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CHAPITRE XLVIH

La lettre.

J'aborde avec défiance le récit de cette nouvelle période de ma vie. En retraçant les événemenls (pii se sont succédé depuis mon enfance jusqu'à mon mariage, et depuis mon mariagcjusipi'au moment où M. de Lancry m'abandonna si cin. Ilemcnt pour aller rejoindre Ursule à Paris* je pouvais me confier sans crainte à Ions mes souvenirs, à toutes les impressions qu'ils réveillaient ; je n'avais rien à me taire, rien à me déguiser à moi-même : la sincérité m'était f.icile. Je n'avais à me reprocher que l'exagération de quelques généreuses qualités: je l'avais dit à M. de Lancry, je reconnaissais moi-même que mes douleins passées ne pouvaient me gagner aucune sunpailiie, en admelLnit ipie le monde les eût connues, car j'avais manqilr d'énergie, de dignilé, <laiis ma conduite j avec lui. Je m'étais toujours aveuglément soumise, lâchement résignée; je n'avais su que pleurer, que souffrir... et la soulfrance n'est pas plus une vertu que les larmes ne sont un langage. Soul'fi ir pom" une noble cause, cela est grand et beau; hiniiblenient endurer le mépris et les outrages d'un être indigne, c'est une houleuse faiblesse qui excitera peutêtre une froide |iilié, jamais un touchant intérêt. Celle découverle fut pour moi nue terrible leçon : y. reconnus qu'après tant de maux, j'avais â peine le droit d'être plainte; la réllexion, l'expérience, me prouvèrent (pian point de vue du monde ou pinlôl du grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais prétendre qu'à une pâle estime ou à une conq)assion dédaigiiense. Du moins j'avais la consolante conviction de n'avoii' jamais laill; a mes devoirs ; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je llétrissais â mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari

Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque, après ma longue maladie, je nm trouvai seule, pleurant mon eid'ant mort avant de naître. La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon isolement plus pénible encore. Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation ; mais, au printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me causa dt's ressentiments pleins d'amertume : le sombre hiver était au moins d'accord avec ma désolation ; mais lorsque la nature m'apparut dans tonte la splendeur de sa renaissance, mais lors(pie tout reeonunença à vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des oiseaux au milieu des leuilles, nmn désespoir augmenla. L'a>pect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la faculté d'aimer et d'être heureuse complètement moite en moi... A (pioi me servaient les beaux jours renqjlis de elialeur, de soleil et d'azur?... à quoi me servaient les nuits étoilées, remplies de fraicheur, de parfiims et de mystères? J'étais souvent en proie à des accès de désespoir afl'reux et de rage impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la conduite

de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'alleindrc dans la sphère d'adorables félicilés où je nie serais réfugiée.

Alors je compris combien était horrible notre position, à nous antres femmes, qui ne pouvons remplacer la vie du cœur par la vie d'action. Par une injustice étrange, mille compensations sont ollertes aux hommes qui ont à soulTrir passagèrement d'ime pcin(^ de cceiir, eux dont les facultés aimantes sont bien moins développées (pie les noires, car on a dit cent l'ois : « Ce qui est toute notre existence e^t une distraction pour eux.» Malgré les odieux procédés de mon mari envers nmi, je ne comprenais pas que la Iraliisoii pût autoriser ni excuser la trahison. Je pensais ainsi, non par respect pour M. de Lancry, mais par respect pour moi. Je sentais qu'au |)oiiitde vue du monde, j'aurais peut cire entons les droits possibles à chercher des dédommagements dans un amour coupable ; mais, lors même ipie rien ne m'eût paru plus vulgaire, plus dégradant que celle sorte de vengeance, je croyais la source de toute affection tendre ab^oliiiiieiit larie en moi. J'clais quelquefois effrayée des nioiiveineiils de haine, de méchanceté, qui m'agitaient Le souvenir d'Ursule me Cuisait horreur, parfois il soulevait dans mon àme de folles ardeurs de vengeance...

Encore une de ces bizarreries fatales de notre condition ! Un homme peut assouvir sa fureur sur son ennemi, le provoquer, le tuer à la face de tous, et se faire ainsi une terrible justice... Une femme oulragée par une autre femme, frappée par elle dans ce qu'elle a de plus cher, de plus sacré, ne peut (pie dévorer ses larmes! Chose étrange! encore une fois, nous qui souffrons tant par l'amour, nous ne pouvons nous venger d'une maiiiiMc digne et ('clatanle! Nous pouvons nous venger par le mépris, dira-t-on. Le mépris!... que pouvait faire mon mépris à Ursule, qui avait déjà toute honte bue ! A ces violents rcssenlimeuts succédait une morne indifféieuce. Ma vie se passait ainsi. La prière, le soin de mes pauvres ne m'apportaient, je l'avoue en rougissant, que des soulagements passagers ; le bien que je faisais satisfaisait mon cœur, ne le remplissait pas. Plusieurs lois ma pauvre Blondeau me conseilla de changer de résidence, de voyager ; je n'en avais ni le désir, ni la loi ce; tout ce qui m'entourait me rappelait les souvenirs les plus amers, les plus douloureux, et pourtant je restais .à Maran, abattue, énervée. Les jours, les mois se passaient ainsi dans une sorte d'engourdissement de la pensée el de la volonté. Je menais la vie d'une recluse: tous les gens de M. de Lancry l'avaient été rejoindre : ma inaiaon se composait de Dlondeau, de deux femmes, et d'un vieux valet de chambre, qui avait été au service de M. de Mortagiie.

Je marcliais beaucoup afin de me briser par la faligue ; en rentrant, je me mettais machinalement à (juelque ouvrage de tapisserie ; il m'était imiiossible de m'occuper de musiipie ; j'avais une telle excitation nerveuse, que le son du piano me causait des tressaillements douloureux, et nie faisait fondre en larmes. Madame de Richeville m'écrivait sonvenl. Lorsqu'elle avait vu moji mari arriver à Paris pour y rejoindre Ursule, elle m'avait proposé de venir me cherchera Maran, quoiqu'il lui en contât de se séparer d'Emma, et de la laisser au Sacré-Canir, où elle terminait son éducation ; j'avais remerciégncette excellente amie de son offre, en la suppliant de ne pas quitter sa tille, et aussi de ne jamais. à l'avenir, me parler de M. de Lancry et d'Ursule; je voulais absolument ignorer leur conduite. Les lettres de madame de Richeville étaient remplies de tendresse, de bonté. Respectant, comprenant mon chagrin, elle m'engageait néanmoins à venir la trouver à Paris, mais alors j'avais une répugnance invincible à rentrer dans le monde. Je savais par mes gens d'affaires (|ue M. de Lancry me ruinait : il avait un [dein pouvoir de moi, lions étions mariés en communauté de biens ; il pouvait donc légalement et impunémeiit dissiper toute ma fortune. J'avoue que ces (juestions diutéiét me laissaient assez indifférente, la pension qu'il nie faisait suffisait à mes besoins; d'ailleurs madame de Richeville m'avait écrit que M. de Morlagne, surpris par la mort, n'avait pu aviser aux moyens de mettre tous les biens (ju'il me laissait à l'abri de la dissipation de mon mari, mais (pi'il lui avait remis, à elle, madame de Richeville, une somme considérable, destinée à assurer mou avenir et celui de mon enfant dans le cas où M. de Lancry m'eût complélemenl ruinée. Hélas! cet enfant n'élait pins... que m'importait l'avenir?

Plus de deux années se passèrent ainsi, avec cette rapidité monotone particulière aux hidiitiules unilormes. Au bout de ce temps, je ne souffrais plus ; je ne ressentais rien, ni joie ni douleur, l'eut-ètrc serais-je restée loiigleinps encore dans celle apathie, dans celle sonmolenie de tous les scnliiueiils, si la Icttie suivante de madame de Riclieville ne m'eût pas démontré l'absolue nécessité de mou relour .1 Paris.

a P.iris, '20 octobre 1ÎSÔ4.

« Je suis obligée, ma chère Malbildc, malgré vos recommaiidalions contraires, de vous p;irler de .M. de Lancry. Hier un homme de mes amis a appris, par le plus grand busard, ([ue votre mari s'occupait de vendre votre terre de Maran ; la personne (pii voulait rac(piérir s'en tenait, je crois, à vingt ou treiilè mille fr;incs. Je sais combien vous êtes altachée à cette propriété, parce qu'elle a apparlenn à votre mère, et peut-être aussi p:irce ipie vous y avez be;iucoiip souffert; j'ai donc cm bien agir, après avoir <(m-ulté M. de llochcgiine, (pii est arrivé i<i depuis un mois, en envoy;uit mon homme d'idfiires proposer à M. de L;nRry, (pii ne le counait pas, d'achelcr Maran à un prix su|)érienr à celui ipi'on lui en otfre : votre mari a accepté, le contrat de vente est dressé, mais voire

présence à Paris est indisjiensable. Votre coniral de mariage est tel que vous ne |)Ouvez posséder rien en propre. H faut donc beaucoup de formalités pour vous assurer néanmoins cette acquisition sous un nom supposé, et la soustraire ainsi aux prodigalités de votre mari ; dans le cas où ces arrangements vous conviendraient, vous placeriez très-avantageusement la somme (jue M. de Morlagne a déposée entre mes mains lors de cette nuit à jamais fatale...

« Pardonnez ces ennuyeux détails d'affaires, ma chère eufant, mais vous comprenez, n'est-ce pas, de quelle importance tout ceci est pour vous. Et je suis heureuse du hasard qui m'a mise à même de vous épargner un chagrin et des regrets nouveaux. Un voyage à Paris est donc indispensable ; il vous retirer;) peut-être de l'accablement dans lequel vous êtes plongée. Pauvre enfuit ! vos lettres me désespèrent. Votre chagrin sera-t-il donc incurable'.' laut-il vous abandonner ainsi à une désolante inertie... Les consolations de l'amitié ne sont-elles rien pour vous? Pourquoi vous isoler opiniâtrement dans vos sombres pensées? Mieux que personne je comprends votre éloignemenl du monde ; mais n'est-il pas un milieu entre une retraite absolue et le tourbillon des fêtes? Je n'ose vous parler de mon bonheur, et vous citer ma vie comme un exemple ii l'appui du goût (pie je voudrais vous donner pour une existence doucement partagée entre quelques amitiés sincères... Mon Emma est près de moi, vons me diriez avec raison que toutes les conditions doivent nie paraître heureuses.

<( Il me semble |iouriani que la solitude dans laquelle vous vivez ne peut (pi'aigrir votre noble coeur, s'il pouvait jamais perdre ses qualités angéliqucs; aussi, je vous le dis encore, venez, venez parmi nous. Depuis que l'éducation d'Emma est lerminée et que j'ai quitté le Sacré- Cœur, je me suis créé nue intimité charmante de femmes un peu plus âgées que moi ; car je me suis mise à être très-franchement vieille femme, ce (pii a désarmé celles qui pouvaient me supposer encore quelques prétentions. Je reste chez moi tous les soirs, et il me faut être vraiment intlexible pour ne pas voir mon petit salon envahi ; on y parle souvent de vous ; la conduite de votre mari est si scandaleuse, cette horrible femme est si effrontée, votre résignation est si digne, si courageuse, qu'il n'y a qu'une voix pour vous plaindre et pour vous admirer. La révolution a bouleversé, scindé la société; il n'y a plus, pour ainsi dire, que de petits cercles, aucune grande maison n'est ouverte : c'est moins par bouderie contre le gouvernement, dont on s'inquiète assez peu, que par impossibilité de réunir ces fractions diverses. Sous la Reslaur;ition, la cour, ses devoirs, ses relations, ses ambitions, ses intrigues, étaient les liens qui rendaient noire monde homogène ; maintenant rien n'oblige, chacun s'isole selon son goût, ses penchants, el les coteries se forment. Les ambassades de Sardaigne et d'Autriche sont les seuls centres où se réunissent encore ces fragments épars de notre ancienne société.

a Ne vous étonnez pas, chère enfant, de me voir entrer dans ces détails, en apparence puérils, à propos de la grave détermination que je sollicite de vous. Si le monde était ce qu'il était il y a quatre ans, s'A y avait une cour, je concevrais votre répugnance à y rentier. Les femmes de votre caractère rougissent pour ceux qui les outragent, la honteuse conduite de M. de Lancry vous eût fait irn devoir de la retraite:: 'iisi que vous me l'avez vous-même écrit: « Une femme souffre de l'aba .don de son mari, ou elle n'eu souffre pas; dans ces deux altern;iti\ s, il lui convient aussi peu d'exposer aux yeux de tous son indifférence ou son chagrin. » Mais, encore une fois, ma chère enlani, je ne vous propose pas d'aller dans le monde : c'est à peine si ma société habituelle, où l'on voudrait tant vous voir, se compose de quinze à vingt personnes, el presque toutes sont de mes parents ou de mes alliés, feiiez... je veux vous en faiie coiinaitre quelques-unes, ce sera mon di-rnier argument en faveur de voire venue. Vous rencontrerez, preb(|ne chaque soir, l'excellent prince d'iléricourt et sa femme. Tous deux. ;i force de grandeur et de bonté, se sont fait pardonner une longue vie de bonheur et de tendresse, que le plus léger nuage n'a jamais obscurcie. La première révolution les avait ruinés; la dernière les a privés de leurs dignilcs, (|ui élaienl toute leur fortune : redevenus pauvres, ils ont accepté ce in:dlieur avec t:int de noblesse, tant de courage, qu'ils ont fait respecter leur infortune comme ils avaient fait respecter leur félicité.

(( Je vous assure, Malhilde, que la vue de ces deux vieillards, d'une sérénité si douce, vous calmerait, vous ferait du bien, vous doimerail le courage de suppoi 1er plus fermement votre chagrin. Il y a deux jours je suis allée voir la princesse, le matin. Elle et son mari occupent une petite maison près de la barrière de Monceaux ; la solitude de ce quartier, la jouissance d'un joli j;irdin, el surtout la modicité du prix, les ont fixes h'i. Je ne saurais vous dire ;ivec quelle véiiéiatiou je suisenlice dans celte modesle demeure. Rien de plus simple que l'ariaiigement de ces petites pièces; mais de vieux et illustres portriils de famille, ipielques présenls royaux, faits an prince pendant ses ambassades extraordinaires, imprimaient à cette habitation un caractère de grandeur noblement dédiue ipii me fit venir les larmes aux yeux. Je songeais avec ainerlmiie que le prince et la princesse, habitués à une grande existence, soufiraient peut-être des (irivations terribles à leur âge ; pourtant, de leur part, jam:iis une plaiiile, jamais une parole amere contre le sort. Je ne pouvais m'empêcher d'eu témoigner mon admiration à la princesse ; elle me répondit avec une sinqdicilé sublime : « Ma chère Amélie, le secret de ce que vous appelez notre courageuse rési-

gnation csl bien simple. Nous pensons que mon mari cl moi nous aurions pu (Hie séparés dons ces jours dépreuve ; nous songeons surtout à noire pauvre vieux roi et à ses eniants, et nous remercions Dieu de nous avoir épargné tant de cliagiins dont il aurait pu nous éprouver. »

« Malliilde, je sais combien vous méritez d'intérêt, de sympatbie ; je ne vous dirai pas de comparer vos a(freu\ cbagrins à ceux-là et d'imiter ce courage stoi(fue, mais je vous dirai encore : Veniez, venez auprès de nous. C'est presipie une consolation que d'avoir à aimer de pareilles gens : et puis enfin, dites, ma pauvre enfant, lorsque après vos journées de solitude désolée vous cbercbcz le sommeil, quel souvenir consolant pouvez-vous évoquer? .\uciui. Si, au contraire, vous aviez eu sous les yeux une scène aussi touclianteque celle que je viens de vous raconter, est-ce que vous ne vous sentiriez pas moins malbeiueuse? Pourquoi n'en serait-il pas des maladies de l'ànie comme de celles du corps ; si mi air pur et salubre peut redonner la vie, pourquoi une ,ime blessée ne se re- ( renipcraitelle pas dansune atmosphère de senlimeutsélevés et généreux? .le sais que vous êtes bonne, bienfaisante ; mais, par cela même que vous Oies modeste, vous ne vous appesantissez pas sur le bien que vous faites, et la charité n'est pas un adoucissement à vos chagrins. Encore inie fois, venez avec nous, nous vous distrairons, car vous trouverez aussi chez moi cette aimable et spirituelle comtesse A. de Senuir, ma cousine, esprit lin, souple, brillant, et surtout impitoyable à tout ce qui est bas, lâche ON traître. Elle aime, dit-on, le paradoxe à l'excès ; savez-vous pourquoi? pour pouvoir exalter ce qu'il y a de généreux et d'élevé dans toutes les opinions, mais aussi pour pouvoir immoler sans pitié tout ce qu'elle y trouve de ridicule ou de méchant !

« \'ous sonvpiiez-vous, lors de votre première entrée dans le monde à un bal du malin chez madame l'ambassadrice d'Autriche, d'avoir remarqué une étrangère d'une inconq)arable beauté, lady Flora Filz-Allan? Elle ne vous a pas oubliée, elle. Je la vois aussi beaucoup ; elle me parle sans cesse de vous. Ce jour-là elle admirait encore l'expression candidement étonnée de votre ravissante ligure, loisqu'on vint lui diie que vous aviez l'esprit lo plus caustique cl le plus méchant du monde (c'élail, vous me l'avez dit depuis, une des premières calonuiies de mademoiselle de Maran). Lady Floia resta stupéfaite d'étonnement, presque de crainte, me dit-elle, en songeant avec chagrin qu'un aussi naif cl aussi délicieux visage que le votre pût servir de masque à tant de méchanceté. Vous pensez bien que je l'ai vite désabusée. Elle m'a remerciée avec effusion; il lui eûl été douloureux de penser que la candeur, que la beauté des traits, pouvaient être si trompeuses. Vous serez folle de lady Flora. Quant à lord Fitz-Allan, c'esl le type accompli du grand seigni iir anglais, c'est la loyauté dans la dignité.'Vous avez dû rencontrciquclquclois la marquise de Sérigny,ct sa fille, la duchesse de Grandval ; sinon, pour les connaître, imaginez-vous la grâce la plus parfaite jointe à une exquise distinction de manières et à une élégance pour ainsi dire native; car dans celle maison, le charme, le bon goût et la digniié semblent l'apanage liéréditaire des femmes : c'est leur loi salique, à elles.

« lin hommes, vous verrez souvent chez moi M. l'ambassadeur'.de "', l'un (le mes bons et anciens amis, homme de grand ooMir, de rare coulage, d'excellent sens et de hante raison, (pii a fut vaillannnent la guerre, et qui est simple et bon, parce qu'il est brave et énergitpie. .le vous prie de croire, ma chère enfant, que je ne vois pas absolunienl que des gens graves, vous savez combien j'aime les contrastes ; aussi je vous promets la fleur des pois de ce temps-ci, un de mes neveux, Gaston de Senneville : il est impossible d'être plus joli, plus gracieux, plus parfaitement élevé, et pourtant plus nwffrnsif, pour ne pas diie |dus insignifiant. C'est un de, ces charmants jeunes gens ipii marchent eu tête des adorateurs d'une femme à la mode, comme les chefs de chœin' des tragédies anli(pies: aussi, moi, qui nesnisplusfemiiieàlamode, je m'étonnais de le voir si souvenl chez moi; il nia avoué «pi'il m'aimait connue la meilleure parente du monde d'abord, et puis que ses habitudes chez moi lui donnaient une consistance, un rellet sérieux (pie son âge ne lui pcrineltait pas d'espérer, et qui lui faisait grand bien. Il a d'ailleurs le bon esprit de n'être nullement exclusif, ei do montrer partout sa jolie figure et ses excellentes façons. 11 va sans dire qu'il voit ce qu'on appelle la nouvelle cour: c'est lui qui nous t^eut au courant de tout ce qui se passe dans cette société-là, où il y a, dit il, quel()iic^ femmes chai mantes, quoique assez étrangement élevées, et >les hommes généralement inconcevables. Ces cailletages nous amusent beaucoup ; et puis il est toujours bon que chaque maison ait quelqu'un des siens qui sacrifie au pouvoir du moment ; on ne sait pas ce qui peut arriver : c'est un de nos principes de tenir par un lien quelconque a ce qui est le gouvernement du jour.

« Mais, voyez un peu, (je m'appesantis sur de pareils accessoires, et je ne vous parle pas longuement d'im de nos meilleuis amis, ijui est presque l'ànie de mes réunions. Je vous ai dit en cornant (pic .M. de itochegunc était de relour, sans plus vous donner de détails; je \ eux réparer celle omission. Je ne l'aurais jamais reconnu, lant le soleil d'Orient l'a hàlé. Après avoir combattu avec les Grecs contre les Turcs, il s'en est allé en curieux faire la guerre aux Cireassiens avec les Russes. 11 esl impossible de conter avec plus de eh.irme toutes ces canqiagnes vraiment moiveilleuscs.il a acquis ce qui lui manquait, à mon avis, c'est une assurance, une fermeté, un entrain, qui relèv('nt à sa vraie hauteur son caractère, que je trouvais trop beau pour être si timide cl si ré-

servé. Cet entrain, comme vous le pensez, a été bien douloureusement comprimé par la nouvelle de la mort fnnesle de M. de .Mortagne. Nous causons souvent di^ cet excellent ami. M. de Ro( hegune a pour vous un intérêt profond, sincère. Tout le monde l'aime pour sa bonté, pour son esprit et pour sa loyauté clievaleresque. C'est vraiment ini homme d'un courage moral cxliaordinaire ; aucune considération n'arrête sa franchise, il dit close ce (pie personne ne dit et n'ose. La comtesse A. de Semur dit de lui avec beaucoup de justesse :« Il est impossible d'être plus effroulénienl honnête homme. » Il parle souvent à la Chambre des pairs; sa parole incisive et âpre ne nuMiagc ni amis ni ennemis lorsipi'il défend contre eux un des grands priiK ipes qu'il met au-dessus des hommes et des choses. (Quoique jeune, on compte fort avec lui; car son inlliience égah; son indépeud:inee.

« Voici ma tâche à peu près remplie, ma chère Mathilde. J'ai essayé de vous peindre les personnes au milieu desquelles vous vivrez i-i vous le voulez, et qui vous ;itteii(lent, non pour vous aimer, mais pour vous dire qu'elles vous ainienl depuis longtemps. Croyez-moi, ma chère Mathilde : autant le nnmde esl souvent méi haut et calomnieux en général, autant une intimilé choisie est bienveillante el dévouée pour les personnes qui la composent. Cliere enfant, je vous l'ai dit, j'avais commis des fautes, je l'avoue ; mais on ne s'était pas borné à me les reprocher, on avait UjuI exagén-, jusipià la plus abominable calomnie. Il a fallu mon nom, ma famille, mes alliances, ma fortune, mon caractère, pour résister à ce déehaîuenicnl universel. Eh bien! depuis que je me suis retirée de ce momie bruyant, depuis que les aimées, le malheur, la raison, la religion, liront donné une solidité de principes et une régulante que je n'avais pas, je n'ai trouvé aulonr de moi qu'indulgence, sympathie et iniérèt.

« Je n'ai pas besoin de vous dire, en vous nommant les personnes que je vois habituellement, qu'elles composent l'élite de la meilleure compagnie, et que leur assiduité chez moi ni';ibsout pour ainsi dire de tous mes torts passés : le prince et la princesse d'Iléricoin t, entre autres, sont de ces personnes dont la vie entière a été d'une pureic si éclatante, dont le caractère a une autorité si imposante, que de leur blâme ou de leur louange dépend l'accueil qu'on vous fiitdins le monde. Le prince d'iléricourl, en un mot, représente tout ce ipiil y a d'Iiouorable, de délicat, de courageux et d'élevé; quoiqu'il vive assez retiré, il faut le dire à la louange de la société, il a peut-être encore plus d'iiilluence sur elle qu'il n'eu avait avant les malheurs qui l'ont frappé, el qu'il supporte si noblement. Vous seiilez donc combien je suis heureuse el fièie de raltaclieni(fiit que me porte ce couple vénérable.

« Et puis enfin, vous le dirai-jo, ce (pii remplit mon creur de joie, de reconnaissance, c'est qu'on aime Emma comme elle mérite d'être aimée. Il se peut qu'on sache le secret de sa naissance, qiioiiprelle passe pour nue orpheline dont je me suis chargée; mais la délicate léserve dont on fiit preuve à ce sujet m'est du moins un témoignage de tolérance biciiveill;uite. Vous avez vu combien elle était belle, n'est ce pas, mon Eiiiina ; eh bien 1 si l'orgueil maternel ne m'aveugle pas, die est encore embellie! El puis l'éducation qu'elle a reçue sous mes yeux, au Sacré-Cœur, a développé, a mûri toutes les excellentes disposiiions (pii élaienl en elle. Deux ou trois lois par semaine, je la garde le soir avec moi ; tous mes amis en sont enchantés. Mais vous la verrez...

«Vous la verrez !... Hélas! la verrez-vous, Malliilde? Ucnoucerczvous à cette vie solitaire et désoUie où vous passez vos plus belles années? En vérité, pauvre eiil;inl, ou dirait que votre douloureuse relraile est une expiation... Une expiation, mon Dieu!... du mal qu'on vous a fiit, sans doute! Mais je me rassure, vous avez, à celle heure, de si graves raisons pour venir à Paris, qu'il y aurail de la folie à vous à hésiter. Par cela même que vous tenez beaucoup à Maran,il faut au moins vous meure à même de li^ posséder. Je n'o.-e espérer que la dernière considéralionipieje vais vous faire valoir puisse vousdécider, mais enfin j'essaye. Vous savez (pie j'haliile mainten.iiit oiie maison de la rue de Lille. Au fonddu jaidin de celle maison, existe un ehaiinant pavillon qui était occupé par la iiiar(|uise douairière de .Moulai ; elle l'a quitté, il est toulliièl. \oiilez-vous le prendre? Je ne crois pas que votre maison soit plus considi'rable ipie la sienne ; en tout cas, une partie de mes comiuiins m'est complètement inutile, et je les mets à votre disposition Le jardin esl vaste : vous serez isidée, lorsque vous le voudrez, au fond de votre pavillon. Si vous ne désirez voir personne, vous ne verrez personne; mais au moins, moi et Emma, nous serons là; et croyez-moi, chère enlànl, il est toujours consolant d'avoir auprès de soi di's creiirs bons el dévoués. Mathilde, réfléchissez bien à ce que je vous propose. Je concevrais votre répugnance à venir à Paris pour y vivre seule: à votre âge, dans votre position, ce serait iinpossihlc. I) un autre coté, il ne fuit [las songer à habiter avec \olre laiite, puisque voire indigne cousine demeure chez elle. Ma proposition satisfait doue aux coiivenaiiccs, el vous laisse en même temps une complète liberté.

« Je suis devenue tout à lait vieille femme. Vous savez que, lorsque je l'ai voulu, j'ai toujours l'ail compter avec moi; je puis donc vous être un très-lion chaperon, gràee à celle espèce de cominiiiianté dh.dnlalinn.

((Encore im mot, Malliilde. Je ne vous aurais jamais proposé di? venir nie rejoindre, si jc^ n'avais tellement élalili el affermi ma iiniivelle position dans le monde, que vous puissiez trouver auprès de moi aide cl protection... Si le choix, si la sûreté, cl surtonl si l'autorité de iikïs relations ne me niellaient pas désormais à l'abri de tonte calomnie, je

n'aurais pas osé me charger, auprès de vous, d'un rôle presque malcrnel... Vous me coiu|irenc7., n'esi-i,e pas, chère enlaiil? Cet aveu iiedoil pas vous élonncr : je vous eu ai lail d'autres phis humihants pour ma vanilé. Oroyez-uioi doue ; si je vous dis : « Venez à moi, » c'est que vous pouvez y venir avec confiance el sénurilc.

« Enuna entre à l'instant cliez moi: elle me prie de la rappeler à votre souvenir, de vous dire qu'elle a hien souvent songé à vous, et que, sans vous connaître heaucoup, « elle vous aime autant que vous m'aimez. » Ce sont ses propres paroles. Elles sont trop douces à mon cœur pour que je ne vous les repèle pas en vous disant encore : Venez, venez... vous êtes aussi aimée qu'impatiemment attendue.

« Mille amitiés bien tendres. « VEimEuii, de Bicheville »

CIIAPITUR XLIX.

Vouvray.

La lecture de cette lettre produisit sur moi un effet décisif. Sauf en ce qui concernait la question d'intérêt relative à l'acquisition de Maran, madame de [iicheville ne faisait pourtant que résumer la correspondance qu'elle avait entretenue avec moi depuis deux ans ; mais les larmes me vinrent aux yeux en lisant le dernier passage de sa lettre, dans lequel elle semblait insister sur l'espèce de réhabilitation qu'elle devait à son changement de conduite, afin de me bien convaincre qu'elle était digne du rôle presque maternel qu'elle s'offrait à remplir auprès de moi. Lors même que mon voyage à Paris n'eût pas été autrement nécessité, j'aurais, je crois, profilé des offres de madame de Uiclieville, seulement pour ne pas la blesser par un refus qu'elle aurait pu défavorablement interpréter. J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter l'esprit et le caractère, entra pourquchpie chose dans ma résolution. Au moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert; j'avais (ini par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans l'engourdissement qui avait succédé .i mes agitations... Savais-je ceque me réservait l'avenir? La crainte de rencoulrer à Paris mon mari ou Ùisule n'avait été pour rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de Lancry une indilférence méprisante, pour ma cousine une aversion profonde ; mais j'av.iis assez la conscience de ma dignité pour être certaine qu'à leur rencontre, et malgré leur effronterie, mon front ne pâlirait pas.

Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait ; cette position embarrassante pour une jeune fenune, et ma répugnance à vivre seule à Paris, avaient contribué à prolonger mon séjour .à Maran. Madame de [iicheville, en me proposant de demeurer prescpii; chez elle, levait tous mes scrupules. Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter avec la duchesse. Elle pleuia de joie, et lit à la hâte tous mes préparatifs de voyage, dans la crainte de me voir changer de résolution. Je quittai Maran à la fin de l'autonme. Je passais forcément devant Vonvray ; je ne savais si je devais m'y arrêter ou non pour voir madame Séchcrin; je n'avais en aucune nouvelle d'elle ou de son fds, depuis le jour fatal où elle était venue à .'lîaran annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait d'elle pour toujours. Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir, cl chez moi et chez ces malheureux, des plaies peut-être cicatrisées. D'nn autre côté, je n'aurais pas voulu paraître indifférente aux cliagrius de cet honmie si honnête el si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en vue de la fabrique de M. Séchcrin. J'ordonnai au postillon d'aller au pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réilexion, lorsque tout à coup je vis M. Séchcrin sortir d'nn chvmin creux qui aboutissait à la grande route. 11 m'aperçut; il s'arrêta, me regarda quelques instants d'im air hagard ; puis, cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin d'où il venait de sortir.

M. Séchcrin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère : je me fis conduire à sa maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule. Je m'avançai seide, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel était le jardin, autrefois tenu avec tant de soin et de recherche : des herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la vue de la Loire el ses riantes perspectives ; on n'apercevait aucun vestige de fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes hruissaicut sous mes pas ; le ciel gris et pluvieux dune matinée d'autonme jetait un sombre voile sur ce tableau déjà si triste. Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de Contran à Urside, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que j'avais déjà vues à Vouvray ; elle me dit que madame Séchcrin était dans le salon. Je traversai l'antichambre et la salle à manger : il y faisait im froid glacial ; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés, étaient verdâtres, et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé, délaissé. Quel

changement dans les habitudes de madame Séchcrin, que j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure !

Les portes étaient ouvertes, mes pas peu briivanls ; j'arrivai dans le salon sans que madame Sécherin m'entendit. Elle était assise à son rouet, el portail comme toujours une robe noire et nu bavolct de toile blanche. Son vieux pcrroipiel gris, engourdi par le froid, sommeillait sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent, el dépouillés de leuilles ; ils se balançaient çà et là, pendant à la treille négligée. Deux lisons noircis brûlaient lentement au milieu des cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette habitation, jadis d'ime splendeur de propreté qui atteignait au luxe, montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui semblait dire : A quoi bon tant de soins pour si peu de jours? En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeime et belle avait pendant quelque temps apportées dans celte demeure, je frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule ; si, nialgié les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa vie devait être bien cruelle !

Le cœur me battait si fort, que je restai immobile à la porte du salon. Examinant plus attentivement la ligure pâle et austère de madame Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête sur sa poitrine ; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente et rougie; I puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres rédexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité fébrile. Pour ne pas rester plus I longtemiis inaperçue, j'agitai la clef dans la serrure. Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien loin d'elle, et me lendit les bras sans me dire une parole. Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.

Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion :

— Ah ! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures

mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas 1 — Je viens de le rencontrer, lui dis-je, il m'a paru bien changé. — Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le lue... il pense encore à celte infâme, se hàta-t-elle de me dire d'un air presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume : — Elle ne lui a lait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon Dieu ! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... OUI, et pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peutêtre! répcta-t-elle, — J'espère que vous vous trompez, lui dis-je. Sans doute mon cousin est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par le souvenir de... — Ne prononcf z pas ce nom détesté! s'écria-t-elle en m'interrompant avec violence. Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me consoler, mais ji' ne m'abuse pas. Non, non, ce n'est pas de l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête, cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin, après l'indignation vient le mépris, et, plus lard, l'oubli... Eh bien! le malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié. — Attendez, atleudcz... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.

5Iadame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit : — Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour elle... Mais je l'ai deviné. — Que dites- vous? — La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je ; aussi il a honte, il me fiiit... il s'isole... Pendant les premiers temps de sou chagrin, j'ai compris que mon fils voulût être seul. Je me di>ais que, par tendresse pour moi. il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous ne savez pas ce que c'était que son chagrin. — 11 a donc beaucoup souffert ? — S'il a souffert !. .. Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des jours entiers, des niùts entières, couché sur sou lit, pleurant à chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de douleur et de désespoir, qu'il n'étoulTail qu'en mordant ses draps avec fureur... Je le vois encore, mon Dieul les bras étendus, les mains crispées.. . ne connaissant pas ma voix, et, dausson délire, appelaiu cette femme... l'aiipclant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... 0 mon Dieu ! que de nuits j'ai passées ainsi agenouilli'c à sou chevet tout trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdit la raison dans un de ses accès de rage !... .\vec quelle angoisse j'attendais qu'il lU'' reconnût!... Alors... dit" la malheureuse mère en portant son mouchoir à ses yeux , alors, ciinime il est bon et sensible comme lui enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait pardon de m'aflliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son découragement, je me disais : Pins tard il me reviendra... Je faisais de mon mieux pour lâcher de le consoler, [lour le calmer, pour le distraire ; mais je ne réussissais pas.. . Je lui faisais faire les plats qu'il aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien intéressants ; malgré la faiblesse de

ma vue, je lui faisais la leclure...ilnetn'ëcoiitait pas... .Te vniiliis attirer ici qnclqiiesims de ses amis: il les reent si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager : il a refusé. Quoique cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui appelassent trop de mauvais souvenirs, je lui ai proposé dliahiter ailleurs, qu'importait cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa mère lui offre, ajoula-t-elle avec amertume.

Il y avait ime si profonde douleur dans ces plaintes naïves, j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant aux insurmontables regrets de son fds, que je ne pus que prendre la main de cette pauvre mère entre les miennes, en attachant sur elle un regard désolé. — Je patientais toujours, reprit-elle ; je me disais : Les regrets que lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... .le priais le bon Dieu de toucher mon fils de sa gr.iee et de le ramener à moi... Je fis dire des messes à sa patronne... Hélas ! tout fut inutile... tout... Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne pouvais plus rien pour mon lils, ,njouta-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots ; mais je n'osais rien lui en dire : il était déjà si malheureux ! j'attendais toujours... Quelquefois, pour nie contenter, il prenait un air moins triste... Une fois le malheureux eiilani voulut sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux souriie éiait navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Di^vant Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de tout... j'ai lai.ssé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler son fils...

Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple. — Sans doute, lui dis-je, ces deux années ont dû vous sembler cruellement longues ; mais songez que toute douleur finit par s'user... Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup souffert ; j'ai non-seulement perdu i'iinmnie à qui j'avais voué ma vie entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien ! à d'affreux déchirements a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc, bonne mère... courage... vous touchez peut-être an terme de vos peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils éprouvera comme moi... Madame Sécherin secoua Irislemcnl la tête et me répondit, hélas ! je dois l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya : — Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition... C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous aviez l'habitude de voir... Ci'la vous manque moins à vous, tandis que mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du moins, pût être comparée à celle misérable.

Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin s'écria : — Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme comme elle, que mon fils l.i regretterait toujours; qu'il la pleurerait avec des larmes de sang !... 0 mon Dieu, mon Dieu !... la volonté est impénétrable .. Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand l'amour qu'on lui porte est aussi inniilc... Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse ; je t;'ichai de l'en distraire. — Ne croyez pas cela, lui dis-je. .Sans vous, sans vos soins assidus, la vie de votre fils lui serait mille fois plus alfreuse encore. — Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette femme plus qu'il ne la regrette ! re|irit madame Sécherin avec une sombre opiniâtreté. Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il est un mauvais fils, un ingrat... — Ah ! madame...— Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire de sou père de ne jamais pardonner a cette criminelle... Oh ! j'ai bien souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré... Autrefois il croyait fi la vertu de celle femme ; je comprenais, à la rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé... qu'elle lui tienne encore autant au cœur... tenez... il faut que je le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...

— Vous vous méprenez peut-être, lui dis-je ; l'on peut éprouver longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé, sans pour cela subir encore leur influence. Les cneurs généreux sont surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est d'autant plus cuisante, que leur confiance a éié plus aveugle... — Bénie soit toujours votre venue, me dit madame Sécherin en essuyant ses yeux, j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit ;i personne, i:ar depuis deux ans mon cœur s'enqilit d'auK rlume. Fasse le ciel qu'il ne déborde pas, cl (pie mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait !... Pouilant, il se pourra

bien que j'éclate à la fin ! il pourra venir un moment où je ne saurai plus me contenir. — Ah ! gardez-vous-en bien, m'écriai-je, quelle serait votre vie, mon Dieu, et la sienne ! — C'est que je me las^e ;i la fin, non pas de me sacrifier pour lui: non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le cœur de mou fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites ! dites ! s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de douleur, n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu et de ne pouvoir |ias le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a laissée sur la tei re !

Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée. Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon; il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna. Je croyais qu'il venait nous rejoindre ; il n'en fut rien. Supposant qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le retrouver, lorsque sa mère me dit : — Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille. Je saisis ce prétexte. — Si vous le permettez, j'irai près de lui ; vous savez qu'il a toujours eu quelque couliauco en moi : peut-être lui redonuerai-je du courage; peut-être l'aiderai-je à vaincre celle insurmonlablc tristesse... Madame Sécherin me tendit la main en secouant la têle. — Toujouis généreuse et bonne, me dit-elle. — Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés, lui dis-je.

Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule. En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne l'avais élé du changement de ses traits. Hélas ! pourquoi fiut-il que le malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cac het de grandeur aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le cunlentcment ne les ennoblissent jamais ! La figure de M. Sécbeiiu, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante, était d'une pâleur de marbre, d'une eflh.yaute maigreur ; ses yeux caves, rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits avaient enfin une expression de douleur farourhe qui leur donnait un caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné. En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une voix élouflée : — Elle vous a fait bien du mal, à vous... — Dicn du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai élé connue voas, trahie, abandonnée... eh bien ! à cette licuie, je méprise, j'oublie rri;x qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon cœur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler. M. Sécherin ne rép(uidit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal ; puis, s'arrêlant brusquement devant moi, il croisa les bras, et me dit avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur : — Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche, n'est-ce pas?... .Mais patience... patience, ajouta-l-il d'un air sombre et concentré, ma pauvre vieille mère mourra un jour...

Et il recommença de marcher en silence. Ces mots m'expliquèrent la conduite de M. Sécherin. Malgré sa bonhomie, il avait fait ses preuves de courage. 11 atlendait sans doute la mort de sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin : — Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables. W. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant : — Abandonner ma vengeance à Dieu!!! Et il reprit à voix basse, d'un ton qui me fit frissonner : —Mais vous ne savez donc pas que je trouve quelquefois que ma mère vil bien longtemps pour ma vengeance ! — Oh ! cela est épouvantable ! m'écriaije ; vous... vous toujours si bon fils! — Je ne suis plus bon fils, repritil avec une fureur croissante ; je ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de sa vie à regrclter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous !... il y a des moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce serait lui porter le coup de la mort. — Que voulez-vous dire? — Oui. je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je n'ose pas me battre...

Stupéfaite, je regardai M. Sécherin. Sa crainte de paraître lâche aux yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent. — Il faut oublier Ursule ; elle est indigue d'occuper votre pensée. Il haussa les épaules. — Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier !... Oublier ! Dites donc à mon cœur de ne plus battre... dites donc à mon sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre ! — Mais cette femme est une misérable. — Mais on l'adore, cette misérable !... mais votre mari vous a quittée pour elle, vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle ! s'écria M. Sécherin presque brutalement.

Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse ; il fallait qu'Ursule eût une irrésistible puissance de séduction, pour que deux hommes de na-turcs si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent deveniis si passionnément épris. Mon cousin continua d'un air soudire : — L'oublier... l'oublier!... et pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où cite a élé criminelle, qui donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?... — M.ii«, votre mère... — Mais ma mère n'était que ma mère, et ma femme élail

ma fciiimo I s'écria -t- il , coiirroiicé. Le temps que jui passé près d'Crsulo sera toiijdiirs le plus l)ean leiiips de nia vir... Elle, (pii iii'clait si siipéiieiire par l'espiil et par l'édiKalion, elle s'i'tait mise a iiiun niveau I lit pnis si belle... ^i belle! Oli! (pie de imits de rage furieuse j ai pa>sées dans noire chambre déseiic, en l'appelant à grand-, ciisl... tlublier!... mais vous ne savez, donc pas qne je l'aimais anlanl, pins peutcire, pour sa ravissante beaiilé que pour son esprit charmant .'... Oublier I... et pourquoi? pour vivre tête h tète avec ma mère, n'est-ce pas? Quelle compensalion I — Mais ce (pic vous dites là est alTreiix... Croyezvoiis qu'il ne lui soit pas pénible de voir combien ses consolations Nont inipuis^aiiles? — Eh ! (pie ma mère veut-elle de plus ? elle est heureuse et coiilente... .l'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la niéiDoire de mon ptMe de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... je liens ma promesse... quoiqu'elle me coûte. Potirqimi ma mère veut-elle me disputer mes larmes... nies larmes, (pie je lui cai lie tant que je puis?... Pourtant... El les li'vres de iM. Sécheriii Ireiiihlerent convidsiveinent, de grosses larmes roulèrent dans ses yens ; il cacha sa tête dans ses mains, et tomba assis sur \m banc de pierre en sanglotant.

liponvanlée de cet adreiix amour, je restai muette. — Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le sais, reprit mon cousin en essuyant ses yeux ; mais, qne voulez-vous, c'est plus fort qne moi ! Accablez-miii, je le mérite, car... car je l'aime encore ! — Vous l'aimez encore? — ()ni... c'est houleux, c'est horrible ! je l'aime autant que je l'ai jamais »imée. — Est-il possible, mon Dieu ! — J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire (pie sa conduite avec votre mari est mille fois plus con- |)ahle (pie si elle avait cédé à l'amour, j'ai beau me dire qu'il faut èlie jirofondcmenl corrompue pour s'èlre donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eli bien ! sans ma mère... eiilendez-voiis ! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry ou me faire tuer par lui. Si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds d'Ursule pour tout lui pardonner... el je suis sur qu'à force d'indulgence et de boulé je l'aurais ramenée à de bons sentiments. Car, voyez-vous, peisoime ne la connail coniiii" moi, dit-il en essuyant ses yeux; c'est bien plul("il sa tète que son coun qu'il faut accuser. — Jlon cousin, je n'aime pas à accabler les absents ; mais voire feiiiiiie m'a fait assez de mal pour que je dise ce que je pense, beaucoup moins pour récriminer sur le passé (pie pour \ous aider à vaincre un indigne amour. Ursule est aussi fausse que méchante. Pendant dix années, elle m'a haie d'une haine implacable, et pendant dix ans elle n'a eu pour moi que des paroles d'bypocriie tendresse.

— Mais, après tout, elle n'aimait pas votre mari ! s'écria-t-il sans me répondre. Sans ma miTe, je pouvais profiter de cet aven pour lui pardonner et rompre celte liaison dès son commencement. Mais les femmes sont si implacables dans leur haine ! Ma mère n'a pas oublié qu'une fois je l'avais sacriliée à Ursule... Oh ! elle s'en est bien souvenue ! el, dût y périr le bonheur de ma vie, dussé-je mourir de chagrin el elle aussi, il a fallu, pour assouvir sa vengeance, jurer de ne jamais pardonner à Ursule. — .Mais c'est un enfer que voire vie, alors ! — Eh bien ! oui... oui, c'est un enlir... Devant ma incre, je nie contrains, mais je souffre le marlyre... D'autres fois, je me maudis de rester insensible aux consolalions qu'elle tâche de me donner. Je sens loul le chagrin que je lui fais, mais je n'y puis rien, tant je suis faible, tant je suis lâche!... Un enfer, vous l'avez dit... c'est un enfer ! Et poinlanl, ma pauvre mère est la meilleure des fennnes! et ponrlant, moi. qui ne suis pas un méchant homme, je l'aime... je l'aime bien tendrement ; et pourlanl, je sens que je l'afllige, (pie je la blesse sans cesse... Oh ! tenez, maudit soit le sort qui m'a fail rencontrer Ursule... J'aurais épousé une femme de ma classe ; ma vie, celle de ma bonne mère n'eussent point été empoisonnées... Si vous saviez quelle existence je mène, mon Dieu ! Si vous saviez ! Je n'ai plus le moindre souci de mes alt'aires d'intérêt, je ne sais où en est ma fortune ; j'ai pris un homme d'affaires pour n'avoir plus à y songer... A quoi bon largenl, maiiileiiant? c'était pour elle, moi, que je voulais être riche. Elle le savait bien, mon Dieu! Elle m'aurait lait faire tout ce qu'elle aurait voulu... Je suis sur que j'aurais trouvé le moyen de doubler ma fortune, parce ipie cela lui aurait fait plaisir... et senleiiieiit pour voir son beau regard brillant et heureux, seulement pour la voir me remercier avec son joli sourire...

Puis, portant brusquement ses deux poings fermés à ses yeux, il s'écria d'une voix sourde : — Son regard, son sourire, je ne les verrai )ilus... non, plus jamais, jamais! Je l'ai mérité; je n'ai pas eu le courage de lui pardonner... J'ai écouté la haine impitoyable de ma mère ; je n'ai pas été un homme, j'ai agi comme \\n enlaiU, comme un Ion... .\près avoir lin instant marché avec agilation, il reprit : — Pardon, pardon, ma coiisine... Hélas! voilà pouitant les jours que, depuis deux ans, je passe avec ma mère dans cette maison froide et muette comme la tombe ! Dans la journée, je marche, je vais sans savoir on je vais, et pnis, je rentre pour diner... Pendant tout le temps du repas, je regarde l.i place où eileélail... El puis, je reste avec ma mère; nous faisons la lecliire tour à tour. Je lis niachinalemeiit, sans enlcndre, sans comprendre ce que je lis. A onze heures, ma mère fait sa prière à haute voix, el nous nous séiiarons... Alors je renlre dans tio(rc chambre, (|iie je n'ai pas voulu quiller... Alors commencent d'atroces insomnies... alors, j'cnduro, coniine au premier jour, lonles les toi turcs d'une jalousie irénéliqiie el désespérée, ipiand je pense...

Pnis, sans achever sa phra.se, M. Sécherin se dressa debout, frappa du pied avec rage, et s'écria, en levant les poings vers le ciel : — Oh!

je le tuerai, cet homme, je le tuerai ! Et il se remit à marcher à grands pas. Une des servantes de madame Sécherin vint nous prier de sa part de nous rendre au salon. — .Mon lils, dit-elle lorsque nous entrâmes, votre cousine a peul-élre liàte d'arriver à Paris; il ne faut pas la retenir. — (]'est, en elfet, une affaire très-imporlante qui m'y appelle, lui dis-je, cl qui ne souffre pas de retard. Sans cela, je vous aurais demandé l'Iiospitalilé pendant quel(|ues jours. — Vous lui avez an moins parlé raison, me dit madame Sécherin en me montrant son lils. — Je lui ai parlé de vous, madame, et aucun lils n'est plus respectueux el plus tendre ; cioyez-lc bien. — Je le crois... car je ne veux que son bien. — Il le sait, madame. Pnis je fis un signe à M. Sécherin, en lui montrant sa mère, pour l'engager à lui dire ((uelques paroles de tendresse filiale. Sa froideur m'effrayait. Je craignais que madame Sécherin ne voulût profiter de ma présence pour lui adresser des reproches qu'elle comprimait depuis si longtemps.

M. Sécherin s'approcha de sa mère, lui prit la main, la baisa en disant : — Pai donnez-moi, ma mère; vous savez qne je suis souffrant depuis quelque temps. Cela m'a rendu peut-être le caractère inégal, jai fait ma conlèssion à ma cousine. Elle m'a bien grondé, ajouta-t-il en souriant trislenient, je tâcherai d'être plus sage à l'avenir. — Cela vous coûtera sans doute beaucoup, dit sévèrement sa mère. Ce que je redoutais allait arriver ; madame Sécherin, se sentant blessée devant moi d.ms sa dignité de mère, ne pourrait taire ce que la fatale préoccupalinii de son lils lui faisait souffrir depuis si longtemps. Je jetai nu regard siippliant à M. Sécherin pour l'engager à se modérer; mais lui aussi était depuis longtemps aigri. Ma présence avait ravivé ses blessures Je frémis en songeant que j'allais peut-être devenir la cause involontaire d une scène afdigeanic. Pourtant M. Sécherin baissa la tête sans répondre à sa mère, qui reprit d'une voix plus haute : — Il serait d'un bon lils d'aimer sa mère au-dessus de tout. — Quoi qu'il m'en ait coûté, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous prouver ma soumission... ma mère; je ne puis rien de plus, reprit froidement son fils. — Voilà pourtant notre vie, madame, telle que nous la faite l'infâme qu'il regrette encore, s'écria madame Sécherin. Vous pouvez ne pas regretter une infâme! dit-elle à M. Sécherin avec violence.

Epouvantée de la tournure que prenait la conversalion, je me liàlai de dire : — Ah ! madame, excusez-le, il l'aimait tant! — Il est capable de l'aimer encore., un indigne amour fait commettre tant de lâchetés! Les yeux de mon cousin élincelèrent; il s'écria : — Ce n'est pas seulement un indigne amour qui fail commettre des lâchetés, ma mère ! D'ailleurs, voici assez longtemps que je me conliains, que je soudre, il faut que je parle, à la fin... — Et moi aussi, s'écria sa mère courroucée, voici assez longtemps que je souffre, voici trop longtemps qne vous oubliez ce que vous me devez... Je vous répèle, moi, que vos indignes regrets sont autant de lâchetés... sont autant d'offenses à votre mère... — Mon cousin!... m'écriai-je. Il ne se contenait plus. — Les sentiments les plus nobles, les plus saints devoirs font aussi commettre des lâchetés, entendrz-vous, ma mère!... — Que veut-il dire?... — Pas un mot de plus, dis-je à M. Sécherin, el j'iijonlai à voix basse : — Voulez-vous donc faire mourir votre mère deux fois... lorsqu'à sa dernière heure elle songera au d.inger que vous irez braver dans un duel? — C'est vrai, c'est vrai, je suis un fou, un méchant lils de lui répondre ainsi... Mes regrets l'oulragent parce qu'elle m'aime lendremenl. Puis, se meltant à genoux devant sa mère, il prit sa main, el la baisa en disant : — Pardonnez-moi, ma mère, j'ai eu tort de vous parler ainsi. — Une mère doit loul pardonner... dit-elle en soupiranl. El elle donna un baiser sur le front de son lils en me jetant un regard désulé. — Et un fils doit tout souffrir, répondit M. Sécherin à voix basse, et son regard vint aussi me lémuigner de ses douleurs

Je quittai Vouvray dans un accès de tristesse mortelle. Je ne crois pas qu'il y eût au monde une position aussi affreuse que celle de cette mère el de ce fils, toujours lace à face, elle regrettant l'amour de son fils, lui regrellant l'amour d'une femme coupable. Je ne pus réprimer un mouvement d'indignation profonde en songeant que mon mari élail )>erdu pour moi, que mon enfant élail mort, que ma vie était brisée, qu'une pieuse femme et son généreux fils voyaient leurs relations, autrefois si tendres, à jamais aigries parce qu'Ursule m'avait haie et enviée.

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