CHAPITRE XLV
Drîsespoir (l'umour,
tjrrelques jours après cet entrelien, M. de Lancry envoya h Paris sort valet d(! chambre, en qui il av:iil toute conli.ince. Depuis le départ de cet bonnne, mon mari riçiil preS(iiie cli Kpri' jiiiir nue lellre de lui J'al^ tendais av e :iul:iiil d irrrpalieiice ipii! d iiripiie iide la ré|ionse de M. ds Moilagne. G était laser onde fois que je lui écrivais. Je ue cmiiprenais pas son silence. Ma vie conliuuait de se passer Irisie el morue, tjrielqiieiiiis je in'éloim:us de ce que rimlifference avait si subilernenl rem|ilaed l'amour ; cela était pourtant naturel. Les seniiinenls violents el profonds
ne peuvent passer par les pâles transitions d'un refroidissement sntoessir. Ils \ivcnl lonjours, ou ils s'clei;,'iicnt comme ils sont venus snhiiemenl, après .ivoii- résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes les plus cruelles. Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures, et qu'il a perdu tout son sang d:ins le combat.
Une chose eni.ore me surprenait, et je ne savais si je devais en être fière ou honteuse. Cette désaffection me glaçait le coMir, mais bien îles circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses, lîtait-ce du courage ? était-ce de la résignation ? était-ce de l'indilféi ente ? Je surpris bientôt le secret de ma conduite. .le me consolais de ne plus aimer M. de Laucry, en songeant que toutes les puissances de mon àine seraient désormais concentrées sur un seul être. Mon cœur me trompaitil encore ? n'était - ce' pas continuer d'aimer Contran que d'idolâtrer son enfant. Je ne pouvais donc pas m'abuser : l'amour maternel remplissait mon cœur tojit entier, seul il causait ma fermeté. Car, lorsque par malheur je songeais qne la di\ine espérance dont le ciel m'avait douée n'était qu'une espérance, lorsque je me demandais quel serait le vide de mon cœur si elle m'était lavie, oh ! alors j'étais saisie de vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la re|)orter vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie...
L'hiver était arrivé avec sessombres froids, ses tristes brouillards, SCS longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique n'abrégeait pas. A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Contran; puis il rentrait chez lui, moi chez moi. Ses habitudes étaient complètement changées. Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque chaque jour il sortait à pied dans la foret : il y passait de longues heures, reven;iitavec unescrupuleuseexactitude pour i'heiue de la poste , puis il reparlait et ne rentrait qnelqiiefois qu'à la nuit noire. D'autres lois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui, il s'y faisait servir et n'en sortait pas. Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante ; ses joues creuses, ses yenx caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, d'abattement, que je ne lui avais jamais vue. .\ l'heure de la poste, il ne pouvait vaincre son anxiété ; il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage. Par deux fois il (it faire tous les préi)aratifs de son départ et il le suspendit.
Un soir j'étais dans mou parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d'enfant qne j'avais fait venir d'Angleterre ; tout à coup Contran, pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent déchirant : — Mathilde, je ne puis plus longtemps,.. Mais, voyant Blondeau, il s'in-
fai Été obligé de cligner de l'œil devant le regard de cet homme-là. — page 136.
terrompit et disparut. Je le cherchai, il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa porte sans qu'il voulût m'ouvrir. Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, s'habilla avec la plus grande élégance, entra clic/, moi, et me dit d'un air égaré : — Fr.mchement, comment me Irouve/.-vous ?suis-je très-thangé? Kn un mot, ne suis-je plus capable de plaire, ou suis-je encore aussi bien que j'étais autrefois ? Je le regardai avec surprise. 11 s'écria violenuuent en frappant du pied : — Je vous demande si je suis très-chaugé, m'cnlende/.-vous .' A mon élonnenient avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondie. Il sortit en fuieur, après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine, qui se trouvait sur une table. Enfin, l'avouerai-je ! Bliiudeau sut par notre maître d'hôtel que M. de Laocry s'enivrait quelquefois le soir avec des
liqueurs fortes qu'il se faisait porter chez lui.
Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Contran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes agitalions d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines. La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais éteint dans mon cœur.
J'étais navrée de le voir si malheureux ; j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie contre elle. A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Contran, et qne mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une occasion favfjrable.. Un jour le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque , où je le trouvai en allanfcchercher un livre. Il rompit le cachet avec émotion. Mil, pàlil, laissa tomber la lettre, et se cacha le front dans sCS deux mains.
Je m'approchai de lui tout émue.
— Contran, lui) disje, vous souffrez!
11 tressaillit, releva vivement sa tête. Il pleurait. Sa ligure llétric exprimait uu désespoir profond.
— Eh bien! oui, je souffre, me dit-il avec amertume , que vous importe? — Ecoutez, mon ami, lui dis-je en
prenant sa main brûlante et amaigrie, il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre. —Vous?.'., vous?...— Oui, par cela même que je n'ai plus pour v(uis d'amoiir, je puis... je dois vous apporter Us consolations d'une amie. Vous souffrez, je n'ai pas besoin de vous demander la cause du cliaugcment que j'ai remarqué en vous depuis quelque temps. — Eh bien : oui, s'écria-t-il' hors de lui; pourquoi me contiaindrais-je avec vou- maintenant? Oui, je l'aime avec passion; oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé ; oui, je l'aime conune persoinie n'a jamais aimé, et pourtant ses dédains sont impitoyables. C'est à cause de moi qu'elle est perdue, et elle ne veut pas même que je me fasse un droit du malheur ([iie je lui ai causé. Car enlin il est mauili-nant de mon honneur de la protéger. Et mais... tenez : pardon, pardon, c'est à vous, à
vous, mon Dieu, que je dis cela !... — El vous pouvez me le dire, Goniran ; vous ne m';ippienez rien là de nouveau, je ne puis plus avoir de doulesur la passion qui vous désole ; falale... fatale passion qui m'a déjà coulé mon bonheur, el qui ne vous cause que des chagrins 1
— Oh I oui, falale, bien fotale ! Vous ne savez pas ce (ju elle m a aussi cortté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de résolutions folles on ciiminelles! Vous ne savez pas les ignobles élourdissenients que j'ai demandés à l'ivresse. Oh ! celle femme infernale savait bien quel amour elle me jetait au cœur ! infâme et horrible amour auquel je vous ai déjà sacriliée, vous!... Tenez, je suis un misérable, ou plutôt je suis un
fou ; et pourtant, malgré moi, chaque jour cel amour augmenie...
deux fois j'ai été sur le point d'aller la rejoindre, mais je n'ai pas osé. Avec un caractère aussi intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout perdre, et malgré moi encore je conserve toujours une lueur d'espoir mais, lcnez(:
encore pardon ; mon Dieu, je vous irrite, je vous blesse. — Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Contran... pour vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons perdu tous deux.
— Oh ! je le sais, je le sais I Je ne puis plus compter sur votre amour, il faut y renoncer ; mais ne soyez pas impitoyable , laissezmoi épancher mon cœur près de vous.
Maintenant que vous ne m'aimez plus, cela
, ne peut pas vous froisser. Allez, Malhilde, je suis si malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer ce que j'endure. Oh ! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une douleur muette et concentrée!
— Je le sais Contran, je le sais. — Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux , de vous tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes loris passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas osé.
En silence j'ai dévoré
mes larmes oui,
car je pleure, vous le
voyez bien je suis
faible, je pleure comme un enfant.
Et il pleurait encore ; puis, essuyant ses larmes, il s'écria : — Mais elle est donc sans pitié, celle femiiio ; mais elle ne réHécliit donc pas (pie je vous ai sacrifiée à elle, vous, noble, généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse, qu'elle est, elle, porvcrse cl infâme ! Mais elle ne songe donc pas que mon aveugleniinl peut avoir un terme ! (Juoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est Halle de me voir à ses pieds. Klle ne sait donc pas que, mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris el que haine. Oh ! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel en nie voyant revenir à vous, qu'elle envie toujours, quoi qu'elle dise. — Tout retour vers le passé est impossible, Contran ; il faut renoncer à
M. de Marta°;ne.
tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil. — Eh bien ! tenez, méprisez-mni, Malhilde, mais je ne puis vous le taire ; c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans voire bouche : Je ne vous aime plus, que j'ai seulement sciili tout ce que j'ai perdu en vous perdant. Oui, ce qui rond mon chagrin pins afiieux encore, c'est de ne pouvoir plus me dire : J'ai toujours là près de moi un cœur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, cl aiupiel je reviens toujours avec confiance, parce ipie sa bonté est inépuisable. — Oui, ce cœur élait ainsi, à vous, oh ! bien |à vous, Contran. — Mais ce cœur est encore à moi. Vous vous abusez, Malhilde, un amour comme
le nôtre laisse dans le cœur des racines inaltérables ; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Malhilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion : je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout ce quil y a de grand, d'élevé dans votre cœur. Oh ! quelle serait sa rage, à celle femme , si elle nous croyait heureux, unis, tendrement occupés l'un de lantre! Quel coup mortel recevrait son orgueil ! Tenez , Malhilde, soyons sans pilié pour elle, venez, venez à Paris, et affectons de paraître devant elle plus passionnés que jamais ; elle aussi alors connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir.
Celle étrange proposilion me prouva l'exaltalion de Contran, et combien la passion esttoiijours aveugle el personnelle. Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'inteiilion de me blesser, et il me proposait déjouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule !
— Autrefois, disje à mon mari, ces paroles m'auraient fait un mal horrible , anjouKriuii elles me font tristement sourire. Hélas! l'amour vous domine à ce point que vous ne vous apercevez pas que celte velléité d'un retour à moi est une nouvelle preuve de l'irrésistible inlluence qu'Ursule exerce sur vous. — Mais cela est affreux pourtant ! Si celle femme ne doit jamais m'ainier ! s'écria-l-il, si elle se rit de mes souffrances, si ses dédains ne sont pas un manège de coquetterie, pourquoi nepiiisje donc renoncer à l'espoir de me faire aimer un jour? pourquoi irouvéje une amère voluplc dans les chagrins qu'elle me cause? pourquoi estce (pie je l'adore enliii, quoique je la sache dissimulée, perlide el indifférente à mon amour'.' — .Mon Hieii, mon Dieu ! m'éeriai-je enjoignant les mains, votre volonté est loute])uissante; pour punir Contran, vous lui fiiics endurer tout ce qu'il m'a fait souffrir. — Que voulez-vous dire, Malhilde ?
— Savez-vous, Contran, qu'il y a (inelque chose de providentiel dans ce qui se passe ici?... Lorsque j'éprouvais pour vous une |iassion aveugle, opiniâtre, moi aussi je médisais : Si Contran ne m'aime plus, pour-
quoi ni-je en moi l'cspuir onncinc'; de m'en faire encore aimer? ponrqiKii nOu inilillciciicc, sis diin lés w. me lasseiilelles pas? Iloiniiic vous jt; ino (Ifiii.iiulais cela, (limliai) ; CDiiiiiie vous je lioiivais une soi te «l'amèie viiln)ilc dansées (;liaj,'i ins : comme vous, clia(|iie jour, j'arfroiilais vos iiDiiviaux mipiis avue nnc coiiliance désespéiée. . coiiiiiie vous, sans dunle, je passais de loiignes miils à inlcrro^cr re (lonloiireiix my — tèrc de lame ! — Oli ! n'esl-ce |ias ipi'il ny a rien de plus alIVeiix qui^ de se senlii eiilraîiié par un sciiliiiieut ii ré^i■.lillle ? s'éi ria Gunlraii, lellemcnt alisoilié par sa persomialilé, qu'il oiililiail que e'élait à moi qu'il parlait. Oli ! n'csl-r(! pas, reprit il, n'est-ce pas ipi'il est aflreux de voir, de reeoiiuailic (pie la raisim. que la voloiné que le devoir, que l'Iionnem, sont iiupiiissaiils [loiir eonjnrer ee laial enivreiueiit ? — Vous peigne/ avee «le Irrrililes «oiileiirs les maux qui! vous m'avez ransés, (Jontian... Mais moi, eu vous aimant malgré vus dédains, je cédais à l.i voix du drvoir, c'était l'exagéralioii d'im noble amour... En aimant celte feiniiie malgré ses mépris, vous cédez à un penchant coupable... c'est l'cxagciatiou d'un criiiiiiiel amour.
IJii moment aballn, l'i'goisuie indomptable de M. de Lanciy se maiiifesla de nouveau. Il s'écria : — Par le ciel! il y a un abiiiie enliR voile caraclère et le mien... Vous êtes une pauvre jeune l'cmnie, f.iible et sans énergie; vous ne saviez riiii de la vie et di.'s passions; mais je n'en suis pas là... Après tout, il ne sera pas dit qu'une provinciale de dixhuit ans, inconnue, sans consistance, et maintenant (K^rdne, ;ib indomiéc de lous, me jouera do la sorle... Elle me fuit... elle ne veut pas cOM" senlir à me recevoir, doue elle me craint... Uli ! je le comprends; ce caraclère insolent et hautain redonte de reiicontier un maître... La vanité 111^ m'aveugle pas, e le cherclie à se tromper elle-même ; elle est si rusée, elle me crainl tellement, que, dans sa letlre, pour ni ôler tout soupçon de l'inllnencc que j exerce sur elle, elle allribiie d'avance à mon amoiir-pi oprc la jiisie conlianci^ que doit me <loniiPr tonte sa condiiile car elliî m'a dit ces mois : « (Jiie votre orgueil n'aille pas s'Imaginer ipie je vous fois parce que je vous crains... » (l'est cela... n'est cela... l'Ins de d'iute, je m'étais désespéré trop tôt... elle me craint... diitic elle m'aime... L'amour me rendait aussi aveugle qu'un écolier... Oh! M.illiilde, vous serez vengée.
J'inlcrrompis mon mari. — licontcz-moi, Contran... Tout à l'heure je vous :ii vu mallicurciix ; «pioiqiic la cause de ce malheur fût pour moi un outrage, j ai pu iiu moment compatira des peines que j'av;iis éprouvées, et oublier que c'était vous qui les aviez causées. iMiintciianl l'espoir rcnait dans voire cœur; vous me l'exprimez si duremeni, ipi il serait indigne de moi de vous dire nn mot de plus. — Malhilde... pardon... Mon Dieu... je suis insensé. — Jloi uni ai ma raison... je vous donnerai nu dernier avis. Ursule est plus habile que vous; vous tomliez dans le piège le plus grossier qu'elle vous a tendu. — Un piège? Quel piège? — Si elle ne vous eûl laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée penl-ètre ; mais, en vous faisant soupçonner ipi'elle vous fuyait par crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorle d'inlluence sur vous et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse. — C'est atlribuer une odieuse airieie-pciisce à une conduite remplie de générosité, s'écria M. de L:iiicry.
Ce reproche me révolta. — Eh ! quelle a donc été sa générosité, à celle femme? Comment, après m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit : ,!c n";ii jamais ainii; votre mari, mais je l'ai rendu complice dune iij|';ime trahison; maintenant je me rcpens et je vous jure de ne plus le voir! Quel sacrifice ! après m'avoir fait tout le mal possib!c, elle renonce à un bonime (pi'elli; n'aimait pas ! — Mais, par l'aveu de s:\ fau'e, elle mettait son avenir entre vos mains, madame ! et vous avez vu qu'elle ne s'ex;igéiail pas l'inllexible sèvérilé de son mari! I.'!lj 1 ne savait-elle pas, nionsieiii-, ipie j'èlais iucapaljle d(^ la perdre? Ne lui avais-jc p;is di jà donné mille pr uves do ma boulé, de n>a faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la générosité de cette femme... Elle me frappait dans le prési'iil, et elle ne pouvait rien (loin les maux passés. Indignée de l'égoisme de IM. de Lailcry, je me levai pour sorlir... mais il s approcha de moi avee coiilusiori, et me pi il II main. — l'aidon, me dil-il tiislcincnl, pardon j'ai honte maiiilcnaiil de mes paroles; je sens, lielas ! ee qu'elles ont de blessant. C'èlail (lijà si bon à vous que de m'ècoiilcr... Pardon encore... mais je suis si niallicinciix, que je me trouve sans force dans celle lutte; mon énergie a p:ili, je n'ai plus même la puissance de vouloir ; ch;ique jour je renonce ;i mes rèoliitions de la veille... Celle nialLeurcuse pensée est là, loiijoms la. préseule et inflexible ; je ne puis lui c'chapper. Oli ! tenez, celle posiiioii est horrible!... Que laire, mon Dieu, que faire?
El cet biinuiie d'un carailère si dur et si entier vers:i de nouveau des larmes. Cetti; honUuse faiblesse m'indigna plus qii'i Ile ne nie loucha. — Que faire ! lui dis-je, que faire ! vous me le demandez? A voir voire accabicuieiit, vosiiiipiiiss;inls rcgiels, votre facile résignalion ;i un pench;inl erimiiiel, ne dirail-on pas ipie vous êtes iiivini ibicnient (oieé à agir ( onime vous agissez ! — .le vous dis que celle iiilluence est irréfislilile, M;itliilde.. — Je vous dis, moi, ipie ce sont de lai lies excu-es! Qui; faire, dites-vous? Il faut vous conduire enfin en hoiiiièle homme, en homme de cœur ! Eeoiiliz-iiioi, Goiitran ; je ne sui> plus aveuglée sur vous ; le moment est venu de vous parler avec nue rude Irancbise : mou avenir et le vôIre, celui de nuire enfant, dépendent de l:i résolulion que vous al'ez prendre aujourd'hui! Vous m'avez épousée sans
I amour, vous avez commis une action qui louche au déshonneur, vous m'avez jusqu'ici rcndiii' la plus iiiallieurciise des femmes, v(uis noiiiris- Scz nue passion misérable... — Enciire des rcproclies... ayi'Z donc pilié de mol à votre tour, Malhilde! — Si je vou-. rappelle ce trisie passé, c'est pour bien ét.iblir voire position et la mienne, et répondre à votre qiieslion... Qui: faire? je vais vous le dire... moi... Aujom<riini, au moineol où nous parlons, il di'penil encore de vous d'jivoir une vie heureuse et honorée, demain |)eut-êtrc il serait trop taid. — Eh bien, oui ! éclairez-moi, coiisol. z-moi... venez à mon aid.'... Matliilde, vous ne j)ouvez avoir que de nobles inspiialions, je les suivrai.
— Vous èles jeune, coiiiagriix, vous avez d«; l'espiit, vous êtes riche; vous êtes assez heureux pour que la preuve d'une filale action, qui pouvait vous déshonorer, soit :inè.iniie: vous êtes assez heureux pour que le vrai et le f;iux soient telleinenl confondus d.ins les caloiiuiies du monde, que les hoiiuUes gens hésiteront à se prononcer coulrc vous : chîlligez de vie, devenez utile, f.iites compter avec vous, et l'opinion du tnnilde vous reviendra. — liais,- encore... comment? par quels moyens? «* Jusqu'ici, à part vos services inilitaircs, voire vie a été oisive, dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous. .i N esl-il pas des c;iirieri;s h onoi ailles que vous pouvez encore embrasser? n'avezvoiis pas été militaire, diplomate? .. — Je n'aeeeplerai ni ne demanderai jamais au<un emploi à ce gouvernement. — Soit, vous avez tahriii... celte susceplibilili-seconipiend. l'arvoire position .. par voire fecomiaissaiice pour une liimille qui ;i comblé vous et les vôtres, et" à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoué^, vous ;ipparlcnez nu parti qui riqirésenie les droits et les espérances de celle roy:ile f;imille : eh bien ! joignez-vous à ses courageux défenseurs. — Me conseillez-vous doue daller eu Vendée? — Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est des entr:iînements que je eoinpreiiils, que j'excuse, que j'admire peiit-élre, mais (|uc je ne voudrais pas vous voir p;irlager : n'est-il pas d'aiilrc moyen de servir celte opinion? — Mais, comment? — Eh ! que s:iis-je... A la Chambre, p:ir cxemjdc ; n'y a-l-il p;is une belle place à prendre parmi les royalistes? — .\ la niiamhre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?
— Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les propriétés (]ue nous possédons ici, les souvenirs que ma f.imille y a liissés, f;ivoriseraient, j'en suis sûic, voire élection ; acceptez eeilc espéi;incei que désormais vos pensies lendcnt à ce but. Voire esprit est facile et brillant, donnez lui la solidiié. la profondeur qui lui inanquenl. Vous voulez représenicr votre pays, étudiez ses lois, son gouvernement... t!oniplélez, par une instruction sérieuse, les avantages que nous donnent la |iratique et la eounaiss;iuee du monde... Vous avez autour de nous nos fermiers, nos lenanciers, loiiles personnes dont piiil dépendre nnc élection. Exercez sur eux le ch:irme que vous possédez qu;ind vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, f.iiles-voiis aimer : jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le geiililhomiiie oisif el indifférenl aux g andes questions qui agilenl le pays ; moiilrez-leur que vous êles capable d'autre chose que de conduire voire meule; prouvez leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut dèfiuulre des principes que l'on croit saliilaircs, des droits que l'on croit divins, et (pi'on peiil aussi prendre en main la pieuse el noble cause des gens ipii tr.ivailleiit, qui soulfreiil, et les dèlendre à la face du pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque jour parcourez nos campagnes; soyez bon, jnsli', affable, vous vous ferez descié ilures ; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si impiloyablemenl rejeté : à force de bienfaits, à force de services, vous vous rendrez ncce-saire, et un jour sansdoule vous serez récompensé de vos soins, de vos tnivanx, par le sufr;ige de ce pays... Uoiinez ee but à voire vie, Goulran... alors vous combattrez avec succè-, alors vous surmoiileiez la honleuse passion qui vous abat et (jui vous énerve. Pour vous encourager ihius celle voie belle el glorieuse, vous n';iurez plus sans doute, auprès de vous, un enuir biûlaiil de l'amour le plus passionné... mais vous aurez du moins nue amie sincère ipii vous lienilra compte de chaipie cfl'orl, de chaque louable résobilion. qui vous bénira il'ètre coungeiix et bon; et puis vous vous direz que celle lâche que vous vous iuqiosez, non seulemeul peut vous délivrer d'une misérable faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever el ennoblir le nom ipie portera votre enl'aiil .. Alors, Goulran... peut-être en vous voyant si ( hangé, en vous voyant si hou, parce que vous serez hemciix et salisl.iit de vous... peut-être ce triste cu'ur, que je sens mainlenaiit froid el niori pour vous, se ravivcra-1-il par nu de ces miracles dont le ciel récompense qiielquehùs les vaill.iutes résolutions... Si, au contraire, le coup qui l'a frappé a élé mortel... eh bien! ma sérieuse amitié, l'édiuMliou de noire eiifaut, la considération du monde, votre lenoimnée, une louable ambition, peut-èlrc, occuperont assez votre vie pour vous rendre moins regrcllable cel ;iniour dans le mariage dont vous parliez autrefois.
— Ce n'est p;is moi... ce sont les circonstances qui oui renversé cet espoir! Nous avons aussi en de beauv jours 1 — De trop beaux jours, Giiilran!.. Un de vos loris a élé île me rendre d'abord trop heureuse, sachant qu'une telle fèlii ilè ne pouv.iil p.is durer., mou lort à moi a élé de croire à la eoulinualion d'un pareil bonheur ! Quand les mécomptes sont venus, je n'ai pas eu le courage de prendre lésolùmeiit un parti ; ma délicatesse est de> eiiiie une sii-ceplibililé outrée, je n'ai su que souffrir. Il a fallu ee désillusiouueuienl complet pour me rendre à nioi-inêine, à la raison... Peut-être le langage ferme et sensé çue je vous liens au-
MATHILDR.
joiird'liui eût fait germer en vous de nobles désirs, eût étouffé de houleux projets : je vous aurais à la fois rehaussé à vos propres yeux et aux miens. . mais, encore une lois, moi j'avais cru à vos paroles... la déception a été terrible ! Pendant ce temps de lutte entre mou amour et vos dédains, ma raison s'était obscurcie, affaiblie : mais, je le sens, elle s'est an'ermie, agrandie, élevée, par la conscience des nouveaux devoirs ((ue la nature m'impose... maintenant je vois, je juge et je parle autrement.
— .Autrement... oui, autrement en effet, me dit Goiitran (|ui m'avait écoulée avec une surprise croissante qui lui ùlait la faculté de m'intcrrompre. Comment, Mathildc? comment ! c'est vous... vous que j'entends? vous toujours si faible... si résignée!... — Eh bien ! répondez Contran... Me direz-vous encore en pleurant ces mois indignes de vous: Que faire?... contre la passion insensée qui m'obsède... — Non, non! s'écria M. de Lancry, non ! vous serez comme toujours; mon bon ange ! vos nobles et sévères paroles m'ojit ouvert un horizon tout nouveau... Oui, oui, je lutterai, je vaincrai cette passion. J'aurai un double but à alleiniire, une double récompense à espérer : me réhabiliter à vos yeux et à ceux du monde, et reconquérir ce noble cœur que j'ai perdu... Oh ! noble fenmie parmi les plus nobles feuiines, quand je conqiare ce langage digne, élevé, à toutes les cyniques foilanteries d'Ursule ; quand je compare l'émotion pure, salutaiie, qu'il me cause, les idées généreuses qu'il éveille en moi, aux resseutimeuls amers que me laissait toujours son esprit ironique cl hautain, je ne puis coiiqirendre combien j ai pu à ce point vous mécoimaiire, vous saciilier. . Oh! Malhilde, pour me donner du courage, pour m'affcrmir dans ma résolution, laissez-moi croire que cet engourdissement passager de votre cœur cessera bientôt ! Cette vie nouvelle me serait si douce, partagée avec vous, tendre et aimante comme autrefois...
— Cela est impossible, Contran : je vous le répète, vous trouverez en moi tout l'appui, toute ralïection que le devoir m'impose ■. je ne puis vous promettre rien de plus. Notre mariage d'amour a passé ; un mariage de convenance lui succède : ce seront des relations calmes et tristes, mais reuqilies de sollicitude et de sincérité... Je ne veux pas me faire valoir, Contran; mais enhn, refléchissez à tout ce qui s'est passé enlre nous, et voyez si je ne me conduis pas... — Comme la plus géïK;reuse des fenmies ! c'est vrai, mille fois vrai ! L'habitude du boidieur rend si exigeant... que je ne puis me contenter de ce que je ne mérite même pas. — Allons, courage, courage, Contran ; la vie peut être belle encore pour vous; de nobles ambitions, des occupations attachantes, de glcjrieux triomphes, vous consoleront... Peut-être même un jour ne regretterez-vous rien... peut-être serai-je la seule à m'a|iercevoir de la dilléience qui régnera entre le présent et le passé, différence qui vous afllige aujourd'hui... Une exislence nouvelle peut commenter pour vous. Courage, courage I Si vous vous trouvez malheureux, songez à ceux qui sont plus nialheuieux que vous. — Oui, oui, courage, Malhilde. . vous le \ errez, je serai digne de vous... De ce jour, comme vous le dites, une vie nouvelle va commencer pour moi... Vous avez éveillé dans mon cœur une louable ambition; je vais suivre vos conseils: en un mol... malgré moi, d'ailleurs, je regrettais, je me reprochais de rester spettaleur iiiilifréient de celle révolution, et de ne pas an moins protester en faveur d'une famille à qui je dois tout .. C'était presiiue une lâcheté. Oh ! merci à vous de m'en avoir fait honte !
Je l'avoue, cet entrelien me donna ipielque espoir; je remerciai Dieu de m'avoir si bien inspirée. Plus je réfléchissais aux conseils et aux espérances que j'avais donnés à Contran, plus je m'en applaudissais. Si l'ambition pouvait germer dans son àine, elle giamlir:iit bien vite assez pour étouffer la passion qu'il ressentait pour Ursule. Contran, avec son esprit et sa connaissance des hommes, une fois mêlé aux allaires politiques, pouvait ceriainenienl bientôt arriver à une position considérable.
ClIAPIfRE XLVI.
Le iluparta
Le lendemain de celle conversation qui m'avait donné tant d'espoir, et dans laquelle Gontran m'avait inanilesté une si généreuse résolution, je ne vis pas mon mari. Sur les deux heures, le temps était Ires-beau, quoique froid. Je hs demander à M. de Lancry s'il voulait fore avec moi une promenade en voiture. Blondeau vint me dire qu'il était trèsoccupé, et qu'il regrettait de ne (louvoir m'accompagner. Je crus qu'avec lardeur naturelle de son caractère, il songeait déjà aux travaux qui devaient lui être une distraction si utile. Je p;ulis seule. Ce pâle soliii d'hiver me lit du bien ; mon cœur brisé se dilata; maigre moi, une bien vague et bien lointaine espérance vint encore me luire, (juoiquejene me sentisse plus d'amour pour mon mari, quoique sa présence nie fût souvent pénible, à cause des cruels souvenirs (|u'elle me rapiielail, je ne pouvais m'empêcher de songer à la possibililé d'un avenir meilleur. Si M. de Lancry pouvait parvenir, à force de travail et de volonté, à vaincre sa passion pour Ursule, et à y substituer une nobh^ ambition, alors, il élail sauvé: il me revenait, lue fois éveillée chez les hoincues de S(in caractère, l'ambition laisse peu de place aux sentiments tendres. Peutêtre alors, me tenant compte de ma résignation, de mon dévouement,
la possession de mon cœur suffirait-elle à Contran... Hélas ! ces pensées me prouvèrent la faiblesse de nos résolutions et l'inslabilité de nos inqjressions. Sans doute, ainsi que je l'avais dit à mon mari, je ne l'aimais plus, et pointant, au plus léger espoir de le voir redevenir ce qu'il était aiilrefois, il me semblait (|iie, moi aussi, je retrouverais le même amour d'autrefois. J'aimais mieux croire à la léthargie qu'à la mort de mou co'ur
Après une longue promenade, je rentrai ; il élait [iresque nuit. En approchant du château, je fus Ires-élonnée de voir Blondeau venir à ma rencontre dans la longue allée qui conduisait à la grille du parc. Elle fit signe au cocher. La voiture s'arrêta. Je fus frappée de l'air triste et inquiet de cette excellenle femme. — Monte avec moi, lui dis-je, je
te ramènerai. — J'allais vous le demander, niad:ime. Blondeau entra.
Mon Dieu ! qu'as-tu? lui dis-je; lu es pâle, agitée... il se passe certainement qiiehpie chose d'extraordinaire?— D'abord, madame, ne vous alarmez pas. — Mais qu'y a-t-il donc? tu m'effrayes! — Je suis venue au-devant de vous, madame, parce que j'ai craint qu'au château on ne vous ajiprit trop brusquement... — Mais, eni ore une fois, parle donc! qu'est-il arrivé? — Calmez-vous, madame, calmez-vous... c'est quelipie chose qui va bien vous étonner ; mais il n'y aurait pas de quoi vous affliger, si vous étiez raisonnable... ce serait peut-être pour le mieux, vous seriez plus tran(|uille. — Plus tranquille? mais explique-loi donc ! — D'ailleurs, une lettre que monsienr le vicomte m'a remise pour vous, madame, vous apprendra sans doute... — Une lettre! où esl-elle? — La voici, madame; mais la nuil est venue... vous ne pourrez pas la lire. — Mais que t'a dit M. de Lancry? — Madame, voici ce qui est arrivé. A peine vous veniez de sortir, que Cermain, que monsieur le vicomte avait envoyé à Paris il y a quelque temps, et ipii lui écrivait tous les jours, est arrivé au château, venant de Paris. Il a demandé tout de suite à voir son maître. A peine a-l-il eu causé avec monsieur pendant cinq minutes... — Eh bien? — Je vous assure, madame, reprit Blondeau en hésitant, el en me regardant avec une douloureuse compassion, que cela peut-être vaut mieux ainsi... ce départ... — Un départ?... M. de Lancry est parti... m'éciiai-je en joignant les mains. — Et fasse le ciel qu'il ne revienne pas ! dit impétueusement Bloiide:iu, ne pouvant se contraindre davanlagr, car vous mourriez à la peine, ma pauvre madame...
Sans répondre à Blondeau, je courus chez moi pour lire la lettre de M. de Lancry. Celte lettre, la voici:
c Maran, trois heures.
« Vous devinerez sans peine la cause de mon départ subit... Au point où nous en sommes, il est inutile de dissimuler. Vous le voyez bien, il y a des falalités auxquelles on ne peut, sans f(die, essayer de résister. .Ma présence vous serait désormais insupportable, et la votre me rappellerail des toris que je ne puis ni ne veux nier. Vos (piailles el mes défauts sont d'une telle n:ilure, ipie nous ne pouvons espérer de vivie dans celle sorte d'intimité négative qui suffit à lant d'époux. Vos regrets des premiers temps de notre mariage se traduiraient toujours en re|iioches, el votre patiente vertu me rappellerait toujours mes lautes ; mon caractère s'aigrirait encore davantage, et nous ne pourrions que perdre tous deux à un rapprocbement. Je vous laisse toute liberté, bien cerlain ()ue vous saurez ménager les convenances : je vous demande la même grâce. D'ailleurs, mon parli est irrévocablement pris, et vous es|)éreriez en vain m'en faire changer.
« Je pense que vingt-cinq mille francs par an vous suffiront. Soit (pu; vous restiez à Maran, comme je vous le conseille, soit que vous veniez à Paris, cette pension vous sera exactement comptée. Donnez-moi des nouvelles de votre s:inté; el, si vous avez quelques objections à me faire sur les dispositions financières que je vous propose, écrivez-moi je tâcherai d'air:inger tout selon votre désir. J'avais été dupe comme vous de ma bonne résoluliiui d'hier. C'était une faiblesse ; je n'avais |ilus la tète a moi : j'ai agi, parlé comme un iionimc sans énergie. Le courant m'emporte : je ferme les yeux, et je m'y abandonne. (Juoi que vous disiez, il est des circonstances dans lesquelles la volonté est impuissante.
u G. DE L. »
Le brusque départ de mon mari, la lecture de cette lettre me causèrent un tel saisissement, une si violente cominolion, que je sentis tout à coup je ne sais quel atroce déchirement inlérieur!... mon sang se
gla(;a dans mes veines une horrible (lainte travers:! mon esprit
comme un trait de feu... je m'évanouis d'épouvante et de douleur
Aujourd'hui comme alors... comme toujours... je vous dinii : Soyez maudit, Coniran ! ... vous avez tué mon enfant dans mon sein ! ! !. . .
Combien de temps resUii-jc dans un état voisin de la folie et de la sliipidilé, je ne pus m'en rendre compte alors... Blondeau ne me quitta pas un jour, pas une nuit. Depuis elle me dit que lorsque j'appris l'affreux résult:il de mon saisissement, ma raison s'égara... je me misa pousser des éclats de rire convulsils. Ce paroxysme nerveux dura jus- (pi'a ce que mes forces fussent complètement épuisées. Alors je tombai dans une sorte de torpeur, d'engourdissement inerte. Pendant celle période, je ne dis pas un mot... je ne seinl)lais pas eiitendie les pandes que l'on m'adressait. Je restai environ deux mois avant (|ue d'avoir loui :i lait repris l'usage de iii:i raison. Lursipie je revins ;i moi, il fallut ipie iflonde:iii me racontât tout ce qui s'ét:iit passé ; tout, jusqu'au dép.irt démon mari... loiil, jusqu'à ht révolution ipie ce dépari m'avail eau-
'(se
sée... tout, enfin, jusqu'au moment lenible où... Mais ma plume s'arrête... ma main tii'inlile... tout mon être tressaille encore à ce déchirant souvenir!... Oli ! mon enfant... ni-on enfant! Oli! malheur à vous, (jontran!... malheur à vous!... Encore à cette heure, mon désespoir éclate en sanglols... Oh! nialheui', malheur à vous qui avez impiloyahlenieiit hiisé le dernier... le seul lien (|ni dût ni'attather àla vie!... Malheur à vous (|iii m'avez ôlé le seul prélexte (|ui m'aurait permis un jour de vous pardonner le mal que vous m'avez fait... Soyez maudit!.. .à tout jamais iu;iudli!
Bien des lois je me suis demandé si le brusque départ de Goiitran avait seul causé le fatal événement qui devait décider de ma vie, ou liien si je <levais atliibuer ce limesle accident aux violents th:igiins qui m'avaieiil frappée depuis quelques mois. Longtemps encore, rougissant (le ma (àiblisse, je ne voulus pas ni'avouer celte dernière, cette inipardoiuialile lâcheté : cela était vrai pourtant... Malgré l'affreuse trahison de mon mari, malgré sa lettre à Ursule, malgré ses aveux, nialgic mes icssenlimenls, (pioi(|ue je lui eusse dit enfui (jue je ne l'aimais plus... houle! analheme sur moi! je l'aimais encore, je l'aimais, puisque le lionleversenient cpie me causa son dépari causa la mort prématurée de ujon enfant! Maintenant que toute illusion est à jamais dissipée pour moi et que je vois vrai dans le passé... je m'aperçois que, même au milien des ch^igrins (pie je croyais les |)lus dé5espérés, un secret et vague espoir me soutenail cncoie à mon in^u. L'abandon de Contran me fit sentir tout ce ([ue sa présence était pour moi. En vain je savais qu'il aimait L'rsule, en vain il m'avouait celte folle et irrésisiible passion... Au moins il était là... près de moi; je pouvais compter, giàce à mes soins, glace à ma tendresse, sur un bon retour de son cœur... Et puis cnliii, encore une fois, si cruel, si inipiloyable qu'il lût... il était là, et mieux vaut soulfrir par la présence que par l'absence.
Un remords terrible, implacable, me poursuivra désormais toule ma vie... Un indigne amour m'a coulé la vie de mon enfanl... Si, comme le disaient mes levies meuleuses, oubliant, méprisant un honinie sans loi, j'avais mis tout mon avenir dans l'amour nialernel, j'aurais supporlé le délaissenienl de cet homme avec calme et dignité. 11 n'en lui pas ainsi. Eu me causant un alroce déchirement, le départ de cet homme me prouva par combien de libres palpitantes mon cœur lui était encore aiiacbé. Mais aussi son infâme abandon, en arrachant ces dernières racines vives et saignanles, anéantit, hélas! trop tard, mais à jamais, cet odieux amour
CUAPIÏRE XLVII.
Le lestanienl.
Pendant ma maladie, les lettres suivantes de madame de Richevlllc étaient arrivées à Maran... Blondeau, les voyant cachetées de noir, n(! me les remit que lorsque je fus hors de danger. Craignant que leiu' conk'iiu ne lût sinistre, elle n'avait ]>as voulu m'eximser à une éniolion peut-être dangereuse. Les piesscntimeiiis de celle femme si bonne et si dévouée ne l'avaient pas trompée.
« Paris, (ieuï heures, janvier 1831.
« Je VOUS écris un mot à la hâte, ma chère Malhilde, pour vous faire part d'un bien douloureux événement. J'apprends à l'inslanl que M. de MorLigue a été hier graviment blessé eu duel... On dil (tt je ne puis le croire) que notre iiiallieureiix ami, dont vous connaissez le caractère et la loyauté, a été l'agiesscur. Les chirurgiens ne peuvent encore donner aucun e^poir ! le preuiiei' appareil ne sera lové que dans la soirée ; je ne saih [louKiuoi je ledoule (pie le duel de Bl. de Morlagne ne soit la suite de (pielipie odieux complol... Tout à Iheuie, j'étais allée moi-même savoir de ses nouvelles : ciiloncée dans ma voilure, j'atiendais à la porte de la maison ipiil habile seul, comme vous savez, que mon valet de pied lïil de retour : deux hommes de haute (aille, bien vêtus, mais d'une loiirmiie vulgaire, vinrent fans doiile aussi pour s'informer de ses nouvelles. Avant d'enirer, ils se lirenl, en s'excusanl de passer l'un devant l'autre, quelques révérences grotesques (|ui nie sur|)rirent ; aprè? être un instant restés dans la maison, ils soitireiit et se tinrent une minute devant la porte en regardant de eùlé et d'autre. Alors, l'un de ces hommes, le plus grand... (jamais je n'oublierai sa physionomie à la fois basse et sinistre, sa (igure couperosée, encadrée d'épais favoris d'un roux ardent, et illuminée par deux pelils yeux d'un gris clair), alors le plus grand de ces deux hommes dit à l'aulie eu riant d'un rire féroce : — Quand je vous (lis que le plomb sons l'aile vaut aulant (pie le plomb dans le crâne ; je l'avais pourtant ajusté à la tête ! mais, moi qui ne manque pas une mouche à ipiaranle pas, j'ai été obligé de cligner do l'œil devant le regard de cet honune-là : je n'ai jamais vu un pareil regard... C'est ce qui a dérangé mon point de mire. — Il n'y a pas de mal si le coup est toiil à fait bon, reprit l'autre homme avec un accent étranger forlenicnl prononcé ; dans ce cas, ajoula-l-il, chose promise, chose tenue. Il li'a (lue sa parole... et...
«Je n'entendis rien de plus, ces deux hommes s'éloignèrent. Je ne puis vous dire combieu cela m'inquiète. Quels sont ces hommes'? quels
rapports ont pu exister entre M. de Morlagne et des êtres pareils? que signifienl ces mots : chose promise, chose tenue ; il n'a que sa parole ; si le coup csi tout à fait bon, c'est-à-dire, sans doute, si le coup est mortel ? Quel est ce mystère?...
« Huit heures du soir.
« M. de Morlagne est dans le même état; on lui a ordonné le silence le plus absolu ; j'ai fait prier .M. de Sainl-I'ierie, qui a été l'un de ses témoins, m'a-l-on dil, de passer chez moi; je voulais l'iuslruire des pi opos que j'avais entendu tenir par ces deux hommes ; il a été frappé ( oiiime moi de ces étranges [laroles. Celui des di ux qui a les cheveux roux a été radvei>aire de M. de .Morlagne. Voici les détails que M. de S.iinl-l'iorre m'a doiiiu's sur ce duel. M. de Morlagne était venu chez lui vendredi soir, le prévenir qu'il avait eu une altercation violente avec un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il avait souvent reucoutrr de|iuis quelque temps au Café de Paris, où il dhie habiluellcincnl. Ce liUMimo et son compagnon affectaient toujours de se placer à une table voisine de la sienne des qu'ils en Irouvaienl l'occasion. Une fois établis de façon à être eiilendus de M. de .Morlagne, ils commençaient à parler de rempereur dans les termes les plus grossiers et les plus mépribants. Vous counais-ez, ma chère Malhilde, l'espèce de culte d'idolâtrie qut! M. de Morlagne a conservé pour Napoléon; vous concevez donc avec ()uelle impatience il devait souffrir de ces entretiens, qui le blessaient dans l'objet de scs plus vives sympathies.
« Vendredi dernier, il vint diner à son habitude; à peine était-il assis à sa table, (jue les deux inconnus arrivèrent, et la même scène se renouvel.i, le même enlrelien continua. Notre malheureux ami eut d'aulanl plus de peine à se contenir, qu'il lui sembla que ces deux hommes échangèrent un signe d'inlelligeiice en regardant de son côté ; pourlant il conserva assez (J'empire sur lui-même pour se lever et sortir sans dire un mol, n'ayant aucun motif réel d'agression. Ces deux voisins él.iieut parfailemenl libres d'émettre entre eux leurs opinions ; d'ailleurs, ils ne s'adressaient pas à lui... En sortant de diner, M. de Morlagne alla à la Coinédie-l'i ançaise ; il y avait peu de monde, il prit une stalle ; au bout de quelques instants, les deux inconnus vinrent se placer à ses côtés, et reprirent leur conversation où ils lavaient laissée. M. de Morlagne crut voir une provocation dans l'étrange persistance avec laquelle on le poursuivait ; il perdit malheureusement patience, son caractère bouillant l'emporta , et il dil à l'homme aux favoris roux qu'il n'y avait qu'un misérable qui pût oser parler ainsi de l'emiiercur.
« Cet homme au lieu de répondre à M. de Morlagne, redoubla d'injures sur Napoléon en continuant de s'adresser à son compagnon. Notre malheureux ami, que ce sang-froid mit hors de lui, s'oublia jusqu'à secouer violemment le bras de l'inconnu, en lui demandant s'il ne l'avait pas entendu. Celui-ci s'écria vivement : (( Vous m'avez appelé misérable, vous avez porté la main sur moi ; je ne vous ai pas adressé la parole, vous êtes l'agresseur, vous me devez satisfaction. Voici mon adresse ; demain malin mon témoin sera chez vous. » Et il remit une carte à M. de Morlagne. Sur celte carie il y avait : le capitaine le Blanc. Le soi; même d ' celte allercaiion, .M. de Morlagne alla chez M. de Saint- Pierre, lui avoua qu'il avait eu tort, mais qu'il n'avait pu s'empêcher de s'emporter en entendant injurier la mémoire de l'homme qu'il admirait le plus au monde ; il pria M. de Saint-Pierre de s'entendre avec le témoin du capitaine Le Diane, ajoutant qu'il était prêt à donner toute satisfaction. Le lendemain, à huit heures du malin, le (éuioin du capitaine Le Blanc, un Italien qui se qualilia du titie de chevalier Peietti, vint trouver M. de Saint-Pierre et réclamer le choix des armes pour le capitaine Le Blanc, qui voulait se battre au pistolet, à vingt pas, et tirer le premier, étant l'olfensé. M. de Saint-Pierre, voulant égaliser davantage les chances du conibal, demanda que les deux adversaires tirassent ensemble : mais le témoin du capitaine Le Blanc n'y voulut jamais consenlir. Malheureusement, M. de Mortagiie était l'agresseur sans provocalion. M. de Saint-Pierre fut donc forcé, me dil-il, d'accepter le combat le qu'il élail proposé.
(( Lorsque Bl. de Morlagne apprit le résultat fâcheux de cette entrevue, il parut soucieux, préoccupé. Avant que de partir, il remit à M. de Saiiii-Picrrc une clef, en le priant d'envoyer à leur adresse les paiiiers qu'il trouverait dans un coffre (pi'il lui indiqua. M. de Saint-Pierre, coniiaissanl le courage de M. de Morlagne, qui avait fait les plus brilllanles preuves dans des circonstances paieillos, attribua à un sinistre pressenliinent l'espèce d'accablement qu'il nioiilra avant le combat. Notre ami regrella plusieurs fois de s'être lais^é emporter jusqu'à insulter cet homme, comme si la mémoire de rempereur no se défendait pas d'ellemême. Plusieurs fois il répéta : « Cela m'eût èlo à peine pardonnable si u ma vie m'eût appartenu à moi seul; mais en ce moment me conduire « coniine je me suis comluil, c'est pis qu'une folie, c'est presque un « crime... » A midi, M. de Morlagne et ses deux témoins, le capitaine Le Blanc et les deux siens, arrivèrent dans le bois de Ville-d'Avray. Tout fut réglé comme il avait été convenu. Les deux adversaires se placèrcnl à vingt pas ; .M. de Morlagne redressa sa grande taille, et, lout eu lenant son pistolet de la main droile, il croisa ses bras sur sa poilrinc, jeta un regard si ferme et si perçant sur le capitaine Le Diane, que celui-ci baissa un moment les yeux, et M. de Saint-Pierre vil distinctement son |ioiguet trembler, pourtant son coup partit; hélas!... il fut bien fatal... M. de Morlagne tourna une fuis sur lui-même, et tomba à genoux
en porCant la main droite à son côté gauche... puis il se renversa eu arrière en s'écrianl : « Ma pauvre enfant! » Vous le voyez... il pensait à vous, Mailiilde... Ses témoins le reçurent presque expirant dans leurs bras. La balle avait pénétré dans la poitrine. Un le transporta à Paris avec les plus grands ménagements, et, depuis hier heureusement, quoique très-alarmant, son état n'a pas empiié.
« Voil.à, ma chère Mathilde, le triste récit que m'a fait M. de Saint- Pierre. D'après les paroles atroces que j'ai entendu prononcer aux adversaires de M. de Mortagne, .M. de Saint-Pierre pense comme moi que, sans doute, ces hommes avaient calculé leur opiniâtre et pourtant insaisissable provocation de telle sorte qu'elle fit sortir M. de Mortagne de sa modération habituelle, et qu'il se mit par une imprudente agression a la merci de ces deux spadassins, dont l'un ne semblait ([ue trop sûr de son adresse. Mais quel est le mystérieux moteur de cette atroce vengeance '! Sans aucun doute ces misérables n'ont pas agi d'eux-mêmes, ils ne sont (jue les instruments d'une horrible machination... Je reçois à l'instant un mot de M. de Mortagne, il se sent mieux ; il a, dit-il, les choses les plus graves à me comnmniqner. Je ne manquerai pas à ce triste et pieux devoir ; je vous quitte pour revenir bientôt, ma chère enfant. »
« Paris, onze heures du soir.
« J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et implorons-le.'... il reste encore quelque espoir... Il vivra !... oh! il vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennenii.-^, car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame horrible... Quel abîme d infamie !... Mais parlons de vous d'abord... Son premier cri a été : « Mathilde ! » ses premières paroles ont été pour me supplier de vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée (il a conhé [à mon amitié tous les détails de cette nuit horrihle... vous verrez bientôt pourquoi). Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque extlusivcment pendant quelques mois. Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités de votre mari; selon son habitude, il voidait vous répondre en vous rassurant ou en vous donnant un conseil eflicace, mais il lui a fallu plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre contrat de mariage. Hélas ! ma pauvre enfant, vous avez été victime d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de rien... votre mari peut tout engloutir, et ne léguer (lue la misère à celle qui l'a si généreusement enrichi!...
« Mais que Mathilde se rassure, a dit M. de Mortagne, quoi qu'il arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant, seront assurés, et à l'abri de la dissipation de son mari... » Je lui ai tout appris, malheureuse feuune!... et vos justes sujets de j:iloiisie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mois, car je connais votre tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une séparation!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!... malheureuse enfant! Ecoulez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à celle pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement est pénihie, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les inslanls... Enfin, si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne, il ira lui-même, et devant votre mari (I), vous donner les conseils qu'il me prie de vous donner. Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse. . toutefois avec les restriciions d'une àme juste et loyale'.'... c'est le démon qui avait semblé s'acharner ;i votre perte, M. Lugarto enlin!.. C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que M. de Moi lagne m'a raconté la scène de la maison isolée, et les menaces de vengeance que te montre proféra en s'éloignant... Il n'aura (|ue trop lenu parole ! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui, amont épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de leur maitre, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux an)i, en oul-.agear' devant lui une mémoire qu'il vénérait.
« Une fois l'agression de M. de Mortagne bien constatée, et le choix et le mode du combat ainsi laissés forcément à son adversaire, il ne pouvait que tendre sa iioilrine désarmée aux assassins payés par M. Lugarto. Malgré celle interprétation :i naturelle d'un fait ine\|ilicable sans cela, malgré son mépris pour cet honune, M. de Mortagne répugne à le eioiie capahie d'une si sanglante infamie; avec la rude franchise de son caractère, il n'admet que les réalités, les preuves matérielles, lorsqu'il s'agit d'accuser un homme d'un crime peut-être [dus exécrable encore que l'assassinat, parce qu'il est inlaillible et impunissable... Pourtant il consent à... »
('elle lettre de madame de Rieheville était interrompue... Un billet accompagnant un volumineux paquet eaehelé de noir était ainsi conçu, et écril d'une main défaillante par madame de nicheville :
« Une heure du maliu.
« Il me reste... à peine la lorce de vous écrire ces mots terribles...
(1) M. de Mortagne ignorait alors le départ de M. de Lancry pour Paris.
( JVoW de l'auteur.)
Il est mort... une suffocation vient de l'emporter... Ce n'est pas tout... je crains de devenir folle de terreur. A peine m'avait-on annoncé cette alTreuse nouvelle, qu'un inconnu a apporté une boîte pour moi... Emma l'a ouverte... en ma présence... qn'ai-jevu?... Un bouquet de ces (leurs vénéneuses d'un rouge de sang que l'an passé vous portiez à ce bal du matin., et qui vous avaient été envoyées à votre insu par M. Lugarto, démon... à figure humaine... Ce bouquet est ceinl d'un ruban noir... (^)mprenez-vous cette épouvantable allégorie?... N'est-ce pas à la fois dire quelle est la main qui a frappé... et nous menacer de nouvelles vengeances'.'... Si cela est, mon Dieu ! gràee... grâce pour Emma, grâce pour ma fille... frappez-moi, mais épargnez-la... .Mathilde... prenez garde... un génie infernal plane au-dessus de nous... Notre ami n'est |ieut-ètre que sa première victime... Adieu, je n'ai que la force de vous dire mille tendresses désolées. Veioeiil de Hicheville. »
Un paquet cacheté, à mon adresse, accompagnait cette lettre. 11 contenait les dernières volontés de M. de .Mortagne... le don qu'il me faisait de tous ses biens .. et la révélation d'un mystère sacré qui doit rester enseveli au plus profond de mon cœur
Je n'ai pas besoin de dire si mes regrets furent cruels... La seule main ferme et amie qui aurait pu peut-être me retenir sui' le bord de l'abîme venait d'être glacée par la mort. Tous les soutiens me manquèrent à la fois... La fatalité senihlait s'appesantir sur moi
Un jour donc, je me trouvai seule... le cœur vide et désolé... l'âme remplie d'amertume et du haine... Dans ma révolte impie contre la destinée que Dieu m'imposait sans doute connue épreuve, lasse d'être victime, insultant â ma résignation et à mes vertus passées, je songeai enfin à rendre le mal pour le mal. Me pardonnerez-vous jamais, mon Dieu! (.lue mes fautes retumljenl sur l'homme qui m'a jetée dans celte voie orageuse et désespérée ! ^on, non, pas de pitié... pas de pitié pour lui... Du ciel il m'a rejetée duiis l'enfei-; il m'a ravi ma dernière espérance. Haine... haine limnortelle a celui qci a tué mon E^K.^ST