I.'ogre.sse
Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fèves. Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une haute maison dont la façade se compose de deux fenêtres diles à ginlloiinr.
Au-dessus de la porte d'une s bre allée voûlée se balance une lanterne oblongue dont la vitre fêlée porte ces mois écrits en lettres rouges : « Ici on logo à la nuit. »
Le Chourincur, riuconriucl la Gou:douse entrèrent dans la taverne.
C'est une vasie sallo basse, au plafond enl'iin.é, layé de solives noires, éclairée par la lumieic rougeàtre duii mauvais quiiicpiet. Les nnn-s, recrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins ciossieis ou de sentences en termes d'aigol.
Le sol battu, salpêiré, est inq)régné de boue ; une biassée du paills est déposée, en guise de tapis, au [lii^d du comptoir de l'ogresse, situé à droile do la poi le cl au-llessou^ du quinquel.
De chaque coté de cette jalle il y a six labiés; d'un bout elles sont scellées au nuir, ainsi que les bancs '(|ui les accompagnent. Au fond une porte donne dans unecui-iue; adroite, près du comptoir, existe une sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couciie à trois sous la nuit.
Maintenant quehpies mois de l'ogresse et de ses hôles.
L'ogresse s'appelle la mère Poiiisse ; sa triple profession consisie à loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêlements aux misérables créatures qui iiullulcnt dans ces rues irnnioudes.
L'ogresse a quarante ans eii\iron. Elle est grande, robuste, corpulente, haule en couleur et qnehpie peu barbue. Sa voix lainpie, virile, ses gros bras, ses larges niaius, ;innoncent une toice peu t ouinume ; elle porle sur sou bonnel un vieux foul.ud rouge et jaune; un chà!c de poil de lapin se croise sur sa poiliiue et se irme derrière s(iii dos; sa robe de laine verle laisse voir d.'s sabots noirs souvent inciiidies par sa chauffereiie; enfin le teint de l'ogresse est cuivré, enllammé par l'abus des liqueurs fortes.
Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de dilférenles mesures d étain . sur inie tablette attachée au mur on voit plusieurs tlacons de verre façonnés de manière à représenter la figure en pied de l'empereur.
Ces buuleilles reufermenl des breuvages frelatés de couleur rose et verte, coniuis sous le nom de Parfait- Amnur et de Consolai ion.
Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroui)i près de l'ogresse, semble le démon familier de ce lieu.
Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'ànie humaine est un abîme impénétrable... une sainte branche de bni-> de Pâques, acbelée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boite dune ancienne pendule à coucou.
Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de haillons, touchaient à peine au broc de vin qu'on leur avait servi, et parlaient à voix basse d'un air inquiet.
L'un d'eux surtout, très-pàle, presque livide, raliallait souvent jusque sur ses sourcils un mauvais bonnet grec' dont il était coillé; il tenait sa
(l) Som)«r.
LES MYSTÈRES DE PARIS
main gauche presque toujours cacliée, ayant soin de la dissiruuler, autant que possiljle, lorsqu'il était obligé de s'en servir.
Plus loin s'attablait un jouiie bonirne de seize ans à peine, à la figure imberbe, bave, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux noirs llollaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé; au mur, les deux mains dans les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc, il ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie placée devant lui.
Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes, n'ollraieiit rien de remarquable, leurs physionomies étaient féroces ou abruties, leur gaieté grossière ou licencieuse, leur silence sombre ou slupide.
Tels étaient les h6les du lapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur et la Goualeusey entrèient.
Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce récit, leurs figures sont trop caractérisées, pour que nous ne les mettions pas en relief.
Le Chourineur, homme de haute taille el de constiluton athlétique, a des cheveux d'im blond pâle tirant sur le blanc, des sourcils épais et d'énormes liivoris d'un roux ardent.
Le bàle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière aux forçats.
Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutôt une sorte d'audace brutale que la férocité ; quoique la partie postérieure de son crâne, singulièrement développée, annonce la prédominance des appétits meurtriers et charnels.
Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur sous rép;iisse couche de boue rpii le couvre.
Par une anomalie étrange, les traits de la Goualense offrent un de ces types angéliques et candides qui conservent leur idéalité même au milieu de la dépravation, coumie si la créature était impuissante à eflacer par ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques être prévilégiés.
La (Joualeuse avait seize ans et demi.
Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale fiarfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils fiisaient un peu, voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine, son nez lin et droit, son menton à fossette, éiaient d'nne adorable suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de chiveux d'un blond cendré magnitique descendait en s'arrondissant jus(|u'au milieu de la joue, remontait derrièie l'oreille dont on apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme on dit vulgairement, en marninlte.
Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté el d'une blancheur éblouissantes. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large, laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme im jonc. Un mativais petit chàle orange, à franges vertes, se croisait sur son sein.
Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son défenseur inconnu. En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si il résistible, que la tourbe de scélérats et de femmes perdues an milieu desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter, l'écoiitaient avec ravissement, et l'avaient surnommée la Goualeuse (la chanteuse).
La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dtl sans doute à la candeur virginale de ses traits...
On l'appelait encore Fleur-de- Marie, mots qui en argot signifient la Vierge.
Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression, lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infâme, où les mots qui signifient le vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons, disons-nous, surpris cette métaphore d'une poésie si douce, si tendrement pieuse : Fleur-dc-Marie.
Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice immaculé au milieu d'un champ de carnage?
Bizarre contraste, étrange hasard ! les inventeurs de cette épouvantable langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie! ils ont prêté un charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer !
Ces réilexions n'amènent-elles pas ;'i croire, en songeant ainsi à d'autres contrastes qui rompent souvent Ihoirible monotonie des existences le-; plus criminelles, que certains priiicipes de moralité, de [liété, pour ainsi dire innés, jettent encore (piclquelois ç;i el là de vives lueurs dans les âmes les plus ténébreuses? Les scélérats 'oui d'une pièce sont des phénomènes assez rares.
Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet ineonmi Rodolphe I paraissait âgé de trente à trente-six ans ; sa taille, nu)yeinie, svelte, parfaitcnient proportionnée, ne sembl;iit pas annoncer la vigueur surprenante que cet homme venait de déployer dans sa lutte avec l'atlilétique Chourineur.
Il eût élé très-difficile d'assigner un caractère certain à la physionoinie de Rodolphe; elle réunissait les contrastes les plus bizarres.
Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-être pour uu homme.
Son teint d'une pâleur délicate, ses grands yeux d'un brun orangé, presque toujours à demi fermés et entourés d'une légère auréole d'azur, sa démarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique, semblaient annoncer un homme blasé, dont la constitution était sinon délabrée, du moins aflàlblie par les aristocratiques excès d'nne vie opulente.
El pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe venait de terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redoutés de ce quartier de bandits.
Nous disons aristocratiques excès, parce que l'ivresse d'un vin généreux dilfere complélemcnt de l'ivresse d'un alîreux breuvage Irelaté ; parce qu'en un mol, aux yeux de l'observateur, les excès difiereui de symptômes comme ils diffeient de nature et d'espèce.
Certains plis du lionl de Rodolphe révélaient le penseur profond, l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermeté des contours de sa bouche, son port de tèle quelquefiis impérieux et hardi, décelaient alors l'homme d'action, dont la force physique, dont l'audace, exercent toujours sur la foule un irrésistible ascpiidauU
Souvent son regard se cliargait d'une triste mélancolie, et tout ce que la commiséralion a de plus secourable, tout ce que la pitié a de plus touchani, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le regard de Rodolphe devenait dur, méchant; ses traits exprimaient tant de dédain et de cruauté, qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir aucune émotion douce.
La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou d'idées excitait chez lui des passions si contraires.
Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni haine contre cet adversaire indigue de lui. Confiant dans sa force, dans son adresse, dans son agilité, il n'avait eu qu'un mépris railleur pour l'espèce de bêle brute qu'il venait de terrasser.
Pour achever le portrait de Rodolphe, nous diions que ses cheveux étaient châtain clair, de la même nuance que ses sourcils noblement ar<' qués et que sa petite moustache Une et soyeuse; son .menton un peu saillant était soigneusement rasé. '
Llu reste, les manières et le langage qu'il affectait avec une incroyable aisance donnaient â Rodolphe une complète ressemblance avec' les hôtes de l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Kacchus indien, était entouré d'une cravate noire nouée négligemment, et dont les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rangée de clous armait ses gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le dislingiiail matériellement des hôtes du tapis-franc ; tandis que sou air de résolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse sénérité, mettait entre eux cl lui une distance énorme.
En entrant dans le lapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges mains velues sur l'épaule de Rodol| he, s'écria :
— Salut au maître du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-là vient de me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se faire casser les reins ou crever la sorbumic (I), en comptant le Maître d'école qui, celte fois-ci, trouvera son maître... J'en réponds et je le parie!
A ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du tapisfranc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect craintif.
Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table qu'ils occupaienl, s'empressant de faire une place à Rodolphe, dans le cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet inconnu qui débutait si victorieusemeul dans le monde.
L'ogresse, enfin, avait adressé à Redolphe l'un de ses plus gracieux sourires. Chose inouïe, exorbitante, liibuleuse dans les fasles du Lapin- Blanc, elle s'était levée de son coriiptoir pour venir prendre les ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir à sa société, attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Maître d'école, terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-même.
Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui, irès-pàle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée :
— Le Maître d'école n'est pas venu aujourd'hui ?
— Non, dit la mère Poiiisse.
— El hier?
— 11 est venu.
— ."Vvec sa nouvelle largue j2) ?
— Ah çà ! e-t-cc que tu me prends pour un raille (5), avec les drogueries? Ksl-ce que lu crois que je vas rnunger mes pratiques sur l'orgue (4)? dit l'ogresse d'une voix brutale.
(I) La tète.
(2| Sa nouvelle femme.
J5) Moucliai'd.
U) liénuiic^r mes pratique*.
— J'ai rendez-vous ce soir avec le Maître d'école, répéta le brigand, nous avons des afiiiircs ensemble.
— Ça doit Être du propre, vos affaires, tas d'escarpes (1) que vous êtes !
— Escarpes! répéta le bandit d'ini ;iir irrité, c'est les escarpes qui te
font vivre!
Ah çà! vas-tu me ddnner la paix! s'écria l'ogresse d'un air me-
uaçaiii, en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.
iVhoinme se remit à sa pl:iee eu ^'iomiiirl:int.
Fk'ur-de-Marie, entrant dans lu lavenic de l'ogresse sur les pas du Chourineur, avait échangé un signe de tète amical avec l'adolescent à ligure llélrie.
Le (^liourineur dit à ce dernier :
— Eli! Barbillon, tu pitaïuhes donc toujours de Veau d'nff (¥)">.
— Toujours ! j';ijme mieux faire la tortue et avoir des philosophes aux arpions que d'être sans ean d'uffd-.wK Vavaloir et sans tréfinn dans ma chxffarde (3), dit le jeune homme d'une voix cassée, sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.
— Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.
— Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l'ogresse en s'approchant de la jeune fille pour inspecter les vêtements qui couvraient la malheureuse et qu'elle lui avait loués. Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de salistaction bourrue :
— C'est im plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme une petite chatte... aussi je n'aurais pas conlié ce joli cliàle orange à des canailles comme la Tourneuse ou la Tète-de-Mort. l\lais aussi c'est moi qui t'ai éduquée depuis ta sortie de iirison... et il faut être juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la dite.
La Goualeuse baissa la tète et ne parut nullement Qère des louanges de l'ogresse.
— Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre coucou, la mère?
Et il montra du doigt le saint rame:in placé derrière la vieille horloge.
— K.h bien, faut-il pas vivre couune des païens! répondit naïvement l'horrible fcmnii'.
Puis, s'adressant à Fleur-dc-Marie, elle ajouta :
— Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous goualer une de tes (jouainnies (S)?
— Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.
— (.lu est-ce que je vas vous servir, mon brave? dit l'ogresse à Rodolphe, dont elle \oulait se faire bien venir et peut-être au besoin acheter le soutien.
— Demandez au Chourineur, la mère: il régale; moi, je paye.
— Eh bien ! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu veux à souper, mauvais chien?
— Deux doubles ckuletles de inrtu à douze, un (triequin et trois croiV tons de '(('()/ bien tendre (deux litres de vin à douze sous, trois croûtons de pain très-tendre) et un 'r/fgiii (5), dit le Chourineur, après avoir un moment médité sur la composition de ce menn.
— Je vois que tu es toujours un fameux ticluur, et que tu as toujours une passion pour les arlequins.
— Eh bien ! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?
— Non, Chourineur.
— Veux-tu autre chose qu'un arlequin, ma fille? dit Rodolphe.
— Oh! non... ma faim a passé...
— Mais regarde donc mt'ii moî^rs,.. ma fille! dit le Chourineur en riant d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas le reluquer?
La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.
Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elli-niême placer sur la table de Rodolphe un broc de vin, un pain, et Varlequin, dont nous n'essayerons pas de donner une idée an lecteur, mais (|ue le Chourineur sembla trouver parfaitement de son goûl, car il s'écria :
— (Juelplat! Dieu de Dieu !... quel plat ! c'est comme un omnibus! Il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui fout maigre, pour ceu\ qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre... Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de cfilelelte, des croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des têtes de bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange doue, la Goualeuse... c'est du soigné... Est-ce que tu as noi é anjonid'hui?
— Noce ! ah bien oui ! J'ai mangé ce matin, comme toujours, mon sou de lait et mon sou de pain.
L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les conversations et lit lever toutes les tètes. C'était un homme entre les deux âges, alerte et robuste, portant veste
(1) Assassins.
(2) Tu bois donc toujours de l'c.nu-de-vie?
j3) J'.iinie mieux jeûner et avou' des savates j des pliilosophes) aux pieds que d'être sans eau-.le-vu' ditns le gosier et sans lal»ao dans ma pipe.
(4) Est-ce que tu ne vas pas clianler une àc tes cliansons?
(5) Un arlequin est un ramassis de viande, de poisson et de toutes sortes de restes provenant de la desserte de la tahle des domestiques des grandes maisons. Nous sommes honteux de ces détails, mais ils concourent à l'enseinLle de ces nœurs étranges.
et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc ; il employa le langage familier à .ses hôtes pour demander à souper.
(Ju()iqueçet étianger ne fût pas un des habitués du tapis-franc, on ne fit birnlot plus alteiilion à lui : il était j'uve.
Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les honnêtes gens, ont un coup d'inil sûr.
Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux individus à ligure sinistre dont l'un avait demandé le Maître d'école. 11 ne les quittait pas du regard ; mais, par leur position, ceux-ci ne pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.
Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré son audace, le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe; il n'osait pas le tutover.
Cet homme ne respectait pas les lois, mais i! respectait la force...
— Foi d'homme! dit il à Rodol|ihe. quoique j'aie eu ma danse, je suis tout de même llatté de vous avoir rencontré.
— Parce que tu trouves Varlequin de Ion goût?...
— D'sbord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec le Maître d'école, lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son tour... ça nie Uattera...
— Ah çà, est-ce que tu crois que pour t'ainuser je vais sauter comme un bouledogue sur le .Maître d'école ?
— Non, mais il sautera sur vous dès qu'il entendra diie que vous êtes plus lort que lui, répondit le Chourineur en se frnttaiit les mains.
— J'ai encore assez de monnaie poui lui donner sa paye! dit nonchalimment Rodolphe ; puis il reprit : — .^h çà, il fait un temps de chien... si nous demandions un pot d'e.iu rf'o/Z'avec du sucre, ça mettrait peut-être la Goualeuse en train de chanter...
— Ca me va, dit le Chourineur.
— Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta Rodolphe.
— L'Albinos, dit Chourineur, fagot af/'rniif/n'f forçat libéré), débardeur de bois llotté au quai Saiut-I'aiil, gelé peiulaiit l'hiver, rôti |)ciidant l'élé, voilà mon caractère, dit le convive de !',odolphe en faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah çà, ajoulat-il, et vous, mon maître, c'est la première lois (|u'on vous voit d.iiis la Cité... C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânement sur mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d un nom, quel roulement !... surtout les coups de |)oiiig de la liu... J'en reviens toujours là, comme celait ^^noîe.'... îlais vous avez un autre métier que de rincer le Choiiiinciir?
— Je suis peintre en éventails! et je m'appelle Rodolphe.
— Peintre en éventails! c'cnt donc ça ipie voii^ avez les mains si blanches, dit le Clioiiiineiir. C est égal, si tous vos cainaradis sont comme vous, il parait qu'il fuit être pas mal fort poiirfiirc cet élal-là... Mais puisque vous êtes ouvrier, et sans doute un lioiméle ouvrier... pouripioi venez-vous dans un ta|iis-lranc, où il n'y a que des tjiinrhes, des esciiriit\i ou des fagots afframhis comme moi, et qui ne peuvent aller ailleurs?
— Je viens ici, parce que j'aime la bonne soeiéîé.
— Hum!... hum!. ..dit le Clicnriiieur en secouant la tête d un air de doute. Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Honge; cnlin... sultit... Vous dites que vous ne le connaissez pas?
— Est-ce que tn vasm'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que l'enfer confonde... si ça plaît à Lucifer!...
— Tenez, mon maître, vous vou.^ déliez peut-être de moi, et vous n'avez pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mou histoire... à eondilioii que vous m'apprendrez à donner les coups de poing qui ont été le bouquet de ma raclée... j'y liens.
— J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse dira aussi la sienne.
— Ça va, reprit le Chourineur... il fait un temps à ne pas mettre un sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?
— Je veux bien mais ça ne sera pis loue, dit Fleiir-de-Maiic...
— Et vous nous direz la votie, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.
— Oui, je commencerai .. »
— Peintre d'éventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli métier.
— Eh ! combien g:lgIle7.-vou^ à vous éreinter à ça? dit le Chourineur.
— Je suis à nia tai lie, répondit Rodolphe; mes honiies journées vont à quatre Irancs, quelquefois à cinq, mais dans l'été, parce que les jours sont longs.
— lit vous llànez souvent, gueusard ?
— Oui, tant que j'ai de l'argent : d'abord six sous (lonr ma nuit dans mou g. Il ni.
— Excusez, monseigneur... vous euu< hez à six, vous ! dit le Chourineur en portant la main à son bonnet...
— Ce mol mnnscigHeur, dit ironiquement par le Cliouiineur, ht sourire imperceptiblement Rodolphe, qui lepi il :
— Oh ! je tiens à mes aises et à la propreté.
— Lu voilà un pair de France! un banquier! un riche! s'écria le Chourineur, il couche à six.
— Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fait dix ; quatre sous à déjeuner, quatorze ; quinze sous à dîner; un ou deux sous d'eaii-de-vie, ça me fait dans les environs de ti. w e roiuis fsous) par
LKS MYSTÈRES DE PAULS
jour. Je n'ai pas besoin de travailler loule la semaine; le reste du temps je fais la noce.
— Et votre famille? dit la Goualeuse.
— Le choléra l'a jnanpée, reprit llodolphe.
— Qu'est-ce qu'ils éiaicnl, vos parents? demanda la Goualeuse.
— Fiipicrs sous les piliers des llalles, négociants en vieux chiffons.
— Et comhicii <pie vous avez vendu leur fonds? dit le (Ihoui int'iir.
— .J'élais trop jeimc, c'est mon tiilcur qui l'a vendu; quand j'ai été major, je hii ai n dû tienle francs... Voilà mon héritage.
— El voire maître fabricant, à cette heure? demanda le Chourineur.
— Mon siiige{\)? il s'appelle M. Bord, rue des Bourdonnais, béte... mais brutal-,... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un œil que faire la paye aux ouvriers. Voilà son sigiialeuienl ; s'il s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas à sa fabrique. J'ai été apprenti cliez lui depuis l'âge de quinze ans, j'ai eu un hou numéro à la conscription; je demeure rue de la Juivcrie, au quatrième sur le devant; je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.
— Maintenant, à ton tciur, la Goualeuse, dit le Chourineur ; je garde mon histoire pour la bonne bouche.