CHAPITRE III
L'entrevue.
— .Malhildei c'eBt le bon Dieu qui vous envoie ! s'écria mademoiselle de Maran ; venez à mon secours !
— C'est moi, madame, répondit madame de Lancry éperdue en courant auprès du lit de sa lanle, c'est moi qui viens vous deinaïuler de me sauver! Mon mari sera ici tout à l'heure... Sauvez-moi t par pitié, sauvez-moi !
Servieu disparut.
— Oui, oui... je vous sauverai, mon enfant... mais nous ne nous quitterons plus ! s'écria mademoiselle de Maran. Vous verrez... oh ! vous verrez! Je serai aussi bonne pour vous que j'étais méchante autrefois!
Mais aussi vous n'abandonnerez pas votre pauvre vieille tante à ses bourreaux, n'est-ce pas? Si je pouvais me mettre à genoux, Maihilde, je m'y mcllrais pour vous implorer... Tout ce que vous voudrez, je le ferai... je vous le jure... Mais ne me laissez pas seule... vous ne savez pas à quelle horrible vie je suis condamnée !
Malgré son effroi, Maihilde ne put s'empêcher d'être frappée des paroles et de l'accent désespéré de mademoiselle de Maran.
— Madame, répondit-elle précipitamment, les moments sont précieux. Je viens vous demander ce que vous nie demandez vous-même, de ne pas voLis quitter. Vous êtes ma plus proche parente. On ne me refusera peut-être pas la permission de rester auprès de vous?
— C'e-^t-il bien vrai, mon Dieu! s'écria mademoiselle de Maran au comble de la joie et de l'étnnnement. Vous me demandez de rester auprès de moi ?
— Oin... oui... madame... (oui plutôt que de... Ah! c'est horrible ! dit la malheureuse femme avec angoisse.
Puis elle reprit ;
— Mais il a les lois et la force pour lui... Uh ! je me tuerai plutôt... oui, je ino tuerai plutôt que de le suivre !...
— Non, non, ne le suivez pas, restez avec moi... Maihilde... Ma fortune... toute ma foitnne vous app;irlienl depuis longtemps... Je vous la destinais... oh ! bien vrai... bien vrai... Mais je vous la donucnii tout entière de mon vivant, je ne garderai rien pour moi, rien... si vous consentez ;'i ne pas me quitter.
L'effrayante préoccupation de Maihilde était si grande, qu'elle ne se choqua pas de la proposition de madeimùsello de Maran ; elle ne songeait qu'à échapper à son mari.
— Mais... il peut me forcer à le s-uivre... comme il l'a dé'.i fait, s'dcria-t-clle.
— Non, non, non, il ne le pourra pas ; nous aurons des avocats, voyez-vous, les meilleurs, les meilleurs : rien ne nous cortlera. Nous plaiderons. Itien ne nous coûtera, rien... pour g.irdor auprès de moi ma nièce... mon cnlant chérie... car enfin vous êtes presque mon enfant, vous êtes la Mlle de mon frère, de mon bon frère que j'ai tant aimé.
— Mais dans une heure, madame, dans une heure pcut-clre mon mari sera ici... Avant-hier il est venu à .Maran... me chercher .. j'ai refusé de le suivre ; il a été trouver le maire, et alors j'ai été forcée d'accompagner M. de Lancry. lîii arrivant ici, à l'hôtel Meuriee, avec Blomleau qu'il m'avait permis d'enmiencr, il m'a dit de l'attendre, que nous ne resterions que douze heures à Paris, le temps nécessaire poni niellre nos passe-ports en règle et obtenir les pouvoirs que la loi lui accoide; il veut avoir entre ses mains les moyens de me contraindre, dans le cas où je voudrais encore lui résister.
— Eh bien ! mou enfant, il faut vous cacher ici; il ne saura pas que vous y êtes venue.
— Tons mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la conduite de M. de Laucry envers moi.
— Mais elle a raison... celle bonne... celte excellente duchesse, elle a raison ; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on arrache luie nièce à sa taule? Non... non... vous ne me quitterez pas. Connue ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau ! après luui le Tual que je vous ai fail... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a fail à vous. Vous êtes si bonne ! vous avez une si belle àme ' cl puis, c'est si sublime de pardoimcr! et puis je sids si malheureuse! Figurezvous, ma p;\nvre enfant, que je suis la victime des misérables valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté ! j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était allaché... la seule créature au monde qin ne me hait i)as. Dans mou isolement, c'était mou uuique joie, mon uuique consolation : avec lui, au moins, je n'étais pas seule... Eh bien I ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis sûre... ils me
l'ont empoisonné; car, depnis qu'il csl mort, je leur ai ordonnode m'en aciieier un autre... ils ne m'ont pas obéi : ça n'a pas l'air croyable, c'est poiirlanl comme ça... Fignrcz-voiis qu'ici persomie ne m'obéit... qu'est-ce que cela li'ur faisait pourlanl de m'aclieler ce cliieii?... Mais à qui nie plaindre? ils ne laissent approcher personne de moi... au lieu qur lorsque vous serez ici, ils me rcspecleronl... Vous leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouler mes ordres, vous ferez respecter voire pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?
— Silence! dit tout à coup M;itliilde ; une voiture... c'est lui... c'est lui.
— Non, non... dit mademoiselle de Maran en écoutant, l.i voiture passe. Mais que veut-il donc vous faire, ce moiistrelà? car c'est un monstre, voyez-vous 1 .lamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le connaissiez conmie je le connais... .Mi 1 mainienint, je me repens bien d'avoir eonseiili à voire mariage avec lui... mais la tète vous on tournait, pauvre petite... ah ! ce sera le chagrin de toute ma vie, de vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... tni escroc... Tenez, si je pouvais plemer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais qu'est-ce (ju'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-l-il pas mangé votre fortune !
— Ce qu'il veut, madame, il vent me vendre à M. Lugarlo, s'écria madame de Lancry avec épouvante.
— Ah ! Matliilde... c'est al)ominable.
— Je vous dis que, pour de l'argent, cet honnn^ est capable de tout, s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie ; pour assouvir la haine dont ce nionslre me poursuit sans relàéhe, haine qu'il partage lui-même à celte heure... mon mari ne reculera devant aucun crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet honnne, qui me conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plulùt que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me prendra en pitié. Mais... écoulez... écoutez... cette fois... oh ! cette fois... c'est bien une voiture qui s'arrête, s'écria Mathilde avec terreur.
— En efiet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le médecin que j'attends... car ils ont aussi en l'atrocité de ne pas vouloir m'aller chercher le médecin.
— ISon, non, c'est lui ! Ah ! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura découvei t où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.
— Mon Dieu ! il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère petite, résistez; mon enfont, résistez... ne cédez qu'à la force. .\h ! si mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enf.int.
Mathilde no s'était pas trompée, M. de Lancry entra chez mademoiselle de Maran.
Onoiqu'il eut beaucoup engraissé, sa taille était encore élégante. Il était vêtu avec une recherche extrême, presque mignirde ; malgré son embonpoint, sa ligure élait blafarde, ses yeux caves, clignotants et entourés d'un cercle brun. Les vices les plus odieux avaient (lélri ce visage de leur ineffaçable empreinte. La physionomie de M. de Lancry, autrefois fine, gracieuse cl spirituelle, avait alors un caractère de férocité doucereuse : les empereurs sanguinaires cl efféminés de l'ancienne Rome devaient offrir cet aspect révoltant. Jadis insolente et allière, sa voix était devenue mielleuse ; un grasseyement alfccté l'affaiblissait encore.
11 s'avança vers le lit de mademoiselle de Maran, lui prit la main, qu'il baisa, et lui dit :
— Quel charmant hasard rassemble aujourd'hui près de vous le couple heuieux que vous avez uni !
— Laissez-moi donc tranquille, avec votre voix flillée et votre afélerie, dit nridemoiselle de Maran ; vous me faites peur, vous avez l'air d'un tigre (pii fait la bouche en cœur... Pourquoi tourmentez-vous cette pauvre l'eMiine?... K'ahord, je vous préviens qu'elle vent rester ici... avec moi... avec sa chère tante... entendez-vous?... Je suis la sœur de son
père, sa plus proche parente, et vous ne me l'enlèverez pas... je vous en préviens.
— Vraiment, ma belle chérie? dit-il en s'adressant à Mathilde avec une sorte de minauderie railleuse et cruelle, en ^'asseyant dans un (autcuil auprès de l'alcôve de mademoiselle de Maran. Vous avez donc bien peui de moi, que vous prenez un tel parti?
— Monsieur, vous ne m'arracherez pas vivante d'ici ! s'écria Mathilde en fri.iisonnant.
— Vous l'entendez... j'espère... vilain homme... Cette chère petite... je ne le lui fais pas dire... on ne l'arraclnTa pas vivante d'ici... Ainsi, allez-vous-en... allez-vous-en... et laissez-nous en repos l'une à l'autre.
— Mon Dieu ! mon Dieu! dit M. de Lancry en continuant de minauder, vous ne serez donc jamais raisonnable, mon bel ange? Vous ne voudrez donc jamais comprendre que vous êtes à moi, que vous êtes mon épouse cliétie... que vous m'appartenez corps et âme?... A quoi donc servent les leçons?... Avant-hier j'arrive à Maran, vous refusez de me suivre, mon adorée, vous m'obligez d'envoyer chercher M. le maire : eh bien ! qu'arrive-t-il? Que ce digne municipal, assisté du juge de paix, vous prouve clair comme le jour que vous êtes obligée de ra'accompagner partout où il me plaira de vous conduire, mon doux amour. Est-ce que je peux renoncer à tant de charmes? Vous êtes plus jolie que jamais... vous avez le teint d'un éclat, d'une fraîcheur adorables.
— Ta, ta, ta! s'écria mademoiselle de Maran, votre maire de village était un imbécile, un àne... Voyez donc la belle autorilé, que celle de ce municipal en sabots ! A Paris, ça ne se passera pas ainsi : nous aurons de bons avocats, de bons juges; ils nous obtiendront une bonne séparation, et vous nous laisserez tranquilles.
— Vous croyez, ma belle tante?
— Certainement. Est-ce qu'il est possible d'abandonner une malheureuse jeune femme aux mains d'un... allons donc !... il faudrait qu'il n'y eût pas de justice sur la terre.
— Dame! ça s'esl vu, reprit doucement M. de Lancry, tout n'est pas roses dans ce monde ; j'ai justement là, dans ma poche, ma belle tante, de quoi vous contredire... Par sa fugue de ce matin, mon adorée m'a servi comme à souhait... Je l'avais prévu. En passant a Paris pour aller à Maran, j'avais eu une entrevue avec M. le préfet de police; oui, ma belle chérie, une fois ici, vous avez été immédiilement suivie, non-seulement par les gens de M. le préfet, mais par d'aulrcs non moins habiles. Ainsi on sait qu'en arrivant, vous avez dépêché votre (idèle Blondeau chez un cerlain colonel Ulrik, qui s'appelle M. de Rochegune. On sait qu'elle y est arrivée à une heure, et qu'elle y est restée jusqu'à deux heures moins un quart. On sait qu'en sortant de l'hôtel Meuricc, où nous étions descendus, mon bel ange aimé s'est rendu au Sacré-Cœur, puis ici. Aussi, je viens d'envoyer à l'hôtel Memice dire qu'on m'amène tout de suite ma voiture de voyage ; car, je vous en ai prévenue, mon amoin-, nous n'avons que douze heures à rester à Paris. J'ai employé ce tenq)s à faire mettre mes passe-porls en règle, mon bel ange, et à obtenir un ordre de M. le président du tribunal de première instance, lequel ordre enjoint aux autorités de me prêter aide et assistance dans le cas où ma légitime épouse aurait la folle idée de se débattre contre la volonté de son mari, je ne voudrais pas dire de son maître. Désirez-vous jeter vos beaux yeux sur ceci, mon adorée?... Ne déchirez pas ce papier, vous ne me donneriez que la peine d'en aller chercher un antre.
Et M. de Lancry remit en eiïet à Mathilde un acte légalement conçu. La loi l'appuyait, il était dans son droit, il en usait.
— Allons donc ! s'écria mademoiselle de Maran, pendant i|ue Mathilde parcourait machinalement cet acte, est-ce que c'est possible? Vous ne savez donc pas ce dont elle vous accuse?... Ça sulfirait pour amener inie séparation; car c'est infâme... Oui, elle prétend que vous voulez l'emmener retrouver cet abominable nègre blSûc de Lugarto.
— Vraiment! celle pauvre chérie, elle a deviné cela? Mais certainement oui... elle ne se trompe pas... ce bon et tendre ami nous attend à Nice... iNous partons ce soir ; c'est Friiz, que Mathilde connaît bien, qui nous sert de courrier. Nous n'emmènerons personne... Elle laissera sa madame Blondeau ici : je serai trop heureux de servir ma belle chérie.
Depuis quelques momenls, Matliilde paraissait absulument indifférente à ce qui se disait autour d'elle.
Tout à coup, sans dire un mol, elle tomba à genoux, baissa la tête et pria avec ferveur.
— Vous voyez bien, dit mademoiselle de Maran, elle prie le bon Dieu ; elle n'a plus de ressource qu'en lui, et il ne l'abandonnera pas. Est-ce que vous croyez qu'il laissera consommer une pareille abomination?... Revoir un pareil homme I...
— Je vous assure, ma toute belle tante, qu'on le calomnie. Mon adore'e en jugera... Une fois arrivés à Nice, nous parlons tous trois pour la Sicile, pays fort sauvage et fort pittoresque, où Lugarlo a l'envie de s'établir pendant quelque temps. Lors de notre séjour à Naples, nous avons élé visiter une espèce de château vénitien situé .i quelques lieues de Messine, dans une solitude admirable, au milieu de gorges profondes et inaccessibles... Nous nous établirons là, moi, Mathilde etLiigarlo; nous y mènerons la meilleure vie du monde. Dans cet endroit déserl, on est aussi libre qu'à Otaiti. Nous improviserons là une manière de petite C.jprée...
Tout à coup Mathilde se leva droite, fière, imposante, les yeux brillants, le teint coloré, et dit à mademoiselle de Maran d'une voix ferme :
— Dieu ne m'abandonnera pas... non... je le sens... il ne m'abandonnera pas... puisque la justice humaine m'abandonne. Il a lu dans mon cœur... quoi qu'il arrive, il me pardonnera ; et, quoi qu'il arrive aussi, soyez maudite ! dit-elle d'une voix solennelle à mademoiselle de Maran; soyez maudite... vous qui avez confié à cet houmie la vie de la lille de voue frère... sachant que cet homme était un monstre !...
— Mathilde ! s'écria mademoiselle de Maran d'une voix suppliante.
— Dieu a voulu, reprit madame de Lancry avec une exaltation croissante ; Dieu a voulu que, par un rapprochemont terrible vous ayez à cette heure siius les yeux l'horrible tableau du mal que vous avez causé... Pour vous, le jour des expiations commence... Vous êtes abandonnée de tous ; livrée à la barbarie de vos gens... Vous mourrez ainsi, abandonnée de tous... maudile de tous... Ursule, que vous avez perdue.. .Ursule, qui, grâce à vous, est arrivée de crnne en crime jusqu'au suicide, vous a maudite !... M. de Morlagne, tumbant sous les coups d'un ass.assin... vous a maudite!... car si vous ne m'aviez pas fait épouser cet homme, M. Lugarto n'eût pas poursuivi M. de Morlagne de sa haine... i
— Mon Dieu ! mon enfant... je m'en désespère... je sc.is la plus mal- ! heureuse des créatures... j
— Il y a vingt ans... sur ce lit de douleur où vous êtes, vous m'avez I fait verser mes premières larmes, vous m'avez causé mes premières ter- i rcurs, en coupant mes cheveux, que ma mère mouranle avait bénis el touchés!... Aujourd'hui, vous me voyez prête à suivre... cet homme... puisque la force, puisque les lois m'y condamnent... Le suivre!!! vous conipnnez tout ce que ce mot renferme d'épouvantable!... Songez au mal (pie vous m'avez fait depuis mon enfance jusqu'à cette heure... songez à tout ce qui peut encore m'arriver de sinistre... el si vous entendez dire que moi, la hlle de votre fréro, je me suis tuée pour échapper à l'infamie... que mon sang reionilm sur vous... comme celui d'Ursule... et soyez maudile !...
— .Mathilde... grâce! grâce!... vous me faites peur' s'écria mademoiselle de Maran.
Dix heures sonnèrent. On entendit le bruit d'une voiture de poste qui s'arrêta dans la rue.
— Malhilde... abandonnez-moi si vous le voulez, mais ne suivez pas votre mari... il est capable de tout...
— C'est l'époux que vous m'avez choisi, madame, el les lois veulent que je le suive I s'écria Mathilde.
l'tiis, se relomnant vers M. de Lauf ry, «lie lui dii d'un ion (|ni I,. (it Irossaillir malgré lui :
— Monsieur, je suis prête...
M. de Lancry s'attendait à une résistance désespérée. Il fut étonné du calme elfrayant de Malhilde. Néanmoins, il se leva en souriant, et lui offrit son bras.
Madame de Lancry le repou>sa d'un geste plein de mépris et de dignité.
Servicn entra, et dit à M. de Lancry : "
— Monsieur le vicomte, voici la voiture el ces messieurs; ils vous attendent dans le salon.
— Quels messieurs?
— Trois messieurs qui sont venus dans la berline depuis l'hôtel Mcurice... Fritz, le courrier, est parti en avant pour commander vos relais.
— Qu'est-ce qu'il veut dire avec ces trois messieurs? reprit négligemment M. de Lancry.
Au moment où il faisait un pas vers la porte, une main vigoureuse écarta Servien... et M. Sécherin parut à la porte, pâle comme un spectre.
Il était en grand deuil...
— Ma mère est morte... je viens vous tuer, monsieur de Lancry, dit M. Sécherin d'une voix éclatante.
CUAPITRE IV
Un duel.
En voyant M. Sécherin, M. de Lancry devint livide.
— Eh bien 1 monsieur... plus lard nous nous reverrons, répondit-il d'une vuix altérée. El, se retournant vers Malhilde : — Madame, venez... venez.
— Vous ne sortirez d'ici que pour vous battcc avec moi ! s'écria M. Sécherin en lui barrant le passage.
— Monsieur Séchcriu... vous êles fou... dit M. de Lancry en s'avançant toujours.
— Monsieur le vicomic, un pas de plus, el je vous souflletle devant votre fenuMC.
Le crime rend lâche; Oontrau avait été brave, il n'était plus que cruel.
Servien, cria-t-il, délivrez-moi de cet homme, qu'on le jette à la
porte.
— Sei vien, Servien, je vous défends de le loucher, cria mademoiselle de Marau. Cei airreu\ M. de Lancry veut emmener ma pauvre nièce. Ce bon M. Sécliei iii veut le tuer. Il a toutes sortes de bonnes raisons pour cela... l'on;- lainoiir do Dieu... qu'on le laisse faire... qu'on le laisse faire...
Soit que ScrviCTi eût iMi ancien grlelConlre M. de Lancry, suit qu'il voidût faire oublier à sa niailresso son impertinence de la soirée, il se relira doucement sans mol dire.
Malhilde tomba dans un f.mteuil, cl cacha sa tigure dans ses mains.
M. de Lancry, furieux, voulut lorcer le passage; M. Sécherin, d'un bras vigoureux, le prit au collet, el le repoussa violemment.
M. de Lancry trébueha sur le parquet. En se relevant, il jeta un regard rapide autour de lui pour voir si rien ne pouvait lui servir d'armes... Il ne trouva rien.
Celle insullc réveilla on lui quelque, étincelle de son ancienne énerjîie. Sa ligure blafiirde se colora l.'^iieineni.
— Vous payerez cher \o!re brulalilé, inaninil que vous êles!
— Manant, soit ; mais je veux vous tuer le plus tôt possible, cl je vous tuerai...
— Eh bien! après-demain .. Envoyez-moi vos témoins, ils s'entendront avec les miens... ccltcî nuit et deowiii ne m'appartienucnt pas... Madame, venez...
— S'il faisnil clair, je Vous traînerais à l'instant sur le terrain... mais iLfaut que j'aticnile à demain matin... lleureusemcnt les nniis sont conries; mes témoins, mes armes sont là; vous ne sortirez d'ici que pour vous battre avec moi.
— Monsieur, s'écria M. de Lancry, cette scène est ignoble ! devant des femmes !
— C'est juste, dit M. Séeherin, qui, toujours à la porte de la chambre de mademoiselle de Maran, parlomcnlait avec Contran. En moins du temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il prit ce dernier au collet, l'attira dehors, referma la porte, et tous deux se trouvèrent dans le premier salon avec les témoins de M. Séchci in.
Ce nouvel outrage acheva d'exaspérer M. de Lancry; il s'avança les poings fermés sur M. Séeherin, l'écume aux lèvres, eu lui disant :
— Vous osez encore porter la main siu' moi !
— Oui, vicomte, et je ferai mieux que ça...
M. Séeherin saisit, dans ses rudes et larges mains, les poignets délicats de M. de Lancry; il les secoua à les briser. Puis, s'approchant si près du visage de M. de Lancry qu'il sentait son souffle, il lui fit le plus mortel outrage qu'un honnne puisse faire à lui homme. Puis il lui dit :
— Vous vous battrez peut-être maintenant!
M. de Lancry poussa un rugissement terrible; M. Séeherin le repoussa rudement, se mit devant la porte du salon, arracha la canne d'un de ses témoins, et dit à M. de Lancry :
— Je vous roue de coups si vous faites un pas... pour sortir... Gontran, voyant qu'il lui était impossible de lutter physiquement
contre M. Séeherin, se mordit les poings avec rage.
— Des gens d'honneur, cria-t-il aux témoins d'une voix étranglée par la fureur, des gens d'honneur être complices d'un tel guet-apens !
— C'est une vieille dette... il ne fallait pas refuser de vous battre demain, dit flegmatiquement un grand homme chauve, dont la joue était sillonnée d'une profonde cicatrice. C'est votre faute, vous avez forcé Séeherin à employer les grands moyens... Voilà assez longtemps qu'il attend la réparation de l'insulte que vous lui avez faite. Qui doit... paye, et se tait.
— Mais des témoins, monsieur, des témoins ! Il me faut le temps d'en trouver, s'écria Goutran.
— Votre voiture de poste est en bas ; nous allons descendre ensemble, car je ne vous quitte pas, vu que vous ne me paraissez pas trop catholique, quoiqu'on dise que vous avez servi... Vous avez des connaissances ici, nous ramasserons deux de vos amis, nous revenons prendre ici Séeherin, et en route... Au premier relais hors de Paris, nous attendons le point du jour. Nous trouverons bien quelque part un coin de champ désert, ou un bout de chemin creux pour faire notre affaire.
— Sinon, reprit M. Sécheiin, qui allait et venait dans le salon comme un iouj» en cage, je ne vous quitte |)as d'une seconde, et partout où vous allez je vais, etje vous donne des coups de canne...
— Un mot encore, mopsieur, dit M. de Lancry, iralpitant de fureur, au témoin de M. Séeherin. Comment avcz-vous su que j'étais ici ?
— Ça n'est pas malin. Il y a trois jours, le surlendemain de la mort de sa mère, Séeherin me dit de quoi il s'agit, ainsi qu'à mon camarade Pierre Leblanc, que voilà, qui a servi comme moi dans le ■12'' dragons; nous sommes des voisins de Séeherin, des pays. Nous trouvons que Séeherin est dans son droit : mais, pour vous tuer, il fallait vous tiouver. ^uus partons en poste de Vouvray pour Paris; en passant près de Maran,
l'idée vint à Séeherin d'y entrer pour y prendre des renseignements, sachant que votre fenune y était : vous veniez justement d'en partir avec madame de Lancry ; nous vous suivons à la piste, de relais eu relais, jusqu'à Berny. Là, nous attendons tout bonnement vos postillons de retour; ils nous disent qu'ils vous ont conduit à l'hôtel Mcurice; nous allons à l'botel Mcurice, vous étiez sorti; nous y revenons cinq ou six fois, vous étiez toujours sorti ; lassés de cela, nous nous installons pour vous attendre. A neuf heures et demie, le maître de l'holel nous dit : — Messieurs, vous voulez absolument parler à M. h: vicomte de Lancry, sa voiture va le prendre au faubourg Saint-Germain, nioutez-y ; ainsi vous serez bien siJrs de le rencontrer. Le conseil était bon, nous le suivons, et nous voici... C'est ce qui prouve qu'il y a là-haut quelqu'un qui aime assez que les braves gens règlent leurs comptes avec les... je dirai le reste à vos témoins, si le cœur m'en dit, en vous voyant à louvrage, vous et Séeherin.
Pendant ce récit, la rage de M. de Lancry était arrivée à ton comble ; ses alfreux desseins sur Mathilde pouvaient être déjoués... il n'espérait plus échapper à la vengeance de M. Séeherin. Il résolut de se battre le plus tôt possible. D'ailleurs son courage était revenu avec les outrages qu'il avait subis. Il lui restait la chance de tuer M. Séeherin.
Gontrau avait eu plusieurs duels fort heureux ; il lirait le pistolet et ''épée à merveille. S'adressant au témoiu de son adversaire :
— Monsieur, je consens à tout, nous allons chercher deux de mes amis. Seulement, avant de partir, je puis, je crois, laire mes adieux a ma femme, ajouta M. de Lancry avec im sourire sinistre.
— 11 veut peut-être s'échapper par quelque escalier dérobé, dit M. Séeherin. Pierre Leblanc, va doue veiller à la porte cochère.
M. de Lancry dévora ce dernier affront et entra violemment chez mademoiselle de Maran.
— Eh bien! madame, dit-il à sa femme, vous voilà coatentc... vous voilà bientôt veuve... vous l'espérez du moins!
Malhilde ne répondit rien.
— Oui, oui, nous l'espérons, s'écria mademoiselle de Maran, et vous n'aurez que ce que vous méritez; je m'en vas joliment faire des vœux pour ce brave M. Séeherin.
Après avoir contemplé quelques instants sa femme avec une expression de haine farouche, M. de Lancry lui dit :
— Il se peut que je meure ; mais je serai vengé. Lugarto vous reste... Il saura vous atteindre comme il a atteint M. de Mortagne, comme il a atteint madame de Richeville, connue il atteindra M. de Rochegune, par *"' vous et en vous! Maissi je ne suis pas tué... oh ! tremblez... tremblez... vous serez écrasée!...
Il sortit.
Telles furent ses dernières paroles à Malhilde.
Celle-ci, quittant aussitôt l'hôtel de Maran, malgré les snpplicalions désespérées de sa tante, alla attendre l'issue de ce duel chez madame de Richeville.
Deux hommes de la connaissance de M. de Lancry, éveillés au milieu de la nuit, instruits de l'urgence et de la gravité de cette rencontre, consentirent à servir de témoins. Ou partit pour Saint-Denis. On attendit dans une auberge le lever du soleil. Au point du jour, le duel eut lieu dans les fossés des anciennes fortifications.
An premier coup de Icu de M. Séeherin, M. de Lancry tomba... Il expira en maudissant la mémoire d Ursule et en l'accusant de sa moi t.