‹ MathildeChapitre 46 sur 207 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Vn ancien ami.

Encore sous l'imprc '. i.: pic m'avait causée la révélation de M. de

Rochegime, je rentrai chez moi inquicle, contrariée, comme s'il m'eût lait brns(pienient un aven d amour. Mon embarras n'était pas causé par les siisceptibililés dune fausse priulerie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lien de m'être agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la froide réserve qu'elles m'eussent inspirée. Cependant, après quelques réilexious, je me rassurai ; je me rappelai les paroles du véuéiable prince d'Iléricourt. Sachant qu'il s'agissait de moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie ; mais il avait si ouvertement loué M. de Rochegime dans celle circonstance, celui-ci avait aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules s'apaisèrent. D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.

Il m'avait rendu de très-grands services : le premier, au commencement de mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto répandait, et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi ; le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piège où cet homme infâme m'avait fait tomber.

Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu éprouver pour moi. Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lngarto, il élait parti pour la Grèce ; de là il était allé en Russie. Pendant cette campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon souvenir, ignorant alors s'il me reverraii un jour. Pouvaisje me blesser de cette preuve â la fois généreuse et bizarre de son attachement? Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un instant soupçonné ^1. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun lendre penchant. J'admirais ses rares faculté-, son noble caractère; je lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressemais toujours l'iinmense différence ipii existait entre mou affectneu^^e amitié pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de l.ancry. Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me demandai s'il ne m'était pas pénible de songer (|u'à vingt ans je devais renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance de cœur. Je vis an contraire, dans ces froides impossibilités, la garantie de mon bonheur futur.

Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait desoins, de prévenances. J'avais â aimer madame de Richeville, Emma, j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occiipaiiiin de cœur pour ne pas regretter l'absence des scnlimeuts plus vils. J'ai oublié de dire que, restant chez moi presciiie toutes les matinées, je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite do M. de llocliegimc n'était nullement un accident. Je l'atlcmlis avec impatience. Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu poiu- la première l'ois. J'étais seule; il me lendit la main, et médit tristement : — u'e n':.i \>u avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique nous fussions chez nue des personnes qu'il aimait le plus an monde. M.iis vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous entretenir de ce cruel événement... Ah ! si vous saviez tout ce que j'ai perdu en lui ! Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans ses yeux. — Je lai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours encore... lui dis-je avec une vive émotion, quand je songe qu'à ses derniers moments sa pensée a encore élé pour moi... .\h ! c'est une horrible mort, c'est nue infernale vengeance!...

M. de Rochegune fronça les sourcils, et me dit d'un air sombre : — J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce misérable Lugario et pour découvrir les instruments de son lâche guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner; quelques personnes seulement m'ont dit que Lugailo était ou en Amérique ou an Brésil. J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis en ma posse-sion une lettre de .M. de Laiicry écrile à une personne inconnue. Ce fait le frappa, il nie dit qu'il pieiuirait les mesures nécessaires pour tâcher de savoir si en effet ;M. Lugarlo no serait pas secrètement à Paris. — Mais croyez-vous ipi'il ose revenir ici ? lui dis-je. — Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue que j'hésiterais à exéi uter la terrible menace que lui a faite M. de Mortagne. — Lui-même aurait reculé devant cette extrémité... — Je ne sais, sou caractère élait si intraitable... Mais ce qui augmentera l'audace de Lugarlo, c'est que ses crimes ne sont pas prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois, et affronter le scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre enlèvement. — Jamais je u y consenlirais, m'écriai-je, il faudrait soulever trop de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est mainteuani pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait la realiic me ferait horreur. — Vous avez laison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez, oubliez le passé ! Oh ! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir, à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de Richeville, â moi, â tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. iSons lâclicrons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et de vous prouver qu'il n'y a ([ue de bon»

cœurs sur la terre... Pauvre femme! voiis avez tant souffert, vous avez renconlré t;int d'êtres infâmes ou dégradés, que vous ne deuiandeicz pas mieux (|iiede nous croire et de vous laisser aimer, n'csl-ce pas?

Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et louchante M. de Boclicgune prononça ces paroles. — (Jue vous êtes bon, lui dis-je, que de gratitude je vous ai déjà ! N'avez-vous pas devance le vœu de M. de Mortagiie? souvenez-vous donc... il y a trois ans .. — Oli ! ne parlons pas de ce que vous me devez, me dit-il, car je vous ai dil, moi, de bien douces... (le bien tendres pensées. .Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras. M. de Roclicgune me comprit, cl me dit en souriant : — Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. .le serais désolé que vous prissiez ceci pour des galanteries; vous aimez beaucoup les tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas? — Sans doute. — Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la Transfiguration, le Pati.ierow ou la Vierge à i Enfant? — Certainement. — 'Vous coinprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart, Gluck ou Beethoven ; vous avouez enlin qu'on peut demander à l'admiration de ces chefs-d'œuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus hautes inspirations? — Mais quel rapport? — Eh bien ! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les al demandées à un adorable chef-d'œuvre de la nature, à un être idéal de bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers vœux de mon père, ceux «le M. de Morlagne, le pieux respect que m'inspirèrent vos chagrins, ont *neore augmenté le culte passionné que je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont toujours venus de vous : en mêlant votre nom, votre pensée à de généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais, c'était un de vos droits que j'acquittais.

— Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer, lui dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à m'embarrasser, l'honiiiie admirable qui vous a élevé dans de si nobles sentiments...— Mon père?... il avait prcssenii ce que vous seriez, il avait espéré nous unir l'un à l'autre, me répondit gravement M. de Rochegune. C'est penser à lui que de penser à vous; son souvenir auguste et sacré plane au-dessus de l'atlachtment que j'ai pour vous. Ainsi rassurez-vous ; ne me croyez surtout pas capable de vous dire des galanteries, de vouloir, comme on dil vulgairement, vous faire la cour... Vous /aire la cour ! On ne fait pas la cour à une femme comme vous : dès qu'on la connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce (pie j'ai toujours fait. — Monsieur de Rochegune... — Cet aveu ne peut vous offenser, ne doit même pas vous élonner. — Cependant... — El bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet aveu. — Vraiment, monsieur? lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de sa vivacité. — Et il se pourra même que vous en soyez hcureu e. — Heureuse? — El (ière... — Et fière? Voilà qui est charmant ; je vous écoule.

— Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de couunelire inie faute, autant par solidité de principes que parce que cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ouibre d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai? — Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement. — Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments. Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine; devant vous une vie Isolée, sans famille, sans liens. A telle heure, l'.uiiiiié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êles dans un étal de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le bonheur. Cet élat négatif ne durera pas, votre ciEur s'éveillera, vous aimerez.

J'interrompis M. de Rochegune. — Vous avez, lui dis-je, jusqu'ici parlé avec trop de raison et de vérité pour que je tombe d'accor(d avec vous sur ce dernier point. Je n'aimerai plus... Une fatale mais violente passion a tué lamour dans mon cœur. — Tué l'amonr dans voire cœur! s'écria-t-il, mais vous n'avez jamais aimé. — Je n'ai jamais aimé?...— Jamais.— Voyous, monsiem- de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Seinur?

— Je parle sérieusement : je vous le répèle, vous n'avez jamais aimé.

— Mais, monsieur... — Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un cœur tel que le vôtre le plus divin de tous les senlimenls, celui qui demande l'emploi des [lus rares, des plus magnifiques facultés de l'àme. Je regardai M. de Rochegune avec étonuement, et je repris : — Comment, je n'ai pas aimé ! Mais qu'ai-je donc éprouvé alors? Pourquoi cet anéantissement du cœur? pourquoi celte mort de tontes mes espérances?— Vous avez pris I épuisemenl de la douleur pour l'anéanlissement du cœur. Est-ce que le cœin- s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à iout(î espérance quand on n'a rien à regretter ?— Rien à regretter, monsieur !

— Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien à regretter ; aussi l'avenir vous reste-l-il tout entier avec ses horizons sans bornes. — L'avenir...

— Sans doute, l'avenir ; pourquoi non? (lui vous le ferme? Dites-moi qu'une passion noble, grande, prolonde, généreusement partagée, mais brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans ï âme des regrets étemels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui; CCS regrets se ont éleniels, parce que leur cause sera pure; élcrncl''-

parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement ; éternel-;, pnrie (pj'on y trouvera l'amère volupté que doiuie la const ience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a perdu est irréparable. Mais celle pieuse lidélité au culte du passé prouvera-t-ellc (pie l'amour esl éteint dans le cœur? Au contraire, elle prouvera qu'il n'y a jamais brillé plus pur et plus ardent. Eh bien ! avez-vous ressenti quelque chose dé pareil? Non, sans doute; après avoif affreiiscnienl soiilîei t, vous avez fui avec horreur les souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir délivrée de voire bourreau, pauvre et malheureuse femme ! — Cela est vrai. Loin de me complaire dans ces souvenirs délestés, je les ai fuis. Mais, si fatal, si honteux même, je vous l'accorde, qu'ail été mon amour, je n'en ai pas moins aimé. Je n'aurais pas, sans cela, épousé M. de Lancry. — Eh ! mon Dieu, il y a des surprises de cœur comme il y a des surprises de sens ; les séduisants dehors de voire mari, ses hypocrites et douces-paroles, votre empressement si naturel d'cchapper à la tutelle de votre tante, votre conliance ingénue dans un homme que vous croyiez sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de comparaison, lout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois mariée, une fois malheureuse, vous avez pris volrc obéissance aveugle au pouvoir de votre mari, voire courageuse observance de vos devoirs, pour le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée; vous vous êtes crue passionnée. — Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie ?

— Tout s'enchaîne; parlant d'une impression fausse, vous vous êtes trompée sur la jalousie commç sur l'amour. — Je me suis trompée ? — L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son infidélilé.

— Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry? — Parce qu'il était indigne de vous. — Comment ! vous croyez qu'fin n'aime véritablement que les personnes dignes de soi? — Je crois que vous, Watliilde de Maran. vous ne pouvez aimer, véritablement aimer, qu'une personne digne de vous... — Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon qiie'sa l'emme esl perverse ; elle l'a honleuscmenl trompé, et il l'adore. — Je ne parle pas de M. Sécherin; je ne généralise pas, je précise. Je dis que vous, vous ne pouvez véritableiiieni aimer que quelqu'un digne de vous. — Mais pourquoi moi plus que tout autre dois-je éprouver ainsi? — Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments. — Vos raisonc sont spécieuses, et la vanilé pourrait venir en aide à la conviction, dis»je à M. de Rochegune ; mais je ne suis pas persuadée. — Vous le serez.

— Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction : que mor. cœur a été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer quelqu'un digne de moi? — Je veux vous donner cette eonvietioil pour vous amener à être heureuse et fière de mon aveu, je vous l'ai dil.

— Expliquez-vous. — En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer qu'un homme digne de vous, je vous amène néco'sairemcut à avouer que vous aimerez un jour. — Je u'avoue pas cela du tout... Qui vous dil d'abord que je trouverai cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai?... — Tout me le dit. Ce sera une des exigences de voti e position ; mais voire caracière, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez, il faudra que nonseulement vous puissiez avouer hautement voire amour, mais vous en glorifier à la face du monde...

— Un tel amour est rare... — Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis-je que, lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous l'aimeriz, lout vous y poussera : le besoin de votre cœur, la fierté d'être aiiiiéi; ainsi, les inysiérieuses aflinilés qui rapprochent les âmes supérieures. — Mais cet homme"? — Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi... — Vous?... — Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous. — De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la fatuité, dis-je gravement à M. de Rochegune, en lui tendant la main ; mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse et (ière de cet aveu. — Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité. — J imiterai \6\.ic franchise, dis-je à M. de Rochegune. Il se peut que mon cœur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus saint... est-il à l'abri des calomnies du- monde?

— Je ne veux pas m'élablir le champion du monde, mais le mal qu'il fait a presque toujours pour caust la dissimulation ou la faiblesse do ceux qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de courage. Si vous éprouviez, au contraire, un sentiment dont vous pussiez être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le cacliericz-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, cl vous mérileriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vOipB reprocher! Alors pourquoi recourir à la feinte, à ces réticea^^^^ accompagnent toujoiuî une conduite coupable? Pourquoi jfrncffprès tout, la vertu n'auraitelle pas son audace comme le vice a la sie«ne? Pounpioi une femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraieul-ils , pas eouiagcusemeiit à la .société leur amour loyal et pur, aussi bien (pie J votre mari el Ursule lui imposent leur double ailultère? Le monde aime l la résolution, la hardiesse... eh bien! que les honnêtes gens soient aussi hardis, aussi résolus ipie les gens corrompus; à courage égal, le monde lircférera les honnêtes gens, j'en suis sûr.

Je fus charmée de l'expression île noble arrogance qui animait les Iraits de M. de Rocliegune. — Vons avez raison, lui dis-je, enlraînée malgré moi par le courant de sa généreuse pensée; il serait beau de réduire la calomnie à l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ces malveillantes insinuations oseraient à peine indiquer.

Après avoir un moment rélléchi, je dis à M. de Rocliegune : — Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous faisant une question éirange. 11 y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous pas parlé ainsi? — Parce qu'il y a trois ans, j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi pour oser vous parler ainsi. Morlagne savait mon amour; il me conseilla fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur moi-même pour « dégager l'or de ses scories, » disait-il, pour épurer tellement cet amour, que je pusse venir vous l'olïrir sans rougir. — Et si, en arrivant, vous m'cussie/trouvée consolée de l'abandon de mon mari et aimant dignement un cœur digne du mien?... — Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs mécomptes, si douloureux à l'amour-propre. Dans une circonstance pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût élë capable de me comprendre. — Et si j'avais aimé un homme indigne de moi? — Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des impossibilités |)hysiqucs ; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer sans rougir. — Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?...

Apres ni'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit, avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mois : — Je douterais de moi-même...

Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de Rocliegune.

CUAPITRE LV.

Les confidences.

Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le contre-coup de mon entrelien avec M. de Rochegune. Il y avait en lui tant de liancliise et de loyauté, que je n'apportai p.is dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû in'imposer. Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville, où il venait très-assidùment, ainsi que les autres amis de la duchesse ; assez souvent aussi je le vis chez moi le malin. J'avais une telle confiance en moi et en lui, que je me laissais aller sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais pas ; j'étais lière, et, je le crois, justement lière des preuves d'attachement que M. de Rochegune m'avait données, et de la noble influence qu'à mon iflsu j'avais exercée sur sa vie. Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque yim. Il parlait rarement à la Chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer toutes les unies généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus puissante, que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun parti, on plutôt appartenait à tous, par ce qu'ils avaient de noble et d'élevé ; partisan déclaré de ce qui élail juste, humain, grand, vraiment national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux hypocrisies; ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une position exceplionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il aurait pu en tirer, admirablement iéconde pour les augustes vérités qu'il répandait en France, en Europe.

Le rctenlissement de son nom et de son beau caractère alla si loin, qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de la diiilomalie fiançnise au sujet d'une concession qu'on lui demandait, fit remellre à M. de Rochegune une lettre, dans laquelle il l'informait que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un plaisir d'aecorder à la considération de son num et des servit es qu'il rendait à la cause de l'humanité... ce (piil avait jnsi|u'alors refusé. Il y avait, cerne semble, aulanl de touchante estime que de haute bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays, en accordant à la seule iniluence de son caractère une concession des plus importantes. Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont il était si fier. Quoique inespérée, celle grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de M do Rochegune. iSa philanthropie éclairée, son talent d'ora- Icur, les guerres qu'il avait faites, ^soii insiruction profonde, variée, en faisaienl un personnage très-émiheiU.

Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville ; et il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les plus flâneuses sympaihies. Et pourtant, une lois dans l'inlimilé, personne mieux (juc lui n'avait l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante

et si reconnue, par une simplicité charmanle, par uue gaieté douce et communicative. Il avait non-seulemeut le rare talent de plaire, mais encore celui de donner envie de plaire. Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui pût me faire rougir, semblaient si naturelles, et étaient tellement avouées par nous dans la société de madame de Riclieville, qu'on se serait, pour ainsi dire, fait un scrupule de priver M. de Rochegune du plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à coté de moi ; cette bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue, prouvait assez combien ncjtre attacliement était honorable. J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me témoignait di^ nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri une jeune sœur, jamais je n'avais été plus heureuse. Je passais presque loutes mes soirées chez madame de Richeville, à l'exception de nus jours de Bouffons, et de quelques autres jours où je restais seule à rêver. Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien je me mettais au piano. Je me trouvais si bien de celle nouvelle vie calme et intime, que je n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal. Un fait, peut-être inoui dans les fastes de la société, vint montrer sous un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.

Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais d'ailleurs très- facilement oul)lié, que M. Gaston de Senneville, neveu de madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que l'évidence des soins de M. de Rochegune, et l'évidence non moins grande avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié fialernelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toules les chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre. Il était fort jeune ; il avail, je crois, vingt ans. Madame de Richeville le recevait avec bonté : c'était la nullité dans l'élégance, et I iiisigniliance dans la boime grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement formalistes fai^-aicnt un contraste presque ridicule avec sa jolie figure, encore toute juvénile. Après les enfants savants, les petites filles qui font les madames, je ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la gaieté, l'élourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un dédain profond de tout ce qui est franchement joveux et amusant. Certes, celte cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou à la familiarité, presque grossière, de beaucoup d'houimes de lasociélé; au>si, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que Ires-intimement de la fatuilé grave et compassée de sou neveu. Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance (|ue je ne lui supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait, d'aillems, rendu que de ces homuiages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les lonimes s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque compromcllanls. Ainsi, ce qui passait pour du savoir-vivre dans le très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doiile passer jiour une cour irès-assidiie et très-éclaiiée dans une sociélé moins reslreintc et moins choisie. Il fallait la scène que je raeonie pour m'éelairer sur les inieniions qu'on prêtait à M. de Senneville, ou qu'il avait manifestées lui-même, mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.

Madame de Richeville entra un matin chez moi, et me dit en m'embrassanl : — Vous me voyez folle de joie; vous êtes l'héroïne d'un fait inouï, incroyable : on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut imaginer. On veut vous dédommager de tout ce que vous avez soufièrt. Quand je vous disais que le monde avait du bon ! il vou* rend justice : me voici décidément optiiuiste. Madame de liichcville semblait si exaltée, que je lui dis en souriant : — Mais expliipiez-vous donc ! ditesmoi donc comment je suis devenue, sans m'en douter, l'héroïne de ce fiil inoui, inefoyahle. — Je vais vous dire cela et vous faire rougir !... ob ! mais rougir de voûtes vos lorces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées ; mais, ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu Gaston de Senneville ipii a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'liier soir, par hasard, j'ai fermé ma porle pour aller au jeudi de madame de Longpié. Je ne pouvais m'en dispenser : il y avail des siècles que je n'y étais allée. Notre bonne princesse et le prince se lâisaient les mêmes reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre; hier, nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'esiime pas le caractère de cette femme : avec tout son esprit, elle manque de courage; elle laisserait alrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce qu'elle appelle ses amis intimes, sans autre observation que des : « Ah ! mon bieul que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela !... Mais, est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré, etc. » Le prince d'Iléricourt va maintenant si peu dans le monde, (|ue sou arrivée chez madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne saurie» croiie, ma chère Mailiilde, l'elfel imposant que produisit sa présence, et comme elle changea presque subi(ement l'aspi'ci de ce saloH au momi ni où nous entrâmes, l^n y parlai! si bruyannnenl, que c'est à peine si l'on entendit nous annoncer : lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup un profond silence; tous les hommes, et même quelques jeunes femmes, se levèrent.

— Je peuse comme vous, dis-je à madame du Richeville ; en songeant

;i ces liotnninges rendus à nii liomnie aiiiouid'lmi dceliii do laiit de spleiidi.Miis passées, mais qui porte à sa lianleur un des plus beaux noms de Fiance, ou se léeimcilie avec le niondc. — >"esl-(e pas? Mais altc-ndez la lin, vous vous étoiuierez hii ii davantage, il esl Inutile de vous dire que madame de Loiigpié voit tout l'aiis : sa maison est ciuieuse, parce qu'on y riueontre les sommités (vraies ou conteslées) de toutes les oj)!- DJoiis et de toutes les sociétés. .\près l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Lf)ngpié, qui, après tout, lait à merveille les lionneuis de chez elle, au lieu d'encourager, selon son liahitnde, une conversation maligne et méchante, monta l'entrelien sur un ion digne de ses nouveaux hfttes. (jiK'lques moments après, arriva M. de llochegune. Sou diîcours d'avant-liier à la chambre des pairs avait eu un grand rcteiuisscment. Tous les yeux se tournèrent vers lui ; le prince lui tendit la main, et l'accueillit, comme toujours, avec cette alTectuense cordialité (pii devient une précieuse distinction. D'autres personnes arrivèrent : parn)i cellesci, mon cher neveu, Gaston de Senneville, siq)erlalivement bien ciavalé, un ravissant bouquet à sa boutonnière, cl se présentant, vous le savez, avec cette aisance compassée, cette grâce étudiée qui vous l'ont rire...

— Et qui vous désespèrent. — Certainement ; je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se désoler... 11 y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut que je vous nombre les personnes (pii se trouvaient là : vous saurez pourquoi. Il y avait, entre autres, madame de Ksernika et son sauvage de mari, ce (pii m'a ravie : vous saurez cncoje pomquoi. Il y avait madame l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens, parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. 11 y avait encore (il arrivait en même temps que nous) ce grand homme d'Etat de qui M. de Tallcyrand a si merveilleusement bien dit : « Il impose et repose. » — Impossible de le mieux peindre, dis-je à madame de Riclieville ; mais n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Iléricourl faisait de lui l'autre jour : « Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer « par sa mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les « facultés les plus sérieuses, et être populaire par l'illubtralion de sa « naissance. » — Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant, me dit madame de lîicheville, quoique encore loin de l'original, car il est aussi dillicile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle physionomie, (lue vous dirai- je? on trouvait réunie chez madame de Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au giaud complet être témoin de la scène que je vais vous raconter. — Dites donc vile, car je meurs d'impatience.

Madame de Richeville continua : — M. de Hochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On vint à [larlcr du dernier concert du Conservatoire, où nous étions ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce propos que la conversation s'engagea sur vous. — Certainement, répondis-jc, etil est malheureux pour les amis de madame de Lancry qu'elle soit d'une insminonlable timidité ; car elle les prive souvent du plaisir de l'entendre. Llle a une excellente niélliode et un goiit parfait. — La picmiere lois que j'ai entendu madame de Lancry parler, .dit M. de Rochegune, j'ai été certain qu'elle devait chanter à merveille; le timbre de sa voix est si naturel, que le chaut, chez elle, n'est pas un talent, mais nue sorte de langage musical. Madame de Ksernika, qui ne v.tus paidoniie pas, sans doute, ma chère Malliiiile, le mal qu'elle a voulu vous fiiie autrefois, souiit d'un air pcriide, et dit doucereusement à M. de llochegune, voulant sans doute l'embarrasser : — Vous êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry, niousieur? — Oui, madame ; mais je l'.iimc peut-être encore plus tendrement que je ne l'admire, dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton si franc, si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet aveu public sembla la chose du monde la plus convenable. — .le sais mieux que personne la loyauté de M. de Hochegime, dis-je à madame de Riciieville en rougissant ; que devant vous et vos amis il ait la franchise de son attachement pour moi, soit ; mais, devant des personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...

— Vous êtes injuste, ma chère Mathilde ; la fin de ceci vous prouvera que notre ami a, au contraire, parfaitement agi. Madame de Kseriiika releva bien entendu, le mot de Icndrement, et dit à M. de Rochegune en : minaudant et poiu' lui porter un coup dangereux : — Voici qui est au moins très-indiscret. Savez-vou^ que c'est une espèce de déclaration I qui pourra bien revenir aux oreilles de luadame de Lancry? — Eh!... \ croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune, qu'il n'y a pas longtemps que j'ai diclaié à luad.uue de Lancry que je l'aimais passionnément ? Ma- i dame de Ivscrnika prit nu air étonné, eff.iré, baissa les yeux, les releva, j les bais^a encore avec une cMpression de pudeur alarmée, et dit eiiliu :

— Je suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la ré|iUtatioii de madame de Lancry, et... M. de Rochegune ne la laissa pas aciiever, et lui dit de l'air du monde le plus natuiel : — Et pounpioi donc, madame, la répntaiiou de madame de Lancry souffrirait-elle de ce que j'ai dit? Ne doit-ou pas s'enorgueillir de l'admiration et de l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se lait-on pas gloire d'être sensible à tout ce qui est noble et grand ? faut-il dissiumler son enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante ipii a uneàme nidile et grande?

— Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika avec son , sourire perlide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire supposer aux ' médisauls que la personne qui l'inspire n'y est pas insensible... — Mais i

tout ce que je délire, c'est que les médisants soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas ilu tout insensible à l'enthousiasme (|u'elle m'in»pirc, s'écria M. de Rochegune en jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère. Les médis;ints !... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi doue la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le prolond amour qu'elle m'inspire, (pi'clle a pour moi un attachem<'nl sincère, que je la vois chaque jour, et qu'il n y a pas de bonheiu- comparable à celui que je goûte dans cette intimité charmante. M. de Rochegune, en établissant ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame de Ksernika voulaient l.dsser d.ins un demi-jour perlide, renversait le méchant échafaud.ige de cette fenuiio : tout interdite, elle voulut appeler à son aide mou neveu Gaston de Semieville, qui s'était, à ce qu'il parait, déclaré votre adorateur, cl avait laissé croire que vous ne repoussiez pas ses prétentions.

— Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pilt me le faire supposer, m'écriai-je... et jamais moi-même... — Mon Uien, ma chère enfant, je le sais bien, me dit madame de Richeville en in'interrompant; aussi vous allez voir conuiie mon neveu a été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de llochegune l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez, il devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d un air moqueur : — Eh bien ! nmnsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de M. de Rochegune sur la discrétion? Mon malheureux neveu ne brille pas par l'improvisation. Il faillit pourtant pailer, sous peine de passer pour un sot. Vous allez voir (lu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le silence. II répondit donc d'iui air senlencieiix à la question de madame de Ksernika : — Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne parait pas faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis ; il y a tant de cfiarme "dans I obscmité, que... dans le demi-jour que Ion... Et puis ce fut tout: impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa; M. de Rochegune en eut pitié, et lui répondit d abord avec une sorte d'affibililé presque paternelle, puis en s'aiiiimmt peu à peu : — .'e vous assure, mou cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de l'ombre et du mystère... par exemple, pour nue be;iiilé doutcu>e, ou sur le retour, pour une lâche perlidie, pour uu amour menteur ou coupable ; mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté ;uissi pure, aussi éclal;mte qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela), .ajoula-t-il par nue p;irentiièse moqueuse en regardant Hxeinent madame de Ksernika : mais, lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le boidieur de ceux qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi), pour mettre cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez radieux, d'azur assez limpide, de voix a-sez sonore, d'adoration assez retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances cpie l'on goûte ainsi, le coeur fier, le front haut, l'œil h;irdi. à de lénébreiix plaisirs, honteux cl craintifs, je me demande qui a i;anais pu conq);irer l'aigle au hibou, le soldai à l'assassin, Iboniieur à I infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce (jui se dit à ce (|iii se tait ; je vous demande enfui à vous-même, madame, si dans ce moment je ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut le nom de la femme que j'aiiue, que d'être forcé de balbutier en rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mou impudence. Jamais, s'écria madame de Richeville avec exaltation, vous ne pourrez vous imaginer, m,"» ciière .Malhilile, l'adminible expression des traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son regard, la puiss;ince, la lierlé de son geste, l'acceut ému, passioimé, de sa voix, sou altitude à la fois si calme et si impérieuse'. Que vous dirai-je? l'impression qu'il produisit fui électrique; tous ceux qui assistaient à celle scène, Gastim, madame de Ksernika elle-même, pai tagèreul le chevaleresque enthousiasme de M. (le Rochegune durant un de ces moments si rares, si fugitifs, où tontes les âmes montées à nu généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce n'est pas tout : la première ex:illaiioa apaisée, le prince d'IIéricourt, comme pour donner une consécration suprême aux paroles de .M. de Rochegune, le prince d'iléiicourl, dont la voix a tant d'autorité, vous le savez, eu malières de principes et d'honneur, s'éeri:\ en prenant dans ses mains la main de M. de Rochegune : — Bien, bien, mon ami! qu'une fois an moins il soil bien proclamé et promé à la face du monde qu'il est des amours si élevés, si honor.ibles, que ceux qui les partagent peuvent prendre tous les gens de bien cl de cœur pour confidents ; soyez sûr que l:i société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé devant elle. Il vous appartenait, à vous et :> une jeune femme dont je ne prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, do laire revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes aiïeclions qui exaltent les belles àmcs jusqu'à l'héroïsme. — Vous avez raison, mou ami, ajouta la vénérable princesse d'IIéricourt. Au moins une pauvre jeune femme i\w a bien souffert saura que, si le monde a été malhenrcusemeul impuissant à lui épargner d'afl'rcux chagrins, il lui a tenu compte du ciuirage, delà pieuse résign;ilion qu'elle a montrée, et qu'il lui témoigne sa symp;itliie en icspc«t;int les cousolalions qu'elle cherche d;ins un sentiment d"iil les personnes les plus austères se glorilier;ùenl. — Espérons ;Missi, dit le prince d'une voix imposante et sévère, (lue ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire... que ces p;uoles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice humaine

ne peut atleindre. Qu'une, lois au moins, et puisse cet exemple être fécond! la voix piil)li(;ue flétiisse un honinic indigne, et !c punisse en piononvaiil coiiuc lui une sorte de divorce moral ; que celle voix dise a la noble et malheuieuse l'emnie de cet liomme : « A celid ipii vous a abreuvée de chaijrins et d'outr;iges, à celui iini s'est séparé de vous pour se désiiouorer par une vie d'uu cynisme révoltant, à celui là vous ne devez rien, madanie, rien que de conserver son nom sans tache, parce que son nom est désormais le vôtre. .. Votre cœur est blcs:^é, pauvre lemnie; après avoir longtemps soulferl et pleuré en silence, vous irouvez de douces consolations dans un allachement aussi dévoué que délicat. A'i llieu ni les lionmics ne peuvent vous lilàuier. » Ce sentinu'ut est noble, pur cl iranc; le monde y applaudit, sa médisance lépargne ! lùicoie une l'oi>, booucnr et glulre à vous, mon ami, ajouta le prince en scrraul avec mie nouvelle émolion la main de M. de Rocheguue dans les sienne-. Ué^ormais, au moins, deux cœurs malheureux, et sé|)arés par les lois humaines, pourront sans crainte clierclier le bnnlieur dans un sentiment dont ils n'auront point à roiigii... Voire exemple aura été leur guide et leur salut. Si on les c.ilomniail, ils citeraient voire nom, et la calonmie se lairait...

— Mon Dieu ! dis-je à madame de llicheville en essuyant mes Jeux, car j'élais piorondément érnue, mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de moi, car je ne puis dire asse?. combien j'admire ce langage ! — lit encore, ma chère Bl.ilhildi', je vous le rends mal, je l'alfaiblis, j'en suis sijie; et puis comment vous peindre la majesté delà physionomie du l)rince, le noble courroux qui lit rougir son front sons ses cheveux blancs, lorsqu'il (jualilia l'indigne conduite de voIie mari, et rex[iression d'inelïalile bouté avec laquelle il parla de vous ! lîncore une fois, chère enlaut, il faut renoncer à vous rendi e l'elfet <le celte scène : vcjus savez (pie le prince et la princesse personnilient l'honneur, la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de riuiposaiile grandeur de cette scène, cpii avait pour témoin l'élile de Paris ! Mainlenanl, avez-vous le courage de blâmer i\l. de llochegune de son indiscrétion? — Non, sans doute, m'éeriai-je eu pren.iut la main de mad nie de liichoville, car je dois à son indisciéiion un des plus doux mijnients de ma vie — IS'cst-ce |ias? — Si ce n'était vous ipii nu^ racouliez cela, mou amie, j'aurais di^ la peine à croire ce que j'entends, tant celle scène me semble loin de nos habitudes, de nos mœurs, de nolie temps

— Mais aussi, s'écria niadaïue de l'iclieville, croyez-\oiis (juc le prince, que la princesse, que M. de llochegune soient beaucoup de notre lemps? .le ne parle pas de vous, chère culaiil, \oiis me gronderiez ; mais croyez-vous qu'il se rencontie souvent un homme d'une loyauté si recouuue, (iii'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, pins li.iut encore dans l'opiiiiou p>:bli(|U(^ parmi aveu cpii, dans la bouche de (ont autre, eût à jamais com|)romis voire rc'piitaiion'/ (lomiueiit, l'aulorilé de ce caractrrit cbevahMcsipie esl telle, la couliance (pi'il inspire est si grauile, que des personnes (pii repiéseiilent (e (pie la société .1 de jiliis cminenl. de plus vénéré, consacrent l'amuiir de cet homme pour une femme (pii nest pas la sienne, tant cet amour est S iblinie, lant celle femme est digne de cet amour!... Ah! .Malllildl^.. .Mathilde... me dit mad.mie de llii beville avec un accenl de honte et de remords (pii me navra, jamais je n'ai mieux senti la dislance qui existe cuire vous et moi... jamais je n'ai plus amèrement lei^rdlé h s fautes (pie j'ai commises...— (jii osez vous dire'.' m écriaije, voulez-vous mêler quehpie ameilume à cet hommage (pie je mérite si peu ?... (Ju'ai-je donc l'ail, mon llieu ! pour être digue de ces lou.iiiges, de cet intérêt que je dois à votre conslanle cl ingénieuse amitié.' iN'est-ce pas vous (pii avez mis tout l'esprit (i.e volie cienr à faire \aloir ma seule (pialité, bien négative, fêlas! la résignation'.' Mon Llieu ! est ce donc si dillicile de souffrir? Ai-je senleinint lutlé? Ai-je seulement prouvé mou amour par (pielipie trait de dévouement ? [Non : je l'aurais lait, sans doute, je le (l'ois ; maiseulin, l'occasion ne s'est pas piéseiilée. Je n'ai pas nionlré un de ces caractères énertirpies (pii se sacrilieiil Couiag('Usemeill à de nobles infortunes, (jui n'hésitent pas entre leur bonhcitr et celui d'êtres qui méritent l'intérêt et la sympathie des liminètrs gens. Non, non, encore une fois, non ; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme indigue de moi, el par cela même mes soulfrances ont niampié de grandeur. Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillammen! reconquérir mille fois plus que vous n'aviez |)erdu... Contre quelle séduction ai-je lutlé? Cet amour même dont je suis (ière, je l'avoue, (|ue m'a-t-il coûté à inspirer .'... bien... Je n'ai eucpi'à me laisser aimer. (À; n'est pas ma fausse modestie (pii me douue ces coin ielions ; mais je vous jure, mou amie, que je suis encore à comprendre la passion (pie j ai inspirée à M. de llochegune. Certes, ji: sens eu moi île généreux instincts; mais ce, ne sont pas mes presseutimciils (pie .M. de Rocheguiieaime en moi linliu, imui amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour : mais celle délicatesse, celle pureté, ne me coilleut pas, je n'ai pas inclue à lutter contre des ressenlinr nls plus vifs. Si je compare ce (pie jé|)iouve auprès dô M. de lloeheguue à ce (pie je ressentais auprès de .M. de Laucry av.iiit muii mari.ige, cl pendaul les rares momei.ts de bonheur «pie j'ai goûtés... (pielle diflé'rcnce!... An fond de toutes mes émotions d'alors, si heureuses (pi'elles lussent, il y avait loujoms de l'embarras, de riu(pnélude ; auprès de M. de llochegune, il n'y a lien de tel. Lorsqu'il esl l,'i, j'éiiroiive un bien-être, nue sérénité indicibles ; au lieu de précipiter ses pulsations, mou cœur semble baltre plus également ([u'à l'ordinaire ; la présence, la conversation, les aveux

même de cet ami bien cher ne me troublent pas; j éprouve ces épanouissements de l'àme qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est gi'-néreux et bon, la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle, ou le récit d'une action héroïque.

illadame de Richeville me regarda d'abord avec élonnement, puis elle secoua la tète en souriant avec tristesse. — Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Matliilde. Je vous connais ; lors même que vos principes ne seraient pas ce (|u ils sont, votre amour est niaintenaiit placé si haul à la face de lous, (pie vous mourrez plutôt que de renoncer à celle gloire unique ou de la profaner. — S'il faut tout vous dire, repris-je eu rougissant, je suis quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus d'eulhousiasme pour M! de Hochcguue, ipioique j'apprécie mieux (jue personne ses rares, qiialiliis. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas celui qui se développe siibilemeut comme ces plantes éphémères qui germent, croissent et meurent en mi jour... mais celui qui jette peu a peu ses invisibles racines au plus profond du cœurj mais celui (p.ii croil sourdeuieut el que l'on ne soiipçomii^ pas, parce que SCS envahissements sont insensibles.,. Eh bien ! oui, qiiehpiefois je crains que mon calme attachement pour M. de Hochegune ne cache iiil semimcnl plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur. Alors, miMi amie... si je résiste à ces entraincments, si j'en irioiii|ilie. je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde : mais à piéseat... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse. . .

Cll.^PlTRE LVl.

Correspondance.

(Jiielques jours après la conversation que je viens de raconter, je reçus ces d.'ux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystérieuse dont j'ai déj 1 parlé. Ces lettres, adiesséi's à la même peisonue inconnue, claienl encore accompagnées d'un boiupiel de fleurs vénéneuses, symbole du souvenir de M, Lngarlo.

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