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CHAPITRE XXXIV

Mademoiselle de Maran.

Le lendemain de cette scène, quel lut nmn éiouneiricut de recevoir un mut fort bref de mademoiselle de Maran! Elle m'annonçait qu'elle arriverait en même temps que sa lettre, et qu'elle m'apprendrait ellemême la cause de sa venue. Ou eût dit en vérité que celle femme, avertie par un secret instincl des nouveaux chagrins qui m'accablaient, venait pour jouir de mes tourments. Si j'avais moins connu mademoiselle de Maran, je me serais étonnée de l'audace de sa visite en me rappelant que, la dernière fois que je l'avais vue, elle n'avait pas dissimulé la haine qu'elle me portail. Sa rencontre avec Ursule in'cifrayail encore. Si elle avait méchammenl espéré, prévu, calculé que lot ou lard Ursule, se trouvant poui ainsi dire mêlée à ma vie, me serait un jour hostile, elle devait être satisfaite, et pouvait devenir une utile alliée pour ma cousine. Je réllécliissais avec amertume que le monde était ainsi fait, qu'on élail obligé de leeevoir, d'accueillir chez soi ses ennemis les plus mortels, sous le prélexle de parentés ou de liaisons qui rendeul leur animosité plus odieuse encore. Je lis part à Contran de la procliainc arrivée de ma taule. Il accueillit celte nouvelle avec assez d'indif.éience. Je lie partageais pas sa quiétude. Un tel voyage était si en dehors des habitudes de mademoiselle de Maran, qui n'avait pas quitté Paris depuis quinze ans, que je lui soupçonnais quelque grave motif.

lùiviroii vers les deux heures, ma tante arriva accompaguée de Servieu, d'une de ses femmes, d'un valet de pied qui lui servait de courrier, et d'un chien-louii, successeur de Félix. Nous allâmes recevoir mademoiselle de Maran au perron du cliàleau. Elle descendit assez lestement de voilure, et n'était uiillemeut (diangée : elle portail toujours sa robe et son chapeau de soie carmélite. Malgré mes tristes préoccupations, je ne pus in'empècher de .sourire de surprise en voyant la capote de mademoiselle de Maran décorée d'un nœud tricolore; le chapeau de Servien portait une énorme cocarde aux mêmes couleurs patriotiques.

Ma taule s'aperçut de mon élonneinent, et s'écria en entrant dans le salon : — Ça vous interloque, n'est-ce pas? de ce que je ne vous ai pas encore entonné la iJarsctUaise, Ça ira, ou la Parisienne, autre complainte patriotique, déiuagogiipie, emblématique et orléanique qui vaut bien les auties buculi(|ues de la Itépublique... Dites donc, citoyen et cltoyemie, je vous fais l'ellet d'une fameuse Iricoteuse ou eami/ut-KJc de juillet avec mes rubans tricolores, n'est-ce pas? Vous croyez peutêtre que je viens vous annoncer mon mariage avec M. de Lalàyette, pour la première sans-culollide de frimaire, par-devant l'autel de la Patrie? Eh bien! vous vous Iromiiez ; tenez, les voila sous mes pieds, ces beaux iiibans tricoloies, les voilà au feu, dit ma tante eu arrachant de son chapeau le nœud, et en le jetant dans la cheminée après avoir marché dessus avec une rage comique. — A merveille, madame ! dit Contran en riant aux éclats, je vous croyais ralliée. — Comment, ralliée? Ah çà ! est-ce que vous prétendez vous moquer de moi, monsieur de Lancry? Figurez-vous donc que si j'ai consenti à m'altifer de ces exécrables couleurs (|ui i>uenl le peuple, l'empire et la guillotine, c'était pour voyager tranquille. — Et votre royalisme ne s'est pas révolté de celle concession, madame? dit Contran. — Est-ce que mon royalisme a quelque chose à voir là-ded,uis? Est-ce qu'on regarde aux moyens de salut quand ils sont bons? Du temps du citoyen Cartouche et du citoyen Mandrin, est-ce que je me serais l'ait faute d'user d'un sauf-conduit de ces messieurs pour pouvoir traverser leurs bandes sans dangei ? l^h ijien! celte abomiuable cocarde et ce passe-port timbré d uu imbécile de coq gaulois qui m'a loul l'air d'un gras tiloyen du Maiue,

ne sont que des sauf-condnits... j'en use, mais je les méprise... vous comprenez ?

— Parl'aitement, niad.ime; mais à (piel heureux liasard devons-nous votre l)onne visile? — lugiirez-vons doue, mon pauvre garçon, qu'ils vont juger, c'esl-à-dire condamner ces mallieureiix ministres ; il y a des éuieulcs tons les joins à Paris : on (larle de piller les liôlels ; de faire un second !>3. J'ai fourré mon argcnleiie dans une caclicUc que le diable ne délerreiail pas; j'apporte mes diamants cl cii»! mille louis dans le double-fond di' ma voilure, et je viens allendre ici les cvcncmcnts. SI ça se caluic, je relourne à l'aris; si ça augmente, j'éniigre en Angleterre encore une fois ; mais, quant à présenl, l'aris n'esl pas tenable. Toute ma sociélé s'est elVarouchée cl envolée, il y avait bien de quoi. Les uns ont suivi ce pauvre bon vieux roi et madame la daupbiue ; les autres voul en Vendée allendre Madame, el. Dieu merci, ils dounirmil longteuqis du fil à retordre à ces nouveaux biens; ler. autres, cnliu, ont fail un sauve-qui-peul (|iii en Italie, (|ui en Allemagne, comme du temps de la prcmii'ie révoluliou. Ma loi ! je m'enniiyaisà l'aris, lorsque, pour changer, la peur est venue me talonner; c'est ce qui me procure le lidiiliciir de venir vous embrasser, mes chers enfants. J'aime tant à conlein|)ler voire joli petil ménage, ça me réjouit le cœur ; je me dis «i le voyant : C'est pourtant grâce à moi (pie ces deux cœurs si bien fails l'un pour l'autre sont nuis par une chaîne demie. Ali !... ah !... ah !... mais voyez donc l'ilfet tie la campagne... je paile déjà comme une églogue... Où sont diinc vos pipeaux, s'il vous plail, beau Sylvain '.' Je voudrais chanter votre bonheur sur la double (lùle des bergers d'Arcadie !

La gaieté de mademoiselle de Maran m'effrayait: sou rire aigre et Strident annonçait toujours ipielque méchante. Selon son habitude, ma tante avait, en entrant, mis ses lunettes, quoiqu'elle n'eût ni à lire, ni à travailler: mais elles lui servaient, pour ainsi dire, à cacher son regard : à l'abri de leurs verres, elle pouvait observer à son aise sans être remarquée. Je m'aperçus que, tout en eaiisaul, elle examinait attentivement la figure de nmn mari et la niieime. — Et Ursule, dit mademoiselle de Maran, avez-vous de ses nouvelles '.' — Elle est ici depuis quelques jours avec son mari, madame, lui lépondis-je. — C'est-y possible'.' Comment! n(ms sommes donc tout à fait en famille? Mais voyez donc comme j'arrive à propos. Mais où est-elle doue, cette chère lille '/ — Klle se promène avec M. Sécberin : elle va bienlùl rentrer, je l'espère, dil Gonlran. — Elle se promène avec son mari ! s'écria mademoiselle de Maran, et je vous trouve ici avec votre femme Gonlran ! Mais c'est la terre promise des ménages que cet enilniil-ci, mais c'est pliaramineux, mais c'est une nianièie de vie patriarcale tout ;'; fait attendrissante... Elle se promène seule avec son mari ! comme c'est bien à elle! car II est bête comme une oie, sou maii, et il a autant de conversation qu'une autruche... Mais, dites doue, mes enfants, est-ce qu'ils s'accordent toujours entre eux la mignarde et louchante réciproque de Bellotte et de Gros-Loup? — Vous trouverez Ursule fort changée, madame, dis-je à mademoiselle de Maran en souriant avec amertume. — Changée ! est-ce qu'elle n'est plus jolie comme autrefois? — Si, madame, elle est toujours charmante, m;iis son caractère s'est développé ; elle est mainlenant beaucoup moins mélancolique.

— Ah ! ah ! ah ! je ris malgré moi, dit mademoiselle de M-aran. en pensant combien ma parlialité pour vous m'aveuglait, Malhilde. Vous Bouvcnez-vous comme je grondiiis toujours Ursule à tout propos, comme je la trouvais laide! je puis bien vous dire cela maintenant, mes enfants. Eh bienl c'était une alfrense injustice : je la trouvais au contraire spirituelle, charmante; et même, on peut dire ça devant un mari, parce que les maris en disent bien d'autres busqué leurs femmes ne sont pas là, eh bien I je trouvais à Ursule plus de physionomie, plus de gentillesse qu'à vous, ma chère Mathilde. C'était pourtant par amour pour vous et pour vous louer aux dépens de votre cou-ine que je faisais ces affreux mensouges-là. Etais-je fausse, hein ! c'est-à-dire étaisje bonne! car nmi, lorsque rallachemeut m'emporte, je suis capable de tout. Ah çà, dites donc, chère petite, n'allez pas après cela vous (igiirer que vous êtes moins belle (lu'Ursnle, au moins: vous l'êtes mille (ois davantage, sans contredit. Elle ne peut pas lutter avec vous pour la régularité des traits ; mais elle a ce je ne sais quoi, ce montant, ce piquant, cet entrain qui tourne la tête de ces garuemenls-là.

Et elle me montra Contran eu riant aux éclats. Puis, se penchant à mon oreille, elle me dit à mi-voix toujours en riant: — Ah çà ! est-ce que vous n'en êtes pas jalouse de cette diablesse d'Ursule ? Déliez-vous de ci's sœurs sainte-n'y-louclie qui ont des sourires de Madeleines repentantes et des regards de Vénus Aphrodite ! Ma t:mte aurait calculé cliacuiie de ses paroles avec la méchanceté la plus rélléchie, qu'elle ne m'aurait pas blessée plus cruellement. Cette circonstance me lit croire qu'il y avait des hasards pour les caractères odieux comme pnur les caractères gi'néreiix. Les mis comme les autres sont souvent servis par d'étranges fatalités. Contran lui-même, malgré son sang-froid, fut :mssi interdit que moi des tristes plaisanteries de mademoiselle de Maran : il ne put que balbutier avec nu sourire forcé : — Croyez-vous donc, madame, qu'il me soit possible d'être inlidèle à ma chère MalliiMc? Ne somuiesiioiis pas, comme vous l'avez dit, le modèle des l)0us ménages'? — Est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante, vilain libertin ? Je voudrais bien apprendre (|ue vous lui fussiez inlidc'le. A la campagne, ça n'aurait p:is d'excuse; à Paris, c'est différent; renivrenient du monde, l'occasion, riierbe tendre... comme qui dirait la belle princesse Ksernika.

Mais ici. fi donc, fi donc!... Pauvre chère petite !... Vous qui avez été toujours si bien pour Contran... Tenez, à l'endroit de cet abominable Liigaito, par exemple...

Je palis. Contran se redressa comme s'il avait été mordu par un serpent, et dit à mademoiselle de Maran : — De grâce, madame, ne parlons plus de cela... ISe me rappelez pas une scène pénible. — Conmient ! que je ne parli' pas de cela. :ifireux ingrat que vous êtes! Je vous dis que j'en parlerii, moi... j'en veux rabâcher. Trouvez donc, s'il vous plail, une femme qui, pour charmer le créancier de son mari, s'exjiose à se perdre de réputation ! Mais c'est tout honuement sublime, cela, mon cher ami. — Madame, s'écria Contran, c'est une infâme calomnie ; à la face de tous, je l'ai dit tout haut à ce mi>érable. — Eh 1 mon Dieu, je le sais bien, que c'e^l une calomnie, mes pauvres enfants, je sais bien que Mathilde est innocente et pure comme le jeune cygne qui sort de sa blanche coquille, mais... Je vis où tendait la conversation que voulait engager mademoiselle de Maran ; je linterrompis el je lui dis avec une fermelé qui l'élnnna comme elle étonna Gonlran : — Vous nous avez fail, m;idame, l'honneur de venir nous voir ; nous ne pouvions nous allendre à cette visile; nous serons toujours tres-heureux de vous posséder, nous n'oublierons j:imais que cette maison a appartenu à votre frère, nous ferons tout pour vous y recevoir de notre mieux : mais il nous est permis d'espérer, madame, que vous ne |iiendrcz pas a tache d'éveiller de bien douloureux souvenirs pour mol el pour mon mari. — Mais, ma cbere... — Mais, m.idame, repris-je d'une voix plii> haute el inlcrronip;iiit encore mademoiselle de Maran, mais, madame, puisque vous avez oublié les motifs qui semblaient devoir ù jamais enqiêclier un rapprochement aussi intime entre vous el moi, il nous est du moins permis d'csiiérer qu'il ne sera pas dil un mol de ces calomnies odieu>es donl vous vous faites l'écho: je crois que ce n'est pas solliciter un trop grand sacrilice de votre part. Si vous nous accordez celte grâce, madame, nous vous serons irès-rcconnaissanls, el vous trouverez peut-être quelque plaisir à voir unis el heureux ceux qu'involontairemenl sans doute vous eussiez aigris el divisés.

Mon sang-froid, mon calme, firent sur mademoiselle de Maran el sur Contran un effet singulier el iualleudu. Ma tante, après quelques moments de silence, reprit avec ironie en regardant (îontian : — C'est donc maintenant Malhilde qui dilNoiis? Comment, mon pauvre vicomte, l'autorité esl tombée de lance en quenouille ? — Mathilde parle un peu pour moi el beaucoup pour elle, madame, dil Contran ; je me joins à elle pour vous prier d'oublier des événements qui nous atlri^lent ; mais je ne me permels pas de mellre des conditions à votre séjour ici, ajouta Gonlran en me regardant sévèrement. IJuoi(pie je ne m'allendisse pas à voir mou mari prendre presque le parti de mademoiselle de Marau contre moi, je ne me laissai pas abattre. Satisfaite d'une fermeté de langage qui me surprenait moi-même : — Je ne mets de ctmditions qu'à ma présence ici, madame ; j'ai eu I honneur devons dire que je me souviendrais toujours que vous êtes la sœur de mon père, el que vous êtes ici chez M. de Laucry. S'il m'était malheureusement impossible d'accepter certaines plaisanteries, je vous prierais d'excuser mon dépari : M. de Lancry voudrait bien se charger de vous faire les honneurs de Maran, et je partirais, dis-je, à l'instant pour Paris.

Je m'étais exprimée avec tant de résolution que mademoiselle de Maran s'écria : — Ah çà ! c'est qu'elle le ferait comme elle le dil ; mais je ne reconnais plus votre femme, mou pauvre Goutran, qu'est-ce qu'il y a donc ? — Il y a, madame, que j'ai besoin de ne plus soulTrir, que je suis décidée à éviler tous les chagrins que je pourrai désormais éviter. — Peste ! vous n'êtes pas dégoûtée, chère petite : ah çà ! vous voulez vous dorloter, vous soigner, ce me semble ? — Oui, madame, j'ai besoin de me soigner, comme vous dites. Malgré ses préoecupalions, un tendre regard de Contran me prouva qu'il m'avait comprise. Mademoiselle de Maran reprit ironiquement : — Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des sujets qui me sont interdits : 1° le Lugarlo el les calomnies relatives au susdit; 2° l'infidélité que Contran vous a faite avec la belle princesse Ksernika ; 5° toute comparaison qui poiniait faire penser que je trouve Ursule plus pi(|uaiite que vous; 4" euliii toute allusion aux soins empressés que, par la penle naturelle des choses, ce garnement de Contran pourrait avoir la tentation de rendre à Ursule au déti iment de cet imbécile de M. Sécherin, qui, soit dil entre nous, ne perdra pas pour attendre : mais, tenez, juslemeul le voilà, le voila. Mon Dieu, comme ça se trouve bien!

M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme. — Tiens, liens, s'écria-t-il joyeusement, voilà celle bonne madame de Maran. — Moi-même, en chair et en os, mou bon monsieur Sécherin, justement je parlais de vous à l'iuslanl. lioujour, Ursule, bonjour, chêie petite, dit mademoiselle de Marau en se levant pour baiser Ursule au front, je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux sœurs, vous quiller le plus rarement possible. — Kl même ne pas nous quitter du tout si ça se peul, s'écria M. Sécberin. Il n'y a rien de tel que la vie de famille, n'est-ce pas, mademoiselle de .Marau? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des bonnes femmes! — Ah 1 monsieur Sécherin, je vas recommencer à vous gronder si vous continuez à m'appeler crème ! je vous en avertis; d';il)i>rd ça ellaroiiche ma modestie, et puis ça va me compromettre ( ouiiiie aristocrate. Vous êtes encore hou là avec votre crème, monsieur Sécherin ! Est-ce qu'après les glorieuses journées de

juillet, qui ont fondé l'égalité, la fialeniité, la liberté, il y a encore de ces (liîliiictions-là ? Appelez-moi lionne leiniTie tout uniment, mais \r.\s crenie, ou je me i évoile. — Allons, va pour bonne femme ; mais vous êtes une fameusement bonne femme, si bonne, ajouta M. Sétlierin en dcveuant tout à coup sérieux, si bonne que vous me rappelez ma [laiivre meie comme ma pauvre mère vous rappelait à moi.— ("ette comparaison-là fait à la fois mon éloge, celui de madame voire merc, et pardessus tout celui de votre judiciaire, mon bon monsieur Séclierin. Mais est-ce fpie vous aiu icz eu le malheur de la pcnlrc ? — Non, non. Dieu merci, mais il y a eu bien du nouveau depuis (pie je ne vous ai vue, allez...—Ali! bail ! contez-moi donc cela, vous savez comme je m'intéresse à ce qui vous regarde; qu'est-ce qu'il y a donc, mon pauvre monsieur Secherin?

Eli vain Ursule, redoutant l'indiscrétion de son mari, lui (it signes sur signes, il ne s'en aperçut pas et continua : —Mon Dieu ! oui, nous' nous sommes séparés d'avec maman. — Pas possible, mon pauvie djcr cillant ! vous vous êtes séparé d'avec votre maman? Et pourquoi cela, Jésus mon Dieu ? — p;irce que maman avait pris Uisule en griiqie et qu'elle s'était imaginé que cette pauvre lîellotte se laissait faire la cour par Cliopmelle, notre sous-préfet, qui a été du reste destilué par la révoluiiiin de juillet. La pliysiononiie de mademoiselle de Maran, jusquelà comique et moqueuse, devint tout à coup digne, sévère ; elle dit à M. Seulierin : — Douter de la vertu d'Ursule serait douter de la moralité de l'éducation et de la solidilé des principes que je lui ai donnés. Monsieur Sécbeiiii, il fallait que madame votre mère fût cruelleiiienl prévenue contre Ursule pour croire à une telle énurmité. Vous savez que l'attachement ne m'aveugle pas, moi. lîli bien ! je vous suis et je vous serai toujours caution de la légularité d'Ursule; quoique les apparences puissent être contre elle, ne les croyez jamais, les apparences, car cette charmante enfant vous aime encore plus qu'elle ne vous le laisse voir.

— Ah .' madame, il sera dit que vous nie mettrez toujours du baume dans le sang ! s'écria M. Séclieiin. de ma vie je n'ai douté dUr.siile, je vous en donne ma parole d'honneur... mais j'en aurais douté, que ce ipie vous me dites là détruirait mes soupçons les plus enracinés. — Madame, dit Uisule, vous êtes trop bonne, trop indulgente... — Pas du tout, je SUIS juste, je rends hommage au mérite, ça me fait tant de plaisir' de voustiouver ainsi unis! Vous n'avez pas d'idée comme comme ça me ravit de voir vos deux charmants ménages s'entendre si bi.ii ensemble ; ça me touche à un point que je ne peux pas vous dire. Ce qui me (dait surtout de votre rapprochement, c'est de penser que tout cela n'est rien encore, et ipie plus vous irez, plus l'avenir resserrera vos liens : mais c es-i-a-dire que vous (inirez par faire une famille si étroitement unie et confondue, qu'on n'y rcconnaitra plus rien du tout ; ça sera une manière de communauté, la confratei iiilé dans le goût de Melimelo, d'Otaïti ou de l'âge d'or, où l'on n'avait à sol que ce qui apparleiiail aux autres, n'est-ce pas. mou bon monsieur Séclierin '! —C'est vrai, madame, dit-il en riant, seulement, moi et ma femme, nous y gagnons trop, à ce marché-là. — Laissez-moi donc tranquille avec vo'tre modestie, vous y

que je vous dirais cela, si je ne le pensais pas? Vous ai-je ménaeé quand je trouvais a reprendre dans votre manière de dire? — Noik'ç.i, c'est vrai. Lb bien ! au bu, je vous crois et je veux vous croire ; parce que SI je suis change en bien, c'est j:,àce à Ursule, comme vous dites : mais jamais je ne m étais aperçu de ce cbaiigement-là. — Cette modestie timide et chariiiaïue vient consacrer ce que j'ai dit. mon bon monsieur Secherin ; mais je me tais de peur de rendre Ursule trop orgueilleuse d elle et^de vous. Ab çà ! je vous laisse; je vas demander à M.iihilde de me conduire chez moi, car je suis un peu fatiguée de la route. Sans compter que ces abominables couleurs tricolores m'ont causé un afireux mal de coMir. Heureusement, le calme cliampètre... la vue des heureux que j ai faits... tout ça va me remettre... Ah çà ! je vous laisse à vos amours tous tant ijue vous êtes, car je jabote comme une pie dénichée

CUAPITRE XXXV.

Souvenirs il'enrance.

gagnez trop! Est-ce qu'on parle ainsi entre amis? Lstce que d'ailleur

chaçuii n'y met pas du sieii?n'ètes-vous pas comme frère et sœur avec

si Guntran regarde votre femme comme la sienne,

Matliildi; . oi uuiuiaii leyarue voue femme comiiie la sienne, est-ce que, a son tour, votre femme n'aime pas Gontran au moins :iutanl que vous .' Qu'est-ce que vous venez donc nous chanter avec vos gains alors? ° "'

T.^'""^ ^^^^ raison, madame, vous avez raison, s'écria gaiement M. Secherin : apporter son cœur et son dévouement en commandiie dans une société pareille, coniine nous disons en afiaires, c'est y mettre tout ce qu'on peut y mettre, et ça vous donne droit égal au partage du bonheur. — L'enlendez-vous? nous dit mademoiselle de Maran en frappant dans ses mains ; l'entendez-vous, je vous le demande? Mais (''est qu elle est charmante, sa comparaison commerciale et commanditaire ' C est donc Ursule qui vous inspire de ces jolies choses-là? Ce que c'est pourtant que l'iiifluence dune honnête jeune femme; comme ça vous pohi, comme ça vous façonne ! Certes, mon bon monsieur Séclierin, vous aviez deja d'exc<llenles qualités ; mais il vous manquait un je ne sais quoi de hn. de délicat, de distingué dans lexpre-sion, que vous possédez maintenant à merveille. Vous n'êtes plus du tout le même homme ; votre rudesse, votre fianchise primilive, sont tempérées, adoucies par une urbanité toute pleine de gnke et de mignardise... Ah çà ! mais dites donc... n'allez pas en piiffer, au moins! vous n'êtes pour rien du Imil la-dedans. — Comment, madame?— Mais, certainement, si vous êtes ainsi, ça n'est pas plus votre faute que ça n'est la faute de l'églantier lorsqu'il devient rosier... Vous êtes tout bonnement l'ouvrage de cette charmante petite jardinière que voilà... Elle vous a (/ir/fc... mon bon monsieur Séclierin, elle vous a qrep. — Mais c'est (pie la coiiiparaisiin est très-juste, s'écria M. Séclierin, elle m'a grellé... je ,-uis(/rc//i'/... — l!onimeiit donc ! et à double écnsson encore, mon cher iiionsienr i dit mademoiselle de Maran en regardant Uisule avec un sourire si chant, que je compris qu'il devait y avoir quelque doubli géante dans la plaisanterie de mademoiselle de Maïau.

— Après cela, dit naïvement M. Séclierin, peut être que vous vous moquez de moi? Vrai, suis-jc changé à mon avantage?— Mon bon monsieur .Séclierin, dit gravement ma tante, je n'iii |)eiit-êtie qu'une seule qualité au m(mde, c'est une véracité .. brutale; pourquoi donc

nielle entente outi a-

Je ne pouvais deviner la véritable cause de la brusqiw arrivée de ma demi^iselle de Maran, je cherchais à me persuader que sa venue n'avait pas d autre motil que celui qu'elle m'avait donné ; les journaux que nous recevions de Paris parlaient, en elfet, de troubles assez graves dans celte ville. Pourtant les terreurs de ma tante me semblaient exagérées Si j admettais qu'une autre raison l'eût amenée à .^laran, malgré moi jetais elliayée; sa présence me présigeail (piel(|ue nouveau inalbeur. J observais atteiitivenunt Conliiin ; il était distrait, préoccupé, rêveur. Uisule avait evile plusieurs fois de se trouver seule avec moi • j'avais hâte de la voir partie. Je ne s:, vais si elle avait prépaie et disposé son mari a quitter Maran ; j'en parlai plusieurs fois à Gontran ; il me dit (lue ma cousine l'avait assuré (pi'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espélait sous peu de jours y parvenir. ,Je n'avais pas \oiilu apprendre à Ursule et a mademoiselle de .Maran dans quel état je me tronv.iis, e'élail un bonheur dont je voulais jouir seule et dans le secret le plus longtemps possible. Ma tante continuait de se moquer de M. .Sécherin, et semblait observer attentivement Ursule et mon mari. Elle tenait lide'lement sa priimesse, et ne parlait |iliis d'un passé ijui éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait iiiie je serais assez résolue pour agir ainsi ipie je le lui a\ais dit, et pour quitter Maran plutôt (pie lia soullrir de nouvelles perlidies. Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas s'apercevoir d'un cliaiigenient remarquable (Jaiis les manières de Contran; lui autielois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, qiielipicfois brusque et im|iatienl, dan-^ très fois morne, accablé. Mes inquiétudes angiiienlaient de jour en jour ; je craignais, comme je l'avais ])iesseiUi, (pie son goût pour ma cousine! contrarié, irrité jiar rindiflérence alléctée de ceile-ci, ne prit tout le caractère de la passion.

Je reiiiar(piai de nouveau sur ses Ir.iits conliactés ce sourire triste, nerveux, qui n'avait pas assombri sa ligure depuis qu'il avait échappé à l'iniluence de M. Liigarto. Plusieurs lois je le surpris dans le |)arc se promenant a grands pas; une fois je vis qu'il avait plenié... Rarenieiil il me parlait avec dureté; souvent, au contraire, il me traitait avec mie tendresse inusitée. Hélas ! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait souffrir. Lorsque Ursule se trouvait en liers avec mon mari et moi, elle affectait une gaieté folle qui augmenlait encore la tristesse de Contran. Elle déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans son entretien avec mon mari ; seulement, par égard pour la présence de M. Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroine de roman : véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'evisteiiee. Je ne puis le nier, Ursule, dans ces conversations, continuait de déployer inliniment d'esprit et de se montrer véritablement supérieure a Gontran. Ce que je ressentais pour elle était bizarre, inexplicable; je la baissais à la fois, et d'avoir rendu mon mari amoureux d'elle, et de rire méehammeiit des tourments (pi'il éprouvait. Elle eût paru partager l'alfection de Goiilian, que j'aurais été liorriblen:;'iit mallieurense, plus malheureuse eiu^M-e sans duule que de la voir le dédai^'iier... mais j'aurais été moins ellrayée peutèlre. L'ironie perpétuelle (YUrsule iironv.iii qu'elle ne ressentait rien, qu'elle dominait complètement M. de Lancrv, et c est surtout cette inllnence que je redoutais.

OiK'Iniie temps après l'arrivée de mademoiselle de Maran, je fus un jour réveillée de très-grand malin par un bruit de voiture. Après avoir écoulé de nouveau je n'entendis plus rien, je crus m'êlre trompée, je nie rendormis. Blondeaii enira chez moi. .le lui demandai si elle n'avait lieu entendu. Idie avait entendu comme moi un bruit de voilure; ce qui était tout simple, ajouta-t-elle, puisque M. Sécherin était parti le malin a iiiiatre heures. — Avec Ursule? mécriai-je. — Non, madame, me répondit Bloiideau ; le domestique de M. Sécherin a dit que son inaitre 1> irlait de tres-boiine heure alin de pouvoir arriver dans la ii'iit à Saint- Cliamans, où il allait pour affaires. Dans mon anxiété, je (is prier Ursule de passer chez moi. Elle cuti a bienUM. — Votre mari est parti sans vous ? mécriai-je. - Mon Dieu '. de ipiel air courroucé lu me parles, ma

cliorfi Mnthildc ! Qu'y a-t-il donc de si étonnnnt à ce départ ? — Ce qu'il y a d'élomiaiit ! r(!|iris-je, conlonduc de laiil d'audace. — CortaiiiemetU, rien de plus simple. Hier soir, apiès nous êlre retirés chez nous, mon mari m'a parl(! cominc d'Iialiiludc de ses atlalrcs ; tout à coup il s'est souvenu ou reuilletanl son carnet qu'il y avait à Saint-rtiamaus une venle de lorics dont qneli|Mes-unes sont voisines des noires et (pi'il désiie acquérir : il n'a voulu déranger persoiuie ; ce matin, an point du jour, il a envoyé clicrelicr des clievau\, et m'a priée île lexcuscr auprès de toi. 11 ne sera alisent que très-peu (le temps, et il profilera de celte occasion pour visiter celle de ses propriétés qui se trouve dans le voisinage de Saint-Cliamans.

.l'étais indignée : Ursule avait sans donle à dessein laissé échapper cette occasion si naturelle do qniller Maran; elle avait donc des projets sur Goulran ; mes soupçons se justiliaieut de plus en [dus. Depuis irop longicmps je me contraignais tiop envers ma cousine pour pouvoir dissimuler davantage ; je ne nie crus plus obligée de lui cacher que j'avais assisté à son entretien avec Gonlran, et je lui dis : — Quel intérêt avez-vous donc à rester i( i, puisque vous n'avez pas prolilé du départ de votre mari pour quitter Maran ? Ursule, fidèle à son système de fausseté, ne leva pas encore le masque, et me répondit avec une expression d'étonnement douloureux : — Mais, encore mie fois, Mathilde, qu'as-tu donc ? Eu vérité, je ne sais que penser. Tu me dis vous, tii tne parles de quitter Maran <'ouune si ma présence te gênait ; qu'est-ce que cela signifie? — Cela signifie qu'il y a huit jours j'ai entendu votre enirclien avec mon mari ; oui, j'étais dans l'im des cabinets de cette alcôve : j'avais dit à liontran combien sou empressement auprès de vous me chagrinait, et il m'avait aussitôt proposé de vous demander de quitter Maran. Je ne pus m'empècher de prononcer ces derniers mots avec un orgueil trionq)hant.

Ursule fronça légèrement les sourcils et souritavec amerlume : — Ainsi, me dit-elle en me regardant fixement, ton mari savait que tu étais là pendant notre entretien ? — Il le savait... Comprenez-vous maintenant, comprenez-vous que je m'étonne de ce qu'après avoir promis à mon mari de vous éloigner, vous restiez ici malgré le départ de M . Sécherin ? — Eh bien ! puisque lu étais là, entre nous j'en suii ravie, ma chère Mathilde, tu dois être contente, j'espère? — Coniente?... — Oui, sans doute. Tu l'as vu, j'ai assez maltraité ton vilain infidèle pour qu'il n'ait plus maintenant envie de l'èlre. Me suis-je montrée assez bonne amie? aller jusqu'à me faire voir à lui sous le jour le plus odieux pour changer en eloignenient, en haine peut-être, le goût qu'il prétendait avoir pour moi! — Et vous croyez m'imposer par ce mensonge? — Un mensonge?... Mais tu étais là... souviens-toi donc du dédain avec lequel je l'ai traité... Tu étais là?... qui m'aurait dit pourtant que j'avais si près de moi la récompense de ma vertueuse conduite?... Tiens, Mathilde, je ne puis croire à un hasard si heureux... si providentiel... comme dirait ma belle-mère... Et Ursule éclata de rire.

Cette fois, du moins, ma cousine était franchement ironique et malveillanle. — Ecoutez-moi, Ursule, lui dis-je. Il n'est plus temps de railler ; la conversation que je vais avoir avec vous sera grave, ce sera sans doute la dernière que nous aurons ensemble. — J'en doute fort! s'écria impérieusement Ursule, car j'ai, moi, à vous demander compte de la déloyauté de votre conduite et de celle de voire mari. — fjue voulezdire? — En vous cachant pour épier un enireiien que je croyais secret, vous commellicz un abus de confiance, vous me rendiez votre jouet... savez-vous que je pourrais \ouloir ni'ini venger! — J'aime mieux ces fières paroles, Ursule, que votre mélancolie iloucercnse dont j'ai élé trop longtemps dupe; je sais au moins qu'en vous j'ai nue ennemie... Eh bien!... soit. — Je n'ai aucune envie d'être votre ennemie; vous avez eu envers moi un mauvais procédé, j'ai le droit de m'en plaimlre, et je vous dis que je pourrais vouloir m'en venger : voilà tout. — Mais, depuis voire arrivée ici, ne prenez-vous pas à tàclii^ de porter le trouble dans cette maison? — Qu'avez-vous à me reprocher? l'uis-jc empêcher votre mari d'avoir du goût pour moi ? l'uis-je faire mieux que de le railler, que de lin ôler tout espoir, que de lui promeltre de partir, puisque vous et lui le désirez?

— Pourquoi donc, alors, n'êles-vous pas partie ce matin ? l'occasion l'était-elle pas parfaite? Je vous dis, moi, que, si vous aviez l'intention il'ôtcr tout espoir à mon mari, au lieu d'élalcr je ne sais quelle méiapliysiqne de sentiments efl'rontés, au lieu de lui dire : « Je ne vous aimerai jamais, mais je pourrai en aimer d'autres passionnément; » si vous lui aviez dit sim|ilenient : Je suis atiachée à nus devoirs, votre femme est mon amie, ma sœur, jamais je ne trahirai ni elle, ni mon mari; ce langage eût élé digne et noble... ;in lieu d'êfre perfidement calculé. — Vous me permettrez, j'espère, d'être juge <le la convenance et de la portée de mes paroles; la jalousie est une mauvaise conseillère, et je crois qu'elle vous égare. — Elle m'éclaire... elle m'éclaire... — Vous êtes trop intéressée dans la question, Mathilde. pour la juger sainement ; en parlant à votre mari comme je lui ai parlé, je lui ôtais toute espérance... Les hommes ne croient pas à nos principes, ils croient à notre indiflérence. — Je ne doute pas de voire expérience à ce sujet, Ursule ; mais il y a un moyen infaillible de rompre un penchant .c'est l'absence. — Quand elle ne l'augmente pas ! — Ainsi, c est par indifférence poui mon mari que vous restez ici? — Ahsoluineni : je lui ai d('claré que j'avais presque de l'éloignement pour lui... Vous l'avez entendu... que voulez-vous de plus? — Eh bien ! ad;!>cttcz que mes soupçons, «pie mes

craintes soient exagérés ; n'était-il pas de votre devoir d'y metlrc! un terme, en ne prolongeant pas votre séjour ici?

— Il est impossible de renvoyer les gens avec plus d'urbanité ; pourtant, je me permettrai de vous faire à mon tour quelques observations : vous sentez qu'après la promesse que j'ai faite à votre mari, si j'ai laissé ce malin partir M. Sécherin sans l'accompagner... c'est que de graves motifs m'obligeaient à agir ainsi. — Et n'était-ce donc rien que mon repos, que la Iraiiquillité de ma vie, à moi, que vous venez si méchamment troubler! — Je suis ravie de voir, Mathilde, que vous songez beaucoup à vous ; alors vous ne trouverez pas exlrordinaire que je songe un peu à moi. Par deux fois, j'ai indirectement parlé de mon départ à mon mari; son élnnnement a élé tel, que j'ai pressenti qu'il ne pourrait parvenir à s'expliquer ce brusque chaiigemenl dans mes résolutions sans que quebpies soupçons ne s'élevassent dans son esprit : ou il croira que je fuis volonlairement votre mari parce que je crains de partager fon amour, ou il croira que votre jalousie a exigé mon départ... de toiiles façons, vous le voyez, ses doutes seront éveillés, sa confiance en moi s'altérera, et, je vous l'avoue, je tiens autant que vous à vivre tranquille.

— Ursule... Ursule... prenez garde; c'est vous railler de moi, que de me donner de pareilles raisons. — Elles sont excellentes pour moi, je vous jure. Il a fallu tome l'autorité du langage de la vérité pour empêcher mon mari de croire aux visions de sa mère à propos de ce M. Chopinelle, je n'ai pas envie de voir de pareilles scènes se renouveler. — Malgré tout ce que je ressens contre vous, ni'écriai-jc, je n'aurais pas osé faire allusion à votre conduite dans cette circonstance ; mais, puisque vous en parlez sans honte, je voos dirai que c'est justement parce que je vous sais coiqiable d'une faute que rien ne pouvait excuser, que j'ai le droit de vous soupçonner et de vous craindre lorsqu'il s'agit d'un homme tel que M. de Lancry. — Mathilde !... — C'est parce que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé à Vouvray que j'ai le pressentiment, que j'ai la ceriilude que votre apparente indiilérence pour mon mari cache quelque arrière-pensée.

Ursule haussa dédaigneusement les épaules. — Mon Dieu ! je sais fort bien que vous avez cru aux absurdes médisances de ma belle-nièrc, me dit-elle, mais il est trop tard pour les renouveler; vous aviez une trèsbelle occasion de m'accuser lorsque, devant mon mari et devant sa mère, j'ai invoqué voire témoignage à l'appui de mon innocence... — Osez-vous parler ainsi, Ursule ! lors(pie la piiié, lorsqu'un généreux ressentiment de notre ancienne amitié m'a fait garder le silence... Ah ! elle me l'avait bien dit : « Puissiez-vous ne jamais vous repentir de l'appui que vous prêtez à cette femme coupable !... » Mais ne récriminons pas sur le passé... Une dernière fois je vous demande... et, s'il le faut... je vous supplie de ne pas prolonger votre séjour ici... Après ce qui s'est passé entre nous, nos relations ne pourront être que bien pénibles. De grâce, rejoignez votre mari... Vous avez, dites-vous , de l'indiflércncc pour (jontran ; qui peut vous retenir? Votre caractère est tel, que vous serez heureuse partout ; je ne vous ai jamais fait de mal, ne vous opinià- Irez donc pas à me tourmenter. — Je serais désolée de vous tourmenter, mais, je vous ledis encore, je ne puis, pour une vaine imagination, pour un caprice de voire part, risquer une folle démarche qui compromellrait mon avenir... me répondit Ursule avec un sang-froid imperturbable. — Je crois qu'en tout cas vous calculez fort mal, dis-je à ma cousine en surmontant mon émotion : vous voulez attendre le retour de votre mari... — Je le désire. — 8oit... eh bien! à tort ou à raison, je suis jalouse de vous. — A tort... très à tort. — Soit... encore... mais je suis jalouse; votre refus de vous éloigner... augmente enrore celte jalousie, le retour de M. Sécherin ne calmera pas mes agitations... Je lui en cacherais la cause, qu'il finirait par la deviner... Réfiécliissez bien à cela... Lors de celte partie de chasse, il a fallu mon empire sur moi-niême et la distraction de votre mari pour qu'il ne surprit pas mon secret... Vous voyez donc bien qu'en me refusant de partir vous provoquez un danger plus grand que celui que vous redoutez.

— Que piiisje faire à cela ? Si je suis perdue par voire fait, je me résignerai à mon sort... mais je ne serai jamais assez folle ni assez sotte pour aller me perdre moi-même. — Peut-être... Ursule... peut-être. Prenez bien garde... — Me menacez-vous? Et de quoi me menacez-vous? — Je ne vous menace pas, mais je vous préviens qu'il s'agit de mon bonheur, de mon avenir, de ma vie ; je liiiti rai de tontes mes forces, je serai capable de tout pour conserver ce que vous voulez peut-cire me ravir. — Vous... capable d'une lâche délation ?... je ne le crois pas, je vous en délie. — Vous avez raison de m'en délier, vous m'en savez incapable -. mais, sans lâcheté, je puis m'adresser à la bonté de voire mari : je puis lui avouer mes craintes, tout en lui disant qu'elles sont insensées, mais qu'elles me font un mal affreux. Cela ne vous eompromelira pas... cela éveillera peut-être les soupçons de votre mari... mais vous laurcz voulu... — Alors je saurai me défendre ou me venger. — Ecoutez-moi bien, Ursule... je vous jure par la mémoire de ma mère que, si vous persistez à rester ici malgré moi... je n'hésiterai pas devant cette cx- Irénilté, quelque funeste qu'elle soit... Un~ secret pressentiment nie dit qu'une des questions les plus fatales de ma vie s'agite en ce inomcul... je vous préviens qu'il s'est fait un grand changement dans mon caractère. Il est devenu aussi ferme et aussi résolu qu'il élaii faible et limide... ne me poussez pas à bout ; je ne vous demande rien que de possible, que de faisable. — .le suis seule juge de cela, il nie semble... je connais moD mari mieux i|uc vous. ,

— Vous exagérez à dessein sa susceptibilité; j'ai vu quelle inducnce vous aviez sur lui... Vous ne me ferez pas croire que l'homme qui a été d'une fon(i.ince assez awugio poui- croire à voire fable au sujet de la letlrc de M. Cliopinellc, que l'homme qui n'a pas été ébranlé dans sa foi par le formidable seniicni de sa mère, vous ne nie ferez pas croire, dis-je, que cet homme, qui ne vit que pour vous, que par vous, aura le moindre soupçon lorsqu'il vous verra venir le rejoindre, et que vous lui direz que vous vous ennuyiez loin de lui... — Il ne verra là qu'une exagération ridicule. —Ce sont de ces exagérations que les cœurs dévoués et généreux comme le sien admettent d'autant plus qu'ils sont capables de les éprouver. Vos moindres désirs sont des ordres pour lui : vous lui direz que vous voulez faire un voyage en Italie, je suppose; il vous croira, il s empressera de vous satisfaire. — Je vous remercie niiHf fois de la bonne opinion que vous avez de mon habileté, de mon adresse et de mon inllueiice, me dit Ursule avec un sourire sardonique... mallicureiisemenl, je crois que vous exagérez mes avantages. Pourtant lassurez-voiis : des le retour de mon mari, je ne resterai ici que le lenips nécessaire pour amener naturellement ce départ ; d'ici là, je vous en prie à mon tour, n'insistez pas, et accordpz-inoi l'hospiialiié.

— Mais cela est infâme pourtant... m'écriai-je avec indignation- il sufhra donc de voire volonté pour désespérer ma vie ! — Hevenez à la raison, oubliez des soupçons insensés; ces fantômes s'évanouiront • lé calme renaîtra dans votre esprit.— Oubliez la douleur, n'est-ce pas "> et vous ne souffrirez plus ! — Croyez que rien ne m'est plus désagréable que celle discussion, Malhilde, et que... — Eh bien ! m'écriai-je en interrompant ma cousine, puisque c'est une lutte, je l'accepte... Tous les moyens vous sont bons pour m'attaquer dans ce que j'ai de plus cher Ions les moyens me seront bons pour me défendre... Votre prétendue indillerence pour mon mari est un manège de coquetterie raflinée dont je ne suis pas dupe. Vous voulez lui plaire, je vous rendrai odieuse à ses yeux ; je lui avais tu jusqu'ici votre honteuse aventure de Vouvray, je ne garderai plus aucun ménagement : s'il était tenté de m'oublier utî moment pour vous, moi qui ne lui ai donné que des marques d'amour et de dévouement, il comparerait... et il verrait à quelle femme il me sacrifie. — Matliilde... Mathilde... prenez garde à votre tour! s'écria Ursule, et ses yeux semblèrent élineeler de colère, prenez garde à ce que vous direz !... de ma vie... je ne pardonnerais cette calomnie, entendez-vous I... ne m'exaspérez pas ! — J'en étais sure ! m'écriai-je, mon m.nri ne vous est donc pas indifférent, puisque vous craicnez qu'il ne soit instruit de cette aventure ! — Je tiens à l'estime de votre mari comme à l'estime de tous les honnêtes gens... et il est horrible à vous de vouloir me la faire perdre, s'écria Ursule avec un accent de disiiiié outragée.

— Vous tenez à son estime ! et vous n'avez pas craint d'aflicher effrontément les principes les plus corrompus ! et vous n'avez pas craint de railler tout ce qui est saint et sacré dans le monde! Non, non, j'en SUIS (le plus en plus convaincue, votre instinct de ruse vous a dit quincipable de lui plaire par de généreuses et nobles qualités, vous ne pouviez que frapper son imagination par quelque affectation bizarre et étrange ; mais, des qu'il saura que tout cet échafaudage de préleiilioiis cyniques n a pour but que de lui ménager un cœur que M. Chopiuelle a occupe tout entier... —Malhilde... à votre tour prenez garde ' ne me poiis.sez pas a bout... — Oh! maintenant je vous connais, je ne vous crains plus... IWes diusions sur vous pouvaient seules être danserenses mais elles sont, heureusement, dissipées. — Eh bien ! s'écria'ma cousine en ne cachant plus les mauvais ressentiments qui l'agitaient, puisque vos illusions sont dissipées, puisque vous me connaissez, piii-^que vous m outragez... je n'ai plus .i garder aucune mesure, il m'en a assez conte de dissimuler avec vous depuis longtemps... Vous m'avez démasquée, dites-vous; regardez-moi donc bien en face alors !

Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla tout a coup sur les traits d'Ursule. — Depuis assez d'années ce masque me gênait, reprit elle. — Depuis assez d'années f que voulezvous dire, Ursule? — Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une sœur?... Femme ingénue et candide i Et elle haussa les épaules. — Mon Dieu... mon Dieu !... — Mais vous oubliez doue tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous, depuis votre enfance '' iecria-t-elle.- Moi? moi? -Vous, Mathilde ! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou bien slupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse ! Vous ne savez donc pas tout ce que mon cœur ulcéré J amasse de haine et d'envie, depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée le vous? — Et moi... moi ! qui avais béni ce jour parce qu'il me donlait une sœur... -Vous auriez drt le maudire, car alors il vous donnait me victime... et plus tard une ennemie. — Une victime, une ennemie (raml Dieu !... que vous ai-je donc fait ?

— N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on ne sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans •esse, a tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de oiis.' Non, il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait ubir toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était in liicnfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque clonient élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos lepens ! ce n était pas tout... pour vous toujours et partout la louauee. es llattcries, les recompenses; pour moi toujours les reproches, les ■umlions, les durcies. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi ' Et '

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vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices

ont meflaçables ! Et vous croyez que vous êtes malmenant bien venul

a me reprocher une faute et à me menacer ! - 0 mon Dieu ! mon Dieu •

TZT^ '?" n'''".^"M"'=' "^•"•'^ '^^"^ "'^ ">=>'"«• l'infernale prévision

nilndô 11 f' •*''/'"''" r '''''^='" ?="« trompée: elle salait dans quelle ame elle faisait germer I envie '

-Et que m'importe! reprit Ursule avec une nouvelle violence que m importe la mam qui m'a frappée? Je ne pense qu'au cou, quel"' reçu. Nai-je pas toujours et d'aulant plus souffert que l'on ne m'accâb ai que pour vous exalter? Enfant, les punitions ; jVune fille J^snTélisvoilaquel a été mon sort auprès de vous. S'ès^il ag ide no'sn'rier' vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis ; m.u' ie de ais me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauv e e gross er

r.wLTVr V'^'/""^ ^'''': ^'bHIe! vous étiez remplie dl si ador.i blés qualités! tandis que moi, an contraire, j'étais pauvre, sotte et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir- Cela est ar

L'r?nH "'• •""""f "", """^ '■""■'''' '"■«'^'' •• ^«"s avez épousé un

grand seigneur spmtue et charmant, moi j'ai éfiousénn homme ridicule et vulgaire. Oh ! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que "i ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont ie

der,!i'fr M t ^Z^'' '' "°'?'- ^^ ' '^"'"""^ '"^ rapprochement était un dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me sacrifiait, on m immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous m écrasez depuis si longtemps !

- Mais c'est horrible I m'écriai-je, mais vous savez bien que j'étais elraiigere a ces perfidies de ma tante ; mais vous savez bien que. même pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs qu on vous imposait ; mais vous savez bien que plus tard il n'a nas d.pondu de moi que vous ne fissiez un mariage selon voire cœur.-- Vous m avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous ; l'ai-je accenlee.' Oui donc vous dit que je n'ai pas ma fierlé comme vous avez la Nôtre qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par vos éternelles affectations de générosité, de pitié?- Mais vous m'avez donc toujours haie? mais ces assurances d'amitié que vous m'avez données jusqii ici étaient donc autant de mensonges, autant de blasphèmes? «.omment I des notre enfance, celte odieuse haine a fermenté en vous? (.oniment ! vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? Comment i rien ne vous a toiiclie, ni mou alfeclion de sœur, ni la haine que me portait mademoiselle de Maran.' Comment! vous, avec votre esprit, vous n'avez pas vu qii elle prenait à tâche de vous humilier en me louant, afin dexcier votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un jour mon ennemie.'... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, cil.! serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle instrument à sa haine — th! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran, s'écria Ursule avec impatience ; elle n'a fait sans doute que développer le sentiment d envie qui était en moi : je suis née jalouse et envieuse comme vous êtes née loyale et généreuse ; vous eussiez été à ma place J disse ete .a la vôtre, que, malgré tous les calculs do la méfhanceté de m.irti.moiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie ardente contre moi. — Mais, puisque vous me reconnaissez lovale et généreuse, pourquoi me haïssez-vous? Que vous ai-je fait' — C'est iustemont parce que vous êtes lovale et généreuse, que je vous hais Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause de vous • je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que j'envie •' je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous sommis seules' je puis tout dire impiinéinent... Eh bien ! oui, ce qui a porté le comblé a ma rage contre viuis, ça été de vous voir instruite d'une liaison ridicule, ça eie de me voir traitée devant vous avec le d. rnier mépris par ma belle-mere. — Mais vous le voyez bien, cette liaison existait ce me|iris, vous le méritiez ! — Et c'est justement cela qui m'exaspère vous me diriez que je suis laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais pas.

— Mais. .. — Mais je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis je ne discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi je dis que j éprouve ainsi ; le hasard a fait que, par vous ou à cause de vous' j ai ete blessée dans ce que j'avais de plus irriiable... je m'en prends à vous, et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est réel Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et lisolemcnt avancent et développent singulièrement l'intelligence. Malhilde' D abord, j'ai dii à ces maîtres rudes et cruels la -riencc de di^sjn)ule^ et d attemire. J étais humiliée à cause de vous, iju,. pouvais-ie r,,., ire vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges excessives dont ou vous accablait me donnèrent le désir violent de compenser par l'art par li grâce hypocrite, par la coquetterie la plus étudiée, ces avant.i'ges qu'i me manquaient et qu'on admirait en vous... Quand jeiis quinze ans je vous trouvai belle, bien plus belle que moi ; ne pouvant Iniier de licauie avec vous, je me promis de vous le disputer un jour par la plivsioiiomie, par l'entrain, par le montant : vous étiez belle d'une beaiiié chasie et sereme... je voulus être agaçante... provoquante... mais le momeril n'elait pas venu... Un jour, je pleurais de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste sort qui m'était réservé... Par hasard, je me regardai dans un miroir, je vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et fou... Provisoirement, je me résolus d'être triste, mélancolique, sentimentale. Vous étiez riche, j'étais

pauvre ; on vous coiiibbil de flatteries, ou m'accablait de miipris : lieu ne fiaraissail plus natuiel et plus liitércssaiit (juc mon rôle de victime résignée. . Je uie niarini, et vous aussi; vous aviez lout pour choisir, et vous ave/, choisi ou lioiiinic cliariiiaut... Le mérue bonheur vous a suivie dans votre union; belle, lielie, jeune, titrée, jouissant dune réputation sali> tache, idole de ce monde (|ui n'a d'aduiiralion (|ue poui votre beauté, de louani^es (pie pour vos vertus, vous ne ponve/. I.iire un v(i;n qui ne soil réalisé : voila votre vie... list-ce assez, de bonheur, cela? ajonta-t-elle avec une expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle nie croyait véiilahleiiient la plus heuicuse des IVmines.

Un iiiouienl je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiei s mois de mon mariage, les calomnies dont j'avais clé victime... mais cela me parut une lâcheté, je mecoiilentai de lui répondic : — Vous me croyez donc bien heureuse, (pie vous me haïssez tant... — Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous envie, je souffre. Pounpioi celle difîércncc entre nous? Pour(|uoi n'y a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez.' pas une qualité, pas une vertu qu'on n'admire en vous '.' Je I avais bien prévu, et votre tante me l'a sans cesse répété depuis son arii\éc ici : à Paris... dans votre monde... on ne connait que vous, on ne jme que par vous... Vous élcs à la fois la feiniiie la |]lus à la mode el la plus respectée. On vous cite partout comme un modèle de giàce et d'élégance, et ou ne vous reproche pas une faiblesse, pas une eoquetlerie... Et cela dans le monde le plus médisant, le plus diKicile ;i capler... tandis que moi je vis en province avec un obscur marchand ([ue je ne puis dominer qu'en affectant des vulgarités qui révoltent mes goùls el mes habitudes ! El ce n'est |ias lout : il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à son arrivée ma belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme autrefois mademoiselle de Maran! Oh ! vous êtes une femme inconipar.ible, soil... mais voire insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...

La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne s'aperçut pas de ma slupeur. En l'enlendant ainsi parler de mon insolent bonheur, je m'expliipiai les [laroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété : (( Je suis (idèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de Lugarto à votre cousine : au contraire, je lui répète sans cesse que vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que volie sort fait l'envie de tous, et que les bons comme les niéchanls n'ont |(oiir vous iprun sentiment, rad(uation » Je ne m'étonnai plus. Avec sa perlidie ordinaire, mademoiselle de Maran avait pris à lâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant ma vie comme aussi ri:inte qu'elle avail été douloureuse.

En voyant Ursule si iiidigueiuent iriilée du bonheur qu'elle me supposait, je songeai à sa joie si elle pénétiail mes vérihibles infortunes : moins que jamais je voulus lui donner cette satisfaction. — Ainsi, lui dis je, voila le secret de votre haine?... vous l'avouez au moins... A cette lieure, quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi? — Au point où nous en sommes mainlen:int, vous ne eomplez pas, je crois, que je vous fasse part de mes projets? me dit impérieusement Ursule. — Comme il ne m'est pasdiflicile de les deviner, m'écriai-je... je vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à voire mari de revenir en tonte hàle : à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, que je veux bien encore lui dire insensés, el je le supplie de vous emmener; vous clés désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus aucun ménagement à garder. Ainsi, je ne cacherai rien à mon mari de ce qui s'est pasvé à Vouvray entre vous et M. Cliopinelle. — Vous voulez la guerre, Malhilde! eh bien! la guerre!... tous les moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver. El Ursule me laissa seule.

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