CHAPITRE LI
Correspondance.
Environ trois mois après mon arrivée , Bliindeau me remit un petit carton qu'un commissiciiHiaire avait apporié. Je l'ouvris, palis d'effroi... en voyant un bouquet de ces (leurs vénéneuses d'un rouge ctlaianl que M. Lugarto m'avait autrefois envoyées, et qui, depuis lors, étaient devenues comme le synd)ole de son odieux souvenir, puisque madame de Iticheville avait reçu un bouquet pareil le jour de la mort do 31. de Morlagne. Avec ce bouquet était la lettre cijointe, écrite par mon mari à un de ses amis que je ne connaissais pas, l'enveloppe ayant été enlevée. Comment M. Lugarto, qui n'élait pas à Paris, du moins je le supposais, avait-il pu inicrcepicr la correspondance de M. de Lancry, je ne pus le savoir: mais je ne his pas étonnée de ce fait:
cet homme, grâce à son immense foitnne, pouvait corrompre les gens ou avoir des créaiures à lui au sein même de la maison des personnes qu'il épiait. Quant au but de cet envoi, il n'était pas douteux :
ignorant mon imiifférence pour M. de Lancry, M. Lugarto croyait me blesser douloureusement eu me dévoilant les mystères de la conduite de mon mari et d'Ursule. Si cette intention ne fut pas absolument remplie, cette
lettre, ainsi qu on va le voir, dut néanmoins me causer de pénibles ressentrments; la nouvelle perhdie de M. Lujarto porta donc quelques fruits amers. Voici la lettre de mon mari .
M. DE lANCBV A
n l'.iris, janvier 1855.
« : Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami ; la mienne a
do bien vous étonner, lorsqu'il y a un mois vous m'avez écrit pour me demander ces renseignements que vous savez, et que vous avez ajouté :
88 P»"»- — Imprimerie Schneider, rue d'Erfurth, I.
« Que devenez- vous? puis-je croire à ce que j'ai par hasard entendu « dire dans mon désert.' est-il vrai que vous soyez l'hein-eux préféré de « la frmme la plus à la mode de Paris, qui, à force d'esprit cl de char- « mes, a su fiire ouliliir (pi'cllr s'appeLiit du nom vulgaire de madame « Sécherin? Est-il vrai que mademoiselle de Maran, tante de votre léninie, « de votre Einydice, soit en train de se ruiner, qu'elle dépense un argent « fou, qu'on cite la splendeur des lëles qu'elle donne, le luxe de sa mai- « son, etc., etc.? 11 me semble que dissiper à son âge, c'est commencer « un peu tard. » J'ai répondu longuement à une parUe de ces qucslions; je vais continuer, car je suis dans un jour où mon cœur déborde de liel
et de haine. Vous êtes de ces hommes éprouvés auxquels on peut tout coidier, et qui peuvent tout comprendre.
Vous avez fondu deux énormes héritages dans l'enfer de P.uis; vous avez tué trois hommes en duel ; vous avez survécu à une horrible blessure que vous vous èle> fiiile en tenlanl de vous bi ûler la cervelle.
Maintenant, revenu de ces folies, comme vous dites, vous vivez en philosophe « coiiicm- « platcnr et rêveur « dans une vieille mai- « son au fond de la [îrc- « lapne, Iicimcun dere- « gardei- vos grèves en « écoutant le biuit de « la mer qui les bat iu- « cessanuoent. » C'est dire que vous avez un caractère feime, une rare counaiss;ince des faiblesses humaines.
Vous ne vous éiomierez donc pas des confi.
dences qu il me reste à vous faire.
«Je suis entouré d'êtres si niais ou si envieux, que je me tuerais plutôt que de leur laisser soup(;oiiner ce que je snulfre; ils seniienl Inp contents.
Vous me m('pri>cr,z peut-être, bouuue sloïque! Il n'iniporte; jeuo puis Sdulliir plus liingtenqissans me phûndre à quelqu'un et de mes lonrnienis et de mon bonhrur, |)insqiie mon bonheur est encore un tourment. J'ai d'ailleurs éprouv(> un grand soulagement en vous érrivaut ma première lettre ; je contimie, puisque vous me dites ne pouvoir me donner aucun conseil avant de savoir la fui de mon histoire. Ecoutez donc (I).
Dévoré de jalousie en M. Sécherin, apprenant qu'Ursule
était à Paris entourée d'adoraleurs; voulant à tonte force ressaisir mes droits, malgré le pen d'espoir que devait me liiisser la letire in-olenle qu'elle m'avait éeiile, et qui était tombée entre les mains de son mari, je quittai Maran. J'abandonnai ma femme, j'arriv.ii ici. Je trouvai Ursule toujours belle, railleuse, faiiinsque et lière. Lorsque je voulus lui parler de mon bonheur passé, elle m'accabla de moqueries; je me conlins, j'avais mon projet.
« Mademoiselle de Ma'ran, tante de ma femme, me reçut .à merveille ;
(1) La première lettre conlennit s.ins lioute le n'cil qu'au moment où il vint rejoindre Ursule à Paris.
le la vie de Gonlr.in jus-
IVfATHILDK.
je vous ai dit sa liaine contre Maltiilde, cela vous aidera à comprendre ce qui suit. Je connaissais Ursule: elle avait nn poûi effréné pour le luxe et pour les |)laisirs, et pouvait heaueoup sacrifier à ce goiH ; mais je savais aussi que, tnal|<rc sa pauvreté, inal<;ré la liardiessc de ses pri[icipes, l'ellronlerie de son caraetère, elle elait, par nu bizarre mélange d'orgueil et d'indépendance, incapable de ceitaines bassesses, l'ourlant le meilleur moyeu de in'imposer à elN;, de la dominer autant qu'on peut la dominer, était do la mettre à même de; mener celle existence splendide, le rêve de loulc sa vie, et cela sans froisser sa susceptibilité souvent très-ombrageuse. Pourconccvoir la délerminalion que je pris alors, il faut vous ra|)peler que jamais je n'ai liésité. entre une soimne d'argent, si considérnble qu'elle l'nt, et un dcisir, si insensé qu'il lOl aussi : il faut surtout vous convaincre que j'aimais, que j'aime encore Ursule avec toute l'aidenr, toute la rage d'un amour irrilé, contrarié', inquiet, toujours inassouvi,., .Maintenant, tel est le problème que j'avais à it'soudre : Me rendre indispensable à Ursidc en l'entourant de tontes les jouissances, de toutes les splendeurs imaginables, sans que sa délicatesse pût s'offenser, surtout sans que le monde pilt jamais pénétrer ce mystère.
« L'avarice de mademoiselle de .Maran, sa baine contre ma fipifinie, qu'elle était enchantée de voir minée, me servirent à souhait : voici connnent. Un jour, devant Ursule, qui logeait chez elle, je vous l'ai dit, je demandai à mademoiselle de Maran ce qu'elle dépensait par an pour sa maison, son éciyie, etc., etc. Elle me répondit : « Quarante mille francs. » ,Ie m'écriaf qu'on la volait, qu'elle ik^ recevait jamais personne, que ses voitures étaient horribles; tandis qu'avec cette somme, moi, je m'engageais à lui tenir la meilleure maison de Paris, si elle voulait se fier à moi et suivre mes conseils. — Comment cela? me dit-elle. — Donnez-tuii 40,0(10 francs, ne vous occupez de rien, et je me charge de votre dépense pendant un an. Vous verrez de quelle manière je vous ferai vivre; seulement, si vous acceptez, vous irez passer quelques mois à la campagne, pour nie laisser le temps defdre les changements nécessaires à votre bolel, cela sans bourse délier de votre part , je retrouverai cette dépense sur les 40, "00 francs annuels. Ursule me regarda. Il me sembla qu elle comprenait ma pensée, car nn sourire... (tlb ! si vous connaissiez ses souiircs!...) me récompensa de mon inpiénieux straiagéme.
« Vous entendez à demi-mot, n'est-ce pas? Uisnle devait jouir de tout le luxe que je prétendais improviser avec les 40,000 francs de mademoiselle de iHaran ; celle-ci accepta ma proposition en riant aux éclats. (Klle rit toujours ainsi lorsqu'elle fait quelque perlidie.) (Juiuze jours apiès notre convenlion, mademoiselle de Maran élait établie à Anteuil, avec Ursule, dans nue ravissante maison qu'im Anglais, dégoûté de ce séjiiir, m'avait, disais-je, louée pour rien. J'ai toujours eu le génie des impromptus, qiiaLid l'argent ne me manque pas. Il est inutile do vous dire ce que me coûta l'arrangement de cette maison d'Auteuil, où je me rendais chaque jour. C'était un collagp vénlablement féerique. Pendant ce temps-là, les travaux de l'bolel de Paris avançaient rapidement, .l'avais conmiencé la réforme par lécuvie. Je remplaçai les antiques voilures de mademoiselle de Maran par les plus jolis attelages de Paris. Sachant combien Ursule aimait à montera cheval, je décidai mademoiselle de Maran à louer un petit appartement, vacant alors chez elle, à mon o:icle. le duc de Versac, complélement ruiné par l;i révolution de juillet ; il servit ainsi de chaperon à Ursule dans ses promenades équestres avec moi, et la conduisit dans le monde lorsque mademoiselle de Maran ne pouvait l'y accompagner. Grâce à mon activité, au commencement de l'hiver l'Iiotel de Maran fut transformé en un vrai palais. Un magniliqne rezde-chaussée fut réservé pnur les réceptions L'apparlemenl d'Urside, le temple de mon idole chérir, était mu' merveille de luxe et d'élégance : je le remplis de meubles rares, de porcelaines précieuses, de teuiiircs adnjTables, <le tableaux des meilleurs n)aîtres. On crut que mademoiselle de Maran devenait folle, car les énormes dépenses que je faisais chez elle loi élaient nécessairemiHit attribuées. Elle le laissait croire, et moi aus'-i, pour mille raisons que vous senlez bien.
« Mademoiselle de Maran, |iendaot l'hiver, donna des bals superbes ; pendant le carême, des concerts exeellenls, et, an printemps, des soirées cliampèlres dans son in\mense jariiin, où j'avais fait des prodiges.
« L'hôtel de Maran devint la maison la plus agréable, la plus rcelierchc'e de Paris. Mademoiselle de Maran avait de plus une loi;e à l'Opéra cl aux Bouffons, le lout au moyen des éternels quarante mille francs qu'elle me donnait annuellement. Lorsque je lui rendis ses comptes, au bout de la première année, elle se mit à rire aux éclats, déclara (pie j'élais un enchaiiieur, et me supplia de continuer d'être son intendant. J'avais dépensé plus de dix mille louis. Il est inutile de vous dire qu'Ursule était la reine de ces fêles, données pour elle et presque par elle : car elh; eu faisait les honneurs avec une grâce exquise, une diguilé nonpareille. K.lle était dovenuc une excellente musicienne. Dans les concerts de l'hôtel de Maran, elle montra nn (aïeul du proiuier ordre. Bientol on ne parla que d'elle, de son esprit brillant et hardi, de sa gaieté spirituelle et moqueuse, surtout de smi audacieuse coquetterie, qui me mettait à la torlure, et éveillait en moi toutes les fureurs de la jalousie.
« Mademoiselle de Maran subit elle-même l'inlUicnec de cette femme séduisanie; car elle ensorcelait tout ce qui l'approciiait : toujours égale, cAline, llatieuse, insinuante avec les fi'mmes, avec les hommes elle était tour à tour lanlasque, hriisqucmeiii provocante, ou d'une indifférence glaciale; grâce à ce manège, elle avait Uni par puskur pour
une énigme vivanic, et pouvoir lout risquer, tout oser impunément. Conlrasie étrange! celle femme, qui jouissait sans scrupule de toutes les dépenses quaii nom île madeniMisellc de .Maran je faisais pour elle, me liaita avec la dernière duielé, avec le plus outrageant mépris, parce qu'une lois je voulus lui olfrir quelques bijoux pour sa fête. En y réiléehissant, cela ne m'élonna pas Ursule est remplie de tact : on sait qu'elle est pauvre, le moindre luxe personnel l'eût coinpromi-e : elle s'est doue créé une mode à elle, à la lois de la dernière simplicité et d'une exirême élégance. Elle a un cou si charmant, un bras si Irais, si blanc cl si rond, qu il y a d'ailleurs de la coquetterie à elle à se passer lie colliers et de bracelets. Sa toilette con-iste toujuiirs pour le soir on une robe de crêpe blanc d'une fiaû heur ravissaiile et d'un goût adorable ; une fleur naturelle dans ses beaux cheveux, un bouquet pareil au corsage : jamais elle ne porte autre chose. Le matin, c'est une petite capote, et une robe des plus simples avec un grand chàle de l'achcmire. Vous voyez que les soixante mille Irancs de sa dot doivent lui suflire longlemps pour son entretien. Quant ai!\ magnilirences qui l'entourent, et dont elle l'ail les honneurs, elle en est au^si fière, aussi lieiireiiseque si elle en étail la maîtresse, et non pas le prétexte ; car celte femme singulière aime moins la possession que la jouissance du luxe. Celle disliiietioii vous paraîtra subtile. Si vous connaissiez Ursule, vous la trouveriez juste.
« Eh bien ! malgré tant de dévouement, malgré tant de saeiifices, souvent... je ne suis pas heureux. J'ai la conscieiii e d'vtre nécc-saireà Ursule, je suis sûr qu'elle ne renoncerait -que dilucilement à 1 empire qu'elle a sur moi... Mais quel empire! Après la lettre qu'elle m'avait éei ite, et qui fut surprise par son mari, elle .iiirait dû être très-embarrassée lors de sa première entrevue avec moi II n'en bit rien ; malgré ce ijuc vous appelez ma rouerie, je fus plus gêné qu'elle. Cela ne vous élonnerait pas si vous connaissiez la irempe de ce caractère, la souplesse, l'audace, la supériorité de cet esprit. — Pensez-vous réellement tout ce que vous m'avez écrit? lui dis-je avec amertume. Elle se prit à rire, car celle femme rit toujours, et me répondit : — Eles-vons de ces gens aveugles qui confondent le présent et le passé? Ce qui élait vrai liier ne peut-il pas être faux aujourd hiii, et ce qui était faux hier ne peul-il pas être vrai à celte heure? Ne vous occupez donc pas de pénétrer si j'ai pensé ou non ce que je vous ai écril dans des circonstances diflérentes de celles oii je vous revois. Vous m'aimez, ditesvous; faites donc que je vous aime, ou que je semble vous aimer. Me forcer à feinilrc iiii sentiment que je ne ressens pas est plus flatteur encore que de m'inspirer un sentiment que j'avoue. Si je vous aime sineèrenient, votre cœur sera fl.itlé; si je simule cet amour, voire orgueil triomphera. De toute façon votre rôle est assez beau, j'espère.
« Que répondre à de tels paradoxes, il de telles folies, surtout lorsque ces folies sont murmurées .à votre oreille par une bouche de corail aux dents perlées, aux lèvres fra'ches, sensuelles et pourprées, diuit les coins se sont veloutés depuis peu d'un imperceptible duvet noir,.. Que répondre lorsque ces paroles sont accompagnées d'un regard profond, ardent, voluptueux. .. Oh ! vous ne savez pas la puissance magnéiique de ces deux grands yeux bleus qui, sous leurs lungs cils et leurs minces sourcils d'ébene, vous dardent, quand ils le veulent, la passion jir qu'au fond du cœur... ou se plaisent méchamment à vous glacer par leur dédain moqueur... Non, non, on ne rencontrera jamais des yeux pareils
« J(! ne reculai donc devant aucun sacrifice. Alors commença pour moi une vie d'agilation coiiiiuiielle... car celte femme est incompréhensible, impénélrable ; je ne sais encore ce que je suis fiour elle. Tanlot elle semble éprouver pour moi un amour irrésistible auquel elle cède parfois .ivec une sorte de tendre dépit. Vous dire ce qu'elle est alors... vous dire ce qu'elle est dans ces lares moments d'ivresse et d'abandon m'est impossible.., aussi imiinssible que de vous peindre ses brûlaulrs langueurs lorsque, succombant au sentiment que je lui inspire, elle me maudit avec une gr;ice si enchanteresse et si passiuiiucc. Tenez, à cette seule pensée mon cœur bat, mon sang l)ouilloiine, ioe.s joues s'allument ' Et pourtant celle liaison dure depuis plus de deux ans, et puuiiant je sois presque sûr que cette femme me trompe, et pourtant durant les deux années je n'ai pas en pcui-ctre un mois de bonheur com|ilci, car à ehaqiie instant celte créature insaisissable m'échappe, me raille, me rejette du ciel dans l'enfer en me laissant au cœiu- d'allreux doiiies, que le lendemain elle sait dissiper d'un regard ou d'un sourire... Oh ! vous n'imaginez pas ce que c'est que de vivre dans ces alternatives coniiniielles d'espérance cl dej désespoir, de joie et de larmes, de colère et d amour, de méliance et d'aveuglement; vous ni- savez pas quel art infernal sait leutemenl (iltrer l'ambroisie dont elle pomraii ni'enivrer! Figor( z-voiis un malheureux dont les lèvres sont dcs-éebées, et à qui l'on distillerait goutte à goutte, à do longs intervalles, l'eau limpide et fraîche qui pourrait apaiser la soif... Uh! dites, dites, ne serait-ce pas rendre sa soif plus inextinguible, plus cruelle encore? Dites, ne seraitce pas à mourir de rage?...
« Telle est pourtant ma vie... sans cesse~dévorée d'amour... Ursule ne m'accorde jamais assez pour satisfaire ma passion, et toujours assez pour l'irriter et pour rendre ainsi sa domination plus despotique encore.
(i Oh I la créature infernale. .. Elle sait bien que d un .souvenir ardent naissent d aidoules espérances, et que ce qui est inassouvi est toujours éternel. Tel est le secret de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma honte.
Tel esl aussi le secret de ma joie insensée, déjirnnle, lorsque Ursule daigne èlrc pour moi une femme cl non pas un aîiitym insolent et moqueur. Tanlùl encore elle sait me persuader, ou plutôt je me persuade que, malgré lotis ses désolaiils caprices, Ursule m'aime ardemment, et que sa conduite bizarre est calculée pour me tromper sur l'amonr qu'elle a pour moi, amour dont son orgueil se révolte; lanlôt je crois que c'est pour conserver jilns longtemps mon cœur qu'elle feint l'inconstance el le dédain, parce qu'elle sait que la satiété me viendrait peut-êhe si je n'avais plus d'inipiiétude sur la sincérité de son affection. Je vois alors une preuve de violente passion dans ce qui d'autres fois me révolte et m'indigne. Enfin, dans mes jours de soupçons, je me ligure qu'elle ne m'aime pas, ([u'clle me tolère parce que je trouve le moyen de llatlcr ses goûts et ses penchants. N'est-ce pas que c'est affreux? Oli ! la misérable! elle sait bien que ce sont ces doutes irritants qui font sa force, elle le sait bien !
« Si je me croyais ingénument, stupidement aimé comme je l'ai été par ma femme et par bien d'autres, l'indillérence, le dégoût viendraient uicn vite... de même que si je me croyais impudemment joué, je l'abandomierais sans liésiler... Malédiction! Qui m'éclairera donc? que pensez-vous vous-même? Et encore non, moi seul puis juger de cela; si j'en suis incapable, vous ne réussirez pas mieux que moi. Ce qui m'est encore douloureux, c'est la lutte de mon orgueil et de mon amour-propre : mademoiselle de Maran évite avec soin loui ce qui, aux yeux du inonde, pourrait ressembler de sa part à une tolérance coupable: j'ai revendu la maison que j'avais achetée à M. de Rochegunc, et je me suis logé assez près de l'hôlel de Maran ; à Auteuil, j'ai un pied à terre, el mes droits apparents ne sortent pas des limites d'une intimiié ordinaire. Quant à Urstde, elle est pour moi dans le monde comme pour tous les hommes qui s'occupent d'elle, ni plus ni moins, et beaucoup de mes amis demandent encore si je suis heureux ou non. Tanlùt je me révolte à la pensée qu'un bonheur qui me coûte si cher soit ignoré, et je suis assez jeune pour songer à conqiromettre Ursule ; d'autres fois, craignant d'être irompé et de passer pour un homme ridicule, je contribue à égarer l'opinion en nonunanl moi-même mes rivaux.
« Oh ! tenez, voici encore une des plaies de cet indigne et brûlant amour; c'est de ne pas savoir si Ursule me trompe ! Je l'ai fait suivre. J'eul-êtrc s'en est-elle aperçue, car l'on n'a rien découvert : cela ne m'a pas rassuré. Je crois plus à son adresse qu'à sa vertu. Ce qui est encore affreux dans de pareils amours, c'est que les bassesses, les trahisons que l'on a comnn'ses sont aulant de liens qui vous enclKiinent à votre fatale idole... Quelquefois je m'indigne de ce qu'Ursule ne me tienne pas assez compte du mal que j'ai fait, des douleurs que je cause ; car cet argent que je dissipe à pleines mains... c'est la formne de ma fenune, qui vit seule et malheureuse... Mais ces réllexions me trouvent impitoyable : j'ai assez de mes chagrins, sans songer à ceux des autres; et puis c'est une question d'argent après loui, et je n'ai jamais su ce que c'était que raigenl... 'foule ma terreur est de penser à ce que je deviendrai quand celie fortune sera dissipée. Urside s'accommodera-t-clle toujours de la Jiiaison pins reslreinle de madLMiioisclle de Maran? car celle-ci ne la quittera plus; elle vieillit, et elle avoue l'horreur qu'elle aurait pour la solitude... Pour rien au monde elle ne voudrait mainlenant se séparer d'Ursule... Mais moi... moi, que deviendrai-je? Pour conjurer ces fatales pensées, je veux vous donner un exemple de ma persévérance et de mon soin à prévenir les plus frivoles caprices de cette feuune.
« Il y a deux mois environ elle me boudait ; jamais je n'avais été plus malheureux, c'est-à-dire plus amoureux. Voici pourquoi : Ursule ayant eu la fantaisie de jouer la comédie à lliôtel de Maran, un théâtre avait été élevé comme par enchantement : Ursule y avait montré un talent incroyable dans le rôle de Célimène du Misanthrope, et, par nu de ces contrastes qu'elle affectionne, elle avait voulu jouer ensuite un rôle de mademoiselle Péjazet dans une petite pièce très-graveleuse : c'était à devenir amoureux fou d'Ursule si l'on ne l'eût été déjà. Tout le monde resta stupéfait. Les gens les plus prévenus furent lincés de convenir qu'après mademoiselle Mars personne n'avait joué Célimène avec autant de grâce, de finesse, d'esprit, el surtout avec un plus grand air ; quant à la petite pièce, Ursule avait au moins rivalisé avec mademoiselle Déjazet pour la malice el l'effronlerie libertine : enfin sou succès dans ces deux ouvrages si différents avait été véiilablement inouï. Tiansporté d'amour et d'orgueil, je vins joindre mes éloges à ceux de la foule ; savez-vons ce qu'Ursule me répondit avec son insolence et son cynisme habituels? — Lorsqu'une femme du monde joue la comédie, son amant est le dernier qui doive se féliciter de la voir si parfaite comédienne. Pins peudani quehpies jours elle me bouda el se com|)romit assez gravement avec lord C", homme très-aimable et très à la mode. Cette fois je fus sur le point de ronqjre avec Ursule ; un caprice de cette étrange créature, en me jetant dans une de ces folles dépenses qu'elle prenait à lâche de provoquer, me remit sous le joug jdus épi is que jamais.
« Sachez d'abord que j'avais fait construire au inilieii du jardin de l'hôtel de Maran un très-grand chalet suisse; au printemps, il servait de salle de bahià l'iiiléricur, ses murs étaient recouverts de sapin rustique orné d'une incruslation de bois des ilos d'un vert tendre représentant des guirlandes de vignes. J'arrive sombre et chagrin. Ursule étail dans le chalet avec mademoiselle de Maran et lord C". An milieu de la conversation. Ursule dit eu montrant les muis du pavillon : — .Mon Dieu ! qu'uuc Ivulurç iQule en Heurs naturelles serait ravissante ! Gomme l'in-
térieur de ce chalet ainsi tapissé serait admirable ! Il esl bien dommage que ce soit un rêve de fée. l^ord C" et madeiiioi.selle de Maran s'écrie renl qu'en effet une telle idée étail impossible à ré.tliscr. Ursule me jeta un de ces regards dont elle connaissait la puissance, el parla d'autre chose ; je la compris. Le lendemain les murs intérieurs du chalet disparaissaient sous une véritable tenture de fleurs nalnrelles : des treillis de jonc très-serrés avaient été couverts de jasmins, d'œillets blancs, de roses blanches, tellement pressés et symétriquement arrangés, que cette masse de lleurs formait un fond liès-iini, d une blancheur de neige, sur lequel de gros bouquets de roses étaient régulièrement disposés et attachés avec des Ilots de rubans de saliu bleu-ciel, ainsi que cela se voit dans les tapisseries. Il est impossible de dire ce qu'il m'avait fallu d'argent, desoins, de volonté, pour rassembler en vingt-quatre heures cette énorme quantité de lleurs, car il y avait peut-être cent jiieds de lambris à recouvrir en enlicr. Ursule daigna se montrer sensible à celle attention, me pardonner les tourments qu'elle m'avait fait souffrir, et je fus encore le plus fortuné des hommes.
« Une antre fois, un soir, à la campagne, à Auteuil, par un magnifique clair de lune, on parlait de l'ouverture d'un nouvel opéi a-comique d'Auber, alors fort en vogue ; l'on en vantait l'harmonie à la fois savante et mélodieuse. Ursule, qui prenait plaisir à me mettre au défi, dit en me regardant : « Quel dommage que cette délicieuse musi(pie ne « puisse nous arriver de Paris avec celte faible brise... qui mnriiiure (I dans les arbres du jardin ! » Il était six heures. Je sors un moment. Je reviens, je trouve le moyen de retenir Ursule et mademoiselle de Maran jusqu'à près de minuit. On entend tout à coup dans le lointain cette ouverture jouée à grand orchestre, et arrivanl, ainsi que l'avait désiré Ursule, avec la faible brise qui murmurait dans les arbres du jardin. Cela vous semble tenir du prodige, rien n'était plus simple. A peine Ursule avail-elle exprimé ce désir, que j'avais aussitôt envoyé deux de mes gens à Paris ; ils y arrivaient en vingt minutes ; l'un obti'uait pour une somme considérable que le chef d'orchestre de l'Opéra-Comiquc vînt après le speclacle à Auteuil avec ses inslrumenlistes ; l'autre s'occupait de trouver des voilures de remise et de les tenir attelées à la porte du ihéàtre avec des chevaux de posle pour amener rapidement les musiciens et leurs instruments. Cet opéra était assez étudié pour être exécuté sans la parliiioii. Le speclacle finii à onze heures; une heure après, l'orchestre entier étail à Auteuil, caché dans un massif, et réalisait ainsi un capiiced Ursule. Cette fois, j'eus à peine un remercinicnt; je l'avais habituée à de telles surprises en ce genre, qu'elle s'était blasée sur les prodiges que j'opérais à force d'or.
« Poussé à bout par tant d'insolence, d'ingratitude et de dureté, j'osai récriminer, parler des sacrifices de toutes sortes que je lui avais faits, de ma femme que j'abandonnais, de sa fortune que je di.ssipais. Ursule, prenant des airs de fierté glaciale el de mépris ccrasaiil, me demanda ce que je voulais dire, si j'étais un lionnne d'assez mauvais goût pour lui reprocher une sérénade ou un bon(iuet (faisant allusion à la tenture de lleurs et à l'orchesire invisible). Quant à mes autres sacrifices, elle ne me comprenait pas du tout. Mademoiselle de Maran s'ennuyant seule, la voyant isolée, lui avait proposé, à elle Ursule, de venir habiter l'hôtel de Maran, et de l'aider à en faire les honneurs. Celle maison élait fort agréable sans doute, grâce à l'économie bien entendue que je mettais dans les dépenses de mademoiselle de Maran; mais elle, Ursule, quelle obligation personnelle pouvait-elle m'en avoir? Ne m'availclle pas exprimé tonte son indignation une lois que je m'étais permis de lui offrir quelques bi]Oux? Tout cela était vrai. Par un de ces contrastes inexplicables, si nombreux dans le caractère d'Ursule, je vous le répèle, elle eût rougi d'accepter un diamant, et elle n'hésitait pas à faire les honneurs d'une maison dont je soutenais l'énorme dépense ; et elle n'hésitait pas à me jeter, avec une sorte de joie méchante, dans les plus folles, dans les plus stériles prodigalités, liufin, lorsque désespéré, furieux de lue voir ainsi traité, je lui reprochais d'être mon mauvais génie, Ursule riait aux éclats, et me répondait andaeieiisenient : « Je vous avais bien « dit de toujours vous délier de moi lorsque je semblerais éprouver pour « vous autre chose que de l'indiriérence et du dédain, pouvant bien « quelque jour me mettre en tète de venger Malhilde. Or, ce que je « vous avais prédit esl arrivé : Je venge .Malhilde. »
« Le lendemain, un mol tendre de sa |)ari me fit encore oublier ses mépris... Tenez, j'ai beau mettre mon inconcevable conduite sur le comple d'un de ces amours insensés dont il y a tant d'exemplis, malgré moi... oui... malgré moi, je crois qu'il y a là quelque chose de fatal... Je suis devenu supcrslitieux : je vous dis que cette femiue est fatale. 11 y a dans sa joie queh|ue chose de sombre ; dans son influence, dans sa fascination, quelque chose d'étrange. Mademoiselle de .Maran me dit quelquefois : « Je ne me suis jamais attachée à personne ; personne « ne m'a jamais dominée, cl voilà que je ne puis plus me passer de celle «jeune lemme. Je sais qu'elle est malicieuse comme un démon: mais « c'est égal, il me semble que le feu de se^ grands yeux bleus éclaire « toul autour de moi. » .Mademoiselle de Maran a raison : ses yeux rayonnent d'un éclat exlraordinaire, on dirait que la lumière dont ils brillent provient d'un foyer de lumière intérieure... Allons, je me lais, vous riez, et vous m'accusez de croire au diable... Adieu, j'ai la tête ea feu ; cette pensée rélrosiiective sur ces années passées me fail l'effet d'un songe douloureux. Que pensez-vous de tout ceci ? répondez-moi, conseillez-moi, plaignez-moi. G. db Li>cry. »
WATÏULDK.
CnAPlTItE LU.
Rencontre.
Après In lecture de celle leltrc, je ne sus ce fpii l'emportaU dans mon âme, de rindigiialiou, de la pitié ou du inéiiris pour M. di: Laiicry; si j'avais conservé quelque regret du passé ou quelque seiiliineiil de liaine contre mon mari, j'aurais élé bien crnellenienl vengée ou désolée. Je ne pus néanmoins m'cmpèclicr de sourire avec amertume eu songeant aux sacrilices (pic mou mari faisait pour une femme qui le méprisait, tandis qu'il m'avait traitée avec la dernière dureté lorsque j'étais venue lui demander de changer de place le chenil de ses cliieus, et de m'accorder une modique somme pour mie œuvre pieuse. Ce qui me frappa aussi profondément dans celle lettre, ce fut l'espèce d'effioi. de faiblesse superstitieuse qui perçait dans les dernières lignes. Les âmes mauvaises, les esprits orgueilleux, sont toujours portés à attribuer leurs excès ou leurs crimes à la fatalité, ;> une cause surnaturelle, [ilutôt que de l'atlribuer à l'inlirinité cl à la perversité de leur nature. Et puis enliti, dernier trait bien digne d'observation : cet homme, autrefois si brillant, si iusoleinment fal et heureux, si méprisant des larmes qu'il faisait répandre, si fioidetiieni égoïste, si blasé sur les adorations, se voyait, dans cet amour, aussi humble, aussi moqué, aussi ridiculisé qu'un tuteur de comédie ; pourtant cet homme était jeune, beau, riche, spirituel ! Ku vérité, l:i vengeance du ciel prend toutes les formes, disais-je. (Juelle forme prendra-t-ellepour atteindre Ursule?
Je ne pouvais plus en douter, M. de Lancry marchait i grands pas vers sa ruine. Il ne lui restait plus que le prix de notre terre de Maran, que j'avais rachetée secrètement. La portion d'héiiiage de M. de Morlagnc, qui était tombée dans la communauté de biens, allait aussi èlie engloutie. Si iudiflérente que je fusse aux questions d'argent depuis la mon de mon enfant, j'étais cruellement blessée de voir ma fortune personnelle servir à alimenter le luxe de mademoiselle de Maran, et à salislaire les caprices insensés de ma cousine. Malbeureusemenl, mon conirat de mariage était tel, que je ne pouvais en rien mopposer aux folles prodigalités de mon mari. Ma seule ressource eût été dans un procès, dans une demande en séparation, mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu descendre à ces extrémités, cl voir mon nom mêlé à de scandaleuses révélations ; j'ai toujours eu la pudeur du chagrin; à peine j'avais confié les miens à madame de Richeville. Je ne pouvais songer à mettre le public dans la confidence de ces misères. Je me résignai donc à supporter ce que je ne pouvais empêcher. La modestie de mes goûls et de mes habitudes me rendait d'ailleurs ce sacrilice moins pénible. . . .
Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses soins, son amitié, la bienveillance des personne^ que je voyais souvent chez elle, effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne tristesse ; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de l'anéaniissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur ; si ce n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la souffrance. Cet étal de transilion me paraissait plein de charme ; il ressemblait beaucoup à ce doux et léger engourdisement, à ce vague bien-être qui succède aux douloureuses maladies. Une expérience, due au hasard, me prouva que ma guérison était complète. Un jour, je me promenais en voilure au bois de Boulogne avec madame de Iticlieville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval, accompagnées de plusieurs hommes : c'étaient Ursule, la princesse Ksernika, M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C.,. et deux ou trois autres personnes dont je ne sais pas les noms. Ma cousine montait, avec sa grâce et sa hardiesse habituelles, une jument, Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et mon mari me reconnurent parfailement ; ma cousine, avec une rare effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari rougit beaucoup, et n'eut pas l'air de in'apercevoir. Cette cavalcade passa. Madame de Richeville m'observait avec anxiélé... Mou cœur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...
En retournant à Paris, nous vîmes Ursuli", la princesse Ksernika, et le duc de Versac revenir du bois de Boulogne tians une charmante calèche à quatre chevaux menés en Daumont, Les gens portaient la livrée de mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A celle nouvelle épreuve, madame de ISicheville me regarda encore... Je souris.— Allons, me dit-elle, vous êlescomplélemenl guérie. C'était un mardi, aulanl que je puis m'en souvenir. Je venais de prendre ce jour ^\{• loge aux Bouffons avec madame de Richeville ; elle avait offert une place à la princesse et au prince d'Uéricourt. ^ous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la nôtre. J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le devant à côté de la princesse d'Uéricourt ; presque cachée dans l'ombre, je pus donc, sans être vue, observer la scène suivante. Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite simjilicilé ; elle portait mie robe blanche ; une écharpede gaze très-légère semblaitentourer d'un brouillard neigeux ses charniautes épaules, qui, aux grandes lumières, avaient l'éclat et le poli du marbre
deux camélias cerise, gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un bouquet de (leurs pareilles à la coilfure : telle était sa parure.
La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de sou regard et la liberté de ses paroles : car elle était, disait-on, quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage. Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut ties-vieillie, très-cbaugée; ses yeux seulement avaient conservé leur vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris. Pendant l'entr'aclc, la loge de mademoiselle de Maran fut continuellefnent remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compa;.'nic. Je vi> alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès. Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née pour le rôle qu'elle jouait. Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de petites mines agaçantes ou moqueuses, tout aimouçait en elle une longue habitude de chercher à plaire et à être remarquée.
Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule, je vis M. Gaston de Seuneville, la fleur des pois de ce tem|is-là, comme disait sa tante madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le charvé d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran. Plusieurs fois M. deSenneville prit familièrement la lorgnette d'Ursule, lui parla à voix bas-e, rit aux éclats avec elle, se pench.i pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin il affecta ce petit manège d intimité que les jeunes gens sont toujours enchantés d'afticher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode. De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie : voulant lui faire sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se pencha en arrière, et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers M. de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur embaumée de ces belles (leurs (Juoi(|uc celle préférence ne fût pas rigoureusement de bon gortl de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce provocante. Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la Incarne ouverte la figure pâle et coniraolée de mon mari. Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont latliiude et les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.
Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut, et vint à son tour saluer mademoiselle de Maran. Etant beaucoup plus jeune que le chargé d'affaires de Saxe, M , de Senneville fut obligé de céder sa place à mon mari ; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de Lancry semblait au supplice ; il échangea quelques mots avec mademoiselle de Maran. Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon mari lui parla, elle ne l'entendit pas, ou feignit de ne pas l'entendre ; il fallut qu'il lui louchât légèrement le bras pour qu'elle parût s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, lui répondit à peine quelques mots, et se remit à lorgner. M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle de Maran. Le malin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir : sa figure amaigrie, ('alignée, révélait les chugrins, les jalousies que sa lettre m'avait fait connaître; ce n'élail plus comme autrefois un homme brillant et léger parce qu'il n'aimail pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr de plaire et de dominer : il était alors sombre ei inquiet, humble et résigné, parce qu'il aimait passionnément, cl qu'on le raillait à son tour.
Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de nouveau la parole, mais celte fois avec une sorte de timidité triste. Je coimaissais assez la physioimmie de celle femme potir voir, à son port impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, celle scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers accords de l'orchestre. Un violent ressenlimenl d'iudignaiioii nie traversa le co-ur en songeant à l'afireux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que sa femme, riante, heureuse, se livrait effroniémcni à sou penchant ponr la galanterie et pour les plaisirs. J'avais f.iil toutes ces observations du (ond de la loge oi'i j'étais pour ainsi dire cachée. Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient m'agiter à la vued'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne pas me distraire. Le prince était sorti, je pus doncmc livrer à de pénibles ré- \ fiexions. Celle soirée ne fut pas vaine pour moi ; elle me prouva que je ne ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que j'aurais ressentie pour im étranger qui se fût trouvé dans celle position fausse et honteuse. Peu à peu mes idées se rassérénèrent. Ce que devait soufh'ir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais soulTert. Je béais le
ciel de ni'avoir (lélivrée de ces horribles anxiétéPen larissanl en moi la souice de toul amour, car je voyais la garantie de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'épiouvcr jamais ce sentiment
Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Itochegnne était parti pour une de ses terres, où quelques affaires l'appelaient, lien revint peu de temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens. Le souvenir do M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lie à celui do M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère sérieux, d'une philanthropie éclairée, on lui témoignait généralement tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais liabiluée à le considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités solides et sures. Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry. Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et de la noblesse de son caractère, an lieu de s'effacer, conmie autrefois, dans une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par affectuenx souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son retour à Paris. Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitiée que j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de^mon pavillon à la maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.
Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, doiit l'arrangement, dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces soirées, que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse : l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des souvenirs. Une première pièce, ornée de bons et anciens tableaux, conduisait au salon où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis XIV. Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville |)arlagcait ce soir-là avec le prince d'Iléricourl. grand et beau vieillard à cheveux blancs, d'une ligure pleine de noblesse, de calme et de sérénité ; de l'autre côté de la cheminée était la princesse d'iléricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et la plus angélique mansuétude ; elle portait ses cheveux gris bouclés sous Sun bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de regarder quelquefois le prince d'iléricourt avec une sorte de sollicitude tendre et satisfaite.
J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appnyant l'un sur l'antre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel. Madame de Semur, assise à côlé de la princesse, offrait avec elle un contraste frappant : c'était une foiiime de quarante ans à peine, dont la physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème insoluble : allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de I esprit le plus pétillant et le plus imprévu, lînfm, [irès do la table à thé placée entre les deux fenêtres de ce «alon, Emma travaillait à sa tapisseiic. Pour achever ce tableau, (in'on l'écIaire de plusieurs lampes de porcelaine de Chine, dont la trop \ivc lumière, afl'aiblie par des abat-jour, fait çà et là briller, dans le (l.iir obscur, l'or des boiseries blanches, les cadres des tableaux, les I ironzps (les meubles, les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des (leurs qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs (! 1 loyer sur d'épais tapis amarante ; qu'on parfume légèrement ce salon, biiMi dos et bien chaud, d'essence de bouquet, odeur anglaise que madauic de Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à telle iicure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma pciisée (cerlains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la puissance dt^s souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus charmant asile ([ni ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries d'tuie société intime et choisie.
CllAPITRE LIIL
Le récit.
Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siège de prélérence. Je la baisai au front pour la remercier de celte prévenance, et je serrai alïettueuscmeni la main du prince d'iléricourt. — Qu'il est dommnge que vous arriviez si tard, ma chère i\Iathilde I me dit madame de llichevilie, le prince nous racontait une des vaillantes prouesses d'un de nos amis: cela vous eût bien intéressée. — El de qui s'agit-il donc'/ de-
Cid ; il mérite d'avoir sa place dans le romancero moderne. — Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté, au risque de passer pour un radoteur, je vais reconnncncer l'histoire de mon Cid pour madame de Lancry ; elle m'en saura gré. — Et moi aussi, dit madame de Semur. Toul à l'heure, j'ai été émue malgré m(]i. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que d'avoir auiant à admirer. — L'entendez-vous?... dit en souriant madame de liichcville à la princesse; et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe! — Mais, c est tout simple, reprit madame de Semur. Quand on sort de ces cnlhousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. Ainsi, prince, soyez assez bon pour reconmiencer le récit de ce beau trait, afin que je puisse en rire à mon aise. — Je me joins à madame de Sernur puur vous prier de raconter de nouveau cette belle action, dis-je au prince ; bien certaine, d'ailleurs, que cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes for lunes sont toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie ! — Oh ' je comprends, me dit le priiice en souriant, je comprends... Vous m'adressez de charmants compliments poui' m'empêcher de dire tout ce que je pense de vous. . Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai inexorable ; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit que je faisais à ces dames.
— Vous savez peut-être, mesdames, dit le prince d'iléricourt, que Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé colonel d'un de leurs trois régimenls de cavalerie, régiment que, d'ailleurs, il avait créé et équipé à s(^s frais, et auquel, par une touchanie pensée d'amilié.'il avait donné l'unilbrme des hussards dont M. de Mortagne avait fliit partie sous l'euqiire. Cet nnilorme était, je crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchanie et d'une portée véiiiablement belle et grande, que vous serez bien forcée d'admirer, madame, dil le prince à madame de Semur, et d'admirer sans regrets. — Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances : on juge un avocat par la cause qu'il défend.
— Tâchons donc de gagner la nôtre, dit le prince en riant. El il reprit : — L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune lit un voyage en Russie ; celait au moment de la guerre de celle puissance contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, parfaitement accueilli par l'empereur, il fil en curieux, ou plutôt en volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge do cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut, de plus, son cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdail, ne put se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible ; il se trouvait seul, au milieu dune sleppe immense cl solitaire, que la lune éclairait de sa pâle clarlé : la neige tombait lentement; il était déjà à nmilié enseveli sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement. — C'est affreux ! dil madame de Richeville. Ce désert couvert de neige lui lit l'elfel d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que telle fut la première réflexion qui lui vint ; car il m'a déjà raconté cette cireonslance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en me cachant la suite de cette aventure romanesque. — Je le crois bien, dit la princesse ; elle était trop honorable pour lui.
— Et je l'ai sue, moi, dit le prince, pas plus lard qu'hier, par im aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui. Enfin, il entendit au loin le sourd piétinement d'une, troupe de cavalerie; ignorant si elle était amie ou ennemie, mais prélérant la mort à son horrible position, il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui, par bonheur, passèrent près de lui. Ils l'enlendirent, s'approchèrent : il fut sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du Don que le mouvement de la bataille avait placé momenianément à l'arrière-garde de l'armée. Ces cosaques irréguliers, aussi l'ai ouclics que leursclievaux sauvages, obéissaient avcuglénieut au vieil helman qui les commandait. Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe, après avoir pansé ses blessures. Cet helman était, me dit l'aide de camp, une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie: il coniracl:i de ce jour avec lui une amilié deïrère d':irmes, quitta rét:it-m;ijor de l'armée, où il aurai! enduré beaucoup moins de privations, et partagea désormais l'cxisleiH e aventureuse cl pcnilile des cavaliers de l'hetnian, qui servaient d'éclaircurs cl d'enfauis perdus à l'armée, ne reposaient jamais sous une lente, couchaient sur l:i tcire ou sur la neige. Ce n'est pas tout : ils couraient d'aulant plus de dangers, qu'ils faisaient une guerre s::!is merci, presque sans prisoimiers, n'accordant ni ne demandant de quartier aux lartares, qui, conmie eux, massacraient femmes, enfants, vieill:irds.
— Pardon, prince, si je vous interromps, dit en riant madame de Senwr ; mais j'étais bien sûre qu'en eniemlant une seconde fois les hauts faits de voire protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer autant... Voyez un peu ! par goût pour les avenlmvs, il va s'allier à une
u»aiidai-je — De M. de Rochegune, dit madame de Semur, c'est uu vrai i troupe de bandits et d'assas^iup ■- et il reste témoin de leurs atrocités
MATHfF.DE.
par reconiiaissuiicc !... Le pi iiice se mil à rire cl ré|iontlit : — El c'est jiislemciil, in;i(laiiu,', à [iropos do ces alroeilifs doiil M. de [îoclicguiie esl témoin, que voirc .ulniiraliDii pour lui sera vivement excitée. — Conimeut ? — (-'ela lient du prodige... — Alors, prince, arrivons donc vite à celle fin que nous ignorons aussi liieii (pie niadauie de Laucry, car c'est ici (pie vous vous èlvs, jvyùli tout à l'Iieme.
Le prince reprit : — noclieginic, liien diicid(i à n'aliandonner son Iielnian (pie lorsipi'il loi anrail rendu un service (gai a celui qu'il en avait reçu, n'atleiidit pas loiigleiups l'occasion de s'acquitter digneini-nt. J'oubliais de vous dire que riietinan avait deux (ils qui servaicnl ( oninie simples cavaliers dans sa troupe ; il les ainiail comme nu loup aime ses petits, les lançait sans sourciller au inilieii des plus grands dangers, et puis, l'aclion linie, il l(!s ('Ireignait sur sa poili iue avec une soi le de joie sauvage et des rugissements de bi'te fuive. L inln-pidilé naliirclle a Hoclipgune, lafiectifm que lui ttjmoignait l'Iictinan, dont il partageait vaillanmient les dangers cl les privalions, lui acquirent bieiil()l nue grande iniluenee sur ces bordes. Une reconnaissance davant-posles, composée de ipielques cavaliers, parmi lesquels étaient les deux (ils de l'hetniaii, tomba dans une embuscade plieée an bord d'un torrent. Presque tous les cosaques lurent nias>aerés, elles eaux appoiièieiilau camp de i'betman ceux des cadavres qui n'éiaient pas brisés parmi les rocliers. — Ali ! c'est borrible, s'écria madame de Sriiiur ; on dirait uue page de roman moderne, le timide essai d'une jeune bile de letlrcs qui s'essaye eu rougissant...
— Ecoule/, alors la péripétie, reprit le prince. Eu apprenant ce malheur, le vieil lietman reste stiipélail, inerle. A ce niomcnl, un aide de camp du feld-maréclial (l'ollicier russe dont je vous ai parlé) accourt onionner à I lietmau de se |>orler avec sa masse de cavaliers sur un point qu'il désigne. 1/lietinan fait niacliiualeinent un signe de Icle... Plein de coniiauce dans ce vieux soldai, et piessé de porter d'autres ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même de l'exécution de la manœuvre (pi'il est venu commander ; il se dirige au galop sur u.i autre point. Ilocliegune sait bien la guerre ; qnoiiiue jeuiie, il la lail depuis longlenips. Compieuanl rimporlance de ce uioiivemeul ipii doit èlre exécuté avec la rapidilé de la luudre, il re^le stupéfait de liinniobiblé de riiclman, il lui parle, il lui rappelle l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer nue parole. Chaque minute de retard comproinettait le salut de l'ainiée cl la vie de riielman, car son hiaclion méritait la mon. l'onr le lircr de ranéaiili.-tcmciil où lavait plongé la nouvelle du massacre di; ses deux (ils, Ilocliegune prit un parti désespéré, et dit à l'helinan : (( A cheval... à cheval... » Le vicill.ird le regarde et secoue la tète. « C'est pour retrouver tes lils ! » s'éci ie notre ami... Un éclair brille dans les yeux du vieillard. (( Mes (ils ! s'é(rie-l-il, où sont-ils'? — Suis-moi... tu les tnuiveras ! » dit liochegune, et il sauta à cheval en se dirigeant vers le poinl indiqué par laide de camp : « Mes (ils... mes (ils ! » s'écrie le vieillard eu sautant à cheval à son tour pour atteincire lîochegunc qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur les traces de leur hctman : cette masse de cavalerie s'ébranle; Itochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant toujours : (( :Mes fds... mes lils ! — Sui,-moi ! » répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont eu vue. Rochegune les montre à l'hclman en lui disant : « Tes (ils sont l;i.» Le vieillard pousse un cri de rage, et tond sur l'eimemi ; une horrible mêlée s'engage; une (ois au milieu du feu, Shetuian revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui arrive. Le vieillariJ, reprenant son sang-froid, coinbat avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, eu chargeant nu gros de cavaliers circassiens qui opéraient leiitcmeiit leur retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuile un cheval de bàl sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers...— Les deux lils du vieil hetman! s'écria madame de Richeville, quel bonheur!...
— Justement, madame, reprit le prince; ils étaient criblés de blessures; l'ennemi les avait seuls épargnes lors de reinbuseade, et les gardait en olage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenanl ces deux eiifanls à leur père. Celui-ci, ;i celle vue, croisa ses deux bras sur sa poitrine, mil un genou en terre, cl baisa pieusement l.i main de Uochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir qu'il n'y a ipi'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent nn pareil liouiniage, et puis, chez ces peuples sauvages, il esl inoui qu'un vieillard se so.l jamais agenouillé devant un jeune homme. « Je l'avais sauvé la vie, tu m'as sauvé riionueiir, dit le vieillard ; je devrais donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers toi ; lu me rends encore mes fih : que faire pour m'acquittei? » Voici les propres paroles de noire ami, telles que me les a rapporlées l'aide de canq) qui élail venu ( oniplimcnler l'hetuian sur la charge biillaule de ses cosaques : « Toi et les (ils, dit Rochegune, jurez-moi d épargner désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont sous la main, et de leur dire : Vivez au nom de... » Ici le prince s'iulerroinpil. — Au nom de qui'? nous écriàines-nous...
Le prince sourit, et dit : — Ceci n'est pas mou secret ; qu'il vous suflise de savoir que llielman et ses enf.ints (irenl et tinrenl ce serment. Le nom qu'avait prononcé Rochegune fut si peu oublié dans cette borde, m'a dit l'ollicier russe qui a lenuiné celte campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il était pour l'helmau aussi sacré ipie le serment qu'il avait fait à notre intrépide et gi'uéreux compatriote... — Ceci est digne des beaux jjours de la chevalerie erranie, s'écria madame de Semur, et
pour compléter le roman... ce nom esl certainement celui d'une farouche beaulé (pie... — Permetlez-moi de vous iulerrompre, dit le prince d'un air sérieux, pour vous allirmer que ce nom méritait... et luéiite toujonis d'être prononcé avec autant dinléièl que de respect; je vous abandonne iioire cher chevalier errant, mais je vous demande grâce pour ce nom mystérieux... que vous coun.iisscz... — (Juc je connais... s'eciia madame de Semtir. — Oui, madame, cl que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une personne que vous aimez... eidin, c'est nu nom ipii mérite à tous égards de servir de symbole à une action généreuse, et Rocbegiine ne pouvait rendre nu plus dgne hommage à la personne qui porte ce nom... — Ah! prince, que vous êtes cruel! s'é- Ciia inad.inie (le Richeville, diles-nous-le doue !
— Cela m'est impossible, madame ; vous approuverez vons-mêmc mon silence... (|uaiid vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à Ilocliegune le [ilaisir de vous l'apprendre. — .Mais, avant qu'il ne vienne, il y a de (|Uoi mourir de cnriosilé, dit madame de Scmnr. Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous décider, je vous déclare trèsserieu-ement que je trouve admirable la conduiie de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetuian à lui-même en lui disant : « Suivez-moi, je sais où sont vos lils... » ne pouvait venir que d'un esprit péuérenx qui sait combien les affections profondes ont de relenlisscmeul dans le Cdîur. — El sou idée de profiler de la reconnaissance qu'il inspire, pour imposer la clémence à ces barbares! dit la pi incesse d'ilériconrl ; cela n'esl-il lias aussi une grande pensée? — Très-belle et très-grande, re].rit le prince, et (|ui vous paraiira peut-être sinon plus belle, du moins plus toiicbanle, lors(pie vous saurez le nom .. — Ah ! prince, que vous êles cruel!... dit madame de Scniur On admire tout sans resiriclion, et rien ne peut vous allcndrir... — Tenez, madame, dit le (irince, j'entends une voiture entrer dans la cour, |ieut-êlre est-ce le hasard qui vous envoie notre héros. Adressez-vous à lui... — Béni soit le hasard, si c'esl en eflèt M. de Rochegune. dil madame de Semiir. Le hasard esl quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien nue fois an moins...
L'entrée de .M. de Roebegnne inlerrompit l'invocalion de madame de Scniur. Le soleil d Orient I avait tellemcnl bronzé, l'expression de sa physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le Ion bistré de sa figure faisait paraître pius éliucelauls encore ses grands yeux gris sous ses sourcils noirs. Son visage complélemeul rasé, à l'exception de ses mousiaches brunes, qui laisaienl ressortir le rouge foncé de ses lèvres et la blauclieur de ses dents, lui donnait un caractère oriental très-prononcé. 11 élail impossible d'oublier ces traits cnergiqnemeut accentués. Sa taille grande et svelle, ses vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec Icipiel il portait haut cl fier son front hàlé et sa moustache bi une, lui donnaient la tournure cavalière et haniie d un vaillant porirail de Velas(|uez ou de \ an Dyck. Sun allure décidée n'avait rien de l'efl'ronlerie des fanfarons; elle annonçait nue nalurc calme cl forle, inlelligente cl éiicrgiipie. A l.i courbure de ses lèvres, légèrement aripiées, on voyait que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du sourire.
Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il partagea ; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa lout à coup sur ses traits; je de. inai qu'il donnait nue pensée :'i M. de .Moilagne, mais ([u'il ne lioiivait ui le monienl ni le lieu conveuaLles pour me parler de cet ami bien cher. — Savez-voiis que vous êtes Irès-dissimnlé au inoins '? dit madame de Richeville ;\ .M. de Rochegune. — Coinnicnl cela, niadaine la ducliesse'.' — Cerl.iincment; vous me racontez coiumcnt vous avez élé blessé, comment vous avez manqué de périr enseveli sous la neii;e, comment vous avez élé sauvé... mais voilà lonl... vous vous gardez bien de dire un mot de certain vieil lielman... — De dire un mol de I immense service que vous lui avez rendu... en lui saiivanl l'honneur, dil madame de Semur. — En lui ramenant ses deux fils, ajouta la princesse. — Eu lui faisant proinellre, à lui et à ses deux lils, d'épargner désormais les femmes, les enfants et les vitillard.s, dil madame (le Semur, et de les rendre à la liberté au nom de... — Voici le niyslère, dil madame de Richeville : ce méchant prince ne veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ce» barbares.
Tons CCS icproclies s'étaient succédé si rapiilemenl, que M. il*; Rocliegiiue n'avait pu répondre un mol; au lieu dalfccler une modestie maladidile et embarrassée, il dit noblement et simplement: — 'l'ont cela est vrai.; mais, piiiicc, perniellez-iiioi de vous ilcmander coni:iic!;l vous savez.. . — Ne le lui diles pas qu'il ne nous ait appris ce n un myslérieux, s'i'cria madame de lliilieville. — Voyez coiiimi' il roonil'... s'écria en riant uiadaiiie de Semur. M. de l'ociiegimc av. .il en effet beaucon|i rougi, il avoua fianchement au lieu de s'en défeinle — Oui, je rougis, dil-il en souriant, parce que je ne puis menipêclicr de rougir de reiouiiaissance en cnlendaiil ce nom (pii m'a loujoiirs porté bonheur; ce nom, symbole d un souvenir qui m'a guidé, proiégé, conseillé d.ins de bien graves circonslaiices de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme nii talisman; je professe pour lui l'idolàirie la pliis aveugle. Tenez, on m'a dit ce matin que j'avais l'ail un hou discours;) la Chambre des pairs : eh bien ! cet parce (pie je l'avais mentalement iuvoqiU', j'en suis sur! — i Mais, (lit madame de Richeville, c'esl juslemcnl a cause de toutes ces ■ merveilles (pic nous brûlons de le savoir. — Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes encore, dil madaino de Scniur, —
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P.irler07-voiis enfin ? s'écria niadniiie de Iticlieville. Dabord, nous vous louinientcrons jusqu'à ce que voiii nous ayez cclaiici ce niyslèro. Le prince «lit que nous connaissons, la personne qui poiie ce nom... que nous rainions... Voyons, dilcs-nous cela... C'est à en perdre la tète...
— Je serais désole, reprit sérieuseniont M. de lioclicguni", que vous pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le sentiment qui m'a dicté ce que j'ai (ait est tmp honorable pour que je ne m'en glorifie pas toujours, paitoui, et ircs-liautemcnt, je vous le jure... Biais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce moment je ne puis satisfaire voire curiosité. S'il est d'un avis contraire... je me rends. — J'aurais bien envie de vous prier de parler, (lit le prince en souriant. .Je me vengerais ainsi de... —Et de qui? s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince. — De vous, madame, ajoula-t-il gaiement, en vous faisiint admirer bien davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis généreux, et je partage l'avis de nocbegnne. — Oh! c'est affreux !... comme ils s'entendent! s'écria madame de Richeville. Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rocliegnne. Il faut que vous la contentiez d'une autre façon. — Je suis à vos ordres, madame. — Eh bien ! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.
Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse, les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle. — Et, pour le punir de S.1 discrétion, il nous chantera sa chaiisou albanaise des Hirondelles, ajouta la princesse. — Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de l'entendre, dit la duchesse. Eunna, toute joyeuse, alla ouvrirle piano avec le même gracieux empressement. — Allons, honnno mystérieux, dit madame de liicheville, faites-nous vite connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le connaître. — Et dites-nous voire chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup, parce que ;e la connais, dit madame de Semur. — Par où coumicuccra-t-il, chère princesse? dit madame de Richeville. — Par la clianson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a chantée, tant celte mélodie simple et louchante laisse d'écho dans le cœur.
Enjma se mit an piano. M. de Rochegune commença C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même, et dont il avait traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant d'une mélancolie ravissante. Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune ; elle était à la fois sonore, douce, et profondément vibrante. C(;tte chanson me fit lant de plaisir, que je la lui reilemandai ; sans se fiire prier, il la reconniieuça de la meilleure gr àce du monde. Emma l'accompagnait à merveille. Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochcgime s'occupa de la seconde ; il se mit à la table de dessin, et en une demi-heure il eut .admirablement dessiné à la sépia le portrait de l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient rehaussés par im costume très-
Kittoresque. J'étais moins étoiméc; des talents vrainient remarquables de l. de Rocbegime, quoique j'ignorasse qu il les possédât, que de la gracieuse facilité avec laquelle il s élait prèié à tous les désirs qu'on loi avait témoignés. Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide, que cet éloquent orateur, que cet lionmie d'ime charité évangéliquc (car il continuait scrupuleusement à sa lerre les traditions philanthropi(iues de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminenies et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer simples, bons et prévenants.
Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de Rochegune, sans alTeclation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les autres personnes en valeur ; il était facile de voir à mille nuances, à mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité, qu'il faisait tout an monde pour la faire oublier. Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts, de poésie, di; voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalilé le désir de plaire. Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse illléiicourl, M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je pourrais lui faire la grâce de le recevoir. — Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez, lui dis-je en souriant, j'ai bien envie d'y incllreânion tour nue condition ; je suis beaucoup plus curieuse on pins opiniâtre que madame de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine â attendre jusqu'à demain pi)ur savoir ce nom mysléiieux an nom duquel vous faites de si nobles choses. — Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas... mais â cause de vous. — De moi !... Kt pourquoi? — Pourquoi? reprit M. de Rochegune. i-t il ajouta de I air du monde le plus naturel, et comme s'il eût dit une chose louie simple : Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était Matiulde.