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CHAPITRE XIII

Le mariiige.

Depuis que Rodolphe lui avait appris le meurtre de Pleur-de-Marie, la comtesse Sarah Mac-Grégor, écrasée par celle révélation qui ruinait toutes ses espérances, lorlurée par un rcninrd-. tardif, avait été eu proie à de violentes crises nerveuses, à nu eilravaiit dillre; sa blessure, à demi cicatrisée, s'élait rouverte, et une longue syncope avait momentauéinenl lait croire à sa mort. Pourlanl, grâce à la force de sa conslituiioii, elle ne succomba pas à celle rude alteinte ; une nouvelle lueur de vie vint la ranimer encore.

LES MYSTERES DE PARIS

Assisp diins un fiiiilniiil, iiCui (lu se soustraire aiix oppressions qui la sii(foi|iiiii(iit, Sar:ili él.iil depuis qiH'iqiies iiioinciits ploniiéc d.insdcs ré- (loxioiis acciiljlaiites, regriHlaiil presque la inorl a laquelle elle venait d'ciiiappcr.

Tool à coup Thomas Scvlou eniradans la cliamhre de la comtesse; il conleiiail (lilliilleoicnl uiio cuiuliuu prolondc; d uu sigue il cloigna les deux Hinmes lie Sarali; celle-ci parut à peine s'apercevoir de la présence <le sou frère.

— CoMinieul vous Ironvcz vous? lui dit-il.

— Dans le uiêiue étal... j'éprouve luie 1,'rande faiblesse... et de temps à autre des sollocalious douloureuses... l'ourquoi Kieu ne m'a-l-il pas reliroi' de ce uu)ii(le... dans ma deiiiiere crise?

— Sarali, repi it Thomas Seyion a|jrès im inomenl de silence, vous nies entre la vie cl la morl... une émotion violente pourrait vous tuer... comme elle pourrait vous sauver.

— le n'ai plus d'émotions à éprouver, mon frère.

— Peut-être...

— La mort de Hodolphe me trouverait indifférente... le spectre de ma fille novée... noyée par ma faute... est là... toujours là... devant moi... Ce n'est pas une émotion .. c'est un remords inecssanl Je suis réellement mcre... depuis que je n'ai plusdcnLint.

— J'aiineiais mii'nx retiouver en vous cette froide ambition qui vous faisait regarder votre lille comme un moyen du réaliser le révc de votre vie.

— Les effrayants reproches du prince ont tué cette ambition, le sentiment maternel s'est éveillé en moi... au tableau des atroces misères de ma fille.

— Et... dit Seyton eu hésitant et en pesant pour ainsi dire chaque parole, si par hasard, supposons nue chose impossihie, un miracle, vous appr 'liiez que votre lille vit encore, comment supporteriez-vous une telle découverte?

— .le mourrais de honte et de ilésespoir à sa vue.

— Ne eroye/, pas cela, vous seriez trop enivrée du triomphe de votre .ambition 1 C ir enlin, si votre fille avait vécu, le prince vous épousait, il vous lavait dit.

— Kn aduicitant cette supposition insensée, il me semble que je n'aurais pas le droit de vivre. Apres avoir reçu la main du prince, mon devoii' serait de le délivrer... d'une épouse indigne... ma lille, d'une mère déiiatmée...

L'embarras de Thomas Seyton augmentait à chaque instant. Chargé par l'o(lol|ilie, qui élail dans une pièce voisine, d'apprendre à Sarah que Fleiir-de- Marie vivait, il ne savait que résoudre. La vie de la comtesse était si chancelante, qu'elle pouvait s'éteindre d'un moment à l'autre; il n'y avait donc aucun retard à apporter au mariage in entremis qui devait légitimci- la naissance de Fletir-de-Marie. Pour celte triste cércnir.nie, le prince s'i tait fait accompagner d'un ministre, de Mnrph et du baron de lira (in comme témoins: le duc de Lnccii.iy et lord Douglas, prévenus à la bàlc par Seyton, devaient servir de témoins à la comtesse, cl venaient d'arriver à l'instant même.

Les nionients pressaient; mais les remords, empreints de la tendresse maternelle, ipii remplaçaient alors chez Sarah une impitoyable ambition, rendaii'ul la tache de Si'yton plus difiicile encore. Tout son espoir était que sa sicur le tninip lil ou se trompait elle-même, et ipie lorgucil de celle femme se réveillerait dès qu'elle toucherait à cette couronne si longtemps rêvée.

— Ma sœur... dit Thomas Seyton d'une voix grave et solennelle, je suis dans une terrible perplexité... Un mol de moi \a peut-être vous rendre à la vie... va peut-être vous luer...

— Je vous l'ai dil... ji' n'ai plus d'émotions à redouter...

— Une seule... pourlanl...

— Laquelle?

— S il s'.igissail... de votre lille?...

— ftla lille est morte...

— Si elle ne l'était pas?

— Nous avons épuisé celle supposition tout à l'hcuie... Assez, mon frère... mes rcnioids me sullisent.

— Mais si ce n'était pas une supposition?... Mais si par un hasard incroyable... inespéré... votre lille avait été arrachée à la mort... mais si... elle vivait?

— Vous me faites mal... ne me parlez pas ainsi.

— Eh bien '. donc, que Dieu me pardomie et vous juge!... elle vil encore...

— Ma lille?

— Kll(! vit, vous dis-je... Le prince est là... avec un ministre... J'ai fait prévenir deux de vos amis pour vous servir de témoins... Le vœu de votre vie esl enlin réalisé... La prédiction s'accomplit... Vous êtes souveraine.

Thomas Seylon avait prononcé ces mots en attachant sur sa sœur un regard rempli d'angoisse, épiant sur sou visage chaque signe d'émotion.

A son giaiid étonnement, les traits de Sarah restèrent presque impassibles : elle porta seulement ses deux uiaius à son eo'ur en se renversant dans sou l'aiileuil, éloulfa un léger cri qui parut lui être arraché par une douleur subite et profonde... puis sa ligure redevint calme.

— yu'avez-vous, ma sœur?

— llien... la surprise... une joie inespérée... Enfin mes vœux sont comblés !...

— Je ne m'étais pas trompé! pensa Thomas Seyton. L'ambition domine... elle esl sau\ée... Puis s'adrcssant à Sarali ; Eh bien ! ma sœur, que vous disais-jc ?

— Vous aviez raison... reprit-elle avec un sourire amer et devinant la pensée de >on frère, l'ambition a encore élouflé en moi la maternité...

— Vous vivrez! et vous aimerez votre lille...

— Je n'en doute pas... je vivrai... voyez comme je suis calme...

— Et ce calme est léel?

— Aballiie, brisée comme je le suis... aurais-je la force de feindre?

— \'ous conipreuez niainleuanl mon hésitation de tout à l'heure?

— Non, je m'en éiuuue ; car vous cuunaisslez mon unibitiuu... Où est le prince?

— Il est ici.

— Je voudrais le voir... avant la cérémonie... Puis elle ajouta avec une indiiréreuce affectée : Va lille est là... sans doute?

— Non... vous la verrez plus tard.

— En ellêl... j'ai le temps... Faites, je vous prie, venir le prince...

— Ma sœur... je ne sais... maisvotreair est étr.oige... sinistre.

— Voulez-vous i|ue je rie? Croyez- vous que l'aniliiiion a.ssouvie ail une expression douce et tendre?... Faites venir le prince!

Malgié lui Seylon élail iu(|uiet du calme de Sarah. Un moment il crut voir dans ses yeux des larm-s contenues; après une nouvelle liésiUilion, il ouvrit une porte, qu'il laissa ouverte, et sortit.

— Maiiiien.uit, dil Sarali, pourvu (pie je voie... que j'embrasse ma fille, je serai satisfaite... Ce sera bien difficile à obtenir... liodolplic, pour me punir, me refusera... Mais j'y parviendrai... oh! j'y parviendrai... Le voici...

lto(!ol|)lie entra et ferma la porte.

— Votre fiere vous a tout dit? demanda froidement le prince à Sarah.

— Tout...

— Votre... ambition... est satisfaite?

— Klle esl... satisfaite...

— Le ministre... et les témoins... sont là..

— Je le sais. .

— Ils peuvent entrer... je pense?...

— Un iiKit... monseigneur...

— Parlez... madame...

— Je voudrais... voir ma fille...

— C'est impossible...

— Je vous dis, monseigneur, que je veux voir ma fille !...

— Elle esl à peine convalescente... elle a éprouvé déjà ce malin une violente secousse... celle entrevue lui serait luiieste...

— Mais au moins... elle embrassera sa mère...

— A quoi bon? Vous voici princesse souveraine...

— Je ne le suis pas encore... et je ne le serai qu'après avoir embrassé ma fille...

Rodolphe regarda la comtesse avec un profond étonnement.

— Comment ! s'écri.i-t-il, vous soumettez la sali^laclion de votre orgueil...

— A la satisfaction... de ma tendresse maternelle... Cela vous surprend... monseigneur?. ..

— Hélas !.. oui.

— \ errai je ma fille?

— Mais...

— Prenez garde, monseigneur, les moments sont peiil-être comptés. .. Ainsi que l'a dil mon hère... celle crise peut me sauver comme elle peut me tuer... Dans ce moment... je rassemble toutes mes forces... toute mon énergie... et il m'en faut beaucoup... pour lutter contre le saisissement d'une telle découveite... Je veux voir ma lille... ou sinon... je refuse votre main... el si je meurs... sa naissance ne sera pas légitimée...

— Fleur-de-.Maric .. n'esl pas ici... il faudrait l'envoyer chercher... chez moi.

— Envoyez-la chercher à l'instant... et je consens à tout. Comme les moments sont peut-être comptés, je vous l'ai dit... le mariage se fera... pendant le temps (pie Flenr-de-Marie mettra à se rendre ici...

— IJuuicpie ce sentiment m'étonne do votre part... il est trop loiiabh; pour que je n'y aie pas égard... Vous verrez Fleur-de-.Marie... Je vais lui éciiic.

— Là... sur ce bureau... où j'ai été frappée...

Pendant que Uodolphe écrivait quelques mois à la bâte, la cnmles.sc essuya la sueur glacée qui coul.iil de son front, ses traits jusqn'aloi-s calmes trahirent uni' soulïrance violente et cachée; ou eill dit ipie Sarah, en cessant de se contraindre, se reposait d'une dissiinulalion douloureuse.

Sa lettre écrite, Uodolphe se leva et dit à la comtesse : ■

— Je vais cinoyer cette lettre à ma lille par un de mes aides de camp. Elle sera ici dans une demi-heure... puis-je rentreravec le ministre et les témoins?...

— Vous le pouvez... ou plnl(*)l... je vous £n prie, sonnez... ne me laissez pas seule .. Chargez sir Walter de celle commission... Il ramènera les témnins et le nimistie.

Rodolphe sonna, une des femmes de Sarah parut...

— Priez mou frère d'envoyer ici sir Walter Muiph, dit la comlesse...

LES MYSTÈRES DE PARIS

ôH

La femme de cliambro sorlit.

— Celle union est liisle, Rodolphe... dit amèrement la comlesse. Triste pour moi... Poitr vous, elle sera heureuse!

Le prince lil nu ruonvemenl.

— Elle sera lieuieuse pour vous, Modolphc, car je n'y survivrai pas ! •A eo luouienl, Mnrph eulra.

— Mon ami, lui dit Rodolphe, envoie à l'inslanl celle lettre à ma fille par le (.olonel; il la ramènera dans ma voilure... l'rie le miuisire et les témoins d'entrer dans la salle voi^inc.

— Blon Dieu! s'éeria Sarah d'un Ion suppliant lorsque le sqiiire eut disparu, faites qu'il me resie assez de forces pour la voir ! que je ne meure pas avant son arrivée !...

— Ah : que n'avez-vons toujours été aussi boimo mère !

— Grâce à vous, du moins, je connais le repentir, le dévouement, l'ahuégalion... Oui, tout à l'heure, qii.uid mon frèie m'a ap|)ris que notre lille vivait... laissrz-moi dire noire lille... je ne le diiai pas longtemps, j'ai seuli au cœur nn coup affreux ; j'ai senti que j'élais frappée à mort. J'ai caché cela, mais j'étais heureuse... La naissance de notre cufanl serait légitimée, et je mourrais ensuite...

— Ne parlez pas ainsi !

— Oh ! celle lois, je ne vous trompe pas... vous verrez !

— Kt ancuii vestige de celle ainhitiou inqilacahle qui vous a perdue ! Pourquoi la f ilalilé a-l-elle voulu (pie votre repentir lût si tardif?

— Il est tardif, mais profond, mais sincère, je vous le jure. A ce moment solennel, si je remercie Dieu de me retirer de ce monde, c'est que ma vie vous ertt été un horrible fardeau...

— Sarah ! de grâce...

— Rodolphe... une dernière prière... votre main...

Le prince, détournant la vue, tendit sa main à la comlesse, qui la prit vivement entre les sieimes.

— Ah ! les vôtres sont glacées ! s'écria Rodolphe avec effroi.

— Oui... je me sens mourir! Peut-être, par uue dernière punition... Dieu ne voudra-t-il pas que j'embrasse ma (llle !

— Oh ! si... si ! il sera touché de vos remords...

— Et vous, miui ami, en otes-vous touché'.'... me pardoniiez-vons?... Oh ! de grâce, dites-le! Tout à l'heure, (juand noire lille sera là, si elle arrive à temps, vous ne pourrez pas me pardonner devant elle... ce serait lui apprendre combien j'ai été coupable... et cela, vous ne le voudrez pas... Une fois que je serai niorle, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle m'aime ?...

— Rassurez-vous... elle ne saura rien !

— Rodolphe... pardon !... oh ! pardon!... Serez-vous sans pitié?... Ne suis-je pas assez malheureuse?...

— lih bien ! que Dieu vous pardonne le mal que vous avez fait à votre enfant comme je vous pardonne celui que vous m'avez fait, malheureuse femme !

— Vous me pardonnez... du fimil du cœiu'?...

— Du loud du cœur... dit le prince d'une voix cuuie.

I/a comtesse pressa vivemeni la main de Rodolphe contre ses lèvres défaillantes avec un élan de joie et de reeonnaisNance, puis elle dit :

— Faites entrer le ministre, mou ami, et dites-lui (preusuite il ne s'éloigne pas... Je me sens bien faibh;!

Celte scène élail déchirante; Rodolphe ouvrit les deux batlanis de la porte du fond ; le ministre entr.i, suivi de Blurpli et du baron de Gratin, tâuoius ii(t Rodolphe, et du duc de Luceuay et de lord Douglas, témoins de la comlesse; Thomas Seylon venait ensuite.

Tous les acteurs de celle scène douloiueu.se étaient graves, tristes et recueillis : M. de Lucenay lui-même avait oulilié sa pétulance habituelle.

Le conirat de mariage entre très-haut et très-puissant prince S. A. R. Gustave-Rod(dplie V, giaud-duc régnant de Gerolsicin, et Sarah Seylon de llaLsbury, comlesse Mac-Orégor (contrat qui légiliinait la naissance de Fleur-de-Marie), avait été préparé par les soins du baron de Giaun; il fut lu par lui et signé par les époux et lem s témoins.

Malgré le repeniir de la comtesse, lors(iuo le ministre dit d'une voix solennelle à Rodolphe : — « Votre Altesse Royale consent-elle à prendre pour épouse madame Sarah Seylon de Ibdsbury, comlesse de Mac-Giégor?el (pie le prince eut répondu Oui! d'une voix haute et ferme, le regai (I mourant de Sarah élincela ; une rapide et fugitive CKprcssiou d'orgueilleux triomphe passa sur ses traits livides ; c'était le dernier éclat de lainhilicm qui mourait avec elle.

Durant cette triple et imposante cérémonie, aucune parole ne fut échangti<! entre les assistants. Lorsqu'elle fut accomplie, les témoins de Sarah, M. le duc de Lucenay et lord Douglas, vinrent eu silence saluer profondément le prince, puis sortirent.

Sur nu signe de Rod(dphe, Miirph et M. de Graiin les suivirent.

— Mon Irere, dit tout bas Sarah, pi icz le ministre de vous accompagner dans la i)iece voisine, et d'avoir la bonté d y allendie nu monient.

— Comment vous trouvez-vous, ma sœur? Vous êtrs biiii pale...

— Je suis sûre de vivre, inainlenanl . ne suis-je pas giaiidcduchesse de Gerolstein? ajoula-l-elle .i\ec un sourire amer.

Restée seule avec Rodolphe Sarah murmura d'une voix épuisée, pendant que ses traits se déromposaient d'une manière elïi.iyaule :

— Mes forces sonl à bout... je me sens mourir... je ne la verrai pas!

— Si... si... rassurez-vous, Sarah... vous la verrez.

— Je ne l'espère plus... cette conlraiule. .. Oh ! il fallait une force surhumaine... .Ma vue se trouble déjà !

— Sar.di ! dit le iM'ince eu s'approchant vivement de la comlesse et prenant ses mains dans les siennes, elle va venir... niaintenaiil, elle ne peut larder...

— Dieu lie voudra pas m'accorder... celle dernière consolaliiui.

— Sarah! écoulez, écoutez... 11 me semble eniendrc une voiture... Oui, c'est elle... voilà voire fille!

— Roilolplie, vous ne lui direz pas... que j'élais une mauvaise mère! articula lenieuieul l,i comlesse, qui déjà n'enlendait plu.;.

Le biuil d'uni' voiture relenlil sur les [lavés -onor, s d ■ la (C.i".

La comlesse ne s'en aperçut pas. Ses paroles devinrent de plus en plus incohérentes ; Rodolphe était penché vers elle avec anxiéié ; il vit ses veux se voiler.

— Pardon! ma fille... voir ma fille! Pardon!... au moins... après m i moi t, les honneurs d;; mon rang ! murinura-t-elle enliii.

Ce furent les dernier^ mots intelligibles de Sarah. L'idée fixe, dominante di; toute sa vie, revenait encore malgré son repentir siucerc. Tout à coup Murpli entra.

— Monseigneur... la princesse Marie...

— Non ! s écria vivemeni lîodolphe, qu'elle n'entre pas! Dis à Scyton d'amener lelminislre. Puis, nioulrant S;irab qui s'éleign lit dans une lente agonie, Rodolphe: ajouta : — Dieu lui refuse la cousolalion suprême d'embrasser son enfant.

Une demi-heure après, la comtesse Sarah Mac-Grégor avait cessé de vivre.

CUAPITRE XIV.

Bicùlre.

Quinze jours s'étaient passc.s depuis que Rodolphe, en épousant Sarah î/i e.clreniis, avait légiliiné la naissance de Fleur-div-M.uii'.

C'était le jour de la mi-Carême. (!elle date établie, nous condiiirtuis le lecteur à Bicêtre. Cet immense élabliss;-menl, destiné, ainsi (pic cliacim sait, au Irailemenl des aliénés, sert aussi de lieu de refiige à sept ou huit cents vieillanls pauvres, qui sonl admis à cette espèce de maison d'invalides civils (I) lorsqu'ils sonl âgés de soixante-dix ans ou alteints d'iulirmités très-^'raves.

En arrivant à tîicêtre, on entre d'abord dans une vasle cour planléc de grands arbres, coupée d(! pelouses vertes ornées en été de platesbandes de fleurs. Rien de plus riant, de plus calme, de plus ^alnbie que ce promenoir spéiialemcnt destiné aux vieillards iudigenl^ dont nous avons parlé ; il enloure les bàtiineiils où se trouvent, au premier élage, de spacieux dortoirs bien aérés, garnis de bons lits, et au rez-de-chaussée des réfectoires d'une admirable piopreto, on les pensionnaires de Bicêtre prennent en commun iiikî iMurriture saine, abondante, agréable et préparée avec un soin extrême, grâce à lu paleriiellc sollicitude des admiiiislraleurs de ce bel établissement.

Un lel asile serait le rêve de l'aiti an veuf ou célibataire ipii, après une longue vit de privations, de travail et de probité, trouverait ki le repos, le bien-être qu'il n'a jain.iis connus.

M.dheureusement le favoritisme qui de nos jours s'étend ù tout, euvahil loin, s'est emparé des bourses de Bicêtre, et ce sont en grande pal lie d'ancii ns domesliques qui jouissent de ces reirailes, grâce à l'inlUience de leurs derniers maiires.

Ceci nous semble un abus révoltant.

Rien de plus mériloire que les longs et honnêtes services domestiques, rien de plus digne de r. compense que ces serviteurs qui, éprouvée par des années de dévoiieinenl, linissaienl aiilrefoir |>ar l'aire presifuc partie de la f.nnille ; mais, si louables que soient de pareils anléiédenls, c'est le inailre qui en a profilé, et non l'Etait, qui doit li s rémiini'rer.

Ne serail-il donc pas jnsle, moral, bnni.iin, que les places de Bicêlre et celles d'autres élabli^semeIlls scmbl.dilcs apparliussenl de droil à des artisans choisis parmi ceux ipii ju.itilieraieut ik la lueilleure coiiduile cl de la plus grandi; inrorluue?

Pour eux, si liinilé (pie fût leur nombre, ces reirailes scraieul au moins une lointaine es;;érance qui allégerait un peu leurs mi-ères de chaque jour. Salutiiire espoir qui les enciiur.igerait :iu bien, en leur inonlianl d.ins un avenir éloigné sans doiile, mais enfin cei lain, nu peu de calme, de bonheur pour récompense. Hl, comme ils ne pourraient pri''tendie à ces retraites ipie par nue conduite iiréiMoehuhle, leur moralisalion deviendrait pour ainsi dire lorcée.

Est- c donc trop de denruider que le pelit nombre de travailleurs qui atleigiienl un âge ties-av;iiicé à travers de^ priv:aions de toutes sortes aient au moins la elruiee d'ol)lenir un jour à Bicêtre du pain, du repos, un abri pour leur vieillesse épuisé'c ?

(1) Kous ne .«nurions trop répcler qu'à la SP.<;sion derniirc une pi'lilinn hasiSo sur les si'Utinicnls et les vœux les plus liuiiciribles. leiulaul » dcm in(t>r l.i IoniliUon (lu iii.iiMiiis iluiv.ili'li's livils pour Us i.uïneis, K été écartée >u miliou de

riiilurilé yéuér.ile de ki iliiiubre. (V. le Moniteur.)

LES MYSTÈRES DE PARIS

Il osl vrai qu'une telle mesure excliirail à l'avenir de cet établisseinenl les gens de leltres, les savants, les artistes d'un grand âge, qui n''ii:l pas d'anlic refuge.

Oui, de nus joins, des hommes dont les talents, dont la science, dont riiilclligence ont ('■lé estimés de leur temps, <>ljlii iiiumI à grandpeine une place painii ces vieux serviteurs (pie le crédit de leur nrailre envoie à l'icétre.

Au nombre de ceux-là qui ont cnncouru an renom, aux plaisirs de la France, de ceux-là dont la ré|intatioii a été consaciée par la voix po|)Ulaire, esl-cc trop demander (pie de vouloir pour leur extrême vieillesse une retraite modeste mais digue?

Sans doute c'est trop ; et pourtant citons un exemple entre mille : on a (b'pensé 8 ou 10 millions pour le monument de la Madeleine, (pii n'est ni nu temple ni une église; avec celte sonune énorme (pie de bien à faire ! fonder, je suppose, une maison d'asile on deux cent cinquante on (rois cents persomies jadis lemanpiables comme savants, (loétes, umsi( iens, administrateurs, médecins, avocats, etc., etc. (car presque toutes ces proessions ont successivement leurs représentants parmi les peu^iounaires de Ricètre), auraient trouvé une retraite lionorable.

Sans doute c'était là une question d bnniaiiité, de pudeur, de dignité nationale pour un pays qui prétend marcher à la tète des arts, de 1 inlelligince et de la civilisation ; mais l'on n'y a pas songé...

Car llégésippe Moieau et tant d'autres rares génies sont morts à Ibiispice ou dans l'indigence...

Car de nobles intelligences, qui ont autrefois rayonné d'un pur et vif éclat, portent aujouiilhui à Ricêlre la houppelande des bons pauvres.

Car il n'y a pas ici, comme à Londres, un établissement charitable (I) où im (Hrangcr sans ressource trouve au moins pour une nuit un loit, nu lit et un morceau de pain...

(^ar les ouvriers qui vont en Grève chercher du travail et attendre les embaucbenieuts n'ont pas même pour se garantir des intempéries des saisons un hangar pareil à celui qui, dans les marchés, abrite le bétail en vente (il. Pourtant la Grève est la Bourse des travailleurs sans ouvrage, et dans cette Bonrse-là il ne se fait que d'honnêtes transactions, car elles n'ont poiu- fin que d'obtenir un rude labeur et un salaire insiiriisant dont l'artisan paye un pain bien amer...

Car...

Mais l'on ne cesserait pas si l'on voulait compter tout ce que l'on a sacrilié d'utiles fondations à celte grotesque imagination de temple grec, enlin destiné au culte catholique.

Mais revenons à Bicètre et disons, pour complélenient énumérer les différentes destinations de cet établissement, qu'a l'époque de ce récit les condamnés à mort y élaienl conduits après leur jugement. C'est donc dans un des cabanons de cette maison que la veuve Martial et sa (ille Calebasse attendaient le moment de leur exécution, fixée au lendemain ; la mère et la (ille n'avaient voulu se pourvoir ni en grâce ni en cassation. Nicolas, le squelette et plusieurs ai\tres scélérats étaient parvenus à s'évader de la Force la veille de leur transfeiement à Bicètre.

Nous l'avons dit, rien de plus riant que l'abord de cet édifice lorsqn'en venant de Paris on y enliait par la cour des Pauvres.

Grâce à un printemps hàlif, les ormes et les tilleuls se couvraient déjà de pousses verdoyanles ; les grandes pelouses de gazon étaient d'une fraîcheur extrême, et çà et là les plates-bandes s'éinaillaienl de perce-neige, de primevères, d'oreillcs-d'ours aux couleurs vives et variées ; le soleil dorait le sable brillant des allées. Les vieillards pensionnaires, vêtus de houppelandes grises, se promenaienl çà et là, ou devisaient, assis sur des bancs : leur physionomie sereine annonçait généralement le calme, la quiétude, ou une sorte d'insouciance tranquille.

Onze heures venaient de sonnera l'horloge lorsque deux fiacres s'arrêtèrent devant la grille extéiieure ; de la première voilure descendirent madame Georges, Germain cl Bigolclte; de la seconde, Louise Moiel et sa mère.

Germain et Bigolelte élaienl, on le sait, mariés depuis quinze jours. Nous laissons le lecteur s'imaginer la pétulante gaieté, le bonheur turbulent qui rayonnaient siu' le fiais visage de la griselle, donl les lèvres llenries ne s'ouvraient que pour rire, sourire, ou embrasser madame Georges, qu'elle appelait sa mère.

(I) Société <le bienfaisance, fondée à Londres par un de nos compatriotes, M. le comte d'Orsay, qui continue à celte noble et digne œuvre son patronage aussi généreux qu'éclairé.

^21 Nous connaissons l'activilé, le zèle de M. le préfet do la Seine et de M. le préfet de police, leur excellent vouloir poui" les classes pauvres et ouvrières. Kspérons que cette réclamation parviendra jusqu'ià eux, et ipie leur initiative auprès du conseil municipal fera cesser un tel élat de choses, La dépense serait minime et le bienfait serait grand. 11 on serait de même pour les prêts gratuits faits par le Monl-de-Piété, lorsque la somme enqiiinitée serait au-dessous de 5 ou 4 fr., je suppose Ke devrait-on pas aussi, iv|M'tons-le, abaisser le taux exorbitant de rinléièt? Comment la ville de Paris, si (luissammenl riche, ne fait-elle pas jouir les classes pauvres des avantages que leur olTreiit, ainsi que je l'ai ilit, beaucoup de villes du nord et du midi de la France, en pièlant soit gratuitement, soit ii 5 et -4 pour 100 d'intérêt? (Voir rcxcellent ouvrage de .M. Biaise, sur la Statislifjue et {'Organisât ton du Mont-de-Pieté, ouvrage rempli de faits curieux, d'appréciations sincères, éloquentes et élevées. )

Les traits de Germain exprimaient une félicité plus calme, plus réfléchie, plus grave... il s'y mêlait un sentiment de reconnaissance profinde, presipie du respect pour cette bonne et vaillante jeune fille qui lui avait apporté en prison des consolations si secourables, si cliarmanlis... ce donl Bigolelte n'avait pas l'air de se souvenir le moins du monde; aussi, dès (pie son petit Germain mettait l'eulretieii sur ce sujet, elle parlait aussilfil d'autre chose, prétextant que ces souvenirs l'atlrislaicnt. (Juoiqii'ellc filt devenue madame Germain cl que Rodolphe l'cùl dotée de (jiiarante mille francs, Bigolelte n'avail pas voulu, et sou mari avait été de cet avis, changer sa coilfure de griselle contre un chapeau. Certes jamais l'huniilité ne servit mieux une innocente coquetterie ; car rien n'itail plus gracieux, plus élégant que son petit bounel à barbes pfiles, nu peu à la paysanne, orné de chaque cftlé de deux gros nœuds orange, qui liiisaieut encore valoir le noir éclatant de ses jolis cheveux, qu'elle portail longs et bouclés, depuis quelle avait le temps démettre des papillotlc'S; un col richement brodé enlouraille cou charmant de la jeune mariée : une écharpe de cachemire français de la même nuance que les rubans du bonnet cachait à demi sa taille souple et fine, et, (pioi(prel!e n'eilt pas de corset, selon son habitude (bien qu'elle eill aussi le temps de se lacer), sa robe montante de taffetas mauve ne f.iisail pas le plus léger pli sur son corsage svelte, arrondi, comme celui de la Galatée de marbre.

Madame Georges contemplait son fils et Bigolelte avec un bonheur profond, toujours nouveau.

Louise Morel, après une instruction minutieuse et l'autopsie de son enfant, avait été mise en liberléparla chambre d'accusation. Les beaux traits de la fille du lapidaire, creusés par le chagrin, annonçaient une sorte de résignal ion douce et triste. Grâce à la générosité de Bodolphe el aux soins qu'il lui avait fait donner, la mère de Louise Morel, qui l'accoinpagiKiil, avait retrouvé la santé.

Le concierge de la porte extérieure ayant demandé à madame Georges ce quelle désirait, celle-ci lui répondit que lun des médecins des salles d'aliénés hii avait doinié rendez-vous à onze heures et demie, ainsi qu'aux personnes qui l'accompagnaient. Madame Georges eut le choix d'atlendre le docteur soit dans un bureau qu'on lui imiiqua, soit dans la grande cour plantée dont nous avons parlé. Elle prit ce dernier parti, s'appuya sur le bras de son fils, et, continuant de causer avec la ièmine du lapidaire, elle parcourut les allées du jardin. Louise et Bigolelte les suivaient à peu de dislance.

— Que je suis donc contente de vous revoir, chère Louise ! dit la griselle. Tout à l'heure, quand nous avons été vous chercher rue du Temple, à notre arrivée de Bouqueval, je voulais mouler chez vous ; mais mon mari n'a pas voulu, disant que c'était trop haut : j'ai attendu dans le fiacre. Votre voilure a suivi la nôtre; ça fait que je voiisretr(uve pour la première fois depuis que...

— Depuis que vous êtes venue me consoler en prison... .\h ! niadenioiselle Bigolelte, s'écria Louise avec attendrissement, quel bon cœur ! quel...

— LCabord, ma bonne Louise, dit la grisette en interrompant gaiement la fille du lapidaire afin d'échapper à ses remerciinenls, je ne suis plus mademoiselle Bigolelte, mais madame Germain : je ne sais pas si vous le savez... el je tiens à mes litres.

— Oui... je vous savais., mariée... Mais laissez-moi vous remercier encore de...

— Ce que vous ignorez certainement, ma bonne Louise, reprit madame Germain en interrompant de nouveau la fille de Morel, afin de ch;iuger le cours de ses idées, ce que vous ignorez, c'est que je me suis mariée grâce » la générosité de celui qui a été notre providence à tous, à vous, à votre famille, à moi, à Germain, à sa mère !

— M. Bodolphe ! Oh ! nous le bénissons chaque jour!... Lorsque je suis sortie de prison, l'avocal (jui était venu de sa part me voir, me conseiller el m'encourager, m'a dit que grâce à M. llodolphe, (pii avait déjà laiil fait pour nous, M. Ferranri... et la nialhrineiise ne put prononcer ce nom sans frissonner... M. Ferrand, pour réparer ses ciiiaulés, avait assuré une rente à moi et une à mon pauvre père, qui est toujours ici, lui... mais qui, grâce à Dieu, va de mieux en mieux...

— Ll qui reviendra aujourd'hui avec vous à Paris... si l'espérance de ce digne médecin se réalise.

— Plût au ciel!...

— Cela doit phiire au ciel... Voire père estsibon, si honnête! Et je suis sure, moi, que nous remmènerons. Le médecin pense maintenant (pi'il faut happer un grand coup, et que la présence imprévue des personnes (pie voire père avait riiabilude de voir presque chaque jour avant de perdre la raison... pourra lenniner sa giiérisou... Moi, dans mon petit jugement... cela me parait certain...

— Je n'ose encore y croire, mademoiselle.

— Madame Germain... madame Germain... si ça vous est égal, ma bonne Louise .. Mais, pour en revenir à ce que je vous disais, vous ne savez pas ce que c'osl que M. Bodol|)he?

— i;'esl la providence des malheureux.

— D'abord... el puis encore'? Vous l'ignorez. r. Eh bien ! je vais vous le dire....

Puis, s'adressantà son mari, qui marchait devant elle, donnait le bras à iiiadaine Georges et causait avec la femme du lapidaire, Bigolelte s'écria :

LES MYSTÈRES DE PARIS

— Ne va donc pas si vile, mon ami... Tu faligues notre bonne mère... et puis j'aime à l'avoir plus près de moi.

Germain se nlonrna, ralenlil un peu sa marche et sourit à Rigolelte, qui lui envoya Inrliveincnl un baiser.

— Comme il e>l gentil, mon petit Germain ! N'est-ce pas, Louise? Avec ça l'air si distingué!... une si jolie taille! Avais je raison de le trouver mieux ipie mes autres voisins, M. Giraudeau, le connnis-voyageur, et M. Gabiion'?... Ah ! mon Dieu ! à propos de Cabiion... M. l'ipclet et sa femme, où sont-ils donc '! Le médecin avait dit qu'ils devaient venir aussi, parce que voire père avait souvent prononcé leur nom...

— Ils ne tarderont pas. Quand j'ai quitté la maison, ils étaient partis depuis longtemps.

— Oh! alors ils ne manqueront pas au rendez-vous; pour l'exactitude, M. Pipelet est une vraie pendule... Mais revenons à mon mariage et à M. lioilolphe. l'igurez-vous, Louise, que c'est d'abord lui qui m'a envoyée porter à Germain l'cjrdre qui le rendait libre. Vous pensez notre joie en sortant de cette maudite prison! Nous arrivons chez moi, et là, aidée de Germain, je lais une dînette... mais une dinetle de vrais gourmands. Il est vrai que çà ne nous a pas servi à grand'cliose ; car, qnanil elle a été finie, nous n'avons mange ni l'un ni l'aulie, nous étions trop contents. A onze heures, Germain s'en va ; nous nous donnons rendezvous |)0ur le lendemain matin. A cinq heures, j'étais debout et à l'ouvrage, car j'étais au moins de deux jours de travail en relard. A huit heures, on frappe, j'ouvre : quicst-ce qui entre 'i'M. Rodolphe... D'abord, je commence à le remercier du fond du cœur pour ce ([u'il a fait pour Ger.i ain; il ne me laisse pas linir. Ma voisine, me dit-il, Germain va venir, vous kii remettrez cette lettre. Vous et lui prendrez un liacre ; vous vous rendrez tout de suite à un petit village appelé Bouqueval, près d'Ecouen, route de Saint-Denis. Une lois là, vous demanderez madame Georges... et bien du plaisir. Monsieur Rodolphe, je vais vous dire;' c'est que ce sera encore une journée de perdue, et, sans reproche, ça fera trois. Rassurez-vous, ma voisine, vous trouverez de l'ouvrage chez niadajue Georges; c'est une excellente pratique (jne je vous donne. Si c'est comme ça, à la bonne heure, monsieur Rodolphe. Adieu, ma voisine. Adieu et merci, mon voisin. H part, et Germain arrive; je lui conte la chose, M. Rodolphe ne pouvait pas nous tromper ; nous montons en voilure, gais connue des fous, nous si tristes la veille... Jugez... nous arrivons... Ah! ma bonne Louise... tenez, malgré moi, les larmes m'en viennent encore aux yeux... Cette madame Georges que voilà devant nous, c'était la mère de Germain.

— Sa mère !!!

— Mon Dieu, oui... sa mère, à qui on l'avait enlevé tout enfant, cl qu'il n'espéiait plus revoir. Vous pensez leur bonheur à tous deux. Onand madame Georges a eu bien pleuré, bien embrassé sou (ils, c'a été mon tour. M. Rodolphe lui avait sans doute écrit de boimes choses de moi, car elle m'a dit, en me serrant dans ses bras, qu'elle savait ma conduite pour son fils. Et si vous le voulez, ma mère, dit Germain, Rigolelte sera voire lillc aussi. Si je le veux ! mes enfants, de tout mon cœur; je le sais, jamais tu ne trouveras une meilleure ni une plus gentille lèmme. Nous voilà donc installés dans une belle ferine avec Germain, sa mère et mes oiseaux, que j'avais fait venir, pauvres. petites bétes ! pour qu'ils soient aussi de la partie. Quoique je n'aime pas la campagne, les jours passaient si vile que c'était comme un rêve ; je ne travaillais que peur mon plaisir : j'aidais madame Georges, je me promenais avec Germain, je chantais, je saulais, c'était à eu devenir folle... Enfin notre mariage est arrèlé |ionr il y a eu hier quinze jours... La surveille, qui est-ce qui arrive dans une belle voilure'? un grand gros monsieur chauve, l'air excellent, qui m'apporte, de la part de M. Rodolphe, une corbeille de mariage. Figurez-vous, Louise, un grand coffre de bois de rose, avec ces mots écrits dessus en lettres d'or sur une plaque de porcelaine bleue : Travail et sagesse, amour et bonheur. J'ouvre le coffre, qu'est-ce que je trouve? des petits bonnets de dentelle conune celui que je porte, des robes en pièces, des bijoux, des gants, cette écharpe, un beau chàle ; enfin, c'était co le un conte de fées.

— C'est vrai au moins que c'est comme un conte de fées; mais voyez comme ça vous a porté bonheiu'... d'être si bonne, si laborieuse.

— Quant à être bonne et laborieuse... ma chère Louise, je ne l'ai pas fait expiés... ça s'est trouvé ainsi... tant mieux pour moi.. .Mais ça n'est pas tout : au fond du coffret je découvre un joli piirlefeuille avec ces mots : Le voisin à sa voisine. Je l'ouvre : il y avait deux enveloppes, l'une pour Germain, l'autre pour moi ; dans celle de Germain, je trouve un papier qui le nommait directeur d'une banque pour les pauvres, avec 4.000 fr. d'appoinlements; lui, dans l'enveloppe cpii m'était destinée, trouve un bon de 40,000 fr. sur le... sur le Trésor... oui... c'est cel.i, c'était ma dot... Je veux le refuser; mais madame. Georges, qui avait causé avec le grand monsieur chauve et avec Germain, me dit : Mon enfant, vous pouvez, vous devez accepter ; c'est la récompense de votre sagesse, de votre travail... et de votre dévouement à ceux qui soulfrent... t;ar c'est en prenant sur vos nuils, au risque devons rendre malade et de pei (Ire ainsi vos seuls moyens d'existence, que vous êtes allée consoler vos amis niallienrcux...

— Oh! ça, c'est bien vrai, s écria Louise; il n'y en a pas une autre comme vous au moins... mademui... madame Germain.

— A la bonne heure!... Moi, je dis au gros monsieur chauve que ce

que j'ai fait c'est par plaisir: il me répond : C'est égal, M. Rodolphe est iniuieusémenl riche : votre dot est de sa part un gage d'eslime, d'amilié; votre refus lui Causerait un grand chagrin; il assistera d'ailleurs à voire mariage, et il vous forcera bien d'accepter.

— Quel bonheur que tant de richesse tombe à tme personne aussi charitable (pie M. Rodol|ihe!

— Sans (loute il est bien riche, mais s'il n'élait que cela. Ah ! ma bonne Louise, si v(ms saviez ce que c'est que M. Rodolphe!... Et moi qui lui ai lait porter mes pa(piels!!! Mais paliencc... vous allez voir... La veille du mariage... le soir, très-lard, le grand monsiein- chauve arrive eu po-le; .M. Rodolphe ne pouvait pas venir... il élait sonflrant, mais le grand monsieiu- chauve venait le remplacer... C'est sinlement alors, ma bonne Louise, ([ue nous avons appris que votre bienl.iiteur, que le m'ttre, était... devinez quoi?... un prince!

— Un prince?

— Qu'est ce que je dis, un prince... nue allcsse royale, un grandduc régnant, un roi enpctil... (■crmain m'a expliqué ça.

— M. Rodiilphe!

— Hein ! ma pauvre Louise! Et moi qui lui avais demandé de m'aider à cirer ma chamhre !

— Un prince... presque un roi! C'est ça qu'il a tant de pouvoir pour faire le bien.

— Vous comprenez ma couhision, ma bonne Louise. Aussi, voyant que c'était pres(pie un roi, je n'ai pas osé refuser la dot. Nous avons élé mariés. H y a huit jouis, M. Rodolphe nous a faitilire, à nonsdiMix Germain et à madame Georges, (pi'il serait tiès-conleiil (pie nous lui lissions nui! visile de noce ; nous y allons. Dame, vous comprenez, le cu-ur me ballait fort; nous arrivons rue Plumet, nous entrons dans nu palais : nous traversons des salons remplis de domesti(|iies galonnés, de messieurs en noir avec des chaînes d'argent au cou et l'épée au c(")lé, d'officiers en uniforme; que sais je. moi? et puis des dorures, des dorures partout, (pi'on en était ébloui. Enfin, nous trouvons le monsieur chauve dans un salon avec d'autres messieurs loul chamarrés de broderies; il nous introduit dans une grande pièce, ou nous trouvons M. Rodolphe... c'est-à-dire le prince, velu trèssimpleuient el l'air si bon, si franc, si peu lier... enfin l'air si M. Rodolphe d'autrefois, que je me suis sentie lout de suite à mon aise, en me rappelant que je lui avais lait m'allacher mon chàle, me tailler des plumes et me donner le bras dans la rue.

— Vous n'avez plus eu peur? Oh ! moi, coiiuik; j'aurais tremblé !

— Eh bien ! moi, non. Après avoir reçu madame Georges avec une bonté sans pareille et offert sa main à Germain, le prince m'a dit en souriant : — Eh bien! ma voisine, commenl vont papa Créai et Raïuouetle? (C'est le nom de mes oiseaux; faut- il qu'il soit aimable pnur s'en êlre souvenu !) Je suis sûr, a-t-il ajouté, que mainlenanl vous et Germain vous luttez de chants joyeux avec vos julis oiseaux? — Oui, mousi'igneur. (Madame Georges nous avait fait la le(;(ui toute la roule, à nous deux Germain, nous disant qu'il fallait appeler le prince monseigneur.) Oui, monseigneur, noire bonheur est grand, et il nous semble plus doux et plus grand encore parce que nous vous le devons. — Ce n'est pas à nu)i que vous le devez, mon eulànt, mais à vos excellenles (pi ili es et à celles de Germain. Et cxtcra, et ca'tera, je passe le reste île se-; complimenls. Enfin nous avons (piitlé ce seigneur le eii-iir un peu gros, car nous ne le verrons plus 11 nous a dit (pi'il retournait en Allnnague sous peu de jours, peut-être qu'il est déjà parli ; mais, parti ou non, son souvenir sera toujours avec nous.

— Puisqu'il a des sujets, ils doivent être bien heureux!

— Jugez! il nous a fait tant de bien, à nous qui ne lui sommes rien. J'oubliais de vous dire que c'était à celle (enue-là (pi'avail hahiié une de mes anciennes compagnes de prison, une bien boune et bien honnête petite fille qui, pour son bonheur, avait aussi reneontié .M. Rodolphe; mais madame Georges m'avait bien reroiunianilé de n'en pas parler au prince, je ne sais pas pourquoi. . sans doule [laree qu il n aime pas qu'on lui parle du bien qu'il fait. Ce qui est sûr, c'est ipiil i>aiail (]ue cette chère Goualeuse a retrouvé ses parents, qui l'ont emuieuée avec eux, bien loin, bien loin : tout ce que je regrette, c'est de ne pas l'avoir embrassée avant son départ.

— Allons, tant mieux, dit amèrement Louise; elle est heureuse aussi, elle...

— Ma bonne Louise, pardon... je suis égoïste; c'est vrai, je ne vous parle que de bonheur. . à vous qui avez tant de raisons d'être encore chagrine.

— Si mou enfant m'était resté, dit tristement Louise en iulerrouipaut Rigolelte, cela m'aurait consolée; car mainlenanl quel est riiiimiête homme (pii voudra de moi, quoique j'aie de l'argenl?

— Au contraire, Louise, moi je dis qu'il n'y a qu'un honnéle homme capable de comprendre votre |)osilion ; oui, lorsqu'il saura lonl, lorsqu'il vous conuaî'ra, il ne pourra que vous plaindre, vous estimer, et il sera bien silr d'avoir en vous une bonne el digne femme.

— Vous me dites cela pour me consoler.

— Non, je dis cela parce que c'est vrai.

— Enfin, vrai ou non. ça me fait du bien, toujours, el je vous en remercie. Mais qui vient donc là? Tiens, c'est M. Pipelet et sa femme! Mon Dieu, conune il a l'air eimlent ! lui (|ui, dans les derniers temps, était toujours si malheureux des plaisanteries de .M. Cabriou.

En eflet, M. el madame Pipelet s'avauçaleul allègremeul. Alfred, tou-

LES MYSTERES DE PARIS

jours coiffé de son inamovible ciiape;m irnmbion, p irtiùt, un miiguifiqiie habil vert-pré encore dans loul son lustre ; s;» cravate, à coins bi oiiés, laissait dépasser un col de elieinise formidable (jui lui cacliait la nioilié des joncs; ini giand gilet fond jaune vif, à larges bandes mai ron, un pantalon noir un pen court, des bas d'une ébloui-.sante blaucbeur et des souliers cirés à l'œuf complétaient son accoutrement.

Anastasie se prélassait dans une robe de mérinos amarante sur laquelle Irancliait vivement un cbàle d'un bien foncé. Kllc exposait orgueilleusement à tons les regards sa pcirinpie IVaiclicmcut bouclée, et tenait sou bonnet suspendu ù sou bras par des brides de ruban vert en manière de ridicule.

La piiysionomie d'.Mfred, ordinairement si grave, si recueillie et dernièrement si abattue, était rayonnante, jubilante, rutilante: du plus loin (pi'il aperi;iit Louise et lligolette, il accourut eu s'écriaut de sa voix de basse :

— Délivré... parti !

— Ah ! mou hic u ! monsieur Pipelet, dit Rigolelte, comme vous avez l'air j"yeu\ I qu'ave/.-vons (bmc?

— l'arti... mademoiselle, ou plutôt madame, venx-je, puisje, doi.s-jo dire, car maintenant vous êtes exactement semblable ù Anastasie, graee au conjunyn, de même que votre mari, M. Gern>ain, esl exactement semblable à moi.

— Vous êtes bien honnête, monsieur Pipelet, dilRigoleile en souriant ; mais qui est dune parti'?

— Cabridu! s'écria M. Pipelet en respirant et en aspirant l'air avec une indicible satisfaction, cunime s'il eût été dégagé d un poids énorme. Il quitte la Fiance à jamais, à toujours... à perpétuité... enlin il est parti.

— Vous en êtes bien sûre?

— .Te l'ai vu... de mes yeux vu monter hier en diligence... route de Strasbourg, lui, tous ses bagages... et tous ses effets, c'est-à-dire un étui à chapeau, uuaiipuie-mains et une boite à cimlenrs.

— Qu'est-ce qu'il vons chante là, ce vieux chéri? dit Anastasie en arrivant essoiifllée, car elle avait diflicilemeut suivi la course précipitée d'Alfred. Je parie qu'il vous parle du départ de Cabrion? il n'a fait qu'en rabâcher tonte la roule.

— il'i'si-à-dire, Anastasie, que je ne tiens pas sur terre. Avant, il me semblait que mon cbaiieau était doublé de plomb ; maintenant on diiait que l'air me soulève vers le lirmament ! Parti... enlin... parti! et il ne reviendra plus I

— lleuieusement, le gredin !

— Anastasie... ménagez les absents... le bonheur me rend clément : je dirai siinplemeni que c'était un indigne polisson.

— Et comment avez-vous su qu'il allait en Allemagne ? demanda Rigolette.

— Par un ami de mon roi des locataires. A propos de ce cher lionmie, vous ne savez pas .' grâce aux bons renseignements qu'il a donnés de nous, Alfi ed est nommé concierge-gardien d'un mont-de-piété et d'une ban(iue charitable, fondés dans notre maison par une bonne âme qui me fait jolinienl l'elfet d'èlre celle dont M. Rodolphe était le commisvoyagenr en bonnes actions!

— Cela se trouve bien, reprit Rigolelte, c'est mon mari qui est le directeur de cette banque, aussi par li; créilit de M. Rodolphe^

— Et ailliez donc... s'écria gaiement madame Pipelet. Tant mieux ! tant mieux! mieux vaut des connaissances que des intrus, mieux vaut des anciens visages que des nouveaux. Mais, ponr eu revenir à Cabrion, (igurez-vous (pi'nn grand gios monsieur chauve, en venant nous apprendre la nomination d'AlIred comme gardien, nous a demandé si un peintre de beaucoup de l.deiu, nommé Cabrion, n'avait pas deinem'é chez nous. Au nom de Cahriiiu, voilà mon vieux chéri (|ui levé sa botte en l'air, et qui a la pelile mort. Ileureuseincul le gros grand chauve ajoute: Ce jeune peinire v:i p:irtir pour l'.Mleniague ; une personne riche l'y emmène pour des travaux qui l'y retiendront pendant des années... peut-être nièine se lixeratii tout à fait à lélnnger. En fui de quoi le particulier doima à mon vieux chéri la date du départ de Cabrion et l'adresse des Messageries.

— Et j'ai le bonheur inespi'rc de lire sur le registre : « M. Cabrion, :nliste peintre, départ pour Str:isbonrg et l'étranger par correspondance. »

— Le départ était fixé à ce matin.

— .le me rends dans la cour avec mon épouse.

— Nous voyons le gredin monter sur l'impériale à côté du conducteur.

— Et enfin, au ninment oii la voitiue s'ébranle, Cabrion m'aperçoit, me reconnaît, se retourne et me crie : Je p:us pour toujours... à loi pour la viel llemeusement la tronipelle du conducteur ctoulïa |u'esqne ces derniers mots et ce tutoiement indécent que je méprise... car enlin, Dieu soit loué, il est parti.

— Et parti ponr toujours, croyez le, monsieur Pipelet, dit Rigolelte eu com|irini:uit une violente envie de rire. Mais ce qncî vons ne s:ivez pas, et ceipii va bien vous étonner... c'est que M. Uodolphc ét:iit...

— Etait ?

— Un prince déguisé... une allesse royale.

— Allons donc, quelle farce! dit Anaslasie.

— Je vous le jure sur mon mari... dit très-sérieusement Rigolelte.

— Mon roi des locataires... une altesse royale! s'écria Anastasie. Ailliez doue !... Et moi qui l'ai prié de garder ma loge !!... Pardon... pardon... p:irdon...

Et elle I émit uiachiu:demcnt son bonnet, comme si celte coiffure eût été plus convenable pour parler d'un prince.

P;ir une m:unfeslalion diamétr:demeut opposée quant à la forme, mais toute semblable (|uant au fond, Alfred, contre sou h;ibiluile, se décoiffa complélement, et salua profondément le vide en s'écriant : — Un prince, in)e altesse d:ms notre loge !... El il m'a vu sous le linge quand j'étais au lit par suite des indignités de Cabrion •■

À ce moment madame Georges se retourna, et dit à son fils et à Rigolelte :

— Mes enfants, voici le docteur.

CllAPlTP.E XV.

Le Maître d'école.

Le docteur Herbin, homme d'un âge mûr, avait une physionomie infiniment s|iirituelle et distinguée, un regard d une profondeur, d'une sagacité remarquable, et nu sonrire d'une bonté extrême. Sa voix, naturellement h.irinouieuse, deveu;iit presque caressante lor-qu'il s'adressait aux aliénés: aussi la suavité de sou accent, la mansuélude de ses paroles semblaient souvent calmer l'irrilabilité naturelle de ces infortunc^s. L'un des premiers il avait substitué, dans le trailement de la folie, la conunisération et la bienveillance aux terribles moyens coéiciiils employés autrefois : plus de chaînes, plus de coups, plus de douches, plus d'isolement surtout (sauf quelques cas exceptionnels).

Sa haute intellig(uice avait compris que la monomanie, que l'insanilé, que la (nreur s'exaltent par la séipiestration et par les brutalilés; qu'eu soumettant au contraire les aliénés à la vie commune, mille distractions, mille incidents de tous les moments les empêchent de s'absorber dans une idée fixe, d'autant plus funeste qu'elle est plus concentrée par la solitude et par l'intimidation.

Ainsi l'expérience prouve que, pour les aliénés, l'isolement est aussi funcsle qu'il est salut;iirc pour les détenus criminels... la perimbation mentale des premieis s'accroissanl dans la solitude, de même que la per- Inrbalion ou plutôt la subversion morale des seconds s'augmente et devient incurable p:ir la fréquentation de leurs pairs en corruption.

Sans doute, dans plusieurs années, le système pénitentiaire aciuel, avec ses prisons en coninum, vérit.LbIes écoli's d'infamie, avec ses bagnes, ses chaînes, ses piloris et ses échafands, paraîtra aussi vicieux, aussi sauvasc, aussi atroce que l'ancien traitemeai qu'on iufiigeail aux aliénés parait à cette heure aljsurde et atroce...

— Monsieur, dit madame Georges (I) à M. Herbin, j'ai cru pouvoir accouqiagner mon fils et ma belle-lille, quoique je ne connaisse pas M. Moiel. La position de cet excellent homme m'a paru si inléressante, que je n'ai pu résister au désir d'assister avec mes enfants au réveil complet de sa raison, qui, vous l'espérez, nous a-ton dit, lui reviendra ensuite de ré|ireuve à laquelle vous allez le sonmeltre.

— Je compte du moins beaucoup, in:idame, sur l'impression favorable que doit lui causer la présence de sa fille et des personnes qu'il avait habitude de voir.

— Lorsqu'on est venu arrêter mon mari, dit la femme de Morcl avec émotion, en montranl Rigolelte au docteur, notre bonne petite voisine était occupée à me secourir moi et mes enfants.

— Mon père connaissait bien aussi .M. Germain, qui a louiours en beaucoup de bontés pour nous, ajouta Louise. Puis, désignant Alfred et Anastasie, elle repril : Monsieur et madame sont les portiers de noire maison... ils avaient aussi bien des fois aidé notre famille dans son malheur autant qu'ils le pouvaient.

— Je vous remercie, monsieur, dit le docteur à Alfred, de vous être dérangé pour venir ici ; mais, d'après ce qu'on me dit, je vois que celte visite ne doit pas vous C(u1ler?

— Mossieur, dit Pipelel en s'inclinanl gravement, l'honune doit s'entr':iider ici-bas.,, il est hère... sans compter que le pèie .'rtorel était la crème des honnêtes gens... avant qu'il n'ait perdu la raison par suite de son arrest;ition et celle de celte chère m:idcuioiselle Louise.

— Et même, reprit .\nastasie, et même que je regrelte toujours que l'éi'uellée de soupe brillaule (jue j'ai jetée sur le dos des recors n'aur:iit p:is été du plomb fondu... n'est-ce pas, vieux chéri, du pur plomb fondu ?

— C'est vr.ii ; je dois rendre ce juste hommage à l'afTection que mon épouse avait vouée aux Morel.

— Si vous ne craignez pas, madame, dit le docteur llerhin à la mère de Germain, la vue des ;di .nés, nous traverserons plusieurs cours pour nous rendre an bâtiment extérieur où j'ai jugé à propos de f lire conduire

(1) Nou5 ..savons que Ic^ femmes sont très-difficilonicrit admises dans les maisons d'aliLiK's : nuis nous demandons pardon au locl.'ur de celle irrégularité nécessaire à notre fable.

LES MYSTERES DE PARIS

Moi'cl, et j'ai donné l'ordre ce matin qu'oa ne le menât pas à la ferme comme à l'oidiiiaire.

— A la lerme, monsieur? dit madame Georges, il y a une ferme ici?

— Cela vous surprend, mailame? je le conçois, (lui, nous avons ici une ferme dont les produits sont d'ime très-grande ressource pour la maison et qui e>t mise en valeur par des aliénés (1).

— Ils y travaillent ' en liberté, monsieur?

— Sans doute, it le travail, le calme des champs, la vue de la nature, est un de nos meilleurs moyens curalils... Un seul gardien les y conduit, et il n'y a prcs(|tie jamais eu d'exemple d'évasion; ils s'y rendent avec une satislaetion véiilalile... et le petit salaire qu'ils gagnent sert à améliorer leur sort... à leur procurer de petites douceurs. Mais nous voici arrivés à la porte d'une des cours. Puis, voyant une légère nuance d'appréhension sur 1rs traits de madame Georges, le docteur .ajouta : Ne craignez rien, madame... dans quelques minutes vous serez aussi rassurée que moi.

— Je vous suis, monsieur... Venez, mes enfants.

— Anastasie, dit tout bas M. l'ipelit, qui était resté en arrière avec sa femme, quand je songe que si l'iulernale pouisuite de Cabrion eût duré... ton Alfred devenait fou, et, comme tel, était relégué parmi ces malheureux que nous allons voir vêtus des costumes les plus baroques, cnchaincs par le milieu du corps ou enfermés dans des loges comme les bêles féroces du Jardin-des-1'lantes !

— Ne m'en parle pas, vieux chéri... On dit que les fous par amour sont comme de vrais singes dès qu'ils aperçoivent nue femme... Ils se jettent au\ barreaux de lem's cages en poussant des roucoulements affreux... Il faut (pie leurs gai'diens les apaisent à grands coups de fouet et en leur lâchant sur' la tète des irnmeirses robinets d'eau glacée ([ui tombent de cent pieds de liant... et ça n'est pas de trop pour les rafraîchir.

— Anastasie, ne vous approchez pas trop des cages de ces insensés, dit gravement Alfred ; un malheur est si vile arrivé !

— Sans compter que ça ne serait pas générerrx de ma part d'avoir l'air de les nargrrer ; car, après tout, ajouta Anastasie avec mélancolie, c'est nos attraits qui rendent les hommes comme ça. Tiens, je frémis, mon Alfred, quand je pense que si je t'avais relue Ion bonheur, tu serais probablement, a Ibenre qu'il est, fou d'amour comme un de ces enragés... que tu serais à te cramponner aux barreaux de ta cage aussitôt que lu verrais une lènime, et à r rrgir après, pauvre vieux chéri... toi qui, au contraire, t'cnsauves dès (pi'elles t'agacent.

— M.i pudeur' est onrbrageuse, c'est vrai, et je ne m'en tuis pas mal trouvé. Mais, Anastasie, la porte s ouvre, je frissonne.. . Nous allons voir d'abominables ligures, entendre des bruits de chaînes et des grincements de deirts...

M et madame Pipelet, n'ayant pas, ainsi qu'on lo voit, entendir la conversation du docteur llerbin, partageaient les préjugés populaires qui existent encore à l'endroit des lio^|iices d'aliérré-i, préjugés qui, du reste, il y a quarante ans, étaient d'effroyables réalités.

La porte de la cour s'ouvi it.

Cette cour, formant un long par.allélogramme, était plantée d'arbres, garnie de bancs ; de chaque côté léguait nue galerie d'une étrange construction ; des cellules largement aérées avaient accès sur cette galerie : une einipranlaini; d'borrrrrres, uuil'ormément vêtus de gris, se promenaient, causaient, ou restaient silencieux et contempla tifs, assis au soleil.

Rien ne contrastait davantage avec l'idée qu'on se fait ordinaii'ement des excentricités de coslmne et de la singularité physioguomonique des aliénés ; il fdiait même une longue habitude d'observation pour découvrir sur beaucoup de ces visag<'s les indices («riainsde la U)\U\.

A I arrivée du docteur llerbin, nu graml nombre d'aliénés se |iressèrenl autour de lui, joyeux et empressé', en Irri tendant letrrs mains avec une lonebante expression de conlianceet de gratitude, à laquelle il répondit corilialenrent en leur disant :

— Bonjour', boirjour, mes (Mrfants.

Qiiclqni's-rrns de ces rnalhi rinrix, trop éloignés du docteur pour lui prendre la main, vinrent l'ollrir avec une sorte d'héiitation craintive aux personnes (pii raccorn|iagnaient.

— Bonjour, rni's amis, lirur dit Germain en leur serrant la main avec une boulé qiri semblait les ravir.

— Monsieur, dit madame Georges au docteur, est-ce que ce sont des foirs?

— Ce sont à peu près les plus dangereux de la m lison, dit le docteur en souriant. Ou les laisse ensemble le jour; s<'uleinent, l.i unit on les renferme dans des cellules dont vous voyez les portes ouvertes.

— (.'ornuieirl ! ces gens sorrt eomplctement fous '!. . Mais quand sont-ils donc hirieiix ?...

— Uabord... dès lo début de leur maladie, quand on les amène ici ; puis peu à peu le tiailemenl agit, la vue de leurs compagnons les calme, les distrait... la doireeur les apaise, et leurs crises violentes, d'abord fiéqirentes, deviennent de plus en plus rares... Tenez, en voici un des plus nicchants.

C'était un homme robuste et nerveux, de quarante ans environ, aux

(1) Celte fcrnio, admirable iiislitatlou curative, est située à très pi'u de distance de Bicêtre.

longs cheveux noirs, an grand front, au teint bilieux, au regard profciird, à la physioiromie des plirs iirleMgentes. Il s'apju'oclia gravement du docli'Ui' et lui dit d'un ton d exquise politesse, quoique se contraignant un peu :

— Monsieur le docteur, je dois avoir à mon tour le droit d'entretenir et de promener l'aveugle; j'aurai l'honneur de vous faire observer qii'il y a une injustice llagrarrte à priver ce nralberneiix de ma conversation pour le livr'ir... (et le foir sorrrit avec une dédaigireiise amertume) ans stupides divagati(ius d'un idiot complètement étranger, je crois ne rien hasarder, complètement étranger aux moiiidies notions d une science quelconijue, tandis que ma conversation disti'airait l' iverrgle. Ainsi, ajouta til avec irnc extrême volrrbilité, je lui aurais dit nron avis sur les surfaces isothermes et orthogonales, lui faisant remarrpier que les équations aux difiérences partielles, dont lintirpiètatinn géométriquo se résume en deux faces ortbogon.iles. ne penveirt être intégrées gênéralement à cause de leur couiiilication. Je lui aurais pi ouvé (pie les sur faces conjiigiuies sont nécessairement toutes isotliernics, et noirs aurions cherché ensenrble quelles sont les surfaces capables de conqioser un système triplement isotlierine... Si je ne me fiis pas illusion, monsieur... comparez celle récréation aux stupidités iloiil on entrelienl I aveugle, ajouta l'aliéné en reprenant haleine, et dites-moi si ce n'est pas un meurtre de le priver de mon entretien ?

— iSe prenez pas ce qu'il vient de dire, madame, pour les éluciibrations d'un fou, dit tout bas le diicleur : il aborde ainsi parfois le^ plus hautes questions de géométrie ou d'astronomie avec une sagacité qui ferait honneur aux savants les plus illustres... Son savoir est Imiiiensp. Il parle tontes les l.ingues vivantes; mais il est, hélas ! martyr du désir et de l'orgueil du savoir; il se ligure ipi'il a absorbé toutes les connaissances biimaines en lui seul, et qu'en le retenant ici ou reijlonge l'humanité dans les ténèbres de la plus profonde ignorance.

Le docteur reprit tout haut à l'aliéné, qui semblait attendre sa réponse avec une respeclueiise anxiété :

— Mon cher monsieur Charles, voire réclamation me semble de toute justice, et ce pauvre aveugle, (jrri, je crois, est nruel, mais heureusement n'est pas sourd, goûterait un charme inliui à la conveisati tn d'un homme aussi diudit que vous. Je vais m'occuper de vous faire rendre justice.

— Un reste, vous persistez toujours, en me relenant ici, ;i priver l'univers de toutes les connaissanees humaines rpre je me suis approiiriées en me les assimilant, dit le fou en s'animanl peu à peu et en eornrnençant à gesticuler avec une cxlrêrne agitation.

— Allons, allons, calmez-vous, mon bon monsieur Charles. Ileitreiiscment l'univers ne s'est pas encore aper(,'n de ce qui lui maniprait ; dès qu'il rérlarnera, nous nous cirq)resseior)s de satisfaire à sa n'clainalion; en tout état de cause, un homme de voire capacilé, de votre savoir, peul toujours rendre de grands services.

— Mais je suis pour la science ce qu'était l'arche de Noé pour la nature physitpre, s'écria-t-il en grinçant des dents et l'œil égaré.

— Je le sais, mon cher ami.

— Vous voiriez mettre la lumière sous le boisseau ! s'écria-t-il en fermant les poings. Mais alors je vous briserais comme verre, ajouta-t-il d'un air menaçant, le visage empourpré de colère et les veines gondées à se rompre.

— Ah ! monsieur Charles, répondit le docteur en attachant sur l'insensé un reg.ird ealiiie, fixe, perçant, et donnanl à sa voix un accent caressant et llalteur, je croyais que vous étiez le plus grand savant des temps modernes...

— El passés ! s'écria le fou, oubliant tout à coup sa colère pour sou orgueil.

— Vous ne me laissez pas achever... que vous étiez le plus grand savant des temps passés... présents...

— Et futurs... ajouta le fou avec fierté.

— Oli ! le vilain bavard, qui m'inlerronqU toujours, dit le docteur en souriant et en lui frapp.mt .rmiealeirrent sirr l'épanle. Ne dirait on pas que j'ignor'e toute ladiniralioir qire vous iiispir. z et ipre vuiis méiilez !... \ oyons, allons voir l'aveugle... conduisezrnui pies de Irri.

— noeleru-, vorrs êtes irn brave bumme ; venez, venez, vous allez voir ce qu'on l'oblige d'écouter (]uand je pourrais lui dire de si belles choses, repi it le fou complètement calmé eu marchant devant le docteur d'un air satisfait.

— Je vous l'avoue, monsieur, dit Germain, qui s'était rapproché de sa mère et de sa femme, dont il avait reniaripré l'elfioi lorstpie le furr avait parlé et gesticulé violerrrnienl ; un monient, jai cr.iiul une crise.

— Eh! mon llieii, monsieur, auli-t-tois, au premier' mot d'exaltation, au pi'einier geste de menace di: ce malherrreux, les gar.dens se fussent jetés sur lui ; on l'eût garrollé, battu, inoinié de ilom lies, une dits plus atroces tortures ipre Idrr pirisse rêver... Juge/, de l'effet d'un tel Iraitemeiit sur une orgaiii-alion ('iiergiipie et irritable, dont la force d'expansion est d'aiilaut pirrs violente (pi'elle est (dus eompiiinre. .Mors il serait tombé dans un de ces accès de rage eflroyabl.s ipii déliaient les étreintes les plus puissantes, s'exaspéiaieiit par leur fré(]rrerice et devenaient presciiie iueiirables; tandis que, vous le voyez, en ne coiniiriniaiit pas d'abord cette elf rveseence momentanée ou en la délouniant ;i laide de l'excessive mobilité d'esprit que l'on remarque chez beaucoup

LES MYSTÈRES DE PARIS

d'insensés, ces bouilloimemcnts éphijmères s'apaisent aussi vite qu'ils s'élèvent.

— lit que! est donc cet aveugle dont il parle, uionsieui? est-ce une illusion de son esprit? demanda madame Georges.

— Non, madame, c'est une liisloire fort étrange, répondit le docteur. Cet aveugle a clé pris dans un repaire des Champs-Elys-ées, où l'on a arrêté une bande de voleurs et d'assassins ; on a trouvé cet homme enchaîné an milieu d'un caveau souterrain, à côté du cadavre d'une femme si horriblement mutilée, qu'on n'a pu la reconnaître.

— Ab ! c'est affreux... dil madame Georges en (rissonnant (1).

— Cet homme est d'une épouvantable laideur, tonle sa figure est corrodée par le vitriol, llcpnis son arrivée ici il n'a pas prononcé nue parole. Je ne sais s'il est réellement muet, ou s'il affecte le mutisme. Par un singulier hasard, les seules crises qu'il ait eues se sont passées pendant mon absence, et toujours la nuit. Malheureusement tontes les (lemaiides qu'on lui adresse restent sans réponse, et il est impossible d'avoir aueim renseignement sur sa position : ses accès semblent causés par une hiieur dont la cause est impénétrable, car il ne prononce pas une parole. Les autres aliénés ont pour lui beaucoup d attentions; ils guident sa marche et ils se plaisent à l'entretenir, hélas ! selon le degré de leur intelligence. Tenez... le voici...

Toutes les personnes qui accompagnaient le médecin reculèrent d'horreur à la vue du iMaitre d'école, car c'élait lui.

Il n'était pas l'on, mais il contrefaisait le muet et l'insensé.

Il avait massacré la Chouette, non d.uis un accès de folie, mais dans un accès de fièvre chaude pareil à celui dont il avait déjà été frappé lors de sa terrible vision à la ferme de Bouqueval.

Ensuiie de son arrestaiion à la taverne des Champs-Elysées, sortant de son délire passager, le Maître d'école s était éveillé dans une des cellules du dépôt de la Conciergerie où l'on enferme provi^oirement les insensés. Entendant dire autour de lui : — C'est un fou (iirieux, il résolut de continuer de jouer ce rôle, et s'imposa un mniisme complet afin de ne pas se compromettre par ses réponses, dans le cas où l'on douterait de son insanité prétendue.

Ce stratagème lui réussit. Conduit à Bicêtre, il simula de temps à autre de violents accès de fureur, ayant toujours soin de choisir la nuit pour ces manifestations, afin d'échapper à la pénétranle observation du médecin en chef, le chirurgien de garde, éveillé et appelé à la hâte, n'arrivant presque jamais qu'à l'issue ou à la fin de la crise.

— I.e très-petit nombre des complices du Maître d'école qui savaient son véritable nom et son évasion du bagne de Rochefort ignoraient ce qu'il était devenu, et n'avaient d'ailleurs aucun intiMèt à le dénoncer; on ne pouvait ainsi constater son identité. Il espérait donc rester toujours à Bicêtre, en continuant son rôle de fou et de muet.

Oui, toujours, tel était alors l'unique vœu, le seul désir de cet homme, grâce à l'impuissance de nuire qui paralysait ses mécbanis instincts. Grâce à l'isolement profond où il avait vécu dans le caveau de Bras-Rouge, le remords, on le sait, s'était peu à peu emparé de cette âme de fer.

A force de concentrer son esprit dans une incessante méditation, le souvenir de ses crimes passés, privé de tonte communication avec le monde extérieur, ses idées finissaient souvent par prendre un corps, par s'imager dans son cerveau, ainsi qu'il l'avait dit à la Chouette : alors lui apparaissaient quelquefois les traits de ses victimes : mais ce n'élait pas là de la folie, c'élait la puissance du souvenir porté à sa dernière expression .

Auisi cet homme, encore dans la force de l'âge, d'une constitution alhléiiqiie, cet homme qui devait sans doute vivre encore de longues années, cet homme qui jouissait de toute la plénitude de sa raison, devait passer ces lungiies années parmi les fous, dans un mutisme complet, sinon, s'il était découvert, on le conduisait à l'éebafaud pour ses nouveaux meurtres, ou on le condamnait à une réclusion perpétuelle parmi des scélérats pour lesquels il ressentait une horreur qui s'augmentait en raison de son repentir.

Le Maître d école était assis sur un banc ; une forêt de cheveux grisonnants couvraient sa tête hideuse et énorme; accoudé sur un de ses genoux.il appuyait son nieniou dans sa main. Quoique ce masque affreux fiU privé de regard, que deux trous remplaçassent son nez, que sa bouche lût dilforme, un désesptiir écrasant, incurable, se manifestait encore sur ce visage monstrueux.

Un aliéné d'une ligine triste, bienveillante et juvénile, agenouillé devant le Maître d'école, tenait sa robuste main entre les siennes, le regardait avec bonté, et d'une voix douce répétait incessamment ces seuls mots : Des fraises... des fraises... des fraises...

— Voilà pourtant, dit gravenieiit le foii savant, la seule conversation que cet idiot sache tenir à l'aveugle. Si chez lui les yeux du corps sont fermés, ceux de l'esprit sont sans doute ouverts, et il nie saura gré de me mettre en couuniinicalion avec lui.

— Je n en doute pas, dit le docteur pendant que le pauvre insensé à figiue mélancolique contemplait l'aboniinablc ligure du Maître d'école avec compassion et répétait de sa voix douce : Des fraises.... des fraises... des Iraises...

(11 Uodolplie av.iit toujours Iaissi5 ignorer à madanio (",oorj);es le sort du M.iUre d'école depuis que celui-ci s'était évadé du bagne de Itoclicl'Drt.

— Depuis son entrée ici, ce pauvre fou n'a pas prononcé d'antres paroles que celles-là, dit le docteur à madame Georges, qui regardait le Maître d'école avec horreur ; (piel événement se rattache à ces mots, les seuls qu'il dise... c'est ce que je n'ai pu pénétrer...

— Mon Dieu, ma mère, dit Germain à madame Georges, combien ce malheureux aveugle paraît accablé'....

— C'est vrai, mon enfant, répondit madame Georges, malgré moi mon cœur se serre... sa vue me lait mal. Oh! qu'il est triste de voir l'hunianilé sous ce sinistre aspect !

A peine madame Georges eut-elle prononcé ces mots, que le Maître d'école Iressaillil ; son visage couturé devint pâle sous ses cicatrices ; il leva et tourna si \ivement la tête du côté de la mère de Germain, que celle-ci ne put retenir un cri d effroi, quoiqu'elle ignorât quel était ce misérable.

Le Maître d'école avait reconnu la voix de sa femme, el les paroles de madame Georges lui disaient qu'elle parlait à son fils.

— (Ju'avez-vous, ma mère? s'écria Germain.

— Rien, mon enfant... mais le mouvement de cet homme... l'expression de sa figure... tout cela... m'a effrayée... Tenez monsieur, pardonnez à ma faiblesse, ajouta-t-elle en s'adressant au docteur ; je regrette presque d'avoir cédé à ma curiosité en accompagnant mon fils.

— Oh ! pour une lois... ma mère... il n'y a rien à regretter...

— Bien certainement que notre bonne mère ne reviendra plus jamais ici, ni nous non plus, n'est-ce pas, mon petit Germain? dit (tigulette; c'est si triste... ça navre le cœur.

— Allons, vous êtes une petite peureuse. N'est-ce pas, monsieur le docteur, dit Germain en souriant, n'est-ce pas que ma femme est ime peureuse '!

— J'avoue, répondit le médecin, que la vue de ce malheureux aveugle et muet m'a impressionné... moi qui ai vu bien des misères.

— (Jnelli; frimousse... hein! vieux chéri ? dit tout bas Ânasiasie... Eli bien ! auprès de toi... tous les honnnes me paraissent aussi laids que cet affreux bonhomme... C'est pour ça que personne ne peut se vanter de... tu comprends, mon Alfred?...

— Anastasie, je rêverai de cette figure-là... c'est sûr... j'en aurai le cauchemar...

— Mon ami, dit le docteur au Maitre d'école, comment vous trouvezvous?...

Le Maître d'école resta muet.

— Vous ne m'entendez donc pas ? reprit le docteur en lui frappant légèrea eut sur l'épaule.

Le Maitre d'école ne répondit rien, il baissa la tête : au bout de quelques instants... de ses yeux sans regards il tomba une larme...

— Il pleure, dit le docteur.

— Pauvre homme! ajouta Germain avec compassion.

Le Maître d'école frissonna : il entendait de nouveau la voix de son fils... Son fils éprouvait pour lui un sentiment de compassion.

— (.lu'avez-vous? Quel chagrin vous afilige? demanda le docteur. Le Maitre d'école, sans répondre, cacha son visage dans ses mains.

— Nous n'en obtiendrons rien, dit le docteur.

— Laissez-moi faire, je vais le consoler, reprit le fou savant d'un air grave et prétentieux. Je vais lui démontrer que tous les genres de surfaces orthogonales dans lesi|uelles les trois systèmes sont isothermes sont : 1° ceux des surfaces du second ordre ; 2° ceux des ellipsoïdes de révolution autour du petit axe et du grand axe: 5° ceux... .Mais, au fait, non, reprit le fou en se ravisant et réfiéchissant : je l'entretiendrai du système planétaire. Puis, s'adressant au jeune aliéné toujours agenouillé devant le Maitre d'école : Ote-toi de là... avec tes fraises...

— Mon garçon, dit le docteur au jeune fou, il faut que chacun devons conduise et entretienne à son tour ce pauvre homme... Laissez votre camarade prendre votre place...

Le jeune aliéné obéit aussitôt, se leva, regarda timidement le docteur de ses grands yeux bleus, lui témoigna sa délérenee par un saint, fit un signe d'adieu au Maitre d'école et s'éloigna en répétant d'une voix plaintive : — Des fraises... des fraises...

Le docteur, s'apercevant de la pénible impression que cette scène causait à madame Georges, lui dil :

— Heureusement, madame, nous .allons trouver Morel, et, si mon espérance se réalise, votre âme s'épanouira en voyant cet excellent liomme rendu à la tendresse de sa digne femme et de sa digne fille.

Et le médecin s'éloigna suivi des personnes qui l'accompagnaient.

Le Maître d'école resta seul avec le lou de science, qui conmicnça de lui expliquer, d'ailleurs très-savamment, très-éloqueminent, la »)arche imposante des astres, qui décrivent silencieusement leur courbe immense dans le ciel, dont l'éiat normal est la nuit...

Alais le Maître d'école n'écoutait pas...

Il songeait avec un profond désespoir qu'il n'entendrait plus jamais la voix de son fils et de sa femme... Certain de la juste horreur qii il leur inspirait, du malheur, de la honte, de l'épouvante où les aurait plongés la révélation de son nom, il eût [iliitôt enduré mille morts que de se découvrir à eux... Une seule, une dernière consolation lui restait : un moment il avait inspiré quelque pilié â son fils.

lit malgré lui il .se rappelait ces mots que Rodolphe lui avait dits avant de lui înlliger nn châtiment terrible :

« Chacune de tes paroles est un blasphème, chacune de tes paroles

LES MYSTERES DE PARIS

SPM une urièro ; tu es audacieux cl cruel parco que tu es fort, lu seras ' duux cl liiiiiililc parce ([ue lu hcras I .ilile. l'on cuiir esl fermé : u repentir... un jimr lu picureias lc> viclu)ies... D hoiiuue tu l'es fait licle féroce... nu jiiur Uni iulclligeuee se releveia par rexpialinii. Tu u'as pas mcuie respeilé ee que re-pc( teul les hèles sauvages, leur femelle et leurs pelil>... a|irés lUie longue vie consacrée à la léileiuplion de les crimes, la dernieie prière sera pour supplier. Dieu de l'accorder le bonheur inespéré de mourir entre la femme cl Ion (ils... »

Niius allons passer devant la cour des idiots, et nous arriverons au

hâliment où se trouve .Morel, dil le docteur en sortant de la cour où était lu Maine d'école.

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