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CHAPITRE LXXV

Le salut.

Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant, me recommaïKlaut d en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le moral d Linnia pendant quelque temps. Profitant de sa lail.lesse je présentai a ses lèvres une cuillerée de cette potion ; elle but luachiualenient. (juelqiies minutes après, nue faible rougeur colora ses joues, et elle ouvrit des yeux étonnes, comme si elle sortait d'un songe. Ne voiilanl pas laisser revenir sa pensée sur la (loiiloiireiise impression qui avait cause son évanouissement, voulant frapper un coup dikisif, je mecriai: — Reveillez-vous donc, paresseuse! M. de Roclicguiie vient d arriver, il est là avec madame de liicheville. A peine le nom de M. de Kocliegiine avait-il ele pronom é, que le cœur dEinma recommença de battre avec une torce qui m'eflrava. Elle me regarda d un air surpris, radieux, mais sans la moindre confusion. — .M. de Rocliecune est de retour ? inurinura-t-elle. — Oui, oui, lui dis-je d'une voix entrecoupée, lebiile, sentant que chaque mot tuait une de mes espérances; oui, il

MATHILUE.

vient avec de grands projels qui vous conceiiieiit, et dont je m'entretenais toujours avec lui ji; l'aimais <lo tout l'amour qu'il vous porlail, mais nous ne pouvions encore rien vous dire; il y avait des ohslaeles, de gninds obstacles, à ce qu'alors vou» fussiez instruite de ses desseins. Oui, nous ne pensions qu'à vous, et vous croyiez que je ne pensais qu'à lui, qu'il ne pensait qu'à moi. C'est pour cela (pir vous aviez (piel- <|uefois contre moi de ces resscntinienls que vous ne compieniez pas. n'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la jalousie bien injuste, car M. de; l\ocht'gune vous aime autant que vous l'aimez sans vous rendre compte de cet amour. Oui, il vous aime, il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus doiilcr ni de vous ni de lui : les obstacles qui exislaienl n'existent plus. Il vous demande en maiiage à votre seconde mère, elle y consent. Ainsi vous passerez di'sormais voire vie avec lui ; mais il faut bien vite ne plus être malade, reprendre vos jolies couleurs roses. Eh bien! p.irlerez-vous encore de mourir mainicnant'?

Il faut renoncer à exprinjcr les mille gradations par lesquelles celle pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement, l'extase, se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui m'effrayèrent, l'ourlant j'avais prévu que dans cette circonstance décisive les ménagements, les pré|)aralions, les rélirences, n'opéraient pas la révolution profonde, Inlgurauîe, que l'on devait avant tout rechercher dans une révélaliim d'un elli^t aussi héroicpie Emma fut sauvée. Mais je n'eus pas d'aburd celte heureuse créance ; la secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes mortelles. A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant le(piel Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais snrlout mon nom accompagné de ces mois : « Pardon, ange luiélairel » Par un étrange oubli, ou plutôt jiar un puissant instinct de chaste délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune. Celle crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible torpeur, mais par un bienfaisant sommeil. Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir. A mon tour j'étais accablée, défaillante. — Eh bien, madame'.' me dit-il avec anxiété. Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'œil, et je cachai ma (iguro dans mes mains en pleurant.

Au bout de quelques secondes passées sans doute à s'assurer de l'état de la jeune tille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie indicible : — Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé ! Ah ! madame, c'est une résurrection, un miracle ! C'est admirable I Peut-être vous devra-l-elle la vie. Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire. Voyez, elle dort, elle dort profondément, et depuis cinq jours son repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avezvous tait celte révélation, madame? Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me coucernail. Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris ,à Emma le prétendu retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit, puis il se rassura en me disant : — Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en aurais eu. Cette jeune fille elail perdue, une crise violente pouvait seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat inespéré. 11 y a tout lieu de penser qu'elle enlrera rapidement en voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous comprenez qu'il est de la dernière impoi lance que vous assistiez à son réveil. Elle croira d'abord avoir élé le jouet d un songe ; ce sera à vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire ; et surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte ; une rechute s'ensuivrait, et une rechule serait mortelle. M. de Itochegune n'est pas ici, il faudrait le prévenir ; il est fait pour comprendre toute l'importance de son prompt retour.

Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée iiar un courrier en lui disant de revenir en hàle, et je dis : — M. de nochegune esl prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans doute. — Déjà prévenu, et prévenu par vous ! s'écria M. Gérard. Etonnée do celte remarque, je lui dis: —Il ne pouvidt l'être que par moi, monsieur. — Vous avez r;dsoii. madame ; allons, encore un peu de courage. — J'ai peur que la force me manque, nmnsieur. — \ ous la trouverez, madame, en songeant que si vous ne la trouviez pas tout serait perdu. Cette crise si s;>liUairc, si miraculeuse, aurait élé inutile. A son réveil, mademoiselle Emma inlerrogeraii peul-ètre une des femmes de chambre de madame la duchesse ; vous ne pouvez les mellre dans ce secret : ainsi tout serait dévoilé. — Mats madame de RicheviMe, monsieur? ^ Je viens de la \()ir... J'avais ordonné un calmanl, elle dort. Elle a d'ailleurs passé iHiis iiuils de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle était brisée de faligue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côié, si vous jugez toujours à propos de ne pas la mellre dans la confidence. — Moins que jamais, monsieur ; je vous en conjure, que ce secret soit entre vous et moi. — Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète guérison, empêcherez-vons mademoiselle Emma de parlera madame de Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? Une fois parfaitement rélalilie, on pourra peu a pi'u éloigner celle promesse ; mais jusque-là... — Tenez, monsieur, lui dis-je en l'inlei rompant, je n'ai qu'une crainte, c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps l;i raison. Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré aujourd'hui, lia tête n'y résistera pas. (Jiielssout les symptômes de la folie, monsieur? Est-ce quaiid ou sent les artères des lempes batlre à se rompre? Les miennes batlenl ainsi, monsisur. — Madame... — Esl-ee quand on se;;! s ii in-

telligence vaciller comme la flamme d'un flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela, monsieur.

M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait élé un instant efl'rayé de l'égarenienl, de la coniraciion de mes traits, cl que, sachant ce qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force morale nécessaire pour accomplir mon œuvre de dévouement. — Madame, remettez-vous, Ole dit-il, calmez-vous, veuillez vous appuyer sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des Icnèlres de cette chambre ; la soirée esl magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade... Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin. Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles. J'aspirai avec avidité cet air vivifiant ; j'exposai mon front brûlant à cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume. En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse communication se rétablissait entre moi et Dieu ; il me sembla entendre de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue : « — Courage, me disait-elle, courage, noble femme, lu t'es élevée jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et grande... Tu ne peux s'^'jffrir davantage, ne laisse donc pas ton œuvre incomplète ; confie-loi en Dieu... il l'inspirera, il te donnera les moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent insurmontables... .laniais il n'abandonne les cœurs généreux... Enlre toui ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le plus... sou esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les soutient. »

Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que la brise était à mon front brûlant. — Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame ? me dit le médecin après un long silence. 11 nie sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues. — Qu'avez-vous, monsieur? m'écriai-je. — Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix attendrie : — Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut, ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel. M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'Ignorais. C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du mende, en ce qui concerne ses bruits ou ses médisances. Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon sacrifice si pénible. Apres quelques nouvelles recommandations au sujet d Emma, il me quitta... Je restai encore seule avec Emma, attendant sou réveil... Mais cette fois tout était accompli. . .

Après trois heures d'un profond sommeil, Emma s'éveilla. Si, pour me consoler, il m'eût sufli de savoir que j'avais arraché celle mallienrcuee enfant à la mon, j'aurais dû être satisfaite ; il s'était opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable ; l'espérance l'avait sauvée ; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle aimait... Hélas ! je fiémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait avoir le mensonge que j'avais élé obligée de faire... Je fermai les yeux devant l'abime. et j'attendis tout de Dieu. En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, s'écria : — Esl-il bien vrai ? mon Dieu ! cela est-il bien vrai? C'est vous... — Oui, oui, c'est moi, mon enfant ; ce que je vous ai dit est la vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous? — MaintenL\nt je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir. — Vous êtes donc bien heureuse? — Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...

Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle reprit : — Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre le passé sous un autre jour... l'ourlant je remarquais bien que lorsqu'il éiait là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui attribuer celte émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je le retenais ; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait... Quand je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que d habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être inlimidée, les pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais. — Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à moi ? — C'est vrai... Pourquoi? dit-elle en lénéchissant. Sans doute c'est parce qu'il en avait élé ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me sembkiitsi naturel, que je n'en parlais pas... Etre heureuse auprès de lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand mon boitlieiir était troublé par quelque" crainte ou par quelque souvenir, je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant, je m'explique mes larmes involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune avait manqué de périr sous la • eigc...

— Mais, av.iiit mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec niitdamâ

de Richéville, n'est-ce pas? — Oh! toujours, il vous cilait sans cesse connue la personne la plus accomplie, ceile qu'il aimait le plus : c'est pour cela ipie je vous aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse de vousvoir... >1. deRocliecnne attendait votie retour avec tant d'im|)alience... Cependant... — llites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez... — Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh ! alors, je voulus mourir... Hais, se reprenant, elle ajouta avec effusion ; A quoi bon me rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont surtout maintenant je dois rougir. .. Oh ! par pitié, laisse/.-moi oublier cela . . . soyez bonne et généreuse comme toujours.

— Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif désir.

— Mon Dieu, c'est pouriant la vie que je vous dois I s'écria-t-elle. — A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.

— Comment cela? — En m'accordant la plus aveugle conliance... en écoutant mes avis, en suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir que votre bonheur. — Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout. — A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés ; mais vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut pas songer à le revoir avant quelques jours ; sa vue vous causerait une émotion dangereuse. — Oh ! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait. — Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée ! car c'est surtout depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès. — Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.

Et elle me baisa les mains avec tendresse. — Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas un vif chagrin à 51. de Rochegune. — Moi, mon Dieu... — Sans doute ; eu voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je neveux donc pas que v<ius le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, dojtil fautque je vous entretienne... Madame de Richéville est votre seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... Elle me les avait conliés, à moi... en me priant surtout très-instamment de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelli» qui pouvait avoir une heureuse influence sur votre sanlé, m'a fait ( oumiettre une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, que vous m'en fassiez repentir ; ainsi, vous me promettez de ne pas parlera votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne lardera pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors paraître savoir ses iirojets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richéville n'aura pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos vœux et les siens...

— Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être indiscrète. — Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma, dis-je en tâchant de sourire, je vais vous condamnera bien d'autres dissimulations.

— Comment cela? — M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richéville... si elle ou vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire ardemment ; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air d'ignorer complètement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie aujourd hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que je vous ai fait son aveu... avant lui... — Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce sera notre secret à nous deux... ajouta-t-elle avec une joie naïve. — Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière d'être avec h\. de Rochegune. — Mais maintenant que je sais que je l'aime... Qu'il m'aime... comment le lui cacher?

— Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant ; soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques conseils à me demander... en attendant que madame de Richéville vous parle de ses projets, vous pourrez m'écrira par ma bonne Bloiideau, que je vous enverrai de tenqis à autre... je vous répondrai par le même moyen. — Sans en prévenir madame de llicheville? me dit-elle d'un air étonné, comme si ce mystère etll répugné à son àme dioite et sincère. — Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richéville ne sait rien, ne doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour

être bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...

Oh ! mon Dieu ! pouvcz-vous le penser?... Je serai au contraire si heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maiotenant ma vie ! Mais vous partirez donc bientôt, et pour longtemps? — .Non... je ne le crois pas. — Oh ! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous

doit tout... Oli ! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainni l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même? — Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu qui vous l'envoie... Le jour allait paraître, bientôt Eumia s'endormit de nouveau. Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai au sommeil.

Le lendemain je fus réveillée par Bloudeau ; il était environ midi ; elle me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant : — M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était ;i sa propriété près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient d'arriver chez lui. J'ouvi is la lettre en tremblant, et je lus ces mots : « Notre destinée « s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, comme la prière... « Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux et j'ai pleuré... A « quelle heure vous verrai-je? » Je répondis à la hâte : « A une heure je « vous attends. » A une heure M. de Rochegune entra chez moi.

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