‹ MathildeChapitre 52 sur 207 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

Une visite.

Après le départ de M. de Rocliegune, je me mis à fontire en larmes; 'c me reprocliai mon apparente insen^ibililé ; je craignis de l'avoir désespéré, d'avoir ri-qné peut-être de l'éloigner de moi. Je regrettai amèrement de n'avoir pas sui\i mon premiiM- nionvenienl, qui me dirait de tout abandoimer pour le suivre; s'il me (luiilail, la Iroide estinu^ du monde compenserait-elle jamais la perle de cel amour, dans lequel j'avais concentié tout le bonlieur, l(mles les es|érances de ma vie? .\n Oiilieu de ces perplexilés poignanles, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir : je lâchais de me convaincre de 2etle pensée, a(in d'avoir un prétexie de céder aux vœux de M. de Ro- 3hegune. Alors, je revais avec délire à la vie qui m'atu lulait près de lui. La sûreté de son caractère, son esprit, sa temlressc cxcpiise, loiit nie Drésageait l'existence la plus lorlnnéc. Je reconnaissais tie plus en plus a véiité des paroles de lil. de Rocliegune. Mon amour pmir M. de l.ancry avait-il été, en effet, ime « surprise de cœin? » Je n'avais, pour ainsi dire, eu aucune raison sérieuie de l'aimer avant mon mariage. Ses dehois charmants, la grâce do son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, malgré les sages avis de madame de Iticheville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parli pris, plus d'étoiirderie, plus de désir d'échapper à mademoiselle de Maran, que de passion rélléchie. Plus tard, lorscpie les loris de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par habitude, par héroisnic de soiilïiance cl d'abnégation, et surtout par suite de celte iulliiencc presque irrésistible (pie prend toujours sur une jeune lille le premier honmie qu'elle aime.

Au milieu de mes chagrins, j'avais h:!i cet amour sans nom ; j'en avais rougi comme d'une mauvaise aclion. Et puurlanl, en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enlin, lorsque, poussée à boni par une dernière trahison qui m'avait coulé mon cnf.mt, j'avais échappé à l'épouvanlable domination de M. de Laucry, je n'avais conservé pour lui qu'un mépris glacial... (,'uellc dilïérence, au contraire, dans les phases de mon attachenieut pour M. de lîoclugmic ! Sun géiiéicux dévouement pour moi, l'aduiiraliou que m'inspiraient ses rares qualité.-;, avaient d abord jeté dans mon canu-, 1 1 presque à mou insu, les piofoudes racines de cet amour. Puis, lorsque je me retrouvai moralement libre, ce lurent de nouvelles et touchinles preuves de l'aflection la plus constante et la plus noble. Alors, à mon admiration pour lui, sentiment sévère et inq.osant, se joignit une amitié al'l.'ctui'use et tendre... puis l'aniinir pur et idéal... puis, eulin, la passion brûlante. La gradation couslanle de ce sentiment n'en assurait que trop la durée. Ainsi ipie loules les choses grandes, puissantes et humainement éternelles, cet amour avait une hase priyhmde, inébranlable. Comme le cbène, que la l'oiulre bri>e et ne déracine pas, cet amour av. lit lentement, iuqierceptihlement grandi... L'orage ou les saisons pouvaient clicuiller ses verts et Irais rameaux, mais jamais 1 ai racliei' au sol où il était né. Eu un mol, telle ctail la diflëreiiie de ces deux amours : en aimant mon mari, eu me déiouaiit pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais é(uouvé nue sorte de houle, j'avais été la plus malheureuse des l'emuies, cl, me résignant avec courage, mes sonllrances avaient à peine intéressé : ma résignation avait semblii slupide. \\\ contraire, j'étais hemcusc et lière de mon amour pour M. di' Uochegune ; le monde m'approuvait, je me sentais enlin élevée, grandie par ce sentiment, qu'nne inilexible morale aurait pn réprouver.

Tantôt ces réilexions me semblaient loutes-puissanles en faveur de M. de Rocliegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister. ^olre position à tous deux me semblait si iii.igniliqiie, ipie je ne pouvais me résoiidrt; à la perdre. Mais, alors, je comparais malgré moi les cii-

chanlcmeiils d'une vie amoureuse cl ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de pureté, celle souveraineté de vertu, celte éclalaiile majesté du renouccinent. Oh ! alors, il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de marbre et d'or, que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite on Ion cache un amour heureux au milieu de la verdure et des llcurs... Hélas! il faiil être femme pour comprendre ces ter'ibles luttes de la passion et du devoir. Les hommes ne les subissent jamais ; leurs cruelles allernarn es se réduisent à obtenir ou à ne pas obleuir... tandis que ce n'est souvent qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'afireux tourments, que nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder. I.es hommes ressentent (es teiiibles angoisses lorsqu'il s'agit de leur honneur, jamais loi-squ'il s'agit du nôtre. M. de Rochegunc élait le type des liommes de ( (l'ur. de courage et de loyauté chevaleresque : il n'avait pourtant pas hésité un moment entre son amour et réloignenicnl de ses amis... entre

sa passion et ma honte • . . . .

Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré plusieurs jours. Le départ de M. de Rocliegune m'accablait, m'ôlait beaucoup de ma force, i elle absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie sans lui. J'en étais déjà venue à ne plus adinettre celle hypolhèse, j'aurais consi iili à tout plutôt que de le peidre : jcspélais seulement obtenir de lui d'essayer encore de vivre près de mol comme par le passé, de tâcher de se vaincre, dussions-nous pend.mt quehpie leiiips renoncer aux douceurs de noire habituelle intimité. Une fois pl.icée dans ralternalivc de le perdre ou de le suivre, que résoudre? le désespérer... lui toujours cl di^pnis si longtemps dévoué... lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme. . Le désespérer... lorsipie duii mol, d'un seul mot, en faisant le bonheur de sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Nmi... non... jamais... Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons... Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésoliilious: peu à peu elles affaiblirent mon courage : hienlôl... funeste symptôme, je n'osai plus interrojer mon cœur, tant j'étais sûre de le voir me répondre en faveur de M. de

Rocliegune

M. de Rocliegune avait donné à madame de Richeville une explication tonte naturelle de son départ, en lui aunonçanl que quelques aff.iires importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais piétexté moimême une migraine violenle pour rester seule le soir. Un jour madame de Richeville, a qui j'étais allée faire ma visite liahiluelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à l'oKliiiairc. Je demandai à la voir: elle reposait, ji; ne voulus pas l,i réveiller. J'envoyai plusieurs fois Biondeau savoir de ses nouvelles, la journée se passa assez paisiblement. Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi; je fus frappée de l'altéralion de ses traits. — Grand Dieu... qu'avez -vous? lui dis-je. — Emma m'incpiièle an dernier point, me répondit-elle ; j'ai passé la nuil près d'elle... Tout à l'heure, elle \ienl de s'assoupir un

eu : je profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès ,.e vous ! s'écria-t-e!le en ne pouvant plus contenir ses larmes, car devant elle je n'ose pas... Et la pauvre mère se mit à sanglote;. — Mais rassuicz-vons, lui dis-je, il ne peut y avoir rien de sérieux dans l'indisposition d'Einnia. Hier que vous a dit votre médecin'? Il n'en est pas de pins habile et de plus sincère... — C'esi jusiemeiii parce qu'il est irèshahile, et (pi'il ma avoué son ignorance au sujet de la maladie d Emma, ipie je suis horrihieinent effrayée; il ne lioiive aucune cause a]iparciile à la langueur qui accable de plus en pUn celle m dheurciise enlaul... Il lui Irome une lièvre lente cl nci\eusc ; mais il avoue que d'un moineul à l'aiitie... nue crise violente peiil éclater.— Mais Emma soufre-t-ellc? — Non ; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'afiécier.

— Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé'? Pourquoi ctes-vous plus inquiète ce malin? — lielle nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie près d elle... elle allait mieux. Sou visage élait pâle, mais calme; elle ne dormait pas. Je lui ;ii proposé de lui lire une médilation de i\. de Limiartiiie, elle m'a tendrement remerciée ; après m'avoir écoiilJe, elle m'a dit avec celle grâce naive qui u'apparlienl qu'.i elle : « .Mon Dieu, quelle douceur dans ces vers admirables ! Merci ! oh ! merci, je nie sens mieux... il me semble que je suis moins oppressée; m:iis, puisque lo laug;ige de l'àme me fait l:int de bien... c'esl donc l'ànie que j'ai malade.' » — Pauvre eiifant ! dis-je à m;»iame de Richeville, (lia Csl élranae.— Oui, bien élr.inge, Mathilde, cl ces |iaroles ont éveillé en moi une crainte alfrcu^c... — Et quelle craiirie? — ToiUe la nuit nue cruelle pe;isée m'a poursuivie, lorsipie l'agitation d'Emma est revenue avec son accès de lièvre, lorsque plusieurs fois ses regards brillaii;s se sont allachés sur les niions... Oh !.. Mathilde, il m'a semblé y voir un secret rei)roihe. — Mais expliquez-vous, mon amie: je ne vous comprends pas... — Eh bien ! sans pouvoir deviner coininent elle pmirrait être instiuile de ce fatal secret... je Ireinbh- qu'elle ne sache (pie je suis sa iiieiv... Oh ! Mathilde ! celte àme est si candide, que |>our elle ce coup ser;ru iiiorlel...

le regardai madaiiie de Richeville a\TC élonnemenl; celte Idée me frappa d'aiil.mt plus, qu'elle m'expliqiciil les rêveries et la triste préoceup.ilion d'Kuuua. .le ne (huilai pas non plus que la révélation de ce mystère ne fût latale pour celte jeune lille, qui éprouvait^ une horreur insiiiiiionlable pour les actions boiiteusesou crimuielles. Celle angélique et précieuse ignorance avait été soigneusement enireleuue par sa mère,

MATIÎILDE.

et les enspigncninils qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de madame de llicheville avaient encore exailé son excessive délicatesse. Qn'on juge dmio de la terrilile peiliirliatioii qu'une pareille découverte aurait apiiortée dans l'esprit d Kmnia. quelle lulle eirrayaule se serait engagée entre la suseeplibiiilé outrée de ses principes et rattachement profond qu'elle ressentait pour madame <le Rielieville. N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de l.i mépriser... — Eh bien ! reprit la duchesse avec angoisse, n'(^st-ce pas, Malliildo, que mes craintes sont fondées?... C'est affreux., s'éeria-t-elle avec désespoir. Elle .s.iit (ont... elle sait tout... .le n'oserai plus la regarder sans hiuite... Ah ! c'est une lerrible puuilinn que celle-là... rougir devant son enfant... La vengeance de ftieu n'est pas encore salisfaite. . Oh ! je sids bien loin d avoir tari ma eonpe d'amertume, dit-elle avec abattement. — Ne croyez pas cela, lui dis-je, par cela même que je partage vos craintes, que' je rnunais le earaetcre d'Emma et l'elfel que prodidrait sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons, jient-être... mais non pas une certitude .. qui aurait causé en elle une secousse violente.— .MathiUle, vous voulez nie rassurer; au nom du ciel, parlez-moi fninclirmenl.

— Ma pauvre amie, je m'adresse à voire raison. Vous connaissez comme moi le cœur d'Emma : nous avons, naguère encore, analysé celle franchise si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure (prelles lui viennent, sans mêuie prévoir où elles tendenl. Eh bien ! croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle impurtance, de dissimuler les agilalions qu'elle en ressentirait?... El tenez, maintenant je vais plus loin : il se pourrait que l'inslinct de son C(eur eût suffi pour éveiller en i Ile de vauues soupçons qu'elle ne s'explique pas encore... —Mais, il n'inipoite : pour cire éloigné, le danger n'en est pas moins menaçant I s'écria madame de Richeville. Si ce secret n'appartenait qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte ; mais mou mari, mais cet infâme Utgai'lo, mais eetio femmes indigne qui le lui a vendu, le possèdent, ce secret ; d'un moment à l'autre ce coup peut m'atteiiidre? — Me prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie: vous allez me trouver bien optimiste, m. lis, en y rénéchissant davantage, je [lense (pi'il vaut mieux que ces vagues soupçans se soient peu à peu éveillés dans l'esprit d Emma; pcut-èlie notre salut est-il là. Sans d("ile alors on pourra, on devra peut-être lever avec ménagement le voile qui convit; sa naissance, et prévenir ainsi une brus(["C révélation qui..., je le crains, et je dois vous l'avouer, mon amie... serait d.iiiL'eieust' pour elle.

— Mathilde, vous êtes mou ange luiélaire ; vos paroles, remplies de tendresse et de raison, vont à la fois à lesprit et à l'àme.. . .le crois votre avis plein de sens... Oui, il serait piMit-ètre possibl', ;iv('e la plus grande circonspection, de la préparer à c(a aveu et d'en amortir l'effet. Alors, oh ! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire : Ma lille... Oh ! mon Dien ! Mais non... niin... une telle félieiié ne peut m'ètre réservée... ajouta tristement la diicbesse; cela serait liop de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma... — Slais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par votre viiM^xemplaire? — Ma craintiî est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop intéressée... Tenez, dès ipie M. de Rochegiine sera do retour, nous en causerims avec lui ; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille f<ds bonne et sincère amie, s'écria madame de nicheville en serrant mes mains dans les siennes... Ah! vous méiiiez bien tout le bonheur dont vous jouissez enfin... Ah! à pro|ios de bonheur., et encore non... car le m .Iheiir des méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... savez-vous ce qui arrive à mademoiselle de Maran ' — Non. Qu'est-ce donc? — Depuis (pielqnes jours, elle est alteiiilc d'une atlaque de paralysie; elleél:iit déjà inconsolable de la disparilion de votre infernale ciiusiue, et ce dernier coup doit lui êlre bien cruel. Ou reste, elle est si universelleineiil détesiée, que personne au monde ne va la voir ; on s'adranehit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à peine s'iid'ormc-l-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux soins de ses gens. — Et je la ]dains, car son principal et plus ancien serviteur a été l'épouvante de mon enfance, lui dis-je. .!e vois encore cette physionomie sinistre, rendue plus lepoiissanle encore par mie horrible tache /le vin. — Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paiis ; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu'il s'est mis à joner avec fureur pour se distiaire de l'abandon d'Ursule.

Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventmc dn bal masqué, et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de !!oehegnne y avait rencontré Ursule : mais à celte aventure se rallachaicnl mes irrésolutions présentes : ne voulant y faiic aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-nicme, je me tus. — Et M. de Lancry, demandai-je à madame de IVichuville. — Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindn' son mari; il s'est aussitftl rendu mystérieuse meut à Vonvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver en Italie lord U..., qui s'en est beaucoup oc( upé cet hiver. Cela me parait probable, car lord C... est puissamment riche, .l'amais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule ; mais malgré moi \m triste pressentiment me di.sait (pie ma cousine n'était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalilé auprès de M. de Rochegiinc; je redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait

dédaignée, ce qui devait néeessairemeni arriver si elle avait l'andace de se faire connaître à lui. — Je désire que vous soyez bien infoiniée, et qu'en effet Ursule ait quitté l'ai is dis-je à la duchesse. Mais voulez-vous que nous allions voir Emma ? j'attendrai chez vous ([u'elle soit éveillée; aujourd'hui je vous remplacerai auprès d'elle, celte nuit suitonl, si elle est encore soullrante...

— Non... non... ma chère Mathilde, vous êles vous-même indisposée. — Je nie sens mieux déjà ; si vous voulez me guérir loiil à fait, laissezmoi |iai tager avec vous les soins que vous donnez à celte chère enfant ; et puis vous savez que je ne nianipie pas de perspicacité ; j'observerai, j'étudierai, j'inteirogcrai Emma bien alleiitivement : cela pourra nous servir et nous guid(T dans le cas où nous croirions toujours une lévélalion opportime. — Je savais bien que vous trijuveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d'accepter celle nouvelle preuve de dévouement... Eh bien donc! je l'accepie ciunme vous me roHiez... avec bonheur. — Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitlerai-je jamais! — Mathilde! — Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un ser\ice de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait d'aUinirabledans votre démarche .. Oh ! tenez, mon amie, de ma vie je ne niiî pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.

— Et pour moi aussi, chère enfant, car vous si vous m'aviez éconléc... vous seriez aujourd'hui madame de Rocbeguuo... Je sais que le sort a fait que vous ct<'s bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mort; gne nous avions rêvée pour vous; mais, liia noble et counigruse Mathilde... je sais aussi rinimense différence qui existe entre I ainonr tel que vos devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie cncbaiitcic se (pii vous attendait auprès de M. de Uochegune. Maintenant que vous pouvez l'apprécier comme moi, mieux ipie moi, ajouta-t-elle en souriant, avouez qu il est surtout rhomnie de l'intiuiité; n'est-ce pas que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son caracière, de son e^pril? car c'est seulement dans 1 intimité qu'il consent à u>er des merveilleux avantages dont il esl doiu . Est-il alors nue conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus uuiversel, plus modeste et plus piquant dans sou expression? Et que de talents variés ! Et surtout quel caractère ! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaielé qui exprime la sérénité d'une bellf; âme? Enlin, en lui, que de ressources! Avant votre retour, j'ai qnciquefoi- passé des heures cnlièrcs avec lui et Emma : i> nous laissait encore plus émerveillées à la lin de l'entretien qu'au commencement : on passerait des jours, des années près dcliii, sans ressentir, je ne dirai pas un moiiieni deiinui, m,iis sans ressentir diminuer un niiMueut l'intérêt qu'il inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous, et nous disait gaiement : « Je n-,: cause jamais mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi mailame de Lancry; et, comme elle est presque toujours an fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, lions parlons pour ainsi dire la mê i e langue. » — Je le reconnais bien là, lui disje en rougissant, et vous aussi, mou amie, qui, comme lui, parlez toujours le nolile l.iiigagede la bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir Emma ? ;ijoiilai-je, car 'y pouvais à peine contenir mon émotion. — Venez, j'espère qu'elle sera éveillée, me dit inadainedc Richeville.

Je la suivis, encore toute troublée de l'élrange à-propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissamment le bonheur (pi'on devait goûter dans l'iiitimité de M. do Rochc^guiie. Une des lènimes de madaine de Richeville lui apprit qn'Emnii dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voidilines pas le troubler. J étais depuis quelque temps chez madame de Rieheville, lorsipi'iui valet de pied, que j'avais uouvellenieut, vint me prévenir qu'un homme, qui avait à me parler d'une affaire très-importanle, m'altcndait chez moi, sachant que j'étais chez m idanie la duchesse de Rieheville. C'est, sans doute, un do vos gens d'aliàires, me dii-elle. Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Einina sera éveillée. .le revins chez moi. Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur. Dans mon s don, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de Lancry... mon mari.

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