CHAPITRE LXXllI
Une consultation.
Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'ofTiità ma vue ! Les moindres détails (le celle scène sont à jamais gravés da«)s ma mémoire. La tcnl'ire de la chanibnt d Emma était de mousseline bl niche, ainsi tpie ses rideaux et les draperies de son lil ; les volets à demi fermés ne laissaient parvenir (nfun faible jour dans cet appartement. C'est a peine si 1 on distinguait, au niilien de la blancliem des voiles qui 1 enlouiaieul, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans regard claient a demi fermés sous Unis longues paupières, qui jelaieiit une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie ; quelquefois ses lèvres s'agiiaient faiblement; elle tenait ses deux peines mams croisées sur son sein virginal dans uue atlitude pleine de grâce et de nio.lesiie. Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours : je fus épouvantée du cliangement de ses traits. Madame de Uicheville. agenouillée a son clievei, la serrait dans une étreinte couvulsive, et couvrait de larmes el de bai-
MA'ÏHILDE.
sers ses yeux, ses joues, son front, ses cheveux. Une de ses femmes, étouiïaiit ses saiiglols, élail à demi penchée sur le ht, lenaiit une tasse à ]a main. — Grand Dieu 1 qu'y a-t-il? m'écriai-je en courant à madame de Richeviile et m'agenouillant près d'elle. Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses. Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante ; sa respiration haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alannos de madame de Richeviile. — A-l on envoyé chercher le médecin? dis-je tout bas à la fenmie de chambre. — Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque, que tout le njoiide a perdu la tèlc. — Donnez-moi celte tasse, et allez tout de !,uite faire demander M. Gérard, lui dIs-je. Celle fille sortit préii|)ilamnienl. — Emma... Emma, mon enfant! lu ne m'entends donc pas'.'... .^lon Dieu ! tu ne me vois donc pas'? s'écria madame de Jticheville à travers ses sanglots, je t'en supplie... bois un peu...
El, se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut : — Ah ! je vous le disais bien ! murmnra-t-elle en me montrant sa lille d'un regard désespéré... perdue... perdue... Je ne lui survivrai pas!... — Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence ! — Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main... Celle polion la sauverait peut-être... Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune (ille, qui di'iourna doucement la icte .. — Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me hait. ..Oh ! mon Dieu ! elle vamonrir en maudissant sa mère... Et, perdant complètement la raison, madame de l!icheville se tordit les bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsils, puis ils cessèrent tout à coup ; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même, et fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs. Je sonnai ses femmes ; elles la transportèrent chez elle, et je reslai auprès d'Emma. Le docteur Gérard arriva presque aussitôt. Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait clé très-agilée. Le matin, tmn)a s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait longtemps ' regarde madame de Richeviile; puis elle avait dit quelques mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette crise |)assée, elli' était retombée dans l'éiat de torpeur, d'insensibilité où nous là voyions. 1\I. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma, et écouta sa respiration avec attention. J'observai les traits du médecin avec anxiélé : ils étaient soucieux et sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit : — Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame la duchesse de Richeviile n'est malhenreusenieni pas en état de m'entendre... Je lis un signe; les deux femmes soriirenl. — Mon Dieu ! monsieur, m'écriai-je, qu'y a-t-il donc?... — Le danger est grand... très-grand... — Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu? — .Je le crains, madame... La science esl malheureusement impuissante à combatlre des causes iimemeni morales, qui produisent des réactions physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi, en présence de l'étal si grave de mademoiselle Emma., je dois... il laul...
A'oyant l'hésitation de M. Gérard : — Monsieur, lui dis-je, je suis la iiidlleiire amie de madame de Richeviile, j'aime Emma comme une so;iir. Je puis répondre atonies vos questions... — Aussi vous ai-je priée, maçfame, de renvoyer les femmes de madame la duchesse. Ce que je dois vous dire est tout conlidentiel. Après une nouvelle pause, il continua : — J'ai donné mes soins à mademoiselle Ein ùaere-Cœnr, soit ici. Son
ensoit
saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ienorance iionr ainsi dire e lanlincs. D ailleurs, il lui eùl élé impossil.le'de cacher un tri secret s a rnadame de Richeviile, soit k moi. Celte candeur, celle i<.iior ,ncë enfaiilmes, madaine, loin de détruire mes convictions, les auç;,oenleraicul encore. - Comment donc cela. monsieiH-? - Peut-être Ignore- -elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous rappelant ses conhdences, ses révélations, madame, ne vous souvenez-vous pas de quel-
vous demandant graee pour ma réserve, je .lois vou~ dire que- mulani" de Richeviile et moi nous avons eiaiiit qu'Emma n'eûl r..ii'n„e déco verte d une tres-g, aiide impoi tance pour elle... une découverte ni ,iive
ment ifto'e ''' '^"'^ *"^"*^ ''^'""''^ *^"'"'"" "'*''" "'^' *"'"' "''''" '"' '■'^■^-
M. Gérard semblait de plus eu plus embarrassé, ce que je venais de
lui dire ne parut lui laire aucune inipiession ; il secoua la têle c
de doute, alla de nouveau près d Emma, écoula sa re
spiralion.
d'un air qui seni-
maniere lort
blait un peu apaisée, tàla son pouls, cl me dil : Elle esl mal, bien mal... une cause morale occisionne tous ces ravages, on ne pouinit donc coniplcr que sur une guéiison morale... Il est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la seule présence de lêtre qu elles reprenaient ou qu'elles désiraient voir... El,, je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de ce eciire pour sauver midemoiselle Emma. -Ah! monsieur, vous m'épouvantez! méeriii-je en voyant la luneste expression de la physionomie du médecin — Cel-i n est que trop cerlain, reprit-il, et je tiens dauiant pins, madame à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que cette considération seule peut surmonler ma répugnance à vous eiilrelenir n une communication bizarre, qui m'a élé l'aile dune désagréable. — (Jue vou' lion voulez-vous parler ':
apporté chez moi un pclit coffre renleim ml dix billets de mille lianes et une lettre que je dois vous montrer, quoi qu'il m'en coûte M V.érard lut ce qui suit : « Ces dix mille francs sont à vous, si vous 'vous « cb.argez d apprendre h madame de Lanciy que made.ioiselle Emma « de Loslaiige se meurt d'amour pour M. le marquis de Rochegiine .. » ... Il en est de certaines émolions morales comme de eerlàins faits physiques : un coup violent vous frappe à la lête, vous renverse • on ne ressent rien d abord qu'une profonde eommolion... un verliae douloureux pendant lequel toute pensée s'éteint. Nous tombez en .ayant seulement la vague conscience d'un grand péril... Il en bit ainsi "pour moi
de cette ((judrovanle -".•.:i-.i:— i. - - - - ' ..
mes : ' seconde
ne voulez-vous dire, monsieur? de quelle commnuieais parler .' — Ce malin, un commissionnaire inconnu a
oia, soit au caractère m'a toujours semblé d'iiiie exaltation concentrée, sou imagmaiion très-vive, son esprit tres-inipressiounable, sa candeur profonde... Je ne sais si je me suis lroni|ié. — Nullenienl, monsieur;... seulement, avec madame de Richeviile et avec moi Kninia est toujours d'une franchise, dune expansion pour aiosi dire involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...
M. (Jérard réiléchit quelques inslants, cl reprit : — C'est aussi ce pie nia souvent dit madame de Richeviile; et celle assurance, de ja 111 1 d'une personne qui connaît si bien mademoiselle Emma, av.iit sulli "oir écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'élaieut venus, cl que je ei;relle amèrement de ne vous avoir pas plus loi coiiliés. — Cominent •ela, monsieur? — J'aurai bienlôt riionueur de vous dire pourquoi. . Madame, selon moi, la cause de la maladie de mademoiselle Emma est ouïe morale : ses rêveries plus fréquentes, son état de langueur, datent lepuis assez longtemps ; mais ces syniplômes ont un caraclèro plus séleux depuis quelques semaines, subilemenl grave depuis (pi.'lqiies ours, et sérieusement alarmant depuis hier... Maiiilenant, ce qui me este a vous dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la 1 ■ de cette enfant. — Monsieur, de grâce! — Eli bien!... madame... oiis qui voyez chaque jopr mademoiselle Eiiiina, vous qui vivez dans on luiimité, n'avez-vous auctine raison de lui sou|iConncr. . un penchant... une inclination contrariée?— A Emma?... non, monsieur .. ucuiie... Mais qui peut vous le faire croire? — Je vous le répète, malame, les symptômes de sa maladie ont tout le caractère de ces afTecl'His de langueur causées par de secrets chagrins du cœur. Souvent ai ele sur le point de vous exprimer mes doutes; mais madame la du- ■ ssc et vous, madame, en me paiianl sans cesse de l'exlraordiiiaire raiielusc de celle jeune personne, vous avez éloigné celle idée...
Ajues avoir de nouveau rclléchi, ne trotivanl vérilablemeiit rien qui
ut justifier les soupçons de M. Gérard, je lui lépnndis : - r\o lou-
leur, je ne puis supposer à Emma aucun amour coulrarié ; et je m'éloiinais nieiiie que celte pensée vous fût venue, si, comme moi, vous i
. révélation, .le reçus au cœur nu coup aflreuv,
liées se troublèrent dans un pénible étmirdisseineiit ; pendant une je ne vis plus i ien, je n'eiileiidis plus rien. L'apparleiiienl élait si obscur, que le médecin m s'apereul |)as de l'allrialion de mes traits ■ il conlinuait de parler : --Je n'ai pas besoin de vous dire, niadame, que les dix mille francs oui ele immédialemeiil envoyés aux bopilaux ; mais ciilin a des yeux prévenus, ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais .piel intérêt mystérieux en révélant soit i niadame de Richeviile, soil i vous madame, un lait ou du moins une grave présomption ipie je partageais depuis quelque temps, et que les raisons que je vous ai dites, madame, ITI avaient lait taiiejnsqua préseul'... Encore une lois, ma convieiion el.iil lormee iinaiit au seniimenl que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant ;i I objet de ce seulimenl, car je n'ai l'honneur (le connaitre M. de lioebegnue que de nom. Enlin, madame, vous croirez a la parole d'un lionnête lioiiime : je n'aurais jias reçu ce
malm cette étrange commuiii.ali que ce malin j'aiiiais lait part de
mcscrainles, ou pliiot de mes convictions, a madame la du. hes.se de liichcville, tantlelat île niadeinoiselle Emma .'st alarmant. Mainleiianl,
ma.lame, croyez-vous que le penchant ignoré •oiilrarié (niéprouv.;
mademoiselle Emma au M. di' Rocheguiie pour ohjrt? le voyail-elle souvent?— Oui, monsù^ur... il la voyait presque chaque jmir .. — El pensez vous que M. d,; Rocliegune partage celle afCeclion, ou du moins qu 11 en fût instruit? — Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.
Afires nn inomeul de silence je dis tout ;i coup an docteur d'une voix altérée et d'un l.m solennel : — Ainsi... celle enfant esl .'u danger de mort .. monsi.;ur, et c'est une passion concentrée qui la lue? — Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois ; et s'il reste une seule chance de salut à celle malheureuse jeune lille... elle est dans l'espérance qu'on pourrait év.;iller en elle en lui disant que son amour esl partage par M. de Rocliegune. Avant tout il laul la sauver — Maintenant, monsieur, dans l'inlérèt do salut d'Einina... il me r.:sie à vousdomander un siTvice de la plus lianle inqiorlance... — Madame, parlez ..
— \euillez me remettre celle lellre, et me donner votre paiole ,1e ne jamais dire a personne... personne... que vous 1 avez re. ue. .M. Gérard se consull:i un nislant alin sans d.iiile de ne pas agir lég.'rement, il reprit : — Ma conseieiice n'a rien à me reproelier, les pauvris (Ji-olilent des dix nulle Irancs, la révélation que je vous ;ii faite e^t d'ac-ord avec ma c.inscience, je ne vois aucun obslacle à vous donner ce billel et la par.ilequc vous me demandez, iiiad.iine.— Je vous ri'iiierrie, mimsieur.
— SmiL;ez bien, madame, me dil le docteur Gérard d'un lou grave, im-
MAÏHILDE.
posant, en retournant près du lit d'Emma, songez bien qne vous vous charge/, d'une grave respoiis:ibiliié... les moments sont précieux; je viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en ce niomcut de sa jeune parente... Le sort de celte jeune fille repose entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son accès de lièvre a diminué, ajonta-t-il en lui tàlant le pouls, elle s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait pris, il reste quelque chance de salut. — Vous avez raison, monsieur, lui dis-je avec amertume, c'est une grande, bien grande responsabilité que la mienne... terrible en elfet...
Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit : — Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de délente, une faible amélioration... Des qu'elle pourra vous entendre, parlez-lui de M. de nochegune, avec réserve d'abord ; vous examinerez bien attentivement l'ebet que ce nom produira sur elle... sur sa physionomie... — Oui, monsieur... oui... j'observerai. — Puis, si vous voyez que ce nom éveille en ellet en elle quilque émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez lentrelenir de l'espoir de le voir bientôt... est-il ici '? —Non... non, monsieur, il est absent depuis plu-ùeurs jours. — Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle Emma s'est aggravé... Ce départ aura l'ait éclater cette dernière crise... Vous pourrez donc parler à niadeiiioiselle Emma du prochain retour... de M. de Roclieguue; lui dire qu'il la reverra avec plaisir... peut-être même qu'il a dt^viné ses sentiments et qu'il les partage... l'important est de la sauver d'abord... — Sans doute, monsieur... il faut la sauver, dis-je presque machinalement. — Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peutêtre avec moins de danger : on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles. — Vous croyez, monsieur'.' — Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement, nécessairement très-prompt, le bonheur est un si grand sauveur ! dans les maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter cette épreuve, qui exige tatit de délicatesse, tant de tact et tant de dévouement : vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la sœur de cette pauvre cnlani; la dernière chance qui la rattache à la vie ne peut être confiée à des mains plus silres et plus dévouées... A ce soir donc, madame, je reviendrai.
Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit. Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse était toujours dans un état nerveux déplorable. .le lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait. Et je restai seule... seule avec cette malheureuse jeune tille, qui, dans son innocence, me portait le coup le plus cruel qui pilt m'atteindre... 0 mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre, je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les déiesiables pensées, les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer. Seigneur, Seigneur ! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu découvrir dans les plus secrets replis de mon cœur... de ces ressentiments qui sont déjà presque des crimes...
CJIAPITRj: LXIIV.
Révélation
J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant un moment lucide de son agonie pour interroger son cœur... pour lui révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être... Moi... moi... lui révéler cet amour ! Et cet amour... elle l'éprouvait. Une fois celte terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé. .le m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres, elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la neige avait failli servii- de linceul à M. de Rochegune. Eutin, dernière preuve, fatale preuve ! depuis quelque temps n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif seniiinenl de jalousie contie moi'? Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Enuna cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle s-mmontait ensuite, ne démoutrait-il pas la force de son amour'? Lt d'ailleurs (et amour n'étaitil |)as probable, inévitable?... Cette enfant, voyant chaque jour un homme tel que .M. de Rochegune, n'entendant que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer? Un moment j'accusai amèrement madame de Hicheville d'imprudence... Pauvre malheureuse mère!... Ensuite ce fut sur M. I.ugarlo que tomba tout le poids de mon exécration. Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait d'une manière Ivicui atroce... Mais cji'nmeni.
lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur Gérard soupçonnait seulement?
La duchesse se croyait sûre de ses gens ; mais M. Lugarto n'avait-il pu en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes avaient-ils lu dans le cœur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moiT En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'éiais constamment préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même nu vif intrrêt à cet amour ; Certaines remarques, certaines évidences, avaient dû nous échapper : le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de notre pensée... Emma avait-elle donc une confidente |)arn)i les femmes de madame d(! Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est. hélas ! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche. Ces réllexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en même temps assaillie de terreurs bien déchirantes, (domine VœW de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en un instant et d'im seul regard tous les mondes de la douleur... tous les espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux effets les plus infimes. D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement foudroyant de mes espérances. Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.
J'opposaW l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi puissantes, aussi immuables que les lois de la nature. — Non, non, me disaisje, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune ; elle ne le peut pas : cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur éternel... et je ne veux pas la mort de celte jeune fille, et je ne veux pas être éternellement malheureuse. Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de M. de Lancry ; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me voue à un avenir aussi alfreux que serait le mien... L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Celte accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les bornes du po>sible? Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop facilement une àme... Je me révoltais contre cette implacable persécution de la destinée. Je demandais ce que j'avais fait... moi, pour que le son me fût si fatal !
Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me répondait : «El cette enfanl, cel ange qui agonise, qn'at-elle fiiit? ei elle meurt. .. Son àme est si pure, (|u'elle ignore même l'amour ipi'cUc icssenl... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et elle meurt !... Comme les Heurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas besoin... elle... de snphismes, de sublilités, pour justifier son amour... Elle était jeune et libre... Llle a aimé un lionune jeune et libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des hommes... Elle a seize ans, et cllr meurt... Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virgioil sera enseveli avec toi. Ne crains rien... tout le monde l'ignorera connue loi. A voir tes deux peliies mains pâles et amaigries croisées sur ion sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si on pouvait le devinera travers la limpidité de ton àme... Dors... dors du sommeil éiernel... Pauvre enfant. »
Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux hcniides sur la douce et mourante figure d'Emma. La nuit éiait proche; siu beau visage, blanc connue l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres qui envahissaient son alcôve. Elle sommeillait légèrement ; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait en ce nuunent une niagnilique expression de résignation et de souffrance candide... — 0 mou Dieu ! mon Dieu ! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien afireusemeni malheureuse ! Mais au moins elle ignore la cause de ses maux ; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un désespoir éternel... Puis songeant à ce qne ce vœu avait d'horrible, comprimant mes sanglots, je demandais pardon à Emma. Dans mon remords d'avoir conçu celle criminelle pensée, je m'exaltais jusqu'à l'héroïsme. J'eulciidis de nouveau la voix mystérieuse ; elle faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon àme.
« Courage... couiage... pauvre femme... me disait-elle, ta croix est lourde : courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de ton calvaire... Alors... de là... du haut de Ion renoncement sublime, comme le lihrist du haut de sa croix, placée enlre les hojnmes et Dieu, tu ciiniempicras au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, s;t mère qui te bénira... Quant à l'homme si digne de toi, nue lu aimais si dignement... tu diras en cachant tes larmes: S'il savait !... Courage... oh ! il faut une résolution plus (pi'lmniaine pour ceindre ainsi volonlairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais aussi quel baume épandront sur les blessures les inefl'ables, les maternelles cousolatiiins de ta conseience ! Oh ! lu ne sais pas encore, pauvre femme, i e que c'est que <i'avoir accpiis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi ! Oli ! lu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent couler en sachant que d'autses les verseraient... mais plus acres, mais
plus briilanles encore... Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur ! Tu ne sais pas comme on soiiflre et comme on jouit à la fois, en se disant, le cœur brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres trcssaillanles de sanglots : « Je suis bien malheureuse, oh ! bien affreuse- « ment malheureuse ! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour n qui je soulfre tant... » Oh ! oui... sois Hère de cet amour, au nom duquel tu vas l'immoler... Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...
« Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que lu chéris... tu vas arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras toimême en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et lu n'as pour Emma que des larmes de tendresse et de pitié. Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le disait... De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques dévouements, de sublimes exemples. Autrefois lu n as su que passivement souffrir pour une cause indigne... l'heure est venue de souffrir et d agir pour la plus sainte des causes. Garde ta divine auréole de vertu ; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure, sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te voit.. Dieu te sourit dans son éternité. »
Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon cœur aux accents de cette voix généreuse. J'étais lasse de souffrir. Pourquoi donner à celte mallieurense enfant une espérance que M. de Hochegune ne réaliserait jamais?car il m'aimait moi, car il m'aimait éperdument, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de celle jeune fille. Au milieu de ces réilexionssi poignantes, Emma fit un léger mouvement, tourna languissammentla tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant, et me regarda. Oh I je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux.si triste, SI resigné... Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur... Après m'avoir un instant contemplée avec élonnemeni, elle lerma ses longues paupières ; deux larmes roulèrent sur ses joues qui se colorèrent un instant d'un rose pâle. — Emma, qu'avez-vous ' lui disje doucement, vous pleurez!... soulfrez-vous? — Oui, me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux, je vous aime... et pourtant votre présence me fait mal. .. Ne m'en voulez pas... il faut avoir pitié des mourants --(Jue dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous allligeriez et moi et votre bonne amie. — Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit. — Quel rêve? — Oh' un rêve étrange, continua-t-elle tenant toujours ses yeux fermés, je nose pas vous le dire. — Emma, je vous en prie... — Je me semais mourir; je sent.aisen moi comme une grande force qui voulait m'enicver aux cieux .. et puis... il m'a semblé entendre une voix qui disait: Faut-il qu'elle meurejfaut-ilqu'ellemeure? — Et à qui parlait cette voix, mon enfant' — Oh ! c est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles — Mais a qui cette voix disait-elle : Faut-il qu'elle meure? — Elle le disait a une femme... à une femme dont je ne voyais pas la figure... se hâta de aire limma.
Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle vait vue en sonce. — Et tpua fommo? lui h;c;q piu „v „:„.. r
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avait vue en songe. — Et cette femme? lui dis-je. — Elle n'a rien répondu, et la voix a dit : Emma, il faut mourir ! l'uis, se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée contre moi paT ce rêve et revenant à son doux et charmant naturel, elle ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de tendresse, de repentir si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes. Elle se pencha vers moi. prit ma main dans les siennes, la porta à ses lèvres, hélas ! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein en me disant : — Il me semble que la Chaleur de votre main va réchauffer mon cœur, qui s'était glacé tout a 1 Heure... — Emma, vous m'aimez donc bien? — Maintenant . oui après ma seconde mère... je n'aime rien au monde plus que vous . — Vous n aimez personne autant que moi... mon enfant? — Personne J aurais voulu vous ressembler en tout... être vous-même... — Et pourtant quelquefois... vous me haïssez, dis-je assez vivement. Elle lit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son cœurje sentis ses faibles battements s'accélérer un peu. Emma reprit en souriant douloureusement : — Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en vous voyaut, j'ai découvert ce que celait... Et elle tacha de sourire encore... — Vraiment... Et qu'élaitce .... — t était I instinct de mon cœur qui m'avertissait qu'à mon iimu je vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approchcr ae vous, j éprouvais comme un remords de ma fanie; mais votre tendre Donte le laisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras
Comment n'aurais-je pas été allendrie on enlendant Emma s'efforcer d interpreler ainsi celte jalousie qu'elle se reprochait, cl donl elle ne pouvait s expliquer la cause?... — Vous me croyez, n'est-ce pas? .ijouUw t-elle . Je vous jure que je ne vous hais pas... Au moment daller devant Uieu, je ne voudrais pas meniir. — Vous parlez toujours de mourir mon entant... Heureusement il n'en est rien... Kc seriez-vous donc pas aesoice de quitter ceux qui vous aiment, de quitter la vie'. — Oh ' oui, je serais désolée de quitter madame de Itidieville, vous- malsïi vie .. je ne la regrette pas. - Et pourquoi cela? - Parce que .. sans
raison... oh ! sans aucune raison, je me sentais chaque jour plus maliieiireuse... fout devenait sombre autour de moi... toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible. — Mais avant d'être ainsi malheureuse ! — Oh ! dii-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir, oh ' avant cela, il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme un songe beni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si heureuse... SI heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais ma mère... quoique je susse qu'elle était morte... — Et au couvent éliezvous aussi heureuse, chère enfant? — Au couvent c'était un autre bonheur : c était 1 amitie de mes compagnes, la bonté de madame de Bicheville : ce bonheur-la, ainsi que mes chagrins d'alors, je me l'expliquais. L autre bonheur... bien plus vif. bien plus grand, je le ressentais sans me I expliquer... non plus que les chagrins qui l'ont suivi —Mais c était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous rendait si contente .' — INon... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame de Richeville comme je la vois inainlenant. — Tâchez de vous rappeler a peu près quand a commencé pour vous cette félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une clarté plus brillante et plus belle... — Oui.... oui... c'est bien cela... que i'ai ressenti... ^ '
Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix tremblante, altérée : — Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de M. de llochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours? Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste ravissement. Je sentis son cœur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante et passionnée : — Oui .. oui... c'est vrai... oh ! mon Dieu ' c est vrai ! — Et votre malheur! votre malheur ! n'a-t-il pas commencé peu de temps après mon arrivée... à moi ? Hélas ! le désespoir donna sans doute a mes paroles, a ma physionomie, un accent de reproche à la fois etliayant et cruel , car Emma, se levant à demi, se précipita dans mes l)ras en fondant en larmes, et cacha sa tête dans mon sein en s'éeriant dune voix déchirante : — Pardon !... pardon!... Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis défaillir. Epouvantée je la replaçai sur son oreiller, et je courus prendre un llacon. Elle était dune pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides comme du marbre. Les sels que je lui lis respirer ne la ranimèrent pas ; je mis ma main sur son cœur, il ne battait plus. J'approchai ma joue de ses lèvres enlr'ouvertes... je ne sentis pas un souille. Je crus lavoir tuée te lut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant : — Pardon . pardon ! mon Uieu I rappelez-la à la vie ; je fais vœ.u de me sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à travailler à son bonheur, comme si elle était ma sœur... ma lille... Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coiHer la vie ! mais faites que je ne I aie pas tuée... Mon Dieu ! faites que je ne l'aie pas tuée !...
Apres quelques minutes defirayaiiles angoisses pendant lesquelles penchée sur Emma, j'épiais son moindre souflle, son moindre mouve-^ ment. Dieu m'exauça. Elle soupira légèrement ; la circulation du sau" un moment suspendue, reprit son cours. De livides, ses joues redeviu-l mit pales. Elle vivait... Dieu avait entendu mon serment. Je devais me dévouer, tout était consommé, tout était fini pour moi... tout... De ce moment il fallait ensevelir mou amour, mou pauvre et triste amour au plus profond de mon cœur comme dans m sépulcre. Il me fallait éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par l'espérance. Je n'en pouvais plus douter, l'iiilortunée se mourait d'amour et de jalousie. Mais lui, lui pour qui elle se mourait, comment le détacher de moi, comment l'intéresser à l'amour d'Emma, comment le lui taire partager? Alors, je l'avoue, la pensée me manquait ; il me restait à peine assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver Avant tout il fallait la sauver.