'est d'oublier te triste passé.
— Croyez, monsieur Rodolphe... croyez, madame, que si j'y songeais quolqui'foi? malgré moi, ce seiait pour lae dire que sans vous... je serais encore bien iii;dlieiireiise. "
— Oui ; mais nous ferons en sorte que vous n'ayez plus de ces sombres pensées. Noire tendresse ne vous en laissera (las le tem|is, ma chère .Marie, reprit Rodolphe, car vous savez que je vous ai duiiiié ce nom... a la ferme.
— Oui, monsieur Rodolphe. Et madame Georges, qui m'avait permis de l'appeler... ma mère... se porle-t-elle bien'?
— Très-bien, mon enfant... Mais j'ai d'impurlautes nouvelles à vous apprendre.
— A moi, monsieur Rodolphe'?
— Depuis que je vous ai vue... on a fait de grandes découvertes sur... sur... voire naissance.
. — Sur ma naissance?
— (hi a su quels étaient vos parents. Ou connait votre père. Rodolphe avait tant de larmes dans la voix en pronoiitanl ces mots,
que Fleiir-ili'-Marie, Irès-émiie. se relf)urna vivement vers lui ; heureusement qiiil put détiiurnei' la léte.
Un autre iuiidenl seiiii-hiirlesi|ue vint encore distraire la (ioualeuseet rciiipiM In T de trop ri'iiiarqiier l'émolioii de son peie : le digue sqoire, qui ne sortait pas de derrière sou rideau et semblait atlentiveiuenl regarder le jaidin de l'hôtel, ne put s'empêcher de se niouelier avec un bruit funnid ible, car il pleurait coinm>' un cnfiiil.
— Oui, ma chère Marie, se hâta de dire Clémence, ou connait votre père... il existe.
— Mon père I s'écria la Goiialense avec une expression qui mil le courage de Itodolplie à une nouvelle épreuve.
— lit 1111 jour... reprit Clémence, bientôt peut-être... vous le verrez. Ce qui vous étonnera sans doute, c'est qu'il est d'une très-haule coadition... d'une grande naissance.
— Et ma mère, niadame, la verrai-je?
— \ otre peie répondra à cette question, mon eufaul... mais ne serezvous pas bien heureuse de le voir.'
— 01) ! oui, iiiadim'', ré|)iindit Fleur-de-Marie en baissant les yeux.
— Conihieii voiisraiinerez. quand vous lecounaitrez ! dit la marquise.
— De ce jour-là... une nouvelle vie commencera pour vous, n'est-ce pas, Marie'.' ajouta le (iriiice.
— Dli ! non, monsieur Rodolphe, répondit naïvement la Goiialcuse. Ma nouvelle vie a cummcneé du jour où vous avez eu pitié de moi... uù vous m'avez envoyée à la ferme.
— M. lis votre père... vous chérit, dit- le prince.
— Je ne le connais pas... et je vous dois tout... monsieur Rodolphe.
— Ainsi... vous... m'aimez... autant... plus peut-être que vous n'aimeriez votre père ?
— Je vous bénis et je vous respecte comme Dieu, monsieur Rodolphe, parce que vous avez fait pour moi ce que Hicu seul aurait pu f ire, répondit la Goualcuse avec cxaliatiou, oubliant sa tiiiiidilé habituelle. Unand madame a eu la bonté de me parler à la prison, je le lui ai dit, MiM que je le di>-ais à tout le monde... oui, nionsienr hodolphe, aux personnes qui étaient bien malheureuses, je disais : Espérez, .>!. Rodolphe soulage les malheureux. A celles qui hésitaient entre le bien et le mal, je disais : Cciurage, soyez bonnes, M. Rodolphe récompense ceux qui sont bons. A celles qui étaient méchantes, je disais : Prenez g.irde, M. Rodolphe punit les métbanls. Enfin, quand j'ai cru numrir, je me suis dit : Dieu aura pitié de moi, car M. Rodolphe m'a jugée digue de sou intérêt.
Fleur-dc-.Marie, entraînée par sa reconnaissance envers son bienfaiteur, avait surmonté sa crainte, un léger iiicai nat colorait ses joues, et ses beaux yeux bleus, qu'elle levait au ciel comme si elle eût prié, brillaient du plus doux éclat.
Un sileiii c de quelques secondes succéda aux paroles onihoiisiastcsde Fleur-de-Marie; lémolion des acteurs de cette seenc était profonde.
— Je vois, mon enfant, ri'pril Rodolphe, pouvant à peine coiilenir sa joie, que dans votre cœur j ai à peu près pris la place de votre pcrc.
— tti n'est pas ma fuite, mmi-ieur Rodolphe. C'est peul-êlre mal à moi... mais je vous l'ai dit, je vous connais et je ne connais pas mon père; et elle ajouta en baisant l.i lèle avec conliision : et puis enlin, vous savez le passé... monsieur Rodolphe... et malgré cela vous m avez comblée de bontés ; mais mon père ne le sait pas. lui... ce passé. Peutêtre regrellera-t-il de m'avoir retrouvée, ajouta la malbcuieuse en aut en frissonnant, et puisqu'il est, comme le dit niadame... d'une grande naissance... sans doute il aura honte... il rougira de moi.
— Rougir de vous ! s'écria Rodolphe en se redressant le front allier, le regard orgueilleux. Rassurez-vous, pauvre enlant, votre pèie vous fera une position si bi illaiile, si haute, que les plus grands parmi les grands de ce monde ne vous regarderont désormais qu'avec un piohiiid respecl. R(Higir de vous ! non... non. Après les reines, auxquelles vous êtes alliée par le sang... vous marcherez de pair avec les plus nobles princesses de l'Europe.
— Monseigneur ! s'écrièrent à la fois Murph et Clémence, elfrayés de l'exallatioii de Rodolphe et de la pâleur croissante de Fleur-de-.Marie, qui regardait son père avec stupeur.
— Rougir de toi ! couliuua-t-il, oh ! si j'ai jamais été heureux et fier de mon rang souverain... c'est parce que. giàce à ce rang, je puis t'élever autant que tu as été abaissée... eiileud>-tii, mon eufiiit chérie... ma fille adorée .'... car c'esl moi... c'est moi qui suis ton père!
Et le pi iuee. ne poiivuii vaincre plus longtemps son émotion, se jeta aux pieds de Flenr-de-Maiie. qu'il couvrit de larmes et de caresses.
— Soyez béni, mou Dieu ! s'écria Fleur-de-.Marie en joignant les mains. Il m'était permis d'aimer mon bienfaiteur aillant que le l'aiiiiais... (l'est iniiii père... ji^ poiiirai le chérir sans remords... Soyez... béni... nion...
Elle ne put achever... la secousse était trop violeuiej Fleur-de-Marie s'évanouit eiilre les bras du prince.
Murph coinut à la porte du salon de service, l'ouvrit et dit :
— Le docteur David... à 1 instant... pour Sun Altesse Royale... quelqu'un se trouve mal.
— Malédiclioii sur moi !... je l'ai luée. .-s'écria Rodolphe, en sanglotant agenouillé devant sa fille. Marie... mon enfant... écoule-moi... c est ton père... l'ardou... oh! pardon... de n'avoir pu relei.ir plus longtemps te sei-ret... Je l'ai tuée... mon Dieu ! je l'ai tuée !
— Calmez-vous, monseigneur, dii Clémente ; il n'y a sans doute au-
LES MYSTÈRES DE PARIS
cun d;inger... Voyez... ses joues sont coiorées... c'est le saisissement... senicmeiil le saisissement.
— Rhiis à peine couvalescenle... elle en mourra... Malheur ! oh ! malheur sur moi !
A ce inomenl, David, le médecin nègre, entra précipilammenl, tenant à la main une petite caisse remplie de llacons, et un papier qu'il remit à Murph.
— David... ma fille se meurt... Je t'ai sauvé la vie... tu dois sauver mon enl'ani ! s'écria Rodolphe.
(Juoique stupéfait de ces paroles du prince, qui parlait de sa fille, le docteur courut à Fleur-de-Mai ie, que madame dllarville tenait dans ses bras, prit le pouls de la jeune fille, lui posa la main sur le front, et se relotiruanl vers Uodolphe qui, pâle, épouvanté, allendait son arrêt :
— Il n'y a aucun danger... que Votre .Mlesse se rassure.
— Tu dis vrai... aucun danger... aucun?...
— Aucun, monseigneur. Quelques gouttes d'cther, et cette crise aura cessé.
— Oli ! merci... David... mon bon David! s'écria le prince avec effusion. Puis, s'adressant à Clémence, Rodolphe .ijoula : Elle vit... notre fille vivra...
Murph venait de jeter les yeux sur le billet que lui avait remis David eu entrant ; il tressaillit cl regarda le prince avec effroi.
— Oui, mon vieil ami !... reprit Itodulphe, dans peu de temps ma fille pourra dire à madame la marquise dllarville... Jla mère...
— Monseigneur, dit Murph en tremblant, la nouvelle d'hier était fausse...
— Que dis-tu?
— Une crise violente, suivie d'une syncope, avait fait croire... à la mort de la comtesse Sarah...
— La comtesse !
— Ce matin... on espère la sauver.
— 0 mon Dieu!... mon Dieu! s'écria le prince allcrré, pendant que Clémence le regardait avec stupeur, ne comprenant pas encore.
— Monseigneur, dit David, tonjonis occupé de l"lcur-de-Marie, il n'y a pas la lunindre inquiétude à avoir... Mais le grand air serait urgent ; on pourrait rouler le fauteuil sur la terrasse en ouvrant la porte du jardin... l'évanouissement cesserait complètement.
Aussitôt Murph courut ouvrir la porte vitrée qui donnait sur un immense perron formant terrasse; puis, aidé de David, Il y roula doucement le fauieuil où se trouvait la Goualeuse, toujours sans connaissance.
Rodolphe et Clémence restèrent seuls.