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CHAPITRE XXI

La lettre.

Le lendemain matin, à mon réveil, j'adressai une longue lettre à Gonir.ui pour le supplirr de venir me njoindre h Vouvray le plus tôt pos- Mlilc. ^!ou luari devait trouver cette lettre à P.nis à sou relour de Londics, ji' pourrais doue le voir avant huit jours Pour la première l'ois que j'écrivais à (Jonlian, j'éprouvais un charme infini à cette douce occupation ; j'avais tant à loi ilire! à chaque instant j'étais sur le point de lui lout racoiitei'; mais je me souvenais des avis de M. de Morlagne, et je nie résignais an silence. Ma lellre écrite, j'attendis Ursule avec assez, d'i l'p.ilicnte. Tons mes souvenirs d'enlauce et de jemu>sse s'élaii ut rêve illé-;: les chagrins que je venais d'éprouver avaient développé, nulri nioM jiigiuienl. .le voy;iis avec un véritable chagrin ma cousine uiécouiiiiil e le.i (pialilés es"-enlielles, excellentes, de son mari. Siouliéciiue r,':i l.i mélancolie qu'Ursule affectait autrefois, je préréiais encore celle cxagéiaiinn au Ion sec, décidé, presque méprisani, (in'elle me semblait aviijr adopté à l'égard de sa belle-mère et de M. Sécheriii. En réllécl.'is- ' sani davantage, j'excusai l'rsule ; elle était seule, sans conseil.-, cl, une l'ois engagée dans une laussc voie, elle devait s'y égarer cluKpiejour da- [ vaulagr, Ihiitc d'un avertissement salutaire et ami. Plusieurs lois je pcn- ] Bai à la rdUgeur, à 1 embarras de ma cousine, lorsque sou mari avait piirlé de ce M. t;hopinellc. D.ns son i.-olemenl, Uisule s'était peut-cire nioi'.trée qucbjue peu coijuetle à l'égard de cet lionnne. Je résolus de lui parler tiès-fianchement à ce sujet, de la supplier de ne pas s'exposer à de pénibles contrariétés duuiesliqucs pour mi si niiséralile sujet. Madame Séclierin me parut une femme Irès-sonsée, très-ferme, très-observatrice. Elle avait évidemment sur son lils pent-èlre encore plus diulliience qu'Ursule ; il me sembla (pi'elle nouiiissail conlrc celle-ci qui'hpie grief secret, et qu'elle se contenait jusqu'à ce (pi'uii n:oinent opportun lui permît d'é( ialer. Les pcr onnes de ce caractère, ordiuaircmiiu prudcules, calmes, opiniâtres, d'un espiit clairvoyant, dunca^ur siuqjle et droit, d'une piété austère, ne connaissent ni niéu;;gemeuls ni tempéraments ; une religieuse impartialité leur lait un devoir d'attendre des preuves avec une patience invincible ; puis, lor=qu elles se croient dans le juste et dans le vrai, elles deviennent impitoyables.

Ui suie entra chez moi. Après quelques phr.ises insignifiantes, je lui dis : — Il faut (pie je te gronde, ma sœur. Tu n'es pas raisonnable : tu m'avais promis de faire pour ainsi dire l'éducation de ton mari, de le façonner un peu; avec quelques mots gracieux et leudres, lu en nbticiidrais tout. Car, j'en suissilre, moi qui n'ai aucune iniluence sur lui, en ., quehpies jours je le changerai beaucoup à son avantage. — Tu es habituée ■M\ miracles. N'as-tu pas ensoieelé ma belle-mère? Mou maii m a ,' dit ce malin qu'elle ralTulait de toi. — En adniellanl ce triomphe, tu le vois, est-ce si dillicile de se faire aimer?— Ce n'est pas dirilcile, ma chère Malbilde... C'est ennuyeux ; je n'éprouve pas le besoin délie aimée de madaii.e SéLlicrin. — Ecoule, Ursule, crois-moi, tu le méprends sur le caractère, sur l'esprit de ta belle-mère. —Tu lui trouves l'air grande dame... Tu vas maiiilenanl lui découvrir du génie, dit Ursule en souriant avec ironie. — Du génie? non, mais beaucoup de péuétralion. Coulinuelleuient elle observe. — Que peut-elle observer? Je ne la crains pas. — Je le crois... Néanmoins pnurqnoi ne pas la ménager? — A quoi bon? Je voudrais bien te voir à ma place, ma pauvre Malhilde. — A la place?... Je m'amuserais beaucou]). -Ici?... — Ici... — Mais à quoi? — Je le le dis, à me f;ire :iimer, à essayer mon pouvoir, à oiiércr des merveilles, à changer ton mari presqueen élégant, et à amener la bellemère à aller audevaut de toutes les amélioralious désirables dans celte maison qui le déplaît tant. — C'est impossilde ; tu ne connais pas l'eiitêtemcnl de madame Séclierin, et Iborienr de mou inaii pour tout ce qui est gène on coulr.dnte. — Essaye toujours... D( juiis hier, commeul ai-je fait, moi, pour être au mieux avec elle? — Oh! loi, lu es très-séduisante, tu sais plaire, lu sais cacher les impressions dés:igréables. Moi, je ne sais rien dissimuler, je suis trop franche. Pendant ipielques mois, j'ai été d'une mélancolie profonde, d'une tristesse muiue, mon désespoir s'est usé dans mes larmes, .'^laintenant je me suis endurcie, j'ai tant soulfert ! Mon cœur est insensible, même à la douleur , je raille, je méprise, j'aime mieux cela.

Depuis le commencement de notre conversation, l'aceent d'Ursule avait éié nerveux, saccadé, brusque. — Ma sœur, lui dis-je, lu n'es pas dans ton étal ualuiel, tu me caches quelques chagrins. - Aucun, je le

jure, j'ai pris mon parti; lorsque nous aurons as-ez de forlunu pour aller vivre à Pari;, j'irai: jusque-là je vis ni;icliiu;ilL'ineut, fuyant mes rêves de jeune lille, lorsqu'ils vieuuent quelquefois m'apparailre... malgré moi... car ces souvenirs chéris ne me rappelful que trop, cl toi... et nos beaux jours... Ah ! Malhilde!... Malhilde! tu m'as gale la vie, ajouta Uij-ule .. Après un assez long silence, elle fondit en larmes, comme si elle avait cédé tout à coup à une émotion ju--q'.!'alois coiiieniie. — Oh! j'ét;iis bien sure, m'écriaije, que mon amie, que ma sœur me dissimulait ipiebpie chose ; que tes paroles brèves et acres partaient de ses lèvres et non pas de son cœur.

— Eh bien! oui... oui, pardonne-moi. Hier, après !e premier monvcmenl de joie qee m'a causé ton arrivée, j'ai éié saisie d'un mauvais siiiliinent ; j ai eu boute rie ce qui m'culonrait, j'ai eu bonté de ma mélancolie hahituelle ; j':!i craint de te sembler ridicule avec mes larmes éleruelles; j'ai voulu être résolue, insouciante, ironique: mais ce rôle faux, dissimulé, je ne |icnx le supporter. A toi, devant toi, je ne, puis meniir... Ta pauvre Ursule ressent aujourd'hui aussi vivement, plus vivciueu' peut-être qu'autrefois, bs douleur.-; di; la mésalliance morale qu'elle a contractée. Hier, ce matin, quand je me pl.iigii.iisdc l;i iiistesse de celle babilalion, je mentais; de son manque d'élégance, je liieniais. (Jue m'iuipoile le cadre de la vie... lorsque celle vie est à jamais lléirie... Ab ! Malhilde... avec un cœur (jui meut compris, l'existence la plus dure, la plus malheureuse, m'aurait ravie.— Pauvre Ursule, je l'aime mieux ainsi, j'aime mieux tes larmes que ton ironique et froid sourire. Pourtant, dis-moi ; ton mari semble aller au-devant de tes moindres désirs... Quoicpie riche déj:t, il travaille encore sans relâche pour satisfaire un jour à les goûts d'opulence. — Tu veux pailer, n'eslTce pas, .Malhilde, de celle forlune que je lui ai oidonné d acqiiéiir... afni d aller briller ;'i Paris? dit Ursule en souiiant avec aiiierlumc. Je te par.iis bien égoïste, bien cupide, bien vaine, u'esi-co pas? — Ursule, tu es folle. Je ne dis pas cela.

— Kou, non, c'est vrai : pardon, M.ilbilde. Mais aussi je serais si cnagrine si lu me soupçonnais capable de celle honteuse avidité d'argeiil... Ecoule-moi donc. A mon arrivée ici, mon mari parla d'abandonner sa mauuficliire, de vivre dans le loisir, de nie consacrer tuui ses inslaiils. Malhilde, le l'avouorai-je? je m'elTrayai, plus penl-clre encoïc pour lui que jpour moi, de celle vie inoccupée qu'il m'ofirail de partager. Nos goùls sont si différents! il y a si peu de symi.aihie cuire nous ! Et puis, je savais qu'il lui en coulait beaucoep d'abandonner des occuj ;it;ons très-ailacbautes, des habitudes d'aclivilé qui claieni pour lui imo seconde nature, qui étaient presipie sa santé... J'aurais si md réeompen-é ce grand sacrifice, (pie je ne voulus pas l'accepter. Aussi, afin de rendre mon n lus moins pénible |)our son amour-propre, alin de ne pas luiiliie : « Ces loisirs que vous voulez me consacrer me ser;neui indifférents ou pef;mts, » il m'a fallu trouver un prétexte... Alors j'ai clé forcée de feindre je ne sais quelle ( upidité, quelle vanilé démesurée ; alors, je lui ai dit (ju'au lien d'aliaudouuer les affaires, il me ferait au conlraire plaisir de les conlinuer jusqu'à ce qu'il ( ùl acquis une fortune assez cousidéiahle pour nous permettre de briller à Paiis... Une l'i:riunc... briller 1 Malhilde, Malhilde... tu me connais, tu s.iis le cas (pie je fai-, du luxe et de la splendeur ; et, lors même (pie mon mari réalisa rail la fortune qu'il rêve, hélas! je le sens, je n'eu jouirais pa.s... ma vie s'use lentement et sourdement, ma sœur. ■

Ursule, en disant ces derniers mots, baissa irislement la tête sur sa poitrine ; elle semblait accablée par une douleur immense. L'exprcs>ion mélancolique de sa physionomie, la langueur de sou regard voilé, élaioiil tellement d'accord avec ces trisics paroles, que, ji; l'avoue, je crus aveuglément à ce ([u'elle me disait. Elle trouvait le moyen de parait; c se sacrilier encore à son mari en loblige;int à iravadler sans relâche |)onr augmenler une fortune déjà considérable. Je poussai l'aveuglemdit si loin, ipie je m'impiiénii des prcssenlimenls sinistres d'Ursule. Je les ci)nibiltis vivemenl. — M;ds enfin, lui dis-je, pourquoi rêver un avenir si sombre?... pourquoi renoncer à toute espérince? Ursule me prit les deux mains, attacha sur moi ses yeux bleus noyés de larmes, cl murmura d'une voix doulouriMisement émue: — Tu parles d'espéiaiices, ma sa.'ur... héhis ! je te V.\\ écrit le lendemain de celle latale union, mon espérance, c'est une pauvre place obscure d.ius le cimetière du village ; mon avenir, c'est l'éiernité... El Ursule apjjuya sa lèle sur mon épaule eu pleuranl... Peu à peu elle se calma.

IVotre eulrelien ;ivail pris un tel caiaclère, que je ne voyais pas de Iransilion possible pour lui demander si die avait été quel>p)e peu en coquelierie avec .\l. Cbopinelle. Sachant l'exaltation de ma cousine, l'iniiccupalion de son cœur, je rediiul;ii^ pour elle les dangers de la solitude ; je croyais utile, urgent, de lui laire part de mes crainles : je n'hésitai pas. — Dis-moi, Uisule, voyez vous beaucoup de monde? lui deuiandai-je. — Uuelipu's parents de mou m.ui et quelques négoeiants de Vouvray, avec leS(pielsil est en relation d':d'iaires. — -Mais vous n'avez pa^ d'intimilé liabiloelle?— Si, nu ou deux vieux amis de ma belle-iuere, (jnelquefois le subsiilut du procureur du loi, et aussi noire sous-préfel. — Ce monsieur CliOjiiueUe ? — Justemenl, (pii a ecni Lier à mon mai i. lu sais? Ursule prononça ces mots si naliirellement, avec si peu d'eiiibairas, que je crus mes soupçons s:ius londement. — El lu as lail de la nmsique avec lui? l'^stil bon imisieienï — Déleslalile ; il chante borriblement laiix. Malheureusemenl, M. Séelieriu est iort lié avec lui, elj'ai été obligée de subir par politesse je ne sais combien de duos cl de té-

pélilioiis (le duos. Ali ! Miilliililo, njniitii Ursule ou sofoiKiiu liisicm ni la Iric, to snnviciis-lu ili' fr c|ii(.' iimiis ilUioiis : I'.iiIol' à (liMl\, la iiiusi(|!ic csl mic laiiiîiic diviiio, sacnje, nu il ne faut pa^ prcraiicr I... Au-si conibiou j'ai soudril d'cliT oIjI g('(; de cliaiilor avec cet lioinine, moi qui [leu'-ais, conwiie loi, (|ue c'est seuleuieiil avec uue peisoiim,' tenilieuieut aiuiée (|u'ou peut parlag(T ces élaus de I ànic, ces ai'ceuls pas'ioiinés que le eliaiit seul peut rendre! Je uie rappelai qu'eu elfel, uu liirl de noire adiniraliou pour la unisirpie, nous uc couq>renlous pas couMucnt on osait ou couuncnt on pouvait clianler uu duo passionné avec une autre |)Crsonnc que celle qu'on aimait. Les dernières paroles d Urside délruisirenl tous mes doutes sur sa coquetterie, je ne craignis pas de lui dire eu souriant : — Tu vas hien te moquer de moi... Est-ce que je ne m'étais pas imaginé que ton sous-jircfet le faisait la cour'.'

Uisule, malgré les larnu'S qui tremblaient encore au bout de ses longs cils, partit d'un éclat de rire si franc, si naïf, si bruyant, que j'en restai toute décontenancée.—M. Cliopl- 'nelle! s'écriait- elle à travers ses éclats de riro, mon Dieu ! quelle singulière idée I tu ne sais pas ce que c'est que Jl. Chopinelle, tu le verras. Ali ! mou Dieu, mou Dieu... M. Cliopinellc me faire la cour!

Le rire esl contagieux ; malgré moi, je parlageai l'hilarité de ma cousine. Lorsque cette gaieté fut tout à fait calmée, Ursule, par un de ces brusques revirements d'iuqircssious rpii claient nu de ses plus grands cliai-mcs, ni(! dit Iristemeul : — Hélas! Matliilde... une des causes de mon cli.igriu désespéré , c'est que, vois-tu, je le sens, mon cœur est mort...

mort à tout jamais... il a été si douloureusement broyé par une soulfrance longtemps contenue, que c'est à peine si ce pauvre cœur bat encore; et ces faibles battements , ton amitié, ton amitié seule les cause... Et puis enliii , ma sœur, ajouta Ursule avec une dignité toiK'liante , mon mari manque sans doute de Ions les avantages qui inspirent, qui cominand.'nt la passion, ce rêve de notre vie, à nous autres femmes; mais il est bon, il est loyal, il est dévoué, et, croismoi, Matliilde, il me serait aussi impossible

de l'outrager que

de l'aimer d'amour. — Bien, bien, Ursule, je reconnais ion cœur,

m'écriai -je en lui serrant la main. — El puis, dil-clle en souriant d'un sourire si navrant que les larmes nie vinrent aux yeux , je suis comme les pauvres enfants souffrants .. Je trouve une sorte de douce consolation à être plainte... et oserais-je jamais me plaindre si j'étais coupable... Sans doute j'étais complètement prévenue en laveur d'Ursul(î, mais l'esprit le plus déliant, le plus soupçonneux, n'aurait-il pas été désarmé comme je le fus par les apparences d'une sinci'iilé si ingénue'.' La gaieté moqueuse, la sensibilité', la délicatesse, la diguilé... Ursule avait tout employé pour me convaincre : je fus convaincue.

A cette heure, mieux instruite, je reste toujours confondue, j'oserais presque dire d'admiration (il y a de belf s horreurs), en pensant avec quel art infini celle femme savait aliernalivcmcnl faire vibrer toutes les

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