‹ MathildeChapitre 58 sur 207 · CHAPITRE LXXVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXVin

Correspondance.

Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en désespérai moins; sachant pour qnel motif M. de Lanery avait exigé mon retour près de lui, je fus un peu rassurée. La lettre anonyme (sans doute l'œuvre de M. Lngarlo) me montrait l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux ; mais les préoccupations du présent me distrayaient de ces craintes futures. Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegnne en le supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec Ursule ; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle trop de haine et d'aversion. Une diflicultc presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma, cl surtout de ne pas laisser soupçonner ^ M. de Rorhegune que j'étais instruite de l'amour de celte pauvre enfant... J'attendis tout de l'inspiration, qui m'avait déjà sotilenue, guidée... Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le désordre de M. «le Lanery, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de .\l. de Mortagne ; ma terre de Maran avait ('té rachetée sons le nom de madame de Richcville : celle propriété m'assurait bien an delà du nécessaire. Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de mon mari ; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas en disant que je me résignai à celle vie presque pauvre avec assez d'indifférence ; je la pris comme nue épreuve, connue un essai.

Grâce aux soins de Blondean, mon triste appartement fut habitable. Je vayais à peine M. de Lanery. A quelques accès de gaieté grossière ou de tristesse siiustre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses dernières espérances ; j'espérais que du moment où elle ne lui ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une séparation. Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes chagrins, ils reniaient tout entiers sur la perle de I aflèclion de M. de Rochegnne et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Ënuna. Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue chez moi, ayant eu la préeaiiii(ui de s'assurer de l'absence de M. de Lanery. Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure. Cette panvretc', me dit-elle, lui expliquait mon dévniicmenl. Emma se rétablissait r.ipidement ; sa mère ne conservait plus aucim doute sur sa gnérison. Je demamlai en tremblant à madame de Riehevillii des nouvelles de M. de Rochegnne; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin, elle avait cnvuyé s'informer de sa sanlé; il loi avait fait répoudre qu'il était un peu souffrant. Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée dans le monde ; les uns tue blâmaient cruellement, les autres me lou.iient outre mesure. J'avoue que dans celte circonstance j avais en moi de quoi balancer tous les jugements du monde. Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.

« Paris...

« J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai éld vaniteux. L'orgueil est au (onil de tous nos mauvais sentiments : vous ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi ; mon amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci : dans votre mari je n'ai pas vu un homme digne ou indigne do votre amour, j'ai vu un rival. Tout ceci est logique : je suis sorti de la sphère des seulimenis élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a remplacé la raison: pouvais-je toujours rester dans celle sphère.' Non : l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; lot on tard l'un ou l'autre succombe. C'est un piège dangereux. Il apparaît plein de charme et de grandeur. Si voire amour mal éteint pour votre mari n'eûl pas sontemi votre vertu, vous eussiez succombé connne moi ! Ou:uid le cœur est pris, on n échappe pas à la conlagion du d sir. J'ai bien réfléchi, je me suis fait vous pour vous juger au point de vue absolument moral r vous êtes irréprochable. Pour moi cela est cruel; il nej m'esl, pour ainsi dire, pas permis d avoir des regrets. Vous dévouer ma vie, c:icher notre bonheur dans la soliiude, parce que les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi ^a^enir était complet et in:igniliqiie! Que me reste-l-il? Rien, ni l'amour de frère ni lamour d'amant, llepuis qu'en vous j'ai vu la femme... la sœur a dispaïu. La l'cmue. par une brusque prélérence, m'a témoigné sa répiigoance... la fenune n'existe plus pour moi... Vaincre ou biaver une répugnance m'a toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée

« Il en est des impressions comme des jours : on ne fait pas qu'ils n'aient

point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout jamais brisée. Votre retour à votre mari a rompu tout éiiuilijjre, bouleversé toute prévision.

Servien.

Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère, que rien n'eût été changé entre nous ; je vous aurais blâmée ou approuvée avec désintéressement. J'ai trente ans ; depuis l'âge de dix-lniit ans, je crois, je vous ai aimée, je vous l'ai prouvé. Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs. Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement transformée, il m'en restera toujours la mémoire. On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus. Oui, ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit. Mes regrets seront éternels... ciernels... Une fois réduits en poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est, telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous. Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens de mourir, on les pleure. Ces images sont lugubres : je les emploie pour vous faire comprendre que le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme le sépulcre... il est mort... il n'est pas oublié, il est tué. Aussi ma vie sera-t elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échal'audage de mon existence. C'est à recommencer. L'âge avance ; je suis fatigué de la route. J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher... marcher encore... et dans quel désert aride et sans (in, mon Dieu I »

o^Pari»...

« Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir... j'étais fou... Je suis sorti pour jdier provoquer votre mari et le tuer. Je

dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments qui ne trompent pas. Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un assassin... La preuve que je suis complètement détaché de vous et que je n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable, c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réiléchissais parfaitement que, si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière insurmontable entre vous et moi. Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois, vous avez été meure aux pieds de cet homme... jamais ! jamais... »

Voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madiune de Richeville)

c'est mon secret. — page 186,

De ces deux lettres de M. de Rochegùne, ce fut la dernière qui me fut la plus pénible. Elle me prouvait combien le coup que j'avais Irappé avait été douloureux et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique, aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait rien. Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas â mes projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être le prétexte. Ursule m'ins|)irait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois, comment M. de Rochegùne, qui la connaissait, consentirait-il seulement â l'écouler?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris? J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M. Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette écriture. On juge de l'effroi qu'elle me causa.

< Paris...

« L'ami inconnu à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la fois agréables et précieux sur la vie intime de votre mari continuera sa lâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à souhait, et deviennent de plus en plus intéressants pour vous. Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la figure de M. de Rochegùne, et on a lieu de croire que cette apparition vous plaira inliniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa disparition

de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est superllu que vous la connaissiez : elle habite l'un des faubourgs les plus isolés, les plus reculés de Paris. Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément attachée, et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, qnelque temps avant la nuit du bal de la mi-carènie, de chercher et de louer dans un endroit reliié un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une petite maison bien isolée.

«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et surtout de fidélité, trouva, au fond d'une impasse qui aboutissait à une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carume, votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle Possédait à l'hutel de laran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine, et gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses environs sans pouvoir rattraper sa fugitive. Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album à fermoir dont elle seule a pourtant la clef. Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve le moyen d'ouvrir l'album , d'y copier ce qui lui semble curieux, et de communiquer ces renseignements à son maître invisible, qui se fait un plaisir de vous en faire part. Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à deux ans ; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. Ou ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions douces et salutaires. »

JODENAL d'URSULE.

donner la peine de leur donner un cachet original... Lord C"* est mieux, plus accentué; mais il a l'air par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme ; on dirait qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.

Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa main robuste me fera plier comme un roseau? Que je méprise ce Contran ! Ses prévenances sont de basses servihtés, son dévouement un

honteux valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.

Qu'attendre d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la voler...

que de se ruiner pour moi. Et elle... oh! je la hais. Llle n'a pas l'air malheureux ! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai débarrassée de son mari

Inspirer certaines passions est très-llatteur... les dédaigner est plus flatteur encore.

M. de Volanges {l'un des plus nouveaux adorateurs) s'est imaginé de me reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce que depuis deux mois... je l'accueille à ravir. Estil quelque chose au monde de plus benêt que ces récrimina tiens?

Voilà un homme qui se plaint de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec giàce, avec prévenance, avec préférence même.

N'est-ce pas déjà reconnaître très-généreusement ses sdins que de les agréer? N'est-ce pas faire mille fois plus qu'il ne mérite? En s'indignant contre notre mau vaise foi , en parlant de ce qu'ils appellent si giotesquement leurs droits, les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges de [latiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...

J'ai eu ce soir un moment de triomphe. J'ai FOVOET vu Mathilde aux Italiens; son mari est ve- Kochegune nu me rejoindre. Je l'ai maltraité ! Elle a dû s'en

apercevoir... Lui enlever Contran, c'était une vengeance ; l'humilier devant elle, c'était un plaisir. M. de Senneville passe pour être irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des projets ipiand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance niaisement séi iense. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses gants avec médilaiiou. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, car il gamuille délicieusement toujours le même air. Son plus grand défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu. Ce sont là de plates figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son moule : joli «° \ , ne voulant pas se

BMUHE

En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos ennemis in)placables.ll y a de la haine jusque dans leur amour le plus passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le mari de Mathilde m'idolâtre, mais il m'exècre ; il subit mon joug, mais en frémissant de rage. Il m'aime, parce qu'il ne peut pas faire autrement que de m'aimer. Je le torture sans pitié, parce'que je sais le secret de ma domination, et que ce secret est ignoble. Il y a plus : mon hostilité contre Mathilde est excessive ; j'éprouve pourtant une certaine satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a rendue si malheureuse.

Si nous dédaignons leurs vœux, les hommes dous détestent ; si nous

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