CHAPITRE LXX
L'aveu.
L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eiissi: été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegime était aussi faible que moi, je n'aurais pas l.i force de résister à mon iienchaiil. A ce moment donc les conséquences morales de cette faute vénielle étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la ccrliludo de la commettre et le remords de l'avoir commise. Je ne pouvais |dus couipicr que sur la délicatesse, que sur l'honneur de M. de Rocheguiie ; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue. Je m'attendais à voir iM. de liocheguiie le lendemain de ce concert. Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma porte. Je le trouvai pile, triste, accablé; ses traits avaient une expression de langueur louchante que je ne lui avais jamais vu('. Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière allait dépendre de ma résolution. Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toule la dissimulation dont j'étais capable, aliii de composer mon visage et de paraître insouciante el gaie. Je nie liàlai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune : — Vous m'avez trouvée bien maussade hier malin, n'est-ce pas? .Après vous avoir demandé voire bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je suis horribleiiieiil capricieuse! M. de l'.ochegune garda un moment le silence; puis il nie dit : — Malhilde, vous me croyez, bonnèle homuie ? — Mon Dieu !
quel grave début, mon ami!.... — Grave, en eil'et. bien grave et il
doit rètre. — El pourquoi cela?
Apres un nouveau silence, il reprit : — Malhilde, je n'ai jamais nienli. Hier, je vous ai juré de vous conlier toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir tenir si lot ce sermenl.— En vérité, mcni ami, vous m'effravez presque... Oocl changement subit ! — Malhilde, ceci me paraît mi songe. Expliquer ce que j'éprouve est impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui, depuis hier, a bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides ; je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.— Que ditesvous? — Depuis hier, j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue. — Je... je... ne comprends pas, dis-je en lâchant de sourire ; je ne sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si dilfércnt. — En vain j'ai voulu m'expliipier la cause de cette iranslbrmaiion, je ne l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre pliysionomie n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi, sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez clé plus jolie. Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si ciilme et si limpide, était lour à tour brillant ou chargé de Irouhie et de latii,Mieur; votre voix était plus vibrante, voire teiiil plus animé, votre soui Ire plus éclatant... renclié sur votre épaule, j'ai cru la voir frissunner sous mon souffle... Vous étiez entonne de je ne sais (pielle atmosphère magnétique qui m'allirail, qui m'enivrait... Non, ce n'est pas une illusion : vous étiez, vous êtes mainlenant plus belle que vous ne J'avez jamais clé... ou plutftt vous êtes belle d'une beauté de plus. —
Allons, mon ami, vous êtes encore jdus poêle que d habitude ; vous voulez essayer de nouvelles (latlerics... Peut-être, hier, etais-je mise a mon avantage... voilà tout le mystère de ce changement. Ce qui n a pas changé, ce sont les seiiiiments que vous a voués voire amie... votre sœur. . — Ma sœur... ma sœur! Je ne vous ai jamais aimée comme une sœur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage, jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, el j'ai cru que la sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait, me raviraient à toute humaine passion... Eh bien! Malhilde, je n'ai plus ce courage, je n'ai plus ces croyances : serments, vœux, promesses, tout est oublié... Ma passion, si louglemps comprimée, éclate à la (in... Malhilde... Malhilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'esl moi... qu'un coupable... c'est moi ; mais au moins pilié, pitié pour un amour brûlant... insensé... qui égare ma raison!
Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses emolions, M. de Rochegune me disait les miennes. Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil eu me voyant si follement aimée; mais je rappelai bienlôi mon courage : je me sentis plus fbrle en voyant M. de Roclwgune si faible... Je ine dis qu'il serait beau à moi de remonter cette graude âme à sa hauteur, el de me sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le iiartageait. Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux, mais calme et sérieux : — Pardon ne/.-moi, mon ami, de vous avoir répondu légèrement; vous me donniez une louchante preuve de conlianee en me faisant cet aveu, je vous en remercie. El je lui tendis la main avec digniié. La réserve de mon langage le frappa ; je repris : — Quoiqu'il y ait sans doute de lexagéiatioii dans ce que vous m'avez dit, cela ne m'étonne pas, je m'y allendais. —Vous, Malhilde ! — Oui... mon ami: souvenez-vous de notre convcrsaliun d'hier... ne m'avez-vous pas dit : « L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu'au prix de nos siicrifices; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés ! » — Malhilde, s'écria-t-il avec exallalion, ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d'aujourd liui ! — Alors donc, mon ami, lui dis-je en souiianl doucement, abus, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai d.ms notre région céleste, loule rayomiauie de pureté, de noblesse et dhoimeur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fièies et radieuses de leur élévation.
Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon cœur était navré ; M. de Rochegune semblait douloureusement alTecté de mes paroles. Il resta quelque leinps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive : — Vous avez raison, Malhilde ; le passé a été tel que vous le retracez. J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations ; je vous ai aimée ainsi. Mou caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon cœur vaillant el hardi. Par ipiel phénomène inexplicable loul a-t-il changé? Je ne le sais. Oui, cela est vrai ; hier encore je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouisais près de vous je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien! en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette ambition ne m'a pas (ail déchoir dans ma propre estime ; elle m'a élevé. — QiK^ voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas luofaner noire amour que...
Il ne me laissa pas achever, el reprit d'un air grave et pénètre ; — Le prolaner ! oh ! non, Malhilde, non ; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une sublililé sacrilège ou l'hypocrile excuse d'un amour coupable. Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici, non, j'exprime encore le vœu le plus noble que Dieu ait mis au cœur de l'homme, le vœu de ce bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur enchanlcresse du foyer domestique. En un mol, vous me comprendrez, Malhilde ; en vous j'aJoicrais peut-être plus encore l'épouse que la maîtresse. Vous êtes à la fois si belle el si sainte que l'ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse. Il suflit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caraclère sacré d'une union solennelle. — Eh bien ! mon ami, je vous en conjure au nom de ces senliments que vous m'accordez, calmez votre exaltation.- Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me salisfait pas, parce (|u il esl incoinplel ; ce n'est plus la liberté de vous voir maiiiienanl que je veux..... c'est passer ma vie entière près de vous. Entendez-vous, .Malhilde ! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais encbaûié : je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévoucmcnls; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances! — Mais jusqu'il i, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de dévouement el de bonté ?
— Eh! qu'esi-ce que cela auprès de celte vie intime, concentrée dans sa propre félieiié, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulé! sur ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie où 1,1 beauté iiKiiale rend plus préeieiisQ. encore la beauté physique . cal si Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'esl poui que ces deux charmes se confondissent en un seul ; les séparer, c'es outrager la nature ! — Ah ! ce langage... — Coutraste avec celui queji tenais hier : soit ; mais hier comme aujom d'hui j'ai parlé vrai. — Mai ce changement si brusque? — 11 me confond, il m'accable, Malhilde
Pour l'expliquer, il faut avoir recours à celle vulgaire mais jusle comparaison de ia goulle d'eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, eussent fait éclater toutes les violences de colle passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mailiilde, je ne me servais pas d'nn vain terme. iVlais l'héroïsme a des bornes. Et puis ime pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente .i mon esprit : ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Maihilde... Ah! si vous vouliez... Et il s'iulerrompit, craignant d'avoir twp dit.
Je ne le comprenais que trop ; le même désir m'était déjà venu : il fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond du cœoir, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles. .
— En vérité, mon ami, lui dis-je, je ne vous reconnais plus... C'e-.l vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, tous les devoirs ; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis. .. Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas ! Les rendre complices de notre faute, les vouer à d'amèrcs railleries, parce qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez fianc, et répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous le prince d'IIéricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre amour?... Cette question interdit M. de Rochegune : il hésita quelques moments de parler ; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, hélas ! que nous ne pouvions y répondre. Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mus paroles, je me sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas ! j'ose l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en était lui-même, mon amour poin- lui atteignait son paroxysme ; à chaque instant j'étais sur le point de lui dire : ~ Fuyons...
H reprit tristement : — Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentiiai jias en celte occasion... Si vous consenliez à me suivre... j'irais trouver le prince, el je lui dirais tout... — El quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui, lui !... — Eh ! après tout, s'écria IVI. de iliichcgune avec une impatience douloureuse, qu'iinporienl le prince, les jiigi!Mienls du monde! voulons-nous les biaver? En disparaissant de la société, ne nous condamnons-nous pas ; ne renonçons-nous pas à son csiinie, à son intérêt? Que vont on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser de celte confiance qu'on nous témoignait; estil donc si difficile de tromper des yeux prévenus ! — Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie! — Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardimenl ;'i la haute position que nous nous étions faite; tant que nous y. sommes restés, n'en avons-nous pas été digues? Une chute honteuse ne nous en ferait pas démériter ; ce serait une renonciation libre, voloni;iire. A l'admiration du monde, nous aurions piéléré noire boidieur; il n'y a là ni lâcheté ni trahison... Je le (lirais à la face de tous... connue j'ai dit... — llélas! mon ami, lui dis-je en l'interrompant, cesserions-nous d'être coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet a\eu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah ! croyez-moi , si nous succombions, il faudrait fuir honteusement, cl nous cacher comme des criminels.
— Oh I vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mou front n'aura été plus fier... plus justement fier! — Pouvez-vous parler ainsi! el la honte... et le déshonneur pour moi? — Le dé.^honneiir! n'êlesvoiis pas libre? Le monde n'a-l-il pas lui même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari ? Voire position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre l'ennne? — Oui, aujourd'hui, à celte hcuic encore, je ne puis être comparée à personne ; mais que j'oublie nus devoirs, el demain je ser;d, comme tant d'autres, une Icmuie qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'indolente ;iudac;; de n)e poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal an milii'u des mépris universels... — El où vous atteindront-ils, ces iiiijiiis? Venez... ob ! venez, Malhilde, mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le monde et par le monde peut le redouter ; qui vit par soi el pour soi dans la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j'ai tout oublié ; je ne vis que liour une seule pensée, que pour un seul désir... vous, vous, toujours vous. — Mais votre carrièie, mais votre avenir, mais tant d'iulorlunés <|iii n'oxi4ent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent ulile?
i^l. de Rochegune haussa les épaules. — Rêveries creuses et sonores, stériles uldpiesque loule celle vaine politique. Quant à lues malheureux, c'est dil'lérent : du fond de cette rctiaile nous veillerons siu' eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne sullirail pas à nous rendre généreux el birnfaisauts si nous ne l'élions déjà?... Vous me regardez avec surprise, Malbilde... vous êtes étonnée de m'enlcndrc parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce ([ue je dédnigue aujourd'hui... Moi aussi je m'élonne et ji' m'en réjouis... — Que dilus-vous? — Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre inlluencc sur moi auguicnie encore.
— Autrefois j'étais hère de cette infiuence, elle vous inspirait les plus
nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que des résolutions indignes de vous. — Et qui vous dit cela ? el qui vous dit que de nos tumultueuses passions ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime? Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque résurrection magnifique : deux âmes comme les nôtres ne peuvent se rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser après elles quelque souvenir de miijesté; oui, une voix qui ne m'a jamais trompé me dit que, malgré les reproches, l'éloigncment peut-être momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été plus dignes d'eux... — Connnent? — Je ne sais, mais j'en suis sûr ; encore une fois, !\lathilde, je vous dis que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut jamais ; je vous dis que l'avenir le prouvera.
L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que, m:d"ré ma résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à nu mouvement d'entraînement, et je m'écriai : —Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me semble que vous traduisez les pins secrets mouvciucnls de mon cœur! — Mathilde!... s'écria-t-il en tumbanl à nies genoux et en prenant mes mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée, oh! venez... fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma sœur, ma maîiresse, ma fcnune... Ces mois, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à moimême; je me levai brusquement... — Malhilde, s'ccria-l-il en cachant son visage dans ses mains, pardonnez-moi... je suis insensé ! Quelques minutes me suffirent pour calmer mou émotion. Je lui dis le plus froidement qu'il me fut possible ; — Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à rougir de vous et de moi. Il jeta sur moi un regard désolé ; puis il s'écria d'un ton déchirant : — Ah ! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura. Je l'avoue, ô mon Dieu ! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion, ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je pren;iis la résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce .funeste enlraiuemcnt.
Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout espoir, et le rendre ainsi à son insu mon auxili.iirc dans la lutte suprême que je voulais tenler. — Je ne vous ;iime pas? lui dis je. Pouvez-vous me faire ce cruel reproche ! N'est-ce pas parce (jueje vous aime lendremenl que j'ai le courage de vous épargner, ainsi (pi'à moi, des remords éternels? Il se leva, elsemit à marcher avec ;igilaliou en essuyant ses veux. Je fus mise enc<]re à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure s'élant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était tombé dans un guct-apens que lui avait lendn .M. Lngaito. La vue de celte cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore. 11 s'arrêta tout à coup devant moi, et me dit ; — Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos amis les émolionsqui m'agitent? — Je crois qu'en rédécliissant aux suites cruelles que... Il in'iiiterrompit : — La réflexion, la volonté sont, dit-il, impuissantes à contenir, à dissimuler un sentiment aussi vioienl. A chaque instant, d'ailleurs, ne remarquera-ton pas enlre nous nue coniraiule, une réserve affectée, (pii ne contrastera que trop avrc notre abandon liabiluel? — Peut-être... mon ami, cl en vous observant bien... Et pins laissez moi espérer que cette exaltalion passagère se calmera, que vous, si courageux, vous vaincrez ce fol enivrKuient. — ("est parce que mon caractère était ferme el coinagenx, Mathilde, que je sens mieux encore l'irrésistible |iuissancc du sentiment qui me domine... mais c'est aussi parce que je suis rejine el courageux... Puis il hésita. — Parlez, mon ami... parlez... — Eh bien ! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de prendre le seul parli qui puisse nous sauver tons deux !
Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix altérée ; — J'aurai la force de vous quitter... (>e coup était si terrible, j'y élais si peu préparée, que je m'écriai en joignant les mains : — Me quilter! mais c'est impossible !... .Mou Dieu'.... vous n'y pensez pas ! — Mais que voulez-vous donc que je fisse, alors, malheureuse femme? .. Cesser de vous voir, c'est éveillir mille soupçons, provoquer les queslions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne devons avoir rien à cacher. . Vivn^ auprès de vous comme autrefois, je vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage ; je pailiiai. — Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous ;iime, moi... j'ai mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible que vous m'abandonniez ainsi ! vous n'aurez pas celle cruauté! — Mais «pie l'aine alors? que résoudre? — Je ne sais... mais, au nom du ciel... |),ir la mémoire de votre père... ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai élé déjà si malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force dendurer de nouvelles douleurs. — Ecoutez, .Malliilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de mou départ pour vous forcera me suivie... Je ne parle, je n'agis jamais légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à partir.,. Je partirai
ICG
MÂTUILDK.
donc... Oue Tlieii me soil en aide! — Ciel ! vous inVpouvanlez, m'éciiiije, irappcc de la sinislre uxpicssioii de ses liails.
il me coiuprii, el inc répoiidil : — J'ai sur le suicide des idées qui ne chaiigei oui jamais : cVsl nue lâdielé... Je ne serai jamais l.'iclie... C'est parce que je ne pourrai pas me Uier, que je serai désurmais le plus misérable des liommcs. Et il cacha encore sa (igure dans ses mains en sanglotant. Vainc uo par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une dernière lutie, lui dire combien je l'adorais, lor^praprcs un nioni'Mit de silence il releva la tèlc et me dit : — Après tout, nous soimnes des insensés de vouloir décider en une lieure du destin de toute notre vieeutiéie... Matliilde... pas un mol déplus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour c<jnliMuer cet entretien. Je pars auiourd'lmi, je reviendrai dans quinze jours avec les mcinrs idi-cs que ;'e(n|Mirle... j(^ vous en préviens... Mais vous... vous aurez eu le loisir de rétléchir niilremenl à la proposition que je vous ai (aile. Je revien- Jrai donc pour vous consacrer ma vie tcjut entière ou pour vous dire un étemel adieu. Je ne vous écrirai pas... je vous laisserai seule à vousmême. Tout mon espoir est que le passé vous parlera de moi... et que lavcnir... vous parlera pour moi... l'nis, tw. tendant la main avec une triste solennité, il iw dit d'une voix prorondémeiil émue : — Dans quinze jours... Je serrai sa main en répétant : — Dans quinze jours! Il nie quitta