CHAPITRE XII
La ien
La ferme où Rodolphe conduisait Flenr-de-Marie était située en dehors et à l'extiémitè du village de Bnuqueval, petite paroisse solitaire, ignorée, enfoncée dans les terres, cl éloignée d'I'couen d'environ deux lieues.
Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin rapide, et entra dans nue longue avenue bordée de ceribiers cl de pommiers. La voilure roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont la plupart des roules vicinales sont ordinairement couvertes.
Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses elTorls, sous une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir causée.
Au bout de quelques minutes la voiture passa devant la grande porte de la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille, et s'arrêia en face d'un peiil porche de bois rustique à demi caché sous un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'aiilomne.
— Nous voici arrivés, Fleur-de-.Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?
— Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...
— Pourquoi cela, mon enl'ant?
— Vous avez raison, monsieur Rodolplie, elle ne me connaît pas. Et la Goualeuse étouffa un soupir.
On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.
Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris, ayant une physionomie à la lois triste et douce, parut sons le porche, et s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.
La Goualeuse devint pourpre, et descendit de voiture après un moment d'hésitation...
— Bonjour, ma bonne madame Georges... dit Rodolphe à la fermière; vous le voyez, je suis exact.,.
— Puis, se retournant vers le cocher el lui mettant de l'argenl dans la main :
— Tu peux t'en retourner à Paris.
Le cocher, iielit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et la figure presque enlièieinenl cachée par le collet fourré de son carrick; il empocha l'aigeut, ne répondit rien, remonta sur son siège, fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.
— Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en aller... pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures ; il vcnl être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa j iiiriiée.
El Rodolphe n'attacha aucune imporlance à sa première observation.
Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque alarmé, el lui dit tout bas, de manière à ne pais être entendue de madame Georges :
— Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voilure... Mais l'ogresse, hélas!... il fuit que je lelourne chez elle ce soir... sinon... elle me regardera connue une voleuse... Mes habits lui appartiennent... et je lui dois...
— Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon...
LES MÏSTÈKES DE PARIS
— Pardon ! et de quoi '
— De iK! |);is vdiis avoir dil plus loi que vous ne deviez plus rien a l'ogirss.c, ol (pio vous pouviez quilter ces ignobles vclemenls pour d'autres que ma iioimc niadanic Georges va vous donner. Elle on a a peu près de voire laille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller. Vous le voyez, elle couunciice déjà sou rôle de taule.
Flein-de-Maric eroyait rêver; elle regardait lour à tour la fermière el iiodoiplie, ne pouv.ànt croire à ce qu'elle entendait.
— Comment, dit-elle la voix palpitante d'émolion, je ne retournerai plus à i'aris '/je pourrai rester ici ? madame me le permetlra '.'... ce serait possible! ce château en Espagne de tantôt?...
— C'était telle ferme... le voilà réalisé.
— Non, non, ce serait lro|i beau, trop heureux.
— On n'a jamais trop de boubeur, Flaur-de-Marie.
— .\h ! p.ir piiié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela nie leraii bien mal.
— Ma chère enfant, croyez-moi, dit llodolpbe d'une voix toujoina affectueuse, mais avec un accent de dignité que Flcur-de-Marie ue lui coimaissail pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, inenei' dès aujourd'hui, auprès de madame tieorges, cette vie paisible dout tout à l'heure le tableau vous cncbautait. Quoique madame Georges ne soit pas votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus tendre intérêt ; vous passerez même pour sa uiecc aux yeux des gens de la fcime; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore une fois, si cela vous plait, Fleur-de-Marie, vous pourrez ri'aliser voire rêve de laiilôt. Dès que vous serez habillée en pclite fermière, ajouta-t-il eu souriant, nous vous mènerons voir votre future favoiite. Musette, jolie génisse blanche (;i!i n'attend plus que le collier que vous lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'œil à vos amis les pigeons, cl puis à la laiterie; nous parcourrons eulia toutcla ferme; je liens à remplir ma promesse.
Fleur-dc-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la reconnaissance, le respect, se peignirent sur sa ravissante ligure ; ses yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria :
— Monsieur Itodolpbe, vous êtes donc uu ange du bon Dieu, que vous faites tant de bien .uix malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez de la honte et de la misère !!!
— Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie profonde et d'incffabli; boule, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà soulllrt ; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent. Fieur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec madame Georges. Oui, Marie, gardez désorojais ce nom, doux cl joli comme vous ! Avant mou départ, nous causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir heureuse.
Floiu-de-Marie ne répoudil rien, s'approclia de Bodolphc, llccbit :\ demi les giUouN, et prit >,a main et la porta respecliieusemeal à ses lèvres avec un mouvcmcnl rempli de grâce el de modestie.
Puis elle suivit madame Georges, qui la contemplait avec un intérêt profond.
cuâpitre xm.
Uurph el tlodolplic.
Rodolphe se dirigea vers la cour de la ferme cl y trouva riiumuic de grande taille qui, la veille, déguisé on cliarbonnier, élail venu l'avertir de l'arrivée de Tom el de Sarah.
Murpli, tel est le nom de ce personnage, avait cinquante ans environ ; quehiucs moches blanches argentaicnl deux petites touffes de cheveux d'un blond vif qui frisaient de chaque côté de sou crâne presque entièrement chauve; son visage large, colnré, était complètement rasé, sauf des favoris très-courts, d'un blond ardent, qui ne dépassaient pas le niveau de l'oreille, «s'arrondissaient en croissant sur ses joues rebondies. Malgré son âge et son embonpoint, Murph était alerte et robuste. Sa physionomie, quoique llegmalique, était à la fois bienveillante el résolue; il portait une cravate blanche, un grand gilet et un long habit noir M larges basques ; sa culotte, d'un gris verdàlre, était de même étoffe que ses guêtios à boutons de nacre, ne rejoignant pas tout à lait ses jarretières, i-llcs laissaient apercevoir ses bas de voyage, en laine écrue. ' L'haliillement et la mâle lournuro de Murph rappelaient le type parfait de ce que les Anglais appellent le gentilhomme fermier. fl:\tons-nous d'ajouter que Murph était Anglais gentilhomme (squire), mais non fermier.
An moment où Uodolpbe eritra dans la cour, Murpli reniotlail dans la poche d'une petite calèche de voyage une paire de pistolols qu'il veuaii de soigneusonienl essuyer.
— A qui diable en as-lu avec les pistolets'? lui dit Rodolphe.
— Cela me regarde, monseigneur, dit Murph en descendant du marchepied. Faites vos affaires. ]i: fais les miennes.
— l'our quelle heure as-iu couunandé les chevaux ?
— Selon vos ordres, à ki nuit lombaule.
— Tu es arrivé ce matin?
— A huit heures. Madame Georges a eu le loisir do tout pré|>arer.
— Tu as de l'humeur... Est-ce que tu n'es pas contcut de moi .'
— Je ne le suis que trop, monsi'igneur... que'lrop. Un jour ou l'autre... enlin le danger... c'est votre vie.
— Il te sied bien de parler ! Si je le laissais faire, il n'y aurait de péril que pour toi, et...
— Et quand vous feriez le bien sans risquer votre vie, où serait le grand mal, monseigneur?
— Où serait le grand plaisir, maître Murph ?
— Vous, dil le squire en h.iussant les épaules, vous dans de pareilles tavernes !
— Oh ! que vous voilà bien, vous autres .Tohn Bull, avec vos scrupules aristocratiques ! croyant les grands seigneurs d'une essence supérieure à la vôtre, pauvres moulons, fiers de vos boni bers !!!
— Si vous étiez Anglais, monseigneur, vous comprendriez ceLi... on honore qui honore. D'ailleurs, je serais Turc, Chinois ou Américain, que je trouverais encore que vous avez eu tort de vous exposer ainsi. Hier soir, dans cette abominable rue de la Cité, en allant pour déterrer avec vous ce Bras-Rouge, que l'enfer confonde ! il m'a fallu la crainte de vous irriter, de vous désobéir, pour m'empêcber d'aller vous secoinir dans votre lutte contre le bandit que vous avez trouvé dans l'aUée de ce bouge.
— C'est-à-dire, monsieur Murph, que vous douiez de ma force et de mon courage!
— Malheureusement vous m'avez cent fois mis à même de ne douler ni de l'un ni de l'autre. Grâce à Dieu, Crabb de Ramsgale vous a aiipris à boxer; Lacour de Parîs(l) vous a enseigné la canne, le chausson, el par curiosité l'argot ; le fameux Bertrand vous a appris l'cscrinie, cl dans vos essais contre ces professeurs vous avez eu souvent l'avantiige. Vous luez les hirondelles au vol avec un pistolet de munition, vous avez des muscles d'acier ; quoique svclle et mince, vous me battriez aussi facilement qu'un cheval de course battrait un cheval de brasseur... Cela est vrai
Rodolphe avait complaisammeui écoulé celte énumération de ses qualités de gladiateur ; il reprit en souriant :
— Eb bien ! alors que crains-tu ?
— Je maintiens, munseigucur, qu'il n'est pas convenable que vous prêtiez le collet au premier goujat venu. Je ue vous dis pas cela à cause de rincouvéuient qu'il y a pour im houorahic goutilhomme de ma connaissance à se noircir la ligure avec du chai bon et à avoir l'ai;- d'im diable; malgré mes cheveux gris, mou embonpoin; el m.i graviu-, je me déguiserais en danseur de corde, si cela pouvait vous sci vir ; mais j'en suis pour ce que j'ai dit.
— Oh ! je le sais bien, vieux Murph , lorsqu'une idée est rivée sous ton crâne de fer, lorsque le dévouemenl est iini lanlé dans ton ferme et vaillant cœur, le démon userait ses denlscl ses ongles à les on rciirci'.
— Vous me llatlez, monseigneur, vous méditez quelque...
— Ne le gêne pas.
— Quelque folie, monseigneur.
— Mun pauvre Murph, lu prends mal ton temps pour me sermonner.
— Pourcjuoi ?
— Je suis dans un de mes meilleurs moments d'orgueil el de bonheur... je suis ici ..
— Dans un endroit où vous avez fait du bien ?
— C est un lieu de refuge contre les Uomélies, c'esl mon Temple- Bar...
— S'il en est ainsi, où diable voulei-vous que je vous prenne, monseigneur ?
— Maître Murpb, vou^ me flattez, vous voulez m'empccher de faire quelque folie.
— Monseigueur, il y a des folies pour lesquelles je suis indulgent.
— Les folies d'argent?
— Oui, car, après tout, avec près de deux millions de revenu...
— Ou est souvent bien g>îné, mon pauvre .Murph.
— A qui le dites-vous, monseigneur ?
— El pourtant il y a des plaisirs si vils, si purs, si proloiuls, qui roiltenl si peu ! Qu'y a-t-il de comparable à ce que j'ai éprouvé lout à l'heure, lorscpie celte malheureuse créature s'est vue en sùrcJ* ici, et que dans sa reconnaissance elle m'a baisé la main ? Ce n'esl pas Huit; mon boidieur a un long avenir ; demain, après-demain, pendanl bien des jours enlin, je pourrai songer avec délices à ce qu'éprouvera celte pauvre enfant en se réveillant dans cette tranquille retraite, .auprès (K; celle excellente madame Georges, qui l'aimera lendrcment ; car le malheur est sympalhîque au malheur.
— Oh ! pour madame Georges, j;iniais bienfaits n'ont été mieux placés. Noble, courageuse femme !... un ange de veitu, un ange '. Je m'émeus rarement, et je me suis ému aux malheurs de madame Georges... Mais voire nouvelle protégée !... tenez, ne parlons pas de cela, monseigneur.
— Pourquoi, Murpb?
— .Monseigneur, vous (iiites ce que bon vous semble.
(1) Célèbre professeur Je savate.
LES MYSTÈRES DE PARIS-
— Je fais ce qui est juste, dit Rodolphe avec une nuance d'impa-
tîcnc6>
— Ce qui est juste... selon vous. .
— Ce qui est juste devant Dieu et devant ma conscience, reprit sévèrement Rodolplie. ,
— Tenez, monseigneur, nous ne nous entendrons pas. Je vous le répète, ne parlons plus de cela. ^
— Et moi, je vous ordonne de parler ! s'écria impérieusement Ko-
dolplie. . . j j. 1
— Je ne me suis jamais exposé à ce que monseigneur m ordonnai ae me taire ; j'espère qu'il ne m'ordonnera pas de parler, répondit (lèremenlMurph.
— Monsieur Murph!!! s'écria Rodolphe avec un accent d irritation
croissante. — Monseigneur!...
— Vous le savez, monsieur, je n'aime pas les réticences.
— Il me convient d'avoir des réticences, dit brusquement Muiph.
— Apprenez, monsieur, que si je descends avec vous jusqu'à la famili.iriîé, c'est à condition que vous vous élèverez jusqu'à la franchise.
Il est impossible de peindre la hauteur souveraine de la physionomie de Rodolphe en prononçant ces dernières paroles.
— Monseigneur , j'ai cinquante ans, je suis gentilhomme ; vous ne devez pas me parler ainsi.
— Taisez-vous !
— Monseigneur !
— Taisez-vous !
— Monseigneur, il est indigne de forcer un homme de cœur à se souvenir des services qu'il a rendus.
— Tes services?
est-ce que je ne les paye pas de toutes façons ?
Il faut le dire, Rodolphe n'avait pas attaché à ces mots cruels un sens humiliant qui plaçât Murph dans la position d'un mercenaire; inalheureusenient celui-ci les interpréta de la sorte. Il devint pourpre de honte, porta ses deux poings crispés à sou front chauve avec une expression de douloureuse indignation ; puis tout à coup, par un revirement subit, jetant les yeux sur Ro- , doluhe, dont la noble figure était .alors contractée, enlaidie par la violence d'un dédain farouche, Mm ph étouffa un soupir, regarda le jeune homme avec une sorte de tendre commiseraiiou, et lui dit d une voix
émue : ,. • ui
— Monseigneur, revenez à vous, vous n êtes pas raisonnable. Ces mots mirent le comble à l'irritation de Rodolphe ; sou regard
brilla d'un éclat sauvage; ses lèvres blanchirent, et, s avançant vers Murph avec un geste de menace, il s'écria :
— Oses-tu bien !...
Murph se recula, et dit vivement, comme malgré lui :
— Monseigneur, monseigneur, sonvEtiEz-vons db 15 janvier ! Ces mots produisirent un effet magique sur Rodolphe. Son visa&e,
crispé par la colère, se détendit.
11 regarda finement Murph, baissa la tête; puis, après un moment de silence, il murmura d'une voix altérée :
Ah! monsieur, vous êtes cruel... je croyais pourtant!... et vous encore!... vous !...
Rodolphe ne put achever, sa voix s'éteignit ; il tomba sur un banc de pierre, et cacha sa tête dans ses deux mains.
— Monseigneur, s'écria Murph désolé, mon bon seigneur, pardonnez-moi, pardonnez à votre vieux et fidèle Murph ! Ce n'est que poussé à bout, et craignant, hélas ! non pour moi, mais pour vous, les suites de votre emportement, que j'ai dit cela... je l'ai dit sans colère, sans reproche, je l'ai dit malgré moi et avec compassion. Monseigneur, j'ai eu tort d'être susceptible... Mon Dieu ! qui doit connaître votre.caractère, si ce n'est moi, moi qui ne vous ai pas quitté depuis votre enfance ! De grâce, dites que vous me pardonnez de vous avoir rappelé ce jour funeste... Hélas! que d'expiations n'avezvouspas...
Rodolphe releva la tête ; il était lièspàle.Ilditàson compagnon d'une voix douce et triste :
— Assez, assez, mon vieil ami, je te remercie d'avoir éteint d'un mot ce fatal emportement ; je ne te fais pas d'excuses, moi, des duretés que je t'ai diies; tu sais bien qu'il y a loin du cœur aux lèvres, comme disent les bonnes gens de chez nous. J'étais fou, ne parlons plus de cela.
— Hélas ! maintenant vous voilà triste
pour longtemps
Suis-je assez malheureux !... Je ne désire rien tant que de vous voir sortir de votre humeur sombre, et je vous y replonge par ma sotte susceptibilité. Mordieu ! à quoi sert d'être honnête homme et d'avoir des cheveux gris, si ce n'est à endurer patiemment les reproches qu'on ne mérite pas !
— Mais non, reprit Murph avec une exaltation comique, car elle contrastait avec son flegme habituel, mais non, il laut sans doute qu'on me llatte à la journée, qu'on me dise : Monsieur Murph, vous êtes le modèle des serviteurs ; monsieur Murph, il n'y a pas de fidélité pareille i la vôtre; monsieur Murph, vous êtes un homme admirable; monsieur Murph ! diable, peste ! oh ! oh ! qu'il est beau, monsieur Murph ! brave Murph ! ! Allons, vieux perroquet, fais donc gratter ta tele grise !!!
Puis, se ressouvenant des affectueuses paroles que Rodolphe liii avait dites au commencement de la conversation, il s'écria avec un redoublement de violence grotesque : .
— Mais c'est qu'il m avait appelé son. bon, son vieux, son hdele Murph!... Et moi qui vais comme un rustre, pour une boutade involontaire ! à mon âge... Mordieu !... c'est à s'arracher les cheveux. Et le digne gentilhomme porta ses deux mains à ses tempes. Ces mots et ce geste étaient chez lui le signe du desespoir arrive â son paroxysme. BÎalheureusement ou heureusement pour Murph, il était presque complètement chauve, ce qui rendait cette manifestation
La l)ourse ou la vie. — page iâ.
LES MYS'IÈRES DE PARIS
capillaire Irès-inoffensive, et cela à son grand et sineère regret ; car lorsque l'action succédait à la parole, c'est-à-dire lorsque ses doigts crispés ne rencontraient que la surface de son crâne luisante et polie comme du marbre, le digne squire était confus et honteux de sa présomption, il se regardait comme un hâbleur, comme un fanfaron. Hâtons-nous de dire, pour disculper Murph de tout soupçon de forfanterie, qu'il avait possédé la chevelure la plus épaisse, la plus dorée qui eût jamais orné le crâne d'un gentilhomme du Yorkshiie.
Ordinairement le désappointement de Murph à l'endroit de sa chevelure amusait beaucoup Rodolphe; mais ses pensées étaientalors graves, douloureuses. Pourtant, ne voulant pas augmenter les regrets de son compagnon, il luiditen souriant avec douceur :
— Ecoute - mol , bon Murph : tu paraissais louer sans réserve le Lien que j'ai fait à madame Georges...
— Monseigneur...
— Et l'étonner de mon intérêt pour cette pauvre fille perdue?
— Monseigneur , de grâce... J'ai eu tort... j'ai eu tort...
— Non Je le
conçois, les apparences ont pu te tromper Seulement,
comme tu connais ma vie... comme tu m'aides avec autant de fidélité que de courage dans la lâche que j'ai entreprise...
il est de mon devoir, ou si tu l'aimes mieux, de ma reconnaissance, de te convaincre que je n'agis pas légèrement... .
— Je le sais, monseigneur.
— Tu connais mes idées au sujet du bien que l'homme peut faire. Secourir d'honorables infortunes qui se plaignent, c'est bien. S'enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie, et leur venir en aide , quelquefois à leur insu... prévenir à temps la misère ou la tentation, qui mènent au crime. ..c'est mieux. Réhabiliter à leurs propres yeux, rendre tout à fait honnêtes et bons ceux qui ont conservé purs quelques généreux sentiments au milieu du mépris qui les flétrit, de la misère qui
les.onge,delacor- . LeChourmeur.
ruption qui les entoure, et pour cela
braver, soi, le contact de cette misère, de cette corruption, de cette lange... c'est mieux encore. Poursuivre d'une haine vigoureuse, d'une vengeance implacable, le vice, l'infamie, le crime, qu'ils rampent dans la boue ou qu'ils trônent sur la soie, c'est justice... Mais secourir aveuglement une misère méritée, mais dégrader l'aumône et la pitié, mais prosiiiuer ces chastes et pieuses consolatrices de mon âme blessée... les prostituer à des êtres indignes, inl;>mes, cela serait horrible, impie, sacrilège. Ce serait faire douter de Dieu. Et celui qui donne doit y faire croire. — Monseigneur, je n'ai pas voulu dire que vous aviez iudicneuient place vos bienfaits.
02 P«™. — Inpriman* Boliiiridw, rue d'ErfiirUi, 1.
— Encore un mot, mon vieil ami. Madame Georges et la pauvre fille que je lui ai confiée sont (>artics des deux points extrêmes pour tomber dans un abîme commun... le malheur. L'une, heureuse, riche, aimée, honorée, douée de toutes les vertus, a vu son existence llétrie, brisée! anéantie par le scélérat hypocrite auquel d'aveugles parents l'avaient mariée... Je le dis avec joie, sans moi la malheureuse femme expirait de misère et de besoin ; car la honte l'empêchait de s'adresser à personne.
— Ah ! monseigneur, lorsque nous sommes arrivés dans cette mansarde, quelle eflroyable pauvreté ! c'était affreux... affreux !... et lorsqu'après sa longue maladie elle s'est pourainsi dire réveillée ici, dans cette maison si calme , quelle surprise ! quelle reconnaissance !
Vous avez raison, monseigneur,voir secourir de telles infortunes , cela fait croire à Dieu.
— Et c'est honorer Dieu que de les secourir; je le reconnais, rien n'est plus céleste que la vertu sereine et réfléchie, rien n'est plus respectable qu'une femme comme madame Georges, qui, élevée par une mère pieuse et lionne dans une intelligente observance de tous les devoirs, n'y a jamais failli...
jamais ! et a vaillamment traversé les plus effroyables épreuves.
Mais n'est • ce pas aussi honorer Dieu, dans^ce qu'il a de plus divin , que de retirer de la fange une de ces rares natures qu'il s'est complu à (louer?... Ne méritc-t-elle pas aussi pitié, intérêt, respect... oui, respect, la malheureuse enfant qui, abandonnée à son seul instinct ; qui, torturée, emprisonnée, avilie, souillée, a saintement conservé, au fond de son cœur, les nobles germes que Dieu y avait semés? Si tu l'avais entendue, cette pauvre créature... au premier mot d'intérêt que je lui ai dit, à la première parole honnête et amie qu'elle ait entendue, comme les plus charmants instincts, les goûts les plus purs, les pensées les plus délicates , les plus poétiques , se sont éveillés en foule dans
cvciiic»en louiu uaus I anie ingénue, de mémo qu'au printemps les mille fleurs sauvages des iries éclosent au moindre rayon de soleil... sans le savoir! Dans cet
retien d'une henr^ iwpc un nnnvri^ (invi-ipr î'aî /1.ipni,vnrï A■^t^c Plont..
son â
prairies ^ „„,^
entretien d'une heure avec un pauvre ouvrier, j'ai découvert dans FÏeurde-Marie des trésors de bonté, de grâce, de sagesse, oui, de sagesse, mon vieux Murph. Un sourire m'est venu aux lèvres et une larme m'est venue aux yeux, lorsque dans son gentil babil, rempli déraison, elle m'a prouvé que je devais économiser quarante sousl par jour, pour être au-dessus des besoins et des mauvaises tcnintions. Pauvre petite, elle disait cela d'un' ton si sérieux, si pénétré ! elle éprouvait une si douce satisfaction à me donner un sage conseil, une si douce joie à m'en-
LES MYSTÈRES DR PARIS
tendre promettre que je le suivrais! J'étais ému oli ! ému
jusqu'aux larmes, je le l'ai dit. .. Et l'ou m'accuse d'clie blasé, dur, inflexible., oh! non, non, grâce à iJieii ! quelquelois je sens encore mon cœur battre ardent et généreux... iVIais loi~uièm(î tu es attendri, mon vieil ami... Allons, Fleur-de-Marie ue sera pas jalouse de madame (jeorges, tu t'intéresses aussi à son sort.
— C'est vrai, monseigneur... ce trait de vous faire économiser quarante sous par jour... vous croyant ouvrier... an lien de vous engager à faiiede la dépense pour elle... oui, ce trait-là me tou.clie plus qu'il ne le devrait peut-être.
— Et quand je songe que celte enfanta unemèrerichc, honorée, dit-on, qui l'a indignement abandonnée... Oh ! si cela est... je le saurai, je l'espère... et je te dirai comment Oh! si cela est! mallicur... malbcur à cette femnie ! elle aura une terrible expiation à subir... Mur()h, Murph.. . jamais je ne me suis senti des élans de baiiu; plus implacable qu'en songeant à cette fenune que je ne connais pas. lu le suis, Murpli... tu lésais... certaines vengeances nie sont bien chères. . certaines souffrances bien précieuses... j'ai bien soif de cerlaines larmes!
— Uélas! monseigneur, dit Murph aflligé de l'expression d'infernale niéchancelé qui se peignait sur les traits de liodolplie en parlant ainsi, je le sais, ceux qui méritent intérêt et compassion ont Sduvent dit de vous : « C'est donc un bon ange! » Ceux qni méritent mépris et haine se sont écriés, en vous maudissant, dans leur désespoir: « C'est donc le démon !... »
— Tais-toi, voici madame Georges et Marie... Fais tout préparer pour notre départ ; il faut être à Paris de bonne heure.
CnAPITRE XIV
Les adieux.
Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), grâce aux soins dem.idame Georges, n'était plus reconnaissable.
Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux de cheveux blonds encadraient la ligure virginale de la jeune fille. Un ample fichu de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait à demi sous la haute bavette carrée d'un petit tablier de tai'lètas changeant, dont les i ellcts bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Marie.
Sa physionomie était profondément recueillie ; certaines félicites jettent l'âme dans une inoflable tristesse, dans une sainte mélancolie.
Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s'y attendait. Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une idée moins élevée.
Avec un taet paifait, il ue lui fit pas le moindre compliment sur sa beauté, qui brillait pcmitant ainsi du plus pur éclat.
Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste, dans celte espèce de rédeniplion d'une âme arrachée au vice.
On voyait sur les traits sérieux et résignés de madame Georges la trace de longues touffiances, de profonds chagrins ; elle regardait Marie avec une mansuétudi', une compassion presque maternelle, tant la grâce et la douceur de celle jeune fille étaient sympathiques.
— Voilà moLi enfant .. qui vient vous remercier de vos bontés, monsieur Rodolphe, dit madame Georges en présentant Marie à Rodolphe.
A ces mots de mon enfant, la Goualeuse tourna lentement ses grands yeux vers sa protectrice, el la contempla pendant quelques moments avec une expression de reconnaissance inexprimable.
— Merci pour Marie, ma chère madame Georges; elle est digue de ce tendre intérêt... et elle le méritera toujours.
— Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix Ireinhlante, vous comprenez... n'est-ce pas, que je ne trouve rien à vous dire?
— Votre émotion me dit tout, Marie...
— Oh ! elle senl combien le bonheur qui lui arrive est providenliel, dit madame Georges -.'.ttendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma chambre, a été de se jeter à genoux devant mon crucifix.
— C'est que maintenant, grâce à vous, monsieur Rodolphe... j'ose prier... dit Marie en regardant son ami.
Murph se retourna brusquement : son flegme d'Anglais, sa dignité de sqnire, ne lui permettaient pas de laisser voir â quel point le touchaient les simples paroles de Marie.
Rodolphe dit â la jeune fille :
— Mon enfant, j'aurais à causer avec madame Georges... Mon ami Murph vous conduira dans la ferme... el vous fera faire connaissance avec vos futurs protégés... nous vous rejoindrons tout à l'heure... Eh bien! Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...
Le bon gentilhomme tournait alors le dos, et feignait de se moucher avec un bruit, un retentissement formidable ; il remit son mouchoir dans sa poche, enf(Uiça son chapeau sur ses yeux, el, se retournant â demi, il offrit son bras à Marie.
Murph avail si habilement manœuvré, (pie ni Rodolphe, ni madame Georges ne purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se dirigea rapidement vers les bâtiments de la ferme, en mar-
cliant si vile que, pour le suivre, la Goualeuse fut obligée de courir, commi' elle courait dans son enfance après la Chouette.
— Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.
— Monsieur Rodolphe, je vous lai dit : à peine entrée d;ins ma chambre... voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de vous exprimer tout ce qu'il y a eu de spontané, de naturellement religieux dans ce mouvement. J'ai compris â l'instant que son âme n'était pas di'gradée. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance pour vous n'a rien d'exagéré, d'emphatique; elle n'en est que plus sincère. Encore un mol (;ni vous prouvera combien l'instinct religieux est puissant en elle; je lui ai dit : « \'ous avez dû être bien étonnée, bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez ici désormais?... Quelle profonde impression cela a dû vous causer !... — Oh ! oui, m'a-t-elle répondu ; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je ne sais ce qui s'est passé en moi loutâ coup; mais j'ai éprouvé l'espèce de bonheur pieux, de saint respect que j'éprouvais lorsque j'entrais dans une église... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajouté, car vous savez, madame... Je ne l'ai pas laissée achever en voyant sa figure se couvrir de honte. — Je sais, mon enfant... et je vous appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que vous avez beaucoup souffert : mais Dieu bénit ceux qui l'aimeni el ceux qni le craignent... ceux qui ont été malheureux et ceux qui se repentent... »
— Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que j'ai fait. Cette pauvre fille vous intéressera... Vous n'aurez qu'à semer pour recueillir; vous avez deviné juste, ses instincts soûl excellents.
— Ce qui m'a encore touchée, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosité dût être bien excitée. Frappée de celte réserve pleine de délicatesse, je voulus Savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis : Vous devez être bien curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur? — Je le sais... me répondit-elle avec une naïveté charmante, il s'appelle mon bienfaiteur.
— Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera douce... Elle occupera du moins votre cœur...
— Oui, je m occuperai d'elle comme je me serais occupée de lui, dit madame Georges d'une voix déchirante.
Rodolphe lui prit la main.
— Allons, allons, ne vous découragez pas encore. ..Si nos recherches ont été vaines jusqu'ici, peut-être un jour...
Madame Georges secoua tristement la tète, et dit amèrement :
— Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant !...
— Itiles donc qu'il a cet âge.
— Dieu vous entende el vous exauce, monsieur Rodolphe!
— Il m'exaucera... je l'espère bien... Uier j'étais allé (mais en vain) chercher un certain drôle surnommé Hras-Rouge, qui pouvait peut-être, m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez Bras- Rouge, à la suite d'une rixe, j'ai rencontré celle malheureuse enfant...
— Hélas! tant mieux !... au moins votre bonne résolution pour moi vous a mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.
— Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes misérables... presque certain qu'il y avait là aussi quelques âmes â enlever au vieux Satan, que je m'amuse à contrecarrer souvent, ajouta Rodolphe en souriant, et â qui je dérobe quelquefois ses meilleurs morceaux. Puis il reprit d'un ion plus sérieux : Vous n'avez aucune nouvelle de Rocheforl?
— Aucune, dit madame Georges à voix basse en tressaillant.
— Tant mieux ! ce monstre aura trouvé la mort dans les bancs de vase en cherchant à s'évader. Son signalement esi assez répandu ; c'est un scélérat assez redoutable pour qu'on ailniis toute l'acliviié possible à le découvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...
Rodolphe s'arrêta au moment de prononcer ce terrible mol.
— Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'écria la malheureuse femme avec horreur et d'une voix presque égarée. Le père de mon fils !... Ah ! si ce malheureux enfant vil encore... si, comme moi, il n'a pas changé de nom, quelle honte !... quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son père a peut-être tenu son horrible promesse. Ah ! monsieur liodolplie, pardonnez-moi ; mais, malgré vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse !
— Pauvre femme, calmez-vous.
— Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon mari s'est échappé sain el sauf de Rochefort ; qu'il me cherche pour me tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'eu a-t-il fait? qu'en a-t-il lait?
— Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif. Dans quel intérêt ce misérable a-l-il emporté votre lils, lorsciu'il
i y a quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté Tie passer eu pays étranger? Un enfant de cet âge ne pouvait qu'cmbai rasser sa fuite.
— Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna en prononçant ce motl, arrêté sur la frontière, a elé ramené à Paris cl jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-i-il pas dit ces horribles paroles : « J'ai emporté ton enfant parce que lu l'aimes, et que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent.
LES MYSiÈRES DE Py\I\lS.
dont il prolilcia on ne |in)liter;i pas... ça me legaido. Qu'il \ive on qn'il rnenrr, peu t'iinpoilc ; mais s'il vil, il sera enirc bonnes mains : lu boiras la lionle ilii lils comme lu as bu la lionle du père. » Hélas! un mois ipics, mon mari élail condanmé pour la vie. Depuis, les inslanees, Its pritMvs dont mes lettres étaient remplies, tout a élévain;je n'ai rien pu savoir sur le sort de eel enfant... Ali ! monsieur Kodolplie, mon lils, où est-il à pré>ent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à la pensée : « Tu boiras la lionle du lils coniuie tu as bu celle du père ! n
— Mais ce serait une airocilé inexplicable; pourcpioi vicier, corrompre cemallieureux cnlanl? pouripioi surtout vous l'enlever?
— Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me l'orcer à lui envoyer de l'argent ; (|uoi(iu'il m'ait ruinée, il me restait quclciues dernières ressouices qui s'épuisèrent ainsi. Malgré s-a scélératesse, je ne pouvais croire qu il n'employât au moins une paitie de cette somme à faire élever ce malheureux enfant.
— Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le faire reconnaître?
— Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, rnon.^ieur Rodolphe : un petit saint-esprit sculpté en I:ipisla7.uli, attaché à son cou par mie pelite chainellc d'argent. Iletic relique, bénie' par le saint-père, venait de ma mère ; elle l'avait portée étant pelite, et y attachait une grand:; vénération. .le lavais aussi portée; je l'avais mise au cou de mon lils ! Hélas ! ce talisman a perdu sa vertu.
— (Jui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.
— I,a Providence ne ni'a-t-clle pas placée sur votre chemin, monsieur Rodolphe?
- Trop lard, ma bonne madame Georges, trop lard. Je vous aurais épargné pent-èlre bien des années de chagrin.
— Ali ! monsieur Rodolphe, ne m'avez-voiis pas comblée?
— En quoi? J'ai acheté celte ferme. Au temps de votre prospérité, vous faisiez, par goût, valoir vos biens ; vous avez consanti à me servir de régisseur; grâce à vos soins excellents, à votre intelligente activité, celle mélaiiie me rapporle...
— Vous rapporte, monsieur? dit madame (ienrges inlerrompanl Rodolphe ; n'est-ce pas moi qui paye le fermage a noire bon abbé Lapone? et celte somme u'est-elle pas, selon vos ordres, distribuée par lui en aumônes?
— Eli bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n'est-ce pas? Je liens à lui recommander ma protégée. Il a reçu ma lettre?
— M. Murph la lui a porlée ce matin en arrivant.
— Dans celte lettre, je racontais, en peu de mots,, à notre bon curé, riiisloirc de celle pauvre enfant. Je n'étais pas cerlaiii de pouvoir venir aujourd'hui; dans ce cas, illurph vous aur.iit amaié ftiarie.
Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le jardin.
— Madame, monsieur le curé vous attend.
— Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon? dit Rodolphe.
— Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.
Et le valet quitta le jardin.
Madame Georges, le curé et les habitants de la ferme ne connaissaient le protecteur de l'Icnr-de-Marie que sous le nom de miinsieiu' Rodolphe.
La diserélion de .'vlurpli élail imiiénétrable; aulanl il m.ttail de ponclualilé à munseiyncuriser Rodolphe dans le léle-;i-lète, autant devant les étrangers il avait soin de ne jamais l'aiipcler autrement que nionsirur Rodolphe.
— J'oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, dit Rodolphe en regagnant la maison, (pie Marie a, je crois, la poitrine faible; les privations, la misère, ont altéré sa santé. Ce malin, au grand jour, j'ai élé frappé de sa pâleur, qieiicpie ses joues lussent colorées d'un rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un éclat un peu fébrile. 11 lui faudra de grands soins.
— Coiii|itez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci ! il n'y a rien de grave. A cet ;igc, à la catiipagne... au boa air, avec du repos, du buulieur, elle se remettra vile.
— Je le crois ; mais il n'iuiporte : je ne me lie pas à vos médecins de campagne... je dirai à Murph d'amener ici un docteur habile, et il indiquera le meilleur régime à suivre. Vous nie donnerez souvent des nouvdles de Marie. Dans quelque tein|is, lorsqu'elle sera bii'u reposée, bien calmée, nous songerons à son avenir. Peut-èlre vaudrail-il mieux I OUI- elle de rester toujours auprès de vous... si son caractère et sa couduile vous convieimenl.
— Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de l'enfant que je regrette tous les jours.
— Enfin, espérons pour vous, es|iérons pour ell(!.
Au moment où Rodolphe et madame Georges approchaient de la ferme, Murph et Marie arrivaient de leur côlé.
Marie était animée par la promenade. Rodolphe lit remarquer à madame Georges la coloration des poiumelles de la jeune lille, couleurs vives, circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur délicate de son teint.
Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Gouaiense, et vint dire à l'oreilL' de Redolphe, d'un air prcs(pie confus :
— Celle petite lille m'a ensorcelé ; je ne sais pas niaiuteliaul qui m'iu-
léresse le plus, d'elle ou de madame Georges. J'élais une hèle sauvage cl léio( 0.
— Ne l'arraclie pas les cheveux pour cela, vieux Murpb, dit Rodolphe en souriant et en serrant la nrùn du sipiire.
Madame Georges, s'ajipuyaiit sur le bras de Marie, entra avec elle dans le petit salon du rez-de-chaussée, où attendait l'abbé Laporte.
Murph alla veiller aux prépaiatil's du départ.
Madame Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.
Simple, mais tiès-confertable, ce petit salon était tendu et meublé de toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement dépeinte à la Goiialeiise par Rodolphe.
Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'àtre, et deux énormes bouquets de reines marguerites de toutes couleurs, placés dans deux vases de cristal, répandaient dans cette pièce leur légère odeur balsamique.
A II avers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait la prairie, la pelite rivière, et au delà le coteau planté de châtaigniers.
L'abbé Laporte, assis auprès de la clieininée, avait quatre-vingts ans passés ; depuis les derniers jours de la révolution il desservait celte pauvre paroisse.
On ne pouvait rien voir de (dus vénérable, de plus doucement implosant que sa physionomie sénile, amaigrie et un peu soulfranle, encadrée de longs cheveux blancs (pii tombaieiil sur le collet de sa soulane noire, rapiécée en plus d'un endroit; l'alibé aimant mieux, disait-il, habiller deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le muguet, c'est-à-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.
Le bon abbé était si vieux, si vieux, ((uc ses mains tremblaient toujours ; il y avait quelipie chose de touchant dans ce mouvement : aussi, lorsque quelipiel'ois il les élevait eu parlant, on eut dit qu'il bénissait.
Rodolphe observait "Uirie avec iiilérét.
S'il l'eût moins connue, ou pliilot moins devinée, il se fût peut-être étonné de la voir approcher de l'abbé avec une sorte de pieuse sérénité.
L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte liait où le repentir et l'expiation commencent.
— Monsieur l'abbé, dit respectueusement Rodolphe, madame Georges veut bien se ciiarger de celle jeune lille, pour laquelle je vous demande vos bontés.
— Elle y a droit, moasienr, comme tous ceux ipii viennent à nous. La clémence de Dieu est iué|iuisable, ma chère enfant... il vous l'a prouvé en ne vous abandonnant pas... dan^ de bien douloureuses éprc uves... Je sais loul. — Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et vénérables. — L'homme généreux qui vous a sauvée a réalisé celle parole de l'Ecriture : « Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent; il accomplira les désirs de ceux ipii le redoutent: il écouter.i leurs cris et les sauvera. » Maiiileuant, méritez ses bonlés par voire conduite; vous nie trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans la bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans madame Georges un exemple de tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur lermiiier.i son œuvre.
— Et je le prierai pour ceux ipii ont eu pitié de moi, et qui m'ont ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.
Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta àgenou.t devant le prêtre.
L'émotion était tixqi forte, les sanglots réloufl'aieiit.
M;ulame Georges, Rodolphe, l'abbé... étaient profondément touchés.
— Relevez-vous, ma chère enfaiil, dit le curé, vous mérileiez liienlol.. l'absolution de grandes faïUes dont vous avez élé plulot victime (pic coupable; car, pour parler encore avec le i)iopliele : «Le Seigueiir soulient tous ceux qui sont près de tomber, et il relevé tous ceux qu'on accable. »
— Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une pelite eroix d'or, dite à la Jeannette, allachée à un ruban de velours noir. II ajouta : — Gardez celle pelite croix en Miuvenir de moi : j'y ai iait graver ce malin la date du jour de voire délivrance... de voire rédemption. l!ieiitôt je reviendr.ii vous voir.
.Marie porta la croix à ses lèvres.
Murph, à ce moment, ouvrit la porle du salon
— Mon.sienr Rodolphe, les chevaux sont prêts.
— Adieu, mon penv, adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande votre enfant. Encore adieu, Marie.
Le vénérabli! prèlre, apjiuyé sur le bras de madame Georges et de la Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour voir partir Rodolphe.
Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intéressant et triste :
Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d'espérance éternelle ;
Une feMime éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent accabler une épouse, une mère;
Une jeune tille sortant à peine de l'enfance, naguère jetée dans l'abinie du vice par la misère et par l'iufàme obsession du crime.
Rodolphe monta en voiture ; Murph prit place à ses côtés.
Les chevaux partirent au galop.
LES MYSTERES DE PAîlIS.