CHAPITRE LXXVII
Les adieux.
Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après avoir réiléchi au désir qu'il m'avait téiiioigué, je consentais volontiers à retourner auprès de lui. Je craignais (pi'il ne voulût user d'une violence légale, et qu'il ne compromit ainsi tous mes projets en faisant douter de mon empressement à le rejoindre. Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Ilicheville et Emma. Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait sou rélablisseiiient coniiiie certain. La duchesse, tout à fait remise, me remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa lillc. Lors(pie j'annonçai brusqnemenl à madame de Ilicheville mon désir de relouriier auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que m'inspiraient ses malheurs et sou repentir, la duchesse me crut folle, et me fit tontes les observations, toutes les instances, tous les reproches possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Iléricourl et sa Icmme se joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Us me répondirent que non, que c'était une louable exagération saus doute, mais qu'elle serait d'uu funeste exemple, et qu'il était déplorable de voir pruJiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de dévouement. En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari ; ils me répondirent que sou malheur était mérité, que son repentir n'était nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.
Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop d'intérêts étaient maintenant eu jeu pour (pie je pusse li.jsiter un instant dans la marc lie que je iirélais tracée. Néaiimoiiis, je le reconnus avec trL^tesse, le prince et sa lemme éprouvèrent pour moi du refroi- Uissement; je perdis beaucoup daus leur esprit ; ils me irouvéreul fai-
blc, sans dignité. Ils souffriiit^nt vérilabletnciit, et avec raison, de me voir renoncer à leur inliinitc prolc(lri( :e, qui m'avait été d inie si yiandc consolation, |ioui- allci' iitiiiiiver on lioinine qo'ils nié|iri>airnt, qu'ils haïssaient de t(jut le jo:d (in'il m'avait (ail, et dont ils m'avaient pour ainsi dire inoialemeril sépaiée. Kniiii, ils regri tlaient de s'être intéressés à des chagrins qoe j'onhiiais inoi-nii'ine si l)rom[)teinent. Ainsi qu'à ces amis à la fois jusies et sévères, je dis à madame de Riihrville que la pitié seule me rapi)roch3it de M. de Lancry... Mêlas ! c'était seulement anx yeux de l'honinie que j'aimais, et cpie je respectais le plus au monde, que j'avais du leijidre un honteux amour pour mon mari, lin vain la duchesse nie supplia de rester chez elle, et de contiinier d'hahiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait le voisinage de M. de lancry; je refusai; mes relations avec mon mari eussent été surveillées de trop près, et l'on eût hien vite reconnu mon mensonge. Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de llieheville; dans la franchise de son amitié, dans l'emporleinent de son (•h:!grin, elle me lit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me prouvaient la force de son affection pour moi, et, à ses yeux, je les méritais.
Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance anière qoe l'on éprouve en se voyant méconnue, hlàniëe, et en se disant : d'un mot, je pourrais changer ces blâmes -en adorations... 11 me sembla heau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une œuvre que tous auraient admirée. Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans autres ressources que leur intelligence, autre force (jue leur volonté. Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener M. de Itochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions (pi Ursule mettrait nécessairement enjeu, si elle aimait M. de liocbegune. Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d arriver aux lins de cette entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent mon moral, surexciièrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée sous lej^oids de mon sacrifice.
Oh ! ce fut encore à ce moment que je reconnus la dilTérence énorme qui existait entre mon amour pour M. de Rochegune, et celui que j'avais autrefois ressenti pour M. de Lancry. Autrefois, j'avais été abattue, accablée ; je n'avais sri rpie souffrir... sans agir... A cette heure, au conlraiie, je soirflrais airtanl, mais je ne voulais pas que ma souf- Irance fût stérile; cette fois, mes larmes devaient être fécondes ; jusque dans mes ch.igrins. je voulais être digne de l'homme que j'adorais.
Oh! comme j'étais fièie de cet amour, de cette perle de mon cœur, conservée sans sorrillure... Si quelquefois je nie sentais faiblir dans ma résolrrlion, je nie souvenais de ces paroles que Dieu m'avaient inspirées an chevet d'Knima mourante : s'il savait ! Oui, je me disais : (Jue demain je révèle lont à M. de Rochegrme, ne sera-t-il pas à mes pieds? son amorrr ne reviendra-t-il pas plus passidiiné que jamais?
Pourtant, comme je le chérissais tmijours, et pirrs que jamais, j'avais des moments d'ah.iitonient cruel, dafhenx désespoir... Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine pendant cette niiil fatale... « Courage... pauvre femme... tu ne sais pas ce que c'est d'avoir acrpiis, à force de sacrifices, leonow de pieuher sur soi... » El, en el'l<:t. je troirvais dans ces larmes une triste volriplé ! Et puis enfin, me di>ais-je, si je réussis dans mes projets, une fois le hmiheiir d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le partageani, qui m'empècheia de nie séparer légalement de mon mari, de retourner vivre auprès de madame de Richeville, et ])eut-èlre de tout dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère, et lui prouver que je n'ai jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il jouit auprès d'Emma. Pour moi, quelle douce récompense de tant de chagrins soufferts en silence.'... Combien alors ma vie serait paisible et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant
J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai voir Emma nue dernière fois; elle était seule. Pendant notre court entretien, je lui reinruvelai toutes mes recommandations au sujet du secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Uochcgnne et madame de Iticheville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à me répiindie par le même moyen. En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien réel pour moi. Je n'en accusai pas son ca'ur, mais l'instinel de son amour. Je lui promis de venir souvent la voir, bien déciilée de tenir cette promesse, si nécessaire à mes desseins. Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me l'avait annoncé. J'ai oublié de dire que, depuis l'abanilon d'Ursule, sans doute, mon mari, absorbé par ses poignantes préoccupalions, avait poussé l'incurie de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque sordide ; ses traits étaient dévastés par le cliagrin, par les veilles, et depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherc hé à éiourilir sa folle et implacable passion ; ses yeux rougis, sa (igiire couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauqiie et dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la misère (j'appris bientôt qire cette misère était réelle). Et c était là l'homme que quelques années auparavant j avais vu dans tout I éclat de son élégance et de ses succès...
Il me dit en entrant : — Je vous lais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me semble que cette soumission subite cache qiieiqire arrière-jicnsée ; mais il n'impoite... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce que je veux... je le veux. — Quand partons-nous, monsieur? — A l'instant, madame, à l'instant... .Mais n'avcz-vous pas de tendres adieux à adresser à votre ami intime? me ditil avec ironie; n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes embrassades. — J'ai l'ait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur. D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt. — Oh ! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous manquera pas... à moins que... à moins que plus tard .. je ne pense autrement... — Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai. — Un instant ; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que j'habite n'est pas brillant ; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occirper des détails d'intérieur ; je vous [^Téviens que voua serez beaucoup moins bien établie là qu'ici. — Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez... pourvu que j'aie Seulement une chambre pour moi, et une tout auprès pour Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires. — Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous connaissez maintenant mes peines de cœur... Je u ai donc rien à vous cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quel(|ues économies? — Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler d'afiàires. — Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?
Nous partîmes. Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre voilure, avec quelques paquets indispensables. J'ordonnai à mon valet de chambre de venir, le soir même, m'apporter dillërentes choses dont j'avais besoin. Une fois en voiture, M. de Lancry me dit : — J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne dinerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez le restaurateur voisin. La portière de la maison aidera Blondeau à faire voire ménage. — Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions avoir... Les temps sont changés. — Très-changes, madame ; ce qui prouve la vérité de cette maxime : que les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me paraissez en veine épigiammatique; le sang des Maian se montre. A voire aise... je suis bon prince... pas toirjours, cependant. Mais nous voici arrivés.
Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne. Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste, .arrivés au second étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de la maison isolée. La ligure de cet homme était sinistre.
Une petite antichambre encombrée de malles en désordre ; un saloji à peine meublé; à droile, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne, avec un cabinet pour Blondeau : tel élait l'appartement que je devais partager avec M. de Lancry. Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, les boiseries étaient enfumi'es, les parquets presque boueux ; à peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide... D abord mon cœur se serra douloureusement, et puis j'eus peur. Cet appartement me semblait désert, isolé ; je regardais autour de moi avec inquiétude.
Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas, et se serrait contre moi tonte tremblante. — Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?... me dit M. de Lancry d'un air ironique. Mais le temps des hôtels est passé, ma chère ; nous avons mangé notre pain blanc le premier. — Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement, je ferai faire ici quelques rép.-»rations indispensables. — A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran sur le bruit insupportable des ouvriers ; car je sors de grand malin, et je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous ferez donc ici ce que vous voudrez. — Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre; il couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne connais pas cette maison, et je suis très-peureuse. — Si vous avez de quoi paver ce domestique, arrangez-vous. Frilz couche en haut.
Blondeau sortit. — Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec celle franchise qu'on se doit entre époux... qu'il me reste, pour tout avoir, environ mille écus. Vous avez des diamants, des bijoux ; il faudra en faire ressources.. Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car, à Maran, vous viviez en ermite... — Mais, monsieur, lui dis-je épouvantée, il est impossible que vous soyez réduit à ces extrémités. — Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante mille francs de notre fortune. Amant par dé.-e'spoir que pour mélourdii et par besoin de tenter h' sort, j'ai joué, et, comme je vous l'ai dit, j'ai trèsmalheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Oci une fois bien en- ! tendu, n'en parlons plus : je ne me souviens jamais de l'argent que j'ai I dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui que j'ai perdu au jeu. . ' — Mais alors, monsieur, m'écriai-je, c'est donc pour me faire partager
celte linrrible existence que yoiis meforrez à revenir près de vous?... A quoi iniis-je vous être mile? Vous n'rles jnmnis ici, dites-vous... Quel est donc voire liiil? m'écri:ii-je elïniyce.ct ngn-Itaiit pres()ue de in'ètrc ainsi v()loiit:iiifni('iit livrée entre les "niaiiis de M. de Lanery. Mnis ces l'egrels claient (aidifs el siiperlliis ; il l'i liait snliir tontes les conséquences de ma démarche, rester pendant qnchpie temps eneliaîiice an destin de cet honmie, on renoncer anx projets qoi senis me dnnnaicnt la l'orée de supporter mon snri. Il ne m'était même pins permis de me plaindre à personne, de demander conseil on assistance à qni que ce fût. Anx ycnx de tons, j'étais allée librement, volontairement, retronver M. de Lanery; je ne pouv.iis donc que paraître lienreuse du parti qne j'avais pris.
H'on mari répondit ainsi à mes questions : — Vons me demandez, ma chère amie, qnel est mon bnt en vous rappelant auprès de moi ; d'abord celui de jouir de votre aimable comiiagnie... et puis... cela ne vous regarde pas... — Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne pouvez pas les avouer? — Il ne sagitpasde mes projets: j'ai le droit de vons garder chez nini, et je vons garde. Quant aux velléités que vons pourriez avoir de vous échapper do mes mains, soil à i)résent, soit pins tard, sous le fabuleux prétexte d'une séparation, je V(mis engage, pour vous distraire, à méditer, à pe sujet, une consultatiim dont volei la copie. Elle est rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et ma bien coûté cinquante louis, s il vous plaît... C'est une folie, dans ma position ; mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de vous... Kt il me remit un papier. — Vous verrez que, sur la question de savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir nue séparation, les trois avocats ont unanimement déclaré que « non, » la voix publique nous attribuant des torts récifirofiues... C'était leur avis particulier, qui ne préjugeait en rien celui do la justice; mais ils croyaient pouvoir allirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à voire demande en séparation, s'il était lormellement prouvé que vous êtes revenue de votre libre volonté an domicile conjugal... celte démarche de votre part devant être rcg.irdée comme une amnistie générale du passé, quelque graves que fussent mes torts envers vous. Ne ni'atlenilant pas, je vous l'avoue, à vons trouver d'aussi bonne composition... je me contentais donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de vous une dernière voie de conciliation (dont je senlais toule limportance) avant de vous envoyer un biiissier. .lugez donc de mon éloiniemeut, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de vous, par lequel vons me disiez qu'ayant milrement rélléchi, vous ne voyiez aucune raison pour vivre pins longtemps séparée de moi.
Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à celte fatale impiudcnce ; ce monvement n'échappa pas à M. de Lanery. — Vous n'aviez pas songé à cela, reprit-il, je le vois : vons regrettez ce maleiiconlrenx petit carré de papier satiné el parfumé, dit-il avec une cruelle ironie, en me montrant ma lettre, qui rive à tout jamais votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains fort... Sur ce, je vais m'habiller... car aujourd'hui, par extraordinaire, je liens à me faire trèsbeau. Et M. de Lanery me laissa stupéfaite et épouvantée. Je n'avais cru engager que h; présent... j'avais irrévocablement engagé l'avenir. Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre auprès de madame de Iliclieville, el de jouir enfin de la récompense de tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegnne tous les motifs de ma conduite. Ce moment fut airreux...Ce que m'avait dit M. de Lanery n'était que trop vrai : celle lettre fiUale me perdait, on elle restait du moins comme une terrible présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir désormais une séparation, lorque mon mari avait entre les mains nue preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?... Ilélas ! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m^enfermait cl se resserrait de tous cotés... Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule. Le soir... an moment où je faisais, avec ma pauvre Blondean, quelques préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma piemière nuit dans ce lugubre appartement, on me monta tinè lettre ainsi conçue :
« Madame,
« Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut êire le premier â vous apprendre que c'est Ursule qoi a ordonné à M. de Lanery de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec M de Ruchegunc dontelleest passionnément éprise. Ursule n'a pas vu voire mari : elle lui a écrit que le seul moyen qu'il eût de la faire cousenlir à lui accorder encore quelques enireliens était de voiisrepiciidre chez lui etd(' vous y garder... Bien entendu que les promesses d'Uisule seront vaines, et que ce pauvre Lanery ignore qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de Rochegnne. On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une cunsultation signée de trois fameux juiiseonsulles, et la copie d'une lettre de vous dans laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes prèle à retourner auprès de M. Lanery. Celte nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le doelenr, complique singulièrement la question. De tout ceci il doit résulier : 1° qu'Emma mourra de chagrin... ce (pii ne manquera pas d'être quelque peu sensibleà madame de Richevillc, el à vous, qni vous
serez inutilement sacrifiée ; 2° qne Rochegnne succombera aux séductions de votre amie Urside, ce qui ne vons "^erapas non plus indifférent; 5° et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra qu'Ursule s'est jouée de lid. On lui donnera d'autres motifs de vous garder... ce qui devrait vous é|iouvantPr assez si vous avez le don de lire dans l'avenir... »
Je ne pouvais en douter, celte lettre était de 5Î. Lugarto. Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les dangers que j'avais à courir.