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CHAPITRE XIX

Les adieux.

Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir fait nn songe; mais la vive douleur que me causait ma blessure me rappela la terrible scène de la nuit précédente. Mon premier monvemeut lut de remercier encore Dieu qui m'avait sauvée, qui m'avait rendu Contran. Les mystères odieux qui m'avaient si longtemps allligée étaient éclaircis; je ne doutai plus que mou mari, désormais tranquille et rassuré, ne redevint pour moi ce qu'il avait élé dans les premiers jours de notre union. J'attribuai à la funeste inlliience de M. Lugarto toutes les peines (pie Gontran m'avait involontairement causées, ^'élail-ce pas pour oliéir à son mauvais génie qu'il s'étail occupé de madame de Ksernika ? D'abord, je l'avoue, je redout.»i> d'appesantir ma pensée sur l'acie fatal qui avait mis M. de Laucry dans la dépendance de M. de Lugarlo. Pourtant, voulant en linir avec ces pénibles rellexions, j'envisageai courageusement la conduite de Contran.

Je cherchai à la pallier par tous les raisonnements possibles. Hélas! j'avais nalurellement des principes trop arrêtés pour pouvoir trouver un milieu eiilie un blâme sévère et une approbation coupable... Je condamnai Contran. Un moment je lus atterrée en m'apercevant que cette funeste découverte ne portait pas la moindre atteiiile à mon amour pour M. de Lancry. Je fus presque effrayée d'aimer toujours passionnément un homme capable d'une action si mauvaise. Je pleurai amèrement sur sa faute; il m'était afireux de me sentir supérieure à lui, d'avoir non pas à lui reprocher, mais à lui pardonner... une bassesse... Ce ressentiment devint si vif, si douloureux, que, par une étrange inconséquence que je puis à peine m'expliquer aujourd hui, moi qui n'avais pu trouver une excuse honorable à son action honteuse, je fis tout au monde pour me persuader, par plusieurs analogies, que, dans une situation pareille, j'aurais agi comme Contran. Je ne saurais dire ma joie lorsque, après de longues, après de mûres rédexions plus paradoxales les unes que les autres, je me fus convaincue de cette sorte de complicité morale... Avec quel bonheur triomphant je reconnus que je n'avais plus le droit de blâmer Contran ! Sans doute il y avait dans cet abaissement singulier de ma part une arrière-pensée de sacrifice, d'abnégation, dont alors je ne me rendais pas bien compte, et qui me guidait à mon insu. . .

Lorsque je descendis dans le salon, j'y trouvai M. de llochegune; il rougit, et me dit que M. de Mortagne donnait quelques ordres pour mon départ. — J'étais hier si troublée, si soufirante, lui dis-je, que j'ai à peine pu vous exprimer toute ma reconnaissance. Vous et M. de .Mortagne avez élé mes sauveurs. Je n'oublie pas non plus que lors de ma maladie... — Je vous en conjure, madame, ne parlons pas de ceci... Vous m'avez permis de me dire votre ami, j'ai^gi comme votre ami. — Ah ! monsieur!... comment jamais reconnaître?... — En me conservant toujours ce précieux litre... madame, en me permettant de continuer à le mériter... Je ne sais pourquoi il me vint tout à coup à l'esprit cette idée pénible que M. de Rochegnne, connaissant le secret de Contran, se croirait peut-être le droit de juger sévèrement la conduite de mon mari. Par une de ces bizarres correspondances de la pensée dont il y a tant d'exemples, M. de llochegune ajouta à ce moment même : — Et lorsque je vous prie, madame, de me permettre de me dire de vos amis, j'ose croire que vous n'oubliez pas que je serai heureux aussi d'être t(>uj(mrs compté parmi les amis de M. de Lancry. Je remarquai que M. de Rochegune appuya avec inteniion sur ces derniers mots. Je trouvai celle assurance si généreuse, elle répondait si noblement à mes craintes, que je ne pus m'empècber de m'écrier vivement : — Oh! merci, monsieur, merci pour lui et pour moi! M. de Rochegune, étonné de ce mouvement, me regarda... Nous nous entendions... Il comprenait ma gratitude comme j'avais compris sa bien\eillance pour Gontran. Un doux et triste sourire ellleura les lèvres de M. de Rochegune; il me dit d'une voix émue : — Il y a dans la vie de nobles jouissances, madame; le bien est trop facile à faire à ce prix...

Un silence de quelques minutes suivit ces paroles de M. de Rochegune. J'en fus embarrassée; par hasard, je levai les yeux sur lui : son regard était vague et distrait, il semblait rêveur. Sa physionomie, ordinairement sévère et hautaine, avait une expression d'inefl'able bonlé. Ses cheveux noirs recouvraient à peine une cicatrice récente et profonde qu'il avait au front, et que j'avais déjà remarquée lorsqu'il était venu me voir pour la première fois après ma maladie. Malgré moi, mes yeux se remplirent de larmes, en songeant que j'avais élé la cause involontaire du guet-apeus où était tombé M. de Rochegune en venant s'informer de mes nouvelles auprès de Blondeau. Voulant rompre le silence, je lui dis : — Vous ne souffrez... plus de celte blessure que vous avez reçue?... En entendant ma voix, M. de Rochegune tressaillit, et se hâta de me répondre : — Je ne souffre plus, madame. Puis, comme si ce sujet de conversation lui eût été gênant, il me dit d'un ton pruétré : — Toute ma crainte maintenant est que ce misérable Lugarto, quoique hors de France, ne se venge de M. de Mortagne. — Comment cela? — Ce malin cet homme est parti ; M. de Mortagne a voulu le voir monter en voiture et lui faire une dernière recommandation... — Souvenez-vous... — lui a-t-il dit avec un geste menaçant. — Pour voire repos, je ne me souviendrai que trop!!! a répondu M. Lugarlo; à quelque distance que je sois... je saurai vous atteindre. Et, après avoir montré le poing à M. de Mortagne, il a ordonné .lux postillons de partir à toute bride... Oh! madame, il est impossible de voir quelque chose de plus hideux que la ligure de cet homme au moment où il prononçait cette dernière menace : la haine, la vengeance, la rage s'y confondaient dans une boirible agilation. — Grand Dieu! m'écriai-je, il est capable, même en pays étranger, de comploter quelque perfide machination contre M. de Mortagne; cet homme trouve dans sa richesse tant de ressources pour assouvir son infernale méchanceté! — Je partage vos craintes, médit M. de Rochegune, et malheureusement je suis obligé d'abandonner M. de Mortagne... Sans cela, j'aurais veillé sur ses jours comme sur ceux de mon père... — Et où allez-vous donc, monsieur? — En Grèce, madame, faire la guerre contre les Turcs. C'est une noble et sainte cause à défendre... El puis j'ai besoin de mouvement, d'agitation... — C'est, dit-on, une guerre souvent lerrible, sans merci ni pitié... dis-je à M. de Rochegune avec intérêt. — C'est une guene comme toutes les guerres, madame, reprit-il avec nu sourire mélancolique, l'on lue ou l'on estj tué... Seulement, dans celle-ci, l'on meurt pour une généreuse et liéroiquc nation .. et celle mort est belle et grande. — Ce sont là de tris-l

1 kii

tep pressentimenrs, lui ilis-je, ne vous y appcsaniissez pas. Moi, j ai I espcraiRO, la convk'lioii niènie que vos amis vous rivcnoiit. — t-l je |iartai^e celle coiiviclion, niadauie. L'ou n'a pas le dioil li'èlre indiiféieiilà la'vic lois(iii'oii a la moindre chance de pouvoir être utile à ceux qu'on aime et qu'on respecte.

M. de Mortiigne entra. U paraissait tr*ès-irrite. — Je vumis encore d'appreudie une autre infamie de ce Lngarto. Voire femme de chamlire, que je viens de presser de questions el de menaces, m'a avoué quelle avait été plac ée chez vous par cet homme, et qu'alin d'empêcher votre excellente madame Blondeau de vous accompagner, cette crcatuie avait, d'après l'ordre de Lngarto, mêlé une certaine poudre à son hrcuvage, ce qui avait rendu Blondeau assez malade pour qu'elle ne piU vous suivre. — Mon ami, M. de Rochegune me dit qu'en partant M. Lugarto... — Oui, oui... il m'a menacé... je m'attends bien à quelque lour diabolique, mais je serai sur mes gardes... Tout ce que je voulais, c était de vous débarrasser de lui, el j y ai réussi, je pense... Je regrette néanmoins de ne l'avoir pas marqué... C'aurait été une garantie de plus. — Et aussi un motif de haine et de vengeance de plus pour cet homme, lui djs.je. — Si l'on était arrêté par de pareilles craintes, on ne ferait jamais rien, dit M. de Mortagne. Je sais bien contre qui j'ai à lulter... Mais il faul que je vous apprenne conmient j'ai suivi la trace de celte abominable machinalion .. (Juelque temps après votre retour de Clianlilly, j ai appris par liochegune les biuils infâmes que Lugarto faisait couiir sur vous ; j'élais malade, hors d'état de sortir... Le premier mouvement de Rochegune fui d'aller trouver Lugarto, de lui ordomier de se laiie : il le coniiaissail de longue main, il le savait très-lài he, il ne doiilait pas qu'une vigoureuse menace ne l'intimidât ; je l'engageai à n'en i ien faiie, j'avais écrit à Londres pour avoir des renseignenieiUs sur lu vie que M. de Lancry y avait menée avant son mariage. Voyant que la conversation allait s'engager sur M. de Lancry, par un sentimenl de convenance exquise dont j'appréciai toute la délicatesse, M. de liochegune dit à M. de Morlagnc : — J'aurais quelques ordres à donner pour notre dépait, je vous laisse.

Il me salua, et sortit. M. de Mortagne continua . — On me dit qu'à Londres M. de Lancry avait dépense beaucoup d'argent, et que, selon le brnil public, cet argent lui avait été prêté par Lugarto. En rapprochant ceci de quelipies auires circonstances, je devinai facilement que votre mari se trouvait dans la dépendance de cet homme, sans toutefois croire que celle dépendance fûl rendue plus absolue, plus dangereuse encore par l'acle que vous savez; j'engageai donc Rochegune a patienter et à attendre mon rétablissement. Un homme très-sùr qui me sert depuis vingt ans lit jaser quelques-uns des domestiques de Lugarto. J'appris par eux qu'ils avaient souvent enlendu M. de Lancry, enfermé avec leur maître, supplier celui-ci de ne pas le perdre. Ce rapport me prouva qu'il s'agissait d'autre chose que d'une obligation d'argent; je voulus pénétrer à tout prix ce secret, et vous garantir des mauvais desseins de Lugarto. U savait mon affection pour vous. Je m'aperçus bientôt que j'étais suivi, car cet homme, à force d'argent, s'est créé une sorte de police au moyen de laquelle il découvre une foule de secrets dont il use et abuse dans l'occasion, ainsi que vous l'avez vu à l'égard de madame de Ksernika et de madame de Richeville. Pour détourner ses soupçons, je quittai Paris; ses espions perdirent mes traces : c'était à peu près à l'époque de voire maladie... Au bout de quelques jours, je revins m'élablir à Paris dans un quartier éloigné : je n'en surveillais pas moins les démarches de M. Lugarto. Je savais aussi bien que lui que les gueux sont corruptibles. Or, comme presque tous ses gens sont complices de quelques-nues de ses méchantes ou honteuses actions, il me fut possible d'acheter quelques-uns de ses domestiques : j'appris ainsi que depuis quelque temps il avait loué et fait meubler une maison isolée du côté de thautilly... C'était celle où nous sommes... Je vins m'assurer du lait |iar moi-même, et reconnaître la position de cette demeure. Je savais que Lugarto contrefaisait les écritures avec une détestable habileté. Craignant quelque ruse, je vous fis dire par Rochegune de ne jamais quitter votre mari, supposant bien que Lugarto choisirait le momenl de sou absence pour vous jouer quelque lour infernal. La scène de Tortoni arriva, je n'en fus instruit que le lendemain par Rochegune; j'envoyai chez vous, ou me dit que vous veniez de partir pour aller chez Ursule, cl que M. de Lancry était aussi en voyage; j'envoyai chez Lugarto; il était, dirent ses gens, retenu au lit, blessé d'un coup d'épée... reçu le malin même... Je comiaissais l'homme, je ne crus pas à ce coup d'épée; je liis avant toute chose frappé de votre isolement de Goiitian; une heure de retard ou d'hésilaliim pouvait tout perdre... si vous étiez vé- I ilablemcnt allée chez madame Sécherin, vous ne couriez aucun danger, nous n'avions donc pas à nous occuper de cette hypothèse; à tout hasard nous nous décidâmes à nous rendre ici. ^ous allions vous atleindre à la descente de Luzarches, lorsque ce diable d'homme nous lit culbuter dans un tas de pavés : la chute fut terrible; je restai quelques niinules sans connaissance...

— Mon ami... mon Dieu !... elpour moi... loujoms pour moi... lant de périls déjà courus! — Ces pérds-là ne comptenl, ma pauvre enfant, que lorsqu'ils me fout arriver trop tard... (elle fois, grâce au ciel, il n en fut pas ainsi. Après quelques moments d'élourdlssemeut, je revins à moi... J'en étais (piitte, ainsi que Rochegune, pour quelques rudes contusions... Mais nos chevaux élaient incapables de marcher, notre postillon avait la jambe cessée, ma voiture était brisée... Nous comp-

tions les secondes: à pied, il nous fallait plus d'une heure pour nous rendre ici: nous nous mimes en marche... Heureusement, au bout d'un quart d'heure, nous rencontrâmes les chevaux de retour qui vous avaient amenée ici. Aux délails que nous donnèrent les postillons, il n'y avait plus de doute, c'étail bien vous. Nous prîmes, moi et Rochegune, les deux porteurs, cl nous partîmes bride abaltue : en une demi-heure, nous étions à quelques pas de celle maison. Pour ne pas éveiller les soupçons nous laissâmes nos montures ;issez loin. Toutes les fenêtres étaient fermées, mais on voyait d<; la lumière à travers les volets. Nous alli(ms nous décider à frapper violemment à la porte, lorsqu'une croisée du rez-de-chaussée s'ouvrit ; c'était votie fenune de cliamlire qui sans doute vonliiit prendre l'air. >'ou'- vîmes dans une salle basse une vieille femme et Fritz : d'un s;iut nous entrâmes dans celte salle, le pistolet à la main. Rochegune se mit à la poi te, moi à la fenêtre. Ces misérables tombèrent à genoux, saisis de frayeur. — Il doit y avoir un bûcher, une cave, leur dis-je ; conduisez-nous-y, ou nous vous brûlons la cervelle. — A droite, sous le vestibule, il y a la porte de la cave, me dit la vieille.

Cinq minutes après, Fritz et les deux femmes étaient renfermés. Nous entrâmes dans la chambre qui précède le salon où vous étiez ; nous entendimes parler; c'éLiit Lugarto: il vous dévoilait toutes ses horribles machinations. Ces révélalions pouvaient nous servir: nous attendiuies jusqu'au momenl, pauvre fenuue, où vous vous êtes si courageusement blessée. — Noble et généreux ami, dis-je à M. de Mm lague en serrant ses mains dans les miennes... toujours là... lorsqu'il s'agil de me secourir ou de me sauver! — Oui, sans doute, toujours là... Sans vous quel iulérêt aurais-je dans la vie'? Mais, diles-moi, mon enfant, il faut aujourd'hui même mettre à la po^te celte lettre pour votre mari ; il la trouvera à son ;irrivéo à Londres; elle lui apportera ce malheureux faux et lui rendra sa liberlé. Pour dé'jouer les méchants propos de Lugarto et expliquer votie départ de Paris, aliu que votre maii n'ait aucun soupçon de ce qui s'est passé celle nuit, vous allez partir pour la terre de madame Sécîicrin. Une fois là, vous écrirez à votre mari que, ne voulant pas rester à Paris sans lui, vous êtes allée passer chez Ursule le temps de son absence. Vous adresserez votre lettre chez vous, à Paris ; à son ariivée il la trouvera. — Mais, mon ami, pourquoi ne pas lout dire à Contran? — Pourquoi! pauvre eul';int ! parce que, du moment où votre mari vous sauia inslruilc de la bassesse qu il a couunise, il vous haïra... il aura à rougir devant vous... et jamais il ne vou'- pardonnera sa faute. — Ah ! pouvez-vous croire? — Ecoutez, Malhilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans M. de Lanciy que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection le sauvegarde à mes yeux ; mais enlin... soyez jnsle, lorsqu'il vous savait si malheureuse de celte hideuse inliniiié avec un homme qu'il méprisait, qu'il iMissait autant que vous, a-t-il eu le courage devons faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vcuis les bruits les plus iiifanianls. — Mais rompre ouverlcment avec M. Lug:uto, c'était se perdre.

— Mais c était sauver votre réputation à vous, malheureuse tèumie, innorente de toutes ces vilenies... Si votre mati n'avait pas été un abominable égoïste, il aurait courageusetnent bravé les conséquences di' sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde,.. Apres cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de généreuse indignation, n'a-l-il pas de nouveau souscrit à toutes les exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement abandomiée à ses infâmes tentatives? Tenez, Malhilde, pauvre et chère enfanl 1 il faut tout le respect, tonle l'admiration que m'inspire votre dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas vous atirisler encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites jam;iis à Contran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait fatal... Je vous le répète, l'homme qui, dans les terribles circonslances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de conlianee dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoy;ible s'il vous savait inslrinle d'un mysicre qu'il a caché avec lant d'opiniâtreté. — Mais enlin, si par hasaid Gon- Iran découvre mon séjour dans celte maison? — J'y ai songé... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pouirail tout écrire à votre mari ; alors celle déclaration signée de lui, mou témoignage, celui de Rochegune, sulfiraient pour vous mettre à l'abii de loule calonmie, car il faut lout i.ré- : voir... — Je suivrai vos conseils, dis-je à M. de Mortagne en soupirant. Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à Coiitran...

M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains, et me regarda quelques moments en silence. Sa ligure si caractérisée avait une expression d altendrissement inexprimable. Malgré lui, il pleura. Je ne saurais dire combien je fus proloiidément touchée en voyant couler les larmes de cet homme si éneigi(|ue et si résolu. — Mon Dieu ! rpi'avezvous, mou ami ? m'écriai-je, sans pouvoir non plus retenir mes larmes. — Je ne vous vois pas encore hemeuse pour l'avenir... Pauvre enfant... votre mari est délivré d'une épouvantable domination, votre loi lune est rélablic... M. de Lancry a des torts cruels à se faire pardonner, et le lepeniirdoit rendre meilleures encore les âmes nalurellemeiit bonnes... Pomlant je crains, je ne suis pas rassuré... — Ce sont de vaines terreurs, mon ami... voire affeelioii pour moi s'alarme à lorl... croyezmoi. — Hélas ! je voudiais me lrciiii|ier, me dil M. de Mortagne en secouant tristement la tête. — A [iropos, lui dis-je, celle somme considé- : rable que vous avez remboursée pour nous... il est enlendu, n'esi-çe

pas, que nous vous I:i rendrous? — Ecoulez, Mailiildo, j'ai environ soixante mille livres de rente : pendant les années que mademoiselle de Maran ra'a fait passer sous les Plombs de Venise, j'ai lait des économies forcées ; j'ai peu de besoins, j'emploie presque mut mon revenu à soulager de nobles et obscures inCorlunes ; je n'aurai pas d'autres héritiers que vous, celte somme est donc une avance d'hoirie. — Mon ami ! pourtant... — EcoHlez-nioi encore, votre contrat de mariage a été si déloyalement fait, que vous, qui apportez toute la fortune dans la communaulé, vous n'avez droit à aucune réserve : votre mari peut vous dépouiller ou vous ruiner complètement. Ucureusement je suis là... ma fofliHie garantit vo(re avenir. — Mon ami... n'ayez pas ces craintes; je vous assure que Gontran est revenu de ses goûts de (aste... il ne joue plus...

' — L'élat de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop considérable pour votre fortune ; je suis sûr que, lorsqu'il se verra débarrassé de l.ugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de folles dc'penscs... Vous avez encore niainicnaninet cent mille livres de renies, votre hôtel payé ; eli bien ! en cinq ou six ans d'ici, votre mari peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues. — Mais, mon ami... — Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de commettre un faux, pour se procurer do l'argent... Quel frein l'arrèiera lorsqull n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre forlunc ?... l'ardon... Malhilde... je vous aflligc; mais il est de ces vérités sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir, jamais je n'y mamiuerai... Je vous en conjine, résistez autant que vous le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même, ayez celte résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai mon influence pour les cas cxtrêi-nes. 11 est violent, cmporlé; il est impatient des remontrances : peu m'importe, lorsque voire intérêt voudra que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement, écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur Rochegune... Quant à celui-ci, (pie Dieu me le conserve... car il s'en va faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu, encore adieu ! Je vous enverrai Blondoati chez madame Secherin; un de mes gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voilure, vous suivra. 11 m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée ; mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la ; et, à votre retour à Paris, faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque dangereuse créature de Lugarlo ; puis ne remontez votre maison qu avec îles gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu. Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces larmes. Je serrai afiectueusement les mains de M. de Ruchcgune, et je partis pour la Touraine-, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite inattendue.

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