CHAPITRE XXXn
L'entretien.
Ursule en entrant dans ma chand)re parut fort surprise de ne pas m'y voir. Son visage était souriant et gai, la physionomie de Gontran était au contraire froide et réservée. Il se tenait debout près de la cheminée,
où il s'accoudait. Ursule, après avoir fermé la porte, lui dit : — Comment, c'est vous ! où est donc Matliilde? — Elle a été obligée de descendre à linstanl poLir répoudre aux réclamations d'uude ses pauvres; elle vous prie de l'excuser, et d'aller la rejoindre tout à l'heure dans le pavillon du parc... Ursule me parut d'abord étonnée de l'accueil glaci;il de mon mari, puis elle sourit, lui lit nue profonde révérence d'un air moqueur en lui disant: — Je vous remercie, monsieur, d'avoir bien voulu m'apprendre où je pourrai rencontrer madame la vicomtesse de Lancry, je suis désolée d'avoir troublé vos graves méditations. Ursule fit nn pas vers la porte. — Un mot, je vous prie, dit Gontran.
Ur^ule, qui allait sortir, s'arréia, retourna lentement la tète, jeta à Gontran uu long regard rempli de malice cl de co(iuetterie, leva eit l'air
Le clintp.iii rlf M.iian — page 93
son joli doi^t d'un air .nenaçant, et lui dit : — Un nmt... soi), mais pas jjIus... je sais ijuil est Ires-dangereux de vous écouter... plus encore pc ul-èlre que de vous regarder. Voyons, vite, ce mot, mon beau, mon ténébreux cousin. — Ce que j'ai à vous dire est gr.ive et sérieux, madame. — Vraiment, monsieur, c'esl grave, c'est sérieux '.' Eh bien '. j'en suis ravie, cela contrastera avec votre folie et votre étourderie habituelles. Voyons, dites, je vous écoule. — Lorsque je vous revis à Vouvray, dit Gonlian, il y a deux mois, je ne pus vous cacher que je vous trouvais charmante. — C'est la vérité, monsieur et cher cousin, et j'ai sonvenanie (jue, dans certaine allée de charmille, vous me files même une déclaration... assez impertinente à laquelle je répondis connue je devais le faire, eu me mocpiant de vous: voyons, continuez; votre gravité sentencieuse, eéiémonieuse, m'amuse et m'intrigue inliuinient... où
voulez-vous en venir?' Gontran jeia uu coup d'œil satisfait du colé de la porte du cabinet où j'étais, et reprit : — A votre arrivée ici, je vous ai dit toul le pl.iisir (jue j'avais à vous revoir. — Tout le bonheur, mon tliei' cl be.m cousin, toullc bonheur, s'il vous plait ; vos moindres paroles sont, hélas ! gravées là en caractères ineffaçables, dit Ursule en appuyant sa main sur son cu^ur et en reg.udani mon mari d'un air iioniqiip.
Gontran parut presque contrarié de ce sarcasme, fronça légèrement les sourcils, et reprit d'un ton ferme :
— Je suis ravi, madame, que vous soyez eu train de plaisanter, la lâche que j'ai à remplir me sera moins difiicile. — Voyous, vite, vile . je suis sin' des cliarb(jns ardents, mon cher cousin, je brûle de savoir la conclusion de tout ceci, el :i <piui sera bon ce résumé solennel de noire... comment dirai je .'de notre am.iir... non certes, vous avez trop et trop peu pour m inspirer ce sentiment; disons duuc de notre coquetterie, c'est, je crois, le mol...
Tionvcz-vons'.' — Soit, madame... reprit Contran. Je continuerai donc ce résumé de notre... de notre coquetterie : à votre arrivée ,i Maran, je vous ai dit tout le bonheur (jne j'avais de vous revoir, loul mon espoir de voir votie séjour ici se prolonger. — Cela est encore vrai, beau cousin ; nous avons le lendemain l:)itunecharmaiile partie de chasse : vous m'avez même un peu grondée... irès-teudremeut, il est vrai, de ce (|ue je semblais préférer le bruit rctenlissaul des trompes à vos an)Oureuses déclarations... et j avoue à ma hoiiti; (jne je méritais beaucoup vos reproches ; il n'y avail pour moi rien de plus ravissant, de plus nouveau surtout, que ces fanfares éclatantes qui résonnaient lierement au fond des bois. — Et sans doute une déclaration n'avait pas pour vous le même altraii de nouveauté. L'aveu est naît, dit Gontran en souriant.
Ursule regarda tixement mou mari, cambra, redressa sa jolie taille, comme si elle eOl obéi à nu secret mouvement d'admiration pour ellemême, secoua légèrement sou front hardi, pour faire onduler les longues boucles de sa chevelure brune, el repondit avec un sourire moqueur presque méprisant: — Mou cher cousin, j'ai dix-huit ans à peiue, et oa
m'a déjà bien souvent dit que j'étais eliarniante ; vous me pardonnerez jlouc d'elle Lin peu blasée sur les déclaïalions ; depuis longtemps mon oreille est laite à ce ramage tlatteur et banal, et vous n'avez pas malbeureusemenl éveillé dans mou àine des sens.itions aussi inc onmies que ravissantes ; je ne doute pas que vous ne soyez un très-excellent Pygmalion, mais le marbre de Galalée s'élait assoupli et animé avant que votre tout-puissant regard eût daigné s'abaisser sur une pauvre piovincialc comme moi. Monétounemeutétaità son comble. C'était Urside qui s'exprimait ainsi : elle autrefois si éplorée, si incomprise, cl parlant toujours de sa tombe procliaiue... C'était Ursule qui parlait à Gonlran avec ce dédain moqueur, à lui dont les succès avaient été si nombreux, à lui si recliercbé, si adoré par les femmes les plus à la mode ! Gontian semblait non moins surpris que moi de ce langage railleur. Néanmoins je vis avec joie qu'il ne m'avait pas trompée. H avait pu être léger, inconsidéré aiqirès d'Ursule, mais il avait été préservé d'un sentiment plus vif par la Iroide co(pietlerie de ma cousine.
BEiWica
J'iii ilix-luiit ins à peine, et on m'a déjà bien souvent dit que j'étais charmante.
Ursule reprit avec la même ironie : — Qu'avez-vous, mon cber cousin ? vous semblez contrarié. — C'est qu'aussi, madame, je ne vous ai jamais vue si moqueuse. — ("est qu'aussi, monsieur, je ne vous ai jamais vu si solennel. — Vous avez raison, dit Gontran en souriant, il s'agit de folies, de quelques galanteries sans conséquence échangées entre un lioinme et une femme du monde, et je prends eu vérité un air magistral par trop ridicule. Eh bien donc, ma jolie cousine, vous souvenez-vous qu'hier soir, après la curée aux llambeaux, j'ai été assez peu maître de moi pour vouloir enlacer cette taille charmante et eflleurer cette joue si fraîche et si rose... eh bien! je viens vous demander pardon de celte audace, vous sujjplier d'oublier celle folie... J'avais cédé à un eutrainemeut passager... j'avais un moment conluLidu la familiarité de la parenté avec un sentiment plus tendre, et je viens... Ursule interrompit mon mari par un éclat de rire, et s'écria : — Vous venez me demander pardon... mais il n'y a véritablement pas de quoi, mon cher cousin... Votre vertueuse candeur s'alarme à tort, je vous le jure... Voire audace a élé fort innocente... car votre bouche a cfllcuré
imn pas celte joue si fraîche el si rose, mais la birbc de mon boimcl. Quant à cette taille charmante que vous avez enlacée à peu près inal"ré moi, c'est une faveur que s'accorde au bal le premier valsem- venu Tel je 110 vois pas qu'elle soit assez flatlcuse pcnir que vous en ayez des remords : hier soir je n'ai pas joui; la pudeur offensée, parte qu'il m'eût fallu me plaindre ou me fac lier d'un procédé de mauvais noût: dans une circonstance pareille, une honnête femme se résigne et se tait.
Emma.
Sans doute t'amour-propie de Goiilran fut blessé de ces railleries, car, oubliant ma pré^ence, il s'écria prescpie avec cliai;riu : — Comment, madame, votre silence élait de la résigiialion, de liiidifféronte! — .\ ce point, mon cher cousin, (pie je me rappelle, hélas 1 jnsipi'aiix plus petits détails des tristes suites de votre audace. — Comment cela'? — Cerlaineineiit, j'avais la m.iin droite sur la grille du balcon, et, en la retiranl, j'ai déchiré la vjilencienue de mon mouchoir. — Cela prouve, dit Contran avec impalience, madame, que vous avez une excellente mémoiie... — (;ela ne prouve pas du tout en faveur de ma mémoire, mon cousin, mais cela prouve en faveur de l'augélique pureté de mes senlimenls à votre égard... — Madame! — Mais sans doute, voyons sérieusement : est-ce que si mon silence eût été du trouble... est-ce que si je vous avais aimé... j'aurais remarqué tout cela ?... est-ce que j'aurais attendu que vos lèvres eflleurassent mes joues, que votre bras pressât ma taille, pour être saisie d'une de ces émotions subites, muettes, proloudes, qui nous enivrent et vous égarent? Eh mon Dieu !... à peine votre main eùtelle touché ma main, (ju'une sensation électriipie, rapide connue la foudre, eut bouleversé ma raison, mes sens!... Presque sans le savoir, sans y penser, malgré moi enlin... je serais tombée dans vos bras, et je m'y serais réveillée sans me souvenir de rieu, mais encore
no
MATIIILDE.
toulc frémissante d'une émotion dûlirante, inconDne, qu'aucune expression ne pouriall lr:i<Jliiic 1
M.illi(iirl mallicnr! jamais je n'oublierai l'accenl émn, passionné avec Iei|iicl L'rinie pronon(;a CCS derniers mois; jamais je n'oublierai la rongem- (|iii un instant cnllamma son visage, comme un rellel de pcmipie ; jam::isje n'oublierai le regard à la lois vague, bnllaut, noyé île volu))lé, qu'elle jeta au ciel comme si elle eût ressciili ce (|uclle menait de dépeindre. Mallieiir! malheur 1 jamais je n'oublierai suilout avei: iiik'IIc admiration ardente (iontran la contempla pendant rpielipus iniuules : car elle était bel'c... oh! bien belle ainsi elle t-A;t'a belle, non sans doute d'une beauté chaste et pure, mais de celle beauté sensuelle (|in a, dit-on, tant d'empire sur les iiommes. Malheur ! malheur ! je vis sur les traits de Gonlran un mélange de donlcui', de colère, d'cntraiiiement invi.loutaire, qui me dit assez qu'il était au désespoir do n'avoir pas fait éprouver à Ursule ces émotions qu'elle ra( onlait avec une ébiipience si passionnée. Ma terreur de cette femme augmenta : je fus sur le point de sorlir de ma retraite, d'inicrromprc celli' scène; mais, emporlée par une âpre curiosité, inquiète d'entendre la réponse de Gontran, je restai immolile.
Mon mari senibl;ut fasciné par le i égard d'Ursule; il reprit avec amertume : — En vérité, madame, voici une tliéoric conq)lcle : heureux celui qui la mettra en pratique! Avec vcjus je vois avec plaisir (pie j'éiais encore moins infidèle envers ma femme (pic je ne l'avais cru ; je m'en applaudis sincèrement, je vous remercie d'être au moins fiant bernent coquette avec moi. Ursule partit d'un nouvel éclat de rire, et reprif : — Mon Dieu ! de quel air découragé votre solennité me parle de sa lidélité conjugale 1 on dirait que vous éprouvez le remords dune bonne action, et que vous êtes désespéré de vous irouver si peu coupable... — 11 est vrai, ma chère cousine, je me croyais un peu moins innocent... et je vous croyais un peu plus ingénue... — Tenez, décidément, vous êtes furieux... — Moi ! vous vous trompez, je vous le jure. — Vous êtes furieux... vous dis-je... .41i ! vous ave/, cru, mon cher cousin, que vous n'aviez qu'à paraître pour me plaire, pour me subjuguer; mais, j'y pense, :ijouta-lcllc en redoublant d'éclats de rire, vous avez pensé, j en suis sûre, que, blessée d'un Irait moi tel des avant mon mariage, lors de votre préscnlalion à Mathildc, et lehlrsfée lors de votre p;!ss;ige à Vouvray, je n'avais jamais eu qu'un but, qu'une pensée, celle de venir vous rejoindre ici ou à Paris... que, dans mon empressement à vous faire ma cour, à me ménager de longues entrevues avec vous, j'avais braveimnt appris à monter à cheval, au risque de me casser le cou, le tout loiir mériter un de vos regards, pour vous faire dire en vous-même : l'anvre petite, quel dévouement, quel courage ! ou bien encore... Ab ! les femmes, les fenunes! quand un di; ces démons s'esl mis en tête de nous séduire, il y réussit toujours. Quant à cela, enlre nous, mon pauvre cousin, vous n'avez pas eu tout à fait tort ; car je crois que je vous ai fort séduit... seulement, je ne l'ai fias fait exprès...
- Je vois que je ne suis p;is le seul à ipii l'on puisse reprocher quelque vanité, dit Gonlran, de plus en plus piqué. — Comment! reprit Ursule dans un nouvel accès de gaiel(', vous croyez ipi'on ne peut sans vaniié prétendre à votre cœur ! Pour nous, ipii voulez me donner une leçon de moileslie, l'aveu est piquant, lih bien ! je v<jus avoue que, lout en étant certaine de vous avoir séduit, je n'en suis pas plus lieic... — Ainsi, vous me croyez très-amoureux de vous? — Je vous ciois plus amoureux de moi aujourd'hui que vous ne l'étiez hier; je crois que vous léserez demain encore plus quaujniird'liui... — El quelle sera la lin de celle passion toujours croissant!', eharmanle prophétesse'?... — l'our moi, un immense éclat de rire... poui- vous, pent-ctre, toutes sortes de désespoirs... Car, vous devez savoir cela par expérience, seigneur don .luan; s'il y a passion d'un côlé, ordinairement il y a de l'autre iiulillércnce ou dédain; aussi, ce qui m'empêeheja de jamais répuudre à votre amour, ce qui vous fait un tort irré|iarable à mes yeux, c'est tout simplement votre amour — Vous maniez à merveille le paradose,
madame, et je vous eu fais mon coniplimenl... — Ceci vous semble jiaradoxal? C'est tout simple; on est si peu lialiiliié à entendre des vérités vraie!', qu'elles paraissent toujours d(^s paradoxes. Au risipie de passer pour folle, je vous dirai doue (pie vous m'aiuiez, non-seulement |iaree que je suis jeune et jolie, mais parce que voire orgueil, voire Vanilé s'iri itent de ce que, malgré vos succès passes, je ne me rends pas A vos irrésistibles séductions. — .Madame, s'écria Contran, de grâce, parlons un peu miiiiis de moi... — Vous avez raison, mon cousin, nous voici bien loin de la conversation que nous (le\ ions avoir ensemble? : où en élious-uous doue?... Ab ! oui, c'est cela ; vous me demandiez liuuiblemcnt pardon d'avoir été assez audacieux pour embrasser la bmbe de mon bonnet et pour me prendre la taille, ni plus ni tnoins que le plus oïdilié de mes valseurs de l'an passé.
Au lieu de ré|ioudre à Ursule, Oonlran garda un moment le silence ; puis il lui dit, avec un sourire conlrainl : — \ dus réunissez sans doule, madaïue, les qualités les plus rares; voiw avez certainement le droit de vous monlrer dillicile, dédaigm use. . Mais pourrait-on savoir au iii.iins de quelles pei'feei ions iuouies, de quels surprenanlsa\aulagesdeviM il être doué celui qui poiii rail préleiidrc an bonheur ines|iéié de \ous plaire '.' — Savcz-vous, mon cousin, (|ue vous êtes Irès-lanlasquc? — Comiuentccla? — A l'iuslaut uiciiie, vousine|n'iez assez aigremcnl de ne plus vous mellre en qnesliou, et voici (pie vous rceommeneez de plus belle ■> parler de voiisniôme.— Moi? au coulraire...— Me deiuandcr, avec uni.' .'lonie si transparente, de quels dons surnaturels illaiit être doué pour me plaire, n'est-ce pas
me demander clairement p(iur(|uoi vous ne iw plaise/ pas du tout, vous qui rénuisscz tant deséduetions irn sislibtes?... Eh bien I vous le voyez, si je vous réponds, vous allez me reprocher encore, comme tout à l'heure, de changer un grave enlretien en dissertations amoureuses... — Non, non... Nous reprendrons cet eiitrelien... Mais, voyons, dites... Je suis très-curieux de connaître l'idéal que vous avez rêvé. — .Mon idéal? à quoi bon. mon pauvre cousin ! 11 en est de tons ces héros rêvés par les jeunes lilles comme des ri'pouscs préparées d'avance ; l'on dit tout le contraire de ce qu'on voulait dire, et l'on adore loiii le contraire de ce qu'un avait rêvé. Pourtant, il est une première condilion sur laquelle je serais iiillexible : celui que j'aimerais devrait être complètement libre ; en un mot, garçon.
— Et pouninoi frapper les maris de cet implacable ostracisme? — D'abord, parce que je ne daignerais pas régner sur un cd'ur partage; ensuite, il y a quelque chose de ridicule dans r:dlure d'un mari galantin : c'est un êtnt ampliiliie qui participe :'i la fois de l'écolier en vac.iiices et du père de lamille révolté ; cl puis, vous allez trouver cela sliipide, mais il me semble qu'un mari galant ressemble toujours... à un |irétre marié... — Le portrait n'est assurément pas (latlcur, dit Couliaii en se contenant à peine. — Ainsi, vous, reprit Ursule, vous, parcxeinple, mon cher cousin, vous avez ainsi perdu lout votre ancien prestige : et encore, non, même garijon, vous auriez en vous trop... et trop peu pour me séduire, (lui, certainement ; car, après tout, qu'est-ce que vous êtes? un grand seigneur tn'îS-aimable, très-spirituel, d'une figure charmante et d'une irréprochable élégance. Or, entre nous, mon amour aurait des visées... ou plus hautes, ou plus basses. — En vérité, ma cousine, aujourd'hui, vous jiarlez en éiiigine.
— Eu vérité, mon cousin, aujourd'hui, vous êtes bien peu iutelligciil. Eh bien donc, oui, il me faut, à moi, un esclave ou un mailrc. Vous ne pouvez être ni lun ni l'autre ■ vous n'avez ni le dévoucinenl naïf qui intéresse, ni la supériorité ipii Iroulile et qui soumet... Hiiun être simple, bon, inoilèusif, m'adorât, par exemple, avec l'idolâtrie opiniâtre du sauvage pour son lëtlebe, je pourrais ressentir pour cet être aveuglément confiant cette sorte de coin])assion alléctucusc qu'on a pour un pauvre chien soumis, tremblant, qui ne vous quitte pas du regard, qui lèche la main (iiii le frappe, et qui est encore trop heureux de revenir en rampant servir de coussin à vos pieds, lorsque, par coh're ou par caprice, vous l'avez brnlalcmenl chassé... Mais, si je rencontrais jamais un (le ces hommes (]ui, par je ne sais ipielle niyslérieiise puissance, s'iin|iosont on desj oies du premier regai(i, avec (jnelle humble cl tendre soiiniibbiuii je m'abaisserais devant lui ! avec quelle idolàli ie moi, si impérieuse, je I adorerais à mon tour! Comme j'enchaînerais ma pensée, ma volonté, ma vie à la sienne ! A genoux, toujours à genoux devant mon souverain, de aiit mon dieu, joie, douleur, espérance, désespoir, lout viendrait de lui... et retournerait à lui... Pour (pi'il daignai seiileiiienl un: dire : lic/is... je serais humble, résignée, làrhe, criminelle, que sais-je?... Car la jalousie d'un tel amour peut arriver à la frénésie.,, a la lérocitd. feiiez, a cette pensée... oh ! à cette pensée, j'ai peur !
Kn disant ces derniers mots d'une voix brève, Ursule baissa sou visage assombri, cl parut rêveuse. Gonlran élail stupéfait. J'étais épouvantée. Après (|uil(pics moments de silence, Ursule passa la main sur son front comme pour chasser les i !ées qui semblaient l'avoir tristcmenl |iiéoecupée, et dit en souriant à mon mari, qui la regardait presque avec stupeur : — Vous le voyez (Jonc bien... vous ne |iouvez être ni mon esclave, ni mon mailrc. .^ous ne pouvons qu'être amis, et encore, ce serait dillicile; vous êtes trop homme du monde pour me pardonner vos malatlioites déclaralions et votre insuccès près de moi. foui bien considéré, il no nous reste guère que la chance d'êlrc ennemis h peu près irréconciliables. Ne trouvez-vous pas celle cotii lusion fort oigiiiale'?qni aurait dit que notre couversalion devait prendre celle lonrnure-là? — Sans coulredil, madame, répondit machinalement Gonlran, connue s'il eill encore été sous le coup de cet étrange enlretien, sans coulredil, cela est fort original ; mais alors |.uis-je vous demander poiir- (pioi vous avez bien voulu nous consacrer quelque temps?
Avec celle mobilité d'impressions qui la earacléri^ait, Ursule se mil de nouveau à rire aux éclats eu regardant Goulran avec étomiemenl, cl s'écria : — Ah çà ! devenez-vous déciiléiiieul fui, mon cousin ? Est-ce d('jà votre passion pour moi i|ui vous trouble la raison? lauuiuenl ! voiisvoulc/, être le but incessanl où tendent toutes mes pensées ! Vous ne comprenez rien à mon voyage ici, parce qu'il n'a pas pour but de vous diie : Je vaut (limel M.iis rappelez donc vos esprils : ce n'esl pas du tout à vous, mais à ma clière Mathilde, ipie je veux consacrer le temps que je passerai à Maran. Mon Dieu ! quelle tigiire vous me faites ! flue les Iiommes sont singuliers ! Je vous aurais avoué que depuis longtemps je médilais le (lessein iterlide de vous enlever à voire femme, que vous auriez trouvé celle indignité tome nalurclle, landis que vous voilà lrcs-C(mlrarié de me voir respeeler si scrupnlenscincnt les lois sacrées de l'amitié que vous venez vous-même invoquer. — Madame ! — Allons, allons, rassurez vous ; je ne veuv pas me faire meilleure que je ne le suis : c'est beaucoup plus mon éloigiiement pour les gen? mariés en g('nêral et mon peu de penehaul pour vous en parliculier, qui me défend de toute mauvaise leutalioii... Sans doute, j'aime .Mathilde de lout mon co'ur; mai~, si une puissance irrésistible m'eût ciitiainée vers vous, malgré moi j'aurais trahi la confiance de ma meilleure amie... Apres cela, reprit Ursule en souriant de ce rire sarcasliqne qui donnait à sa physionomie un ca-
raclèrc si insolent et si dédaigneux, j'offre des clmnccs de combat éga-
iles ; je suis vulnérable aussi : moi aussi j'ai un mari... qu'on le sijduisc, c'est de boinie guerre... mais, assez de folies comme cela, mon cher • cousin. .Miiiiileuanl, parlons raison : quel est ce mot que vous avez à me dire, et pourquoi me retenez-vous ici? Maibilde s'impatiente, et m'attend peut-être.
(ioutran seudilait poussé à bout par les railleries d'Ursule. Il lui répondit brusquement : — (yest justement de l\latliilde (pie je voulais vous parler, madame ; quoicpie je sois un de ces êtres amphibies assez ridicules qu'on appelle maris, ma femme a pour moi nu allaclicment profond, sincère, inaltérable. — lit elle a parfaitement raison, et fait preuve du meilleur goût; je ne médis des maris que comme amants : liors ces prétentions-là, ils possèdent toutes sortes d'agréments... conjugaux; et vous avez, vous, mon cousin, personnellement, tout le charme nécessaire pour plaire h votre femme. — C'est j)aice que je désire continuer de plaiio à ma lenune, madame, que je scr.iis désolé de lui causer un chagrin violent : elle est assez jeune, assez aveuglée pour ni'aimerpassioimément, pour tenir à mou amour comme à sa vie... Mais, comme elle n'a pas de ces couhanccs exorbitantes qui (ont croire qu'on ne peut manquer de nous adorer... conune elle est surtout remplie de la plus charuianle modestie, elle redoute certaines comparaisons... sans doute très-dangereuses; et, quoique je sois, je l'avoue buuiblemenl, un soupirant fort à dédaigner pour vous, elle veut bien craindre ..
Ilrsule iuteriompil Gontrau : — Toutes ces périphrases veulent dire que Maibilde est jalouse de moi, n'est-ce pas ? Voilà donc ce grand secret... (Juelle bomie folie! — J'ai eu l'honneur de vous dire, madame, que rien n'était plus sérieux... Le repos de Matbilde m'est cher avant tontes choses... — J'en suis convaincue... et vous pouvez, ce me k'uible, la rassurer mieux que personne, mon cher cousin ; quant à uioi, je serais désolée de lui causer le moindre chagrin à votre sujet : ce serait impardonnable... je n'aurais ni le plaisir du remords... ni le remords du plaisir. — Malheureusemcnl, mad.ime, Matbilde a plus que des soupçons, elle a des certitudes. Hier, après la curée, sur la terrasse... elle a vu... — Que vous avez embrassé mon bomiet ! mais c'est charmant... j'en suis ravie, j'ai justement une petite vengeance à tirer d'elle pour lui apprendre à croire aux apparences ; laissons-la un jour ou deux dans ' son erreur, et puis nous la détromperons, et je lui dirai : — Voyez-vous, méchante cousine, qu'il ne faut jamais croire à ce qu'on voit ! — Ne pas détromper Maibilde, madame ! mais la malheureuse enfant en mourrait. Vous ne connaissez donc 'pas la noblesse, la candeur angélic|ue de son àme.... Vous ne savez donc pas avec quelle sainte ardeur elle m'aime... Ob ! Matbilde n'est pas une de ces femmes froidement railleuses qui, parce qu'elles ne sentent rien, affectent de mépriser des senlinienls qu'elles sont incapables de couqirendre ou d'apprécier... Non... non... Matbilde n'est pas de ces... — De ces femmes abominables... de ces monstres de perlidie, qui ont l'effronterie de ne pas vouloir prendre pour amant le mari de leur amie intime! dit Ursule en inteirompant mon mari, et recommençant de rire aux éclats.
Contran senibl,:it au supplice. Ursule coiilinua : — Mon Dieu, que vous êtes donc amusant ! et comme l'éloge de cette pauvre Matbilde vienl nalurellement en aide à voire dépit contre mon insensibilité! Savezvous qu'il ne fallait rien moins que mes dédains pour amener enlin sur ■vos lèvres l'éloge de votre feuime ! — Vous avez raison, madame, s'écria Gontran mis hors de lui par ces sarcasmes. Je n'ai peut-être jamais mieux compris tout ce que valait ce cœur adorable qu'en reconnaissant... — A quel horrible coeur vous vouliez le sacrilier. Est-ce cela, mon cher cousin'? J'aime beaucoup à finir vos phrases, nous nous entendons si parfaitement! Sérieusement, vous avez giandement raison do me préférer Maibilde : d'abord votre fidélilé maritale nie préservera de votre amoureuse insistance; et puis, bain hemcnl, ma cousine vaut mille fois mieux (pie moi. IN'est-clle pas bien plus belle? ne comptel-elle pas autant de qualités que je compte de défauts? n'y aura-t-il pas toujdurs entre nous une distance énorme? En raison même de son dévoiiLiueiit, de ses vertus, n'est-elle pas falalement desliniie à éprouver les [lassions les plus sincères, les'plus maguiliipiemenldévouécs... et à ne les inspirer jamais... tandis que moi, j'aurai toujours, hélas! l'allreux mallieur deles inspirer.. — Sans les jamais ressentir, n'est-ce pas, madame? s'écria Goniran. Ab ! vous avez raison... Tenez, vous êtes une femme infernale... vous me faites peur...
Ursule haussa les épaules. — Eh bien ! oui, je serais une femme infernale pour ceux qui, je le répète, ne seraient ni mes esclaves, ni mes tynms; pour ceux-là, s'ils étaient assez Ibus ou assez présomplncux pour s'('prendre de moi, je serais sans merci, je les raillerais, je les mettrais dans les positions les plus ridicules, peut-être même les plus cruelles, selon mon caprice! Plus ils montreraient d'oiiiniàlreté à in'ainier, plus j'en monlreiais, moi, à me moquer d'eux. — Tenez, ma cousine, dit Gontran pour mettre un terme à un entrelien qui lui pesait, vous déployez une telle vigueur d'esprit, une telle fdree de caractère, que je suis de moins en moins embarrassé pour arrivera ce que je voulais vous dire. — Que voulez-vous me dire? — Qu'entre parents, entre amis, il est certaines choses qu'on peut s'avouer francbemeul. Je vous ai dit que Matbilde élait jalouse de vous, qu'elle rcdoulait votie présence... et que... Gontran hésita. —Et (lu'elle serait tranquille et rassurée si j'abrégeais mou séjour ici ? — Excusez-nioi ma cousine, mais... — Mon Dieu, rien de plus simple. Pourquoi ne pas m'avoir dit
cela tout de suite? Pauvre et chère JIalbildL\ je rcgretle pourtant de la quitter sit(Jt ; elle d'abord, puis je regrette vos chasses qui r.i'amusaicnl beaucoup : peut-èlre aussi je vous aurais même regietté, vous, si vous ne m'aviez pas parlé d'amour. C'est doumiage pourlaul... mais il n'y a rien à faire contre un soupçon jaloux... il f.mdra seulement me donner quelques jours pour préparer et pour amener mon mari à ce changemenl de lésolulion si soudain : je m'en charge .. Ah çà ! vous ne m'en voulez pas, mon cousin, dit Ursule en tendant la main à Goulran avec cordialité. — Je ne vous en veux pas... mais, je vous l'avoue, jamais je ne me serais attendu à un pareil langage, à de pareilles idées de votre part... je crois rêver.
Ursule reprit avec un sourire ironique : — Pour une jiMuie femme qui, en sortant de l'botel de Maran, est venue habiter une fabriipie en province, vous me trouvez assez éUangc, n'est-ce pas ! vous n'y com|)renez rien? Vous ne reconnaissez plus la pauvre victime, la femme incomprise qui écrivait de si larmoyantes élégies à cette pauvre Maibilde. qui en pleurait cl qui avait raison, car je pleurais moi-même en les écrivant, et quehpielbis même je |ilemc encore... — Vous... vous! pleurer... — Certainement, (juand le vent est à lourst et (]u'il y a dans l'air « ce je ne sais quoi (jui fait qu'on se pend, » tomme disait mademoiselle de Maran. — Toujours mobile, toujours folle, dit Ijoulian. — .N'estce pas que je suis une drôle de femme? Je parle de toui sans rien savoir, je parle d'éniolions de ceeur sans les ressentir, j'ai toutes les physionomies sans en avoir aucune; je suis cllioutée, molpleu^e, inconséquenle... Et pourtant, mon cousin, vous ne connaissez de moi que ce (jue j'en veux laisser conu:iitre. En mal comme en bien, vous êtes encore à mille lieues de la réalité ; mais ce dont vous pouvez être certain seidemcnt, c'est que je peux toujours ce (pie je veux feiine, lient, .\insi, p;ir exemple, tenez : j'ai jilus de physionomie que de beauté, plus de défauts que de qualités, plus de bavardage que d'esprit, j'ai lUKîhulime ordinaire, un nom ridicule... madame Sécherin, je vous demande un peu... madame Sécherin! Eh bien ! malgré tout cela, je veux êlre cet hiver la feiiune la plus eutomée, la plus à la mode de Paris, avoir la maison la plus recherchée, et faire toin-ner toutes les têli's en (iiiissaiit par la \(')tre. Maintenant adieu, mon cousin... Je vais décider mou mari à partir le plus loi possible... nous irons faire un petit vovagc; jusqu'à l'hiver... Je vais retrouver Maibilde dans le parc, je lui laîrai notre entretien, bien enleiidu... Pauvre femme! je la plains .. pauvre divinité!... llélas! quand on ne sait parler que le langage des anges, on court grand risque de se trouver ici-bas bien dépareilîée. Somme toute, j'aime mieux mon sort (pie le sien... quoiipi'elle ait l'inqiialillable bonheur de vous avoir pour seigneur et niailre! ajouta Ursule avec un sourire moqueur.
Elle sortit en faisant un jetit signe de tête à Gontran, et hù envoya du bout des doigts un giacienx baiser de Pair le plus malin. El puis j'entendis ma cousine fredonner en s'en allant un motif de Ereiscbulz de sa voix fraîche et sonore.
CUAPITltE X.XXllI.
Frayeurs.
Si j'avais un instant doute du changement extraordinaire que la maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout à coup, eu lui révélant un monde nouveau, les idées, les terreurs qui s'éveillèrent en moi ensuite de rentrelieu d'Ursule et de mon mari eussenl subi pomme prouver celte incroyable liansibrmation. Qu'on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire. Un admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que h; point noir, presipie imperceptible, (|u'on aperçoit à peine dans l'azur du ciel est le vautour féroce, sou plus mortel ennemi. De même, ajires la conversation d Ursule et de Gontran, je vis poindre le germe d'un nouveau, d un terrible malheui' dans cet entretien qui, en apparence, semblait devoir me rassurer. Ma cousine n'aimait pas mon mari, (die raillait même dédaimieiisemcnt les galanleries dont j'avais t:inl soullért... Avec une elfronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu'elle étail... pire qu'elle n'était peut-être...
Elle avouait avec un superbe cynisme qu'elle ne pouv:iil être que lâche esclave de l'homme qui l;i lionipler.iit... maîtresse banl;iine de l'homme qui l'adorerait, et coquette im|iilo\able envers tous ceux (pii ne ramperaient pas à ses genoux on (pii ne lui metti aient p.is oigiieilleusemeut le pied sur le front... Elle avail dit encore à Gontran (pi'elle ne l'aimerait jamais, parce que l'amour d'un mari était lidieule; parce qu'il l'aimait, lui : et poiirlaiit, par deux fois, elle lui avail jeté C('l insolent déli : Malgré vous, vous m'aimerez louj(nirs.. Avant que d'être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de conliance ; je me serais jetée à genoux eu disant : Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme peilide, audacieuse, se mouliàt sans fard, d voilât (ouïe la bassesse, toute la méchanceté de son àme ! Un moment mon mari s'est laissé prendre à ces dehors séduisants, mais mainleuani il la connaît, mais maintenant il n'aura plus pour elle que mépris et (lu'borreur. Quel Lomme, et Gualran plus que tout aulre encore, ue seutii'ait pas au
moins sa fierté révollcie en entendant cc'tlc femme lui tiaiicr si iléilaigueusenient! Comment! lui Gonlian, lui si beau, si séduisuil, lui gale par tant de suceés, par tant d'adorations, liait non pas aimer, mai» s'oecuper beulcmeul d'une feunn<; (jui oserait lui dire : Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, cl je vous défie de ne pas m'aimer ! Oui, encore une fois, j'aurais remercié Dieu ; le calme, le repus, fussent pour longtemps rcnirés dans mon cœur. Mais, hélas ! je lai dit, en une nuit j'avais, je ne sais par (luelle inluilion, ac(|uis la triste sagacité, la désespérante sùrelé de jugement (pic l('s aimées peuvent seules doimer.
Je crois fermement ()ue celte sorte de prescience m'était venue soudainement parce qu'elle pouvait nie servir à défendre l'avenir de mon enianl. Hélas ! mon Dieu, j'clais bien jeune encore, jamais je ne m'étais appesantie sur les tristes misères de l'esprit lininain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d'Iioriible» pensées. Je croyais au bien jusqu'à l'aveuglement; je n'avais pas idée de ces passions dépravées, (pii, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, smil au contraire honteusement aiguillonnées par l'attrait de la corruption, du lynisme, de l'impossible. Pouvais-je soupçonner qu'un hoiiiine, par cela même qu'une lenime sans mœurs lui dirait : Je ne \ous aime pas, je ne vous aimerai jamais! que pour cela même cet homme dût adorer celte femme avec frénésie? Non, non, mou Dieu; on m'eût dit que le cœur humain était capable de ces énormités, que je l'aurais nié, que j'aurais pris cela pour un blasphème. Par quel mystère pourtant... moi, jusqu'alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti, à un atroce déchirement de mon cœur, que Contran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu'il n'avait aimé ses premières maîtresses, non-seuleiiient plus qu'il ne m'aimait... mais plus qu'il n'aimerait jamais ? (Juelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, la dernière passion de sa vie? (juelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, lorsqu'ils se prennent à aimer, et surtout à aimer sans espoir une femme perdue, aiment souvent avec une violence effrayante ?
Comment avais-je senti qu'Ursule, dans son manège infernal, avait mis en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant : Vous êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant je me raille de vous, et pourtant vous m'aimerez, et cet amour sera pour moi une inépuisable raillerie... pour vous un inépuisable chagrin! Et ce n'était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait aviver, exaller l'amour de Contran eu allumant sa jalousie, elle a voulu lui prouver qu'elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, moqueuse, comme elle l'était pour lui. Aussi voyez... voyez... avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle lui peint alors l'éinotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses sens à la seule approche de l'homme qu'elle aimerait ! A ces mots, empreints d'un délire brûlant et sensuel, voyez comme son regard s'est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu! El, lorsqu'elle pailait de son idolâtrie pour l'homme qui la dominerait en lyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front charmant ! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus noyés de langueur, de tristesse et d'amour !
llélas ! hélas ! il fallait que la séduction de cette lémine fut bien puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi qui avais cette créature en horreur, j'aie senti, j'aie compris qu'en ce moment non-seulement Contran, mais tout homme, peut-être, devait devenir éperduinent amoureux d'Ursule, tant il y avait en elle de fascination et de charme ! Non, non. Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvaniables pressentiments! En me montrant le formidable orage qui se formait à l'horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu'une pauvre mère seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peutêtre les affreux malheurs qui la menaçaient. Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j'étai? restée cachée. Je trouvai Contran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras croisés sur sa poitrine, dans l'altitude de la réflexion et de la stupeur. Je fus obligée de m'appuyer légèrement sur sou épaule pour le rappeler à lui-même... Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression profonde et concentrée : — Quelle femme! quelle femme! Oh! il faut qu'elle parte, iMathilde, il tant qu'elle parte! Ces paroles confirmèrent mes soupçons. Dans la bouche de Contran, lui toujours si maître de lui, ils avaient une signification elfrayante; il aimait cette femme ou il craignait de l'aimer.
Une idée ipie j'accueillis d'abord comme une inspiration divine me poussait à apprendre à Contran ce que je savais de la liaison d'ilisulo avec M. Chopinelle, ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans la catégorie des esclaves. D'abord je ne doutai pas que le dépit d'avoir échoué là où un homme si ridicule avait réussi ne dût inspirer à Contran un invincible éloignement pour Ursule ; peut-être Contran eût-il attaché d'autant plus de prix à la complète d'Ursule, qu'il aurait cru être son premier amour. Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle perfidie Ursuh; avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère... J'allais tout dire, lorsipie j'hésitai ; je me demandai si ces révélations n'irriteraient pas encore davantage la passion de Gontian, si sa vauiié ne serait pas encore plus exciiée*[iar le dépit d'être moins bien traité (piun provincial ridicule. Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories effroulées qu'elle affichait,
et se résigner plus lacilcment à n'être pas aimé d'elle, en songeant que personne n'avail élé plus licureux que lui. Mais je craignis que cette dernière conviction ne prélat piul-êtie plusd'altrails encore à ma cousine. Agitée par tant de perplexités, je me résignai à altendre l'inspiration du moment. Mon mari était relombé dans une sorte de rêverie.
Je lui piis la main, ji' la serrai tendrement eu lui disant : — Merci... merci, mon noble Contran, vous m'aviez dit vrai. Enfin Ursule va partir, et nous serons heureux et tranquilles. Contran soiiril avec amertume, et me réiioiidil : — Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule? cela doit vous rasburer, je l'espère? Ne voulaut pas laisser entrevoir mes ciaintes à Contran, je lui dis : — Sans doute, mon ami. je suis rassurée; mais je ne vois pas en quoi ma cousine vous a si iiialtiaité. Elle plaisanlait, d'ailleurs. — Elle plaisantait?... Et, lors même qu'elle aurait plaisante, n'était-ce pas me traiter avec le dernier mépris? De ma vie, non, dénia vie, je n'ai élé si insolemment joué; je restais là comme un sot, sans trouver une seule parole. Quelle audace! quelcynismel — Mais, Contran, il me semble que ce qu'Ursule vous a dit de plus cruel est qu'elle ne vous aimerait jamais et qu'elle vous défiait de ne pas l'aimer. — Eh bien! n'est-ce rien que cela ? — Mais cela n'est rien puisque vous m'aimez, Contran. Voire tendresse pour moi vous empêche de ressentir de l'amour pour elle; il doit vous être indiflë^nl qu'elle ne vous aime pas. — Sans doute, sans doute, vous avez raison... ma pauvre Mathilde, je vous aime... Oh ! oui, je vous aime... Vous êtes bonne, généreuse, vous!... vous avez du cœur, de l'élévation, de la grandeur d'àme, tandis que votre cousiue... je vous le demande: qu'a-t-elle donc pour plaire, après tout? un minois chifl'onné, une taille accomplie, il est vrai, un très-joli pied, de grands yeux tour à tour effr(inlés ou langoureux, un persilflage impertinent, un grand fonds d'impudence... mais ni cœur, ni àme... Avec cela, comédienne et fausse à faire frémir... Plus j'y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous seriez-vous attendue à cela d'elle, toujours en apparence si mélancolique, si doucereuse? Certes, j'ai vu des femmes bien hardies, bien... rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n'ai rien rencontré de pareil : j'en étais abasourdi... Ah! que j'aimerais à mater, à dominer uq tel caractère! Avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour dédain, sarcasme pour sarcasme ! s'écria involontairement mon mari.
Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un mot. Je n'en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste. Contran était si préoccupé par ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas de mes larmes. Il se leva biusquemeni, et continua en marchant à grands pas : — Oh! je conçois bien qu'un homme soit sans pitié quand il parvient à maîtriser l'un de ces caractères hautains et insolents... Alors avec quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces créatures jusque-là si orgueilleuses ! Puis il reprit avec un éclat de rire forcé : — Mais c'est à mourir de rire, ces prétentions-là !... madame Séi.heiiu ! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la mode, qui veut avoir la nuilleui e maison de Paris, el se moquer de tout le monde. Ah !... ah I... ah !... c'est, sur ma parole, (brt divertiss:int... Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant?... ^lais, qu'avez-vous? vous pleurez.... Mathilde! — Ah! Contran, cet entreiien nous sera fatal. — Que voulez-vous dire? — H n'y a pas un mot d'Ursule qui n'ait laissé du dépit, de l'amertume dans votre cœur...
— Du dépit ! de l'amertume ! parce que madame Sécherin dit que je n'ai pas le bonheur de lui plaire ! Ah çà, ma chère amie, à quoi pensezvous? Pour qui me prenez-vous? Je n'ai pas grande vaiiilé, mais je ne crois pas que mon mérite soutire une grave alleinte du dédain de madame Sécherin. Ce qui me parait seulement d'une boiifionnerie excellente, c'est cette préleniion de sa part de me rendre amoureux d'elle... Ma pauvre Mathilde, je vous ai fait ma confession : vous avez vu que je vous avais dit vrai ; je trouvais Ursule assez gentille ; j'ai été, par g.ilaiiterie, entraîné un peu plus loin que je ne l'aurais voulu... Mais ça n'a jamais été qu'un caprice, assez vif de ma pari. Il n'y a rien d.uis celle femme là, rien, absolument rien.. . Amoureux d'elle, moi ! Je plain» bi. u les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets... Amoureux d'elle ! mais ce serait l'enfer !.. Avec un tel caractère... amoureux d'elle... moi!... moi !...
Puis Contran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas ! qui me parut distraite el forcée : — Moi ! amoureux d'elle ! connue si je n'avais pus près de moi mille fois mieux qu'elle... comme si je n'avais pas la meilleure, la plus dévouée des femmes... un ange de douceur et de bontél... Pauvre Mathilde! comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison?... vous... vous... Et il reloinba dans une sorte de rêverie. Les derniers éloges qu'il me donna me firent un mal horrible. Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d Ursule à mon mari : « Il faut que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre femme. »
Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Contran lui étaient arrachées jiar le dépit. En me niellant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu'à nie llatter. — Le plus important pouc nous, dis-jc à mon mari, c'est qu'Ursule quittera Maran sous très peu de jours; elle décidera facilement M. Sécherin à partir. — Sans doute, sans doute, qu'elle parte ; le plus lot sera le mieux. -— .Mon ami, dis-je à Contran après un moinenl de silence, pei uieltez-moi de ^ous parler eii tonte franchise. — Je vous écoute, ma chère amie. — Ne trouvez-vous pas étra{.>»c ouc cet eulrelicn, qui aurait dû me rassurer compléteiucnl,
puisqu'il vous justifiait à mes yeux, produise sur vous et sur moi un efl'et contraire? — Comment cela? Je ne vous comprends pas. — Ursule a dit qu'elle ne vous aimait pas, qu'elle ne vous aimerait jamais; que vos galauteries étaient sans conséquence, et qu'elle partirait le plus tôt possible... Et pourtant, vous le voyez, je pleure... Et pourtant vous ne pouvez cacher voire agitation.
— Ëh ! mon Dieu ! s'écria (iontran avec impatience... c'est tout simple... Vous pleurez... parce que vous pleurez de rien... Je suis agité, parce qu'il est de ces choses qui, malgré soi, blessent l'aindur-propre... Que préteudez-vous conclure de cela? Allez-vous vous l'aire l'écho d'Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai amoureux d'elle? C'est absurde ; seulement, je vous avoue qu'elle m'a impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte; voila tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m'aurait dit tout sinq)lement : J'ai été un peu coquette pour vous, oublions cela ; restons bons amis : si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai... rien de mieux ; mais à quoi bon cette profession de principes... et quels principes ! A quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas, d'autres lui plairont peutêtre?... A quoi bon exprimer d'une manière si passionnée, pour ne pas dire plus, l'ivresse qu'elle éprouverait dans telle ou telle occasion?... Femme incompréhensible !... C'est que, dans ce moment-là, elle avait l'air véritablement émue... En vérité, je m'y perds... c'est une énigme. Mais qu'un autre que moi s'amuse à en chercher le mot; je lui souhaite bien du plaisir! Après cela, uue volonté de fer... elle a voulu apprendre à monter à cheval, et elle y monte à merveille ; elle s'est mis dans la tête d'être, l'hiver prochain, une femme à la mode, elle est bien capable d'y l'éussir ; elle a tout ce qu'il faut pour cela... — Vous pensiez tout à l'heure le contraire, mon ami ; vous disiez que c'était, de sa part, une prétention ridicule. — Ah ! mon Dieu, ma chère... si vous venez sans cesse épiloguer mes moindres paroles, cela devient insupportable, dit mon mari en frappant brusquement du pied. Je vous parle en toute confiance, en toute sécurité, ne clierchcz pas dans mes paroles autre chose que ce que je dis.
Je regardai Gontran avec un étouuement douloureux. — Mon ami, je vous ferai une seule observation... Depuis la lin de cet entretien, vous m'avez sans cesse parlé d'Ursule, et vous n'avez pas eu la moindre pensée pour notre entant... Mon mari passa les mains sur son front, et s'écria avec émotion : — Pauvre et excellente femme!... C'est vrai, pourtant, ah! c'est mal, bien mal, pardon, Mathilde... Tiens, ces seuls mots de toi me rappellent à mes devoirs, à mon amour; ces seuls mots me calment et me consolent d'une sotte et ridicule blessure d'amour-propre. Eh bien! oui, pardonne-moi ce dernier éclair d'orgueil. Oui, je me suis senti, malgré moi, un peu pi(|ué de n'avoir pas fait la moindre impression sur Ursule ; sais-tu pourquoi ? parce ([ue le sacrifice que j'aurais eu à te faire eilt été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d'oublier celte femme diabolique... Tu as raison, mon auge bieu-aiiné; notre enfant... pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon amour pour loi, pour toi. désormais bien rassurée sur moi, le bonheur nous sera facile. Pardon encore d'avoir pris à cœur les sarcasmes d'Ursule ; mais c'est qu'aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne vous le cache pas, Mathilde, je suis très-fier de moi depuis que je suis à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m'aimez toujours autant, n'est-ce pas? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour nous moquer de moi-même ; ou mieux, parlons do notre enfant ; ces douces causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées mauvaises.
L'arrivée d'un de nos fermiers, qui voulait parler à mon mari, termina cet entrelien. Contran sourit. Mon premier mouvement fut d'être charmée des douces paroles qu'il venait de me dire avec sa grâce habituelle ; puis il me sembla que son accent avait été nerveux, saccadé ; que ses regards n'étaient pas d'accord avec son langage. On eiît dit qu'il voulait s'étourdir sur sa situation, ou me rassurer par quelques mois de tendresse. Cependant il y avait quelque chose de louchant, de pénétré dans son accent. Néanmoins, plus je rêlléohis à r!ui|)ression qu'Ursule avait faite sur lui, plus je crus à un danger imminent. (jiiil(|ues jours auparavant, j'auiais pleuré, pleuré, puis tenté quelques plaintes limides et stériles ; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je voulus chai.ger complètement de conduite. Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur réaction pouvait être fatale à mon enfant ; je me promis donc de tâcher désornuus de ne jamais m'aflligcr pour des vanités, de me roidir contre ma susceptibilité, de m'endurcir contre les souffrances morales, et d'être, si cela se peut dire, extrêmement sobi e de douleurs.
Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une rude épreuve. J'essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position. De ce moment, pour n'être plus écrasée sous les débris de mes espérances, j'envisageai bravement la vie sous les coulent s les plus sombres. Je ne m'abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je possédais un trésor de bonheur et d'espérance que rien au monde ne pouvait me ravir. (JuoI que lill l'avenir, mon eul'aut uie restait : car j'avais la 'onviction profonde, inébranlable, que Dieu m'avait envoyé cetlc suprême consolation dans mes chagrins, couMiie une religieuse récompense de mon dévouement à tues devoirs. Cette foi aveugle à la proteeliou divine m'empêcha d'avoir jamais la uioiiulre Irayeiu' sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait ma vie, qui dt-
vait me faire oublier bien des souffrances. Je me traçai un plan de conduite avec la feinie résolution de n'en pas dévier. Uuit jours suffisaient à Ursule pour décider son mari à quitter Maran ; si, au bout de huit jours, elle n'était pas partie, si, d'ici là, j'acquérais la conviction que ses dédains affectés n'étaient qu'une perfide manœuvre de coquetterie, j'étais résolue de suivre les conseils de madame de Kicbeville.
Une fois seule avec Contran, j'espérais par ma tendresse, par l'intérêt que devait lui inspirer l'état dans lequel je me trouvais, j'espérais, dis-je, chasser Ursule de sa pensée. Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles ; si je succombais après avoir lullé contre la détestable iniluente de cette femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévouement, je succomberais du moins avec dignilé : mon enfant me resterait, et je vivrais pour lui seul. Il m'est impossible dédire le cahne, la confiance, que me donna celte résolution. Je n'avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces douleurs sans but et sans bornes. C'est qu'autrefois... lamour de Contran perdu... il ne restait rien, rien qu'un désespoir immense, rien qu'une vie misérable et stérile, rien que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le présent plus cruel encore. Je m'agenouillai pour remercier Dieu de ne m'avoir pas endormie dans une fatale confiance. Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout observer attentivement, de ne rien omeltre de ce qui pouvait m'éclairer.